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Études

2008/11 (Tome 409)

  • Pages : 112
  • Éditeur : S.E.R.


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La miséricorde n’est pas un don mol de la chose qu’on a en trop, elle est une passion comme la science. Elle est une découverte comme la science de votre visage au fond de ce cœur que vous avez fait. Si tous vos astres me sont nécessaires, combien davantage tous mes frères ?

Paul Claudel [1]  Cinq grandes odes, Gallimard, 1985 [1913], p. 98. [1]

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Le mystère du langage, à l’image de celui de Dieu, est en deçà et au-delà de son double mouvement d’effacement et d’inscription permanent. L’écriture romanesque de James Joyce [2]  Les lecteurs de Joyce peuvent aujourd’hui profiter... [2] (1882-1941), si théologique et pourtant si profane, manifeste avec puissance cette dynamique insaisissable. Plus qu’une érudition byzantine, elle requiert un brin d’« irlandité » : l’interpréter, c’est l’accepter dans la confiance comme un lieu de parole qui peut vraiment chasser la crainte, cette crainte qui réduit le divin aux braillements unanimes des supporters d’une équipe de football [3]  Nous faisons ici allusion à la rencontre entre Stephen,... [3] .

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La réputation d’intellectualisme qui s’attache à son œuvre ne tient pas plus d’une page. Rien d’une cathédrale de papier sans référent. L’imaginaire de Joyce puise à une connaissance toujours plus approfondie de l’Irlande, dont il cartographie les splendeurs et les misères : l’île, son histoire politique d’oppression, d’exil et d’exode, et la beauté stupéfiante de ses rings ; les misères de sa petite bourgeoisie nostalgique de la vie rurale et les grâces troubles de Dublin, la capitale ; le théâtre de ses pubs ivres de mélancolie et la grandeur comique d’une religiosité à double face, mystérieusement truffée d’un paganisme qui s’ignore.

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Par conséquent, l’« irlandité » de Joyce n’est pas un produit folklorique régional, mais elle inscrit à même le relief de son œuvre une limite, une entaille et un corps qui le détournent du vertige d’un fantasme psychotique, celui d’un langage tout-puissant capable de s’autoengendrer à l’infini. Inséparable de sa mère Mary Jane et de son épouse Nora, elles-mêmes inséparables de l’Eglise, l’« irlandité » du romancier renvoie à la catholicité de son écriture : lorsque les effets de « stylo-caméra », de sensations et d’immanence y effacent peu à peu toute identité d’auteur, une épiphanie des profondeurs au souffle polyphonique et plein d’humour s’y produit.Mais de quel genre d’alliance parle-t-elle ?

L’écriture et l’exil

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La promesse de l’écriture. – Des Gens de Dublin (1914) à Finnegans Wake (1939) en passant par Ulysse (1922), James Augustine Joyce n’a cessé d’évoquer et de recréer la ville de Dublin et « le faubourg saint-Patrice » du fin fond d’un exil, définitif dès 1912 [4]  Le dernier voyage de Joyce en Irlande (lors duquel... [4] . D’une façon plus ou moins consciente, cette alliance de l’écrivain avec l’Irlande va acquérir dans son esprit un caractère biblique : « l’île des saints et des sages [5]  C’est le titre d’une conférence de Joyce donnée le... [5]  » représente pour lui à la fois une terre, un peuple et une promesse.

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Cette dernière comporte un double horizon : il s’agit à la fois d’une promesse d’écriture et d’une promesse d’indépendance. A la naissance de Joyce, seulement trente ans après la Grande Famine, l’Irlande est encore sous le joug d’un Empire britannique qui l’a exploitée sans vergogne, allant jusqu’à lui voler son propre langage. L’anglais parlé à Dublin est un entre-deux dérisoire entre la langue de Shakespeare et son assimilation rurale et maladroite par un peuple victime de son hospitalité sans réserve. Quant à la littérature irlandaise, Joyce en critique l’étroit particularisme.

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En bref, pour le jeune James, l’accomplissement de la promesse passe par une libération spirituelle de son pays. C’était sans doute vouloir s’attribuer un rôle démesuré dans l’histoire de l’Irlande et s’enfler beaucoup de devenir un « prêtre de l’imagination éternelle », comme le dit Stephen le Héros avec une mégalomanie romantique que Joyce ne manqua pas de caricaturer dans Ulysse.

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Nous allons voir cependant que la position de Joyce est loin d’être identique à celle de Stephen et qu’il se situera davantage comme un passeur, entre l’Irlande, la « communauté » utopique de ses lecteurs, et un Dieu de l’Incarnation dont l’alliance passe indubitablement par l’histoire de l’Eglise [6]  Beryl Schlossman décrit excellemment les relations... [6] . Certes, de son propre aveu, Joyce était « un catholique errant », mais certainement pas un gourou de quelque littéraire sabellianisme [7]  William T. Noon, Joyce and Aquinas, Yale University... [7] qui se plairait à dissoudre magiquement la figure du Père dans l’Incarnation de son Fils.

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Une identité sociale décalée. – James Joyce est issu d’une famille de la bourgeoisie catholique aisée, irlandaise de vieille souche [8]  John Stanislaus Joyce se réclamera avec fierté de son... [8] . Son père, John Stanislaus Joyce, né à Cork, est un homme cultivé mais fort malheureux en affaires. Son naturel fantasque et sa propension à la boisson qui se change peu à peu en alcoolisme chronique [9]  Dans l’une de ses lettres, Joyce identifie l’alcoolisme... [9] ruineront sa famille : il occupe par nécessité le rôle d’un employé de perception quand James naît à Dublin le 2 février 1882, premier enfant d’une fratrie de quinze. Comme le souligne pertinemment Hélène Cixous, « le décalage entre l’origine sociale » et la « réalité » sordide où s’enfonce sa famille le « suspend dans une sorte d’entre-deux classes, de non-appartenance à telle ou telle couche sociale ». Son frère Stanislaus montrera dans son livre de souvenirs intitulé Le Gardien de son frère comment l’instabilité de leur vie quotidienne – plus de parole ritualisée par un repas en commun régulier, plus de visibilité sacramentelle du mariage – s’accompagnera d’une dévaluation profonde de la morale. La famille ne forme plus un corps uni et solidaire que pour se défendre des offensives de l’opinion public et de sa médisance.

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Dès son enfance, James apprend à dissimuler sa misère et à se préserver du regard des autres à travers la fabulation et les traces d’un passé reluisant, comme ces fameux portraits de famille que son père emporte avec lui lors de maints déménagements à la cloche de bois.

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Une carence de père. – Si John Stanislaus se montre charmeur et plein de verve en public, il peut aussi se révéler absurde et violent en privé, en particulier envers sa femme Mary. Cependant, James n’entretiendra pas de ressentiment envers un père qui ne répondait jamais des catastrophes qu’il provoquait : « c’était toujours aux autres de payer et spécialement à James (c’est en tout cas ce que celui-ci en retenait) [10]  Un article de Valentin Nusinovici me paraît très bien... [10]  ». Au contraire, le romancier a toujours conservé une amitié réelle à l’égard de son père.

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Les travaux de Jacques Lacan sur Joyce [11]  Sur les rapports de Lacan à l’œuvre de Joyce : Jacques... [11] ont mis en relief les effets de cette carence d’autorité paternelle sur la vie de l’écrivain. Le refus de la castration va l’engager dans un déni de tout ce qui donne corps au Nom du Père : limites, contraintes, institutions. Si la castration est pour le jeune Joyce synonyme d’une mort insupportable, et toute figure d’autorité objet de dérision, il n’en devient pas athée pour autant. C’est même d’une certaine façon le contraire : il doit en remontrer au Père entendu comme un « Jéhovah courroucé », caricature d’un régime symbolique violent et répressif qui ne laisse plus place à la parole et à l’écriture.

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Joyce va opposer à ce Nom figé du Père le mouvement de La Trinité et celui de la Vierge : « C’est à Marie, vaisseau de salut plus faible et plus engageant qu’il avait confié ses affaires spirituelles. [12]  Richard Ellmann, Joyce, Gallimard,1987, t. II, p. ... [12]  »

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A défaut d’un père réel qui aurait pu lui montrer la légitimité d’un signifiant maître, l’œuvre de Joyce va être animée, comme l’a bien noté Lacan, par le désir de faire que son nom devienne plus grand que ce signifiant maître, ce Nom du Père qu’il n’a pas laissé se construire en lui. D’une certaine façon, Joyce prend le parti de son propre père John Stanislaus : faible et passionnel, il n’en est pas moins pour son fils une parole en devenir, un conteur hors pair, une voix irréductible à la somme de ses fautes.

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La question d’une paternité symbolique à conquérir au nom d’un accomplissement inconscient de son alliance avec l’Irlande s’affirme avec force à la fin du Portrait de l’artiste en jeune homme (1916). Le narrateur Stephen y reflète l’enthousiasme romantique de l’écrivain : « Je pars […] façonner dans la forge de mon âme la conscience incréée de ma race. [13]  Dans James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme,... [13] » Le projet artistique de l’écrivain se noue étonnamment à la recomposition d’un pacte prométhéen avec son propre pays ; au moment même de le quitter, il se réclame follement le père de sa propre lignée. Mais ce « père » imaginaire, l’auteur, qui accédera au symbolique de l’écriture sans jamais cesser de se heurter au réel – alcool, inadaptation sociale, misères – a besoin de l’amour d’une femme pour naître à sa vocation de « médiateur » de l’Irlande : « Prends-moi au tréfonds de ton âme et je deviendrai alors en vérité le poète de ma race » écrit-il à son épouse Nora Barnacle.

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Nora va incarner la chair et l’histoire de l’île que l’écriture, assomption par analogie, a pour but de rendre à la prolifération du sens et à la reconnaissance de l’Esprit.

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Le nationalisme et la renaissance littéraire irlandaise. – Selon cette perspective, l’Irlande ne peut se réduire pour lui à la seule nation, avec sa langue celtique, ses traditions et ses mythologies, mais elle est d’abord le lieu d’un défi de l’histoire à la liberté de conscience de l’écrivain. Encore faut-il rappeler qu’à cette époque, la renaissance irlandaise se partage entre deux mouvements, l’un protestant et l’autre catholique ; le premier affiche le désir de renouveler la littérature irlandaise et regroupe autour de l’Abbey Theatre des écrivains tels que William Butler Yeats, lady Gregory et John M. Synge. Le second, catholique, allie « le nationalisme culturel apolitique » [14]  Willard Potts, Joyce and the two Ireland, University... [14] de D. P. Moran au nationalisme politique d’Arthur Griffith et du Sinn Fein dont le but majeur est d’abord l’indépendance à l’égard de l’Empire britannique.

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S’il partage la lutte de ce dernier contre la domination anglaise, l’écrivain prend cependant distance avec les positions de la Renaissance catholique dans ses écrits critiques et littéraires de jeunesse [15]  « The day of rabblement » et « The holy office », violent... [15] . A vrai dire, l’histoire de Charles Stewart Parnell, un des grands héros de son enfance avec Ulysse, l’a vacciné contre un enthousiasme politique superficiel et grégaire. La famille de Joyce sera révulsée par le brusque abandon du chef du parti autonomiste par les autorités irlandaises, puis par l’opinion de son peuple : discrédité par un adultère profitable à ses nombreux adversaires, le leader politique irlandais meurt le 6 octobre 1891.

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Tôt conscient de la laideur intrinsèque à tout sectarisme, les droits de la conscience individuelle priment chez Joyce sur toute subordination à une idéologie, qu’elle se dise catholique ou protestante. On s’en rend compte dans le Portrait de l’artiste en jeune homme, où Stephen se voit interdit de jouer avec sa voisine protestante, Eileen Vance.

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Le silence, l’exil et la ruse. – Face à de telles attitudes collectives, l’écrivain saura employer les seules armes politiques que l’artiste se permet : « le silence, l’exil et la ruse [16]  James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme,... [16]  ». Le silence, c’est l’invention d’une nouvelle écriture où la signature de l’auteur exprime d’abord sa voix et le secret de sa dédicace au milieu des récits, et non plus des « intentions » qui pourraient se substituer à la conscience du lecteur et à sa liberté. Elle ne se construit vraiment que dans ce qui s’écrit au cœur de l’homme, bataille sans fracas, combat spirituel ; elle est un autre nom pour la paix quand la guerre se donne, au contraire, déjà à entendre dans les mots et les discours habiles à endormir l’attention à l’altérité des êtres et du monde : « war is in words and the wood is the world [17]  « C’est la guerre des mots, et le monde devient de... [17]  » dit Finnegans Wake, le dernier roman de Joyce.

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Quant à l’exil, il est celui de Joyce à Trieste, Paris et Zürich. Il est celui d’une écriture où la nation ne peut faire son nid, sauf à y fausser gravement l’hospitalité et la conscience de l’écrivain. La ruse enfin, consiste à user de toutes les ressources du langage sans faillir – « bravo, bravo [18]  Ulysse, Gallimard, 2004, p. 33. Dans ce passage, le... [18]  » – aux charmes pervers de son idolâtrie.

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La ruse du roman est aussi de montrer l’envers du communautarisme – le mépris de l’étranger et du Juif – sans adopter un ton de justicier. L’épisode du « Cyclope » met en scène la folie antisémite d’un pilier de pub qui, à la faveur de l’alcool, se déchaîne soudain contre Léopold Bloom, digne fils de Joyce et de la première alliance. La fin de la scène, sa fuite dans une carriole, décrit une extraordinaire vision du protagoniste, assimilé un instant au prophète Elie, montant en gloire « vers la lumière à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus du pub Donohe, little Green street, comme par un bon coup de pelle [19]  Ibid., p. 427. [19]  ».

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Dans Ulysse, l’humour se déploie à la manière d’un fabuleux exorcisme de la violence. Il naît d’un croisement profond et original entre des réalités triviales de la vie quotidienne et la mémoire inoubliable des grands événements de l’histoire du salut : inspirée du Livre de Kells [20]  Le Livre de Kells est l’un des chefs-d’œuvre de l’enluminure... [20] , de ses gargouilles comiques et de ses interminables entrelacs de personnages, de lettres et de couleurs, l’écriture joycienne sait allier le sens du grotesque et celui du sacré et laisse résonner à travers cet alliage risqué un appel à toujours plus de détachement et d’universalité.

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En bref, pour Joyce, la nationalité comme alliance comprise dans sa réalité biblique, n’a de sens qu’à participer d’une paternité qui nécessite une parole, paternité qu’il définira comme une sorte d’« état mystique » et de « succession apostolique [21]  Ulysse, op. cit., p. 261. [21]  ».

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La mère de Joyce ou « le mystère amer de l’amour ». – Encore faut-il pour écrire l’Irlande et la sortir de son insularité pouvoir accrocher la chair du monde à la lettre ; mais une femme, adolescent, l’en empêche : cette femme est Mary Jane, la mère sur laquelle Joyce restera d’une pudeur exemplaire. Mystère d’une piété partagée entre un enfant et sa mère : silence, préférence, diapason de deux voix et d’une unique prière, grandeur de la liturgie qui se confond bientôt avec le visage de Mary Jane, May, Marie. Nostalgie du ciel, splendeur envahissante de la sainte Mère comme un excès de lumière : à l’adolescence, Joyce verra en elle une insidieuse et tacite demande de renoncement à l’écriture comme à tout autre femme qu’elle.

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Les passages relatant cette relation énigmatique à la mère sont parmi les plus éprouvants d’Ulysse. Après avoir sottement tourné en dérision l’Eucharistie, Buck Mulligan accuse sans vergogne Stephen d’avoir laissé mourir sa mère « comme une bête » en refusant le geste de piété qu’elle lui demandait ; mais ici encore les apparences immédiates tendent un traquenard au lecteur : s’agissait-il de s’agenouiller devant Dieu ou devant le nid désespéré des entrailles de celle qui l’avait porté en son sein ? L’amour d’une mère est parmi « ce qu’il y a plus vrai dans le monde », redira plus loin Stephen qui l’avait déjà affirmé dans le Portrait de l’artiste en jeune homme ; mais quand une mère se sert de la religion pour ne pas renoncer à son fils, menaçant sa vie de l’excès même de sa tendresse, comment lui témoigner encore la vérité d’une filiation, sinon à travers une prière poursuivie dans le secret ?

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Stephen voit sa mère à l’agonie revenir le hanter. Il lui a chanté un air de la Comtesse Catherine : « Ne te détourne plus, ni ne rumine l’amer mystère de l’amour » ; « Sa porte était ouverte : elle voulait entendre ma musique. Réduit au silence par l’effroi et la pitié, je suis allé à son chevet. Elle pleurait dans son lit misérable. Pour ces mots, Stephen : l’amer mystère de l’amour. [22]  La Comtesse Catherine est une pièce de W. B. Yeats... [22]  » Quant à la prière de Stephen, elle ne se sera pas donnée en spectacle, pas plus que n’est nommée la tentation incestueuse qui introduit le mensonge et la mort là même où se donne la vie. Conscient de l’horrible confusion qui se joue devant lui, Stephen prie dans le secret, une incise en latin dans le fil du récit : « Puisse la foule des joyeux confesseurs de la foi t’entourer ; puisse le chœur des vierges bénies s’avancer vers toi. »

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Faut-il alors s’aligner sur le jeune carabin persifleur qui, ne croyant ni en Dieu ni en diable, accuse crapuleusement Stephen [23]  D’après la biographie de son frère Stanislaus, on s’aperçoit... [23] en prétendant se tenir quitte de la vérité par d’aimables usages ? A qui de choisir ?

L’écriture, une assomption de la chair dans l’Esprit

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L’épiphanie et le corps. – Le goût de la casuistique et de la théologie est très présent dans toutes les œuvres de Joyce ; il est en effet marqué par plusieurs années passées dans la proximité des jésuites d’abord à Clongowes Wood (1888-1891) puis à Dublin, au Belvedere College (1893-1898) et enfin, à un moindre degré, à University College. De l’excellent collège où l’adolescent Joyce se voit confier un rôle de leader symbolique et marial à la nuit perverse de ses liaisons avec les prostituées, où se situe la limite d’un comportement qui détruit et d’une parole qui construit des ponts entre le jour souriant de la cité et la nuit de ses marges et de son refoulé ? Vivant lui-même cet « entre-deux » dans une famille qui participe et de la « bonne » bourgeoisie et de la « mauvaise » pauvreté avec son alcoolisme, – ce « suicide à l’irlandaise » –, Joyce s’est sans doute reconnu comme médiateur entre deux mondes qu’il a voulu présenter l’un à l’autre pour les soustraire au mur de haine et de mépris que l’imaginaire de la vertu s’entend si bien à construire entre eux de façon souterraine.

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Si la fascination face au dédoublement est une monnaie courante, le sens du péché de Joyce et l’obscénité de son écriture ne sauraient la conforter. Dans l’œuvre de Joyce, la description du mal ne laisse guère de place à la demi-mesure. Il se présente au lecteur sous les formes d’un objet de pure répugnance, frisant une expérience immémoriale de la chute, de la mort et de l’absence : un rapport au réel en grave carence de symbolique, défiant, violence aveugle, tout langage et toute métaphore.

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Mais si l’écrivain ne manque pas de montrer la part maudite de l’homme, il ne se laisse pas aller à une vision tragique de l’existence. Chez lui, le langage ne vient jamais « trop tard » et n’est pas le masque d’un chaos originel. Marqué par Dante, Shakespeare, Ibsen et la théologie catholique, Joyce est, au contraire, persuadé que l’univers du langage et de la culture multiplie des connections salvifiques entre les réalités les plus diverses du monde, l’Esprit et le corps de l’homme [24]  Par exemple, la figure de l’eau dans ce passage d’Ulysse:... [24] .

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Ce goût joyeux de l’universel tient aussi à ce que chacun des dix-huit épisodes d’Ulysse est relié à une partie du corps et à une couleur, ainsi qu’à un genre littéraire, un thème et un champ particulier de l’activité et du savoir. Le roman se construit à la manière d’un corps à la fois biologique, intellectuel et spirituel. Par exemple, l’épisode intitulé « Rochers errants » qui débute par les pérégrinations du P. Conmee [25]  Le P. Conmee est le nom d’un jésuite dont Joyce appréciait... [25] dans le labyrinthe dublinois, est placé sous le signe de l’arc-en-ciel, du Christ, du sang et de César. Ce procédé d’extension symbolique du mystère de la corporéité se manifeste avec netteté dans le traitement que Joyce réserve à la notion d’épiphanie que la théologie de saint Thomas d’Aquin lui inspire.

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Dans Stephen le Héros, première mouture de ce qui deviendra ensuite le Portrait de l’artiste en jeune homme, Joyce lui emprunte, ainsi qu’à Aristote, les concepts de son esthétique. Il y emploie le mot d’épiphanie dans le sens suivant : « une manifestation spirituelle inattendue née de la vulgarité d’une expression ou d’un geste, ou d’une phase mémorable de l’esprit. [26]  Enfin, l’épiphanie participe des trois qualités suivantes ;... [26] » « Selon lui, c’était à l’homme de lettres d’enregistrer ces épiphanies avec un soin extrême puisqu’elles constituaient en elles-mêmes les instants les plus délicats et les plus évanescents. »

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L’intérêt de l’épiphanie selon Joyce tiendra aussi quelques années plus tard dans la conscience de sa genèse : la qualité de l’image esthétique existe bel et bien dès sa conception dans l’esprit de l’artiste. Il ne s’agit plus d’une magie intrinsèque aux choses qui se communiquerait à l’artiste de façon infantile, mais d’une naissance qui s’accomplit au croisement de son imagination et de leur éclat singulier. Le monde y suspend son cours en un instant de pure prédilection : « L’état de l’esprit en cet instant mystérieux a été admirablement comparé par Shelley à la braise près de s’éteindre. [27]  En anglais, a fading coal. [27]  » Enfin, ce mouvement de révélation réciproque du monde à l’artiste et de l’artiste à lui-même s’adosse au corps même de celui qui l’expérimente. Contemplant et enregistrant ces pépites de plénitude intemporelles glanées au fil du temps, l’artiste agit autant qu’il est agi par la découverte d’une altérité qui envahit la subjectivité de son esprit aussi bien que l’objectivité de sa chair : « un état spirituel fort semblable à cette condition cardiaque que le physiologiste italien Luigi Galvani définit par […] l’enchantement du cœur. [28]  Portrait de l’artiste en jeune homme, op. cit., p.... [28]  »

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La souveraineté de l’écriture : une assomption de la chair dans l’Esprit. – Ce sens aigu de l’épiphanie tend à faire disparaître la littérature au profit d’une écriture où chaque lecteur est invité à prendre part à l’unique mystère d’une commune alliance. A travers l’Irlande que Joyce a tant aimée, – sans pourtant ne rien lui épargner –, s’écrit une promesse de sens et de salut ; le non-dit insensé du monde se voit doué d’une parole qui en profère les ombres avec âpreté, pour mieux souligner la transcendance comique de personnages lumineux d’une divine différence, plus forte que toute attache sociale. Une errance gratuite les conduit loin de tout chemin tracé d’avance, mais les hachures de leurs destins incomplets, ou l’essor des songes qui les emballe à plaisir, ne peuvent masquer l’événement de filiation que leur parcours disloqué célèbre sans même le savoir : une alliance jalouse de tout ce qui vit, fil d’or à peine murmuré dans l’écriture, veille sur toute la panoplie de leurs errances. Et si le Paradis se fait attendre, l’humanité de Dublin remue en elle trop de vie et d’hospitalité pour s’attirer le front sec et sourcilleux de la mort.

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De la note de blanchisserie de Léopold Bloom à la partition du Gloria in excelsis, des nombreux inventaires qui parodient l’encyclopédie au monologue final de Molly Bloom, la possibilité d’un face-à-face entre l’homme et l’infini qui le harcèle émerge du télescopage allègre des mille accidents de la vie sociale, et des éclats d’être substantiels d’un sujet qui ne sait plus où reposer la voix de sa conscience et de sa chair.

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N’est-ce pas ce que le jeune Joyce appelait à sa façon « l’âme » quand il écrivait cette lettre à lady Gregory : « Tout est inconstant sauf la foi en l’âme qui peut tout changer et qui remplit de lumière cette inconstance. Et, bien que donnant l’impression d’un homme chassé de son pays comme un mécréant, je ne connais pas d’homme qui ait une foi comme la mienne [29]  Lettre de novembre 1902, dans Selected Letters of James... [29] . »

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L’âme, c’est aussi chez Joyce l’assomption de la chair emportée par la créativité infinie de l’Esprit, qui se greffe librement au mouvement de la parole sans devoir se payer d’aucun mot. Il se donne gratuitement dans l’extraordinaire déférence de la voix au croisement de sa brise légère. Le don de la voix et de la vie dévoile l’illusion lyrique des hommes et des sociétés sans les accuser ; il ouvre à la « joyance [30]  Par ce mot emprunté à l’ancien français, Philippe Sollers... [30]  » d’un Nom au-dessus de tous les Noms sans condamner les sujets à la censure de leur propre nom.

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C’est l’un des enjeux les plus cruciaux de l’œuvre joycienne : quitter la fascination du « dieu bourreau » (« dio boia »), sans Nom et sans oreille, puissance aveugle et martiale, pour celui de la Passion et de la Résurrection. Le monologue de Molly Bloom à la fin d’Ulysse s’inscrit dans cette logique d’affirmation et de salut. Si Molly [31]  Molly, prénom courant en Irlande, est un dérivé de... [31] concentre en elle les puissances cycliques et païennes du cosmos, avec leur éroticité encore mal acquise à l’agapè, le « Oui » qu’elle profère dit moins la confusion absurde du naturel et du spirituel que la possibilité par l’écriture d’en sortir. Porté par le souffle salvateur d’une voix insaisissable, le « Oui » de Molly laisse présager chez cette épouse volage le « Oui » du monde à l’appel infaillible du Verbe, le « Oui » de l’Incarnation : « ça te ferait chaud au cœur de voir les rivières les lacs les fleurs de toutes sortes de forme de parfum de couleur qui jaillissent de partout même dans les fossés les primevères et les violettes c’est ça la nature quant à ceux qui disent qu’il y a pas de Dieu je donnerais pas bien cher de toute leur science pourquoi ils se mettent pas à créer quelque chose […] et puis il [Léopold Bloom] m’a demandé si je voulais oui de dire oui ma fleur de la montagne […] et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »

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Ce « Oui » irrécusable se traduit aussi, dans l’agencement du récit, par la restauration symbolique de l’alliance malmenée de l’épouse et de son époux, Léopold. Le « Oui » final de Molly accomplit la réconciliation du désir et de l’amour ; il coïncide aussi dans la temporalité du roman avec l’accueil d’une nouvelle figure de fils, Stephen Dedalus. Ce dernier accède à sa propre humanité en consentant à l’autorité paternelle de Bloom qui lui permet de reconnaître enfin la vérité de l’alliance de l’homme et de la femme.

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Cette alliance, Joyce n’ignorait pas qu’elle symbolisait aussi celle du Christ et de l’Eglise. A la manière d’une Irlande qu’il a su aimer pour l’éternité dans l’exil, il aura su faire éprouver, parfois contre sa propre volonté, le mystère d’un Corps né pour manifester la stupéfiante bonté d’un Dieu acharné à faire droit et miséricorde à tout ce qui existe.

Notes

[1]

Cinq grandes odes, Gallimard, 1985 [1913], p. 98.

[2]

Les lecteurs de Joyce peuvent aujourd’hui profiter de l’immense travail de Jacques Aubert ainsi que de l’interprétation généreuse de Philippe Sollers et de sa revue L’infini.

[3]

Nous faisons ici allusion à la rencontre entre Stephen, le poète mélancolique d’Ulysse, et M. Deasy personnage incarnant une théologie idéaliste et évolutionniste à l’antisémitisme notoire. Dans cette séquence, les élèves de l’école jouant dans la cour viennent juste de marquer un but. M. Deasy :

« Toute l’histoire humaine s’avance vers un seul et unique but (goal), la manifestation de Dieu. D’un coup de pouce, Stephen montra la fenêtre et dit : “ C’est ça, Dieu. Hourra! Ouèèèè! Youp-piiiii! ” ». Là encore, chez Stephen, ce n’est pas Dieu qui est refusé, mais son identification naturaliste aux hurlements anonymes d’une foule tout excitée d’avoir marqué un « but ».

[4]

Le dernier voyage de Joyce en Irlande (lors duquel il visita Dublin et Galway, la ville dont son épouse, Nora Barnacle, était originaire), se solde par l’écriture d’un pamphlet contre la culture irlandaise de son époque. L’éditeur de Joyce venait de détruire les épreuves de la première édition des Gens de Dublin. Trieste, Zürich, et surtout Paris (de 1920 à 1939) seront les principaux lieux d’exil de Joyce.

[5]

C’est le titre d’une conférence de Joyce donnée le 27 avril 1907 à l’Universita del Popolo de Trieste.

[6]

Beryl Schlossman décrit excellemment les relations de Joyce au catholicisme : Joyce’s Catholic Comedy of Language, The University of Wisconsin Press, 1985.

[7]

William T. Noon, Joyce and Aquinas, Yale University Press, New Haven et Londres, 1957, p. 105-125 (la page 107 plus particulièrement).

[8]

John Stanislaus Joyce se réclamera avec fierté de son appartenance aux Milésiens, cette tribu qui, selon la mythologie celtique, aurait été la première à débarquer sur l’île.

[9]

Dans l’une de ses lettres, Joyce identifie l’alcoolisme à « un suicide à l’irlan- daise ».

[10]

Un article de Valentin Nusinovici me paraît très bien résumer les positions lacaniennes sur ce sujet : http:// www. freud-lacan. com/ articles/ article. php? id_article= 00179

[11]

Sur les rapports de Lacan à l’œuvre de Joyce : Jacques Aubert (dir.), Joyce avec Lacan, Navarin, 1987.

[12]

Richard Ellmann, Joyce, Gallimard,1987, t. II, p. 134.

[13]

Dans James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme, Gallimard,1992, p. 362.

[14]

Willard Potts, Joyce and the two Ireland, University of Texas Press, Austin, 2000.

[15]

« The day of rabblement » et « The holy office », violent poème satirique, expriment son insatisfaction à l’égard des positions de l’UCD, le mouvement estudiantin porte-parole des deux principaux courants de la Renaissance catholique irlandaise.

[16]

James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme, op. cit., p. 353.

[17]

« C’est la guerre des mots, et le monde devient de bois », Finnegans Wake, livre I, épisode 98, lignes 34-35.

[18]

Ulysse, Gallimard, 2004, p. 33. Dans ce passage, le lien entre un rapport idolâtrique au langage et l’hérésie est très clairement indiqué, Sabellius exerçant sans doute une attraction plus particulièrement subtile sur ceux qui aiment à se prendre pour des « créateurs ».

[19]

Ibid., p. 427.

[20]

Le Livre de Kells est l’un des chefs-d’œuvre de l’enluminure médiévale, un évangéliaire réalisé par des moines de Kells (Irlande, comté de Meath) et d’Iona (Ecosse) autour de l’an 800.

[21]

Ulysse, op. cit., p. 261.

[22]

La Comtesse Catherine est une pièce de W. B. Yeats publiée en 1892. En anglais, « And no more turn aside and brood / Upon love’s bitter mystery » : Ulysse, op. cit., p. 18-19.

[23]

D’après la biographie de son frère Stanislaus, on s’aperçoit que la mère de Joyce ne lui a pas demandé de s’agenouiller devant elle au cours de son agonie, la maladie lui ayant déjà ôté la parole, mais le sens du refus de s’agenouiller semble identique dans la vie de l’écrivain et dans celle de Stephen. La scène évoquée dans Ulysse opère cependant un déplacement et un durcissement du récit biographique, et si la figure de Stephen correspond encore à celle de Joyce sur certains points d’esthétique, elle va s’en démarquer avec netteté et s’estomper au profit d’une figure de père à la fois défaillante et débonnaire, celle de Léopold Bloom.

[24]

Par exemple, la figure de l’eau dans ce passage d’Ulysse: « Qu’est-ce que dans l’eau Bloom, amateurd’eau, puiseurd’eau, porteurd’eau, en revenant vers le fourneau, admira ? – Son universalité : son égalité démocratique et sa constance envers sa nature dans la recherche de son niveau propre; son immensité dans l’océan de la projection de Mercator : sa profondeur insondée dans la fosse de Sundam du Pacifique […] son ubiquité en tant que constituant 90% du corps humain.», op. cit., p. 834 et 836.

[25]

Le P. Conmee est le nom d’un jésuite dont Joyce appréciait l’humanisme profond et courtois et grâce auquel il put entrer gratuitement à Belvedere College en 1885.

[26]

Enfin, l’épiphanie participe des trois qualités suivantes ; l’integritas, la consonantia et la claritas (Summa theologica, I, q.39, a.8). Très grossièrement résumées, ces qualités renvoient au principe d’identité de la chose en tant qu’elle se différencie de toutes les autres, à l’harmonie de ses proportions et au rayonnement lumineux de son ipséité.

[27]

En anglais, a fading coal.

[28]

Portrait de l’artiste en jeune homme, op. cit., p. 309.

[29]

Lettre de novembre 1902, dans Selected Letters of James Joyce, Richard Ellmann (éd.), Faber and Faber, Londres, 1975.

[30]

Par ce mot emprunté à l’ancien français, Philippe Sollers a su très bien suggérer de quelle joie incarnée l’écriture joycienne surabonde.

[31]

Molly, prénom courant en Irlande, est un dérivé de Mary. C’est aussi la fleur (moly) qui sauve Ulysse des machinations de Circé.

Résumé

Français

L’imaginaire romanesque de James Joyce s’inspire de l’Irlande qu’il a tant aimée, son histoire politique d’oppression et d’exil. Son attachement pour l’Irlande est inséparable d’une catholicité dont son écriture est imprégnée. Un sens aigu de l’épiphanie célèbre le mystère d’une alliance entre l’homme et la femme qui est aussi celle du Christ et de l’Eglise.

Plan de l'article

  1. L’écriture et l’exil
  2. L’écriture, une assomption de la chair dans l’Esprit

Pour citer cet article

Tuduri Claude, « Une lecture de James Joyce », Études 11/ 2008 (Tome 409), p. 506-516
URL : www.cairn.info/revue-etudes-2008-11-page-506.htm.

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