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Études

2009/11 (Tome 411)

  • Pages : 110
  • Éditeur : S.E.R.

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La démesure du IIIe Reich

Richard J. Evans, Le Troisième Reich, 2009, Flammarion. Tome I, L’Avènement, 714 pages, 27 €. Tome II, 1933-1939, 1 041 pages, 31 €. Tome III, 1939-1945, 1 095 pages, 35 €

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Alors qu’on célèbre les soixante-dix ans du début de la Deuxième Guerre mondiale, un immense ouvrage est publié sur Le Troisième Reich. Immense, puisqu’il comporte 2 700 pages (dont 600 pages de notes, de références et de bibliographie), trois volumes pesant 3,2 kilos ! Il alimente une information et une connaissance dont la série télévisée Apocalypse, diffusée au mois de septembre sur France 2, a montré qu’elle était largement souhaitée. Ces volumes s’adressent au grand public qui doit les aborder sans crainte, sinon celle de la longueur. L’auteur fait partie de ces historiens anglais très compétents sur cette période et qui savent raconter avec la plus grande rigueur. Nous avions signalé au début de l’année le livre de Ian Kershaw, Hitler (Flammarion, 2008). Richard Evans, qui appartient à la même école, présente son travail avec autant de rigueur et d’intérêt.

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Le premier volume, intitulé L’Avènement, examine les origines du nazisme, le développement de ses idées et sa montée en puissance jusqu’à la prise de pouvoir en 1933. Le deuxième, 1933-1939, porte sur les années de mise en place du nazisme et de préparation de la guerre par Hitler et les nazis. Le troisième, 1939-1945, relate l’histoire du IIIe Reich pendant la Deuxième Guerre mondiale. Cette histoire racontée cherche à donner les éléments du contexte dans lequel le nazisme et la Deuxième Guerre mondiale se sont développés. Car l’histoire ne se limite pas à la réparation et à la culpabilité allemande sur le nazisme. Ces trois volumes veulent élargir et approfondir le regard du lecteur.

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Fallait-il revenir sur cette période quand presque 40 000 livres ont déjà été écrits sur le sujet ? En fait, très peu de grandes histoires du IIIe Reich ont été tentées, sinon des ouvrages de haute politique qui ne sont pas parvenus à saisir les évolutions culturelles expérimentées par les populations concernées, ou des livres universitaires peu abordables par le public. D’autres se sont penchés sur le côté moral de ce mouvement, en se concentrant sur les atrocités et les crimes du régime. Ces volumes de R. Evans veulent embrasser les différentes dimensions de l’histoire du IIIe Reich, politique, économique, culturelle, raciale, judiciaire ou artistique.

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Il s’agit d’une histoire narrative, méthode tombée en disgrâce dans les années quatre-vingt, qui raconte tout en analysant. L’auteur donne ainsi la parole aux acteurs, simples citoyens ou dignitaires du régime, en utilisant abondamment des journaux personnels parfois très complets, celui de Joseph Goebbels comme celui de Victor Klemperer. De temps en temps, le récit est repris sous forme d’analyse et de synthèse pour donner la clé de lecture de ces documents. Cette méthode place le lecteur dans la situation des contemporains du IIIe Reich pour lesquels il était bien souvent difficile de discerner l’attitude à adopter et la décision à prendre. Elle montre comment bien des Allemands se sont laissé entraîner dans cette aventure sans résister réellement parce qu’elle répondait à nombre de leurs inquiétudes. Elle montre aussi l’enchaînement diabolique de la méthode hitlérienne que l’on retrouve à toutes les étapes du développement du régime : donner toutes les apparences de la légalité et du respect de la parole donnée pour mieux cacher la révolution autoritaire et raciale en cours. Le double langage est permanent. Le but ultime n’est jamais annoncé, sinon à un petit cercle qui en était lui-même inquiet. Le discours nationaliste et anti-communiste de Hitler faisait le reste pour trouver les alliés indispensables à ce projet – l’armée, les industriels et beaucoup d’intellectuels, d’artistes et de médecins, mais aussi de nombreux croyants qui voyaient dans cette tentative une revanche sur l’humiliation de 1918, ravivée par la crise de 1929. Une propagande intense, des services de police omniprésents, le déchaînement d’une extrême violence, y compris contre l’Eglise catholique, et des manifestations grandiloquentes achèvent de « coordonner » toutes les forces vives autour du Parti. Ces mécanismes complexes expliquent pourquoi la première puissance européenne, la plus avancée culturellement, a ainsi semé la violence dans toute l’Europe.

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A cela s’ajoute, aux différentes étapes de l’histoire du IIIe Reich, le mécanisme racial, la volonté d’élimination des faibles, la haine antisémite et la volonté d’élimination de tous les juifs par souci de la pureté de la race aryenne. Là semble être le cœur de ce régime, plus que dans la simple volonté d’extension d’un empire. Mais le triomphe du nazisme est aussi dû à une série d’enchaînements étonnants d’événements de l’histoire allemande qui remontent à 1871 sous Bismarck, à la crise de 29 qui donna une assise populaire à un tout petit mouvement nazi, en passant par de multiples faits divers, comme l’échec du jeune Hitler à son concours d’architecture.

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L’auteur veut ainsi faire comprendre ces dynamiques, mais se garde d’un jugement moral, qui doit être laissé aux Allemands de l’époque totalement pris dans cette histoire. Cette compréhension est capitale, car il faut identifier la nature de la dictature nazie, les raisons qui ont paralysé leurs adversaires les uns après les autres, et les mécanismes qui ont poussé Hitler à faire la guerre à l’Europe et au monde. Dans un va-et-vient entre la grande Histoire et le récit vivant des événements personnels, R. Evans propose la plus vaste synthèse jamais entreprise sur un épisode de l’Histoire qu’il importe au plus haut point de garder en mémoire.

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Pierre de Charentenay s.j.

L’avenir moral du capitalisme

Anne Salmon, Moraliser le capitalisme ?, CNRS éditions, 2009, 260 pages, 25 €. Emile Malet, Le capitalisme contre le monde. La chute du mur de l’argent, Cerf, 2009, 260 pages, 24 €. Christian Arnsperger, Ethique de l’existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel, Cerf, 2009, 310 pages, 23 €

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« Le capitalisme peut-il survivre ? Non, je ne crois pas qu’il le puisse. [1][1] Joseph Schumpeter, 1947, Capitalisme, socialisme et... » Cette prophétie de Joseph Schumpeter dans l’immédiat après guerre s’est révélée fausse. Mais son argumentation éclaire les préoccupations d’aujourd’hui. Selon J. Schumpeter, le capitalisme détruit les institutions et les valeurs morales sans lesquelles le marché ne peut plus fonctionner : d’où l’actuelle polarisation sur les relations entre la morale et le capitalisme.

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En absence d’alternative au système capitaliste, la morale semble être l’ultime recours. Cette morale se manifeste de plus en plus bruyamment depuis le début des années 1980, d’abord outre Atlantique, puis en Europe. Anne Salmon s’est fait une spécialité de l’analyse des discours managériaux, des chartes, codes et autres communications dont l’objectif affiché est de réaliser dans l’entreprise ce que le pouvoir de contrainte et la seule logique du système ne peuvent plus atteindre : la mobilisation d’employés qui ont perdu à la fois la fierté de l’objet produit et la sécurité [2][2] Anne Salmon, Moraliser le capitalisme ? cet ouvrage.... A défaut de régénérer le capitalisme par la morale, l’auteur préconise une relecture critique de l’héritage des Lumières, notamment l’idée de progrès où s’est coulée la légitimation morale de l’accumulation matérielle. Le propos est intéressant, il mériterait d’être prolongé par l’analyse de la culture du risque qui va de pair avec l’accumulation : aux premiers âges du capitalisme, le risque annonçait une opportunité à saisir ; aujourd’hui il représente un danger à éviter. Ce déplacement de la logique du risque explique d’ailleurs la montée en force du pouvoir financier.

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Le sous-titre de l’ouvrage d’Emile Malet La chute du mur de l’argent, laisserait penser à tort que ce pouvoir financier a été mis à bas. La crise financière qui a éclaté en 2008 n’est que le symptôme d’une crise plus grave : par des analyses plus élaborées que celles de J. Schumpeter, le directeur de la revue Passages montre que le capitalisme a produit un monde « sans qualité », allusion explicite au roman de Robert Musil, L’Homme sans qualité. Ce monde désabusé a besoin non seulement d’une régénération morale, avec ce qu’elle charrie de normes sociales intériorisées, mais d’un ré-enchantement social qui convoque un scepticisme de bon aloi et une « émulation des spiritualités ». E. Malet ne se contente pas de prêcher, contre un relativisme délétère, en faveur d’un retour à une distinction affirmée entre le bien et le mal. Loin de tout manichéisme, il œuvre pour une politique réaliste qui renforce les options multilatérales dans la sphère des relations internationales, avec ce qu’une telle politique suppose de réforme de l’ONU. C’est là une position courageuse qui a compris que le développement durable, cet oxymore qui suppose à la fois des changements de structures socioculturelles et un horizon anthropologique stable largement partagé, n’est pas la solution, mais bien le problème.

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Ce problème ne peut pas être résolu dans l’abstrait, comme si la crise du capitalisme n’était qu’une crise de la pensée économique. Christian Arnsperger a compris que les pensées fructueuses vont de pair avec l’engagement. Voyant dans le capitalisme non pas une formation sociale qui s’imposerait comme de l’extérieur aux acteurs politiques, mais un système animé par des sujets existants, ce professeur de l’Université catholique de Louvain poursuit patiemment ses recherches sur l’éthique existentielle de l’économie [4][4] Christian Arnsperger, Critique de l’existence capitaliste :.... Cette éthique ne se réduit pas aux normes morales ni aux injonctions proférées du haut des chaires universitaires, elle suppose un travail sur soi-même. C. Arnsperger évoque même des « exercices spirituels » new look : « exercices économiques » et « exercices politiques » dont le but est de se libérer des fausses évidences consuméristes et organisationnelles imposées par le système ; l’homo capitalisticus (sic) deviendrait alors le sujet d’une transformation où son identité ne serait plus celle de la rationalité instrumentale de l’utilitarisme.

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Tous ces efforts pour penser une éthique à la mesure du capitalisme contemporain témoignent, chacun à sa façon, du déficit politique d’aujourd’hui : la loi est devenue simple instrument de gouvernement, les sondages d’opinion obèrent les stratégies les mieux pensées, le terrorisme intellectuel interdit la remise en question des arguments économiques les plus fallacieux – touchant notamment la rémunérations pharaoniques et les bonus, ou encore les fractures sociales bien réelles, reflets des divers risques économiques. Reste à ne pas se laisser entraîner pas cette fausse impression de fatalité où nous poussent les intellectuels, sous peine de voir les nationalismes, les fondamentalismes et les cléricalismes universitaires nous dicter notre « devoir ».

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Etienne Perrot s.j.

Notes

[1]

Joseph Schumpeter, 1947, Capitalisme, socialisme et démocratie, récemment réédité dans la collection « Bibliothèque historique », traduit par Gaël Fain avec une intéressante préface de Jean-Claude Casanova, Payot, 2008, p. 89.

[2]

Anne Salmon, Moraliser le capitalisme ? cet ouvrage suit le filon des deux précédents : Ethique et ordre économique, une entreprise de séduction, CNRS éditions, 2002 ; et La tentation éthique du capitalisme, La Découverte, 2007.

[4]

Christian Arnsperger, Critique de l’existence capitaliste : pour une éthique existentielle de l’économie, Cerf, 2005 ; Ethique de l’existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel, Cerf, 2009.

Titres recensés

  1. La démesure du IIIe Reich
    1. Richard J. Evans, Le Troisième Reich, 2009, Flammarion. Tome I, L’Avènement, 714 pages, 27 €. Tome II, 1933-1939, 1 041 pages, 31 €. Tome III, 1939-1945, 1 095 pages, 35 €
  2. L’avenir moral du capitalisme
    1. Anne Salmon, Moraliser le capitalisme ?, CNRS éditions, 2009, 260 pages, 25 €. Emile Malet, Le capitalisme contre le monde. La chute du mur de l’argent, Cerf, 2009, 260 pages, 24 €. Christian Arnsperger, Ethique de l’existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel, Cerf, 2009, 310 pages, 23 €

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