Études 2009/2
Études
2009/2 (Tome 410)
112 pages
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Les carnets culturels

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AuteurYvon Le Scanff du même auteur


Le Canard sauvage, d’Henrik Ibsen, Mise en scène d’Yves Beaunesne ; La Scène Watteau – Théâtre de Nogent sur Marne, les 19 et 20 novembre 2008 ; Théâtre du Beauvaisis (Beauvais), les 3 et 4 février 2009 ; Théâtre du Nord – Théâtre National Lille-Tourcoing, du 11 au 21 février ; Bonlieu – Scène Nationale d’Annecy, les 27 et 28 février ; Théâtre de Caen, les 10, 11 et 12 mars ; Les Gémeaux – Scène Nationale de Sceaux, du 19 mars au 5 avril ; Théâtre de Saint Quentin-en- Yvelines, les 8 et 9 avril ; Théâtre de Nîmes, les 21 et 22 avril ; Tarbes-Scène Nationale d’Ibos, le 29 avril ; Le Volcan-Scène Nationale du Havre, les 14 et 15 mai

1 Le Canard sauvage (1884) est une pièce étrange, énigmatique, qui repose sur une série de dédoublements qui en creusent le contenu symbolique, bien au-delà d’une quelconque portée réaliste. Le titre renvoie de façon emblématique à ce processus d’interprétation que mènent conjointement spectateurs et personnages : à qui appartient exactement ce canard sauvage blessé, puis sauvé et apprivoisé ? Qui ou que représente cet oiseau qui a chuté, qui a sombré et que l’on a remonté à la surface ? Cet objet spéculaire et spéculatif (totalement invisible et qui n’existe que dans et par la parole) donne à chaque personnage l’occasion de se rêver une autre vie, celle de victime, ou celle de sauveur. Tour à tour, l’animal devient le symbole nostalgique ou utopique d’une autre vie, ou à l’inverse l’image d’un secret enfoui que la vérité fait remonter à la surface polie d’une vie sociale terne mais sans remous.

2 La pièce raconte le retour de Gregers Werle (Rodolphe Congé), après dix-sept ans d’absence, chez son père (l’industriel Werle, interprété par Jean-Claude Frissung), qu’il abhorre en raison de ses turpitudes. Refusant une nouvelle compromission, il décide de rompre définitivement et de révéler la vérité à ceux qui ont été les victimes des agissements coupables du riche négociant, en particulier la famille Ekdal, dont celui-ci ne serait que l’hypocrite bienfaiteur. Il a en effet provoqué la déchéance du vieil Ekdal (incarné par l’excellent Fred Ulysse) dans une sombre histoire de malversation commerciale, tandis que sous couvert d’aider le fils, Hjalmar Ekdal (François Loriquet), à s’installer et à se marier, il n’a fait que placer une ancienne servante-maîtresse (Gina : Judith Henry) pour étouffer le scandale d’une naissance ancillaire et subvenir aux besoins d’une petite fille (Hedvig : Géraldine Martineau), dont il est en fait le véritable père. Cette tragédie du quotidien va se développer jusqu’à la catastrophe, avec le retour refoulé d’un passé qui ne passera décidément pas, sauf sans doute à lui sacrifier l’innocence. C’est en effet Hedvig qui comprend finalement qu’elle pourrait bien être ce que représente ce « canard sauvage » recueilli et adopté par l’ensemble de la famille.

3 Cette confrontation entre le passé et le présent (entre le mensonge et la vérité) passe d’abord par un système d’oppositions symboliques. Les personnages semblent ainsi se définir et se construire par une série de parallélismes : Gregers et Ekdal sont amis d’enfance, le vieil Ekdal et Werle également ; mais si Werle est l’homme du mensonge et du secret, Gregers, quant à lui, va concevoir comme une véritable mission salvatrice de révéler cette vérité qu’il croit libératrice et qui ne sera que destructrice. De la même façon, Gregers, l’homme de la vérité comme ressentiment contre l’existence, s’oppose farouchement au docteur Relling (Philippe Faure), qui ne croit qu’en la vertu lénifiante de l’imaginaire. La scénographie redouble en quelque sorte cette symétrie en dédoublant ces espaces : opposition scénique entre l’espace du négociant et celui de la famille Ekdal ; lieux cloisonnés du cabinet secret et du salon mondain, d’un côté ; cabinet de travail-appartement familial donnant sur une sorte de grenier forestier ouvert sur l’imaginaire, de l’autre. C’est bien cela que problématise cet espace clivé. L’espace de la comédie sociale organisée par Werle est comme conditionné par ses coulisses secrètement masquées ; la vie de famille imaginée par les Ekdal n’existe qu’adossée à l’espace imaginaire du hors-scène (bâti en découverte) : au sens propre contre la vérité, mais essentiel à l’existence. On aurait d’ailleurs pu imaginer un décor qui rende davantage justice à cette folie d’un hors-scène où les personnages vivent pleinement leurs fantasmes inconscients de libération (le grenier des Ekdal représente par exemple de façon dérisoire la grande nature sauvage), ainsi qu’à l’orientation d’une pièce sans doute moins réaliste qu’allégorique.

4 Mais si la mise en scène souffre d’une certaine tiédeur que l’on avait déjà repérée dans certains spectacles précédents d’Yves Beaunesne, les comédiens font preuve d’homogénéité et de cohérence. Les rôles féminins, comme souvent chez Ibsen il est vrai, sont particulièrement réussis et, dans le cas de cette mise en scène, remarquablement interprétés. Gina et Hedvig échappent en effet à la distribution symétrique et à l’interprétation allégorique ; elles sont à l’inverse celles qui mettent en relation les deux espaces, mais aussi celles qui vont créer le déséquilibre tragique en passant d’un espace à l’autre : Gina passe de Werle à Hjalmar Hekdal, tandis qu’Hedvig est reconnue finalement non pas comme l’enfant de Hjalmar mais comme la fille de Werle. Avec un rare bonheur et sans excès de maniérisme ni facilités, Géraldine Martineau incarne Hedvig, une jeune fille de quatorze ans véritable victime de l’égoïsme masculin. Son jeu sans texte est remarquable et la rapproche ainsi de l’autre rôle féminin, Gina, interprétée par Judith Henry, dont il faudrait dire un mot de sa façon d’incarner son rôle de façon animale, et parfois quasi somnambulique. La comédienne semble en effet rêver son rôle et comme y flotter tout en portant sur son entourage des regards perçants, révélant sa profonde lucidité. Par ce jeu d’incarnation flottante (comme, dans un autre contexte, on parle d’attention flottante), le personnage prend une ambiguïté fascinante qui en fait sinon le cœur, du moins l’âme de la pièce.

 

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POUR CITER CET ARTICLE

Yvon Le Scanff « Théâtre », Études 2/2009 (Tome 410), p. 248-249.
URL :
www.cairn.info/revue-etudes-2009-2-page-248.htm.