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Études

2010/6 (Tome 412)

  • Pages : 112
  • Éditeur : S.E.R.

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Le respect que, voici deux mille ans, le Christ témoigna aux femmes a marqué l’anthropologie des pays touchés directement ou indirectement par le christianisme. Nous sommes si accoutumés à cette singularité que nous risquons de l’oublier. Il faut pourtant le rappeler : ce n’est pas dans les pays marqués prioritairement par le christianisme que les démographes constataient, en l’an 2000, un déficit de femmes de plus de 196 millions [1][1] Amartya Sen, New York Review of Books, 20 décembre..., mais dans l’ensemble constitué par l’Inde, la Chine et le Bangladesh. Ce n’est pas non plus dans les pays d’origine chrétienne que les femmes elles-mêmes manifestent pour que subsistent les coutumes du voile intégral, des mariages impubères ou de l’infibulation.

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Malgré ces données qui font ressortir, aux yeux même des incroyants, l’originalité de la culture évangélique, l’histoire chrétienne, étudiée sous l’angle de l’Institution ecclésiale, montre qu’un fardeau de misogynie ou d’indifférence à l’égard des femmes l’a banalisée et pèse peut-être encore sur les choix à venir. Comment expliquer ce paradoxe ? Comment éclairer l’avenir à la lumière de ce qui s’est passé entre le Christ et les femmes ?

Jésus reconnaît chez les femmes la force de l’Esprit

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Que disent d’abord les évangiles sur le dialogue inauguré entre Jésus et les femmes ? Dans l’univers palestinien du temps de Jésus, les hommes ne parlaient guère aux femmes. Une preuve en est que, dans les évangiles eux-mêmes, les apôtres ne parlent pas aux femmes. Une seule exception, la réponse de Pierre à la servante qui le reconnaît au soir du jeudi saint : « je ne sais pas ce que tu veux dire [2][2] Mc 14, 68. ». Or, le Christ, lui, dialogue avec les femmes. Il entend leurs questions, écoute leurs réponses et souvent reconnaît en elles la force de l’Esprit.

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Dans la cohue de Capharnaüm, une femme s’approche de Jésus et touche son manteau [3][3] Mc 5, 25-30.. Or, cette femme perd son sang depuis douze ans. Elle est donc intouchable. Le Christ ne lui reproche pas son audace. Il ne lui dit pas « Je te guéris ». Il reconnaît en elle la force de l’Esprit. « Va, dit-il, ta foi t’a sauvée! [4][4] Mc 5, 27-34 ; Mt 15, 21-26 ; Lc 8, 40-46. » Ne nous y trompons pas. Le Christ n’attribue pas cette guérison à la vertu d’une suggestion. Il atteste que cette femme a cherché et entrevu, en lui, le Libérateur.

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Dans le pays de Tyr, Jésus est encore dérangé par une Cananéenne, femme suspecte aux yeux des juifs, compte tenu de leur aversion séculaire envers la religion de Baal. Or, le Christ reconnaît que l’Esprit a touché cette femme audacieuse, sinon téméraire. Il ne dit pas « Je guéris ta fille ». Mais « à cause de cette parole, dit-il, le démon est sorti de ta fille [5][5] Mc 24-30. ».

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Au jour des noces de Cana, Jésus n’accorde pas d’attention à sa mère lorsqu’elle constate, « ils n’ont plus de vin » ; mais il avance l’heure du premier miracle lorsque, contre toute espérance, elle dit aux serviteurs : « Faites ce qu’il vous dira. [6][6] Jn 2, 5. »

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Avec les femmes comme avec les apôtres, cette reconnaissance par le Christ de l’Esprit à l’œuvre dans l’humanité intervient toujours à l’occasion de dialogues. Mutatis mutandis, elle n’est pas différente de celle qui réjouit le Christ en son apôtre. « Heureux es-tu, Simon Pierre, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. [7][7] Mt 16, 17. »

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En bref, le Christ ne reconnaît pas seulement la présence de l’Esprit chez les femmes, mais il en reconnaît la puissance opératoire.

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Au lendemain de la mort de Lazare, c’est encore sous forme de dialogue que Jésus annonce à Marthe : « Moi, je suis la Résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. » Puis il ajoute : « Crois-tu cela ? » La question autorise la négation ou le doute, puisque Lazare est mort. Or Marthe répond : « Oui, Seigneur, tu es le Messie, je le crois, tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. [8][8] Jn 11, 25-27. » Alors seulement, Jésus ressuscite Lazare.

Des gestes féminins comme critères d’entrée dans le Royaume

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Ce qui est nouveau dans ce dernier dialogue, c’est qu’avant la mort de son frère, Marthe représentait le type même de la femme forte de l’Ancien Testament. Mais elle peinait peut-être à comprendre la révolution d’humanité qu’apportait l’identité du Christ. Dans une société où les femmes n’avaient pas le droit de lire la Torah, Jésus leur offrait, personnellement, un accès à la parole divine : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes, tu t’agites pour bien des choses. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas retirée. [9][9] Lc 10, 41. »

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Cette phrase de sympathie fraternelle ne veut pas dire que le Christ sous-estime les gestes d’humanité élémentaire que les Marthe accomplissent de tout temps. Au contraire, en les reconnaissant comme critères d’entrée dans le Royaume des Cieux, Jésus invite les hommes eux-mêmes à en comprendre le prix et à ne pas s’en exonérer : « J’avais faim et vous m’avez donné à boire. J’étais nu et vous m’avez vêtu. J’étais prisonnier et vous m’avez visité… [10][10] Mt 25, 43. »

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Mais, en même temps, Jésus n’admet ni que les femmes s’enferment dans le souci honorable d’un ménage, ni qu’elles tirent gloire de la condition biologique qu’elles partagent avec les mammifères, ni encore qu’elles se laissent illusionner, comme les hommes, par l’attrait du pouvoir. A la femme qui l’interpelle crûment en bénissant le ventre qui l’a porté et les seins qu’il a sucés, Jésus répond : « Bienheureux plutôt ceux qui font la volonté de mon père. [11][11] Lc 11, 27-28. » A la mère des fils de Zébédée, qui cherche une place pour ses fils, il demande de ne pas confondre le Royaume avec une distribution de prébendes [12][12] Mt 27, 56.. Jamais, pas une seule fois, les femmes des évangiles ne critiquent le Christ. Pas une seule fois elles ne doutent ni ne se méfient de Jésus. A Jérusalem, sur le chemin du calvaire, elles pleurent. Et conscient de ce qu’elles perdent, Jésus les plaint. Parole prémonitoire ? « Ne pleurez pas pour moi, pleurez plutôt sur vous et sur vos enfants. [13][13] Lc 23, 28. »

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Le Christ n’admet pas non plus que quiconque, fut-ce sa mère ou son apôtre, ne limite la vie de l’Esprit ni ne l’enferme dans le cadre de prescriptions rituelles que le décalogue n’impose pas. A Capharnaüm, encore, alors qu’il vient de toucher un lépreux et d’expulser un démon, qu’en conséquence, sa famille et sa mère viennent le protéger du scandale en prétextant : « Il a perdu la tête », le Christ répond : « qui est ma mère, qui sont mes frères ? Quiconque, dit-il, fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère. [14][14] Mc 3, 35. » De même, plus tard, lorsque Simon, à peine reconnu comme Pierre, le dissuade d’un retour à Jérusalem, le Christ l’écarte avec violence : « Passe derrière moi, Satan, tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. [15][15] Mc 8, 27, 38. »

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Ce n’est donc ni dans l’idolâtrique de la biologie, ni dans celle des hiérarchies de pouvoir, ni dans les conventions surajoutées, ni dans le refus du risque que le Christ reconnaît la vie de l’Esprit. Dans les évangiles, en effet, cette vie de l’Esprit est toujours liée à l’amour.

Moins que par des paroles, elle se révèle souvent par des gestes ou des attitudes qui éternisent, en un instant souvent inattendu, le lien d’amour qui « ne passera jamais » [16][16] Co 13, 8.. Ceci, jusqu’au flacon de parfum brisé à Béthanie [17][17] Mc 14, 3, Mt 26. ou jusqu’au Calvaire où les femmes sont là, fidèles, témoins élémentaires d’humanité, non pas femmes symboles, mais femmes nommées par leur nom singulier [18][18] Mc 14, 3, Mt 26.. Ceci, jusqu’au matin de Pâques enfin, où ces femmes, venues parfumer le cadavre de leur maître défunt, reçoivent en partage la révélation de la surabondance infinie de Dieu. La Résurrection [19][19] Mt 28, 1-10, Mc 16, Lc 24, Jn 20, 10-18..

Les femmes comprennent la Nouvelle Alliance

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Cette surabondance dont toute femme peut deviner le miracle à chaque naissance d’enfant, le Christ l’évoque en parlant aux disciples d’une expérience que le sexe masculin ne connaît pas. C’est à une femme qui souffre dans l’enfantement puis exulte au jour de la naissance qu’il compare en effet l’angoisse des jours de Sa passion puis la joie de Sa Résurrection [20][20] Jn 16, 21..

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Cette surabondance de vie, Marie, mère de Jésus l’a devinée dans l’éclair de l’Annonciation [21][21] Lc 1, 26-38. ; Elisabeth, dans la rencontre de la Visitation [22][22] Lc 1, 41, 45. ; la prophétesse Anne, au jour de la présentation de l’enfant au Temple [23][23] Lc 1, 41, 45..

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Ce jaillissement de vie, Jésus l’annonce encore à une femme accoutumée à puiser l’eau dans la chaleur de midi. Une fois de plus, l’annonce fait partie du dialogue. C’est seulement après avoir demandé à la porteuse d’eau d’accomplir un geste d’humanité – « donne-moi à boire » – que Jésus parle du jaillissement d’eau vive. « Celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai, celui-là n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra source jaillissante pour la vie éternelle. [24][24] Jn 4, 13, 14. » Et enfin, « Moi qui te parle, je le suis [25][25] Jn 4, 26. ». Le Messie.

Au lendemain de Pâques, c’est encore par un dialogue débuté à la mesure de l’amour humain que le Christ révèle Sa propre mesure. Selon Jean, « elle aperçoit Jésus qui était là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus. » Jésus lui dit alors : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » « Jésus lui dit alors : “Marie !” » A l’instant où elle est interpellée par son propre nom, Marie reconnaît son révélateur : « elle se retourne et lui dit “Rabbouni !” [26][26] Jn 20, 16. » Selon Matthieu, le Christ « vint Lui-même à la rencontre des femmes » et leur dit « Je vous salue [27][27] Mt 28, 10. ». La Résurrection, c’est la manifestation de l’identité impérissable de Dieu qui révèle toutes les identités humaines.

Apôtres des apôtres ?

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Alors, commence la mission des femmes. Selon Jean, le Christ ordonne à Marie : « Va trouver mes frères et dis-leur… [28][28] Jn 20. » Selon Matthieu, il leur commande expressément de vaincre leurs craintes et d’accomplir leur mission auprès des apôtres « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée ; c’est là qu’ils me verront. [29][29] Mt 28, 10. »

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Plus tard, saint Hyppolite de Rome se souvint de ce texte, lui qui écrivait en un temps de persécutions où les chrétiennes tenaient héroïquement leur rôle de résistantes jusqu’au martyre : « Le Christ vient à leur rencontre, dit-il et il les envoie pour que les femmes soient les apôtres du Christ. » [30][30] Hippolyte de Rome, cité dans les Cahiers supplément... Les femmes, ajoute-t-il, furent « apôtres des apôtres ».

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De fait, les femmes furent envoyées par le Christ comme « apôtres des apôtres », mais furent-elles reçues comme telles ?

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Au puits de Sichar, déjà, ces apôtres n’avaient pas compris l’enjeu du dialogue entre le Christ et la Samaritaine. « Ils furent surpris, dit Jean, de le voir parler à une femme. » Cette citation fut reprise dans l’encyclique du pape Jean Paul II sur la dignité des femmes [31][31] Jean Paul II, Encyclique Mulieris dignitatem, 15 août.... Mais le texte va plus loin que la citation : « Aucun, ajoute Jean, ne lui dit “Que demandes-tu” ou “Pourquoi parles-tu avec elle ?” [32][32] Jn 4, 27. » Pourquoi ce silence ? Plus tard, saint Jean Chrysostome l’attribuera au respect. Le texte est plus trivial. Avec humour, l’évangéliste montre plutôt les apôtres préoccupés de leur ventre : « – Rabbi, viens manger… » On a le droit de penser que les apôtres n’ont simplement pas imaginé que le dialogue entre Jésus et la femme pût avoir un sens.

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Au lendemain de la Résurrection, de même, les apôtres réfutent d’abord le témoignage de Marie-Madeleine et des femmes : « et ils ne la crurent pas » [33][33] Mc 16, 11., « ces propos leur semblèrent du radotage et ils ne les crurent pas… » [34][34] Lc 24, 11.

Dans la liturgie millénaire de Pâques, les femmes seront toujours présentées comme les premiers témoins de la résurrection, mais liturgiquement, ce rôle sera tenu par des hommes. Dans le récit de l’Ascension, selon les Actes des Apôtres, la présence originelle des femmes n’est plus mentionnée. [35][35] Ac 1, 2, 3 : « Jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel...

Dès les temps apostoliques, les femmes sont invitées à se taire

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De fait, et ceci, dès le début des Actes des apôtres, les amies du Christ disparaissent. Où sont passées Marie-Madeleine et Marthe ? Marie mère du Christ n’apparaît qu’un instant, muette, dans une assemblée dont rien ne nous dit qu’elle soit celle de la Pentecôte.

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Qui sont les femmes des Actes des apôtres ? Ici, des femmes qui abritent les disciples, telle Marie, mère de Jean surnommé Marc [36][36] Ac 12, 12., ailleurs des femmes notables, parfois hostiles [37][37] Ac 13, 50. – ce qu’elles ne sont jamais dans les évangiles – ou encore des femmes d’apparat, telle Bérénice, présente au procès de Paul [38][38] Ac 25, 23.. Fait nouveau, on voit apparaître des femmes qui se méfient des apôtres, telle Saphire [39][39] Ac 5., châtiée au nom d’une interprétation du péché contre l’esprit bien différente de celle qui est donnée dans les évangiles. Le Christ, lui, n’a jamais châtié une femme et jamais une femme ne s’est méfiée de lui.

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Après la séparation précoce du ministère des tables et du ministère de la parole [40][40] Ac 6., jamais le ministère de la parole ne sera délégué aux femmes, comme le sera celui des tables. Si, dans les Actes, des femmes prophétisent, telles les quatre filles de l’apôtre Philippe [41][41] Ac 21, 8., lorsque Paul ou Pierre rencontrent ces femmes prophétesses, ils taisent le contenu de leur prophétie ou les renvoient comme fausses prophétesses [42][42] Ac 16, 16-17.. Est-ce à dire qu’après la Pentecôte, la prophétie féminine n’a plus de raison d’être ?

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Une fois converti et devenu apôtre, Paul annonce pourtant aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni Grec, ni maître ni esclave, ni homme ni femme… [43][43] Gal 3, 28. » Disant cela, il est génialement homme de la Nouvelle Alliance. Mais il se montre encore homme chargé des fardeaux surajoutés à l’ancienne loi et, de surcroît, hellénisant lorsqu’il traite du problème de « la » femme en général en déclinant les poncifs de l’Antiquité : « La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas… [44][44] 1 Co 11, 15. » Le Christ, lui, ne parle jamais de « la femme » en général. Le Christ écoute des femmes singulières. Lorsque Paul commande aux femmes de « se taire dans les assemblées », il rompt sans le savoir par rapport à l’esprit d’évangiles qui ne sont pas encore écrits en son temps. Comment, en effet, dialoguer avec un peuple muet ? L’histoire est formelle. Elle montre que ce qui fut, alors, interdit aux femmes, dès cette époque majoritaires dans les assemblées, le sera très vite au peuple tout entier.

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Malgré cette interdiction de parole, vite et sans doute abusivement généralisée, Paul est, à titre personnel, le seul des apôtres qui dialogue avec des femmes. A Philippes, disent les Actes, « nous étant assis, nous adressâmes la parole aux femmes qui s’étaient réunies. L’une d’elles, Lydie, nous écoutait… [45][45] Ac 16, 13. » Dans ses lettres, Paul salue plus de quinze femmes auxquelles il confie des responsabilités importantes. A Chencrée, port de Corinthe, il charge Phoebée du diaconat et de la présidence d’une communauté [46][46] Rm 16, 1.. Jusqu’où allait cette présidence ? Les érudits se penchent aujourd’hui sur cette question. Reste à savoir si l’Esprit de demain attendra la permission de la tradition.

Quoi qu’il en soit, historiquement, le diaconat féminin fut très tôt vidé de sa substance, en Occident puis en Orient [47][47] Pour les références des paragraphes suivants, voir.... A partir du ive siècle, en effet, le recrutement des hommes dans les fonctions cléricales devint vite pléthorique et le resta pratiquement jusque dans le dernier tiers du xxe siècle. Une fois passée l’ère des persécutions où les femmes étaient invitées à transmettre les rudiments de la foi, une fois supprimés les baptêmes par immersion qui supposaient toute une logistique de linges, la hiérarchie masculine n’eut plus guère besoin d’auxiliaires féminines, sauf dans les hospices de pèlerinages où elles demeureront actives jusqu’à nos jours. Bientôt, le titre de diaconesse ne fut plus attribué qu’en « lot de consolation » à des épouses de prêtres promus évêques et donc tenus désormais à s’en séparer ou vivre avec elles en « frères et sœurs ».

Confrontations éphémères, mais reconnaissance populaire

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A partir du ive siècle, par ailleurs, les patriciennes lettrées furent écartées d’une fonction qu’elles jugeaient légitime : celle de réfléchir sur le sens des écritures. A cette époque où saint Jérôme dressait, pour la fille de sainte Paula, un programme d’enseignement chrétien ambitieux – les psaumes, les proverbes, les évangiles canoniques et même apocryphes – un saint Ambroise à Milan, un saint Jean Chrysostome à Constantinople, un saint Augustin à Hippone entraient en lice avec des impératrices ou des dames notables qui, disaient-ils, se laissaient séduire par des hérésies… En Orient, l’impératrice Eudoxie expédia saint Jean Chrysostome en exil. Mais en Occident, la première patricienne martyre d’un christianisme canonique fut une certaine Euchrotya, patricienne d’Aquitaine, brûlée en 385 à Trèves avec l’hérétique Priscillien.

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Dans ce contexte conflictuel qui lui échappait sans doute, le peuple chrétien eut alors le mérite de s’attacher plutôt aux témoignages indubitables d’amour et de fidélité qu’avaient laissés les femmes, témoins du Christ. La mère du Christ, d’abord. Imposé par une manifestation du peuple au concile d’Ephèse en 431, le culte de Marie mère de Dieu fut, dès l’origine, un culte populaire. Celui de Marie-Madeleine aussi. En des temps qui se perdent, des reliques de l’amie du Christ parvinrent jusqu’en Gaule, à la sainte Baume, puis à Vézelay. En Aquitaine, la petite sainte Foy, martyrisée à Agen, devint la grande sainte Foy de Conques. Après des siècles, ces lieux de pèlerinages qui structurèrent le paysage médiéval retrouvent un regain de ferveur.

L’image de la femme pécheresse, relayée par Augustin et la scolastique

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Ce n’est pas avant le viie siècle que l’ambivalence augustinienne à l’égard des femmes pénétra au plus profond de la chrétienté occidentale. Tandis que s’étiolaient le monachisme égyptien puis le monachisme irlandais des vie-viie siècles où l’autorité de « mères spirituelles » était très respectée tandis que s’affaiblissait aussi l’autorité des reines mérovingiennes, la femme fut, à partir du viiie-ixe siècle, présentée comme auxiliaire du diable et danger pour le moine. Que s’était-il passé ? Depuis le monastère du Mont Cassin, berceau bénédictin de Campanie, la pensée de saint Augustin avait été recopiée, diffusée, reproduite dans toute l’Europe jusqu’en Angleterre.

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Alors que, dans les évangiles, le Christ ne parlait jamais d’Eve, ni du péché originel, la femme devient, en Occident, la sirène, la démone, la coupable majeure de la déchéance de l’homme. Ainsi fut-elle taillée dans la pierre des chapiteaux de Cluny. En Orient où bon nombre des pères des Eglises grecques avaient vécu mariés et où saint Augustin ne fut jamais admis comme saint, la méfiance à l’égard des femmes ne sera jamais aussi ancrée qu’en Occident. En chrétienté latine, au contraire, l’obligation du célibat, effectivement imposé aux prêtres comme aux moines à partir du xie siècle, ne sera pas étrangère à une misogynie de rejet. Ceci, bien que, dans les campagnes, ce célibat restât longtemps théorique, sans que les paroissiens ne s’en offusquent. Longtemps, le prêtre concubinaire dut seulement payer amende à son évêque. Un Robert d’Arbrissel, fondateur de l’abbaye royale de Fontevrault, était fils de prêtre.

Aux xiie et xiiie siècles, la redécouverte fervente d’un Aristote largement tributaire des traductions d’Averroès apporte, dans les écoles cathédrales puis dans les universités, la caution philosophique qui valide l’infériorité de la femme. Le « Philosophe » n’a-t-il pas établi que, chez l’homme, comme chez tous les animaux, le principe féminin est inférieur au principe masculin [48][48] Aristote, De la Génération des animaux. ? C’est donc à l’heure de la floraison de la poésie courtoise puis de l’essor des fabliaux où le couple se porte bien, que, dans un monde clérical vivant en ghetto masculin, s’accentue une hantise du sexe théorisée jusqu’à l’absurde. Après la peste noire, d’ambitieux canonistes sur lesquels s’appuie la papauté d’Avignon élaborent, citations d’Aristote et de Thomas d’Aquin à l’appui, une codification des interrogatoires de sorcières dont l’ignominie a pour cause majeure leur propension à aiguiser les concepts jusqu’à l’irréalité et confondre la passion de la rigueur et la passion du pouvoir. Entre le xve et le xviiie siècle, le nombre des bûchers de sorcières se comptera par dizaine de milliers. Les confessions orthodoxes et réformées ne seront pas épargnées par cette névrose.

Bienfaitrices et religieuses

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Malgré ces atrocités, l’absence de rébellion organisée chez les chrétiennes est un fait général. Les premières contestations publiques dateront du début du xixe siècle, époque où naît le mot « féministe », dans un milieu fouriériste où se retrouvaient parfois des femmes de petite bourgeoisie naissante, jadis instruites chez les sœurs, mais révoltées par l’iniquité du code civil.

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A l’intérieur du milieu chrétien, c’est là un fait notoire, jamais, ou presque, et ceci avant une date toute récente, les chrétiennes, pourtant souvent très largement bienfaitrices, n’ont revendiqué une place quelconque au sein d’une hiérarchie ecclésiale masculine. Pendant des siècles, on l’a vu, le clergé était pléthorique. Il était aussi respecté.

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Des visites pastorales, on peut déduire sans angélisme que, dans la grande majorité des cas, les femmes et leur curé vivaient en bonne intelligence. La façon dont les femmes cacheront les prêtres pendant la Révolution française en témoigne. Le bon curé que Voltaire lui-même salue dans son Dictionnaire philosophique, était médiateur, confident, référent. Il connaissait les misères des femmes. Au xviiie siècle, une sage-femme, Mme Delachapelle, écrira un premier livre d’obstétrique en interrogeant des curés.

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Surtout, le curé faisait vivre sacramentellement la paroisse qui était, par excellence, le lieu de dignité et de sociabilité pour les femmes, le lieu où elles avaient été baptisées, où elles seraient enterrées, le lieu vers lequel elles se préparaient pour aller, en coiffes, lavées, en repos et « en dimanche », recevoir la communion. Au xive siècle, une sainte Catherine de Sienne, pourtant critique à l’égard du haut clergé, dira que le prêtre est « dispensateur du soleil ». Grand mot de gratitude !

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Quand, par ailleurs, une vocation religieuse se manifestait chez une femme, les ordres religieux féminins étaient là pour l’accueillir. Dans ce cadre, et ceci depuis le haut Moyen Age, les moniales, souvent dotées par les familles princières, géraient les hospices des cathédrales ou animaient des scriptoria qui devinrent, notamment en Allemagne, des hauts lieux d’enseignement et de culture. Au xiie siècle, une Hildegarde de Bingen est un savant naturaliste autant qu’une visionnaire. Elle est reconnue comme telle et canonisée au xiiie, en pleine période de montée en puissance de la misogynie universitaire.

Au cours des siècles à venir, les fonctions hospitalières et enseignantes des ordres, puis des congrégations religieuses féminines prendront, en pays chrétien puis en terre de mission, une ampleur qui n’a d’équivalent dans aucune religion [49][49] E. Dufourcq, Les Aventurières de Dieu, Réédition Perrin.... Aujourd’hui encore, la carte des implantations hors d’Europe des congrégations religieuses féminines, dont la grande majorité fut d’origine française, dessine une géopolitique d’une grande modernité. Contrairement aux idées reçues, les œuvres les plus considérables qui furent bâties par ces pionnières se trouvent dans les pays qui ont connu le plus fort développement depuis un siècle : les Etats-Unis, le Brésil, l’Inde, la Chine, le Japon et l’Australie. Dans ces pays, la fidélité des anciennes élèves devenues adultes à l’égard des religieuses qui les ont élevées a structuré, pendant plusieurs décennies, la société du xxe siècle. A la fin de ce xxe siècle, enfin, plus de 85 % des hôpitaux catholiques existant dans le monde étaient tenus par des femmes. Ces pionnières qui avaient su faire fructifier leurs talents, prouvaient, s’il le fallait, que l’esprit d’entreprise et la spiritualité peuvent aller de pair.

Les intelligences féminines, miroirs de l’Eglise

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Malgré cela, d’autres chrétiennes, parfois plus isolées, parfois béguines, parfois vierges consacrées, parfois simples laïques, ont exercé, de siècle en siècle et à leurs risques et périls, un rôle de miroir de l’Eglise.

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Sans rompre avec la hiérarchie, elles dénoncèrent, souvent avec une justesse et une vulnérabilité qui les rend héroïques, l’inauthenticité d’idées qui allaient de soi, voire de prétentions érigées à la hauteur de quasi-dogmes. Aux temps carolingiens, c’est-à-dire au temps de la conversion forcée des Saxons, une lettrée, Duhoda, écrit de très beaux textes sur le caractère néfaste de ce qu’elle appelle le « faire comme si ». Faire comme si les soumis étaient des convertis ? Plus tard, au xiiie siècle, alors que l’engouement universitaire pour la sagesse antique risque de figer la morale dans la recherche de vertus ciselées sans amour, une Marguerite Porete, écrit un Miroir des âmes simples et anéanties : « Vertus, écrit-elle, je prends congé de vous pour toujours ! » [50][50] M. Porete, Le miroir des âmes simples et anéanties,... Elle sera brûlée à Paris au début du xive siècle. Un siècle plus tard, Catherine de Sienne dénonce la poltronnerie de la papauté d’Avignon : « Saint Père, écrit-elle, soyez un homme ! [51][51] Catherine de Sienne, Lettre 229 à Grégoire XI. » A la même époque, ou presque, Brigitte de Suède s’installe, à Rome encore, pour prouver au pape qu’il n’est pas impossible de vivre dans la ville éternelle. Un peu plus tard, Jeanne d’Arc démasque avec lucidité le caractère politique du procès qui lui est intenté par des juges ecclésiastiques. « Ceci est-il de votre procès ? [52][52] P. Champion, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc,... » lance-t-elle à Cauchon. Au xvie siècle, encore, lorsque Thérèse d’Avila révèle à son confesseur les desseins que le Christ a sur elle et que ce confesseur lui demande, dubitatif : « Qui vous a dit que c’était le Christ ? », elle répond superbement : « Lui-même ! [53][53] Thérèse d’Avila, Livre de vie, Le Cerf, 2002, chap.... » A la fin du xviie, les religieuses de Port-Royal refusent de signer un formulaire attribuant des idées condamnables à un auteur qui ne les a pas formulées de la sorte. Un peu plus tard, Mme Guyon, accusée de quiétisme, préfère la prison plutôt que de signer, sous la contrainte de Bossuet, une confession qui radicalise sa pensée et qui, à terme, la condamnerait plus encore.

Dans tous ces cas où le mysticisme féminin risquait d’ébranler l’Institution, ces femmes se soumirent par principe à l’autorité de l’Eglise, mais elles n’acceptèrent jamais que cette Eglise étaye son autorité par des arguments fallacieux.

Et demain ?

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Puis vint la révolution de la fin du xxe siècle. Révolution sans précédent dans l’histoire du droit et des mœurs. Or, il faut bien le reconnaître, ce n’est pas toujours l’Institution ecclésiale qui a facilité aux femmes laïques l’accès aux professions et aux responsabilités qu’elles assument aujourd’hui. Ce sont d’abord les Etats. Ce n’est pas prioritairement l’Institution ecclésiale qui a libéré les femmes du poids de leurs travaux domestiques ni des automatismes de leur fécondité, c’est l’industrie et la médecine. En s’effarouchant de ces progrès, l’Institution a surpris les lectrices de l’évangile qui voyaient dans le Christ un maître exigeant, mais un maître qui ne limitait pas leur destin dans le cadre des déterminismes de la chair et de la société.

40

Mais une fois les malentendus surmontés, ce qui est certain, c’est que ni l’industrie, ni la médecine, ni l’accès aux plus hautes responsabilités ne donneront jamais aux femmes la dignité que confère à tout être humain une chrétienté vivante. La dignité d’un baptême qui rend prêtre, prophète et roi ; la dignité, pour celles et ceux qui le demandent, d’un mariage béni et durable ; la dignité de l’eucharistie.

41

Dans un monde où la démographie cléricale – une démographie exclusivement masculine – est en régression rapide, la renaissance du sens du sacré sera peut-être liée aux réaménagements qui seront inventés pour que la vie sacramentelle ne disparaisse pas.

Notes

[1]

Amartya Sen, New York Review of Books, 20 décembre 1990. Cité par B. Manier, Quand les filles auront disparu, La Découverte, 2008, p. 11. Ce déficit est dû à l’avortement sélectif des futures petites filles.

[2]

Mc 14, 68.

[3]

Mc 5, 25-30.

[4]

Mc 5, 27-34 ; Mt 15, 21-26 ; Lc 8, 40-46.

[5]

Mc 24-30.

[6]

Jn 2, 5.

[7]

Mt 16, 17.

[8]

Jn 11, 25-27.

[9]

Lc 10, 41.

[10]

Mt 25, 43.

[11]

Lc 11, 27-28.

[12]

Mt 27, 56.

[13]

Lc 23, 28.

[14]

Mc 3, 35.

[15]

Mc 8, 27, 38.

[16]

Co 13, 8.

[17]

Mc 14, 3, Mt 26.

[18]

Mc 14, 3, Mt 26.

[19]

Mt 28, 1-10, Mc 16, Lc 24, Jn 20, 10-18.

[20]

Jn 16, 21.

[21]

Lc 1, 26-38.

[22]

Lc 1, 41, 45.

[23]

Lc 1, 41, 45.

[24]

Jn 4, 13, 14.

[25]

Jn 4, 26.

[26]

Jn 20, 16.

[27]

Mt 28, 10.

[28]

Jn 20.

[29]

Mt 28, 10.

[30]

Hippolyte de Rome, cité dans les Cahiers supplément évangile, Le Cerf, 2006, p. 44.

[31]

Jean Paul II, Encyclique Mulieris dignitatem, 15 août 1988.

[32]

Jn 4, 27.

[33]

Mc 16, 11.

[34]

Lc 24, 11.

[35]

Ac 1, 2, 3 : « Jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel après avoir donné, dans l’Esprit Saint des instructions aux apôtres qu’il avait choisis… c’est à eux qu’il s’était présenté après sa Passion. »

[36]

Ac 12, 12.

[37]

Ac 13, 50.

[38]

Ac 25, 23.

[39]

Ac 5.

[40]

Ac 6.

[41]

Ac 21, 8.

[42]

Ac 16, 16-17.

[43]

Gal 3, 28.

[44]

1 Co 11, 15.

[45]

Ac 16, 13.

[46]

Rm 16, 1.

[47]

Pour les références des paragraphes suivants, voir E. Dufourcq, Histoire des Chré-tiennes. L’autre moitié de l’Evangile, Bayard, 3e édition, février 2010.

[48]

Aristote, De la Génération des animaux.

[49]

E. Dufourcq, Les Aventurières de Dieu, Réédition Perrin Tempus, 2010.

[50]

M. Porete, Le miroir des âmes simples et anéanties, Introduction et notes par M. Huot de Longchamp, Albin Michel, 1997, p. 136.

[51]

Catherine de Sienne, Lettre 229 à Grégoire XI.

[52]

P. Champion, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, Honoré Champion, 1921, p. 58.

[53]

Thérèse d’Avila, Livre de vie, Le Cerf, 2002, chap. 27, p. 199.

Résumé

Français

Le respect que le Christ témoigna aux femmes a marqué l’anthropologie des pays influencés par le christianisme. Malgré cette originalité de la culture évangélique, l’histoire chrétienne, étudiée sous l’angle de l’Institution ecclésiale, montre une méfiance à l’égard des femmes qui pèse sur les choix à venir. Comment comprendre ce paradoxe ?

Plan de l'article

  1. Jésus reconnaît chez les femmes la force de l’Esprit
  2. Des gestes féminins comme critères d’entrée dans le Royaume
  3. Les femmes comprennent la Nouvelle Alliance
  4. Apôtres des apôtres ?
  5. Dès les temps apostoliques, les femmes sont invitées à se taire
  6. Confrontations éphémères, mais reconnaissance populaire
  7. L’image de la femme pécheresse, relayée par Augustin et la scolastique
  8. Bienfaitrices et religieuses
  9. Les intelligences féminines, miroirs de l’Eglise
  10. Et demain ?

Pour citer cet article

Dufourcq Élisabeth, « Les chrétiennes, apôtres des apôtres et miroir de l'Eglise », Études, 6/2010 (Tome 412), p. 785-796.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2010-6-page-785.htm


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