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Études

2010/9 (Tome 413)

  • Pages : 128
  • Éditeur : S.E.R.

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Comment décrire et analyser la situation présente des laïcs ? La tâche paraît impossible eu égard à la diversité des situations familiales et professionnelles. Les situations ecclésiales elles-mêmes varient beaucoup d’un diocèse à l’autre. Il doit être possible toutefois de relever quelques caractéristiques actuelles, voire quelques évolutions.

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Une première remarque s’impose. Trop souvent lorsque l’on parle des laïcs, sont présentes à l’esprit leurs responsabilités dans l’Eglise. Or ils sont « dans l’Eglise et dans le monde ». Avec un groupe de jeunes laïcs, nous avions rencontré à Rome le cardinal Tomko chargé de la préparation du synode romain sur « les fidèles du Christ laïcs » d’octobre 1987 ; il nous avait expliqué que le synode s’intitulerait la mission des laïcs « dans le monde et dans l’Eglise » car la mission des laïcs, disait-il, est dans le monde. Jean Paul II en décida autrement puisque l’exhortation postsynodale s’intitule « Christifideles laici, sur la vocation et la mission des laïcs dans l’Eglise et dans le monde [1][1] Jean Paul II, Exhortation postsynodale Christifideles... », sans doute pour éviter la partition : aux laïcs le monde, aux clercs l’Eglise. Sans doute aussi parce qu’une authentique vie ecclésiale est nécessaire pour vivre la mission dans le monde. En tout cas, l’un et l’autre aspect sont essentiels : « dans l’Eglise et dans le monde ».

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D’autre part la vie ecclésiale des laïcs ne se limite pas à leur place dans les instances de décision ou dans les responsabilités pastorales. Aussi importante soit-elle, surtout pour l’institution, leur participation à la vie ecclésiale recouvre bien d’autres aspects décisifs pour leur vie de foi, ne serait-ce que la vie sacramentelle.

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Penser la mission des laïcs spontanément en termes de responsabilité ecclésiale équivaudrait à une double réduction de leur mission, réduction à la vie ecclésiale au détriment de la mission dans le monde et réduction de la vie ecclésiale aux responsabilités pastorales. Cette double réduction contribuerait à recentrer l’Eglise sur sa propre vie ad intra. La mise en garde de Karl Barth demeure présente à notre esprit : « Si l’Eglise n’a d’autre but que son propre service, elle porte déjà les stigmates de la mort. [2][2] Karl Barth, Esquisse d’une dogmatique, p. 144, cité... » On pourrait la paraphraser : si la mission des laïcs n’a pas d’autre but que le service de l’Eglise, elle porte déjà les stigmates de la mort.

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Les trois aspects méritent considération : la situation des chrétiens dans leur vie sociale, professionnelle, familiale à partir de la notion d’apostolat mise à l’honneur au concile Vatican II, les conditions de leur vie ecclésiale qui ont sensiblement changé ces dernières années, et leur participation aux charges pastorales.

L’apostolat des laïcs dans le monde

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L’apostolat des laïcs ! Cette belle expression retenue par le concile Vatican II pour parler de la place des laïcs a donné son nom à la déclaration conciliaire [3][3] Concile Vatican II, Apostolicam actuositatem, décret.... L’Eglise tout entière est apostolique comme le dit le Credo, et pas uniquement l’exercice du ministère.

Une expression privilégiée

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Cette expression est moins usitée aujourd’hui, délaissée au profit d’expressions souvent empruntées au langage de la société par un dommageable mimétisme. Pourquoi parler « d’agents pastoraux » – quel mot affreux ! – ou de « personnes-ressources » avec ce que cela sous-entend comme utilisation possible ? Quant aux « aînés dans la foi [4][4] Cette expression est celle utilisée dans le Texte National... », c’est un titre que je réserve à mes frères juifs [5][5] Cette expression a été utilisée par Jean Paul II dans.... D’autres titres perdurent dans une ambiguïté parfois sciemment entretenue : « les fidèles ». Ce beau titre qualifie les chrétiens par leur foi (fides) ! Sauf qu’il ne peut être employé sans qualification. Les laïcs ne sont pas « les fidèles ». Les clercs le sont aussi. Et si les laïcs sont les fidèles de quelqu’un, ils le sont exclusivement du Christ [6][6] L’expression latine Christifideles a l’avantage de....

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La notion d’apostolat a l’avantage d’équilibrer différents aspects de la mission des laïcs sans sacrifier aux modes du moment, à l’annonce explicite par exemple : « La mission en effet n’est pas seulement d’apporter aux hommes le message du Christ et sa grâce, mais aussi de pénétrer et de parfaire par l’esprit évangélique l’ordre temporel » [7][7] Apostolicam actuositatem (AA), 5.. Deux aspects caractérisent l’apostolat : le témoignage qui, selon le concile lui-même, avant d’être annonce par la parole est d’abord témoignage de vie [8][8] AA, 6., et le « renouvellement de l’ordre temporel » qui consiste à pénétrer de l’esprit de l’Evangile, autant que faire se peut, tout ce qui fait la vie ordinaire. Le concile prend soin de préciser que les laïcs sont dans le monde « à la manière d’un ferment [9][9] AA, 2. ». Mais notre époque, dans l’illusion de l’efficacité, n’aime pas les lentes germinations ou les enfouissements.

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Les laïcs ne reçoivent leur mission de personne d’autre que du Christ lui-même, « qui les députe à l’apostolat [10][10] AA, 3. ». Envoyés par le Christ, ils témoignent et œuvrent pour le Royaume à travers les aléas de leur vie professionnelle, familiale, amicale etc. Où et quand leur donne-t-on la parole pour parler de cet apostolat du quotidien ? Comment se fait-il que l’on ait si peu de temps en Eglise pour cela ? On en trouve pour parler des fonctionnements ecclésiaux. Est-ce que cela ne viendrait pas de ce que l’Eglise est plus soucieuse d’elle-même et de son avenir que du monde, « d’où le sentiment communément répandu que les hommes d’Eglise se prêchent eux-mêmes » [11][11] Henri de Lubac, Méditation sur l’Eglise, op. cit.,... ?

Les conditions de l’apostolat ont changé

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Les conditions de l’apostolat ont beaucoup changé. Des chrétiens laïcs sont souvent les seuls dans leur famille, parmi leurs amis, leur entourage à être enracinés dans une foi chrétienne. Pourvu qu’ils fassent preuve d’ouverture d’esprit, ils sont souvent appréciés dans leur milieu de vie, y compris par ceux qui ne se priveront pas de critiquer la religion. Ils pourront être des confidents précieux, et c’est souvent auprès d’eux que l’on cherchera un appui quand des difficultés surgiront. Si se déclarer catholique n’avait rien d’original hier, aujourd’hui ce n’est plus le cas.

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Certains ne disent pas qu’ils sont chrétiens. Le seul fait de se déclarer ferait peser sur eux des exigences qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir assumer. Qui peut le leur reprocher ? Quand on est adolescent ou jeune et que l’on est seul chrétien dans un groupe, une classe, une promotion, comment fait-on ? D’autant plus que l’attestation d’une appartenance chrétienne ne va pas sans une certaine contestation de la société. Je ne parle pas de ceux qui veulent faire une contre-société ou rêvent de restaurer la chrétienté. Mais pour ceux qui pensent que le monde est le lieu de Dieu et qui veulent se tenir dans le monde en croyants, cela passe nécessairement par un amour du monde qui fait reconnaître « tout ce qu’il a de vrai et de saint [12][12] Cette expression est utilisée pour parler des autres... », mais aussi par une saine contestation d’attitudes, de propos, de fonctionnements sociaux qui portent atteinte à l’homme.

L’Eglise déconsidérée

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Les laïcs doivent compter avec la déconsidération dont l’Eglise est l’objet dans la société, pouvant aller jusqu’au rejet et même à la révolte. Les temps ont changé. Dans les années qui ont suivi le concile, lorsque l’archevêque de Paris, François Marty, parlait à la télévision, on en parlait le lendemain dans la presse. Il était aimé et respecté. Son image le faisait reconnaître par de nombreux Français comme l’un des leurs, sensible à leurs aspirations, compréhensif. Aujourd’hui, pour des raisons diverses qui ne tiennent pas toutes à l’Eglise elle-même, ce n’est plus le cas. L’apostolat des chrétiens s’exerce dans un contexte non seulement de désaffection, mais parfois d’hostilité envers l’Eglise.

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Certaines initiatives ou déclarations de la hiérarchie, sans parler des « affaires » de mœurs, seront largement commentées. Au travail ou dans sa propre famille, il faudra faire face à l’hostilité, dans le meilleur des cas expliquer, parfois se distancer des propos tenus, réels ou déformés par les médias, assumer une certaine solitude… et continuer à témoigner et à essayer de vivre en chrétien. Des amis agnostiques, par amitié, feront preuve de compassion : « On a pensé à toi. Comment fais-tu pour vivre dans cette Eglise ? »

Le bonheur de l’apostolat

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Devant le constat de la difficile transmission de la foi dans nos sociétés, devant la baisse des effectifs et le rétrécissement de la surface sociale de l’Eglise, le discours se fait plus pressant : il faut proposer la foi [13][13] Lettre aux catholiques de France : proposer la foi.... Comment fait-on ? Parfois, le discours de l’annonce occulte le dialogue, ce qui ne correspond ni à la situation de l’apostolat, ni à ce qu’a voulu le concile Vatican II. Le dialogue n’est ni une technique ni une facilité et Paul VI a pris soin d’en donner les fondements théologiques et son origine transcendante [14][14] Paul VI, Encyclique Ecclesiam suam, n° 72.. Pour des apôtres, il n’y a pas d’annonce possible sans dialogue. C’est par un compagnonnage au jour le jour que se vit le témoignage de la foi, y compris lorsqu’il se fait explicite, car le dialogue est le lieu même de l’annonce.

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« Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile » [15][15] 1 Cor 9, 16., dit Paul. Le bonheur d’être apôtre n’est pas la joie passagère de quelqu’un qui aurait réussi à introduire une parole d’annonce. L’apostolat est un art, l’art de la rencontre. Tous ceux qui veulent vivre à la manière des apôtres entrent dans le mystère de la rencontre, où ce que porte l’un vient faire sens, éclairer, révéler ce que porte l’autre. Ils en reçoivent un enrichissement, une maturation humaine et spirituelle qu’ils n’avaient pas soupçonnée. L’apostolat est Visitation [16][16] Christian Salenson, Christian de Chergé, une théologie.... Il est réciprocité et « la conversion du missionnaire [17][17] Comment ne pas faire référence à cet article de Michel... » signe son authenticité. Les apôtres du Christ savent que le monde n’est pas coupé en deux, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Ils n’ignorent ni leur malcroyance ni la richesse de leurs proches, même indifférents à la chose religieuse. Ils apprennent à respecter la foi des croyants d’autres religions, qui parfois ont fait irruption jusque dans leur propre famille, et à vivre avec eux une véritable rencontre.

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De nombreux chrétiens souffrent de ce que la foi – et pas d’abord l’éthique ou l’appartenance religieuse – qui est tellement essentielle dans leur vie, dont ils ont éprouvé la richesse et le bonheur qu’elle procure, ne soit pas reconnue et vécue par leurs proches. Il faudra accepter que ce conjoint, ces enfants ne partagent pas leur foi ! Il faudra surtout aller au-delà et apprendre à reconnaître dans leur manière de vivre la présence du même Esprit : « Il leur a été fait le même don qu’à nous [18][18] Actes 11, 17. », s’en réjouir et reconnaître leur « foi » à l’œuvre dans le concret de la vie et dans des mots qui ne sont pas religieux…

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L’apostolat des laïcs dans le monde est peu relu en Eglise. C’est pourtant dans le monde que le Royaume germe et grandit, car l’Eglise « n’a pas sa fin en elle-même mais elle est au service du Royaume dont elle est germe, signe et instrument [19][19] Jean Paul II, Encyclique Redemptoris Missio, n° 18 ». Il est probable que cette grave carence d’intérêt sur leur mission ad extra ne soit pas sans conséquences néfastes dans la manière de penser – ou de ne pas penser – la place et la mission des laïcs ad intra[20][20] Les notions de ad extra et ad intra ont été employées....

La situation des fidèles du Christ laïcs dans l’Eglise

Les chrétiens laïcs ont faim

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L’apostolat dans le monde demande aux chrétiens un solide enracinement dans la foi. « La fécondité de l’apostolat des laïcs dépend de leur union avec le Christ [21][21] AA, 4. ». Cette union avec le Christ a besoin de se nourrir « en particulier par leur participation à l’eucharistie ». Or la possibilité de participer à la célébration de l’eucharistie qui est un droit pour les chrétiens, affirmé par l’Eglise, est de moins en moins respectée, particulièrement dans les diocèses ruraux.

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De nombreux laïcs ces dernières années se sont formés dans l’intelligence de la foi. La connaissance du catéchisme ne suffit pas. S’il est un compendium utile de vérités à croire, encore faut-il comprendre l’expérience de foi que recouvrent les formules dogmatiques [22][22] « Autre est la substance du dépôt de la foi, autre.... Ce n’est pas sans raison que les pères conciliaires ont rejeté le premier schéma sur la Révélation [23][23] De deposito fidei custodiendo, élaboré par Sebastian... qui la définissait comme un ensemble de vérités à croire. Une des difficultés majeures tient à la coupure entre l’intelligence de la foi et la vie spirituelle. La théologie sans la vie spirituelle n’est pas grand-chose. « Si tu es théologien tu prieras vraiment ; si tu pries, tu es théologien », disait Evagre le Pontique [24][24] Evagre le Pontique, De la prière à la perfection, Migne,.... Mais la vie spirituelle sans la théologie ouvre à toutes les dérives. La demande est forte d’une véritable intelligence de la foi qui tienne dans un même acte l’expérience humaine comme expérience spirituelle et les données de la foi et de la tradition. On entend aussi une forte demande d’intelligence des rites chrétiens qui, en chrétienté étaient des marqueurs de la pratique chrétienne, et qui redeviennent les sacrements de l’initiation chrétienne, de l’initiation à la vie en Christ [25][25] Nicolas Cabasilas, La vie en Christ, Cerf, n° 355., à la vie vécue en chrétien.

Des prises de distance

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Nombreux sont les laïcs qui gardent leur quant-à-soi et ne donnent plus leur accord a priori à ce que dit le magistère. Les raisons sont nombreuses et les racines historiques profondes. Le discrédit des institutions et des responsables, lors de la Deuxième Guerre mondiale, a laissé des traces durables. Pour de nombreuses femmes, l’encyclique Humanae vitae a contribué à cette prise de distance [26][26] Paul VI n’écrivit plus d’encyclique..

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Beaucoup de laïcs, habitués à d’autres modes d’exercice du pouvoir, à des régulations institutionnelles, disent leur surprise devant l’impuissance de l’autorité face à des dysfonctionnements institutionnels ou à l’inadaptation de tel ou tel ministre ordonné. Bien des chrétiens s’interrogent sur les critères d’élection de tel ou tel évêque. Tout cela ne contribue pas au crédit de l’institution.

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Toutes les formes de relation entre prêtres et laïcs existent ! Les situations heureuses ne manquent pas ! Certains prêtres disent ce qu’ils doivent à des laïcs et réciproquement. Cela dépend de la personnalité du prêtre, de son équilibre et de sa stature psychologique plus que de ses idées – idéologies – qui ne sont souvent que la justification a posteriori de peurs ou d’incapacités. Mais les laïcs doivent prendre en compte une crise du clergé généralisée, antérieure à mai 68, qui dure puisque rien ne change et qui s’amplifie puisque le nombre de prêtres diminue. Beaucoup de laïcs déplorent l’indisponibilité des prêtres surchargés et comme en écho, toutes les enquêtes sur les prêtres disent le bonheur qu’ils ont à accompagner des laïcs, et a contrario combien leur pèse le fait d’être de plus en plus des gestionnaires.

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Parfois les relations sont difficiles, voire impossibles sans que les laïcs aient la moindre possibilité de faire entendre leur point de vue. Ils n’ont pas d’autres solutions que de prendre quelques distances.

Nouvelles formes de vie chrétienne

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Dans ce contexte se font jour de nouvelles formes de vie chrétienne que l’on pourrait caractériser par une plus grande autonomie et dont on peut penser qu’elle se développera encore à la faveur d’un double phénomène : une maturation dans la foi et une confiance prudente en l’institution. Cela fait longtemps que les laïcs gèrent leurs choix éthiques, en particulier dans le domaine familial. Désormais, en ville, chacun choisit la paroisse qui lui convient, se réservant la possibilité d’en changer. En milieu rural, pour échapper à l’entité pastorale, il faut parfois faire beaucoup de kilomètres !

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Le renouvellement, en quelques années, de la vie de prière de nombreux chrétiens est un très bon signe. Cette évolution est pleine de promesses. Elle signe une véritable maturation de la foi. On peut y reconnaître un très beau fruit du concile Vatican II. Souvent, les laïcs ont renouvelé leur vie de foi et de prière, seuls avec l’aide des petits opuscules mensuels comme Prions en Eglise ou Magnificat qui les ont rapprochés de la prière de l’Eglise. Beaucoup découvrent et apprécient la prière des psaumes. Ils ont accès à certains textes des Pères de l’Eglise. Ils peuvent lire et méditer les textes du jour. La lectio divina est à la mode ! Elle est un signe de ce renouveau de foi. Une nouvelle intelligence des rites chrétiens suscite de l’intérêt, comme on le voit dans la redécouverte de la mystagogie. La lecture des Pères de l’Eglise, dont on sait combien elle a été à l’origine du renouveau de la théologie au xxe siècle, pourrait enrichir la foi des chrétiens si on lui donne plus de place.

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Enfin, la question des communautés est parmi les plus délicates, les plus urgentes et les plus décisives auxquelles l’Eglise est confrontée. Les communautés paroissiales montrent leurs faiblesses, souvent leur incapacité à intégrer de nouveaux membres : catéchumènes, néophytes, jeunes adultes, jeunes. Les communautés nouvelles, avec leurs limites, participent de cette recherche depuis le concile Vatican II. Les équipes d’action catholique ou de spiritualité, ont souvent joué un rôle de suppléance, mais elles n’ont pas la prétention d’être à proprement parler des communautés ecclésiales. Les fraternités retrouvent un regain d’intérêt : cistercienne, dominicaine, franciscaine… Il sera intéressant de voir ce que donnent les expériences de refondation de communautés locales [27][27] Albert Rouet, Un nouveau visage d’Eglise, l’expérience.... Beaucoup attendent d’autres formes communautaires.

Les responsabilités des laïcs dans l’Eglise

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Si l’Eglise ne se confond pas avec le Royaume, elle en est cependant « germe, signe et instrument [28][28] Redemptoris Missio, n° 18. ». Aussi la manière dont les relations sont vécues entre tous, dont le pouvoir est exercé, dont l’argent est géré, dont les pauvretés sont prises en compte, dont chacun est appelé devrait moins ressembler à la vie du monde qu’être signe de la nouveauté du Royaume.

Faire Eglise

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La manière de faire-Eglise a changé. Des laïcs sont en charge de responsabilités nouvelles. Le fait ne remonte pas au concile Vatican II [29][29] Yves Congar, « Bref aperçu sur l’apostolat des fidèles.... Le siècle dernier a vu l’émergence de ces responsabilités dans la catéchèse, les mouvements de jeunesse, le scoutisme, les mouvements caritatifs. Ce mouvement prend des colorations nouvelles malgré les oppositions qu’il peut rencontrer. Car des résistances existent.

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Le premier slogan : « moins de prêtres, plus de laïcs en responsabilité » a fait long feu. Son pragmatisme apparent n’a pas grande pertinence théologique. Curieusement, ce slogan s’est inversé. Dans certains « milieux » on en viendrait presque à penser : « moins de laïcs en responsabilité, plus de prêtres » ! La responsabilité des laïcs ferait obstacle à la vie des prêtres et même aux vocations presbytérales ! Ces deux manières de voir relèvent d’une même et curieuse ecclésiologie en vertu de laquelle ce qui est donné à l’un serait enlevé à l’autre.

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Le faire-Eglise est en pleine mutation. Les synodes sont souvent une expérience heureuse de collaboration. Les lendemains sont plus délicats à gérer… Certains laïcs, surtout des femmes, participent à des conseils épiscopaux. Comme l’a voulu le concile, les laïcs sont présents dans les conseils diocésains de pastorale voulus par le code et dans les conseils paroissiaux. Tous ces conseils n’étant juridiquement que des conseils, leur bon fonctionnement dépend de celui qui prend les décisions et qui fait l’ordre du jour et du pouvoir effectif qui leur est donné. Bien des conseils presbytéraux se sont épuisés devant leur impuissance à influer sur la vie du diocèse, décidée ailleurs.

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Certains diocèses sont allés assez loin dans l’embauche de laïcs salariés. L’heure est à la réduction des effectifs. La raison financière, la plus simple à invoquer, n’est sans doute pas la seule ni la principale raison. Des mutations sont en cours dans les services diocésains à l’instar des services nationaux. L’heure est aux regroupements qui, sans les correctifs voulus, risquent d’être des appauvrissements.

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Le concile a souhaité la participation des laïcs au gouvernement de l’Eglise par la participation à des conseils, mais il n’avait pas envisagé des « laïcs en charge ecclésiale » comme on le voit dans divers diocèses. La réception du concile a dépassé ce qu’il avait prévu. La conférence épiscopale française a d’ailleurs une commission qui s’intitule : « pour les ministères ordonnés et les laïcs en charge ecclésiale » [30][30] Christian Salenson, Jacques Teissier, Maurice Vidal,.... Toutefois, elle n’utilise pas le terme de ministère. Des craintes s’expriment quant à l’usage de ce terme [31][31] Bernard Sesboüé, N’ayez pas peur, regards sur l’Eglise.... L’instruction romaine de 1997 y a contribué [32][32] « Sur quelques questions concernant la collaboration.... Ce n’était pas la pensée de Paul VI [33][33] Paul VI, Motu proprio Ministeria quaedam, 1972 et encyclique.... Dans Christifideles, Jean Paul II lui-même écrit : « les pasteurs doivent promouvoir les ministères des fidèles laïcs [34][34] Jean Paul II, Christifideles laïci, op. cit. » en se référant au code [35][35] C.I.C., canon 230 § 3.. Joseph Doré et Maurice Vidal [36][36] Joseph Doré, Maurice Vidal, Des ministres pour l’Eglise,..., prenant appui dans le prolongement de Ministeria quaedam sur la tradition de l’Eglise, donnent à ce mot toute sa légitimité. Une diversité de ministères est possible. Les lettres de mission expriment cette reconnaissance et suppléent à un statut canonique des ministères des laïcs non encore défini.

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Dans ce domaine de la responsabilité des laïcs, je suis frappé du décalage entre les idées – les idéologies – et les pratiques. Ce ne sont pas nécessairement ceux qui parlent le plus de la responsabilité des laïcs qui sont les mieux disposés à la vivre ; inversement ceux qui idéologiquement seraient plutôt en retrait, sur le terrain, confrontés à la réalité, ne sont pas ceux qui ont le plus de difficulté à s’y engager.

De nouvelles responsabilités pastorales

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Si des laïcs participent depuis des années à des équipes de préparation au mariage ou de préparation au baptême, dans de nombreux diocèses ruraux, la question des funérailles se pose. Comment la communauté participe-t-elle à la célébration de funérailles ? Des équipes se mettent en place pour aider les familles dans la préparation de la célébration. Des chrétiens accompagnent la famille au cimetière afin de ne pas déserter le moment important de la mise au tombeau. Des fidèles laïcs président les funérailles après s’être formés à cette responsabilité. La présidence d’assemblée cultuelle n’est pas anodine dans l’évolution de la place des laïcs dans la responsabilité pastorale. Cela se fait sans bruit, dans les diocèses souvent les plus pauvres et contribue à redessiner un nouveau visage d’Eglise.

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La difficulté principale de la vie de l’Eglise, comme nous l’avons déjà dit, tient aux communautés elles-mêmes. Si la communauté paroissiale est constituée autour du prêtre, on en vient, par manque de prêtre, à créer de vastes ensembles en regroupant des paroisses, ou bien on va faire appel à des prêtres polonais ou africains… Là où la vie de l’Eglise repose sur le nombre de prêtres, elle continue à se rétrécir comme peau de chagrin. On peut souscrire à ce que dit Albert Rouet : « la question centrale est : que faut-il pour qu’il y ait Eglise ? » [37][37] A. Rouet, op. cit., p. 34. L’expérience particulière de Poitiers œuvre dans le sens d’un changement de paradigme ; d’une Eglise qui repose sur le clergé à une Eglise qui reposerait sur l’ensemble des baptisés, clercs et laïcs. Par ailleurs ce que dit André Talbot dans le dernier chapitre, « Servir la communauté humaine », est de la plus grande importance. Le projet ne consiste pas seulement à fonder des communautés locales, mais aussi à promouvoir l’apostolat, « le double déploiement d’une même mission ecclésiale [38][38] A. Rouet, op. cit., p. 198. ». L’un ne va pas sans l’autre.

La précarité dans l’exercice de la responsabilité

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La responsabilité pastorale des laïcs est précaire. La nomination d’un nouveau curé – éventuellement d’un nouvel évêque – peut parfois suffire à ce qu’arbitrairement des laïcs soient « débarqués » de leurs responsabilités pastorales. Les raisons ne sont pas toujours clairement énoncées ! Il suffit que l’on change de ministre ordonné pour que l’on change d’administration ! Et parfois il n’y a plus d’administration du tout ! Ils peuvent se lamenter, en référer à l’évêque, celui-ci n’a guère plus de pouvoir sur les prêtres que ces derniers n’en ont souvent à l’égard de la gestion épiscopale du diocèse ! Les laïcs les plus libres le déplorent, s’en vont et s’occupent ailleurs. Apôtres, ils n’ont pas besoin de responsabilités pastorales pour vivre ! D’autres en souffrent beaucoup sans que cela ne change quoi que ce soit. La communauté se prive ainsi de bien des charismes [39][39] « Saluons la rentrée sensationnelle des charismes dans... et de bien des talents.

Epreuve et renouvellement

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Le sentiment de repli qu’éprouvent certains laïcs n’est pas sans fondement et certains en souffrent réellement. D’autres en ont pris leur parti. Pourtant des évolutions s’imposent, en particulier dans l’exercice de l’autorité. Jésus ne cesse de redire à ses disciples : « Parmi les nations païennes, les responsables commandent en maîtres et les grands font sentir leur pouvoir, parmi vous il ne doit pas en être ainsi [40][40] Mc, X, 42. ». Pouvons-nous fermer nos oreilles à cette demande insistante ? Comment se fait-il qu’une paroisse, un diocèse parfois, puissent être mis à mal sans que des régulations ne s’exercent ?

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L’apostolat des laïcs mis à l’honneur par Vatican II est décisif. En Eglise, il n’a pas la considération qu’il mérite, au détriment de la vie de l’Eglise elle-même mais surtout de l’avènement du Royaume. En quels lieux d’Eglise ce que vivent des laïcs au quotidien dans leurs rencontres est-il écouté, accompagné, prié ? Cela importe plus pour le ministère de l’Eglise dans le monde que les réformes structurelles, administratives ou autres qui mobilisent tant d’énergie.

39

Ce constat critique ne doit pas masquer les profonds renouvellements de la vie des laïcs que nous avons évoqués, dans leur apostolat, leur autonomie, leur intelligence de la foi, leur vie de prière, éventuellement l’exercice de ministères. Ce sont de réels motifs, non illusoires, de se réjouir.

40

La situation présente est à relire dans le mystère même de l’Eglise. En phase de réception du concile nous apprenons ad intra à devenir une Eglise qui repose sur toutes les vocations, et pas uniquement sur les clercs, et ad extra à se penser comme sacrement du Royaume, et pas d’abord comme une religion parmi d’autres. Mais la question ainsi posée touche à la foi elle-même. Aurons-nous suffisamment de foi ? C’est là que le bât blesse !

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L’Esprit ne cesse de parler aux Eglises locales, appelant chacune, de manière fort différenciée comme on le voit dans l’Apocalypse, à entrer dans une fidélité plus grande, mais cela suppose de croire en d’autres chemins qu’en ceux que l’on connaît déjà. Notre temps n’est pas sans rappeler celui de l’Exil. Il a été fécond mais ce ne fut pas sans souffrances, tant il est vrai que les véritables conversions, celles que l’on n’a pas choisies, si j’en crois mon expérience personnelle, ne se font jamais sans résistances !

Notes

[1]

Jean Paul II, Exhortation postsynodale Christifideles laïci, sur la vocation et la mission des laïcs dans l’Eglise et dans le monde, Ed. Centurion, 1989.

[2]

Karl Barth, Esquisse d’une dogmatique, p. 144, cité par Henri de Lubac, Méditation sur l’Eglise, Ed. du Cerf, Œuvres complètes, t. VIII, p. 194.

[3]

Concile Vatican II, Apostolicam actuositatem, décret sur l’apostolat des laïcs, 18 novembre 1965.

[4]

Cette expression est celle utilisée dans le Texte National pour l’Orientation de la Catéchèse en France, de la Conférence des évêques.

[5]

Cette expression a été utilisée par Jean Paul II dans sa visite à la synagogue de Rome en avril 1986. « Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. » On trouvera ce texte dans Chemins de dialogue, n° 20, p. 157.

[6]

L’expression latine Christifideles a l’avantage de tenir les deux termes en un seul et même mot.

[7]

Apostolicam actuositatem (AA), 5.

[8]

AA, 6.

[9]

AA, 2.

[10]

AA, 3.

[11]

Henri de Lubac, Méditation sur l’Eglise, op. cit., p. 193.

[12]

Cette expression est utilisée pour parler des autres religions dans la déclaration conciliaire Nostra aetate.

[13]

Lettre aux catholiques de France : proposer la foi dans la société actuelle, Ed. du Cerf, 1996. Henri-Jérome Gagey, La nouvelle donne pastorale, Ed. de l’Atelier, 1999.

[14]

Paul VI, Encyclique Ecclesiam suam, n° 72.

[15]

1 Cor 9, 16.

[16]

Christian Salenson, Christian de Chergé, une théologie de l’espérance, Bayard, 2009, p. 183.

[17]

Comment ne pas faire référence à cet article de Michel de Certeau, « La conversion du missionnaire », Christus (1963), p. 514-533.

[18]

Actes 11, 17.

[19]

Jean Paul II, Encyclique Redemptoris Missio, n° 18.

[20]

Les notions de ad extra et ad intra ont été employées par le cardinal Suenens lors du concile Vatican II pour caractériser les deux volets de l’aggiornamento de l’Eglise. Elles ont été reprises le lendemain par le cardinal Montini, futur pape Paul VI. G. Alberigo, Histoire du concile Vatican II, Cerf, 1998, tome II, p. 404-405.

[21]

AA, 4.

[22]

« Autre est la substance du dépôt de la foi, autre est la formulation dont on la revêt. Il faut tenir compte de cette distinction. » Jean XXIII, Paul VI, Discours au Concile, Centurion, 1966, p. 64.

[23]

De deposito fidei custodiendo, élaboré par Sebastian Tromp ; G. Alberigo, Histoire du concile Vatican II, t. 1, p. 271-272.

[24]

Evagre le Pontique, De la prière à la perfection, Migne, n° 47.

[25]

Nicolas Cabasilas, La vie en Christ, Cerf, n° 355.

[26]

Paul VI n’écrivit plus d’encyclique.

[27]

Albert Rouet, Un nouveau visage d’Eglise, l’expérience des communautés locales à Poitiers, Bayard, 2005.

[28]

Redemptoris Missio, n° 18.

[29]

Yves Congar, « Bref aperçu sur l’apostolat des fidèles au cours de l’histoire chrétienne », Jalons pour une théologie du laïcat, Cerf, 1954.

[30]

Christian Salenson, Jacques Teissier, Maurice Vidal, cette Eglise que je cherche à comprendre, Ed. de L’Atelier, 2009.

[31]

Bernard Sesboüé, N’ayez pas peur, regards sur l’Eglise et les ministères aujourd’hui, DDB, 1996.

[32]

« Sur quelques questions concernant la collaboration des fidèles laïcs au ministère des prêtres », 15 août 1997.

[33]

Paul VI, Motu proprio Ministeria quaedam, 1972 et encyclique Evangelii nuntiandi de 1975.

[34]

Jean Paul II, Christifideles laïci, op. cit.

[35]

C.I.C., canon 230 § 3.

[36]

Joseph Doré, Maurice Vidal, Des ministres pour l’Eglise, Ed. Centurion, Cerf, Fleurus-Mame, 2001.

[37]

A. Rouet, op. cit., p. 34.

[38]

A. Rouet, op. cit., p. 198.

[39]

« Saluons la rentrée sensationnelle des charismes dans l’ecclésiologie », écrivait Yves Congar au lendemain du concile « Apports, richesses et limites du Décret », L’apostolat des laïcs, Cerf, n° 75, 1970, p. 161.

[40]

Mc, X, 42.

Résumé

Français

Comment analyser la situation présente et la mission des laïcs ? L’auteur retient trois aspects : la notion d’apostolat mise à l’honneur au concile Vatican II, les conditions de leur vie ecclésiale qui ont changé ces dernières années et leur participation aux charges pastorales.

Plan de l'article

  1. L’apostolat des laïcs dans le monde
    1. Une expression privilégiée
    2. Les conditions de l’apostolat ont changé
    3. L’Eglise déconsidérée
    4. Le bonheur de l’apostolat
  2. La situation des fidèles du Christ laïcs dans l’Eglise
    1. Les chrétiens laïcs ont faim
    2. Des prises de distance
    3. Nouvelles formes de vie chrétienne
  3. Les responsabilités des laïcs dans l’Eglise
    1. Faire Eglise
    2. De nouvelles responsabilités pastorales
    3. La précarité dans l’exercice de la responsabilité
  4. Epreuve et renouvellement

Pour citer cet article

Salenson Christian, « Les laïcs dans le monde et dans l'Eglise », Études, 9/2010 (Tome 413), p. 211-222.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2010-9-page-211.htm


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