Études 2011/11
Études
2011/11 (Tome 415)
138 pages
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Études 2011/11 (Tome 415) 11 €

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Les carnets culturels

Vous consultezThéâtre


Brume de Dieu, extrait de Les Oiseaux, de Tarjei Vesaas. Traduit du norvégien par Régis Boyer. Mise en scène de Claude Régy

1 On parle souvent de théâtre métaphysique à l’endroit de Claude Régy, suggérant ainsi un art difficile d’accès, au contenu dense et intellectuel. Il est vrai qu’on est bien loin du divertissement puisque le théâtre s’y recentre plutôt sur ses propres ressources pour proposer au spectateur une expérience de la représentation, sans concession certes mais sans confusion non plus. Toute son œuvre de metteur en scène montre Régy dans l’entêtement d’une « relation avec la chose simple » : dépouillement, dénuement, ascèse, et cette simplicité n’implique pas pour autant une quelconque réduction de la complexité des données paradoxales de l’expérience. On retrouve ainsi dans ce spectacle inspiré, après le compagnonnage avec Jon Fosse, par un autre auteur norvégien, Tarjei Vesaas, le même goût pour cet imaginaire du Nord qui désoriente les catégories de la pensée classique : lumière et obscurité, mythos et logos, raison et folie... Brume de Dieu recueille en son sein cet ensemble comme une véritable poétique. Aidé de son assistant Alexandre Barry

2 [1] [1] Alexandre Barry est également l’auteur de très beaux...
suite
, le metteur en scène laisse Laurent Cazanave être Mattis, une sorte d’enfant sauvage, sur un plateau nu, baigné d’une lumière diffuse, sans éclat et sans origine précise. Le simplet raconte une histoire simple et énigmatique à la fois, tour à tour sujet et objet, présent et passé, d’une aventure de la sensibilité. Mattis, plongé dans l’immanence de la sensation brute, dit son rapport au monde, son étrangeté, son mystère et son danger : jusqu’au cri, le jeune homme affirme son amour viscéral de la vie, son vouloir-vivre opiniâtre, sa révolte contre l’anankè des choses aussi, nous rappelant alors parfois l’attitude du Gilliatt des Travailleurs de la mer de Hugo. Mais pas de renoncement ici : Mattis ne se perdra pas dans cette eau qui veut l’engloutir… L’apparence fragile de cette frêle silhouette, qui dit son refus presque animal de disparaître dans l’indéterminé et crie sa volonté de faire partie du monde vivant est soulignée par une lumière qui sculpte une érosion des contours. La matière vivante du corps du comédien semble surgir progressivement de l’obscurité ou à l’inverse s’y fondre dans un chien et loup où oscille épanouissement et évanouissement. De la même façon, la voix, très travaillée en profération sourde, donne l’apparence de sortir sans articulation, comme un son sans origine ni destination. L’ensemble donne alors l’idée d’une sorte de mystère panique, d’une représentation sans arrière-fond, juste une simple présentation.

3 Yvon Le Scanff

Salomé à l’Opéra de Paris, drame lyrique en un acte de Richard Strauss. Mise en scène  d’André Engel. Direction musicale de Pinchas Steinberg. Orchestre de l’Opéra national de Paris. À voir, l’exposition « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde », au Musée d’Orsay, jusqu’au 15 janvier 2012 et Lulu, opéra d’Alban Berg, à l’Opéra de Paris, du 18 octobre au 5 novembre 2011

4 La reprise, pour le début de la nouvelle saison de l’Opéra de Paris, de la mise en scène de Salomé par André Engel (1994), plutôt que celle de Lev Dodin (2003), avait de quoi surprendre. Pourtant, le charme de cette production d’avant l’ère Gall opère toujours. C’était même piquant de revoir cet opéra, qui met aux prises la princesse de Judée Salomé et le prophète Jochanaan-Jean-Baptiste sous l’œil pervers du roi Hérode, alors que le sort de la Palestine était discuté à l’ONU. Difficile de monter ce chef-d’œuvre de l’art nouveau sans choir dans les excès du décadentisme « fin de siècle » ou dans la transposition décalée (comme la production de Thilo Reinhardt au Komische Oper de Berlin en avril 2011 avec Jochanaan en Ben Laden). Quoique littérale et bien que manquant de mouvement, la scénographie orientaliste chic d’Engel, qui situe l’action de ce premier opéra de Strauss dans le palais d’un Bey de la fin de l’Empire Ottoman, restitue bien l’atmosphère confinée de cette histoire citée dans les Évangiles de Matthieu et de Marc.

5 Sacré parcours que celui de Salomé, de son portrait par Caravage et Gustave Moreau à son incarnation décadente dans la pièce de Wilde puis dans l’opéra de Strauss. À la fois petite fille vicieuse et femme fatale, elle a pour petites sœurs Lulu de Berg ou Grete de Der ferne Klang de Franz Schreker, et pour avatar Norma Desmond de Sunset Boulevard. Angela Denoke, qui faisait ses débuts à l’Opéra de Paris, incarna parfaitement le rôle physiquement éprouvant de cette princesse dégénérée, révélant de vrais talents de danseuse. Belle prestation de Juha Uusitalo en Jochanaan, même si sa voix fut parfois couverte par un orchestre un peu poussif sous la molle baguette de Pinchas Steinberg.

6 Point d’acmé de cet opéra mêlant érotisme et mystique, servi par une écriture frôlant l’atonalité et par une musique voluptueuse, Salomé, qui a obtenu la tête du prophète, baise ses lèvres inertes et se demande si l’âcre saveur de celles-ci est celle du sang ou de l’amour. L’intolérable spectacle de cette nécrophile arrache l’ordre de mort de la bouche d’Hérode : « Que l’on tue cette femme ! », concluant l’œuvre dans les spasmes.

7 Vincent Figureau

 

Notes

[1] Alexandre Barry est également l’auteur de très beaux films documentaires sur Claude Régy : La brûlure du monde, Par les abîmes (en ligne ou en DVD).Retour

TITRES RECENSÉS


POUR CITER CET ARTICLE

« Théâtre », Études 11/2011 (Tome 415), p. 534-535.
URL :
www.cairn.info/revue-etudes-2011-11-page-534.htm.