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Études

2014/10 (octobre)

  • Pages : 144
  • Éditeur : S.E.R.

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Jamais comme aujourd’hui les peuples ne se sont retournés sur leur passé pour s’interroger sur le comportement des générations précédentes et en inventorier toutes les turpitudes.

R. Rémond, Regard sur le siècle
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Nous commémorions récemment le début de la Première Guerre mondiale, la « Grande Guerre » comme elle est souvent qualifiée. De nombreux ouvrages, articles, numéros spéciaux de revues ont déjà été consacrés à un événement qui marque une rupture dans l’histoire contemporaine et qui soulève un grand intérêt en particulier dans les jeunes générations. On n’aura jamais fini d’analyser les causes et les conséquences, encore actuelles, de ce qui est survenu d’une manière à la fois fortuite (l’assassinat du prince héritier d’Autriche à Sarajevo) et attendue. Un engrenage fatal entraîne l’Europe et une partie du monde dans un processus de destructions inouïes. Le monde ne sera plus désormais ce qu’il était auparavant.

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Dès la déclaration de guerre, la revue Études s’est intéressée à cet événement pour tenter de comprendre ce qui s’y jouait [1][1] Nous publierons bientôt un hors-série consacré à cet.... Pour les rédacteurs de l’époque, il s’agissait clairement d’une « guerre de civilisations ». Le droit était du côté de la France. Elle devait défendre ses valeurs de liberté contre les menaces que faisait peser sur elle la puissance militariste de l’Empire allemand. On hésitait à employer le mot de « guerre sainte », mais – de part et d’autre, d’ailleurs – Dieu n’était pas loin de soutenir le bras vaillant des soldats.

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À un siècle de distance, ceci paraît de l’histoire ancienne, largement dépassée. Après deux guerres particulièrement meurtrières, la réconciliation franco-allemande est désormais solidement établie. Les événements dramatiques autour de nous, en Ukraine et davantage encore, au Proche-Orient, nous rappellent pourtant que la violence est loin d’avoir disparu des relations humaines. Les mêmes scénarios semblent se répéter inlassablement. Sans doute des progrès ont-ils été accomplis. Nous disposons maintenant d’une instance internationale, l’Organisation des Nations Unies, dont l’autorité est assez largement reconnue sinon respectée dans toutes ses décisions. On peut déplorer son impuissance face à tel ou tel conflit, mais force est de constater que son existence vaut mieux que son absence.

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Dans ces conflits, en particulier au Proche-Orient, les résonances religieuses font retour. Le « rétablissement du califat » en Irak s’accompagne de persécutions à l’encontre des « infidèles ». Le clivage n’est plus affaire de classe ou d’option politique, mais de religion. Sur la « Terre sainte », que ce soit du côté palestinien ou du côté israélien, la rhétorique religieuse s’affirme de plus en plus dans un conflit que rien ne semble pouvoir arrêter. Les prières accompagnent les combats, où l’on implore le « Dieu des armées » d’accorder la victoire à notre juste cause. La notion de « guerre sainte » fait retour dans les propos. Les extrêmes se renforcent dans une sorte d’alliance objective des intolérances.

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Est-il pertinent de parler ici de « religion » ? Il s’agit plutôt d’une caricature fondamentaliste. Contre l’insaisissable du mystère divin, on instrumentalise les textes sacrés pour les réduire à des machines de guerre, selon des schémas binaires, plus reposants pour l’esprit. À défaut d’aller à la rencontre d’autrui, on s’en fait une caricature. Dans un article qui, à cinquante ans de distance, relisait la Première Guerre mondiale à travers les deux revues jésuites française (Études) et allemande (Stimmen der Zeit), le P. René Marlé relevait une « véritable obsession » et une « tendance à créer des mythes ». C’est la peur de rencontrer autrui qui génère ces images fantasmées.

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D’autres entreprises existent, heureusement. Comme ces Français qui allèrent à la rencontre des Allemands vaincus pour échanger avec eux à parité, il existe des Israéliens et des Palestiniens, des juifs, des chrétiens et des musulmans pour tenter de renverser l’engrenage fatal. Exemplaire est l’entreprise d’Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora, co-auteurs d’une Histoire des relations entre juifs et musulmans[2][2] Albin Michel, 2013. Cf. l’entretien avec les auteurs.... Il ne s’agit pas d’abord d’acquérir une connaissance théorique de l’autre, mais de se rappeler ce que furent les relations effectives des personnes au cours des siècles. À l’encontre des discours « reconstruits et fantasmés », garder la mémoire de ce qui s’est effectivement passé permet de s’imprégner de la complexité des situations et de l’impossibilité de les réduire à des schémas binaires qui débouchent inéluctablement sur des affrontements sans issue. Les forces porteuses de vie, ce sont les « frontaliers », les « passeurs », qui circulent d’un monde à l’autre et facilitent les échanges.

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L’exemple des relations franco-allemandes reste significatif que rien n’est absolument irrémédiable. Il suffit de se rappeler la violence des accusations mutuelles et surtout leur volonté argumentative pour réaliser qu’un changement de regard est possible, à condition toutefois qu’une vraie rencontre se produise à « hauteur d’hommes ». Ce n’est pas fortuit que les jugements les plus équilibrés se soient rencontrés parmi les meilleurs connaisseurs, non pas tant l’« Allemagne » comme « idée », que des Allemands comme personnes.

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Pour le philosophe Éric Weil, français d’origine allemande, dont la pensée se déploie sur le fond de la Seconde Guerre mondiale, le dialogue est refus de la violence. Entrer en dialogue c’est en effet reconnaître la valeur de l’autre et de sa parole. C’est reconnaître même qu’elle peut être meilleure que la mienne. Ce n’est pas abdiquer mes convictions, mais placer l’humanité plus haut que mes idées.

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Notre consœur allemande, Stimmen der Zeit, a eu l’idée de publier conjointement deux articles, écrits respectivement par un historien français (Frédéric Gugelot) et un historien allemand (Jörn Leonhard). Pour des raisons de programmation, on trouvera ces deux articles sur notre site internet.

Notes

[1]

Nous publierons bientôt un hors-série consacré à cet événement et à ses résonances au long du siècle. Il rassemble une sélection des principaux articles écrits sur le thème de la guerre entre 1914 et 2014.

[2]

Albin Michel, 2013. Cf. l’entretien avec les auteurs dans le numéro de novembre 2013.


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