2001
Études anglaises
Articles
Eliotropes : temps, tropismes, tournants de siècle
Marie-Dominique Garnier
Université de Paris VIII-Saint Denis
L’œuvre poétique d’Eliot fait jouer de diverses façons le tropisme à l’état pur, les tours et retours de l’écriture, indissolublement liée au temps et aux tournants, qu’ils soient tournants de siècle ou articulations de moments dans l’histoire des idées. La poésie éliotienne déplace le temps pensé de manière linéaire, positiviste, analytique, vers le temps bergsonien. Une déconstruction du tropisme solaire est à l’œuvre, un passage de l’héliotrope à l’« éliotrope », dont cet article décline diverses figures.
Eliot’s poetry articulates in diverse ways the notion of tropism, the twists and turns of writing, in their indissoluble involvement with time and shifts in time, whether in terms of turns of the century, or simply of important moments in the history of ideas. Eliot’s poems revise a linear, positivistic and analytic conception of time, into a Bergsonian conception. A deconstruction of the phototropism is at work, a gradual shift from the figure of the heliotrope to that of the “eliotrope,” for which this essay provides several case studies.
Because I do not hope to turn again
(« Ash-Wednesday » 60)
Le tropisme solaire à peine audible dans le nom propre de T. S. Eliot est un objet incertain : à mi-chemin entre la métaphore et le concept, entre le fil directeur et la lecture égarée, héliotropes, hélianthes et autres phototropismes permettent au mieux, semble-t-il, d’expliquer un vers de Four Quartets, guère plus. La fleur solaire fait figure d’absente de tout bouquet poétique.
Petite poétique du tournesol : le tropisme solaire
À lire et relire les œuvres de la modernité, si tant est que le mot ait un sens, divers retours sur le signifiant, sur les tours et les détours d’une logique solaire à bout de souffle, dessinent pourtant une carte en relief où se lisent nettement diverses lignes de failles : c’est au « tournant » du XXe siècle que semble s’étioler l’héliotrope, la fleur des symbolistes, des décadents, des invertis. Le soleil qu’arbore Oscar Wilde à sa boutonnière, le bleu-violet du papier tournesol d’une « heliotrope envelope » à la fin de Dubliners (210), sont lisibles comme autant de signes, de symptômes ou de signalements d’un XIXe siècle finissant, mauve et décadent, à son couchant. Au « tournant » du siècle donc (datation métaphorique dont le flou en termes de calendrier est finalement une aide précieuse) l’imaginaire solaire, la mystique d’une recherche de la lumière, se déplacent discrètement, vers un tout autre type d’éclairage, une nouvelle orientation. En 1623, Tommaso Campanella publiait la Cité du Soleil, texte utopique rédigé en prison. En 1922, c’est le Waste Land, autre utopie, qui lui fait place : utopie noire, « a heap of broken images where the sun beats » (38, l. 22). Solaire si l’on veut, mais cette fois un battement s’est introduit, une cassure. Le soleil cogne, tape sur le terrain vague et son « litter » ; ce tableau en apparence mortifère d’un imaginaire agonisant se lit aussi, pourtant, comme l’acte de naissance d’une autre litté-rature, où le coup, la brûlure solaire, est révisable en battement, nouveau rythme, nouveau « beat ». Le chemin est tracé d’une lecture inversée, du nom au prénom, de Eliot à Tom, et à sa batterie rythmique. On objectera sans peine qu’une telle révision de l’histoire littéraire, à la lueur d’une simple métaphore glanée parmi tant d’autres, n’est pas tenable, pas plus que le déchiffrement de traces signifiantes dans le nom et le prénom d’un écrivain. Il est pourtant frappant de constater qu’en relisant la correspondance de T. S. Eliot, et les premiers textes de son contemporain Ezra Pound (il faudrait sans doute mener plus avant l’enquête parmi les contemporains, notamment du côté de Wyndham Lewis et Yeats), une série de traces affleurent, qui toutes relèvent la même métaphore, ou du moins laissent pointer les mêmes obsessions.
Ezra Pound, en 1895, a dix ans et signe ses premiers bouts d’écriture « X ray », puis « X ra ». Il se fait appeler « Ra Pound », du nom du dieu solaire (Osiris 171). Cette inscription solaire au creux du nom place le poète dans un double sillage, à la fois dans l’ancien monde, celui des jours finissants de l’épistémè romantique et des expéditions en Orient, et de l’autre côté d’une invisible brisure de symétrie, en aval d’une écriture fascinante et fascinée, travaillée par une tout autre conception de l’Orient. Il ne s’agit plus tant de s’orienter vers une origine à jamais insaisissable, mais plutôt de se désorienter, au contact de cultures étrangères à la nôtre — celle de l’idéogramme, à partir notamment du texte d’Ernest Fenollosa publié par Pound en 1919, Essay on the Chinese Written Character. Le X accolé au nom signale chez Pound la passion d’une nouvelle chimie de l’écriture, son désir de déplacer l’écrit du côté d’un monde de variables, tandis que la version égyptienne « Ra Pound » évoque l’envers inquiétant d’une fascination solaire.
T. S. Eliot, en 1898, à dix ans aussi, écrit ces lignes dans la toute première lettre conservée de lui. Il s’agit d’une lettre adressée à son père :
Thurs. 23-24 June 1898 Gloucester
Dear Papa,
It is very cool here when we get up—that is, indoors, outdoors it is just right. We have no sunflowers, there were two in the rosebed, and Marion weeded them up. …
Yours truly,
Tom.
(Letters I, 3)
Le jeune Thomas annonce à son père la disparition des tournesols, arrachés par la grande sœur. Déception d’enfant ? Épreuve de force lisible comme modèle des relations futures avec l’autre, le féminin, l’arracheuse, la saccageuse de Paradis ? En tout état de cause, il ne reste que le « rosebed », qui fera retour dans le grand texte de la maturité, Four Quartets. Ces deux exemples pris au hasard de deux biographies individuelles ne peuvent guère évoquer qu’une simple correspondance ou coïncidence. Le tropisme solaire absent chez Eliot, qu’il soit regretté ou simplement constaté, répond pourtant étrangement à la fascination de Pound, à la fois illuminé et orientaliste, et dont la signature de jeunesse évoque le nom, fabriqué lui aussi, de son contemporain, à quelques années près, Man Ray.
D’autres textes irradient autour du même point focal, de la même métaphore. L’un provient du domaine français, plus particulièrement du surréalisme, et paraît infirmer l’hypothèse d’un quelconque rapprochement signifiant entre l’histoire de la modernité et le symptôme que constitue le tropisme solaire. Les multiples tournesols de L’Amour fou, publié en 1937, manifestent la prégnance d’une métaphore qui reste inopérante en matière de cartographie historique de la littérature, puisqu’on la trouve de Platon à nos jours. Breton, pourtant, utilise cette fois l’image a contrario. Le soleil métaphorique vers lequel se tourne le narrateur de L’Amour fou est inséré au beau milieu de déambulations nocturnes. Il est trois heures du matin, et l’image revient, accompagnée d’une photographie de Man Ray, un gros plan de tournesol isolé, de face sur fond noir :
À Paris la Tour Saint-Jacques chancelante
Pareille à un tournesol
ai-je dis assez obscurément pour moi dans un poème, et j’ai compris depuis que ce balancement de la tour était surtout le mien entre les deux sens français du mot tournesol, qui désigne à la fois cette espèce d’hélianthe, connue aussi sous le nom de grand soleil et le réactif utilisé en chimie… Tourne, sol, et toi, grande nuit, chasse de mon cœur tout ce qui n’est pas la foi en une étoile nouvelle.
(Breton 70-71)
Le mot a perdu son sens uniquement solaire, pour inclure deux autres sens qui lui confèrent sa puissance déstabilisatrice — il fait virer certaines substances colorantes, et fait aussi chavirer sa sémantique du côté du jeu de mot (« tourne, sol »). Quelques pages plus loin, Breton se remémore un premier poème écrit en 1923, texte visionnaire et prémonitoire en ce qu’il annonce les événements de la « nuit du tournesol », nuit de la rencontre avec Nadja : « Il n’est rien de ce poème de 1923 qui n’ait été annonciateur de ce qui devait se passer de plus important pour moi en 1934 […] ». Breton conclut : « Le 14 août suivant, j’épousais la toute-puissante ordonnatrice de la nuit du tournesol » (97). Une nouvelle perception du temps prend forme, une autre histoire des plis et des courbures temporelles s’écrit. Le temps de l’Histoire avec un grand H, celui du XIXe siècle, — en opposition possible avec celui de la guerre et des camps à venir, de « l’Histoire avec sa grande hache » pour reprendre le mot de Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance (13) — est révolu. Eliot n’est pas Hélios : l’initiale du nom propre est muette, caduque, masquée. On relèvera un dernier entrecroisement des fils improbables de l’histoire et de la métaphore : en 1900, Conrad publie Lord Jim, un an après Heart of Darkness. Le roman est ainsi présenté, en des termes travaillés eux aussi par le tropisme solaire :
Maître à bord de son navire […] Lord Jim se donne l’illusion de régner. […] Lord Jim lit l’empire à livre ouvert. Mais l’espace séculaire de la mer ensoleillée où se mire le Je impérial est un espace vide et plus il s’y contemple et plus, à son insu, le monde glisse sous lui […] Car c’est la mer, lieu du laps et de l’écart, qui exile ici le je hors de l’enclos magique de la voix pour le faire dériver, loin du fictif espace propre, sur une surface où toute possession est vaine. La fugue de Lord Jim vers l’Orient des fictions vise à recapturer, solaire tropisme de l’anamnèse, l’origine de tout récit et à restaurer […] l’empire vacant du je dépossédé.
(Petillon 903)
La poésie d’Eliot pourrait se prêter à une lecture où affleureraient les mêmes termes : exil du je impérial et tropisme solaire compris comme anamnèse, retour à l’origine, repli vers l’est, ou, tout au moins, vers l’est européen de l’Amérique. Eliot pourtant échappe aux contraintes romantiques qui travaillent encore Conrad : à l’enclos du « je » se substitue une écriture impersonnelle, un passage à la voix neutre, celle de l’homme sans qualité. La modernité éliotienne perd le souffle en même temps que l’hypothétique « h » qui réécrirait le tropisme solaire du nom. À sa place, divers masques entrent en scène, divers camouflages — « Tom » et sa batterie de signifiants rythmiques, « tse » et ses allures de disciple confucéen (Pound, « The Organum according to Tsze sze », Machine Art and Other Writings 145-146). Comme d’autres « modernes », Eliot porte plusieurs masques, tous plus ou moins étayés par un jeu sur le nom improprement désigné comme propre ; outre l’essence solaire perdue, le nom du poète porte en lui divers sèmes : le prophète, Elie ; le primitif, Tom ; l’oriental Tse ; et le saint, Thomas.
Helios/Eliot : la lettre muette
Dans le massif poétique ou « rosebed » du corpus éliotien, il ne pousse plus, ou presque, d’héliotrope. Un exemple isolé apparaît dans « Burnt Norton » :
Time and the bell have buried the day;
The black cloud carries the sun away.
Will the sunflower turn to us, will the clematis
Stray down, bend to us; tendril and spray
Clutch and cling?
Chill
Fingers of yew be curled
Down on us? After the kingfisher’s wing
Has answered light to light, and is silent, the light is still
At the still point of the turning world.
(Four Quartets 121)
Dans ces vers se dessine un tout autre univers que celui des soleils de l’enfance. La lumière est étale, sans source d’émission, sans origine repérable : « The light is still ». Le tropisme du tournesol est inversé, comme un « turnsole » désorienté, tournant les talons, fixant le sujet du poème, « us ». La plosive martelée du « c » récurrent (« cloud », « carries », « clematis », « clutch », « cling », « chill », « curled », « kingfisher ») met en place un réseau de sonorités fermées, sans autre issue qu’un « coffin ». Comme la fleur surréaliste, la lumière vacille entre au moins deux valeurs sémantiques, à laquelle s’ajoutent une incertitude syntaxique et un vertige prosodique : outre les sens opposés de l’adjectif/adverbe (immobile/toujours…), « still » ainsi positionné place le lecteur en attente de verbe, et au bord du déséquilibre provoqué par l’enjambement : « still » en position métastable vacille entre un temps arrêté et le mouvement — « But neither arrest nor movement. And do not call it fixity » (« Burnt Norton » 119). La critique a souvent relevé la tension inhérente au mot, en la dépassant du côté de la transcendance, alors que le contexte immédiat se passe de lecture mystique :
On peut noter au passage la force du mot « still »… ce mot simple et quotidien creuse la poésie d’Eliot, comme un vocable dont il aurait tiré une vision des choses (Dieu lui-même est le « still centre », le point-repos), et comme un aperçu des langages de la Pentecôte — comme un terme gonflé de possible et qui dominerait la confusion de Babel.
(Edwards 77)
« Still » entre dans la catégorie des mots poreux, mots de passe traversés d’un sens et de son envers, mais aussi mots-étoiles, où il faut entendre pointer le « stylet », le style, l’écriture, « the still point » étant lisible à la fois comme point de levier de l’ancienne cosmographie et comme pointe du stylet, trace, à la fois écrite et effacée, proche, si l’on veut, du « punctum » de Barthes, « cette marque faite par un instrument pointu » (La Chambre claire 49). À la fois ponctuation et point sensible, cette articulation promet « both a new world and the old made explicit » « involved with past and future » (« Burnt Norton » 119-120). Les mots en apparence les plus simples, tels que « explicit » ou « involved », sont lisibles à la fois depuis leur surface éminemment lisse, et comme feuilletage, archéologie de sens empilés et secoués de séismes sémantiques. « Explicit » promet la mise à plat, le dépliage, le lissage des plis, mais signifie aussi la fin, le contraire de « incipit » ; « involved » est le contraire de l’explication : impliqué, compliqué, il renvoie aux stries temporelles, à ses involutions et évolutions créatrices, à la courbe du temps plutôt qu’à la ligne droite. La notion de temps plissé plutôt que linéaire hante Four Quartets, à travers les retours de termes tels que « foliage » (122), « folded » (143), « involving » (133), « infolded » (145). Mesurée à cette aune, la modernité n’est signifiante que comme répétition dans l’éternel retour, répétition de la différence qui « déplace » et « déguise », « en tournant sur sa pointe mobile » (Deleuze 389).
Les « tournants » du siècle : temps et durée
Au temps abstrait, découpé en unités immobiles et analysables, T. S. Eliot, venu écouter les cours d’Henri Bergson au Collège de France de 1910 à 1911, substitue une lecture intuitive de la durée, de la mobilité perçue comme telle. La poésie éliotienne, souvent assez proche des obsessions propres à la philosophie de Bergson, colle au mouvement, à la durée, et non aux points d’origine et d’arrivée, aux points abstraits qui en arrêteraient le cours. La durée sort de la logique platonicienne qui en faisait une copie appauvrie de l’Idée, ou de l’Éternité idéale, pour devenir première. Un tel renversement épistémologique ne va pas sans difficultés. Henri Bergson a recours à l’image solaire, platonicienne et cartésienne, pour évoquer la difficulté qu’il y a à donner des « coups de sonde dans la durée pure ». Tout s’oppose, explique-t-il, à ces embarquées au vif du sujet, au cœur du continu :
Mais la sonde jetée au fond de la mer ramène une masse fluide que le soleil dessèche bien vite en grains de sable solides et discontinus. Et l’intuition de la durée, quand on l’expose aux rayons de l’entendement, se prend bien vite aussi en concepts figés, distincts, immobiles. Dans la vivante mobilité des choses l’entendement s’attache à marquer des stations réelles ou virtuelles, il note des départs et des arrivées ; c’est tout ce qui importe à la pensée de l’homme s’exerçant naturellement. Mais la philosophie devrait être un effort pour dépasser la condition humaine.
(Bergson 246)
Le tropisme n’est plus solaire mais océanique : l’image fait affleurer deux conceptions de la matière contemporaines du début du siècle, la « masse fluide » contre les « grains de sable », le continu et le discontinu, la physique quantique et la physique des particules. Par bien des aspects, la poésie de T. S. Eliot renvoie au paradigme du continu. Le temps et l’espace s’entre-pénètrent sur le mode invasif, à l’image de Tirésias, au genre incertain, « throbbing between two lives » (The Waste Land 43). Autre masque éliotien, Mr Apollinax l’informe, « like an irresponsible fœtus; His laughter was submarine and profound » (18). Une sémiotique ondulatoire travaille les mots-clefs de la poétique, comme « still », déjà analysé pour les fluctuations de ses divers sens. Le chœur des femmes de Canterbury dans Murder in the Cathedral entame la célébration d’une eucharistie marine, amniotique :
I have eaten
Smooth creatures still living, with the strong salt taste of living things under sea: I have tasted
The living lobster, the crab, the oyster, the whelk and the prawn; and they live and spawn in my bowels, and my bowels dissolve in the light of dawn.
(207)
Les métaphores utilisées par Eliot pour décrire l’activité d’écriture sont elles aussi aquatiques ou sub-aquatiques, comme le montre Daniel Albright dans Quantum Poetics. Il cite ce texte d’Eliot :
There might be the experience of a child of ten, a small-boy peering through sea-water in a rock-pool, and finding a sea-anemone for the first time: the simple experience … might lie dormant in his mind for twenty years, and reappear transformed in some verse-context charged with great imaginative pressure. …
(The Use of Poetry, 78-79 ; Albright 279)
Le corps tentaculé de l’anémone de mer — ou actinie — est la réplique marine quasi-parfaite du tournesol : même structure rayonnante, elle en est l’équivalent subtilement déplacé du côté du subaquatique, du mollusque, et de l’ondulatoire ; animal aux allures végétales, l’anémone de mer aux vertus métamorphiques et créatrices flotte entre deux eaux, entre deux règnes : elle a pour nom courant « animal flower ».
Ce que Bergson a appelé la « vivante mobilité des choses » (246), « la réalité touchée » (245) ou encore « la logique immanente aux choses » (251), devient chez Eliot la matière poétique même, la pâte dans laquelle les mots les plus abstraits acquièrent une nouvelle immanence. Le poème déplace la langue, la soustrait au cadre rigide du temps, pour la faire entrer dans la durée de la lecture, la lecture comme expérience de la durée. Il n’y a plus, dès lors, que des recommencements. Le sujet du poème hésite, comme l’anémone de mer ou le tournesol désorienté de « Burnt Norton », entre les genres, les modalités et les génitifs : objectif ? subjectif ? Comme le lecteur de The Waste Land, il en est à la fois le « guest », et le « ghost », l’invité et le revenant, l’hôte et l’auteur — le terme « hôte » faisant par ailleurs partie des rares mots français lisibles de deux façons contradictoires, et par conséquent propres à inscrire la porosité du signifiant, son statut métastable.
Chaque vers d’Eliot substitue aux tropismes poétiques connus, qu’ils soient classiques ou romantiques, un degré zéro du tropisme, que figure assez bien le retour du signifiant « turn » au début de « Ash-Wednesday », geste de conversion, de retour à la ligne, à la fois tour de force minimal, tour de passe-passe, manière de tourner un vers, de tourner une difficulté, ou tout simplement de tourner, de soumettre le vers au mouvement, au tournage de la lecture. Outre le « retour à Dieu et le retour à la ligne » (Edwards 68), on y lira deux sens contradictoires, celui qui insiste sur le détour, l’évitement (contourner un obstacle) et celui qui implique le retour obsessionnel, la fascination, le « retour vers un centre inaccessible », le ressac et le ressassement, pour reprendre les termes de Jacques Derrida (Tourner les mots 20). « Turn » reste un verbe sans objet, un passage à vide, mais n’implique pas pour autant la perte, la mélancolie ou le regard en arrière : le verbe rime, avec un siècle d’écart, avec « the Grecian urn » keatsienne, mais substitue le mouvement à l’objet funéraire. Le tournant personnel que constitue pour Eliot la conversion de 1927, date de publication du poème, s’inverse en « versus » ou crise de vers, c’est-à-dire en crise des oppositions pour citer à nouveau Derrida :
La crise de l’opposition alternative […] est donc inscrite dans une atmosphère de mort et de renaissance, à la fois funèbre et joyeuse.
(Dissémination 316)
Eliot dissémine de proche en proche les signifiants et la syntaxe du tropisme zéro, du tournant réversible. Les derniers mots du Waste Land, « shanti shanti shanti », comme le « resign resign resign » à la fin de « Coriolan », sont encore des tours ou tropes grâce auxquels Eliot fait de la fin un nouveau milieu, une traversée de frontière : l’appareil de notes critiques substitue la glose à la clôture, en renvoyant le lecteur au dédale des traductions de « shanti » : « a formal ending to an Upanishad. “The peace which passeth understanding” is our equivalent to this word » (55). Le poème devient critique, et l’acte de résignation s’inverse en figure de re-signature, d’écriture « in progress ».
Au tropisme ternaire, solaire, platonicien, à la fascination des limites et seuils d’arrivée, Eliot substitue un schéma quaternaire, apparent dans The Waste Land avec l’ajout des notes, et dans Four Quartets. Au temps de l’eschatologie, Eliot substitue le temps de la ritournelle, du refrain, de la comptine — temps pair, plissé, sans issue transcendantale, sans troisième terme :
La dissémination déplace le trois de l’onto-théologie selon l’angle d’un certain re-ploiement. […] Le mouvement de ces marques se transmet à toute l’écriture et ne peut donc se clore en une taxinomie finie, encore moins dans un lexique en tant que tel, elles détruisent l’horizon trinitaire […] Elles y ajoutent le « plus ou moins » d’un quatrième terme. […] Le carré écarté desserre l’obsidionalité du triangle et du cercle qui de leur rythme ternaire (Œdipe, Trinité, Dialectique) ont gouverné la métaphysique.
(Dissémination 31-32)
« The Waste Land », traduit généralement par « La terre vaine » est aussi, littéralement, ce qu’on nomme une gâtine (le mot est apparenté), une jachère, un terrain vague. Gâtine relève le sens de « gâter » du côté de « gâcher » au sens d’une pâte que l’on gâche — levain. On peut y entendre, littéralement, la jonction entre la terre et le ou la vague, terme qui révise et revisite le territoire clos du sens, pour l’inverser en syncope sémantique, bâillement du signifiant — en ce qui devient, à la fin de Four Quartets « the stillness between two waves of the sea » (145). Le début de « A Game of Chess » offre à cet égard un exemple rythmique intéressant, puisque le premier vers, modelé sur la rythmique iambique parfaite d’un vers d’Antoine et Cléopâtre, se répète, se parodie, se cite et s’étoile en d’autres sens qui tournent, contournent, relisent le sens shakespearien originel et original :
The Chair she sat in, like a burnished throne,
Glowed on the marble, where the glass …
The glitter of her jewels rose to meet it,
From satin cases poured in rich profusion
(The Waste Land 39 ; je souligne)
De « sat in » à « satin », il y a plus qu’un simple écho parodique, qu’une simple réécriture affaiblie au nom d’une auto-dérision moderne. Il y a là un effet de lissage, un glissement graphique du discontinu au continu, ainsi qu’un glissement sémantique implicite, du noble vers l’ignoble, puisque l’expression « satin case », dans le contexte déjà chargé et surdéterminé où il apparaît, renvoie au « velvet glass » de l’élégie 2 de John Donne, « The Anagram », c’est-à-dire au cas (72). La partie d’échecs, qui dans la tradition du théâtre élisabéthain est le chiffre de l’entretien galant, du duo amoureux, est revue ici en termes d’auto-érotisme et de plaisir féminin, de même que quelques vers plus loin le terme « laquearia », dont les notes finales nous assurent que le terme est emprunté à l’Énéïde (« dependent lychni laquearibus aureis incensi, et noctem flammis funalia vincunt », 51). Outre la syllabe finale, « -cunt », on réécoutera avec profit, dans le terme qui désigne le plafond à caissons — « laquearia » — divers airs, arias, où affleure le mot « quear », qui pointe obliquement vers « queer », l’ange du bizarre, l’homosexuel, le non-conforme, l’oblique, le traversant.
Ce que le poème fait subir au rythme — syncopes, plis, télescopages, déplacements d’accents, états continus et agglutinatifs — affecte aussi le schéma temporel. Le poème n’entre pas dans le droit fil de l’histoire linéaire : il la réécrit, invente les quasi-simultanéités, construit un « échangeur de temps ». Le début du Waste Land écrit une autre histoire en parallèle, celle de Joyce exilé de Dublin, d’une « unreal city » à une autre, et pose cette étonnante question : « Will it bloom this year? » (39) ; Leopold Bloom et le poème d’Eliot ont la même date de naissance, 1922 — hasard objectif, prise de vitesse entre deux vers. De Prufrock à « The Rock », le temps éliotien n’est que faussement cyclique : la boucle du temps intimée partout dans l’œuvre présente une série de variantes et de variables, de micro-différences dans la répétition. La circularité chargée des « o » répétés dans « In the room the women come and go / Talking of Michelangelo » (4) est défaite, mise en crise par les variations sur les « o » ouverts du titre, « love », « song », « Prufrock ».
Double tropisme des sonorités ici, tendues entre la clôture et la brisure, entre l’adoration des anges et la pierre. Du solaire, Eliot glisse vers le lapidaire — mais l’héliotrope est aussi le nom d’une pierre : « pierre précieuse, verdâtre et rayée de veines rouges, espèce de jaspe oriental ». Derrida achève avec ces termes sa relecture de la métaphore en philosophie, ou plutôt de la philosophie comme métaphore, dans un texte où il montre que l’opposition entre clair et figuré n’est pas claire chez Aristote, et que « métaphore veut donc dire héliotrope, à la fois mouvement tourné vers le soleil et mouvement tournant du soleil » (Marges 299). Il y voit « la figure de ce qui est double et menace la philosophie » :
Héliotrope de Platon ou de Hegel d’une part, héliotrope de Nietzsche ou de Bataille d’autre part […] telle fleur porte toujours son double en elle-même […]. L’héliotrope peut toujours se relever. Il y a toujours, absente de tout jardin, une fleur séchée dans un livre […] ce supplément de code qui traverse son champ, en déplace sans cesse la clôture, brouille la ligne, ouvre le cercle, aucune ontologie n’aura pu le réduire.
(324)
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