2001
Études anglaises
Études critiques
Femmes écrivains et tradition politique
[1]
Guyonne Leduc
(Université de Lille III)
Dans cet ouvrage, l’historienne Hilda L. Smith, spécialiste des femmes au XVIIe siècle, auteur de Reason’s Disciples: Seventeenth-Century English Feminists (1982), réunit les communications présentées, en mai 1995, lors d’un Congrès organisé sous l’égide du Center for the History of British Political Thought de la Folger Shakespeare Library, intitulé « Political Women/Political Writing: Early Modern Britain in a European Context ». Structuré autour de l’interdépendance entre les écrits politiques signés par des femmes et les institutions sociales et intellectuelles qui décidèrent d’en retenir ou non le message, ce recueil se concentre sur les idées politiques d’un échantillon de femmes, plus familières à leurs contemporains (même si elles en étaient rarement acceptées) qu’à la postérité qui étudie la pensée politique du début de la période moderne. Le dessein en est comparatif, qui s’attache à des discussions semblables mais distinctes, dans des zones géographiques différentes, menées par des auteurs femmes, concernant leur statut politique et les coutumes politiques particulières qui contribuèrent à déterminer le rôle public de leurs consœurs. Le fait de considérer que les idées et les réalités politiques ne sont pas constantes et que le sujet va au-delà de l’intégration des femmes dans une norme acceptée constitue un autre lien entre ces articles. Dans son introduction générale, Hilda L. Smith rappelle que les femmes ont été impliquées dans les activités politiques bien avant d’obtenir le droit de vote, précisant que le propos de l’ouvrage est d’étudier la relation entre la pensée politique féministe et l’Histoire. Une courte introduction expose, en outre, le contenu de chaque partie.
Celui de la première (« Women’s Political Writings, 1400-1690 ») prouve que l’expression politique des femmes a revêtu diverses formes de la fin du Moyen Âge au XVIIe siècle, détruisant le stéréotype des femmes cantonnées à l’univers domestique et indifférentes au discours politique. Dans « Christine de Pizan and the Origin of Peace Theory », note Berenice A. Carroll, la pensée politique féministe a débuté bien avant Mary Wollstonecraft, alors conséquence du libéralisme, de l’ère des Lumières et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Outre The Book of the City of Ladies (1405), The Book of Feats of Arms and Chivalry (1409) eut une influence en Angleterre puisque Henry VII, pénétré du primat de la force des armes dans les manœuvres politiques, en commanda à William Caxton une traduction publiée en 1490. La Vénitienne, plus proche de Machiavel que de bien de ses contemporains (John of Salisbury, Pierre DuBois) — partisans de modèles chrétiens (inspirés des croisades) de gouvernement et de paix pour l’Europe — et s’éloignant de la tradition des « miroirs des princes », a joué un rôle pivot dans l’évolution de la pensée politique, avec la transition de l’universalisme chrétien médiéval à l’État-nation séculier de l’époque moderne. Réputée pour sa pensée prétendument incohérente, la protéenne duchesse de Newcastle, royaliste favorable au pouvoir absolu, fréquentait les écrits de Hobbes, démontre Anna Battigelli (« Political Thought/ Political Action: Margaret Cavendish’s Hobbesian Dilemma ») ; l’ordre politique qu’envisage Hobbes étaie les principes et les questions posés par The Blazing World (1666), évocation d’une île fantastique dirigée par une impératrice. Parallèlement à sa critique du désordre social, Cavendish met en question la hiérarchie sociale, consciente de la subordination des femmes et de leur exclusion de la politique. Quant à Lois G. Schwoerer (« Women’s Public Political Voice in England: 1640-1740 »), elle ne se borne pas à un seul auteur pour évaluer la nature politique du rôle des femmes dans la presse populaire. Au-delà des cas d’Elizabeth Poole, d’Anne Halkett, de Katherine Chidley, d’Anne Docwra, de Mary Cary, de Hester Biddle et d’Elinor James, les ouvrages religieux, les tracts politiques signés de femmes, les pétitions, les harangues, le mécénat constituaient une forme d’activité « militante » en marge des rôles politiques traditionnels. Convaincue qu’aucune voix féminine spécifique ne pourra se dégager parmi ces auteurs, Hilda L. Smith relève, en revanche, leur recours aux images d’enfantement et leur tendance à l’auto-dépréciation. L’analyse de la vision politique et historique d’Aphra Behn, autre femme atypique, dramaturge prolixe et l’une des initiatrices du genre du roman, retient l’attention de Melinda Zook ; à la lumière de sa production dramatique, le conservatisme de Behn ne s’appuie pas sur la pensée de Filmer, mais sur une éthique aristocratique idéalisée qui libère l’individu des coutumes, défend la culture des Cavaliers et des hommes d’honneur face aux « nouveaux riches » liés aux whigs et aux dissidents ; sa vision politique s’assombrit au fur et à mesure de sa déception devant l’orientation prise par le gouvernement de Jacques II.
La deuxième partie (« Women’s Political and Philosophical Writings, 1690-1800 ») dépasse les habituels débats féministes et radicaux de la fin du XVIIIe siècle. Grâce à Patricia Springborg, Mary Astell et Damaris Masham apparaissent comme des participantes actives au sein des platoniciens de Cambridge et des épistémologistes lockiens de la fin du XVIIe siècle. Astell recourt à une conception universelle et transcendantale de la raison pour dénoncer le pouvoir arbitraire des époux et les limites des droits naturels. Partisane de la Haute Église anglicane, elle attaque ouvertement le christianisme rationnel de Locke dans The Christian Religion as Profess’d by a Daughter of the Church of England (1705) et critique la théorie hobbésienne et lockienne du contrat subvertissant, à ses yeux, l’importance de Dieu. Damaris Masham diverge de son père, Ralph Cudworth, et de Locke et adopte une vue opposée à la leur sur le caractère central de l’amour de Dieu, exprimant sa position dans Occasional Thoughts in Reference to a Virtuous or Christian Life (1705) et s’en prenant à Norris, correspondant d’Astell dans Letters Concerning the Love of God (1695). Wendy Gunther-Canada compare, à partir d’une analyse de leurs rhétoriques respectives, les réactions de Macaulay et de Wollstonecraft face à l’opinion de Burke qu’elles accusent toutes deux d’un excès de sensibilité et d’une absence de virilité dans ses arguments, excès qui subvertit le discours rationnel. L’auteur s’appuie sur un examen de leur rhétorique dans Observations on the Reflections of the Right Honourable Edmund Burke, dans A Vindication of the Rights of Men. L’utilisation que fait Wollstonecraft de la raison et des sentiments vient éclairer l’opposition binaire entre raison et passion, entre masculin et féminin, entre public et privé. Mary Lyndon Shanley prend aussi en compte les écrits de fiction de Wollstonecraft, dont The Wrongs of Woman; or, Maria (1798), en vue de démontrer que la conception qu’a cette radicale en politique de la sensibilité et de la sexualité tout autant que des droits et de l’égalité devant la loi est au centre de sa pensée politique. Si elle place la maternité au cœur de la vie des femmes, elle soutient, à la différence de Rousseau, que les devoirs des femmes en tant que mères ne les excluent pas de l’État et ne leur ôtent pas le droit à une éducation sérieuse, mais leur confèrent, bien au contraire, un rôle tout particulier pour élever les enfants et pour aider les autres tandis que leurs époux sont des citoyens plus actifs, la différence n’entraînant pas la soumission. Judith P. Zinsser met en relief les risques politiques pris par la physicienne mathématicienne Émilie du Châtelet, qui vit dans l’ombre de Voltaire, en publiant à une époque où physique et métaphysique étaient encore étroitement liées, ainsi que son accueil par les institutions intellectuelles et par les penseurs contemporains majeurs. Ses explications concernant l’univers, fondées sur Newton, différaient des conceptions cartésiennes dominantes répandues par l’Académie royale des Sciences et défiaient donc l’autorité intellectuelle et l’hégémonie politique du gouvernement ; elle diffusa aussi les idées de Leibniz. Sa traduction de The Fable of the Bees de Mandeville et celle des Principia de Newton étaient plus que de simples traductions : l’une adaptée au lectorat français, l’autre complétée par les remarques de scientifiques français. La vie de ces « intellectuelles » dévoile les restrictions imposées aux femmes dans les cercles politiques et intellectuels et néanmoins leur importance ; elles ont contribué à accroître le respect intellectuel envers leurs homologues.
Dans la troisième partie (« The Intellectual Context and Economic Setting for Early Modern Women »), se trouvent explorées les structures économiques et intellectuelles qui limitent l’acceptation des femmes en tant qu’auteurs et acteurs dans la société, mais ne l’interdisent pas. « Contract and Coercion: Power and Gender in Leviathan » analyse le fonctionnement des hypothèses relatives à l’identité sexuelle dans la discussion hobbésienne du contrat social. Précisément dans celle de l’état de nature et des origines de l’État, le philosophe pose clairement des rôles fondés sur la différenciation sexuelle. Sa reconnaissance de l’égalité naturelle des femmes évolue, avec la formation de l’État, en incapacité civile, et ouvre ainsi un débat sur la nature des femmes et sur sa pertinence vis-à-vis de leur statut dans l’État. Jane S. Jaquette y note les intérêts (protection et autorité morale croissante) dont bénéficient les femmes qui choisissent ce contrat qu’est le mariage dans le contexte de ce qu’elle appelle le « stern gender egalitarianism » (218) de Hobbes. Gordon Schochet est moins favorable à Filmer et à Locke quand il constate l’omission des femmes dans leurs théories politiques (« The Significant Sound of Silence : The Absence of Women from the Political Thought of Sir Robert Filmer and John Locke [or, “Why can’t a Woman be More Like a Man?”] »). Dans son examen de l’autorité patriarcale issue du jardin d’Éden, Filmer inclut les enfants et les domestiques mais non les femmes ; si Locke ne leur prête pas plus d’attention dans sa conception de la nature et de l’origine de l’État, en revanche, à travers le glissement du « patriarchal father » à l’individu rationnel ayant des droits (qui demeure certes un adulte mâle), il crée la possibilité théorique d’une pleine participation politique pour les femmes (221). Sont ainsi déterminées les limites de la pensée lockienne mais aussi sa richesse virtuelle qu’exploiteront les (pré)féministes ultérieures dont la revendication majeure sera la reconnaissance des femmes en tant qu’individus. La perspective qu’offre J. G. A. Pocock sur Catherine Macaulay comme historienne s’écarte de celle proposée dans la deuxième partie. Alors qu’il l’étudie comme un auteur femme (qui aime sa patrie plus que le régime politique de son pays), son examen ne se focalise pas sur la nature de sa pensée mais relie sa vision politique aux exigences de son analyse historique. Historienne whig, méfiante face à la monarchie héréditaire, son érudition historique l’a conduite à croire que la vertu du peuple pouvait en faire une forme efficace de gouvernement ; influencée par l’idéal gréco-romain de la vertu publique et dépourvue de sympathie pour la multitude, elle conçoit l’individu vertueux comme agent moralement libre qui peut se déterminer au plan politique. On s’éloigne des contraintes intellectuelles pesant sur l’espace public des femmes pour se tourner vers le lien entre économie et politique, et vers son influence sur la vie littéraire et publique des femmes entre 1700 et 1750. Dans « Investments, Votes, and “Bribes”: Women as Shareholders in the Chartered National Companies », Susan Staves brosse le contexte économique et politique, à la fois, de la participation des femmes au domaine politique et de leur exclusion, par le biais de leur rôle public dans les sociétés nationales auxquelles une charte avait été accordée, et s’interroge sur leur véritable rôle comme investisseurs dans des entreprises commerciales prospères. Ces joint stock companies admettaient que les femmes votent au même titre que les hommes pour des décisions qui étaient aussi politiques. On en sait peu sur ces relations faute de textes, hormis ceux de Susanna Centlivre qui atteste « the gender asymmetry of the new political world » (268) où les femmes pouvaient écrire sur la politique des partis mais où les fonctions et les promotions leur étaient fermées, où leur rôle sur le marché londonien (voir Mary Barwell) n’était pas reconnu. Chacun de ces quatre chapitres tente de saisir comment les présupposés politiques et intellectuels du temps ont influencé le jugement porté à l’égard des femmes, considérées comme vecteurs d’intentions politiques et comme acteurs politiques.
Les contributions de la dernière partie (« Early Modern Legal and Political Prescriptions for Women ») placent l’accent sur l’aspect comparatiste qui permet de représenter comment les femmes envisageaient l’État et leur relations avec lui. Sarah Hanley réexamine la genèse et l’utilisation de la loi salique à la fin du Moyen Âge et au début de la période moderne afin de prouver que les juristes et les clercs ont inventé son origine et son authenticité. Le cœur du débat se situe de 1400 à 1429, entre Christine de Pisan et Jean de Montreuil, secrétaire de Charles V et prévôt de Lille, sur l’authenticité de la loi salique à un moment où Édouard III revendiquait le trône de France, arguant des droits de sa mère, Isabelle de France, sœur de Charles IV. Dans « The Holy Roman Empire: Women and Politics Beyond Liberalism, Individual Rights, and Revolutionary Theory », Merry Wiesner se tourne vers l’Allemagne impériale où n’existaient pas les débats libéraux de l’Angleterre du XVIIe siècle ni l’effervescence révolutionnaire de la France du XVIIIe siècle. Le binôme réforme-révolution, qui domine les discours sur la politique et les femmes au début de l’époque moderne, ne s’appliquait pas aux États allemands. Les écrits des femmes et leur conceptualisation de leur statut politique reflètent leur situation particulière au sein des villes (du XIVe au XVIe siècle) et résultent des querelles religieuses et politiques consécutives à la Réforme. L’auteur s’oriente vers des groupes peu étudiés : les abbesses catholiques et protestantes en territoires luthériens et les femmes à la tête de petits états. Les documents attestent un grand désir d’indépendance et d’autonomie. En Angleterre, Hilda L. Smith souligne combien les débats consacrés à la nature politique des femmes étaient fondamentalement liés à un système juridique qui refusait de voir en elles des individus, à travers l’affaire Olive v. Ingram (1739) (les femmes pouvaient-elles voter pour élire un sacristain et l’être elles-mêmes dans une paroisse londonienne ?), citée comme précédent en 1868 dans l’affaire Chorlton v. Lings, au moment du Second Reform Bill. Ces affaires illustrent l’importance des « faux universaux », tels « inhabitant », « office holders », « lot voters », qui semblent inclure les femmes et, en fait, les excluent. Dans « “To Be Some Body”: Married Woman and The Hardships of the English Laws », Barbara J. Todd tente d’expliquer les changements légaux, qui sous-tendent le déclin du statut des femmes à la fin du XVIIe siècle, et se réfère à un traité rédigé par une femme anonyme en 1735, qui expose l’incapacité légale des femmes et leur éducation inadéquate ; l’information est complétée par des affaires, traitées depuis la fin du XVIIe siècle, où se trouve prise en compte la nature de la position des épouses quelle qu’en soit la classe sociale. Les années 1750-1770 connurent un renversement au sujet des donations : certaines décisions favorisèrent le maintien de la famille à tout prix, d’autres soutinrent les donations indépendantes en faveur des femmes ; la prise en charge des besoins des femmes et des enfants s’avérait souvent en conflit avec la position indépendante légale de l’épouse. Cette partie s’intéresse au contexte de la position politique des femmes et de leurs possibilités de faire entendre leur voix dans ce domaine.
Une conclusion, « Women’s Writing, Women’s Standing: Theory and Politics in the Early Modern Period », de la plume de Carole Pateman, auteur de The Sexual Contract (1988), souligne l’apport et l’originalité de chacune de ces contributions spécifiques mais néanmoins complémentaires et déplore que les spécialistes de sciences politiques se soient si longtemps désintéressés des contributions des femmes au développement des institutions de l’État moderne, d’une part, et des moyens qui ont permis aux hommes de garder ainsi le monopole de la vie politique, d’autre part. Hilda L. Smith livre ici un ouvrage (qui se clôt sur un Index nominum et rerum très utile) de très grande valeur pour les historiens des mentalités, de la politique, pour les spécialistes de l’histoire des femmes et aussi pour les juristes.
[1]
Hilda L. Smith, ed. —
Women Writers and the Early Modern British Political Tradition. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xvi + 392 pp., £ 40.00.)