2001
Études anglaises
Études critiques
Romantisme et modernité
[1]
Denis Bonnecase
(Université de Grenoble III)
Inspirée par les travaux de F. Jameson sur le capitalisme et de E. Said sur l’orientalisme, cette étude voit dans le Romantisme une formation culturelle qui s’éclaire à partir de ses rapports avec la modernité, soit : le processus de modernisation qui, amorcé à la fin du XVIIIe siècle, s’est généralisé tout au long du XIXe. Cette notion rassemble des champs très divers : « the multiple horizons where the economic and the literary, the poetic and the imperial, the social and the philosophical converge » (xii). Dans cette configuration, où de grandes discursivités travaillent à la production de la culture, le capitalisme industriel occupe déjà la place centrale : il « déterritorialise » les sites culturels établis, réduisant, pour les assimiler, les poches de résistance qu’ils pourraient lui opposer. Cette mutation se manifeste doublement : à travers le colonialisme (qui implique une pensée linéaire de l’histoire privilégiant l’altérité du colonisé pour le placer au niveau d’un inférieur que l’Occident aurait pour mission de civiliser), et, plus insidieusement, à travers l’Empire (non seulement celui, géographique, qui s’étend sur la carte du monde pour le redéfinir en un espace du flux et des échanges dont la Grande-Bretagne est le centre, mais aussi, ce système, idéologique et culturel, dont les réticulations inscrivent dans les esprits ce que Blake nomme, au même moment, le règne d’Urizen). Le Romantisme occupe une position ambiguë dans cette configuration (dont nous sommes toujours les héritiers) puisqu’il la refuse autant qu’il s’en nourrit. De cette tension le livre de Saree Makdisi fait une analyse pertinente grâce à l’utilisation méthodologique du « spot of time », notion essentielle chez Wordsworth et, au-delà, dans tout le Romantisme, qui a excellé à inventer des topoi du retrait. Le « spot » cristallise le besoin d’un espace-temps libéré des mailles urizéniques. Décrochages au sein même de la modernisation tentaculaire, tels sont les « spots » : « self-enclosed and self-referential enclaves of the anti-modern, each defined by its own unique structures of feeling and its own distinct temporality » (12). Là cherche à se représenter (à se recueillir et à s’imaginer) l’Autre de la modernisation. Le refus romantique de sa propre historicité apparaît, de façon saisissante, dans le fameux Livre VII du Prelude, où s’évoque Londres, ville soumise au flot, au désordre, à l’insondable et à l’incartographiable, condensation de l’espace de l’Empire quadrillé par l’abstraite logique de ses réseaux, avec, pour point d’orgue, le célèbre passage sur la fête de la Saint-Barthélémy, ou monte l’anti-sublime wordsworthien, la terreur des frontières abolies, de l’irreprésentabilité de la carte défaite : spectacle dont le sujet n’a pas la maîtrise des images dans la mesure où, ruinant tout point de vue perspectiviste, il abolit la distance indispensable à la constitution d’une personne pleine et souveraine. Le « spot » wordsworthien se définit alors comme antidote au flux, zone neutre (F. Braudel) valorisant la Nature (concept engageant le monde réel tel qu’il se découvre, le paysage et son spectacle, l’esprit humain et ses facultés, le travail contemplatif et mémoriel, ainsi que la création poétique), une Nature s’élaborant comme îlot de résistance à la pénétration du moderne. Prenant l’exemple de An Evening Walk (pourquoi ne pas solliciter le Prelude ou Tintern Abbey, texte si pertinent pour dégager l’acte clôturant propre à l’écriture wordsworthienne ?), l’auteur montre que le poème exprime un désir pour une Nature immobile et retranchée, mais, également, que le « spot » n’échappe que potentiellement à la modernité qui l’entoure, que, toujours, il est déjà altéré par l’historicité qui pré-détermine sa mise en discours. On est, cependant, parfois déçu par les conclusions tirées au terme de cette analyse stimulante (chapitres 2 et 3). Par exemple : «... modernization generates a form of subjectivity that is not able to cope with or to understand the experience of the modern » ; ou encore : «... that subject will only ever find the modern all over again, because his conceptual/perceptual apparatus is hardwired for the framework of modern space-time » (68-69). Ces affirmations sont justes, mais ne fallait-il pas poser que ce sujet, en quête d’un sublime qui serait l’Autre d’une modernité insupportable, n’est que par défaut et, donc, par fantasme interposé ? S’ouvrirait alors une question majeure portant sur l’existentialité même du sujet romantique : la condition moderne n’est-elle pas errance radicale due au sentiment d’inadéquation au monde dans la mesure où le vouloir-être s’exaspère dans le retranchement solipsiste, en ce point extrême du « spot of time/of no time » (du sublime, de l’art, du fantasme de la personne plénière) où le réel s’estompe ? Ne reste-t-il qu’un sujet se voulant plein et maître du monde alentour, illusion ne pouvant déboucher que sur l’escapism ? ou faut-il se résoudre à n’être qu’un espace vide traversé par des flux, un champ de forces sans profondeur, une mince feuille de papier « écrite » par des discursivités ? un être ou un produit ? C’est dans la tension entre l’humanisme et le moderne (y compris ses prolongements post-modernes), sur la faille coupant l’ontologique de l’historique, que Wordsworth s’affirme comme notre contemporain, son œuvre attestant la crise du sujet. Tel n’est pas le cas du roman scottien, dont les implications culturelles et idéologiques situent les rapports du Romantisme et de la modernité au niveau, plus immédiatement historique, de la Nation et de l’élaboration de ses mythes. Le chapitre 4 montre que Waverley invente une nouvelle « réalité » des Highlands, inspirée par la mainmise colonialiste de l’Angleterre. À l’image des « clearances » mises en place par les vainqueurs au lendemain de Culloden et intensifiées à l’époque romantique, la carte scottienne refoule sur ses marges les Highlands contemporains à l’écriture du roman. Ce travail de (re-)construction identifie l’Angleterre à la modernité (commerce, richesses, stabilité...) et le territoire conquis à l’archaïsme, à un passé dont il faut effacer les traces, à un désert sauvage exigeant pacification et réhabilitation. Le récit rend compte de la destruction du système clanique au profit d’un ordre capitaliste de type colonial privilégiant la propriété foncière (« land-tenure »). Grâce à cette reterritorialisation : « the people could be transformed and improved through the transformation and improvement of their space » (80). Ainsi, dans Waverley, la réalité historique des Highlands se trouve-t-elle déniée par un discours nationaliste intégrateur traduisant le processus colonialiste propre à la modernisation. Malgré des tensions et des ambiguïtés, la carte imaginaire tracée par le roman est la matrice d’oppositions fortement axiologisées (le sauvage/le civilisé ; l’inconnu/le connu ; le féodal/le moderne ; le passé/le présent...), carte qui dissout les Highlands, jusqu’à ce point paradoxal où ils ne peuvent être conservés comme « autres » que dans un passé moins surmonté que symboliquement annulé dans le présent même du récit. L’époque romantique fait, d’autre part, la transition entre « two antithetical paradigms of British imperialism and colonial rule » (101). S’il est vrai que, pour Burke, l’altérité de l’Orient impose des limites à la logique de l’impérialisme, l’universalisme des Lumières n’en transcende pas moins cette reconnaissance des différences, ce qui favorise l’idée d’une évolution des colonies vers le progrès. Une logique similaire est implicite dans la pensée du grand orientaliste que fut sir William Jones, pour qui les différences de l’Orient sont, pour l’Occident, une indispensable richesse culturelle en échange de progrès scientifiques. Sur la base de ce capitalisme mercantile « éclairé » par l’humanisme cosmopolitique du XVIIIe siècle, l’altérité se trouve sinon préservée du moins reconnue dans sa singularité (et donc sa positivité) culturelle. Le capitalisme industriel transforme, en revanche, cette altérité en assimilant les territoires dominés au primitif. Ainsi, chez James Mill par exemple (The History of British India, 1817-36), il s’agit d’instruire et de redresser, d’éliminer perversités, vices et mœurs jugées barbares. Le New Orientalism réinvente l’Orient en faisant fusionner les nouveaux paradigmes de l’Empire et leurs discours : utilitarisme, capitalisme industriel, théories (en plein essor) de l’évolution (avec leurs présupposés moraux, sociaux et raciaux). De cette polarité, Byron et Shelley sont, selon Saree Makdisi, deux figures exemplaires (chapitre 6). Chez le premier le refuge de l’Orient est alternative à la modernité, et, juxtaposé à l’Occident, il existe en son espace propre. Telle est la lecture ici proposée du chant 11 de Childe Harold. Le Levant (qui, bien sûr, inclut la Grèce) est à la fois l’ancêtre culturel de l’Europe et l’Autre oriental ne pouvant se découvrir et s’éprouver que pour lui-même (voir, en particulier, l’évocation du palais d’Ali Pacha). Il y a, par conséquent, coexistence des deux cultures, position qui semble s’opposer à la logique colonialiste (peut-on, cependant, réduire le point de vue byronien à ce seul chant de Childe Harold ?). Alastor, quant à lui, met en scène le trajet d’un visionnaire vers le cœur de l’Orient compris comme le berceau de l’Occident. Les ruines des âges passés sont autant figées dans leur immobilité que sujettes au temps qui passe, paradoxe qui suggère que l’Orient shelleyen appartient à un temps révolu qu’il faudrait remonter, vaine tâche annulant sa présence authentique, en faisant un territoire du vide, à l’image de la célèbre « Arab Maiden », figure proprement transgressive qui (aussitôt apparue aussitôt disparue) hante le texte comme une image venue d’ailleurs (et d’une autre historicité). Dès lors, cet Orient ne peut être qu’élaboré/consommé par le visionnaire cherchant à se l’approprier dans sa solitude. Faut-il voir là (comme le suggère l’auteur) une anticipation des thèses impérialistes avancées dans A Philosophical View of Reform (1820) : « the historical production of the Orient as a space for European knowledge, discipline and control » (123) ? On peut (malgré la pertinence des analyses) en douter car, en tant que mise en scène traduisant la dissociation du narrateur d’avec son personnage, le texte d’Alastor reste ambivalent, travaillé par des angoisses et des indécisions. Seule une lecture détaillée de The Revolt of Islam et de Prometheus Unbound aurait permis de cerner la pensée impérialiste de Shelley, de suggérer que sa vision d’une humanité libérée (grande utopie de l’histoire développée par la culture occidentale) repose (de façon non négligeable) sur une appropriation/production de l’Orient. L’ultime chapitre montre que, parmi les Romantiques, Blake, mettant en œuvre ce que F. Jameson a appelé « the political aesthetic of cognitive mapping » (Postmodernism, Duke UP, 1992, 155), est celui qui a pensé la culture de la modernité de la façon la plus profonde, la plus radicale et la plus critique. Dès London se conceptualise l’Empire sous sa manifestation urizénique, vue et éprouvée de l’intérieur par le poète-artisan conscient d’être captif du système, broyé par ces infernales machineries que les Prophetic Books s’acharneront à décrire : roues et rouages transcodant la tyrannie machinique et déshumanisante de la révolution industrielle. Le grand combat blakien vise la reconquête de l’espace voué à l’Empire. Libérer l’énergie par la construction de l’anti-Londres, Golgonooza, lentement élevée au cœur de la capitale de la modernité mécanique et aliénante, tel est le travail de Los, « Striving with Systems to deliver Individuals from these Systems » (Jerusalem, 10-11), entreprise qui duplique les productions urizéniques, les plie et les retourne contre elles-mêmes jusqu’à l’explosion de l’apocalypse rédemptrice qui sera moins l’utopique création d’un monde nouveau que la révélation visionnaire du lecteur (hissé au génie poétique, au même titre que le poète-artisan) dans l’espace même du texte, dans l’anti-modernité de la carte qu’il offre. Les spécialistes du Romantisme, mais aussi ceux du XIXe siècle, et, plus généralement, des études culturelles liront avec profit ce livre complexe et stimulant, qui nous propose une vision cohérente des origines et des répercussions toujours actuelles de ce que l’on appelle la modernité.
Précision : Ayant constaté que son étude critique parue dans notre numéro de juillet-septembre 2000 avait été réduite d’un quart, Pierre Lefranc nous informe qu’il retire sa signature de ce texte. Dont acte.
[1]
SAREE MAKDISI. —
Romantic lmperialism: Universal Empire and the Culture of Modernity. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xv + 248 pp., Pb £ 13.95.)