2001
Études anglaises
Comptes rendus
Comptes rendus
PIERRE COTTE, éd. — Langage et linéarité. (Villeneuve d’Ascq : PU du Septentrion, 1999, 224 pp.)
Le présent ouvrage rassemble douze textes précédés d’une présentation par Pierre Cotte et regroupés en trois parties intitulées respectivement : « linéarisation et structure », « linéarité et position », « au-delà du linéaire ». Par la diversité des langues abordées (anglais, latin, français, allemand, arabe) ainsi que des perspectives (si la plupart des articles abordent la problématique du linéaire sous l’angle proprement linguistique, deux d’entre eux proposent un questionnement littéraire), il est susceptible d’intéresser un vaste public. Comme le précise P. Cotte, il ne s’agit pas de proposer une théorie mais de faire un premier « état des lieux ».
Linéarité… ou linéarisation ? La question est posée par P. de Carvalho qui, se plaçant dans une perspective diachronique et contrastive, fait l’hypothèse que la structure grammaticale de la phrase d’une langue donnée correspond à un « état momentané » d’un « effort de linéarisation ». Même si les trois contributions portant sur l’anglais prennent en compte des phénomènes différents (les déterminations dans le syntagme verbal pour P. Cotte, les constructions infinitives en to pour G. Girard, les syntagmes nominaux correspondant aux configurations a’s b, b of a et a b pour C. Delmas), on y discerne une même préoccupation : la mise en relation de « l’ordre préénonciatif » et de « l’ordre énoncé » (P. Cotte) et le constat que ces deux ordres diffèrent nécessairement, l’un pouvant même être l’image miroir de l’autre (cas des déterminations verbales). Un opérateur tel que to est un « indicateur de restructuration syntaxique » en ce sens qu’il permet de réorganiser les données primitives, d’ordre percepto-cognitif par exemple (G. Girard). Le recours à l’une ou l’autre des trois configurations examinées par C. Delmas n’est jamais gratuit : ce choix s’appuie sur la relation énonciateur/coénonciateur (construction en of vs. génitif) ou sur le degré de récupérabilité de la relation (génitif vs. agrégat nominal).
L’ordre des mots fait l’objet de trois études sur le français. M.-N. Gary-Prieur traite de l’opposition illustrée par le couple Sophie la fidèle/la fidèle Sophie et montre en quoi ces schémas diffèrent syntaxiquement, sémantiquement et dans leur usage en contexte. C. Hybertie décrit minutieusement la genèse des valeurs de tel en fonction de sa position et de la nature des éléments co-textuels. Enfin, P. Cappeau regroupe les constructions à sujet postposé (expression qu’il préfère à juste titre à celle de sujet inversé) en quatre types distincts.
H. Hamzé examine ensuite les contraintes et les effets liés à la position du fâcil (terme improprement traduit par « sujet ») à partir de la lecture des grammairiens arabes tandis qu’A. Rousseau, se fondant sur la forme verbale personnelle de l’allemand, montre que la linéarité est « le véhicule par excellence de l’effet illocutoire et pragmatique ».
B.-N. Grunig s’interroge sur le devenir de la structure linguistique initiale lors de l’interprétation et pense que celle-ci subit ce qu’elle appelle un Reformatage par « déstructuration/restructuration » qui opère sur un Potentiel Mémoriel, étape intermédiaire entre le microsyntagmatique et le Reformaté. C’est également dans la partie consacrée à l’au-delà du linéaire que se situe l’article de N. Batt. Celle-ci rend compte du texte littéraire à partir de la théorie du chaos déterministe ou théorie des systèmes dynamiques non linéaires. L’ouvrage se clôt par l’étude d’un calligramme d’Apollinaire, dans laquelle F. Edeline montre comment la linéarité du signifiant est enrichie par la structure visuelle du poème.
On le voit, ce sont de multiples facettes du linéaire et de son corollaire, la délinéarisation, qui sont exposées dans cet ouvrage ; si la syntaxe et la sémantique y occupent une place prépondérante, la pragmatique, la stylistique et la poétique s’y trouvent également en bonne place. Seule la linéarité du signifiant phonique n’est pas abordée en tant que telle dans cet « état des lieux ». — Claude Guimier (Université de Caen).
JED RASULA and STEVE McCAFFERY. — Imagining Language: an Anthology. (Cambridge, Mass. and London: The MIT P, 1999, xx + 618 pp., Hb £ 38.50.)
On dit parfois que les critiques littéraires et théoriciens nord-américains sont obsédés par la Sainte Trinité de la politique, de la race et du sexe, qu’ils réduisent toute littérature à des problèmes d’identité. Pas tous. Rassemblée par deux « language poets », cette anthologie construit une autre tradition littéraire, et propose un autre objet d’étude au critique : la littérature en tant qu’elle imagine le langage ou se laisse imaginer par lui. Cette attitude vis-à-vis du langage, bien sûr, déborde la littérature et n’est pas réservée aux anglo-saxons. L’anthologie, informée par l’œuvre de nombreux théoriciens et philosophes français, de Kristeva à Michel Pierssens, de Barthes à Michel Serres, propose des textes de toutes les cultures et de toutes les époques, depuis un Rongo-Rongo de l’île de Pâques jusqu’à la poésie américaine contemporaine, en passant par un alphabet mystique arabe. Et les auteurs recueillis ne sont pas tous littéraires : l’anthologie est une galerie de portraits des excentriques du langage. On y rencontrera, bien sûr, Rabelais et Joyce, Morgenstern et Carroll. Mais on y rencontrera aussi des prophètes (de Swedenborg à Helen Smith), des glossolalistes et des plaisantins (comme ce George Psalmanazar, qui prétendit au début du XVIIIe siècle revenir de Formose et décrire les mœurs et la langue curieuse de ses habitants), des artistes contemporains (tels Tom Phillips, avec son roman victorien « préparé », comme le sont les pianos de John Cage, A Humument), des réformateurs de l’orthographe (comme G. B. Shaw), des fous littéraires (comme J.-P. Brisset) : la liste des types de locuteur et des genres pratiqués est infinie. Le fil directeur toutefois concerne bien une définition de la littérature comme « the exploration and exercise of tolerable linguistic deviance ». C’est pourquoi l’anthologie commence par une section sur la littérature moderniste (Gertrude Stein, Joyce, etc.) et se termine par une réflexion philosophique sur le concept de clinamen (de Lucrèce à Michel Serres) appliqué au langage et à la littérature. Le résultat est fort impressionnant. L’entreprise vise à canoniser, au sens totalement positif du terme, une vision de la littérature et du langage qui a longtemps été, et qui est aujourd’hui encore, marginale. Elle nous rappelle qu’il n’est pas de littérature sans lien avec une pratique avant-gardiste, ou subversive, du langage. En ces temps tristement post-modernes, cette trompette mérite d’être entendue. — J.-J. Lecercle (Université de Cardiff).
JEREMY J. SMITH. — Essentials of Early English. (London: Routledge, 1999, xv + 251 pp., £ 14. 99.)
Ce livre s’adresse à des débutants qui n’ont pas de connaissances spéciales en linguistique ou en littérature. L’auteur le considère comme « a “prequel” to more advanced books, enabling a swifter and more effective engagement with the materials there presented » (xi). C’est pourquoi Smith a ajouté en appendice une bibliographie sélective, annotée succinctement — mais ses remarques sont pertinentes et entraînent l’adhésion du spécialiste (par exemple, sur la faiblesse théorique de Baugh & Cable, 1993 ; ou sur le manque de cohésion des premiers volumes de la néanmoins prestigieuse Cambridge History of the English Language ; ou sur l’érudition prodigieuse de l’anthologie de textes moyen anglais de Bennett & Smithers, 1974). Les ouvrages recommandés ici sont tous d’une utilité évidente. Mais on est surpris de ne pas trouver des classiques comme Jespersen, Quirk & Wrenn, ou même Mossé (version anglaise). Que le nom de Gimson figure ici n’est que justice, mais que l’édition de An Introduction to the Pronunciation of English recommandée soit celle de 1989 (révisée par S. Ramsaran) ne satisfait pas : pourquoi ne pas avoir donné l’édition la plus récente (5e) due à A. Cruttenden (Gimson’s Pronunciation of English, 1994) ? La sélection de textes traduits et fort bien présentés en fin de livre (157-219) — huit pour le vieil anglais, neuf pour le moyen anglais, onze pour le début de l’anglais moderne — est excellente. Dans une courte préface, l’auteur justifie ses choix et sa présentation, notamment l’accent mis sur l’émergence de l’anglais standard et la normalisation des textes vieil anglais (le but didactique est évident). Par ailleurs, Smith annonce l’existence d’un logiciel d’enregistrements vieil anglais, accompagnant le livre (non fourni pour la recension). L’introduction brosse à grands traits l’histoire de l’anglais sous ses aspects les plus saillants et se termine, en guise d’illustration, par une sélection de cinq versions parallèles de l’oraison dominicale (dont une en « Older Scots »). Elle est suivie par un chapitre précisant la terminologie utilisée dans l’ouvrage (phonologie, grammaire, lexique) : tout y est clair, précis et simple — peut-être trop simple : à côté de « mood », on aimerait voir « modality » (42), et il serait préférable de parler de verbes « fonctionnant (in)transitivement » plutôt que d’utiliser sèchement les étiquettes « transitive » et « intransitive » (44). Les trois chapitres suivants, « Old English », « Middle English », « Early Modern English », sont construits selon un plan rigoureusement identique — permettant à l’étudiant de (re)construire sa propre diachronie : « 1. Introduction ; 2. Spelling and pronunciation ; 3. Syntax ; 4. Paradigms ; 5. Lexicon » — suivis d’un appendice dialectal. Tout ceci est très pédagogique, mais comporte l’inconvénient d’être parfois répétitif (définitions identiques de l’aspect et de la voix : 43 et 58) et trop simplificateur : n’eût-il pas été bon d’expliquer en quelques mots ce qu’était la métaphonie (71 pour les pluriels métaphoniques, 79 pour les verbes) plutôt que de dire « the details of this sound change need not concern us here » ? Bien sûr, on comprend tout à fait la démarche de l’auteur, entièrement descriptive et pédagogique. Mais à force de ne vouloir rien expliquer, on peut laisser planer l’incertitude, ou s’insinuer dans l’esprit du lecteur une image des faits peu conforme à la réalité. Dire que la particule indéclinable en vieil anglais « may be considered as a relative pronoun » (73) peut se discuter. Parler de l’« omission » du relatif en moyen anglais (101) est une erreur. Smith le sait. Pourquoi le fait-il ? Il est du reste hésitant dans sa façon de présenter les choses, car il écrit plus loin « Sometimes a relative clause is used without a relative pronoun » (109). S’agit-il du relatif zéro, ou de la non-expression du relatif ? Ne rien dire sur le décumul, alors que les extraits d’œuvres de Chaucer occupent une place prépondérante dans le livre, peut surprendre. Dire (114), à propos des relatifs moyen anglais who, whom, whos : « All three forms could be used as interrogative pronouns » fait évidemment tressauter. Et enfin, écrire à propos du « Early Modern English » (143) : « The choice of relative pronoun is determined in EModE, as in PDE, by a range of quite complex factors », sans rien dire d’autre, n’avance pas à grand-chose, on en conviendra. Et puis, dire du relatif zéro sujet (appelé « omitted relative pronoun », 143) qu’il n’est plus attesté de nos jours ne correspond pas entièrement à la réalité. Smith sait bien que, même en anglais standard, on le rencontre (un ancien Premier ministre, James Callaghan, n’avait-il pas déclaré, dans The Observer du 18 août 1974 : « I don’t dislike much about politics except perhaps there’s a bit too much slanging goes on » — mais peut-être ne s’exprimait-il pas en anglais standard !) : alors pourquoi vouloir tout oblitérer, tout simplifier à l’extrême ? Au nom du didactisme ? Pour ne pas effrayer les non-spécialistes ? De la même façon, on se sent frustré et impuissant devant l’implacable logique descriptive : grand changement vocalique décrit en une demi-page (131), ou disparition du tutoiement (qui va de soi) expédiée en huit lignes (135). Certes, un tel ouvrage aura évidemment ses adeptes et ravira même peut-être les étudiants qui l’utiliseront. Mais il ne suscitera pas de vocations linguistiques. — François Chevillet (Université de Grenoble III).
CORNELIA JUMPERTZ-SCHWAB. — The Development of the Scots Lexicon and Syntax in the 16th Century under the Influence of Translations from Latin. (Frankfurt am Main : Peter Lang, 1998, xii + 222 pp., DM 65.00.)
Ce texte est la version révisée d’une thèse allemande, dirigée par L. Moessner et soutenue à l’université de Fribourg-en-Brisgau en 1996. Le prestige du latin était grand aux XVIe et XVIIe siècles en Écosse, et la langue vernaculaire de l’époque n’était pas encore assimilée à une « variété d’anglais » comme c’est le cas aujourd’hui. Les auteurs de l’époque, latinophiles pétris de culture classique, souhaitaient donc faire connaître aux lecteurs des chefs-d’œuvre jusqu’alors inaccessibles par le biais de la traduction. Ils voulaient montrer par ailleurs que le vernaculaire était tout à fait apte à rendre la complexité de certains textes prestigieux, et qu’il pouvait par là même s’enrichir sur le plan linguistique. Le livre de C. Jumpertz-Schwab étudie dans quelle mesure le lexique et la syntaxe écossais du XVIe siècle sont influencés par des originaux latins. Jusqu’au début du XVe siècle, le latin était encore la langue de la prose cultivée en Écosse. Mais, dans un premier temps, l’écossais remplaça le latin pour transcrire les statuts du Parlement écossais (1424) alors que, dans un second temps, la Réforme (1560) et la divulgation de la Bible de Genève contribuèrent à angliciser le pays. À la fin du XVIe siècle, l’écossais avait donc perdu son statut de langue nationale, et l’utilisation grandissante de l’anglais était en route. Le support de l’étude présentée ici se compose de trois traductions de textes latins en « moyen-écossais » : The Chronicles of Scotland (1531, de John Bellenden, traduction de Historia Scotorum, de Hector Boece, à la demande de Jacques V), Livy’s History of Rome. The First Five Books (1533, également due à J. Bellenden) et The Historie of Scotland (1596, de James Dalrymple). La traduction de Bellenden montre clairement le désir de son auteur d’enrichir l’écossais tant sur le plan syntaxique que lexicologique, alors que celle de Dalrymple, beaucoup plus tardive, est nettement moins convaincante à cet égard. L’étude lexicologique prend appui sur le livre de U. Weinreich (Languages in Contact, 1963) : l’innovation lexicale est souvent le fait d’individus bilingues. Ceci est clairement démontré ici : en premier lieu, les traducteurs surtraduisent afin d’éviter les malentendus ou des erreurs d’interprétation engendrés par la différence du milieu socio-culturel (« It is the translator’s responsibility to compensate for the cultural distance between reader and author », 16) ; en second lieu, ils essaient de restituer la densité sémantique de l’original en inventant des mots ; enfin, l’insertion d’un mot dans un champ lexico-sémantique donné dans la langue-source rend parfois sa traduction malaisée si le champ équivalent dans la langue-cible est plus restreint et/ou structuré différemment — d’où la nécessité d’une expansion par rapport à l’original. L’analyse lexicologique de C. Jumpertz-Schwab est très soignée, et elle se termine par une section intéressante sur l’intégration phonologique et morphologique des mots d’emprunt : un mot latin est « naturalisé » en lui adjoignant la marque du pluriel indigène en remplacement du latin [-a] : auspicis pour auspicia, centuryes pour centuriae (79) ; l’intégration morphologique des comparatifs est totale : mairartificious pour artificiosus, more pestilentius pour pestilentior (81). La partie syntaxique de l’étude est essentiellement axée sur trois problèmes : les schémas participiaux, les constructions infinitives et la relativisation. Le dernier de ces trois points donne lieu à des analyses très fines sur les « continuative relative clauses » et les constructions contenant un élément « push-down » (pourquoi employer ce terme emprunté au « push-down [stack] automaton » de Chomsky, qui n’est même pas mentionné ni utilisé ici ?) — il s’agit des constructions dans lesquelles « a relative clause is concatenated with a temporal or conditional clause » (Jespersen) : ce type de schéma, manifestement apprécié par Dalrymple (194), révèle indubitablement une volonté de calquer servilement l’original. Cela débouche sur des phrases étonnamment complexes en écossais vernaculaire. Ce livre révèle une finesse philologique et linguistique de bon aloi. Il permet, entre autres, d’affiner la datation de certains mots du Dictionary of the Older Scottish Tongue, de Sir William Craigie et al. (l’« OED écossais », en quelque sorte), et de corriger certaines inexactitudes de F. Th. Visser dans son œuvre monumentale, An Historical Syntax of the English Language. — François Chevillet (Université de Grenoble III).
BRYAN WESTON WYLY. — Figures of Authority in the Old English “Exodus.” Anglistiche Forschungen, Band 262. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 1999, xv + 328 pp.)
Le livre de Bryan Weston Wyly, issu d’une thèse soutenue à Cambridge en 1997, se veut une lecture totale du poème vieil-anglais Exodus (vers l’an 700), même si l’auteur ne l’avoue pas ouvertement. Pour réaliser une telle performance, il doit sacrifier le plaisir du texte à une érudition très souvent bien sèche. C’est pourquoi ce volume présente un intérêt réduit pour la communauté universitaire dans son ensemble, et sera d’une lecture aride même pour les médiévistes anglo-saxonistes. En effet, les discussions interminables sur les émendations et sur d’autres pratiques éditoriales, qui ont évidemment leur place dans une thèse universitaire, passent assez mal dans un livre qui a vocation à s’adresser à un public plus large que les quelques rares spécialistes de l’Exodus. Un court extrait, tiré de la p. 32 mais très typique de l’ensemble, serait le meilleur moyen d’illustrer le style fastidieux de l’ouvrage : « Although Blackburn may employ a minuscule <Ä‘>, Gollancz, Krapp and Lucas agreed that in the manuscript Exodus 135a begins with a small majuscule. Grein placed his third editorial division here. At this point Bouterwek and Krapp indented, while Irving signalled the narrative transition at this point by leaving a blank space between it and the preceding verses. … While Bouterwek punctuated with a semicolon and Grein and Wulker with a colon, Blackburn, Krapp, Irving, Tolkien and Lucas broke up Exodus 135a-37a by placing a full stop after verse 136a ». L’accumulation excessive de telles discussions — qui seraient sans doute justifiées dans les annotations d’une nouvelle édition de l’Exodus — conduit à l’obscurcissement de la démarche critique principale, qui consiste à interpréter le poème à la lumière du « droit », ou plutôt du système légal de l’époque. La relation entre les Hébreux et les Égyptiens est présentée par le biais de la pratique de l’esclavage, ce qui contribue à l’éclaircissement de certains points controversés de l’Exode biblique, tels le droit du Pharaon de poursuivre les fils d’Israël, la position de Moïse au sein de son peuple et aux yeux de la classe dominante des Égyptiens, etc. Du point de vue légal, les Égyptiens sont, eux aussi, justifiés dans leur persécution des Hébreux, nous dit-on (295). L’analyse de cette vision syncrétique des Anglo-Saxons — vision qui, on le sait bien, caractérise la littérature vieil-anglaise — est l’un des points forts de cette étude. Pourtant, l’accumulation d’une information immense et très pointue est paradoxalement ce qui joue le plus contre Wyly. Si l’auteur avait su renoncer à la présentation de toutes les disputes éditoriales, et s’il avait organisé plus judicieusement ses digressions sur la poésie scaldique, ses mini-traités de grammaire historique, ou encore ses analyses rhétoriques et stylistiques, il aurait certainement produit un ouvrage plus agréable, qui n’aurait rien perdu de son érudition. La tentation de tout dire sur un sujet est l’un des dangers qui guettent à tout pas les doctorants, surtout s’ils oublient que le résultat de leurs recherches est appelé à devenir un jour un livre, qui doit miscere utile dulci. — Leo Carruthers (Université de Paris IV).
ALAN LUPACK and BARBARA TEPA LUPACK. — King Arthur in America. Arthurian Studies. Vol. 41. (Cambridge: D. S. Brewer, 1999, xiii + 382 pp., £ 45.00.)
Cette étude foisonnante d’informations sur la réception, dans le sens le plus large de ce terme, des légendes arthuriennes par la culture américaine nous apporte les preuves d’un phénomène surprenant — l’énorme attrait de ces légendes aux XIXe et au XXe siècles aux États-Unis — et nous explique pourquoi, dans un pays aux valeurs démocratiques, sans noblesse de sang ni roi, cet engouement n’est paradoxal qu’en apparence.
Les parodies humoristiques (et critiques) de la littérature arthurienne, comme A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court de Twain, sont loin d’être les seules à plaire. La popularité des légendes dépend de leur réinvention pour un public américain qui ne les consomment pas dans leurs versions médiévales intégrales, mais dans des versions où pratiquement tout peut être modernisé et transposé de sorte que les légendes sont réduites à une trame d’allusions doublant le récit contemporain et enrichissant son sens d’une manière quasi allégorique. Ainsi Alan et Barbara Lupack nous livrent des chapitres sur la littérature « arthurienne » de quelques grands poètes et romanciers comme Eliot, Fitzgerald, Hemingway, Faulkner et Steinbeck, aussi bien que celle de romanciers moins connus ou très récents. Leurs explorations des allusions arthuriennes rappellent ce que de savants américanistes avaient remarqué depuis longtemps : à savoir que la littérature américaine des XIXe et XXe siècles a un penchant pour l’allégorie et pour « un monde ailleurs ».
Les auteurs accordent aussi une grande importance à la culture populaire. Un dernier chapitre traite de la réception de la tradition arthurienne dans différents médias populaires (jeux, cinéma, dessins animés, récits pour enfants, art mural, etc.). Le chapitre qui m’a le plus frappée, le troisième, « Reaction to Tennyson: Visions of Courageous Achievement », explique le développement au début du XXe siècle des clubs pour adolescents comme « The Knights of King Arthur » et d’une « Littérature arthurienne » d’accompagnement. À la suite des Idylls of the King de Tennyson, la chevalerie est interprétée comme une quête de la perfection morale et non pas comme un statut social d’élite (des guerriers nobles et chèrement armés). Ainsi, la chevalerie est à la portée de tout le monde, même des plus pauvres, pourvu qu’ils essaient de se perfectionner. On pourrait même dire que ce rêve idéaliste sert de complément au rêve américain matérialiste (« rags to riches »).
King Arthur in America nous donne un panorama de la réception (ou de l’instrumentalisation) des légendes arthuriennes et de leur incorporation aux idéologies américaines : il a de quoi fasciner et nourrir bien d’autres recherches. — Laura Kendrick (Université de Versailles).
GREG WALKER. — The Politics of Performance in Early English Renaissance Drama. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xi + 245 pp., £ 35.00, $ 59.95.)
Les Interludes de la période des Tudors occupent dans la production dramatique de la Renaissance anglaise une place à part, distincte à la fois de celle des pièces universitaires savantes et de celle des œuvres destinées aux théâtres publics. C’est ce statut particulier qui justifie l’étude de Greg Walker. Il présente son livre comme le second volet d’un travail commencé en 1991 avec Plays of Persuasion: Drama and Politics at the Court of Henry VIII, et se donne ici pour but d’analyser quelques exemples représentatifs, afin de définir les rapports entre l’Interlude et la politique. Il aborde en conséquence les délicates questions de l’intégration des préoccupations contemporaines dans le drame moral et des rapports entre le texte représenté et le texte publié. Le problème de la publication fait l’objet du premier chapitre, où Walker s’intéresse aux motivations et aux méthodes des éditeurs, ainsi qu’à leur clientèle potentielle, notamment celle des acteurs. Il recherche les chiffres des tirages et les prix, et montre la difficulté éprouvée par un Wynkyn de Worde ou un Pynson à identifier les Interludes comme des œuvres dramatiques et non comme des traités moraux ou satiriques. Il note que la nouveauté des pièces et l’économie des représentations (« four men and a boy ») leur servaient d’arguments publicitaires auprès des comédiens, mais doit reconnaître que les besoins et les répertoires de ces derniers nous restent largement inconnus. En opposition avec la thèse de la subversion contrôlée chère au « néohistoricisme » et au « matérialisme culturel », le deuxième chapitre fait apparaître dans l’Interlude une essentielle ambivalence : on loue les autorités mais on cherche à infléchir leurs actes. Un des moments les plus intéressants de l’analyse de Walker est celui où il montre que l’Interlude résultait de la relation réciproque entre l’auteur et le seigneur, et que la topographie du spectacle (espace rectangulaire, place du fauteuil d’apparat, spectateurs assis et debout) reflétait précisément la structure de la société. Né dans le sérail de l’élite politique, l’Interlude pouvait ainsi, tout en respectant ses codes, explorer ses stratégies et conseiller ses initiatives : un fructueux rapport dialectique s’établissait entre le dramaturge et son protecteur, le premier assumant la fonction critique, le second démontrant sa vertu en se réformant.
Les quatre chapitres suivants examinent les œuvres de John Heywood, Sir David Lindsay, Nicholas Udall, Norton et Sackville. Heywood, apôtre de la réconciliation, plaide pour une certaine tolérance, ses maîtres-mots étant quietness et content. Sa position constante, l’acceptation de la pluralité, lui permet d’admettre divers moyens de parvenir au salut : il réclame donc l’intervention royale pour supprimer les effets néfastes des querelles religieuses. En dépit de ses convictions catholiques et de ses liens personnels avec Thomas More, il prend ses distances avec les initiatives polémiques du chancelier. Ane Satyre of the Thrie Estaites, de Lindsay, révèle, par ses deux versions — 1540 et 1552 — un désir d’adaptation aux circonstances politiques. La première traduit la volonté de Jacques V de réformer l’Église dans un esprit érasmien et semble être due à l’initiative du roi lui-même. L’originalité de ce drame consiste à mettre en scène, face au souverain réel, un « player king » interpellant les ecclésiastiques de l’auditoire. La seconde version correspond à la période suivante, celle d’une minorité royale où l’autorité se fragmente au profit des Trois États, et manifeste une évolution de la conception du pouvoir monarchique et un abandon de l’optimisme affiché douze ans plus tôt. Dramaturge ambigu, Nicholas Udall, lecteur de Luther et de Tyndale dépouillé de ses prébendes par Marie Tudor, n’en continue pas moins à produire des interludes pour la cour, et se montre capable de soutenir des positions radicales sous les apparences du conformisme. Contrairement aux critiques antérieurs, Walker ne voit pas en Respublica une pièce de Noël anodine, mais y découvre les symptômes du malaise social, politique et financier du début des années 1550. Se démarquant de Happé et de Bevington, il ne considère pas que Udall évite les questions religieuses : Respublica au contraire dénonce l’ignorance du clergé et, bien que soucieux de préserver les acquis doctrinaux de la Réforme, Udall réprouve les excès du gouvernement d’Édouard VI et milite pour la restitution des biens de l’Église. Walker fait en outre un sort au personnage de Respublica, incarnation féminine, c’est-à-dire charnelle, de l’État, symbolisant la difficulté de l’« establishment » mâle à s’adapter à la présence sur le trône d’une créature réputée faible et donc réclamant un protecteur. La même question embarrassante du « consort » de la reine sera franchement posée par Gorboduc, dans les toutes premières années du règne d’Élisabeth. La pièce est ici traitée en rapport avec le compte rendu d’un témoin de la première représentation, qui renseigne sur la réception du drame et permet un examen des pantomimes censées promouvoir la candidature de Dudley. Une fois encore, cette représentation (dont le texte est perdu), diffère de l’exemplaire de 1570, celui-ci ne faisant plus aucune référence à la question du mariage, en raison de l’hostilité d’Élisabeth.
Pour l’ensemble des œuvres examinées, Walker s’oppose donc à toute interprétation refusant aux Interludes un contenu politique précis : il n’existe ici, selon lui, aucune séparation entre théâtre et politique, les dramaturges de cour n’étant jamais strictement « aux ordres ». Cette étude intéressante se complète de deux appendices, l’un concernant la censure de la publication, l’autre fournissant une liste des pièces imprimées antérieures à 1580, avec leurs références dans le RSTC, assorties d’hypothèses sur les circonstances et les lieux des représentations. On regrettera l’absence d’une bibliographie alphabétique des critiques modernes en fin de volume, mais on appréciera en revanche les notes très riches offrant de nombreux documents peu connus, propres à éclairer le contexte historique. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).
JUDITH M. KENNEDY and RICHARD F. KENNEDY, eds. — A Midsummer Night’s Dream. Shakespeare: The Critical Tradition. (London & New Brunswick, N.J.: Athlone P, 1999, xxi + 461 pp., £ 95.00.)
This volume is the third so far to appear (after King John and Richard II) in this new series edited by Brian Vickers. The present volume contains eighty-five extracts of historically significant criticism or of essays by major authors or poets: from the great Shakespeare editors, Edmond Malone and George Steevens, to Schlegel, Boswell, Coleridge, Hazlitt, Leigh Hunt, Andrew Lang, et al., up to Max Beerbohm, G. K. Chesterton, Swinburne and Granville Barker. Even “Anonymous,” of 1859, gets a look-in with a short piece on “Celtic elements.” On average, these extracts range from three to six pages of densely but clearly printed prose (45 lines per page) and cover a period beginning in 1775, with an appreciation of Shakespeare’s comedy in terms of “moral convention and human sympathy” by Elizabeth Griffith, and ending with Benedetto Croce’s vision of the play as a “comedy of love” (1920). Six of the eighty-five passages included represent the tail-end of the 18th century, fourteen date from the beginning of the 20th with the vast majority devoted to the criticism of the 19th century. The volume is completed by seventeen pages of useful bibliography on the comedy. Each excerpt is preceded by a presentation of the author of a third to half a page in length. Especially well conceived is the way in which the Table of Contents aligns not only the name of the author and the date of composition but a succinct outline of the precise nature of the piece of criticism, something which essay titles are much less apt at furnishing. This presentation affords an admirably clear overall outline for comparative study, be it in terms of period, personality or perspective. The collection is thus a precious instrument for research in the reception of the text and in the theory of reception, all the more so as the excerpts are interestingly varied. It is to be regretted only that the price of the volume is so high: almost a hundred pounds for a volume of four hundred and fifty pages. It is to be feared that in these circumstances it will inevitably be restricted to acquisition by university libraries, a signal disadvantage compared to the admittedly slimmer, but historically wider-ranging, Macmillan “Casebook” series which it most closely resembles (the accompanying dossier does not indicate that anything but a hardback edition is at present envisaged by Athlone). — Ann Lecercle (Université de Paris X).
MARGARET LLASERA. — Représentations scientifiques et images poétiques en Angleterre au XVIIe siècle. À la Recherche de l’Invisible. (Fontenay Saint-Cloud : CNRS/ENS, 1999, 297 pp.)
En 1981, l’école d’épistémologie de l’Université d’Édimbourg organisa un colloque intitulé « Common Denominators in Art and Science ». Les actes du colloque, publiés par les PU d’Aberdeen en 1984 (traduits en français à l’Université de Saint-Étienne en 1986) étaient dédiés à Franck Malina (1912-1981), fondateur et rédacteur en chef de la revue Leonardo, protagoniste fervent et expérimenté du dialogue entre art et science. Vingt ans après le célèbre débat sur les « deux cultures » (en conflit ?) entre C. P. Snow et F. R. Leavis, c’était reprendre la question traitée, pour ce qui concerne la poésie, par Charles Coffin (1937), Marjorie Nicolson (1950), Kester Svendsen (1956), S. K. Heringer (1960), Albert-Marie Schmidt (1970), Guy Laprévotte (1977). Cette continuité, de loin en loin, rassure. Le livre que voici — il faut se réjouir que deux prestigieux établissements publics français aient eu l’intelligence de mettre en commun leurs moyens pour le rééditer — est le résultat de patientes études approfondies, de rencontres fructueuses, d’une écoute curieuse, attentive et modeste, de maturation et de méditation sur des textes divers et variés pratiqués avec une égale vigilance.
Margaret Llasera présente l’état des connaissances et des constructions conceptuelles des sciences au XVIIe siècle, siècle « d’une explosion scientifique et de la constitution de la science classique » (9), ce qui se traduit, entre 1600 et 1660, dans la poésie anglaise par « une véritable vogue de l’image scientifique » (9). Le livre comporte cinq chapitres, consacrés au magnétisme, à l’optique, à l’astronomie, à la météorologie, à l’alchimie, à la médecine ; Llasera, spécialiste en outre de Bacon, sélectionne, parmi les poètes métaphysiques, Donne, Vaughan, Herbert et Marvell. Mais l’index, irréprochable, permet de refaire le parcours chez Herrick, Milton, Shakespeare qui sont connus intimement. Le chapitre premier comporte une histoire du magnétisme (techniques de navigation ; magie, métaphysique et physique), une étude sur poésie et magnétisme (d’attractio à coïtio, verticitas — saluons la qualité des reproductions pages 39, 41 — anima mundi).
On explore les relations entre l’âme magnétique et l’amour, le magnétisme et la lumière, le mouvement, la science et la poésie : « le magnétisme [qui nous permet de rapprocher Bacon, Bachelard et Sir Thomas Browne], de plus en plus familier aux hommes de science, devenait à son tour outil analogique… » (49) : métaphore de prédilection chez les hommes de science, il ne pouvait manquer de fasciner également les poètes. C’est un exemple. Les autres chapitres sont à l’avenant, entraînant par analyse et empathie le lecteur dans un universel mental autre, mais non étranger, par une érudition gracieuse.
Ce livre ne se contente pas d’instruire, il fait réfléchir : par son étude centrale sur les processus analogiques et métaphoriques (et leur légitimité), par sa prudence méthodologique (10), par son souci permanent du langage, du lexique (16, 57, 75, 83, 145, l91, 235, et passim), par ses interrogations actuelles sur l’imaginaire des savants, sur les glissements d’intérêt de l’esprit du temps (48), le rôle et la poétique des outils, le rapprochement avec des techniques artistiques contemporaines (63), les rapprochements entre poètes d’un même « pays » (l31), ses analyses subtiles (134), ses synthèses ramassées (140, 148), l’évocation, dans la différence, de nos poètes contemporains (216), le repérage de dates significatives (242), la réitération des liens entre une pratique « scientifique » — la médecine (qui en fait est un art, une techne) — et une pratique (et sa théorie) artistique : la musique (258), etc. On comprend que Margaret Llasera ne manque pas le rapprochement entre les interrogations de l’époque baroque et les questions de notre baroque époque telles que soulevées par Jean Bricmont et Alan Sokal (267) sans oublier la (trop ?) vigoureuse contribution de Jacques Bouveresse (1999). Pas plus que les bonheurs d’une fine écriture, nous n’omettrons quelques minimes erreurs : de prénom (Perelman, 13) ; de titres incomplets (Ellrodt, 11) ; de dates de princeps omises (Willey, 1934) ; ou fautes de frappe (procédées pour procédé, 18 note 18 ; fidèle pour fidèles, 75). Mais ces vétilles ne sont rien dans un livre plein de savoir et de subtilité qui, pour avoir sa place au rayon d’histoire des idées, ne tue pas la littérature à coup d’idées, mais donne accès au travail du poète dans la résonance de son temps, et à ce titre fait aussi rêver. — Louis Roux (Université de Saint-Etienne).
FRANCES TEAGUE, ed. — Bathsua Makin, Woman of Learning. (Lewisburg: Bucknell UP, 1998. 196 pp., £30.00.)
Une satisfaction certaine accueille cet ouvrage qui permet à un large public, intéressé par l’histoire des femmes, de redécouvrir Bathsua Makin qui en est une figure importante. An Essay to Revive the Ancient Education of Gentlewomen, in Religion, Manners, Arts, & Tongues, with an Answer to the Objections against This Way of Education, sorte de prospectus publicitaire pour l’école qu’elle fonda en 1673 à Tottenham High Cross a certes déjà fait l’objet d’une réédition en facsimile en 1980 (à présent épuisée) grâce à l’Augustan Reprint Society, avec une excellente introduction signée de Paula L. Barbour. Mais ici, Frances Teague, professeur à l’université de Géorgie, non seulement livre le texte (109-50) mais aussi un apparat critique très riche (151-65), ainsi qu’environ quatre-vingts pages (23-106), divisées en six chapitres consacrés à la vie et à l’œuvre de Makin, interprétées à la lumière de l’histoire des femmes dans l’Angleterre du XVIIe siècle.
Dès l’introduction (9-17), F. Teague se livre à un rappel concernant l’identité de Makin, problème réglé par Jeanie R. Brink (« Bathsua Reginald Makin », Huntington Lihrary Quarterly 54.4 [1991] : 321-22). Longtemps identifiée à tort à Bathsua Pell Makin, sœur du mathématicien et linguiste John Pell, elle était en fait sa belle-sœur, étant la sœur de son épouse, Ithamaria Reginald. Erreur qui s’est perpétuée dans les anthologies d’écrits de femmes publiés dans les années 1970-1980. Fille d’un maître d’école, Henry Reginald, elle reçut une instruction en lettres classiques et modernes à une époque où la plupart des femmes étaient illettrées. Enfant prodige en langues (grec, latin, hébreux, syriaque, français, espagnol, allemand), elle publia à seize ans un recueil d’éloges en vers à la famille Stuart. Après avoir mis sept enfants au monde, elle fut préceptrice, de 1642 à 1650, de la princesse Élisabeth, fille de Charles Ier, à qui elle enseigna l’hébreu, le grec, le latin le français et l’italien. Veuve, elle fonda et tint une école à Tottenham High Cross, à quelques lieues de Londres. Issue de la classe moyenne elle fut l’amie de grandes familles, celle de Sir Simonds D’Ewes et des Raleigh.
Son Essay, plaidoyer en faveur de l’éducation des femmes et aussi des hommes, fournit un catalogue impressionnant d’érudites et propose des réformes éducatives. Une double influence s’est exercée sur elle. S’il n’y a nulle preuve que Makin connaissait Milton qui adresse, en 1673, une nouvelle version de son Tractate of Education (publié anonymement en 1644) à Samuel Hartlib (lequel fit connaître en Grande-Bretagne le réformateur Coménius qui affirme l’égalité intellectuelle entre les sexes et la nécessité d’écoles publiques et nationales pour les garçons et les filles), ami proche de John Pell, beau-frère de Makin, on sait, en revanche, que tous deux étaient en relation avec le cercle des réformateurs de l’enseignement, qui incluait Hartlib, Pell, Robert Boyle, John Hall et Theodore Haak. En outre, elle admirait et correspondait, en grec, avec Anna Maria van Schurman (1607-1678) — elle-même influencée par Marie de Gournay et par Coménius —, auteur d’un traité en latin sur l’éducation (publié en 1641 à Paris puis à Leyde) traduit en anglais sous le titre The Learned Maid; or, Whether a Maid May Be a Scholar (1659). Schurman, savante en théologie et en philosophie, qui connaissait l’arithmétique, la géographie, l’astronomie, la musique, l’hébreu, le syriaque, l’arabe, le chaldéen, l’éthiopien, le grec, le latin, ainsi que plusieurs langues modernes, prône une véritable éducation libérale pour les femmes ; elle défend le droit des femmes à une éducation qui, en conformité avec la raison, leur permettrait d’occuper leurs longues heures de loisirs, de se fortifier l’esprit contre les hérésies, de raffiner leurs manières et, en fin de compte et surtout, de mieux vénérer Dieu, trait qui différencie cette calviniste convaincue et pieuse célibataire de sa consœur Makin dont l’esprit est peu religieux. Makin représente un idéal bourgeois et puritain : la femme est la partenaire de l’homme ; l’éducation la rendra meilleure épouse et meilleure éducatrice de ses enfants.
Makin ne présente pas son traité en son nom mais éprouve le besoin de recourir à une persona masculine pour imposer une autorité désintéressée à ses propos. Dans la Dédicace adressée à Lady Mary, fille du duc d’York, cette persona s’attache à montrer les bienfaits de l’éducation féminine réservée sinon à la noblesse, du moins à une élite. Sa revendication, elle le souligne par conviction plus que par tactique rhétorique, s’inscrit dans les limites de la société patriarcale si elle demande une instruction privée, elle ne réclame pas de charge publique pour les femmes. Néanmoins, elle propose une nouvelle approche de l’apprentissage des langues en supprimant la longue acquisition des règles grammaticales subissant peut-être l’influence des théories pédagogiques de Milton. Outre la musique, la peinture et la poésie, ce qui deviendra la leçon de choses est inclus dans le programme de son école. À côté d’activités domestiques, les fillettes de huit ou neuf ans qui liraient bien pourraient aussi apprendre le latin et le français. Celles qui y resteraient assez longtemps pourraient acquérir quelques notions d’astronomie, de géographie, d’histoire et de mathématique. De plus l’étude de langues étrangères pourrait être remplacée par celle de la « philosophie expérimentale ». Enfin sont intégrés les éléments habituels (musique, danse, chant…). Très en avance sur son temps par son contenu, ce programme n’en reste pas moins très traditionnel par son dessein : enseigner des principes religieux, mais cette formation n’a pas besoin de se borner à des sujets religieux. Ce très utile ouvrage se clôt sur des notes très riches et toujours appropriées, sur un glossaire biographique des noms cités dans l’ouvrage (de « Aaron » à « Zeuxas ») et sur une bibliographie divisée en sources primaires et secondaires suivie d’un index nominum où se glissent de (trop) rares entrées thématiques (familial duties, literacy rates, medicines, tutoring…). — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
ANTHONY FLETCHER. — Gender, Sex and Subordination in England 1500-1800. (1995; New Haven: Yale UP, 1999, xii + 442 pp., 40 ill.)
Si maintes études ont été consacrées à la différenciation sexuelle dans l’Angleterre du début de la période moderne, cet ouvrage fut le premier à tenter un panorama général de l’histoire de l’identité sexuelle : publié en 1995, il fait l’objet, cette année, d’une réédition en paperback, preuve de la vitalité de ses analyses. Anthony Fletcher conçoit son livre comme « a first map of a new historical country » (x) et s’intéresse à un aspect du paysage social longtemps et totalement passé sous silence, à savoir l’évolution des attitudes face au sens du terme gender (identité sexuelle, différenciation sexuelle) pendant trois siècles, de 1500 à 1800 ; son propos ultime est d’examiner comment le patriarcat s’est adapté pour renforcer ses propres fondements. Une approche interdisciplinaire intéressante informe ce volume dont les vingt chapitres sont distribués en trois parties.
Afin d’aborder ce thème historique, l’auteur emprunte des outils à d’autres domaines : physique, psychologie et sociologie. The Quantum Self (1990) de Danah Zohar, qui explore la nature et la conscience humaines à partir de la nouvelle physique, et The Quantum Society de D. Zohar et d’I. Marshall (1993) lui ont permis d’estimer, dit-il, l’importance pour les historiens de comprendre que la philosophie cartésienne et la physique newtonienne ont contribué ensemble à créer notre vision du monde et, en particulier, notre conception des relations entre le corps et l’esprit ; spécialiste de la problématique de l’identité sexuelle avant et pendant le XVIIe siècle, Fletcher, en effet, garde en mémoire que le triomphe de cette vision du monde et le conditionnement culturel qui en est le corollaire ne s’imposaient pas d’emblée. Quant aux ouvrages relevant de la psychologie et de la sociologie, ils étudient aussi bien l’esprit masculin, les attitudes masculines vis-à-vis de l’intimité et de leur imagination érotique (The Way Men Think [1991] de Liam Hudson et de Bernardine Jacot) que la féminité (The Transformation of Intimacy: Sexuality, Love and Eroticism in Modern Societies [1992] d’Anthony Giddens) et une réinterprétation féministe de la théorie politique moderne (The Sexual Contract [1988] de Carole Pateman). Enfin l’auteur est influencé par Still Harping on Daughter: Women and Drama in the Age of Shakespeare (1983) de Lisa Jardine qui, elle aussi, franchit la frontière entre littérature et anthropologie sociale.
Au début de la période considérée, l’identité sexuelle n’est pas ancrée dans une compréhension du corps ; à la fin, elle le devient. Dans l’Angleterre des Tudor, la différenciation sexuelle était encore un principe cosmologique façonnant le sexe, plus que l’inverse. La femme était tenue pour une créature distincte de l’homme et inférieure, caractérisée par sa chaleur moindre — laquelle générait la force intellectuelle, corporelle ou morale, qui se trouvait elle-même au cœur de l’identité sexuelle. Le tempérament sexuel d’un individu, en fait gender, relevait de l’équilibre dans le corps entre le chaud et le froid, entre le sec et l’humide. Ce système, tout comme la différence génitale externe, n’avait rien à voir avec l’orientation sexuelle des hommes et des femmes, si ce n’est dans la mesure où elle reflétait et symbolisait la place de quelqu’un dans le continuum entre force et faiblesse humaines. En d’autres termes, le sexe était encore « a sociological and not an ontological category » (xvii). Quand les hommes virent dans les femmes des êtres différents d’eux, une évolution de la nature du patriarcat (fondé jusqu’alors sur la direction de Dieu et sur l’infériorité physique féminine), née d’une nouvelle lecture de l’identité sexuelle, devint possible. Les sources qui informent l’histoire de la différenciation sexuelle sont variées (ouvrages didactiques et prescriptifs, tels les livres de conduite et de conseils, tracts médicaux, ballades, théâtre, satire…) mais non toujours satisfaisantes, puisqu’elle se manifeste au niveau mental, dans les comportements intimes, dans le non-dit et souvent dans les conventions (tacites, donc dépourvues de traces) de la vie publique et privée. L’ouvrage s’appuie surtout sur des pièces de théâtre (souvent issues d’une écriture en collaboration et s’adaptant parfois, sous la pression du public, au fil des représentations) et sur des ballades, source trop longtemps négligée bien qu’elle apparaisse comme une mine de matériaux pour l’histoire des mentalités. Cette littérature didactique, rédigée par des hommes pour instruire des femmes, témoigne de la volonté masculine d’imposer aux femmes et un ordre sexuel et leur place dans cet ordre, montre ce que les femmes entendaient, voyaient, lisaient ou apprenaient, mais reste muet sur ce qu’elles pensaient.
Deux parties de cet ouvrage s’attachent à la vision idéologique que les hommes avaient des femmes. « Before the Gendered Body » expose la conception masculine du corps féminin, de la sexualité féminine, de la procréation et de la grossesse. La deuxième partie, « The Working of Patriarchy », s’attache à démontrer la genèse de l’identité sexuelle et la mise en œuvre du système patriarcal aux XVIe et XVIIe siècles, sur la base de codes de l’honneur masculin et féminin distincts, avant d’examiner le fonctionnement du patriarcat à partir de journaux intimes, d’autobiographies, de correspondances, d’archives de tribunaux et autres sources relatives à la vie réelle ; Fletcher fait sienne la conclusion d’Amy Erickson : « the ideological view of women readily available in didactic literature instructing them how to behave [was not] by any stretch of the imagination a reflection of real life » (Women and Property in Early Modern England, 1993 : 236). La dernière partie, intitulée « Towards Modern Gender », met en évidence qu’entre 1600 et 1800 s’est concrétisée une construction idéologique de l’identité sexuelle, en rupture avec le didactisme des années antérieures mais érigée sur ses fondations solidement enracinées dans les concepts de virilité et d’« être plus faible » (« weaker vessel ») afin de créer la masculinité et la féminité dans leur acception « moderne » ; la fin de l’ouvrage, avant le dernier chapitre qui fait office de conclusion, explore la forme de cette idéologie dans le contexte des systèmes éducatifs de l’époque. Cette construction prescriptive de la féminité exclut aussi les voix des femmes ; au XVIIIe siècle, elles seront plus en évidence et l’identité sexuelle sera ouvertement mise en question. Une bibliographie très riche et un index nominum, et discrètement rerum, bien construit complètent cet ouvrage qui méritait largement d’être republié dans une édition plus accessible. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
STEVEN N. ZWICKER, ed. — The Cambridge Companion to English Literature, 1650-1740. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xxiii + 334 pp., Pb £ 13.95, Hb £ 37.50.)
Voici un très solide et fiable panorama de la littérature de la deuxième partie du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle, dû à quatorze spécialistes avertis des travaux les plus récents dans leur domaine, dont plus de la moitié enseignent dans des universités aux États-Unis. Après des renseignements factuels (une chronologie et une liste des personnes citées, surtout des écrivains, rangés suivant leur date de naissance) l’ouvrage se divise en deux parties constituées l’une et l’autre de sept chapitres. La première (« Contexts and modes ») comporte des études transversales, thématiques et synthétiques, alors que chacun des chapitres de la deuxième partie traite un auteur majeur, ou parfois deux. Même si ces derniers ont déjà été abordés dans la première partie sous des angles spécifiques, les redites sont d’ordinaire évitées. Certes, Milton et Marvell d’une part, Swift, Defoe et, dans une moindre mesure, Pope, de l’autre, qui se situent un peu aux marges de la période étudiée, font l’objet de développements plus succincts. L’ensemble forme néanmoins une présentation qui aurait été judicieuse et équilibrée si Bunyan n’était complètement absent et si l’étude sur Mary Astell (associée à Locke dans le titre plus que dans les développements) n’avait pas été indûment étoffée. Cette femme de lettres prolifique, de nos jours à la mode, occupe le plus long chapitre de l’ouvrage. C’est aussi le moins satisfaisant et celui où apparaît avec le plus de netteté une certaine maladresse de l’économie générale. En effet, les notes et la bibliographie y tiennent plus de douze pages imprimées serré ; or, comme dans les autres chapitres, mais de façon plus pesante, les informations bibliographiques précises, légitimement indiquées dans la liste des lectures complémentaires, sont très souvent reprises in extenso dans les notes inutilement alourdies. L’élégance aurait gagné à moins de répétitions sans que la rigueur scientifique en pâtisse. La place manque pour rendre justice à la richesse de l’ensemble. Dans le premier chapitre, « England 1649-1750: differences contained », John Spurr fait une excellente présentation historique, claire et nuancée à la fois, de la période et des tensions qui la sillonnent ; il balise fort bien l’évolution des mentalités, de la société et des institutions politiques. Dans « Satire, libel, lampoon, slander », Michael Seidel se montre un guide sûr pour nous faire parcourir le spectre de la satire, laquelle reste toujours fondamentalement personnelle, même si la part de l’insulte, de l’esprit et de l’imagination varie. Avec « Gender, literature, and gendering literature in the Restoration », Margaret Doody écrit des pages convaincantes dans la perspective des études féministes, attirant l’attention sur les affrontements, la confusion et les paradoxes de la Restauration où les marchands s’approprient le rôle patriarcal mais prospèrent grâce au commerce du luxe féminin. Ce point de vue féministe sera en partie repris dans plusieurs autres chapitres, notamment par Donna Landry dans « Alexander Pope, Lady Mary Wortley Montague, and the Literature of social comment ». Deux chapitres très éclairants sont dévolus au théâtre, à ses conditions matérielles, à ses formes et à son évolution, James Winn soulignant en particulier la faveur dont jouissent les spectacles où chant et musique interviennent. Dans « Lyric forms », Joshua Scodel passe en revue d’une plume alerte quelque trente poètes et poétesses, alors que l’étude de Paul Hammond, « Classical texts: translations and transformations », se recommande par la précision d’analyses textuelles tirées d’œuvres de Marvell, de Pope et surtout de Dryden ; chacune des traductions réinterprète l’original pour décrire le présent par opposition à un passé mythique. La présentation des auteurs marquants retenus dans les sept derniers chapitres est en général bien menée. Cedric Brown inscrit les pages qu’il consacre aux écrits de Milton et de Marvell dans une perspective résolument factuelle et historique. Steven Zwicker propose une analyse très enlevée de l’œuvre de Dryden et, comme il est désormais de mise, met en valeur les traductions publiées à la fin de sa carrière (et du siècle). En jouant sur les diverses acceptions du terme cipher, y compris sa dimension sexuelle féminine, Margaret Ferguson souligne dans « The authorial ciphers of Aphra Behn » les effets d’énigme produits par une œuvre complexe. Ros Ballaster traite de Rochester dont il dégage la dialectique pessimiste, les multiples retournements et paradoxes, mais aussi l’intuition que la souffrance peut être connaissance et peut ainsi permettre d’accéder à la vérité. John Mullan compare clairement les formes narratives auxquelles ont recours Swift et Defoe. Le long chapitre que Patricia Springbord consacre à Mary Astell, présentée plusieurs fois à travers la critique que cette dernière fait de Locke, reste, lui, un peu pédestre et redondant. Edward Hyde, comte de Clarendon, y est désigné par deux fois en quelques lignes comme « her intellectual mentor », mais, bien que la date de sa mort (1674) soit rappelée deux pages plus tôt, il est confondu avec son fils Henry lorsqu’est évoqué son refus de jurer fidélité au nouveau roi Guillaume III (et la même confusion se répercute dans l’index à l’article Edward Hyde). Par ailleurs, quand un verset du Nouveau Testament commenté par Mary Astell est cité à la note 33, ce n’est pas dans la version de 1611 qui s’impose, mais dans celle publiée en 1986 par les « Gideons International ». Eu égard à l’ampleur de l’ouvrage, les erreurs matérielles restent cependant rarissimes. Le principe de non-résistance des tories devient bien « non-residence » : la citation extraite du portrait de Zimri est à revoir et pas seulement pour l’omission de « all » qui rend boiteux le vers 546 d’Absalom and Achitophel ; et un titre de Malebranche se voit amputé de ses « é » (298). Mais l’ensemble reste d’une très grande qualité et l’achat de l’ouvrage mérite d’être recommandé pour toutes les bibliothèques. — Albert Poyet (Université de Toulouse II).
ÉLISABETH DÉTIS. — Daniel Defoe démasqué : lecture de l’œuvre romanesque. (Paris : L’Harmattan, 1999, 239 pp.)
Si Daniel Defoe fut protéiforme et prolifique, au point que les contours de son œuvre demeurent encore un peu flous, ses personnages-narrateurs sont également multiples et complexes. L’ouvrage d’Élisabeth Détis s’attache à les démasquer derrière leurs multiples figures et à cerner un auteur qui défie souvent l’analyse. La texture thématique de l’œuvre romanesque, qui se traduit de manière privilégiée par les métonymies du déguisement et du dévoilement, est étudiée en quatre grands chapitres (« Vice et pauvreté », « Innocence ou sauvagerie », « Dissimulation et dévoilement », « Vie et récit »). Lu « tour à tour et tout ensemble comme un avocat du commerce, de la classe moyenne et de sa morale mercantile et comme un défenseur des valeurs protestantes pures et dures », ce qui a pu sembler contradictoire à une tradition critique qui s’est plu à souligner le décalage entre les sujets choisis (la vie d’aventuriers plus ou moins recommandables) et le propos proclamé, Daniel Defoe a cherché en même temps à voiler et à dévoiler. De même, de Robinson Crusoë au Cavalier et au pirate-commerçant Singleton, de Jack à Roxana et à Moll Flanders, ses personnages se dérobent au moment même où ils se livrent, se travestissent au moment où ils se confient. L’ouvrage examine en détail ce double mécanisme central chez Defoe et en dégage les tropes principaux. À cette fin il mobilise à la fois les ressources de l’érudition d’une spécialiste du XVIIIe siècle et les outils critiques que procure la narratologie, utilisés ici avec pertinence et doigté. Version allégée d’une thèse de doctorat, l’ouvrage pâtit un peu des contraintes éditoriales qui lui ont été imposées. Si l’absence d’index et une bibliographie succincte (qui ne reprend pas nombre des titres mentionnés en note et n’indique pas les éditions des textes de Defoe consultées) font parfois regretter au lecteur de ne pas disposer de la thèse dans son intégralité, les analyses proposées sont d’un grand intérêt. Écrit dans une langue élégante et précise, l’ouvrage sera lu avec profit par tous ceux et toutes celles qu’intéresse la figure d’un écrivain dont les autobiographies fictives marquent un tournant décisif dans l’émergence du roman anglais. — Jean Viviès (Université de Provence).
PETER J. DIAMOND. — Common Sense and Improvement: Thomas Reid as Social Theorist. Scottish Studies International. (Frankfurt am Main : Peter Lang, 1998, 397 pp.)
Le livre de Peter J. Diamond est une nouveauté dans tous les sens du terme car il remplit une lacune dans la critique de l’œuvre du philosophe du sens commun Thomas Reid en proposant une étude de sa philosophie morale, sociale et politique. Reid est surtout connu pour sa défense des certitudes du sens commun qu’il oppose au scepticisme de Hume en épistémologie. Cette tentative se caractérise par un effort pour redonner à la philosophie ses lettres de noblesse et son pouvoir en réfutant le sensualisme représentatif issu de la pensée de Locke. Peter J. Diamond s’attaque à l’autre aspect trop souvent occulté de la pensée du chef de file de l’École écossaise du sens commun. Ses analyses extrêmement précises et documentées offrent l’avantage de couvrir un grand nombre de sources primaires non encore publiées, susceptibles d’élargir la vision étroite de Reid comme critique de Hume et comme figure d’une certaine réaction néo-classique. Cette étude se signale aussi par un souci constant de mise en contexte qui en fait un excellent panorama des idées et des particularismes intellectuels de l’Écosse du XVIIIe siècle et même de la période antérieure. L’argument central de Peter J. Diamond consiste à montrer le caractère essentiellement rhétorique de l’appel au sens commun dans le domaine de la morale, lequel met le langage et la communauté au service du progrès éthique et politique. Cet aspect rhétorique s’oppose par ailleurs à l’accent mis par Reid sur la jurisprudence qui caractérise son effort de définition et de taxinomie des principes du sens commun. Cette opposition entre caractère dynamique du progrès moral néo-stoïcien et statisme d’une axiologie fondationnelle est judicieusement mise en lumière et permet de montrer comment la similitude des vues l’emporte souvent sur l’opposition à Hume dès lors que l’on sort de la problématique de l’épistémologie.
Une entreprise de cette envergure ne va pas sans son revers : l’analyse tendant vers l’exhaustivité dans la contextualisation n’évite pas toujours la paraphrase qui accompagne souvent la présentation et l’utilisation de textes rares. L’appareil critique est souvent envahissant et montre combien cet ouvrage est le fruit de la thèse qui l’a suscité. Cette remarquable analyse dans laquelle l’intelligence rivalise avec l’érudition souffre cependant de la surabondance des références qui tend à brouiller le propos. Ainsi l’étude ne se referme-t-elle pas véritablement et une conclusion trop développée, qui ne permet pas véritablement de faire un point synthétique sur les problèmes soulevés, laissera le lecteur non spécialiste étourdi par la richesse des connaissances mises en œuvre et quelque peu désemparé. Cette frustration est sans doute à rapprocher du caractère très général du titre qui ne rend pas vraiment justice à la spécificité de cette étude très intéressante et novatrice. — Patrick Chézaud (Université de Grenoble III).
LEITH DAVIS. — Acts of Union, Scotland and the Literary Negotiation of the British Nation, 1707-1830. (Standford, Ca.: Standford UP, 1998, 219 pp., $ 39.50.)
Voici un ouvrage particulièrement original qui apporte un éclairage nouveau à un moment crucial de l’histoire de l’Écosse où ce pays vient de se doter d’institutions nouvelles avec l’installation de son premier parlement depuis 1707. L’étude présentée par Leith Davis repose sur l’idée d’une absence d’homogénéité dans la notion d’identité britannique qu’illustre bien l’appellation même de Royaume Uni et qui se traduit par des ambiguïtés concernant cette question dans des textes de D. Defoe, Lord Belhaven, H. Fielding, T. Smollett, J. Macpherson, W. Wordsworth, R. Burns, Th. Percy et W. Scott. L’analyse de textes littéraires couvrant la période de 1707 à 1830 a donc pour point de départ la signature de l’Acte d’Union dans laquelle Defoe joua un rôle significatif et s’achève avec W. Scott dont les Waverley Novels prennent acte de l’intégration de l’Écosse dans l’ensemble britannique, considérée comme gage de modernité, mais sans reniement d’un passé singulier censé maintenir son identité originelle. Leith Davis a recours à la méthode du dialogisme qui met en regard des forces unifiantes d’un côté et diversifiantes de l’autre et qu’il relève chez les écrivains qu’il analyse. L’auteur prend également en compte des théories récentes sur le post-colonialisme (Benedict Anderson, Partha Chatterjee et Homi Bhabha) avec une pertinence qui n’apparaît pas vraiment évidente en raison de leur anachronisme par rapport au sujet traité, dans une tentative de définition de l’identité nationale britannique. Leith Davis reconnaît la validité des opinions avancées sur l’Écosse par G. Gregory Smith, D. Daiches et Kenneth Simpson qui posent le problème écossais par rapport à des discordances internes et externes et à une situation singulière de nation sans structures étatiques propres. Plus proche du propos de l’auteur, Robert Crawford a récemment déplacé le problème sur le plan littéraire en jetant un éclairage dialectique entre la marge et le centre. Leith Davis entend pour sa part se situer dans une perspective où se développe une aire culturelle dynamique, distincte de celle du politique. Il fait apparaître les textes littéraires qu’il étudie comme autant d’étapes d’une négociation continue et dialogique qui a fondé au fil du temps la nation de la Grande-Bretagne et qu’il définit comme un « État sans nation », par opposition à l’Écosse qui est souvent présentée comme une « nation sans État ». De l’opposition, en 1707, entre Defoe, partisan de l’union, et Lord Belhaven qui la combat, à celle, en 1830, entre Reliques of Ancient English Poetry de Percy et Minstrelsy of the Scottish Border de W. Scott, on retrouve constamment la dialectique identitaire confrontée à l’hétérogène, sans qu’il y ait pour autant opposition irréductible, que ce soit chez Fielding, Smollett, Macpherson, Johnson ou Burns. Si séduisante et rigoureuse que soit l’argumentation de Leith Davis, il n’est pas acquis qu’elle recueille l’approbation de ceux qui croient à une identité politique culturelle et politique distincte de l’Écosse lorsqu’il conclut que cette même différence écossaise devait constituer paradoxalement un modèle d’assimilation pour les autres nations de l’Empire britannique. L’auteur admet avec une grande honnêteté intellectuelle qu’il a opéré une sélection pertinente des textes, ce qui peut laisser supposer qu’il a écarté, plus ou moins consciemment, ceux qui n’entraient pas dans sa ligne de pensée. De la même manière, en se rangeant sous la bannière du nouvel historicisme, il ne traite pas, comme il l’admet volontiers, des textes contradictoires qu’étudie Raymond Williams dans Marxism and Literature, sans doute parce que, effectivement, ils interdisent le dialogue. En fin de compte, Leith Davis vient conforter la thèse plutôt conservatrice d’une nation britannique diverse, mais unie, parce que ses composantes lui ont insufflé un dynamisme continu au XVIIIe siècle et au-delà. On peut donc être fondé à ne pas partager le point de vue de l’auteur, surtout si l’on songe à ses prolongements aujourd’hui. Il n’en demeure pas moins que Acts of Union est un ouvrage stimulant, fort bien documenté, et rigoureux dans sa méthode d’analyse. L’argumentation est conduite avec intelligence et clarté et, que l’on en approuve ou pas les conclusions, la note discordante qu’il introduit a au moins le mérite de déranger un certain confort intellectuel dans lequel on risque toujours de s’installer. — Pierre Morère (Université de Grenoble III).
WILLIAM BLAKE. — Écrits prophétiques des dernières années suivis de lettres, traduits et préfacés par Pierre Leyris. (Paris : Corti, 2000, 192 pp., FF. 140,00.)
On ne déplorera jamais assez qu’après la traduction des Quatre Zoas procurée par le regretté Jacques Blondel, Aubier-Flammarion ait interrompu la publication en bilingue de l’œuvre de Blake courageusement lancée par Pierre Leyris en 1974. Ce dernier a bien donné l’an passé chez Corti, et dans la même prestigieuse collection que la présente étude, sa version du Milton. Mais faisait toujours défaut la grande traduction tant attendue de Jerusalem, le plus méconnu peut-être des grands textes du romantisme anglais. P. Leyris comble pour une part ce manque en offrant dans le présent volume dix-sept planches superbement traduites de ce texte terminal. On y trouve par ailleurs un poème dramatique, « Le fantôme d’Abel », des aphorismes gravés autour d’un « Laocoôn », des marginalia à Berkeley et au Dr Thornton, l’ébauche qui a pour titre The Everlasting Gospel joliment rendu par L’Évangile à jamais et enfin des lettres. Mais dans cet ensemble formellement hétéroclite se fait jour une constante unité de propos. « Véhémentes bouffées d’intellect visionnaire », ces poèmes apparemment autonomes procèdent d’une même inspiration prophétique. On sait que Blake invoque la prophétie de Jonas sur Ninive qui n’advint pas pour rappeler qu’une véritable prophétie ne prédit pas l’avenir. La vision prophétique blakienne propose une vision de l’univers non tel qu’il sera, encore moins tel qu’il est, mais tel qu’il apparaît, toutes choses étant alors transfigurées, à une conscience à son plus haut degré d’intensité. Ces textes ultimes sont transcrits par Pierre Leyris avec bonheur. Comme en une lutte avec l’ange, il s’est mesuré aux planches de Jerusalem dont les rigoureuses abstractions se muent sous sa plume en création lyrique. Traduit en appendice, le témoignage de Samuel Palmer qui décrit Blake alité travaillant à ses illustrations de Dante restitue bien la grandeur des derniers mois du visionnaire : « Nous le trouvâmes là, point inactif malgré ses soixante-sept ans, mais travaillant ferme dans un lit couvert de livres, assis sur son séant, comme un ancien patriarche ou un Michel-Ange mourant ». L’ouvrage est complété par un dossier iconographique de vingt-quatre planches où éclate la vigueur du trait du graveur. — François Piquet (Université de Lyon III).
JACQUELINE M. LABBE. — Romantic Visualities: Landscape, Gender and Romanticism. (London: Macmillan, 1998, xxii + 222 pp., £ 40,00.)
Le contenu de cet ouvrage est légèrement en porte-à-faux par rapport à son titre, puisqu’il n’y est pas uniquement question de la période romantique, le dernier chapitre étant même presque exclusivement consacré à Mary Delany, qui mourut en 1788 ; Jacqueline Labbe ne s’en tient pas non plus exactement au programme annoncé dans l’introduction : « This book explores the resonances of the prospect view and its concomitants: disinterestedness, reason, and the ability to abstract, and situates this point of view as distinctly gendered, as, in fact, one of the defining characteristics of masculinity » (ix). Le « prospect » — que l’auteur oppose à « landscape », moins ouvert, moins dégagé — est absent du chapitre 3, consacré au jardin fleuri et au berceau de verdure (« bower »), et il n’a qu’une fonction métaphorique au chapitre 5. J. Labbe se propose de défendre et d’illustrer l’idée suivante : tandis que le paysage dégagé, et souvent surplombant, est associé au masculin, à la raison, et aux idées générales, les paysages plus limités ou naturellement clos, ou encore les jardins fleuris connotent métaphoriquement la féminité, et sont aussi des espaces « naturellement » destinés aux évolutions des femmes, puisqu’ils circonscrivent leurs mouvements. Peut-être commentaires et démonstrations sont-ils un peu bridés par ce postulat, et ils n’échappent pas toujours à la surinterprétation, surtout lorsque J. Labbe veut montrer que certaines femmes ont su, en un renversement dialectique, faire une force des restrictions qui leur étaient imposées par la société patriarcale ; elle dit, à propos de Mary Delany qui, dans ses dessins et ses broderies, représentait des objets et des paysages naturels : « the drawing-room as the setting for all this, by providing a central display area, becomes a kind of gallery or exhibition room rivalling Somerset House for the varieties of genres displayed » (173).
La peinture et divers arts d’agrément qui lui sont apparentés fournissent matière à démonstration, mais ce sont surtout des textes que l’auteur analyse : poèmes des grands romantiques, textes théoriques sur la peinture (Reynolds) et le sublime (Burke et Baillie, dans la lecture qu’en proposent les critiques contemporains Thomas Weiskel et James Twitchell), mais aussi le Guide to the Lakes de Wordsworth et un ouvrage de géographie destiné à la jeunesse. On est un peu surpris de ne pas trouver là de textes poétiques écrits par des femmes, la révision du canon romantique ayant permis d’en redécouvrir un nombre non négligeable. L’analyse du Guide to the Lakes au chapitre 4 est particulièrement convaincante, l’auteur montrant que Wordsworth considère toujours les détails spécifiques comme peu importants par rapport à l’impression d’ensemble créée par un paysage ; et que Wordsworth vise à la maîtrise du paysage par le regard et l’écriture, voulant imposer une « lecture » du paysage au voyageur à venir. En contrepoint au Guide, J. Labbe analyse le Family Tour Through the British Empire (1804) de Priscilla Wakefield, ouvrage pédagogique où l’on voit une famille de personnages fictifs découvrant la Grande-Bretagne : souvent les personnages féminins ne vont pas sur les sommets, ou les voient mal, et doivent s’en remettre au récit des membres masculins du groupe qui, eux, accèdent aux éminences. Le chapitre 2, « Masculinity, the Sublime, the Picturesque: the Allure of Theory », montre par des exemples précis la fluidité des notions de beau, de sublime et de pittoresque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Jacqueline Labbe conclut que « [t]he prospect view maintained its status as a symbol of political and cultural power long after the actual power it once represented had evaporated … » (185). — Isabelle Bour (Université de Tours).
MARY WALDRON. — Jane Austen and the Fiction of her Time. (Cambridge: Cambridge UP, 1999, 194 pp., £ 30.00.)
Mary Waldron se livre en premier lieu à un examen de la critique austenienne qui tient dans les quelques pages de son introduction et sert principalement à orienter sa propre étude. Celle-ci s’effectuera dans une direction jugée différente : elle ne débattra pas de l’appartenance idéologique de Jane Austen pour éviter les querelles byzantines ; elle s’attachera aux réactions de la romancière devant la littérature de son époque et de celle qui l’a immédiatement précédée. Or l’entreprise annoncée n’est pas nouvelle (on songe aussitôt au livre de Bradbrook, Jane Austen and her Predecessors, 1966). Ses difficultés sont évidentes. Il est tentant d’alléguer des influences et de tenir pour certaines des lectures sans que les exemples cités soient véritablement probants. Mary Waldron ne réussit pas toujours à ne pas tomber dans ces pièges. Ainsi elle s’affirme certaine que Jane Austen connaissait le manuel de bonne conduite du docteur Gregory. C’est effectivement probable ; il manque une preuve décisive. De même, les références à Byron et à Chesterfield n’emportent pas la conviction. C’est finalement dans un autre domaine (dont le titre de l’ouvrage ne permet pas d’augurer) que Mary Waldron intéresse le plus, quand elle met en cause des opinions largement répandues sur les romans austeniens et leurs personnages. Elle retient l’attention lorsqu’elle souligne que les méchants de Sense and Sensibility échappent au châtiment que l’on attendrait, lorsqu’elle démontre que Fanny Price est loin de représenter l’archétype de la jeune fille moralement parfaite, quand elle conteste l’idée d’un changement profond promis par les premières pages de Sanditon. Même si là encore le lecteur n’est pas nécessairement convaincu, il hésite moins à suivre l’argumentation qui lui est proposée. C’est donc un livre intéressant, agréablement polémique, qui nous est offert. Il évite avec bonheur les lieux communs d’un parti pris féministe fréquemment rencontré à l’heure actuelle. Peut-être souffre-t-il surtout en définitive de ne pas être l’aboutissement d’une recherche plus méthodique qui aurait entraîné des conclusions moins parcellaires. — Pierre GOUBERT (Université de Rouen).
NICOLA DIANE THOMPSON, ed. — Victorian Women Writers and the Woman Question. (Cambridge: Cambridge UP, 1999, xii + 259 pp., £ 37.50, $ 59.95.)
Le succès retentissant que connurent en leur temps maintes romancières victoriennes n’a d’égal que l’oubli dans lequel elles sont tombées depuis. Les critiques contemporains leur refusèrent la canonisation, comme dit N. D. Thompson, parce que leurs romans se limitaient à refléter la vie affective et la condition des femmes. Ils les comparaient aux œuvres de George Eliot et concluaient qu’ils n’étaient effectivement rien que « Silly Novels by Lady Novelists ». Parmi ces romans, certains furent exhumés dans les récentes décennies par les féministes, mais furent jugés de façon aussi partiale et inversement aussi sexiste, prisés seulement si leurs propos étaient suffisamment féministes, militants ou subversifs. N. D. Thompson soutient que ces romancières devraient être réévaluées, et que nombre d’entre elles mériteraient d’entrer dans les programmes universitaires de littérature, et de revenir sur les rayons des libraires. Elle se réjouit que la recherche récente ait été d’esprit moins partisan et plus ouvert, et elle recueille ici les articles de chercheurs britanniques, canadiens et en majorité américains qui montrent comment ces romans prennent position, plus ou moins ouvertement, par rapport aux grands débats de la seconde moitié du XIXe siècle. Valerie Sanders porte son étude sur le mariage chez Charlotte Yonge, Margaret Oliphant, Eliza Linton ; Anne Humphreys sur le divorce chez Charlotte Bury ; Alison Chapman sur les fantasmes de matriarcat chez Sarah Lewis, Maria Molesworth, Julia Ewing, Jean Ingelow, et d’autres ; Alexis Easley sur les complexités du féminisme chez Harriet Martineau ; Monica Cohen sur la satire sociale et politique chez Margaret Oliphant ; June Sturrock sur le métier de romancière chez Charlotte Yonge ; Lyn Pykett sur l’artiste, la femme émancipée, « the New Woman », chez Ella Dixon, Sarah Grand, Mary Cholmondeley, Mona Caird et encore d’autres ; Dennis Denisoff sur le métier d’artiste peintre chez Emily Osborn, Geraldine Jewsbury, Mary Braddon, Dinah Mulock ; Pamela Gilbert sur la New Woman chez Ouida ; Ann Ardis sur les activistes « fin-de-siècle » et les limites de ce qui en a été dit ; Beth Sutton-Ramspeck sur les conflits entre les différentes formes de féminisme chez Mary Ward ; Amelia Rutledge sur E. Nesbit ; Annette Federico sur Marie Corelli. Ces études pénétrantes témoignent que la fiction peut éclairer de façon subtile et significative les aspects les plus complexes de la condition féminine et toutes les perspectives contradictoires sur les progrès de l’émancipation. Elles ne prouvent pas l’éminence des qualités esthétiques et littéraires des romans concernés, mais confirment leur valeur en tant que documents à étudier. Les œuvres des romancières victoriennes si longtemps occultées sont une vaste et riche mosaïque que les chercheurs en civilisation, en histoire sociale et culturelle, doivent continuer à remettre en lumière. — Colette Damm (Université de Caen).
JOHN TOSH. — A Man’s Place. Masculinity and the Middle-Class Home in Victorian England. (New Haven and London: Yale UP, 1999, xii + 252 pp., 23 ill., £ 19 95.)
Pour les Victoriens, malgré l’opposition entre sphères publiques et privées, le rôle de l’homme se joue aussi au sein du foyer, qu’il fonde, protège, nourrit et gouverne. L’ouvrage de John Tosh est divisé en trois parties, la première s’intitulant « Preconditions », les deux autres étant consacrées aux deux phases qu’il est possible de découper dans la période envisagée : « The Climax of Domesticity, c. 1830-1880 » et « Domesticity under Strain, c. 1870-1900 ». L’auteur a étudié de nombreux documents d’archives, lettres et journaux intimes, relatifs à soixante familles au total, ce qui lui permet d’illustrer son propos par des exemples pertinents de foyers provinciaux ou londoniens, aisés pour la plupart mais appartenant à diverses confessions religieuses. Au XIXe siècle, le foyer est un lieu où doivent régner l’ordre et l’amour, contrairement au monde extérieur. John Tosh s’intéresse aux rapports entre conjoints, et aux relations parents-enfants. D’une famille à l’autre, la situation de l’épouse varie du tout au tout, « trusted manager » ou « supervised inferior », informée ou tenue dans l’ignorance des activités professionnelles de son mari. Auprès des enfants, la mère se voit accorder la prédominance ; l’homme se sent mal à l’aise dans la nursery, où il est vu comme un intrus. Même s’il joue avec ses enfants, il incarne avant tout l’autorité et la discipline. Les « breadwinners » sont souvent absents, mais la présence constante de certains d’entre eux ne facilite en rien les rapports avec leur progéniture, car le père victorien se doit de garder ses distances : son affection reste invisible. La rébellion filiale reste cependant un phénomène rare ; les fils se soumettent généralement à une surveillance parentale pesante. Au XIXe siècle, les seuls endroits fréquentables pour la bourgeoisie, en dehors du foyer familial, sont les clubs (réservés aux hommes) et les locaux d’associations culturelles. Au cours des dernières décennies du siècle, le pouvoir du paterfamilias est contesté et, avec l’arrivée du Santa Claus américain, l’image d’un père indulgent et généreux s’impose. Les droits de l’enfant et de la femme s’affirment plus nettement. En 1882 paraît Vice-Versa, A Lesson to Fathers, roman qui fit « mourir de rire » Anthony Trollope (au sens propre), et dans lequel est dénoncé le ton pompeux et l’hypocrisie d’un père mis par magie à la place de son propre fils. À partir des années 1880, le célibat cesse d’être marginal pour devenir un modèle séduisant pour de nombreux jeunes gens qui préfèrent les camaraderies « homosociales » des clubs sportifs, de la franc-maçonnerie, de l’armée, de l’église catholique ou de l’administration coloniale. Les romans d’aventure supplantent les intrigues amoureuses, et le fait de fonder un foyer cesse d’être une preuve de virilité. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
KATHERINE V. SNYDER. — Bachelors, Manhood, and the Novel. 1850-1925. (Cambridge: Cambridge UP, 1999, x + 285 pp., £ 37.50, $ 59.95.)
L’auteur de ce livre en définit l’objectif dans son « Afterword » : « Central to my critical enterprise has been to defamiliarize the bachelor narrator’s gendered subject position, to mark what has long stood as an unmarked category. » L’entreprise a des aspects sympathiques et estimables. Katherine Snyder se réclame de Foucauld, Barthes, Genette, mais ne les suit pas aveuglément ; elle se déclare réfractaire à la narratologie. Ses chapitres étudient successivement : la situation sociale de l’homme célibataire dans la famille victorienne ; le rôle de la maladie dans la vie du célibataire, en particulier s’il est narrateur (dans Wuthering Heights, The Blithedale Romance et The Portrait of a Lady) ; les relations entre le célibat et la condition d’artiste (chez Henry James) ; le cas très particulier de Under Western Eyes ; enfin, la mélancolie peut-être inhérente au célibat masculin et reflétée par les narrateurs de Chance, Lord Jim, The Good Soldier et The Great Gatsby. Il faut une solide culture pour aborder un champ aussi vaste, et beaucoup d’intelligence critique pour projeter un éclairage neuf sur des œuvres aussi connues. Snyder y parvient sans conteste, mais surtout quand elle cesse d’être obnubilée par sa préoccupation centrale. On appréciera l’abondance et la qualité de ses notes : au nombre de 341 et occupant 44 pages denses, elles aident à situer le livre par rapport aux études précédentes sur des sujets plus ou moins voisins du sien.
Il faut pourtant avouer qu’ici les plaisirs du texte sont amoindris par quelques difficultés qu’éprouveront certains lecteurs. On passera volontiers sous silence les quelques fautes d’impression et autres erreurs. En revanche, comment ne pas dire que l’écriture de Snyder peut parfois sembler rebutante ? Elle aime des mots comme affectional, chivalrism, uncastratedness. Elle aime la terminaison en -ed : conflicted lui tient lieu de conflicting, et c’est surtout gendered qui est mis à toutes les sauces, sans qu’on saisisse toujours clairement la différence avec un emploi adjectival de gender : gendered differences dit-il autre chose que gender differences ? Cette objection formelle trahit peut-être une résistance au fond plus encore qu’à la forme de l’ouvrage. Si gendered se trouve employé des dizaines de fois dans l’étude de Snyder, c’est que la notion de gender l’obsède, oriente sa pensée et sa recherche, d’une manière qui n’est pas toujours contagieuse ni même convaincante. De même les phénomènes