Etudes anglaises
Klincksieck

I.S.B.N.sans
128 pages

p. 317 à 375
doi: en cours

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Comptes rendus

Tome 54 2001/3

2001 Études anglaises Comptes rendus

Comptes rendus

TONY BEX and RICHARD J. WATTS. — Standard English. The widening debate. (London and New York: Routledge, 1999, xii + 312 pp., £ 15.99.)

Nous trouvons ici douze contributions rassemblées par T. Bex (Canterbury) et R. J. Watts (Berne). Le but recherché : essayer de cerner une réalité protéiforme s’il en est, « Standard English » (ou « standard English »). Un débat virulent s’est déroulé dans les années quatre-vingt en Angleterre et au Pays de Galles pour déterminer quelle variété d’anglais il fallait enseigner dans les établissements scolaires, culminant en fin de siècle par la publication de Language is Power. The Story of Standard English and its Enemies (1997) de John Honey, contenant, selon Bex et Watts, un mélange singulier de « half-truths and ad hominem arguments » (1). Le livre rassemble des vues et des opinions très hétérogènes, reflétant la personnalité et la formation de chacun des collaborateurs. Passionnant, passionné, parfois incontestablement subjectif, il reste néanmoins relativement modéré dans la polémique. Il se décompose en trois parties. I. « Perspectives on the History and Ideology of Standard English » (J. Milroy, R. J. Watts, H. Davis et T. Bex), expliquant comment la notion même d’« anglais standard » est née, a pris corps au fil du temps, et pourquoi une telle notion revêt l’importance qu’on lui accorde à l’aube du troisième millénaire. II. « Perspectives on the spoken language » (P. Trudgill, J. Cheshire, R. Carter) : partant du principe qu’il existe effectivement une variété d’anglais standard, les auteurs adoptent ici une démarche non plus idéologique, mais purement linguistique, ancrée dans le descriptivisme. Ils s’en prennent à la notion de correction, Trudgill étayant ses dires par des considérations phonologiques, Cheshire des considérations syntaxiques ; III. « Perspectives from outside the UK » (L. Milroy, Laura C. Hartley et Dennis R. Preston, B. Preisler). Bex et Watts écrivent, à juste titre : « ... we are convinced that the debate should be more outward looking than the purely British concerns typically allow » (2). Mais il aurait peut-être été souhaitable, à cet égard, d’ouvrir plus largement le débat, car mis à part la contribution d’un Danois — Preisler (Roskilde) —, on ne relève aucun autre nom étranger. Et pourtant on lit, dans l’introduction : « The editors of this volume, then, are quite clear that notions of “Standard English” vary from country to country » (5). Il n’eût donc pas été superflu de donner la parole à certains spécialistes d’histoire de la langue (l’« anglais standard » est généralement une entité cernable pour les diachroniciens — dont J. Milroy fait partie) et de la didactique de l’anglais issus du monde non germanique. Cela dit, il paraît évident que ce qui est « standard » à l’oral ne l’est peut-être pas (plus) à l’écrit. Mais là, les avis divergent. Il est tout à fait inexact de réduire la notion de standardisation à l’écrit, comme le font le célèbre Kingman Report (1988), J. Honey (1997), et même P. Trudgill, qui rappelle opportunément : « Standard English is thus not the English language but simply one variety of it » (118). Pour ce dernier, l’anglais standard n’est ni un accent (RP est un « accent standardisé » mais n’est pas l’anglais standard), ni un style (il peut être « formal » ou « informal » — le va-et-vient stylistique est un phénomène intra-dialectal, et non pas inter-dialectal), ni un registre ; c’est tout simplement un dialecte parmi d’autres : « As a named dialect, like Cockney, or Scouse, or Yorkshire, it is entirely normal that we should spell the name of the Standard English dialect with capital letters » (123). Si les différents auteurs ne sont pas tous d’accord sur la définition de l’anglais standard, un consensus émerge cependant pour reconnaître que cette variété existe (certains le nient), qu’elle est respectable, et auréolée d’un prestige incontestable. Ce livre fournira ample matière à réflexion à tous les linguistes, naturellement (considérations sur le prescriptivisme, genèse du débat sur l’anglais standard à partir des travaux des grammairiens du XVIIIe siècle, présupposés théoriques présidant à l’élaboration de 1’OED), mais aussi à tous les pédagogues que nous sommes, quelle que soit notre spécialité : à cet égard, la contribution de Preisler, « Functions and forms of English in a European EFL Country », est très intéressante, tant par la richesse de sa documentation que par les idées sensées qu’on peut y lire. Il est raisonnable d’écrire : « The form of English taught in an EFL country should be determined only by the degree in which it will enable non-native speakers to cope with the linguistic aspects of internationalisation as it affects their own lives » (263). Mais il ne faudrait surtout pas que l’anglais devienne une lingua franca aseptisée, dont les particularités idiomatiques seraient immanquablement gommées — c’est là l’un des dangers majeurs qu’encourt l’anglais lors le processus de mondialisation dans lequel il semble irréversiblement engagé. — François Chevillet (Université de Grenoble III)

HANS-JÜRGEN DILLER, ERWIN OTTO and GERT STRATMANN, eds. — English Via Various Media. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 1999, 458 pp.)

Voici réunis vingt-trois articles : onze sur l’anglais des journaux, neuf sur l’outil électronique, deux sur le film et même un dernier (par Bärbel Mosner) sur les vertus pédagogiques du livre. La première section correspond à l’atelier « Newspapers in English » du 4e Congrès d’ESSE à Debrecen (1997) qui avait pour co-responsable la remarquable spécialiste de l’anglais journalistique, Anne-Marie Simon-Vandenbergen (The Grammar of Headlines in The Times, 1870-1970, ÉA 35 [1982]: 450-51). On ne saurait ici examiner toutes les contributions ; il suffira d’en mentionner quelques-unes pour faire apparaître la portée de l’ouvrage. Friedrich Ungerer considère comme un ensemble l’accumulation de textes, le plus souvent jugés disparates, qui forment un quotidien. En compagnie de Martin Wynne et d’Elena Semino, Mick Short applique ici la conception du discours indirect libre qu’il a mise au point avec Geoffrey Leech dans Style in fiction (ÉA 35 [1982]: 450) pour le discours littéraire à un corpus réunissant presse à sensation et presse de qualité. Karsten Pedersen a recours à la théorie de la polyphonie pour analyser la subjectivité dans le discours journalistique avec trois points d’impact : le discours rapporté, la conjonction adversative but et les auxiliaires de modalité. Geert Jacobs démontre l’influence du prêt-à-informer des communiqués de presse sur les repérages énonciatifs (pronoms, localisation temporelle). Plusieurs des contributions se consacrent à l’examen de l’évolution de la langue : étude du reportage de guerre au travers de 200 années du Times (Rolf Herwig) ; progression des verbes à particule, des formes contractées, du génitif pour les non animés, de help suivi de la forme nue, surtout après les non animés et — ô, surprise ! — maintien de whom (Marianne Hundt). La seconde section couvre essentiellement le rôle de l’ordinateur dans l’enseignement, la recherche ou la traduction (Tobias Rademann). Dans un second article, le même Tobias Rademann examine les journaux accessibles sur Internet, note les problèmes économiques soulevés par cette nouvelle technique pour les universités aussi bien que pour le particulier, sans compter l’écrasante prédominance des organes anglophones, américains pour plus de la moitié d’entre eux. Helmut Brammerts décrit un projet Tandem d’apprentissage autonome des langues par courrier électronique, sous contrôle scolaire, un correspondant corrigeant l’autre, le but recherché étant principalement l’acquisition de la spontanéité et de la confiance en soi. Des objectifs plus traditionnels sont visés par Helmuth Kuffner et Dieter Wessels pour l’enseignement de l’anglais comme langue de spécialité ou pour l’apprentissage du vocabulaire au gymnase. Si l’article d’Andrea Sand nous dit tout sur l’histoire du corpus électronique sur disquette ou cédérom, ce sont les bases de données littéraires qui se taillent la part du lion (LIterature ONline) dans cette seconde section, avec la domination inquiétante de Chadwyck-Healey. Fritz-Wilhelm Neumann montre que le mérite de ces bases de données n’est pas tant de révéler que le mot frog ne survient qu’une seule fois chez Wordsworth que de laisser entrevoir les caractéristiques générales d’un poète, d’un genre ou de toute une période. Ewal Mengel et Carmen Müller voient là le paradis électronique de la recherche académique et s’intéressent, entre autres, à l’impact de la science sur la poésie du XIXe siècle. C’est grâce à l’English Poetry Full-Text Database que Susanne Schmid est capable de montrer, dans une étude de la description des Alpes par les poètes romantiques des deux sexes, que la distinction que certains avaient cru pouvoir établir entre sublime masculin et sublime féminin ne tient pas. La troisième section ne comporte que deux articles. L’un, de Jens P. Becker, analyse avec finesse l’adaptation à l’écran du roman de L. P. Hartley, The Go-Between, par Joseph Losey ; l’autre, d’Ingo Neubert, montre, à propos de The Chair, qu’un documentaire aussi est une œuvre d’imagination et que le découpage n’y intervient pas pour peu. Un tel recueil est toujours un peu frustrant car à la variété des médias s’ajoute la variété des centres d’intérêt (recherche littéraire, histoire de la langue, analyses contrastives, pédagogie, etc.) mais ce foisonnement constitue justement un excellent moyen pour montrer ici le lien entre le support matériel et ce qu’on peut en attendre ; pour prendre, de façon plus générale, la mesure d’une question complexe en en faisant miroiter toutes les facettes et entrevoir tous les développements en cours. — Jean Pauchard (Université de Reims).

MARY CARRUTHERS. — The Craft of Thought: Meditation, Rhetoric, and the Making of Images, 400-1200. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xvii + 399 pp., £ 37.50, $ 59.95.)

Ce livre, qui explore les relations entre images matérielles et intellectuelles, fait suite à The Book of Memory (1990), étude magistrale par le même auteur, consacrée au thème de la mémoire. Dans ce nouvel ouvrage, Mary Carruthers montre comment la pensée, loin d’aller de soi — si tout le monde pense, tout le monde ne sait pas penser — a fait l’objet de techniques pratiquées durant tout le Moyen Âge, notamment dans les monastères, principaux lieux de réflexion avant la fondation des universités à partir du XIIIe siècle. En contribuant à la formation des images mentales, la méditation est devenue la principale source de créativité dans des domaines dépassant largement la prière, préoccupation première des moines. Car l’habitude de penser en images a donné l’impulsion à toutes les formes d’art médiéval, non seulement aux arts plastiques, comme l’architecture ou la peinture, mais aussi à l’art d’écrire. La littérature attire naturellement l’attention particulière de l’auteur, professeur d’anglais et de rhétorique médiévale ; toutefois, une large partie de l’ouvrage se compose d’une « lecture » d’œuvres d’art, où Mary Carruthers discerne une application systématique des règles de la rhétorique. Elle légitime son propos à l’aide de nombreuses illustrations, dont certaines sont des photographies qu’elle a prises elle-même, notamment d’églises et d’abbayes en France. Ce livre important se fonde sur l’étude d’une quantité impressionnante de sources primaires, classiques et médiévales, commençant bien avant l’an 400, point de départ annoncé dans le titre (en effet, la Rhetorica ad Herennium, traité fondamental de rhétorique romaine, occupe ici une place de choix). Il se divise en cinq chapitres, dont les nombreuses sous-divisions ne sont malheureusement pas indiquées dans la table des matières, oubli en partie compensé par l’index détaillé. Les notes copieuses et érudites, placées en fin de volume, ajoutent aux références bibliographiques un commentaire précieux. Riche de science et de culture, l’auteur fait montre, en outre, d’un humour plein de finesse, au travers d’anecdotes personnelles qui évoquent son propre cheminement intellectuel et qui font de ce livre un bonheur. Par exemple, pour éclairer son propos fondamental — le rôle mnémotechnique des œuvres — l’auteur a parfois recours aux monuments de la civilisation moderne, comme le Mur du Vietnam à Washington, célèbre « lieu de mémoire ». À propos d’astrologie, elle prouve combien il est faux de supposer que nos ancêtres croyaient voir dans le ciel de véritables dieux et animaux, ce à quoi les astres ne ressemblent en rien. C’était plutôt le graphisme, absurde mais évocateur, de ces images qui aidait à en retenir la valeur : les fameux signes du zodiaque n’étaient rien d’autre qu’une aide mnémotechnique, permettant aux astronomes d’enseigner à leurs élèves comment retrouver l’emplacement des étoiles. Par ce genre d’analyse, fondée autant sur le bon sens que sur la lecture éclairée des textes et des formes, l’auteur fait voler en éclats de nombreuses idées reçues concernant les penseurs des temps passés, beaucoup plus avancés que certains n’auraient tendance à l’imaginer. — Leo Carruthers (Université de Paris IV).

RAY. I. PAGE. — An Introduction to English Runes. (Woodbridge: Boydell P, 1999, xv + 249 pp., £ 30.00., $ 52.00.)

Science et sagesse sont les mots clés qui caractérisent le livre de Ray Page. Science, car l’auteur, spécialiste hors pair des runes anglo-saxonnes, est également reconnu, par ses collègues scandinaves, comme une autorité dans le domaine des runes germaniques, présentes dans les Îles Britanniques depuis l’époque viking. Sagesse, ensuite, car toute son écriture, empreinte d’une délicieuse ironie, est marquée par l’humilité devant l’inconnu. En effet, en matière de runes, de nombreux problèmes restent à élucider, difficultés trop souvent balayées par des thèses fantaisistes ou des arguments peu fiables. Qu’il s’agisse de l’origine de ce mystérieux alphabet, de son utilisation sur le continent, de son aspect magique, de sa curieuse absence de certains territoires, de son développement en Angleterre (augmentation du nombre de caractères), des formes bizarres et inattendues (parfois méconnaissables) de certains symboles, de l’utilité de certains objets gravés, de l’interprétation de certaines inscriptions qui défient toute tentative de lecture, Ray Page n’hésite pas à mettre le doigt sur des lacunes de taille, ni à avouer, à l’occasion, sa propre ignorance. Si sa prudence est admirable, sa franchise est totalement désarmante : l’on est facilement persuadé, par la force et la limpidité des arguments, que si Page ne connaît pas la réponse, personne ne peut la découvrir. En tout cas, pas pour l’instant ; car l’auteur souligne l’enthousiasme des jeunes chercheurs, les apports de chaque génération, ainsi que les récentes découvertes (de nombreuses inscriptions sont mises à jour tous les ans), permettant ainsi un renouvellement constant des théories. Mais Ray Page ressemble à Hercule Poirot : une théorie, pour être valable, doit tout expliquer, tenir compte de tous les indices en présence, sans exception. C’est pour cette raison que l’auteur plaide pour une collaboration étroite entre anglicistes et germanistes, linguistes et historiens, archéologues et numismates, qui apportent, tous, leur lumière runique, sans oublier les artisans et les techniciens qui peuvent nous renseigner sur la manière dont les anciens ont gravé outils et objets d’art. La première édition de ce livre datait de 1973 ; entre-temps, la quantité de trouvailles, les progrès constants de la science, la bibliographie toujours croissante, avaient rendu indispensable la préparation d’une seconde édition entièrement revue et augmentée. C’est maintenant chose faite, et de façon magistrale ; il est sûr que cette nouvelle Introduction de Ray Page, embellie de 77 dessins et photographies en noir et blanc, va garder une place de choix dans les rayons tant des runologues que des anglo-saxonisants. — Leo Carruthers (Université de Paris IV).

EDWIN D. CRAUN. — Lies, Slander, and Obscenity in Medieval English Literature: Pastoral Rhetoric and the Deviant Speaker. (Cambridge: Cambridge UP, 1997, xiii + 255 pp., £ 37.50., $ 64.95.)

La force du livre d’Edwin Craun réside dans sa connaissance des sources manuscrites, latines et anglaises, qui nous renseignent sur l’origine religieuse de nombreuses idées populaires qui resurgissent dans la littérature laïque. Cette dernière est notamment représentée par les poètes anglais du XIVe siècle, Chaucer, Gower, Langland et l’auteur anonyme de Patience, tous étudiés ici. Les trois vices nommés dans le titre font partie de ce que les moralistes du Moyen Âge avaient l’habitude de classer sous la catégorie générale de « péchés de la langue », c’est-à-dire des actions verbales traduisant un état d’esprit jugé condamnable. De tels excès ne se réduisent pas seulement à des histoires grivoises, mais concerne toute sorte de paroles illicites, allant du péché véniel mineur (mots vains, vantardise) jusqu’aux crimes attaquables en justice (calomnie, faux témoignage), en passant par la conversation insincère (flatterie, hypocrisie), pour ne mentionner que ces quelques exemples d’une catégorie si large qu’elle implique toutes les habitudes humaines. La relation étroite entre pensée, parole et acte donne une importance capitale aux « péchés de la langue » dans les manuels de moralité, genre florissant surtout à partir du XIIIe siècle, suivant le renouveau pastoral lancé par le 4e concile de Latran en 1215. Parmi les plus célèbres manuels en langue vernaculaire, on peut mentionner la Somme le Roi (en français, datant de 1279), source indirecte de Jacob’s Well (en anglais, début du XVe siècle) : ouvrages typiques de ces multiples traités qui font, avec les poètes anglais qui subissaient leur influence, l’objet de la présente étude. Destinés à la fois aux confesseurs et directeurs de conscience, puis, dans les versions vernaculaires, aux simples pénitents laïcs, les manuels des vices et des vertus deviennent parfois de véritables résumés de psychologie, ainsi que des documents sociologiques de grande importance, fidèles réflexions des préoccupations de leur époque. Dans un premier temps, Craun examine la manière dont les autorités ecclésiastiques ont développé un discours moralisateur destiné à identifier et à corriger (par le biais du sacrement de la confession) tout comportement déviant de la norme ; puis, il explore les réactions des écrivains séculiers face à cette attitude. Au mieux, idéal de relations humaines, au pire, pression sociale insoutenable, l’enseignement des moralistes du Moyen Âge a largement contribué à la formation des sociétés modernes ; et, comme le remarque l’auteur, les procès judiciaires de nos jours, qui coupent les cheveux en quatre pour définir (voire justifier) le mensonge, montrent à quel point certains aspects de leur pensée sont toujours d’actualité. — Leo Carruthers (Université de Paris IV).

FIONA SOMERSET. — Clerical Discourse and Lay Audience in Late Medieval England. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, ix + 241 pp., £ 40.00., $ 69.95.)

Ce livre explore la diffusion populaire du savoir universitaire dans la période 1370-1410, question intimement liée à la traduction en anglais de textes composés en latin. Il s’agit d’un problème particulièrement délicat car on touche à des questions de doctrine chrétienne. Il est bien connu qu’au cours du XIVe siècle, l’anglais commence à reprendre ses droits en tant que langue de communication générale, voire en tant que moyen d’expression normale dans la poésie de cour, aux dépens du français qui perd rapidement, au fur et à mesure qu’avance le siècle, son statut de prestige. Les universités, où le latin est le moyen d’instruction, ne suivent pas le mouvement ; de même, l’Église ne favorise pas l’extension de l’anglais dans le domaine théologique, en dehors d’un cadre strictement contrôlé. Si l’on voit, à partir de 1340, la multiplication de sermons, traités et manuels pénitentiels rédigés en anglais, il s’agit, au départ, d’œuvres disséminées par l’Église, destinées à promouvoir l’enseignement catholique officiel. Cette tendance a été freinée par la controverse soulevée par John Wyclif, prêtre et professeur à Oxford, qui prônait la traduction complète de la Bible et sa mise à la disposition de tous les laïcs. L’activité du traducteur aurait pu rencontrer la faveur de ses supérieurs, si elle n’avait pas été associée aux erreurs du théologien, ce qui a provoqué une réaction de panique dans l’Université. Car encourager les laïcs, peu instruits pour la plupart, à s’interroger sur des questions religieuses, à risquer le doute et l’hérésie, n’est pas sans danger aux yeux des pouvoirs en place. En effet, à partir des années 1370 on constate le développement d’un climat répressif en ce qui concerne la diffusion de livres en anglais sur des sujets religieux — surtout, bien évidemment, si de telles œuvres soulèvent le moindre doute en matière de théologie, mais même lorsqu’elles sont doctrinalement irréprochables. Fiona Somerset navigue avec maîtrise dans ces eaux socio-religieuses, où elle rencontre de nombreux écrivains anglais ; à part Wyclif lui-même, elle s’intéresse davantage aux auteurs laïcs, contestataires ou excentriques, dont Langland et Trevisa. Elle n’oublie pas non plus, outre ces noms célèbres, un certain nombre de textes anonymes peu connus, assez peu étudiés jusqu’ici, dont elle analyse les opinions concernant l’éducation des laïcs ou les abus de la religion officielle. Un apport considérable concerne deux textes significatifs, Jack Upland et Friar Daw’s Reply, traditionnellement datés du milieu du XVe siècle, que Somerset situe nettement plus tôt afin de les replacer au centre de la période qui couvre le cœur de sa recherche. — Leo Carruthers (Université de Paris IV).

STEPHEN KNIGHT, ed. — Robin Hood: Anthology of Scholarship and Criticism. (Cambridge: D.S. Brewer, 1999, xxiii + 471 pp., £ 60.00., $ 110.00.)

Déjà connu pour ses recherches sur ce hors-la-loi mythique, S. Knight publie à présent un recueil d’articles, qui examinent la légende de Robin des Bois, depuis son origine dans les ballades médiévales jusqu’à son apparition dans les versions cinématographiques les plus récentes. Il a choisi les essais jugés les plus dignes d’intérêt, car les plus marquants ; en effet, outre l’unité évidente du thème que crée le personnage de Robin, un important critère de sélection consiste dans l’impulsion qu’ont donnée ces travaux au développement des études sherwoodiennes, prises au sens large. Le livre contient vingt-sept articles, répartis en quatre groupes non-exclusifs : littérature (neuf contributions), histoire et politique (onze), mythologie et folklore (quatre), et cinéma (trois). Les essais appartiennent, dans leur grande majorité, à la seconde moitié du XXe siècle, allant de 1958 à 1996, tous rédigés par des universitaires anglophones, spécialistes de la littérature moyen-anglaise ; dans cette catégorie, l’article de Knight lui-même est à la fois le dernier dans le volume et le plus récent en date (ce qui ne va pas de soi, l’ordre chronologique n’étant pas respecté). De la première moitié du siècle n’est retenu que le chapitre consacré par Lord Raglan, dans son livre The Hero (1936), au célèbre hors-la-loi, étude qui a renouvelé la critique robinienne à l’époque. Parmi les publications du XIXe siècle, seuls trois articles sont choisis : « Robin Hood » de Joseph Hunter (1852), « Who Was Robin Hood ? » de W. F. Prideaux (1886), et l’entrée sur le héros rédigée par Sir Sidney Lee dans le Dictionary of National Biography (1891). Dans une brève introduction de six pages, Knight rappelle la progression de l’analyse jusqu’à nos jours. La bibliographie succincte, qui ne contient que quarante-sept titres, gagnerait à être plus étoffée. Il n’y a pas d’index général des thèmes, mais un index des œuvres citées est inclus. Le principal intérêt de cette anthologie réside dans son utilité, car elle met à la disposition de tous des articles fondamentaux, parus dans des publications souvent peu connues ou difficiles d’accès. — Leo Carruthers (Université de Paris IV).

BRENDAN BRADSHAW, and PETER ROBERTS, eds. — British Consciousness and Identity: The Making of Britain 1533-1707. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xii + 354 pp., £ 40.00.)

Les résonances historiques du concept de « Grande-Bretagne », au début de la période moderne, font l’objet des onze contributions réunies par Brendan Bradshaw et par Peter Roberts qui s’interrogent sur la stabilité historique du Royaume-Uni, à une période où les états multinationaux d’Europe centrale s’émiettent et où les états établis depuis plus longtemps en Europe occidentale restent vulnérables à une agitation militante menée par des minorités nationalistes et visant à faire sécession. Ce recueil met aussi en évidence la fragilité de cette Union, notamment à travers la question irlandaise. Ses études s’inscrivent dans la lignée de John G. A. Pocock, explorant la possibilité d’une histoire politique de l’« archipel atlantique » comme un tout cohérent et non comme la simple addition de ses constituants nationaux, moins encore comme une histoire de l’Angleterre qui jetterait quelques coups d’œil vers les franges celtiques alors qu’elles font irruption dans la politique intérieure.
Diverses conceptions de la Britishness, pouvant entrer en concurrence, sont ici examinées dans le contexte de la formation de l’État, depuis la législation henricienne, qui a uni le Pays de Galles et l’Angleterre et qui a créé le royaume d’Irlande, jusqu’à l’Acte d’Union des royaumes d’Angleterre et d’Écosse. L’histoire fluctuante de la conscience de la Grande-Bretagne, en tant qu’entité politique qui a embrassé les royaumes unis, est traitée en relation avec les identités nationales distinctes des pays constitutifs et avec la question de l’influence de la « Grande-Bretagne » sur la politique sous les monarques Tudor, Stuart et sous le premier monarque appartenant à la dynastie de Hanovre. Le problème posé par la résistance des Irlandais à l’intégration par contraste avec l’acceptation des Gallois et, finalement, des Écossais, est aussi analysé.
Le recueil place l’accent sur les dimensions idéologiques, linguistiques, culturelles et intellectuelles de l’histoire britannique. Quand, où et dans quelles circonstances peut-on discerner un sentiment appelé Britishness dans le peuple des deux îles ? Existait-il avant que les Tudors ne se lancent dans une politique de consolidation territoriale ? Quelle était la teneur de ce sentiment ? Était-il assez pertinent, comme concept politique et dans ses résonances historiques, pour répondre aux exigences idéologiques que lui imposa l’union constitutionnelle ? En toile de fond les auteurs des essais gardent à l’esprit deux questions indissociables, liées à la mentalité politique qui a conditionné, pendant presque deux siècles, la réaction des communautés des deux îles au projet d’un état intégré dans l’archipel. Il s’agit de la question très controversée de l’existence d’un sens de l’identité nationale à l’intérieur des diverses unités territoriales formant le patrimoine de la couronne anglaise. Les auteurs de ces études se demandent presque tous si les communautés des territoires régionaux ont résisté (et si oui, comment) à l’anglicisation culturelle, vu, notamment, leur exposition croissante à une culture anglaise, métropolitaine et impériale. Un paradoxe britannique non dépourvu de signification historique se trouve alors mis en évidence : la survie vigoureuse d’une ethos culturelle nationale distincte, à la fois dans les classes supérieures et dans le peuple, dans les communautés d’Écosse et du Pays de Galles, bien qu’un sentiment national ne parvienne pas à s’exprimer. La résolution de ce paradoxe semble résider dans le caractère vague de la notion de Britishness.
Les limites temporelles de l’ouvrage sont tout à fait justifiées. Le terminus a quo correspond à une « révolution » Tudor dans l’Église et dans l’État, dans les années 1530 (P. Roberts, « Tudor Wales, National Identity and the British Inheritance » et B. Bradshaw, « The English Reformation and Identity Formation in Ireland and Wales ») : un programme de réforme par le biais de la loi qui modela le patrimoine médiéval de la couronne anglaise en une unité plus centralisée et plus intégrée, sous la souveraineté absolue du « roi au parlement ». Le terminus ad quem détermine un tournant : le processus de construction de l’État, mis en marche dans les années 1530, coïncide avec un certain degré d’achèvement. Le Pays de Galles était engagé dans l’union politique, et sa survivance comme entité géographique et culturelle, face à l’anglicisation totale, assurée (Ph. Jenkins, « Seventeenth-Century Wales: Definition and Identity ») ; l’union avec l’Écosse fut effective lors de l’accession de Jacques VI d’Écosse au trône d’Angleterre (K. M. Brown, « Scottish Identity in the Seventeenth Century » ; J. Dawson, « The Gaidhealtachd and the Emergence of the Scottish Highlands »). L’île de Grande-Bretagne comprenait, pour la première fois, une seule entité constitutionnelle (A. Hadfield, « From English to British Literature: John Lyly’s Euphues and Edmund Spenser’s The Fairie Queen » ; C. Kidd, « Protestantism, Constitutionalism and British Identity under the Later Stuarts »). Cependant l’Irlande apparaissait comme le problème britannique qui allait déstabiliser l’État de l’intérieur au cours de la période moderne (M. Caball, « Faith, Culture and Sovereignty: Irish Nationality and Its Development, 1558-1625 » ; W. Maley, « The British Problem in Three Tracts on Ireland by Spenser, Bacon and Milton », A. Ford, « James Ussher and the Creation of an Irish Protestant Identity » ; J. Smyth, « “No remedy More Proper”: Anglo-Irish Unionism before 1707 »). Les auteurs, on l’aura noté, sont originaires de tout le Royaume-Uni, ce qui dédouane cet ouvrage tout à fait novateur, relevant de la « nouvelle histoire britannique », de toute accusation d’anglo-centrisme. — Guyonne Leduc (Université Lille III).

JOAN PONG LINTON. — The Romance of the New World: Gender and the Literary Formations of English Colonialism. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xii + 268 pp., £ 35.00., $ 59.95.)

Ce livre examine les rapports entre le récit romanesque et le discours sur la conquête coloniale durant les périodes élisabéthaine et jacobéenne, afin de démontrer la naissance d’une « identité anglaise dans le Nouveau Monde » et, réciproquement, « les effets de l’expérience coloniale sur l’imagination nationale ». La thèse ici soutenue est celle d’une expansion commerciale corrélative d’une « nouvelle forme de patriarcat », le mari se confondant désormais, sous le modèle du conquérant, avec le chevalier et le marchand, dans une appropriation bourgeoise du roman courtois, où les termes husband, husbandry revêtent leur pleine signification. Les « peines d’amour » (chap. I) de personnages tels que Bassanio ne traduisent dès lors que leurs efforts pour bâtir leur fortune. Le chapitre II propose un singulier décryptage du roman de Thomas Lodge A Margarite of America (1596), dont la malheureuse héroïne, de la race des Grisélidis, se voit ici transmuée en une incarnation de la soif anglaise pour l’or américain. Pour être hautement contestable, cette interprétation n’en fait pas moins honneur à l’imagination fertile de son auteur. Plus convaincant est le chapitre III, consacré à Jack of Newbery, récit coïncidant avec la période où, exclus du marché continental, les drapiers anglais se tournent vers l’Amérique. Après quoi (chap. IV), Linton montre comment le discours colonial et la fiction bourgeoise réunissent les femmes et les Indiens sous la catégorie des « trifle lovers », proies faciles de l’éros commercial. Le chapitre V traite d’une ironie économique de l’ère jacobéenne : la conquête de l’Europe par le tabac, objet féminisé d’une consommation apparentée au cannibalisme. Les deux derniers chapitres portent sur Shakespeare. Linton met en parallèle la « perfidie » indienne avec l’infidélité féminine dans Troilus and Cressida, tandis que son étude de The Tempest s’organise autour du thème du viol, celui de la culture indigène par le langage du colonisateur (sujet classique), et celui, manqué, de Miranda, justifiant le choix d’un époux européen (on pourra objecter qu’il n’existe guère d’autre possibilité en l’occurrence…). Cet ouvrage, quoique bien informé et contenant mainte analyse pertinente, laisse néanmoins le lecteur fort sceptique, comme il arrive chaque fois que se trouve appliqué systématiquement un modèle d’explication préconçu. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).

LLOYD DAVIS, ed. — Sexuality and Gender in the English Renaissance: An Annotated Edition of Contemporary Documents. (New York and London: Garland Publishing, 1998, xxiii + 416 pp., £ 67.)

Lloyd Davis réunit dans ce volume une documentation variée et, dans certains cas, peu accessible. Le titre général n’en décrit pas exactement le contenu : il conviendrait en effet d’y ajouter « marriage » qui fait l’objet de l’importante troisième section. Le choix a été inspiré par un double souci : d’une part, mettre en évidence les aspects contrastés de la littérature sur la sexualité dans l’Angleterre de la Renaissance jusqu’à la fin des premiers Stuarts tout en décelant dans les controverses du temps l’absence de tout système unique de valeurs ; d’autre part souligner l’optique avant tout sociale des auteurs, le comportement sexuel des individus devant constituer un exemple moral pour la communauté et éviter en tout cas de créer le scandale. La première section contient le texte intégral des homélies officielles « Against Whoredom and Uncleaness », « Against Excess of Apparel », « Of the State of Matrimony » ainsi que A White Sheet, or a Warning for Whoremongers, sermon prononcé en 1629 à l’occasion de la repentance publique d’un « fornicateur ». La suprématie du point de vue religieux régit les textes des deuxième et troisième sections : « Moral and Religious Tracts », « Mariage and Household Manuals », œuvres dues en majorité à des pasteurs puritains. Le militantisme protestant s’affirme dans les traités sur le mariage et la vie conjugale, dont Davis souligne la nouveauté, puisqu’il s’agit d’écrits n’accordant plus aucune supériorité au célibat, et de préceptes énoncés par des prêtres mariés. Les références bibliques sont omniprésentes, avec pour conséquence la répétition unanime et obsessionnelle du dogme de l’infériorité féminine. On note avec intérêt le fréquent emprunt (à l’Homélie sur le mariage) de la métaphore agraire pour désigner l’épouse, véritable terrain à mettre en valeur, à l’égard duquel le mari doit faire preuve de « good husbandry » ; il lui est aussi conseillé de ne pas choisir une femme trop belle, afin que d’autres ne soient pas tentés « to throw open [his] enclosures » (218) ! D’aucuns ne reculent pas devant des positions extrêmes comme William Whately, dont le Bride Bush recommande à l’époux de battre sa femme. Tout comme le Sermon sur les excès de la parure, A Treatise against Painting and Tincturing of Men and Women, de Thomas Tuke (1616) ne stigmatise, en dépit de son titre, que les femmes et se caractérise par une coalescence d’arguments antiféministes et antipapistes ; il a toutefois l’intérêt d’offrir un « Caractère de la femme fardée » — allusion à Anne Turner, impliquée dans le meurtre de l’auteur de « caractères » Sir Thomas Overbury, et pendue l’année précédente —, portrait rédigé dans un style curieusement euphuiste à cette date tardive.
Deux chapitres moins austères, « Midwifery » (deux textes dont les auteurs sont respectivement allemand et français) et « Ballads and Chapbooks » permettent au lecteur (et surtout à la lectrice) de reprendre vie au sortir de ces célébrations impitoyables du patriarcat, avant de replonger dans les horreurs de la sorcellerie et de la possession (domaine avéré des femmes depuis la connivence d’Ève avec Satan). La dernière section, « Law », s’annonçait déjà dès le deuxième chapitre, avec la brochure de John Rainolds On the Lawfulness of Marriage upon a Lawful Divorce (1609), à propos de laquelle Davis fait observer que le rôle du divorce royal lors du schisme anglican reste mal défini, et se révèle fonction des options religieuses des historiens. Cette œuvre de l’universitaire Rainolds présente une excellente illustration des argumentations académiques employées dans les controverses sur les mœurs. La section « Law » proprement dite comporte un texte unique mais important, The Law’s Resolutions of Women’s Rights (1632), dont l’auteur anonyme aristotélicien (« Woman desires man, as matter desires form ») et pessimiste (il invite la jeune fille à se préparer à devenir épouse, puis veuve) traite des fiançailles, véritable mariage moral, de la polygamie, du divorce et du viol (qu’il distingue de l’enlèvement).
Dans ce travail de Davis, on ne relève guère qu’une seule incertitude : The Honor of Chastity fut-il publié en 1629 ou en 1632 (146) ? Les textes sont suivis de nombreuses notes contenant des explications lexicales parfois élémentaires, mais aussi des éclaircissements historiques, géographiques et littéraires, ainsi qu’une reprise des références bibliques complétées des versets correspondants. Il s’agit en définitive d’un beau volume d’une évidente utilité. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).

PETER DAVIDSON, ed. — The Poems and Translations of Sir Richard Fanshawe, Volume II. (Oxford: Clarendon P, 1999, xxii + 676 pp., £ 115.00.)

Ce volume contient certaines des traductions de Sir Richard Fanshawe, poète, traducteur et diplomate, dont celle de la célèbre épopée de Camoens, Os Lusíadas (1572), sous le titre de The Lusiads (Londres, 1655) et celle d’une pièce espagnole de Mendoza, Querer por solo querer (Londres, 1670 ; originellement 1623). Plus connu pour sa version anglaise du Pastor Fido de Guarini ou sa traduction latine de The Faithful Shepherdess de Fletcher (reproduites dans le volume I), Fanshawe est un personnage important de la « République des Lettres » au XVIIe siècle, un « passeur » de textes français, italiens, espagnols (et portugais) en Angleterre, mais aussi de textes anglais en Europe par le biais de ses quelques traductions latines. Bien que Fanshawe ne connût pas le portugais et que sa traduction de Camoens fût en réalité l’adaptation de la traduction espagnole du grand auteur portugais, cette traduction le rendit très populaire au Portugal et lui permit d’obtenir le poste d’ambassadeur à Lisbonne, puis à Madrid. Il est un maillon essentiel dans une histoire de la traduction, l’un des praticiens de ce que Cowley, dans sa préface aux Pindarique Odes (1656), appelle traduction « libertine », qui adapte le texte à son public. Ce volume, qui contient aussi un essai de Roger Walker (dans les notes) sur Fanshawe et Camoens, sera particulièrement utile aux hispanophones (et lusitanophones) et aux spécialistes de la traduction au XVIIe siècle. Mais il pourra aussi intéresser pour les rapports étroits qu’il manifeste entre littérature et contexte politique, le choix de la traduction d’une épopée royaliste en cette période de troubles politiques en Angleterre n’étant sans doute pas dû au hasard. — Line Cottegnies (Université de Paris VIII).

CRISTINA MALCOLMSON. — Heart-Work: George Herbert and the Protestant Ethic. (Stanford, Cal.: Stanford UP, 1999, 297 p, £ 27.50., $ 45.00.)

L’auteur annonce dès la page de remerciements son allégeance critique au New Historicism et définit son travail comme une étude du contexte social, économique et idéologique dans lequel a émergé l’œuvre de George Herbert. Comme telle, c’est une importante contribution à notre connaissance de la situation d’énonciation de The Country Parson et des poèmes, qui permet de suivre l’itinéraire jusqu’ici énigmatique du poète, de la Cour jusqu’à son presbytère de Bemerton, et d’élucider les variantes des états successifs de sa production, à travers une exploration systématique du concept de vocation. L’auteur montre de façon convaincante comment l’adhésion de Herbert à une définition, selon elle, protestante de la « vocation » explique à la fois ses choix de vie inattendus et son lyrisme religieux, dans ses thèmes spécifiques et dans son écriture. On a pourtant du mal à voir ce qui revient aux circonstances (la faveur ou la défaveur à la Cour des Pembroke, protecteurs attitrés du poète) et ce qui est de l’ordre de l’idéologie (la doctrine protestante) ; il est dommage aussi que les nuances et les subtilités des positions anglicanes soient gommées au profit d’une « doctrine protestante » simplifiée, qui ignore en particulier la coloration dite arminienne, pourtant éclairante pour comprendre Herbert. En fait, le contexte retenu par Malcolmson, par son étroitesse, favorise une lecture de trop près : beaucoup de détails ressortent, mais la perspective générale est gauchie.
On regrettera encore la structure générale de l’ouvrage sans pour autant en faire grief à l’auteur : montage d’articles et de communications, il ne peut éviter la répétitivité et le piétinement. On sera néanmoins reconnaissant à l’auteur d’avoir consacré une étude précise à une question difficile : la manière dont s’entretissent, dans une œuvre donnée, la théologie protestante et la piété baroque. — Claude-Laurence Lacassagne (Université de Strasbourg II).

LIONEL IFRAH. — De Shylock à Samson : Juifs et judaïsme en Angleterre au temps de Shakespeare et Milton. (Paris : Champion, 1999, 240 pp., 290 FF.)

Lionel Ifrah retrace l’évolution qui s’est opérée dans les mentalités à l’égard des Juifs et du judaïsme entre le moment où Marlowe et Shakespeare présentèrent au public élisabéthain Le Juif de Malte et Le Marchand de Venise et la rédaction par Milton du Paradis perdu, du Paradis retrouvé et de Samson Agonistes. Après un bref rappel de l’histoire des Juifs en Angleterre au Moyen Âge et à la Renaissance, il procède à une analyse détaillée du personnage de Shylock avant de décrire le renouveau des études hébraïques en Angleterre à la faveur de la Réforme et l’influence de la Bible sur la littérature anglaise de la Renaissance, et notamment sur l’œuvre de Milton. L’érudition de l’auteur et son excellente connaissance de la littérature anglaise ainsi que des sources hébraïques font de cet ouvrage une étude riche et complète des œuvres de la Renaissance qui mettent en scène des personnages juifs ou qui traitent du judaïsme. L’analyse des œuvres de Milton, en particulier du Paradis Perdu et du Paradis Retrouvé à la lumière des sources bibliques est particulièrement éclairante.
On peut reprocher cependant à l’auteur certains éléments superflus : si la chronologie donnée à la fin de ce livre aide à situer les œuvres mentionnées ou étudiées dans leur contexte historique, et si l’index facilite grandement l’utilisation de l’ouvrage, en revanche les annexes qui reproduisent les textes du Conte de la Prieure de Chaucer et de la Ballade de Gernutus, ou le Juif de Venise — source possible de Shakespeare —, ne semblent pas indispensables. Très connus, maintes fois cités dans divers ouvrages consacrés au personnage juif dans la littérature anglaise, ces textes n’ont peut-être pas leur place dans une publication qui constitue par ailleurs un travail d’érudition, novateur à bien des égards. On peut également déplorer certaines analyses rapides du Marchand de Venise : ainsi, lorsqu’il étudie les rapports entre Jessica et Lorenzo, Ifrah décrit ce dernier comme « Lorenzo, persécuteur de sa foi devenu prétendant à son cœur » (53) ; or, l’anti-judaïsme de Lorenzo n’est nullement prouvé. Ifrah affirme ensuite, à propos de Jessica : « Un tel personnage, dépourvu de toute consistance psychologique, ne saurait être tenu pour vraisemblable » (54). Or, il ne démontre aucunement l’absence de consistance psychologique de Jessica, dont le seul tort est de ne pas être une bonne fille juive. Il semble que, dans le cas de Jessica comme dans le cas de Shylock, il confonde personnage réel et personnage de théâtre et qu’il reproche à Shakespeare principalement de ne pas mettre en scène un « bon Juif » ni un « vrai Juif », mais un « pseudo-juif ». Enfin, si Ifrah est tout à fait fondé à souligner que « l’Angleterre, au XVIe et au XVIIe siècles, était obsédée par les Juifs » (64), affirmation qu’il étaye d’un certain nombre de preuves convaincantes, en revanche, on peut s’étonner qu’il ajoute : « pourtant cette question a été éludée tant par les historiens que par les critiques littéraires ». En effet, de nombreuses pages ont été écrites sur la question, tant dans des écrits relativement anciens que dans des œuvres plus récentes, qu’il mentionne pourtant dans sa bibliographie. En dépit de ces réserves, l’ouvrage de Lionel Ifrah est un travail d’érudition, complet et bien documenté, que les spécialistes de littérature et d’histoire de la Renaissance anglaise liront avec grand intérêt. — Danièle Frison (Université de Paris X).

DENIS DANIELSON, ed. — The Cambridge Companion to Milton. (Cambridge: Cambridge UP, 1999, 2nd ed., xvii + 297 pp.).

La seconde édition (la première date de 1989) de cet ouvrage collectif offre un examen critique de la totalité de l’œuvre de Milton. Sept des dix-huit textes sont nouveaux. Parmi ceux-ci, l’établissement par R. G. Siemens d’une bibliographie de 300 titres, minutieusement classés (268-90), incluant les principales éditions électroniques de l’œuvre et des bibliographies ; l’étude bibliographique de Siemens fait-elle même l’objet d’une référence électronique (268).
Une comparaison rapide avec les titres et le contenu de la première édition permet de mettre en évidence les principes ayant présidé à cette révision : inclusion de chapitres sur la partie de l’œuvre poétique négligée dans la précédente édition (Le Masque de Ludlow, les sonnets). Les études concernant l’œuvre en prose sont complétées par un chapitre de M. Dzelzainis (70). La nouveauté la plus intéressante paraît être, d’une part, au début de l’ouvrage, l’étude de Stephen B. Dobranski sur la vocation poétique du jeune Milton, envisagée par rapport à ses convictions religieuses (« Milton’s social life », 1-24) — excellent exemple d’une critique biographique rénovée — et d’autre part, utilisant une méthodologie comparable, le chapitre de Nicholas von Maltzahn, en principe consacré aux lecteurs de Milton depuis la seconde publication du Paradis perdu jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, mais s’intéressant plus spécifiquement aux procédures d’édition du poème majeur de Milton par rapport aux changements des mœurs et du goût littéraire à partir de la Restauration.
Certains des onze articles originaux ont été révisés : le chapitre de Th. N. Corns sur les structures stylistiques des pamphlets et leur évolution en fonction du but recherché, du début à la fin des années 1640. Demeure le chapitre de B. K. Lewalski sur la pluralité des genres dans le Paradis perdu (« an encyclopedia of literary forms », 125), avec une reprise de l’argument qu’elle avait naguère opposé aux féministes et selon lequel le texte attribue nettement à Ève, donc aux femmes, diverses formes de pouvoir créateur. Le mérite du chapitre écrit par Dennis Danielson est d’expliquer clairement la théorie de l’« accommodation » — « an attempt to come to grips with sin » (155). Le chapitre de John Carey est toujours actuel, reprenant dans ses origines historiques et sans la simplifier indûment, la question du statut moral de Satan. Diane K. McColley (« Milton and the sexes ») ne fait toujours pas grand cas des critiques féministes les plus récentes tout en reconnaissant qu’elles existent. Elle adopte un point de vue, étayé par le texte du Paradis perdu, selon lequel le poète a déjà innové en posant clairement le principe d’une complémentarité des qualités entre l’homme et la femme.
Les études plus courtes de Georgia Christopher et de Mary Ann Radzinowicz portant respectivement sur le caractère « calviniste » de la pensée de Milton et sur le Paradis reconquis en tant que transcription littéraire de la typologie christique du Nouveau Testament, ne paraissent pas offrir des éléments très nouveaux. La lecture du Samson Agonistes effectuée par Joan S. Bennett propose des analyses intéressantes mais déjà en partie connues de l’adaptation du tragique à l’histoire biblique. Il est cependant intéressant de relire les claires explications de Joan Bennett sur les modes d’intériorisation de la catharsis dans la tragédie biblique de Milton.
Le nouveau Cambridge Companion to Milton paraît répondre à trois besoins. Fournir d’abord une série de textes de tendances critiques dûment éprouvées permettant d’aborder aisément la poésie surtout, mais l’œuvre en prose également. Toutes ces études semblent avoir en commun le souci d’élaguer les détails et d’aborder de front les problèmes essentiels. Répondre ensuite, comme en passant, à certaines questions ardues et controversées, telle la question du rapport entre forme poétique et philosophie chrétienne — sur laquelle il y a toujours à dire. Enfin, fournir au spécialiste des études anglaises dix-septiémistes un état relativement complet de la recherche actuelle (par addition des bibliographies attachées à chaque étude et de l’étude de Siemens en fin de volume).
Les regrets que nous exprimerons sont également au nombre de trois. Dans un recueil qui, à l’évidence, vise à offrir un panorama complet, on peut estimer que bon nombre de questions essentielles concernant la prose sont peu ou point abordées (qu’en est-il par exemple de la question centrale de l’engagement miltonien à l’égard de Commonwealth, surtout après 1649 ?). De plus, il semble que le recueil manifeste une certaine réticence à aborder délibérément les problèmes posés par la critique féministe de l’œuvre miltonienne. Enfin, dans un recueil de cette qualité on peut déplorer l’absence d’une véritable étude faisant une mise au point sur les critiques mythographique, psychanalytique, anthropologique et structuraliste des poèmes de Milton, en particulier par rapport au plus abordable d’entre eux sous ces aspects : Comus. — Jean Pironon (Université de Clermont II).

STEPHEN B. DOBRANSKI. — Milton, Authorship, and the Book Trade. (Cambridge: Cambridge UP, 1999, xii + 245 pp., £ 35.00., $ 54.95)

La thèse de cet ouvrage de 184 pages plus index et notes en fin de livre (abondantes, compensant l’absence de bibliographie) est simple : contrairement à une certaine tradition critique, d’inspiration plus ou moins romantique, Milton n’était pas le génie solitaire que l’on croit, une image d’auteur autonome qu’il a lui-même largement contribué à répandre à la faveur de digressions autobiographiques et programmatiques, disséminées dans ses ouvrages en prose comme en vers, définissant méthodiquement sa persona et son projet poétique. Une étude détaillée des conditions d’édition et de publication au XVIIe siècle (premier chapitre), complétée par divers témoignages biographiques (lieux de résidence successifs, correspondances, confidences, postes publics occupés par Milton), montre que, pour le succès de son entreprise littéraire et paradoxalement pour l’établissement de son image d’auteur indépendant, Milton dépendait étroitement des gens du métier : éditeurs, imprimeurs, typographes, libraires, colporteurs, etc. Les six chapitres qui suivent l’introduction font alterner témoignages externes et brèves analyses textuelles, comme le rôle et la fonction de l’Omissa de Samson Agonistes (chapitre 2, le meilleur à mon sens), la première édition des poèmes de Milton, 1643 (paratextes et texte), l’Areopagitica (examen du contenu et remarques sur le vocabulaire et les images dominantes), la seconde et dernière édition des poèmes de Milton (1673), un an avant sa mort. Le travail de documentation force le respect mais la thèse « collectiviste » de la production des œuvres littéraires ne donne finalement pas lieu à véritable débat (« no man is an island… », est-il rappelé, 15 !) car nul ne songerait à nier que le sort d’une œuvre et le succès d’un auteur sont inséparables de l’histoire matérielle et sociologique de la publication et de l’édition, des conventions sociales réglant les rapports auteurs/public (par exemple l’anonymat dans les sociétés aristocratiques) et de la conjoncture politique. Cela dit, la démarche, qui s’apparente parfois à l’enquête policière (le titre du chapitre 6 est à cet égard révélateur : « The mystery of Milton as licenser »), et l’argumentation n’emportent pas toujours l’adhésion, en raison même de l’abondance et de l’hétérogénéité des indices (plutôt que des « preuves ») invoqués, mêlant faits historiques, anecdotes et extraits littéraires, d’un certain flou dans l’emploi de notions-clés comme « creation », « production », « writing », « textual responsibility », de certaines extrapolations interprétatives (les images et le lexique dans Areopagitica, par exemple) et de la nature fortement conjecturale du domaine exploré comme en témoigne l’emploi fréquent des modalités épistémique et hypothétique (« It is pleasing to speculate whether… », 36, « One can imagine Milton… », 58, « must have become accustomed… », 63, « may also have invited… » 64, « We imagine Milton… perhaps designing… » 85, « This logic… ignores the possibility that… One need not be a Victorian biographer to imagine young Milton… he probably had the opportunity to witness… », 105-6, « One can imagine… », 140, « may have been… » 175 et le révélateur : « It is even tempting to speculate… » 176). Néanmoins, l’ouvrage intéressera à la fois le miltonien, le littéraire et le civilisationniste comme illustration d’une certaine critique périphérique qui s’inscrit dans le sillage du New Historicism et du postmodernisme (on cite S. Greenblatt, R. Barthes, M. Foucault, R. Chartier, J. MacGann, par exemple). — Gilles Mathis (Université d’Aix-Marseille I).

HAROLD LOVE, ed. — The Works of John Wilmot, Earl of Rochester. (Oxford: Clarendon P, 1999, xlvii + 712 pp., £ 95.00.)

Les amateurs de poésie de la Restauration seront sans doute satisfaits de voir Rochester, auteur plus souvent lu en anthologie qu’en édition complète, entrer au panthéon des auteurs publiés dans cette prestigieuse collection, sous la houlette de l’un des spécialistes actuels des problèmes de transmission manuscrite. L’édition est des plus imposantes et il faut saluer le travail de titan qu’elle représente. L’histoire textuelle des poèmes de Rochester est en effet particulièrement complexe : outre plusieurs éditions imprimées posthumes, peu fiables, il existe de nombreuses sources manuscrites, parfois très divergentes et non autographes, reflets des différentes formes de circulation manuscrite (individuelle — sur feuillet volant ou au sein de « commonplace books » —, ou organisée par des scribes, en particulier pour les recueils de pièces produits à des fins commerciales) de ces textes, parfois licencieux et subversifs. C’est donc pour chaque pièce qu’un travail approfondi de collation doit être fait et H. Love compare toutes les sources connues pour établir le texte de manière qu’il veut définitive. Au cours d’une très longue introduction textuelle (complétée par une seconde, plus technique), H. Love justifie sa méthode éditoriale, dont les maîtres mots sont rigueur et cohérence : chaque lecteur, affirme-t-il avec force, doit pouvoir à tout moment saisir les partis pris éditoriaux, pour se situer par rapport à eux, selon qu’il partage les choix de l’« éditeur » ou non. Toutes les options éditoriales ont été suivies, selon les pièces en présence : 1. « copy text editing » : pour les poèmes existant en une seule version, en manuscrit de la main de l’auteur ou corrigé par lui, c’est ce texte de référence qui a été suivi, avec indication des variantes significatives. 2. « recensional editing » : lorsqu’aucune source ne fait autorité, l’éditeur, à l’aide d’outils statistiques complexes, tente de reconstituer une généalogie des manuscrits et textes imprimés pour retrouver parmi les versions en présence la ou les branches maîtresses. 3. « Single-source editing » : pour des textes rattachés de manière un peu vague au corpus de Rochester (pièces douteuses, poèmes « à la manière » de Rochester ou écrits sur lui), et inclus en annexe, une seule version, jugée « caractéristique » est offerte. L’édition est divisée en quatre grandes sections : I. Les poèmes très certainement de Rochester (ordonnés, comme dans l’édition Tonson de 1691, par genres, selon une gradation qui va du mode le plus public au ton le plus personnel). II. Les écrits pour le théâtre, à l’histoire textuelle moins complexe. III. Les pièces d’attribution douteuse. IV. En annexe, les pièces inséparables du corpus de Rochester, mais qui ne sont pas de sa main. Enfin, deux abondantes sections de notes (la première, classique ; la seconde, purement textuelle) ainsi que des annexes statistiques complètent l’ensemble. H. Love utilise en effet la méthode statistique (tout en exprimant quelques réserves) pour tenter de résoudre un certain nombre de problèmes d’attribution et s’appuie pour cela sur le travail de John Burrows (dont les résultats sont reproduits dans l’appendice I).
Dans son introduction, très technique, H. Love justifie son édition, la quatrième des poèmes de Rochester depuis 1952, — reflet de l’intérêt peut-être davantage éditorial que critique suscité actuellement par ce poète — par les choix discutables souvent faits par les éditeurs précédents. Son travail prend en compte l’émergence récente de manuscrits inédits et s’inscrit dans la continuité de sa propre réflexion sur l’établissement des textes. À cet égard, on a souvent le sentiment que Love conçoit son appareil critique comme inséparable de son ouvrage Scribal Publication in Seventeenth-Century England (1993), abondamment cité, ce qui rend ses développements parfois cryptiques en dépit de leur longueur — l’appareil critique a en effet rarement connu une telle inflation. Car il faut le souligner, c’est ici une édition de spécialiste, qui fait passer les exigences de l’éditeur au premier plan, parfois aux dépens de la lisibilité. Le lecteur peine, de temps à autre, à suivre les méandres des raisonnements qui ne sont pas toujours, peut-être, exposés avec la clarté souhaitée dans l’appareil critique, ou, plus grave, à saisir les options éditoriales ponctuelles à la lecture des poèmes eux-mêmes. L’appendice statistique, quant à lui, est d’une telle complexité qu’il en devient presque incompréhensible pour un lecteur non-spécialiste. En dépit de ces inconvénients, qui sont peut-être inévitables dans une entreprise aussi complexe, cette édition fera date, car elle établit le texte le plus fiable à ce jour du corpus de Rochester. — Line Cottegnies (Université de Paris VIII).

BRUCE McLEOD. — The Geography of Empire in English Literature, 1580-1745. (Cambridge: Cambridge UP, 1999, xii + 284 pp., £ 37.50., $ 59.95.)

L’ouvrage de Bruce McLeod se situe à la croisée de plusieurs disciplines : il relève à la fois de l’histoire et de la critique littéraires, mais aussi de l’histoire des mentalités et de l’histoire tout court. L’auteur applique à la période qui s’étend de 1580 (date du voyage de Spencer en Irlande) à 1745 (date du dernier grand soulèvement jacobite) une grille de lecture que l’on associe en général à une époque nettement plus tardive, et entend démontrer que l’assertion d’Edward Said selon laquelle l’impérialisme est « “the major… determining, political horizon of modern Western culture” » (1) est tout aussi pertinente pour les XVIIe et XVIIIe siècles que pour le XIXe siècle. La question centrale qu’il se pose est donc celle-ci : « how does literature function in relation to imperialism ? » Pour y répondre, McLeod examine les œuvres de Spencer, Milton, Aphra Behn, Mary Rowlandson, Defoe et Swift, et consacre deux chapitres de son livre à des questions plus proprement historiques (« 3. Contracting geography from the country house to the colony » ; « 6. 1745 and the systematizing of the Yahoo »). En substance, la réponse est que, à divers titres et de manières différentes, les écrivains considérés sont les représentants d’un ordre anglocentrique imposé à un Autre (« Other » ; l’auteur tient beaucoup à la majuscule) qui est tout aussi bien l’Irlandais catholique que l’Indien. Cet ordre se manifeste par une prise de possession, un découpage, et une nomination de l’espace, dont sont exclus ces « autres » qui en étaient pourtant les premiers habitants. On ne cachera pas que ce livre pose davantage de questions, voire de problèmes, qu’il n’en résout. Pour commencer, il n’est pas certain que l’utilisation de la notion même d’impérialisme soit tout à fait fondée pour une période si précoce. L’auteur reconnaît lui-même que son hypothèse est « risky » (1), mais il n’en postule pas moins, sans vraiment le démontrer, que les thèses de Saïd sont valides pour les débuts de l’époque moderne. Le maniement simultané de plusieurs disciplines, et de différents types de discours, n’est pas toujours très sûr, et donne par moments le sentiment d’une oscillation entre diverses approches dont la synthèse n’est pas tout à fait aboutie. On ne peut manquer non plus d’être frappé par la surabondance de références à des autorités critiques (Saïd, Althusser, Bourdieu, pour n’en citer que quelques-uns), dont la fonction est certes d’attester la validité des jugements de l’auteur, mais dont l’omniprésence finit par brouiller la clarté de l’exposé. En outre, certains jugements paraissent passablement réducteurs (« If as Firdous Azim maintains the early “novel is an imperialist project, based on the forceful eradication and obliteration of the Other” …, then we might argue that the adventures written by Swift and Defoe are generally part of this project », 175 ; c’est moi qui mets les italiques) ; et c’est avec une certaine surprise que l’on apprend que « the Huguenots … had also been part of the colonization of Southwest France from the thirteenth century on » (39). Enfin, il était sans doute exagérément ambitieux d’espérer retracer en moins de trois cents pages « the development of the way traditional and new spaces are perceived by Renaissance Humanism, Puritanism, and the Rationalism of the Enlightenment » (243), alors que chacune de ces périodes appellerait un livre à elle seule. Certes, McLeod ouvre aussi des pistes intéressantes et prometteuses, notamment quand il étudie le phénomène du « reverse colonialism » (15), qui consiste à transposer en Angleterre même des modes de contrôle des populations et du territoire qui ont d’abord fait leurs preuves dans l’espace colonial. Mais une plus longue maturation eût certainement été bénéfique, et eût permis de rendre mieux justice à un projet intellectuel intéressant et novateur. — Pierre Lurbe (Université d’Aix-Marseille I).

PAUL BAINES. — The House of Forgery in Eighteenth-Century Britain. (Aldershot: Ashgate, 1999, viii + 195 pp., £ 47.50.)

Dans cet ouvrage, Paul Baines veut prouver avec Horace Walpole que tous les faussaires font partie de « la même maison » (all of the House of Forgery are relations). Paul Baines, qui est l’auteur d’une thèse sur le même sujet, relève ainsi un double défi, celui de cerner un concept encore flou au XVIIIe siècle, et celui de traiter des faussaires de tout genre, à la fois des faux-monnayeurs, des signataires de fausses obligations, des marchands d’antiquités douteuses, des éditeurs de versions prétendument authentiques du Nouveau Testament, et des « faussaires de la littérature », coupables de plagiat, ou de publication de faux manuscrits tels que l’infortuné Chatterton qui mit un terme à ses jours, accablé par l’opprobre. L’auteur montre avec succès le rapprochement qui s’opère entre fraude littéraire et fraude financière. Davantage que d’une étude sociologique, il s’agit d’une histoire des mentalités : sont expliquées les raisons du changement de législation en matière de répression des fraudes ainsi que l’évolution de l’opinion publique, notamment à travers les pièces de théâtre et les romans. Entre le début du siècle où Pope condamnait avec sévérité le faussaire Ward qui fut enchaîné au pilori et se vit amputer des oreilles, châtiment alors en usage pour ce délit, et 1777, date à laquelle le malheureux William Dodd, pasteur de l’Église anglicane, fut pendu, la société britannique crut bon de protéger son commerce par une législation drastique à l’encontre de toute atteinte à la propriété. Si le lecteur est informé avec précision des peines encourues par les faussaires tels que Dodd, qui avait fabriqué une obligation du comte de Chesterfield en sa faveur, il l’est un peu moins des sanctions réservées aux faussaires du monde littéraire, coupables de plagiat ou d’édition de faux manuscrits des siècles passés, peut être justement parce qu’il était difficile de les mettre sur le même plan que les auteurs de délits financiers. Paul Baines ignorait sans doute un détail de la biographie de William Dodd ainsi que de celle de son ami Boswell. Le révérend était Grand Chapelain de la Grande Loge d’Angleterre et le soutien que lui apporta James Boswell, ex-Grand Maître adjoint de la Grande Loge d’Écosse, explique peut-être en partie la bienveillance de Samuel Johnson à l’égard de Dodd, bienveillance qui a beaucoup surpris les biographes de Johnson. On ne saurait nullement reprocher à l’auteur d’avoir passé sous silence cet aspect aujourd’hui encore très méconnu.
Les notes de fin de chapitre attestent de la quantité des sources primaires, de la très grande qualité et de l’ampleur du corpus. Une bibliographie en fin d’ouvrage aurait cependant été utile. Ce livre intéresse tous les spécialistes de la société britannique au XVIIIe siècle, et servira de référence à la fois en littérature et en civilisation. — Cécile Révauger (Université des Antilles-Guyane).

DENIS BARANGER. — Parlementarisme des origines. (Paris : PUF, 1999, 408 pp., 198 FF.)

Thèse de doctorat en droit, cet ouvrage est impressionnant par la qualité de sa documentation et la connaissance détaillée de la vie politique britannique entre 1740 et 1840. L’auteur traite d’abord des conditions historiques lointaines et modernes de l’évolution du parlementarisme, avec une connaissance parfaite de la langue anglaise. L’introduction analyse les conditions de la dynamique particulière à la Grande-Bretagne : responsabilité politique, relations entre gouvernants et représentants des gouvernés. La première partie étudie la structure de l’exécutif responsable, la monarchie selon le Bill of Rights, avec la notion de trust monarchique et ses contradictions internes, le pouvoir morcelé. La relation entre le Roi et le peuple est ce que l’auteur appelle, sans toutefois la définir, la nature de « corporation » du roi partageant le pouvoir avec les deux Chambres ; la notion d’un roi incapable de « faire mal ». L’institution de la collectivité ministérielle (ch. 2) montre qu’en droit pur la notion de Cabinet n’existe pas mais que sa pratique est bien réelle, en l’absence du souverain, développant une fonction de conseil. Dans le fonctionnement de ce système, les hommes priment sur les mesures politiques, mais au début du XIXe siècle, se regroupent des personnes davantage concernées par un début de programme, comme Lord Grey en 1831. La maîtrise du pouvoir exécutif (ch. 3) est marquée par un certain nombre de crises, 1744-46, 1760-70, et l’articulation entre le pouvoir du gouvernement et la responsabilité devant les Chambres se précise. Le Cabinet est sous double dépendance vis-à-vis des Chambres et du roi, et la solidarité ministérielle passe du droit au fait. Au chapitre 4, l’auteur étudie l’effacement progressif de l’autorité royale, sous l’influence des Whigs : le concept de peuple se transforme pour devenir la source du pouvoir constitutionnel et l’irresponsabilité du roi poussée à l’extrême a mis ce dernier hors de l’activité gouvernementale. La deuxième partie analyse « L’épreuve de la responsabilité », avec au chapitre 5, les Chambres et la souveraineté. Dans cette constitution mixte, les Chambres contrôlent l’exécutif, et la théorie de la souveraineté du parlement est encore présente sous forme de la représentation virtuelle : le Parlement est souverain en termes politiques et juridiques, ce que ne peut encore être le peuple. Ce chapitre passe en revue les formes initiales des relations institutionnelles, le cumul des mandat parlementaire et fonction ministérielle. Le chapitre suivant s’intéresse aux partis, indispensables, mais hostiles aux regroupements politiques au moins jusqu’en 1830-31. Ils sont « flexibles » en nombre et en composants, la notion de « membre indépendant » rendant difficile tout calcul précis. Une évolution certaine est perceptible en ce domaine au XIXe siècle. Le contrôle exercé par les Chambres et analysé au chapitre 7 : extinction des formes pénales de responsabilité, ou impeachment. Les tentatives de requalification de faute politique en haute trahison n’aboutirent pas et l’impeachment devint obsolète, mais une conception répressive de la responsabilité perdura. Le chapitre 8 s’occupe du problème de la confiance et de la censure, des formes de légitimité de la première et de l’exercice de la seconde par le vote. Deux éléments sont caractéristiques de l’état de confiance : les pétitions en matière électorale, et l’élection du Speaker. Le chapitre 9 se concentre sur la responsabilité devant le peuple, la caractéristique de cette constitution mixte étant « l’articulation de la représentation et de la responsabilité » (360). En cas d’appel à l’opinion, les dissolutions furent surtout des redistributions. En conclusion, l’auteur suggère que la responsabilité politique est un des éléments importants de la justice politique occidentale, mais qui ne s’est jamais affranchie des conditions de ses origines. En annexe, un tableau des administrations successives (1721-1841) suivi de l’index des noms et de celui des matières, est fort utile, mais il manque une bibliographie récapitulant les titres cités en notes. Cet ouvrage est un outil indispensable à la connaissance de l’évolution politique anglaise avant 1832, digne de toute bibliothèque. La langue n’est peut-être pas à la portée de l’étudiant angliciste de première année. On ne peut s’empêcher de relever de curieuses négligences dans un ouvrage de cette qualité, comme dans l’énumération des grands offices : « First Lord Treasury » (nombreuses répétitions) au lieu de « of the Treasury », de même pour Lord Admiralty, « Lord Chancelor » orthographié partout avec un seul « l » ; « le Roi en 1841 » : p. 362 en note, le North Briton est appelé « journal satyrique », ce qui n’était pas impossible quand on sait qui fut Wilkes, mais… Le livre est malgré cela un excellent outil de travail et de documentation. — Georges Lamoine (Université de Toulouse II).

ÉLISABETH SOUBRENIE. — Présence de la solitude : La poésie anglaise entre néoclassicisme et préromantisme 1725-1785. (Paris : Champion, 1999, 368 pp., 335 FF.)

Ce livre ambitieux a pour objet l’étude de la poésie anglaise au cours d’une longue période de soixante ans, que bornent d’un côté la parution en 1725 de A Winter Piece, du poète écossais Riccaltoun, et de l’autre, en 1785, celle de The Task, de William Cowper. Élisabeth Soubrenie relit les poètes de cette époque à la lumière d’un thème privilégié, celui de la solitude, dont elle étudie l’émergence, l’affirmation et les figures dominantes. Son livre est organisé en cinq parties, qui traitent exhaustivement le sujet en un parcours qui va du contexte intellectuel (« I. Philosophie et morale de la solitude ») aux problèmes spécifiques que pose l’expression poétique de la solitude (« V. La poésie de la solitude »), en passant par des études thématiques (« II. Charme et horreur de la solitude » ; « III. Le naufrage de la solitude » ; « IV. À la reconquête du centre »). L’auteur fonde son travail sur un corpus d’une remarquable ampleur, qui inclut, aux côtés de poètes de premier ordre comme Thomson ou Cowper, des auteurs mineurs comme James Grainger. De nombreuses et pertinentes études de poèmes, ou parfois de quelques vers judicieusement choisis (ainsi en va-t-il de tel passage de Savage, 112), ancrent la réflexion d’Élisabeth Soubrenie dans la matière même des textes.
Rançon sans doute de l’ambition du propos, ce livre passionnant à bien des égards ne tient peut-être pas tout à fait toutes ses promesses. Son organisation, très largement thématique, a le mérite de nous donner une vision synthétique de la période et des œuvres considérées, et de permettre des rapprochements féconds entre des auteurs différents (ainsi Gray et Cowper, 228-29). Mais la contrepartie de ce mode de présentation est que le « cheminement poétique » (305) de chaque auteur, avec sa singularité propre, apparaît moins nettement qu’on ne pourrait le souhaiter. On ne peut s’empêcher non plus de se dire que le sujet de ce livre n’est peut-être pas tant la solitude, que la mélancolie et la folie. Cela est particulièrement net dans la partie consacrée à Christopher Smart (251-262), dans laquelle l’auteur analyse l’expression poétique de la folie et concède que « Smart n’évoque guère la solitude » (255). Qu’il puisse exister une pathologie de la solitude ne saurait non plus faire oublier qu’il existe toute une tradition antique de la solitude heureuse (que l’on songe à Sénèque), dont on peut se demander pourquoi elle n’est pas reprise par les auteurs considérés. Dans sa conclusion, Élisabeth Soubrenie relève que la difficulté centrale à laquelle se heurtent les poètes du XVIIIe siècle quand ils veulent exprimer la solitude est que le langage poétique dont ils disposent est inadéquat pour cette tâche, et qu’ils n’ont d’autre choix que de recourir à des figures conventionnelles, comme l’allégorie. L’auteur met donc en relief une contradiction, selon elle irrésolue, entre « la profondeur extrême qu’implique la solitude, et le manque d’originalité de ses moyens d’exploration » (314). Il est un peu dommage qu’une intuition aussi forte, et aussi juste, n’ait pas fait l’objet d’une exploration plus systématique dans l’ouvrage lui-même.
Malgré ces réserves, le livre d’Élisabeth Soubrenie, que complètent une très dense bibliographie (315-350) et deux index, est un ouvrage où la solidité de l’érudition le dispute à la sensibilité du commentaire. Il a toute sa place dans la bibliothèque des spécialistes de poésie, mais aussi d’histoire des idées. — Pierre Lurbe (Université d’Aix-Marseille I).

ANNE JANOWITZ. — Lyric and Labour in the Romantic Tradition. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, xii + 278 pp., Hb £ 35.00., $ 59.95.)

L’histoire du Romantisme a été longtemps celle des exclusions. Au sujet plénier (reconnu comme paradigme) fait place aujourd’hui la pluralité. La prise en compte du rôle des femmes dans la production culturelle (tout particulièrement la poésie) est l’une, parmi d’autres, des manifestations de ce déplacement qui, peu à peu, modifie sensiblement le canon et approfondit notre perception d’une « période » extrêmement complexe. Un tel décloisonnement concerne aussi le champ politique et idéologique. E. P. Thompson (pour ne citer que lui) avait déjà montré (The Making of the English Working Class, 1963, William Morris: Romantic to Revolutionary, 1976, et Witness Against the Beast: William Blake and the Moral Law, 1993) que le Romantisme britannique non seulement puisa dans les idées radicales (héritées des Lumières et cristallisées par la Révolution française) mais se constitua, en partie, au sein d’une culture urbaine de plus en plus consciente de son existence et de son rôle politiques. L’objet du livre de Janowitz est, comme son titre l’indique clairement, de montrer que la poésie lyrique romantique est l’espace privilégié où s’expriment et se théorisent les aspirations à l’identité de cette nouvelle force culturelle. Ainsi contextualisé, le mouvement chartiste (dont l’auteur a une connaissance approfondie) apparaît au fil de son histoire (de ses précurseurs, tel J. Spence, à ses continuateurs les plus tardifs, tel W. Morris) comme le point de rencontre (et donc de tension) entre une poétique « plébéïenne » et une poétique individualiste : dialectique à la configuration suffisamment nette pour qu’une étude systématique en rende compte. Émerge alors « the complex double-voice of Romanticism » (28). Très cohérent et précis, malgré la profusion du matériau qu’il est amené à brasser, l’essai a ceci de remarquable que, loin de simplement prendre le contrepied de la doctrine humaniste de l’intériorité (celle du « unencumbered self ») puissamment développée par Abrams et Bloom, il montre que cette doctrine (à la centralité incontestable) fut l’objet de la part de l’autre culture romantique (plébéienne, urbaine) d’un approfondissement à la fois critique et dialectique. Dans un essai séminal « What is Poetry » (1833), J. S. Mill définissait le lyrisme comme l’omniprésence du sujet ramené à sa voix (« feeling confessing itself to itself, in moments of solitude »). C’était là (en s’appuyant sur Wordsworth, mais aussi en le dénaturant quelque peu) poser le principe de l’unité de la personne sentimentale, morale, philosophique, existentielle et même politique, en tant que centre et horizon de la véritable création poétique. Or, face à ce paradigme (produit de l’idéologie bourgeoise et libérale) s’en dresse un autre (comme le Wordsworth des Lyrical Ballads et de leurs préfaces l’avait d’ailleurs parfaitement saisi), soucieux des coutumes et des traditions populaires, en phase avec la culture orale, inséparable de la montée de la nouvelle classe prolétarienne, pour tout dire d’inspiration communautaire. Le Chartisme (« poised between two conceptions of poetry », 20) tente de négocier le problème de cette dualité : autonomie esthétique et activisme politique, moi et nous, parole individuelle et parole collective. Se dessine alors la possibilité d’une poésie directement engagée, et monte la voix d’un lyrisme communautaire jaillissant de ce nouvel espace culturel que fut le monde capitaliste du travail (« labour »). Là où E. P. Thompson voyait dans le Romantisme un processus quasi organique, avec sa naissance, sa maturité puis sa mort, Anne Janowitz voit (plus particulièrement chez Morris), et par-delà le refus de l’industrialisation avec l’élan de nostalgie que celui-ci entraîne, la permanence d’une « strategy for the future » où se lisent, chez les principaux poètes chartistes (Davenport et Jones par exemple), les influences décisives de Blake et de Shelley. Ainsi le livre élabore-t-il une poétique du lyrisme chartiste (ballades, paysages, odes, hymnes, mètres spécifiques, prégnance de la parole collective sur l’écrit…) au fur et à mesure que les grandes figures du mouvement sont convoquées et leur écriture analysée. Mais il pose également une question essentielle, qui pourrait bien aller au cœur de notre propre culture : celle de l’efficacité de la poésie sur la scène idéologique. En effet, l’histoire semble avoir bel et bien donné raison à Thompson, puisque les valeurs progressistes et communautaires ont été largement récupérées par l’idéologie libérale et le projet d’action politique dissous en diverses modalités utopiques. Plus généralement, notre définition du lyrisme étant totalement culturelle (résultat d’une série de transformations), il paraît difficile de la désengager de la définition canonique qu’en a donnée Mill, définition que l’on pourrait qualifier de prophétique tant s’avéra juste sa perception de l’évolution de la poésie. Q