Etudes anglaises
Klincksieck

I.S.B.N.sans
128 pages

p. 485 à 497
doi: en cours

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Comptes rendus

Tome 55 2002/4

2002 Études anglaises Comptes rendus

Comptes rendus

LOUIS ROUX, éd. — L’Ouvert et le précis : Douze études de grammaire et linguistique anglaises. CIEREC Travaux 104. (Saint-Étienne : P de l’U de Saint-Étienne, 2001, 239 pp., 21,34 €.)

Ce numéro des Travaux du CIEREC rassemble les communications faites aux ateliers de linguistique du Congrès de la SAES qui s’est déroulé à Chambéry en 1999. À la suite de deux études sur l’idéophone <sn-> (Anglophonia 2 et 4), Denis Philps prend ici un peu de recul en postulant un « archiphonesthème » <CN-> qui aurait pour allophonesthèmes <gn->, <kn->, <øn->, <sn->, article qu’il reprend ensuite dans Anglophonia 8 (2000). Gérard Mélis, après avoir situé make parmi les constructions périphrastiques causatives, justifie de façon convaincante l’absence de to dans la construction active, contrairement à ce qui se passe avec want ou force. Geneviève Girard renouvelle la problématique des considérations sur la construction TO + V en montrant dans un article d’une remarquable rigueur que de la relation qui s’établit entre verbe ou adjectif recteur et proposition infinitive naît une interprétation temporelle en dépit de l’absence de toute marque finie de temps : celle de la postériorité si l’infinitive est complément ; celle de la simultanéité en cas d’infinitive sujet. Cette corrélation pourrait s’étendre aux propositions arguments d’un GN. Jean Peeters réfléchit sur l’opposition entre nom propre et nom commun à travers le cas des appellatifs (boy, Dad, Nurse, my dear), questionne le fondement formel de classes conçues comme rigides et préfère voir des degrés entre les deux pôles extrêmes du « propre » et du « commun ». Gilbert Ghio montre que la conjonction de possible, possibility, possibly avec can ou may n’est pas redondante mais souligne la conviction de l’énonciateur qui ne va pas nécessairement dans le sens de la valeur positive ou négative choisie pour le modal ou le prédicat. Henry Daniels (« You may say may but mayn’t you can’t ») procède à un substantiel tour d’horizon de divers auteurs pour faire ensuite valoir le faisceau de facteurs qui peut-être préside à la disparition de mayn’t. Bertrand Richet s’attaque à la question des interjections dans le discours direct cité. Jean-Gilbert Léoué traite du cas de l’opérateur anaphorique -AM dans le Pidgin English du Cameroun, trace d’une relation acquise entre verbe et objet déplacé. Éric Corre décortique savamment présent et present perfect pour en conclure que forme aoristique et forme auxiliée : pas même combat, l’auxiliation représentant un travail métalinguistique supplémentaire. Sylvie Stonehouse examine comment la langue 1 est mise à profit en tant qu’outil cognitif dans l’acquisition de la langue 2. Jean-Claude Souesme se livre à une fine étude de la détermination des génitifs génériques et des problèmes qui y sont liés (a children’s book, a summer’s day, a whole winter’s days). Pour terminer, Catherine Delesse procède à l’étude contrastive des marqueurs indéfinis -body/-one de l’anglais par rapport aux particules indéterminées -to/-nibud’ du russe. Quelques coquilles — déclanche pour déclenche (52), anophorique pour anaphorique (154), problèmes liés la détermination pour liés à la détermination (205), opposition -ODY/ONE pour -BODY/-ONE (237) — ne gênent pas l’intelligibilité du texte. Ces douze articles réunis témoignent de la variété, de la vigueur et de la valeur de la recherche française en linguistique anglaise. — Jean Pauchard (Université de Reims).

NICOLA BOWN. — Fairies in Nineteenth-Century Art and Literature. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xiii + 235 pp., £ 40.00.)

Bannies successivement par le christianisme, par le rationalisme des Lumières, par le positivisme du xixe siècle et par le merveilleux de la science-fiction, les fées, comme les dieux antiques, ont pourtant survécu et n’ont cessé de faire retour parmi nous. Après l’exposition de la Royal Academy consacrée au Victorian Fairy Painting (1997), l’ouvrage de Nicola Bown s’attache à l’un des âges d’or incontestés de la féerie picturale et littéraire. Le cadre chronologique commence avec Fuseli (Titania et Bottom) pour se clore pendant la Grande Guerre, avec le recueil de Robert Graves Fairies and Fusiliers et les photographies de Cottingley, sujet de deux films récents. Dans l’intervalle, quelques points de passage obligés, notamment Dadd (The Fairy Feller’s Master-Stroke), Paton (Obéron et Titania), Millais (Ferdinand Lured by Ariel) et Barrie (Peter Pan). Les sources shakespeariennes (avant tout Le Songe d’une nuit d’été) sont évidentes, mais le Renouveau féerique s’inscrit plus généralement dans le mouvement romantique des « contre-Lumières » (Isaiah Berlin). Les fées sont irrationnelles et nostalgiques, mais aussi nationales et populaires. Elles suscitent l’engouement de Herder et des folkloristes comme les frères Grimm ; elles prêtent la main, en Écosse, en Irlande et en Bretagne, au Renouveau celtique. Bown ne se borne pas à ces évidences. Elle montre comment la féerie se constitue en pastorale propre à la société industrielle, dépassant le passéisme consolateur pour s’efforcer à la synthèse avec la modernité, suscitant dès lors de nouvelles inquiétudes après s’être montrée rassurante et mystificatrice. C’est ainsi que le féerique, normalement opposé à la science, est souvent requis pour en célébrer les prodiges (qu’on songe à « La Fée électricité » de Dufy) ou pour camoufler certains des traits les plus choquants de la Révolution industrielle (Andrew Ure décrit le travail des enfants dans une filature comme l’amusement d’elfes agiles aux doigts de fée). Un des paradoxes des fées veut que ces « esprits de la nature » soient doués de pouvoirs surnaturels (Northrop Frye), et Bown démêle avec finesse l’écheveau compliqué des liens entre la féerie et le naturalisme, au sens de la passion si répandue chez les Victoriens pour la description minutieuse du microcosme végétal et animal, insectes et faune marine « inférieure » (anémones et étoiles de mer). Leurs ailes de libellule ou de papillon et leur taille apparentent les little people aux insectes, en même temps qu’ils semblent des humains en miniature ; analysant les tableaux de John Anster Fitzgerald, Bown n’a pas de peine à montrer que le renversement d’échelle entre le rouge-gorge et les fées humanoïdes suscite un trouble sur la place de l’homme dans le cosmos, trouble qu’elle relie directement à la publication de L’Origine des espèces en 1859. L’intérêt des Cultural Studies et d’une méthode transdisciplinaire est ici patent, mais trouve aussi sa limite faute de mise en perspective plus vaste. La vision darwinienne est certes révolutionnaire, mais elle ne sort pas du néant (Bown elle-même cite à l’appui de sa démonstration le Voyage à bord du Beagle, de vingt ans antérieur à L’Origine) et, sur la place respective de l’homme et de l’animal, on pourrait dire qu’elle confère l’autorité d’une hypothèse scientifique à des interrogations qui s’étaient exprimées, plus ou moins intuitivement, de longue date, comme en témoignent, entre autres, la physiognomonie animale (de Porta et Le Brun à Lavater), la satire swiftienne ou les insectes combattants de Grandville. Même remarque à propos de ce qu’écrit Bown sur la vision novatrice introduite par l’invention du ballon : attesté notamment par le Faust de Goethe, par Münchhausen, par Poe, par Grandville encore, le point est incontestable ; mais enfin les vues plongeantes (du pinacle du Temple ou d’une montagne très élevée, pour citer l’Évangile) et les fantasmes de vol (Icare, mais aussi Ganymède ou Sindbad) n’ont pas attendu l’invention des frères Montgolfier pour se donner libre cours. — Jean-Loup Bourget (École Normale Supérieure).

PETER DESA WIGGINS. — Donne, Castiglione, and the Poetry of Courtliness. (Bloomington and Indianapolis: Indiana UP, 2000, viii + 174 pp.)

L’auteur de ce livre a l’ambition de démontrer que la lecture d’Il Cortegiano, devenu la bible du courtisan élisabéthain dans la traduction de Sir Thomas Hoby, a offert à Donne le modèle du détachement critique, de la tolérance désabusée d’opinions diverses, de cette recherche de la provocation et de ce goût pour la casuistique qui ont caractérisé sa poésie profane. Il y aurait trouvé un moyen de créer « l’impression d’un moi aristocratique » et de faire carrière selon les usages contemporains de la vie sociale. Que l’allusion de Donne au Courtier dans une satire soit teintée d’ironie n’est pas un obstacle à cette thèse puisqu’il affecte aussi de mépriser la poésie (qu’il écrit) et le théâtre (qu’il fréquente). Que le secrétaire du Garde des Sceaux ait pu tirer profit de cette lecture pour son avancement, on l’accordera volontiers. Que certaines caractéristiques de sa poésie en découlent, ce n’est pas impossible. Mais on peut douter que cette influence (dont il n’y a guère de trace évidente malgré d’intéressants rapprochements) ait suscité ce qu’il y eut de personnel et de novateur dans la poésie de Donne. Lu assidûment en Angleterre depuis 1561, le Courtier n’a pas fait apparaître les mêmes traits dans les œuvres poétiques antérieures : leur origine est bien plus complexe comme j’ai essayé de le montrer à nouveau dans Seven Metaphysical Poets (2000). Dans le premier chapitre l’affirmation que la présence de Sir Thomas Egerton dans les cinq satires en fait un livre cohérent laisse aussi le lecteur perplexe : c’est non seulement aller à l’encontre des dates probables de composition mais beaucoup solliciter les textes.
Le Professeur Wiggins a heureusement étendu le champ de ses recherches au-delà des rapports directs entre le traité de Castiglione et la poésie de Donne. Une étude minutieuse de l’Élégie VII souligne l’influence des élégiaques romains. Il s’étend sur l’intérêt du poète pour les arts visuels, pour ces miniatures jugées « worth an history », et il s’attache, après d’autres, à mettre en évidence les affinités de son art avec le maniérisme. Mais n’est-il pas incongru de prétendre que l’élégie « To his Mistris Going to Bed » nous fait sentir la présence du corps féminin (distinctement évoqué) de la même façon que le David du Bernin nous fait sentir la présence de Goliath (absent de la sculpture) ? Ce n’est qu’un exemple, parmi d’autres, des explications de texte subtiles mais souvent contestables qui sont offertes à propos d’un nombre restreint de poèmes. Il est impossible de les discuter dans les limites imposées à ce compte rendu. La plus audacieuse est celle qui suppose que le locuteur dans « Aire and Angels » demande à la femme, aimée d’abord comme une image immatérielle, non seulement de se revêtir elle-même d’un corps mais de « revêtir le corps de l’homme » (126). S’opposant aux lectures univoques, M. Wiggins déclare qu’il s’efforce « to find a way not to choose » (146) ; on lui accordera qu’il met en évidence la complexité des poèmes étudiés, mais il aurait pu être lui-même plus prudent dans ses interprétations. Ajoutons qu’on est sensible à l’honnêteté d’un universitaire qui cite abondamment ses devanciers ; mais, au train où vont les publications, la confrontation d’opinions multiples ne risque-t-elle pas de conduire la critique littéraire à d’excessives gloses ? — Robert Ellrodt (Université de Paris III).

CLAUDE RAWSON — God, Gulliver, and Genocide: Barbarism and the European Imagination, 1492-1945. (Oxford : Oxford UP, 2001, xvi + 401 pp., 22 illlus., £ 25.50.)

Claude Rawson mène ici à pleine maturité une réflexion qui s’est élaborée, depuis une dizaine d’années, au fil de passages d’ouvrages centrés, en particulier, sur la satire et sur Swift, et d’articles relatifs, notamment, aux sauvages, aux Hottentots — tels que les mentionnent des récits de voyage dans le Pacifique Sud (contexte dans lequel il situe les Travels into Several Remote Nations of the World. In Four Parts. By Lemuel Gulliver [147]) — et référant, entre autres, à Montaigne, à Bougainville, à Conrad. Son dessein est de restituer à Swift toute sa complexité. À cet effet sont replacés, dans la perspective d’écrits anthropologiques, ethnographiques et littéraires — mis eux-mêmes en relation avec des événements historiques majeurs (les bornes chronologiques du sous-titre sont éloquentes) —, quelques écrits swiftiens (dont Travels [1726] et A Proposal for Giving Badges to the Beggars in All the Parishes of Dublin [1737]) dont la richesse a suscité des lectures plurielles, polémiques pour certaines et insistant sur la dimension « proleptique » (11) des Travels.
Les trois termes du titre (God, Gulliver, and Genocide) ne sont pas choisis pour l’allitération mais en tant que jalons d’un raisonnement qui embrasse l’Histoire et la littérature, depuis la malédiction divine dans la Genèse (« I will destroy man whom I have created from the face of the earth » [6.7]), répétée à plusieurs reprises dans les Écritures, jusqu’au recours, par les nazis, au même langage (13, 287) en vue de justifier la Shoah, en passant par la solution finale envisagée, tous les quatre ans, par l’Assemblée des Houyhnhnms au sujet des Yahoos ; Orwell fut, d’ailleurs, en 1946, le premier à rapprocher Yahoos et Juifs, par leur place dans les communautés respectives des Houyhnhnms et de l’Allemagne nazie (257). Les échos ainsi que les avatars linguistiques de la malédiction biblique sont étudiés dans l’Histoire, dans l’imaginaire et dans l’imagination, à travers les catastrophes de la Genèse (déluge, destruction de Sodome et de Gomorrhe), les massacres de masse de l’histoire humaine et divers écrits, de Swift — « Whether the Yahoos should be exterminated from the face of the Earth » (Travels), « [beggars are fit] to be rooted out of the Face of the Earth » (Badges) — à Conrad qui, dans The Heart of Darkness, fait dire à Kurtz : « “Exterminate all the brutes!” » Une phrase de l’introduction résume la complexité, l’ambivalence, l’ambiguïté linguistiques, la connotation ironique même de ces formules : « not usually an actual intention to kill. A volatile combination of “meaning it,” not meaning it, and not not meaning is, enters into play … » (12). Swift était tout à fait conscient, comme il l’indique dans Sentiments of a Church of England Man (1708), du danger que représente l’interprétation littérale du langage. Le propos de l’ouvrage est donc de poser des questions qui dérangent et qui sont souvent éludées ou déformées par la polémique.
Le premier chapitre (« Indians and Irish from Montaigne to Swift ») met en relief, d’une part, « the deep kinship in the fundamental outlook of the two waterzooïs … » (5) puisant aux mêmes sources, d’autre part, l’influence visible du Français, précisément sur la fin des Travels. Chez les deux auteurs se dégage une similitude d’essence entre soi et l’autre, le barbare (chez l’un, l’Indien [terme générique qui, du xvie au xviiie siècle, voire plus tard, désigne les « barbares » (9)], chez l’autre, l’Irlandais, grâce au rapprochement esquissé, via les Scythes, à travers le cannibalisme attesté des Indiens et imputé aux Irlandais) qui les amène au constat suivant : la dépravation humaine est une constante. Rawson se livre à une lecture très serrée de la lettre du texte de Montaigne dont il démonte les paradoxes de surface relevés entre divers essais (singulièrement « De la modération » [1.30] et « Des cannibales » [1.31]) ; il démontre aussi, avec subtilité, que Fynes Moryson a influencé Swift, à propos des Irlandais, tout comme Jean de Léry avait inspiré Montaigne, au sujet des Amérindiens.
Dans le deuxième chapitre (« The Savage with Hanging Breasts : Gullivers, Female Yahoos, and “racism” »), l’angle principal est d’ordre ethnographique : le thème « tout ce qui n’est pas “soi” est “l’autre” » est, constate Rawson, traité sans nuances dans divers écrits et conduit à attribuer des traits communs à tous les sauvages, fussent-ils noirs ou Irlandais, qui partagent, par exemple, lèvres épaisses et nez aplati dans certaines descriptions anglaises du xvie au xixe siècle. Pour créer les Yahoos, Swift emprunte aussi bien des clichés attachés aux peuples primitifs, comme les Hottentots, que des analogies entre Hottentots et Irlandais, issues de récits anglais concernant leurs voisins. L’attirance de la femelle Yahoo pour Gulliver (indice de l’appartenance à une même espèce) le pousse à examiner les différences entre espèces (Houyhnhnms et Yahoos) et entre races. Ce chapitre s’enrichit de réflexions sur la monogénèse biblique, sur la polygénèse (homologie entre races non blanches et singes), sur le cliché des seins qui pendent jusqu’à la ceinture, aux fins d’allaiter, par-dessus l’épaule, les enfants portés sur le dos (d’où le nez aplati [108]), sur le succès, entre 1810 et 1815, de la Vénus hottentote à Londres et à Paris (113) et sur le « racisme » des Houyhnhnms, fondé non sur la race mais sur le rang social.
Rawson poursuit son investigation des formules linguistiques dans le domaine des « façons de parler about killing the poor » (185). Le problème récurrent de la pauvreté et de la mendicité en Irlande lui permet, dans le troisième chapitre (« Killing the Poor: An Anglo-Irish Theme? »), de comparer les propos radicaux de trois Anglo-Irlandais (Swift, Wilde and Shaw) dont les pensées, bien que différentes, se rejoignent néanmoins — qu’elles prennent, chez l’un, le biais de l’esthétisme ou, chez l’autre, celui du socialisme.
Selon la règle du livre, les écrits swiftiens sont replacés dans l’Histoire ; si, dans A Modest Proposal, la proposition de fabriquer des objets avec la peau de bébés irlandais préfigure des pratiques nazies, le Proposer dénonce, lui, rappelle Rawson, les pratiques barbares attribuées aux ancêtres des Irlandais et des Amérindiens, les Scythes (212).
Le dernier chapitre s’ouvre sur la question cyclique que se pose la Grande Assemblée houyhnhnm quant à l’extermination des Yahoos, en vue d’établir les différences entre le génocide visant les Yahoos et celui perpétré par les nazis. Il relie la résonance biblique de l’extermination à un réseau de références à la Genèse dans les derniers chapitres des Travels et dans la correspondance de Swift en 1725, établissant un parallèle, dépourvu de dimension allégorique ou théologique spécifique, entre Gulliver, Noé et Loth lors des grandes destructions de la Genèse à l’adresse de l’humanité coupable et non d’une ethnie déterminée. Swift a pressenti le monde moderne tout comme, selon Alain Bony, il a, en littérature, parodié le roman avant qu’il n’existe.
L’ouvrage refermé, le lecteur demeure impressionné par l’intellectuel qui, magistral, domine un très vaste champ historique, anthropologique, culturel et littéraire aux plans temporel et géographique. Afin de situer les Travels dans l’histoire de la pensée occidentale, Rawson fait éclater, sans jamais la moindre gratuité, les barrières chronologiques et nationales et embrasse l’ensemble de la culture, de la mythologie, Hérodote, Strabon, Pline, l’Ancien Testament jusqu’à The Silence of the Lambs (1988) et à Hannibal (1999) de Thomas Harris, en passant par Vespucci, Bartolomé de Las Casas, Jean de Léry, Defoe, Bougainville, Cook, Sade, Flaubert, Baudelaire, Breton, Céline, Vercors, Orwell, Sartre, Heaney, Elizabeth Bishop et Coetzee, entre autres. Le lecteur demeure impressionné, aussi, par le véritable humaniste qui communique au livre un souffle auquel on ne peut rester insensible, pas plus qu’à l’ampleur et à la profondeur de la réflexion qui se déploie au long des pages. Pourtant, ce souffle n’altère en rien la rigueur scientifique de la démonstration, solide mais toute en nuances, qui relève des contradictions et ne cherche pas à les éluder. S’achevant par des notes très complètes et par un index fort précieux, cet ouvrage souligne combien la transdisciplinarité (parfois encore peu appréciée du monde universitaire traditionnel) peut être féconde et enrichissante lorsqu’elle est parfaitement maîtrisée. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).

ALBERT J. RIVERO, ed. — Augustan Subjects: Essays in Honor of Martin C. Battestin. (Newark: U of Delaware P, 1997, 311 pp., £ 67.50.)

Hommage rendu, par ses amis, par ses collègues et par ses anciens étudiants, à Martin C. Battestin, spécialiste de la période augustéenne (The Providence of Wit: Aspects of Form in Augustan literature and the Arts [1979]) et, en particulier, de Fielding (The Moral Basis of Fielding’s Art: A Study of Joseph Andrews [1959]) dont il « édita » plusieurs œuvres ainsi que la correspondance (avec C. T. Probyn en 1993) et dont il rédigea la biographie dite définitive (Henry Fielding: A Life [1989] avec Ruthe R. Battestin), les quinze essais originaux de ce volume, marqués du sceau de la qualité et classés par ordre chronologique, offrent des perspectives critiques complémentaires sur la période, prêtant tous attention, dans le sillage de Battestin, à la contextualisation et aux détails de la lettre des textes. Ouvrant le recueil, John Richetti relit les trois parties du premier roman de Behn à la lumière de la fiction galante pour en mettre en évidence le degré d’élaboration narrative et linguistique. Puis, l’étude historique de la géorgique unit les essais de Douglas Lane Patey (« Anne Finch, John Dyer, and the Georgic Syntax of Nature »), qui analyse le mécanisme de l’interférence des genres (vision prophétique et satire) chez deux poètes, et de Frans De Bruyn (« From Virgilian Georgic to Agricultural Science : An Instance in the Transvaluation of Literature in Eighteenth Century Britain »), qui s’interroge sur les conséquences du « bras de fer littéraire » (48) relatif au discours des géorgiques sur l’agriculture. Partant de Brutus, épopée inachevée de Pope, Lawrence Lipking se penche sur les liens entre mythologie et poésie au xviiie siècle. Plusieurs contributions sont ensuite consacrées à Swift. Roger D. Lund replace, dans la tradition du wit chrétien, l’œuvre la plus complexe du doyen qui fit l’expérience (in)volontaire de l’incompatibilité entre théologie et wit même pour défendre la vertu chrétienne. Quant à Clive T. Probyn, il recrée le contexte dublinois d’une lettre de Swift récemment retrouvée, réponse à une lettre de Henry Jenney (1732) après la publication d’un poème dirigé contre le doyen. Influencé par Bourdieu et par Lyotard, Maximilian E. Novak examine, sur fond d’écrits datant de la colonisation de l’Amérique, comment Robinson transforme son île par le langage, notamment par son aptitude à créer un monde par le simple fait de le nommer. Une note contemporaine est introduite par l’étude, due à Calhoun Winton, de la récriture du Beggar’s Opera par Vàclav Havel en 1972, jouée en 1975. Suivent deux essais concernant Pope ; celui de Howard D. Weinbrot démontre l’impossibilité historique de certaines lectures actuelles de The Rape of the Lock, celui de Patricia Meyer Spacks se fixe pour but : « to argue both for the continuing validity of self-love as an idea of Pope and for the importance of its narrative energy to his poetic project » (176). Fielding inspire ensuite deux articles d’une grande finesse : Bertrand A. Goldgar prouve que la pseudo-érudition de l’auteur ne se limite pas à ses écrits de jeunesse et n’a pas pour dessein essentiel de moquer l’érudition ; dans « Pamela/Shamela/ Joseph Andrews : Henry Fielding and the Duplicities of Representation », Albert J. Rivero s’appuie sur le concept d’« autorité » et procède par analogie, à partir de Don Quichotte, pour analyser le chemin parcouru entre les œuvres citées. L’attitude du xviiie siècle envers les femmes est prise en compte par Jerry C. Beasley, loin des grilles de lectures féministes réductrices, en vue de définir le rôle pivot des héroïnes dans le fonctionnement des romans de Smollett. Eric Rothstein en appelle au jugement élogieux de Fielding sur The Female Quixote pour établir un parallèle fécond entre Arabella, qui adapte des romances, et Lennox, qui adapte Cervantès. Une réflexion générale sur les clôtures des romans du xviiie, menée par J. Paul Hunter met un point d’orgue à cet ouvrage très solide et très riche qui s’achève par une bibliographie de Battestin, par une note sur les auteurs et par un index fort utile. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).

LEAH PRICE. — The Anthology and the Rise of the Novel. From Richardson to George Eliot. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, vii + 224 pp., £ 35.00.)

L’ouvrage s’ouvre sur une définition de l’anthologie comme « genre » en soi, dont le but est de présenter un tout à travers ses parties en offrant une sélection d’extraits censés rendre compte de la totalité de l’œuvre. Sélection qui ne saurait être anodine car ces « morceaux choisis » pouvaient l’être selon des critères différents, le plus souvent moraux ou esthétiques. À partir de ces constatations, Leah Price entreprend d’étudier les nouvelles anthologies, établies à partir de textes en prose, qui apparaissent au xviiie siècle. Premier exemple : Clarissa de Richardson, dont fut tiré A Collection of Sentiments, et Meditations from the Sacred Books … mentioned in the HISTORY OF CLARISSA. Le lecteur y trouvait les leçons morales spécifiques, qui, à l’intérieur du roman, servaient autant à marquer des pauses dans la lecture. Selon le même principe, J. G. Lockart tira de son ouvrage Memoirs of the Life of Walter Scott un plus bref Narrative of the Life of Walter Scott. Selon Price, ces anthologies visaient à moderniser et populariser les œuvres, mais elles ont aussi contribué à l’établissement du « canon ». L’auteur se tourne ensuite vers les anthologies de textes expurgés du célèbre Dr Bowdler qu’elle met en relation avec les Tales from Shakespeare de Charles et Mary Lamb, destinés à la lecture à haute voix en famille. Elle évoque aussi les recueils de poèmes tirés des romans de Mrs Radcliffe et consacre quelques pages à Susan Ferrier qui fait de l’usage permanent de citations par ses héroïnes une marque d’appartenance sociale. Le troisième et dernier chapitre est consacré à George Eliot dont la propension à ponctuer ses récits d’épigraphes et de généralisations a tout naturellement encouragé la publication d’anthologies, en particulier celles d’Alexander Main : Wise, Witty and Tender Sayings in Prose and Verse Selected from the Works of George Eliot, The George Eliot Birthday Book et Wit and Wisdom of George Eliot. Malgré son hostilité vis-à-vis de ces publications partielles, à destination d’un public à ses yeux trop féminin, et bien qu’elle ait écrit dans une de ses lettres : « My books are not properly separable into “direct” and “indirect” teaching », G. Eliot ne put empêcher que Middlemarch soit exploité de la sorte. L. Price montre ensuite que les articles critiques de l’époque, recensés par exemple dans la collection « The Critical Heritage », ont un fonctionnement similaire : dans les deux cas, le livre est résumé, puis des extraits cités, de manière à en donner une idée au lecteur. La conclusion, « The business of the novel », revient sur des thèmes plus connus comme la fonction du roman, l’opposition « mass culture/high art » et le double public de lecteurs de romans qui en découle.
Livre original sur l’instabilité du texte et sur l’histoire de la lecture, accompagné une riche bibliographie et d’abondantes notes souvent fort pertinentes. — Marie-Françoise Cachin (Université de Paris VII).

JAN-MELISSA SCHRAMM. — Testimony and Advocacy in Victorian Law, Literature, and Theology. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, xvi + 244 pp., £ 37.50.)

Ce livre, qui paraît dans l’excellente collection dirigée par Gillian Beer, surprend par son titre compliqué, résolument placé sous le signe de l’interdisciplinarité. Il est l’œuvre d’une chercheuse venue d’Australie pour réaliser une thèse à Cambridge, après un parcours peu banal. La préface nous apprend que dans les universités australiennes, il est possible de mener de front des études de droit et des études littéraires. C’est ainsi que J.-M. Schramm s’est formée pour devenir avocate, qu’elle a exercé dans son pays d’origine, et qu’entre autres elle a suivi, à l’Université de Canberra, un cours de Stephen Prickett sur « Faith and Doubt in Victorian Literature ». Ces deux types d’expérience assez différents semblent avoir nourri une réflexion personnelle qui nous vaut ce travail original, très sérieux et très documenté (car la bibliographie comporte plus de 350 entrées).
L’idée d’établir une analogie entre la stratégie du roman réaliste et les procédures de la justice n’est pas en soi révolutionnaire. Elle trouve son origine dans la fiction victorienne elle-même, si l’on se rappelle le célèbre passage du chapitre 17 d’Adam Bede, cité dans cette étude, où George Eliot déclare : « My strongest effort is … to give a faithful account of men and things as they have mirrored themselves in my mind … I feel as much bound to tell you as precisely as I can what that reflection is, as if I were in the witness-box narrating my experience on oath ». Cette idée a déjà inspiré l’étude très stimulante d’Alexander Welsh, Strong Representations: Narrative and Circumstantial Evidence in England (Baltimore: Johns Hopkins UP, 1992), qui a servi de point de départ à Schramm, même si elle s’en est écartée de manière sensible. Pour elle, le modèle du procès criminel légué par le xviiie siècle, qui laissait la parole non seulement à l’accusé mais surtout aux faits — capables de parler d’eux-mêmes, croyait-on —, a été abandonné en 1836, avec l’adoption du Prisoners’ Counsel Act, qui a permis à des avocats professionnels de s’adresser aux jurys au nom des prisonniers accusés de crimes. Le législateur britannique reconnaissait ainsi la nécessité de recourir à des interprètes qualifiés pour obtenir des verdicts justes, ce qui avait pour conséquence de réduire les accusés au silence et de transformer la nature des déclarations des témoins.
Mais ce qui n’avait pas encore été proposé, c’est une réflexion parallèle sur la nature du témoignage dans le domaine théologique, à une époque où celui-ci est profondément remis en question par la critique biblique venue d’Allemagne : « It is somewhat ironic that theologians were becoming increasingly suspicious of eye-witness claims to reliability at the same time that the law was relaxing its attitude to receiving sworn evidence provided by a wider range of witnesses » (61-2). Dans cette réflexion nouvelle sur l’herméneutique, au sens large, Schramm montre à quel point le nouveau statut du témoignage dans le domaine du droit, mais aussi de la théologie, influence la manière de conduire un récit de fiction au xixe siècle. Pour elle, les romanciers victoriens s’efforcent de créer un style qui assure la défense des personnages, à la fois pour imiter les avocats professionnels et pour réagir contre leur pratique, qui ne laisse aucune chance aux accusés de s’exprimer par eux-mêmes. Cette démonstration vigoureuse et convaincante exige beaucoup du lecteur qui n’a pas la riche formation de l’auteur ; mais il sera récompensé par une meilleure connaissance des domaines juridique et théologique et surtout par une approche nouvelle du roman victorien. — Alain Jumeau (Université de Paris IV).

KIMBERLY VanESVELD ADAMS. — Our Lady of Victorian Feminism; The Madonna in the Work of Anna Jameson, Margaret Fuller, and George Eliot. (Athens: Ohio UP, 2001, xv + 300 pp., $ 24.95.)

Avec ses relents de papisme, la figure de Marie ne devait pas être en odeur de sainteté auprès des Victoriens. Kimberly Adams s’efforce pourtant de montrer que la Madone a pu être utilisée à d’autres fins que le culte de l’Ange du foyer cher à Partmore ou à Newman, puisque trois « proto-féministes » y ont eu recours dans leurs écrits. Ce livre est consacré à la réévaluation et à la réappropriation de l’image de la mère du Christ à une époque où le catholicisme était en plein essor en Grande-Bretagne. Pour Anna Jameson (1794-1860), c’est à travers le filtre de l’histoire de l’art que la Vierge est enrôlée dans le camp féministe. Legends of the Madonna (1852) s’attarde de préférence sur les représentations médiévales de Marie comme Reine des Cieux, l’égale de son fils ; bien que suspect de mariolâtrie, le Moyen Âge respectait mieux les femmes que le xixe siècle. Jameson s’élevait évidemment contre les iconoclastes, mais aussi contre leurs successeurs, ces peintres comme Reynolds qui ont mis l’art religieux dans les salons, réduisant les œuvres sacrées à de simples objets d’appréciation esthétique. Anna Jameson se fit le mentor du sculpteur américain Harriet Hosmer, qui s’illustra notamment par ses statues de reines ou de « femmes fortes » ; effrayée par la possibilité d’une tyrannie des femmes, elle estimait que la souveraineté féminine devait être spirituelle plutôt que séculière. Margaret Fuller (1810-1850), Bostonienne radicale et libre penseur, est l’auteur de Woman in the Nineteenth Century. Hostile à toutes les images paternelles, elle prônait l’égalité des âmes et concevait le mariage comme une camaraderie intellectuelle. Son rêve d’indépendance féminine prit d’abord pour idéal la Vierge, mère sans être épouse ; horrifiée par le catholicisme durant un séjour à Rome en 1848, elle devait renoncer au modèle marial pour lui préférer ce socialiste qu’était Jésus. Dans la dernière partie de son ouvrage, Kimberly Adams se penche sur la fiction de George Eliot (1819-1880). Dans Adam Bede, face au Christ à la Feuerbach qu’est Adam, Dinah Morris apparaît comme une Madone à la Jameson, comme une vierge indépendante à la Fuller. Mère des malheureux, l’héroïne éponyme de Romola incarne cette égalité spirituelle des sexes prêchée par Barbara Bodichon ; ayant trouvé une nouvelle vocation dans la vie publique, elle n’est plus ni assistante ni disciple et n’appartient plus qu’à elle-même. Dans Middlemarch, Dorothea se voit réduite au rôle d’icône, fonction que lui imposent les besoins des hommes qui l’entourent. The Spanish Gypsy reprend l’idée d’Annonciation, d’un noble destin révélé à une vierge qui n’en attendait pas tant : Fedalma est ainsi l’élue chargée de prendre la tête du peuple gitan. Enfin, Daniel Deronda illustre le refus de la maternité et marque l’abandon des images chrétiennes au profit du judaïsme. La figure mariale n’en a pas moins rempli un rôle essentiel pour ces trois Victoriennes : le catholicisme, « a useful corrective to the exclusions of Protestantism », leur semblait promettre « the elevation and empowerment of women » (226). — Laurent Bury (Université de Paris IV).

Laura MORGAN GREEN. — Educating Women; Cultural Conflict and Victorian Literature. (Athens: Ohio UP, 2001, xiii + 153 pp., Hb $ 42.95/Pb $ 16.95.)

Cet ouvrage part d’un constat simple : la seconde moitié du xixe siècle a vu se métamorphoser l’enseignement destiné aux femmes, cependant que les romanciers créaient de plus en plus souvent des héroïnes caractérisées par leur soif de savoir. Les divergences et contradictions étaient néanmoins nombreuses, même parmi les membres du Higher Education Movement. L’instruction devait-elle être utilitaire, afin de permettre aux femmes d’entrer dans le monde du travail, ou détachée des contingences matérielles, en ne visant que l’épanouissement personnel ? Même les réformatrices étaient apparemment prisonnières des conventions sociales de leur temps, lorsqu’elles enjoignaient aux jeunes étudiantes de ne surtout pas se faire remarquer. Jane Eyre (1847) est publié à une époque de débat sur le statut des gouvernantes. L’héroïne y quitte la condition d’autodidacte isolée pour entrer dans une « communauté homosociale » (l’école de filles, Thornfield tant qu’il n’est habité que par Mrs Fairfax et Adèle), avant de trouver le bonheur dans une « dyade hétérosexuelle » (le couple formé avec Rochester). Les « sororités » s’avèrent décevantes, vouées à disparaître (la remarque vaut aussi pour Villette), et cèdent la place à la « pédagogie érotique » du couple. Grâce à Broadway et à Hollywood, Anna Leonowens (1831-1915) a accédé à la gloire, à travers les multiples adaptations de ses ouvrages, notamment The English Governess at the Siamese Court (1870). Leonowens pratique sans complexe le « bricolage narratif » pour produire un mélange d’autobiographie et de fiction, où se reflètent les préjugés racistes victoriens dans toute leur incohérence. Dans Middlemarch, George Eliot montre l’échec des systèmes organisant la connaissance, souligne l’illusion de pouvoir créée par le savoir et dénonce la vacuité des institutions éducatives. Malgré son amitié pour Barbara Bodichon et Emily Davies, Marian Evans semble avoir été sceptique quant à la possibilité d’une université féminine ; alors que l’instruction a échoué pour Dorothea comme pour Rosamond, Mary Garth l’autodidacte apparaît comme le meilleur modèle. Loin des couples malheureux présentés par le roman, l’union intellectuelle où chacun apprend au contact de l’autre est un idéal que « Mrs. Lewes » avait réalisé dans sa vie. Enfin, Thomas Hardy montre la frustration du désir de culture lorsqu’il se heurte aux barrières sociales, dans A Pair of Blue Eyes, où les prétentions intellectuelles d’Elfride Swancourt entraîneront sa perte, et dans Jude the Obscure, où Sue, la femme instruite, est un être androgyne, désexualisé par son instruction, « class and gender … blighting the aspirations of the male and female subjects they define » (128). — Laurent Bury (Université de Paris IV).

ANNE FERRY. — Tradition and the Individual Poem: An Inquiry into Anthologies. (Stanford: Stanford UP, 2001, 289 pp., £ 35.00, $ 45.00.)

L’ouvrage d’Anne Ferry s’interroge sur les anthologies de poésie, et envisage ce type de regroupements de poèmes dans ce qu’il a d’aimable et dans ce qu’il peut avoir de haïssable. On apprend notamment que Wystan Hugh Auden craignait de devenir l’homme d’un seul poème, et l’on sait que cette crainte est fondée dans la mesure où beaucoup de lecteurs ne connaissent de lui que le fameux « Lullaby ». Anne Ferry parcourt plusieurs siècles d’histoire de la poésie de langue anglaise en donnant de multiples exemples qui nous font saisir les raisons de l’inquiétude d’Auden, dans la mesure où, effectivement, l’anthologie fait courir au poète le danger d’être confiné dans des proximités qui ne sont pas celles auxquelles il aspire. On apprend aussi qu’au xviiie siècle, les pièces d’anthologie étaient des beauties, au xixe des gems, au xxe des anthology-pieces, et l’on voit que le langage du siècle passé était beaucoup plus technique qu’auparavant. Auden, quant à lui, appelle les poèmes des anthologies des stock pieces, ce qui est beaucoup moins gracieux, et il a évoqué à leur propos des old war horses. On comprend les raisons de la crainte d’Auden : que les poèmes retenus pour les anthologies soient les plus convenus et les moins dérangeants de leur auteur, ou que, si c’est leur force de questionnement qui est recherchée, celle-ci soit illusoire.
L’étude d’Anne Ferry ne parvient pas à rester ce qu’elle a vocation à être, un moyen d’accéder à la compréhension des ressorts fondamentaux de l’autorité d’un poème par l’extérieur, grâce à ce qu’il donne à voir de lui par son mode d’insertion dans une anthologie. Car cette étude, attachante à bien des égards, ne peut éviter de revenir comme malgré elle vers une critique interne de la poésie : la question qui est posée est de savoir quelles sont les raisons propres au texte qui font que ce texte est choisi par les auteurs d’anthologie. La critique externe devient donc alors, à ce point de son raisonnement, une critique interne : mais la réponse est décevante au regard de notre attente, car, d’Elizabeth Bishop notamment, il est dit que si tel poème est choisi par les auteurs d’anthologies, c’est parce qu’il est le meilleur. On a donc l’impression que, parfois, la discussion des mérites d’un poème reste identique, que l’on parle d’un poème pour lui-même, ou que l’on parle de l’insertion d’un poème dans une anthologie. Preuve, s’il en fallait une, qu’être auteur d’anthologie, c’est aussi, bien souvent, opérer des choix qui dépendent des caractéristiques propres des textes.
On sent toutefois dans ce livre une tension entre la volonté de considérer la poésie comme substance de langage, et la nécessité d’abandonner cette perspective sous sa forme radicale, ainsi que le formalisme qui la sous-tend. L’urne bien ouvragée (on songe à la well-wrought urn de John Donne) obsède les critiques, mais ils se méfient de plus en plus d’elle. — Alain Suberchicot (Université de Lyon III).

MARTINE AZUELOS, éd. — Pax Americana, de l’hégémonie au leadership économique. (Paris : CERVEPAS, P de la Sorbonne Nouvelle, 1999, 187 pp., 130 FF.)

Ce recueil démontre la vitalité présente des États-Unis, mais aussi du centre de recherche en sciences économiques de la Sorbonne nouvelle. Martine Azuelos clôt cette recherche d’économie approfondie par une contribution globalisante de 25 pages lucides dont la perspicacité est annoncée dans le sous-titre « de l’hégémonie au leadership économique », qu’explicite le lumineux encarté linguistique de la page 162, « Domination, hégémonie, leadership… » « Leadership » des États-Unis au xxie siècle ? Oui. « Leadership » aussi, phénomène nouveau, de la recherche menée par des femmes, en économie, science où régnaient les hommes, depuis Adam Smith, Ricardo, Marx, Keynes et Friedman. Ici en est la preuve : Valérie Peyronel fournit une démonstration documentée et concluante sur le nœud gordien qui lie l’économie nord-irlandaise assistée à la politique conflictuelle (29-44). Marie-Claude Esposito suit pas à pas, avec la précision de la science financière moderne, la mondialisation de la finance et les difficultés immenses que comportent une réglementation et une surveillance embryonnaires (46-47). Martine Azuelos expose un modèle de recherche étendu sur près d’un quart de siècle dans « L’économie américaine à l’aube du xxie siècle : les paradoxes d’un leadership reconquis » : modèle d’indépendance et de détachement scientifiques où l’analyse objective des statistiques prouve le paradoxe de l’indépendance-interdépendance-dépendance économique américaine dans ce modèle de « chef de file ». Sans verrouiller sa conclusion, Martine Azuelos signale les périls divers de cette avance américaine dans la puissance planétaire multifactorielle. Les collaborateurs de ces trois femmes de science complètent en détail leur pensée globalisante. Michel Péron (13-28) révèle le ciment idéologique de la supériorité américaine, le pragmatisme transatlantique. Olivier Frayssé, qui n’aime ni le libre-échange, ni le modèle anglo-saxon, analyse avec talent la base de l’emprise et de l’empire américains : les tractations depuis l’Uruguay Round. Jean Rivière, historien, juriste et économiste, explore l’interdépendance nécessaire et harmonieuse, aux États-Unis, entre l’économie de marché et les institutions (puissance publique et cadre juridique). Car, sans État et sans loi sophistiqués, le libéralisme économique ne peut exister (68-97). Jacques-Henri Coste (109-138), éminent sociologue autant qu’économiste, traduit en langage philosophique abstrait et rigoureux les analyses historiques et concrètes des autres contributions, dans son étude microéconomique en profondeur de la « méga firme-réseau ». Enfin comment former les protagonistes de la gouvernance des entreprises, c’est la bataille que décrit Rickie M. Loore (139-160) en suivant les avatars dans « l’enseignement du management ».
Ces chercheurs s’appuient sur une abondante bibliographie. Leur travail mérite, à tous égards, une diffusion universitaire et plus générale, car il permet à nos contemporains de mieux comprendre l’évolution actuelle de la planète. — André Guillaume (Université de Paris IV).
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