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Études anglaises

2003/3 (Tome 56)



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HANS-JÜRGEN DILLER and MANFRED GÖRLACH, eds. — Towards a History of English as a History of Genres. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 2001, 230 pp., DM 68.)

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Ces neuf communications (colloque de Bochum « The History of English as a History of Genres », février 1999) mettent en évidence le rôle des types de textes dans l’évolution de la langue anglaise. On y expose surtout, exemples à l’appui, des méthodes susceptibles de traiter avec rigueur ce facteur complexe. Agréable à lire et à consulter, ce recueil l’aurait été plus encore si les deux index avaient été complétés par une liste regroupant toutes les abréviations.

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Dans l’exposé liminaire traditionnel intitulé « Genre in Linguistic and Related Discourses », Diller, dont il faut souligner la lucide opiniâtreté, discute des définitions, fait le point sur l’état d’avancement des travaux dans le domaine, analyse l’apport original des diverses contributions.

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Les mises au point terminologiques s’imposaient. Faut-il dire « types de textes » ? Faut-il parler de « genres » ? L’OED limite l’application de ce dernier terme exclusivement à la peinture. Le Supplement élargira bien la signification, mais une relative spécificité demeure : « a type of literary work characterized by a particular form, style, or purpose ». Le concept de genre, fréquemment discuté et élaboré dans le cadre de l’analyse littéraire (7-10, 38) n’est abordé, dans les études de langue, qu’indirectement, le plus souvent grâce à la stylistique. Rappelons ici l’importance du livre de D. Crystal et D. Davy, Investigating English Style, 1969, qui défriche le terrain, et auquel M. Görlach (48) rend un judicieux hommage.

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Le désir d’adapter, et surtout de moderniser les méthodes, caractérise ce volume. On peut, d’ailleurs, se faire une idée de l’intérêt que suscite le sujet en consultant l’une des nombreuses bibliographies, par exemple pp. 40-43 : ces quelque quatre-vingt travaux ont été presque tous publiés au cours des deux dernières décennies.

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Les structuralistes avaient, depuis longtemps, défini le rôle fondamental des corpus, matériaux de base convenablement choisis, délimités, décrits. Les technologies actuelles apportent, à ce propos, un concours devenu indispensable. Témoin le corpus d’Helsinki, « certainly the most important database of historical English » (25), mais aussi d’autres collections informatisées de textes, déjà constituées ou en cours d’élaboration (A Representative Corpus of Historical English Registers, ARCHER pour les initiés, Corpus of Early English Correspondence).

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Les chercheurs finlandais, comme il se doit, apportent les preuves de leur activité. Une spécialiste reconnue des écrits médicaux et, plus généralement, du langage scientifique, I. Taavitsainen (« Language History and the Scientific Register ») analyse avec finesse les caractéristiques, les modèles, et jauge l’influence de ce type de textes. T. Nevalainen (« Continental Conventions in Early English Correspondence ») décrit l’évolution des conventions d’écriture épistolaires. Partant de deux interprétations conflictuelles (de N. Davis et M. Richardson) relatives à d’anciennes traditions, T. Nevalainen aplanit les divergences et, après un examen minutieux, met en valeur le poids des manuels épistolaires et des facteurs socio-linguistiques.

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Le traitement informatique des données rend facilement accessibles des statistiques détaillées, dont l’obtention aurait été autrefois impossible (voir, parmi les nombreux tableaux de l’ouvrage, celui de la p. 109). Ainsi, dans l’une des études les plus solides de cet ensemble, D. Biber (« Dimensions of Variation among 18th-Century Speech-Based and Written Registers ») privilégie l’analyse multi-dimensionnelle, instrument à la fois souple et efficace car il permet de projeter sur un texte différents éclairages — en le situant chaque fois par rapport à deux pôles extrêmes (involved/informational, narrative/non-narrative, etc.) en fonction de la présence quantifiée de phénomènes linguistiques considérés comme pertinents (emploi de pronoms, des temps du verbe, de tournures emphatiques, etc.). On en déduit les règles, les usages qui régissent tel ou tel mode d’expression à différentes époques. Les historiens de la langue, mais aussi les sociologues, apprécieront la portée des résultats.

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M. Görlach, quant à lui, prend pour objet l’ensemble des termes désignant les types de textes, respectivement en anglais contemporain et en anglais ancien. Soumis à des procédures convenables, ces matériaux serviraient à l’étude des genres et de leur évolution (voir les tableaux pp. 54-56). L’entreprise est redoutable, propre à effaroucher même les plus hardis : la liste des mots relative au champ sémantique envisagé dépasse, pour la période contemporaine, deux mille unités. M. Görlach propose d’organiser ce vaste ensemble grâce à la technique de l’analyse componentielle. On sait que cette méthode a fait ses preuves en d’autres circonstances, appliquée toutefois à des effectifs beaucoup plus modestes. L’auteur reconnaît que les distinctions qu’il suggère ne représentent qu’une ébauche, et que les procédures devront être affinées (60).

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Ce qui fait l’originalité de l’article de N. F. Blake (« Fabliaux and other Literary Genres as Witnesses of Early Spoken English »), c’est que, d’une part, les considérations théoriques y ont peu de place et que, par ailleurs, les termes étudiés (vocabulaire concernant le sexe et l’excrétion) constituent une série plus restreinte que celle dont il vient d’être question. Grand spécialiste de Moyen Âge, N. F. Blake parvient, au prix de savantes et minutieuses investigations, à retrouver la trace d’un parler quotidien que les événements historiques et les conventions changeantes avaient temporairement masqué.

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Deux études traitent plus particulièrement de la syntaxe de l’anglais ancien, celle de Th. Kohnen sur les constructions telles que « Thinking and knowing that he was but a man … » et celle de R. P. Lorido sur la structure des phrases dans la Chronique Anglo-Saxonne. Les deux chercheurs atteignent leur objectif, qui est de montrer, respectivement, que certains types de textes ont pu accélérer la diffusion d’une construction et, dans l’autre cas, que la Chronique, parfois considérée comme divergente et peu exploitable, permet, en réalité, d’observer les faits grammaticaux aussi bien, et mieux éventuellement, que d’autres œuvres.

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On sait que l’absence d’homogénéité dans les langues, c’est-à-dire la variation, revêt divers aspects (dialectaux, diachroniques, sociologiques, etc.). Ce volume, très instructif, met en évidence, à cet égard, le rôle des types de textes en tant que tels. Les chercheurs voient ainsi s’étendre devant eux un domaine encore insuffisamment exploité. — Georges Bourcier (Université de Paris X).

JACEK FISIAK and PETER TRUDGILL, eds. — East Anglian English. (Cambridge: D. S. Brewer, 2001, xii + 264 pp., £ 55.00.)

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Le présent ouvrage regroupe une douzaine de contributions originales, non publiées ou difficiles d’accès. La région nommée « Est-Anglie » sur le plan administratif ne coïncide pas tout à fait avec l’aire dialectale du même nom. Fisiak et Trudgill écrivent, dans leur préface : « In this book we have tended to a rather conservative view of what constitutes East Anglia …, and we have, quite naturally we feel, concentrated on language as a defining characteristic. Linguistically speaking, … East Anglia … has shrunk over the past several decades under the impact of Home Counties varieties of English » (x). Dans le chapitre 1, Trudgill prend comme critères plusieurs variables caractéristiques : l’absence de <-s> à la 3e pers. sing. (« he go » vs. angl. standard « he goes »), la présence de la voyelle brève de FOOT (ensemble lexical de Wells) dans « both », le timbre très avancé de la voyelle de START / BATH / PALM, la présence d’un schwa en position inaccentuée (« horsEs », « nakEd »). Trudgill est alors en mesure de conclure que l’Est-Anglie comprend le Norfolk, le Suffolk et la partie nord-est de l’Essex. Les Fens, la plus grande partie du Cambridgeshire et la partie centrale de l’Essex constituent une aire de transition dialectale (10). Dans le chapitre 11, David Britain, auteur d’une thèse récente restée malheureusement non publiée (Dialect and space: A geolinguistic study of speech variables in the Fens, U of Essex, 1991), montre, à l’aide de nombreuses cartes et schémas précis, que la frontière dialectale matérialisée dans les atlas dialectaux traditionnels n’est en fait qu’une zone de transition assez large, traversant les Fens selon une direction nord-est/sud-ouest. Mais ce qui paraît très intéressant, pour le dialectologue et le sociolinguiste, c’est que la « frontière » dialectale s’affine, la zone interdialectale devenant progressivement de plus en plus restreinte (232). On apprécie particulièrement l’utilisation d’une distinction mise au point par Chambers et Trudgill dans un ouvrage désormais classique (Dialectology, Cambridge UP, 1980), entre trois sortes de lectes — « mixed », « fudged », « scrambled » —, à propos de la présentation de la voyelle de l’ensemble lexical STRUT. L’utilisation systématique de cet outil devrait déboucher, estimons-nous, sur l’élaboration de nouveaux atlas linguistiques encore plus fiables. Dans le chapitre 2, Fisiak se penche sur la délimitation de l’aire dialectale vieil-anglaise (en exploitant notamment le Domesday Book). Une utilisation fine de l’onomastique permet à K. I. Sandred de formuler des remarques utiles sur le Danelow (ch. 3). Les chapitres 4 et 5, dus à G. Kristensson, soulèvent des problèmes relatifs au contact linguistique et démontrent l’existence de sociolectes au xive siècle dans la région londonienne, citant au passage les études classiques de Brunner, Ekwall, Samuels et Sandred. L’immigration d’habitants aisés du Norfolk en direction de Londres s’explique par la surpopulation de l’Est-Anglie à cette époque (Norwich était alors la deuxième ville d’Angleterre, 182) et l’attrait économique de la capitale. Le chapitre 6, dû à L. Wright, mérite une mention particulière en raison de son importance : il s’agit d’une étude de 83 pages intitulée « Some morphological features of the Norfolk guild certificates of 1388/9 : an exercise in variation ». Les « guild certificates » (également nommés « guild return ») furent rédigés à la demande de Richard II. La variation graphique et morphologique est présentée avec beaucoup de soin (formes participiales, pronominales, etc.), et l’on est tenté d’imaginer, à la lumière des résultats présentés ici, que la forme verbale de la 3e personne du singulier (« descendue » du nord) n’a jamais véritablement concurrencé la forme en <-th>, et que les Est-Angliens sont passés directement de <-th> à zéro. À cet égard, le chapitre 8 (Trudgill) soutient une thèse séduisante : la forme « he go » serait due tout simplement à un phénomène de contact : la population de Norwich en 1579 était composée à environ 37 % d’étrangers néerlandais (fuyant les persécutions religieuses perpétrées par Philippe II d’Espagne) et de Belges francophones qui ne maîtrisaient pas correctement l’anglais (183). La thèse de Trudgill, nullement remise en cause par T. Nevalainen et H. Raumolin-Brunberg (ch. 9), demanderait peut-être à être nuancée : une autre explication, impliquant également la notion de contact, pourrait être avancée, en raison de la forte densité de peuplement scandinave dans le Danelaw (202). Par ailleurs, certaines caractéristiques conservatrices du dialecte est-anglien sont également évoquées dans le domaine phonologique (ch. 10 : « The modern reflexes of some Middle English vowel contrasts in Norfolk and Norwich », de K. Lodge), et dans le domaine syntaxique (ch. 11, où P. Poussa évoque les stratégies de relativisation). Le livre dans son ensemble reflète la vigueur des recherches dialectales actuelles et met l’accent sur un dialecte apparaissant parfois comme en retrait. Il se révélera d’une grande utilité pour les diachroniciens et les sociolinguistes. — François Chevillet (Université de Grenoble III).

ALBERT BAUGH and THOMAS CABLE. — A History of the English Language. 5th ed. (London: Routledge, 2002, xvi + 447 pp., £ 16.99.)

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La 4e édition de cet ouvrage classique a fait l’objet d’une recension détaillée dans ÉA (N° 2, 1994, 239-40). La taille de l’ouvrage étant identique (3 pages supplémentaires seulement), il ne fallait donc pas s’attendre à trouver en cette nouvelle mouture une restructuration majeure. On remarque trois ajouts essentiels : 1) le premier chapitre, « English Present and Future », incorpore quelques données nouvelles, notamment statistiques ; 2) le chapitre 10 (« The Nineteenth Century and After ») comporte une section complémentaire (§ 233) intitulée « Gender Issues and Linguistic Change », dans laquelle Cable fait succinctement état des efforts accomplis depuis les années 1970 pour éliminer le sexisme dans la langue : on aboutit parfois à des usages discutables, comme le remplacement de « mankind » par « human beings » (cité p. 338) ; 3) l’incorporation, passim, de données nouvelles sur l’anglais afro-américain : l’approche est revue et actualisée, on trouve des références bibliographiques beaucoup plus récentes que dans l’édition précédente, en particulier le très solide ouvrage de Salikoko S. Mufwene et al., African-American English: Structure, History and Use (1998). À ce dernier, Cable devra ajouter, dans sa prochaine édition, le remarquable chapitre de Mufwene (« African-American English ») qu’on peut lire dans le volume VI de « The Cambridge History of the English Language » (Cambridge UP, 2001). Le seul véritable intérêt de cette nouvelle édition, c’est le soin avec lequel la bibliographie commentée en fin de chapitre a été mise à jour. L’auteur, limité par le nombre de pages autorisé par l’éditeur, a dû effectuer quelques coupes, et supprimer des références antérieures : ainsi l’excellent ouvrage de Theodora Bynon (Historical Linguistics, 1983), a-t-il dû disparaître, et c’est dommage. On trouve par ailleurs beaucoup d’ouvrages d’obédience générativiste, dont Cable ne se sert pas vraiment (par exemple, D. Lightfoot, Principles of Diachronic Syntax, 1979), et dont il aurait peut-être pu faire l’économie (cela lui aurait permis, entre autres, d’actualiser la présentation du grand changement vocalique, imperturbablement inchangée en dépit des avancées effectuées par les chercheurs depuis deux décennies). Cela dit, les additifs bibliographiques du premier chapitre (McArthur 1992, 1998 ; Crystal 1997, 2000, l’inclusion de la revue World Englishes, etc.) sont naturellement les bienvenus. Pourquoi, au passage, alors que ses statistiques ont été considérablement affinées, Cable parle-t-il toujours (cf. 4e éd.) des « 4 000 languages of the world » (3) ? Les spécialistes donnent généralement des évaluations plus fortes : à titre d’exemple, nous citerons C. Hagège qui, dans Halte à la mort des langues (Odile Jacob, 2000), parle d’environ 5 000 langues attestées dans le monde ; d’autres évaluent à 5 à 6 000 le nombre de ces dernières. Le livre de Cable rendra incontestablement service aux universitaires souhaitant mettre certains aspects de leur bibliographie à jour. — François Chevillet (Université de Grenoble III).

ANDREW WAWN. — The Vikings and the Victorians. (Cambridge: D. S. Brewer, 2002, xviii + 434 pp., £ 19. 99.)

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L’auteur, qui enseigne les études anglo-islandaises à l’université de Leeds, fait le bilan de plusieurs décennies de recherches personnelles et s’applique à démontrer la fascination de l’Islande et des sagas sur le public victorien. Son livre est une véritable mine d’érudition : la bibliographie, les notes et l’index témoignent d’un travail d’orfèvre. Voici les grands thèmes qui émergent de cette étude passionnante : l’engouement progressif pour le lointain septentrion et l’intérêt suscité par la naissance des études philologiques (on soulignera que la reconstruction de l’indo-européen déclencha une politisation inattendue des débats en Angleterre et en Écosse) ; le conflit entre le monde saxon et le monde scandinave : certains victoriens pensaient que le vieil-anglais et le vieil-islandais représentaient « two sides of the same coin » (31), alors que d’autres croyaient déceler dans la poésie anglo-saxonne « the degenerate whingeing of an Anglo-Saxon culture in need of the felix culpa of the Viking invasions » (ibid.) ; l’aspect chevaleresque de ce lointain septentrion — réaction contre le joug normand (certains pré-victoriens, en revanche, faisaient remonter les traditions méditerranéennes et norroises à une même source asiatique) ; la tension entre les cultures viking et gréco-romaine, exploitée avec diligence par les victoriens. Et la notion de « barbarie », si chère aux générations antérieures, battue en brèche dès le xviie siècle lorsque l’on découvrit la remarquable production littéraire islandaise ; l’intérêt particulier porté au lointain septentrion — l’Islande occupant une place de choix — par les victoriens résidant dans le Danelaw d’une part, et les habitants des Shetland et des Orcades — jadis possessions scandinaves — d’autre part ; l’exploitation pédagogique des études nordiques dans les établissements scolaires et universitaires victoriens ; la collaboration très fructueuse entre intellectuels scandinaves et britanniques (notamment grâce à G. Hickes et T. Percy) ; la prise de conscience américaine au sujet de la découverte du Vinland par Lelf Eriksson ; enfin, le développement du goût pour les voyages et d’une certaine forme de tourisme : de nombreux victoriens, célèbres ou moins célèbres, embarquèrent — dans des conditions parfois très précaires — pour l’Islande et la Norvège, afin d’aller fouler les lieux mythiques qui avaient donné naissance aux sagas islandaises. Le livre de Wawn est divisé en quatre sections : « Hazelling the Ground » (3 chapitres), « Creating the Canon » (4 chapitres), « Philology and Mercury » (2 chapitres) et « Living the Old North » (3 chapitres). Dans la première section, Wawn rappelle qu’à l’époque des Tudors, l’idée que les Anglais se faisaient de l’Islande était très approximative, partiale, et faussée par des préjugés tenaces. Pour les Élisabéthains, le lointain septentrion était inévitablement associé à la morue séchée et à la damnation des âmes au plus profond des entrailles sulfureuses du volcan Hekla. Wawn examine avec grand soin les travaux de Sir John Thomas Stanley, Sir George Mackenzie et Henry Holland (médecin de la reine Victoria) dont les expéditions en Islande contribuèrent incontestablement à ouvrir l’esprit de leurs contemporains. La rencontre de H. Holland et W. Morris à Reykjavik (1871) ne manque pas d’intérêt, et elle met en lumière les objectifs divergents poursuivis par ces deux islandophiles : alors que l’approche du premier s’apparente à celle d’un intellectuel du siècle des lumières, celle du second est entièrement tournée vers l’aspect pittoresque des sagas. Par ailleurs, Wawn explore l’influence décisive de The Pirate (1822), dont la publication permit à W. Scott de structurer la perception du monde scandinave au xixe siècle. C’est Scott qui utilisa pour la première fois le vocable « beserkars », ces « flaxen-haired kampions of the North » (71) : l’auteur s’empresse évidemment d’ajouter que le nom ne provient pas du français « champion » mais du vieil-islandais « kempa ». Dans la seconde section, Wawn analyse en détail les trois volumes de la Chronicle of the Kings of Norway (traduction du Heimskringla de Snorri Sturluson) de Samuel Laing (1844), dont la parution fut saluée avec enthousiasme dans la presse. Fait remarquable et tout à fait ahurissant : le père fondateur de la « beserker school » (92) « … knew little or no old Icelandic » (101). Sa traduction s’appuie essentiellement sur la version dano-norvégienne de J. Aall (Snorre Sturlesons Norske Kongers Sagaer, 1838-9), et néanmoins elle semble bonne : en tout cas, elle fit grand effet sur Carlyle. Wawn s’interroge sur le succès de John Sephton, traducteur de la saga de Frithiof (du Sognefjord) — quasi-inconnue, et qui suscita les commentaires très flatteurs de G. Stephens, S. Laing et W. Morris. Les victoriens furent certainement conquis par le romantisme ossianique et le régionalisme orcadien de ladite saga. Troisième grand texte canonique : la traduction de Burnt Njal, de George Dasent (1861). Il s’agit ici d’une véritable épopée tragique, au cours de laquelle se déploient certains thèmes manichéens chers aux romanciers contemporains (A. Trollope, G. Eliot, C. Dickens). Dans la troisième section, Wawn examine la personnalité et l’œuvre d’un érudit de génie, « the errander of Cheapinghaven » : George Stephens, dont les décryptages runiques forcent toujours le respect. Rebelle par tempérament, cet homme — attachant malgré sa partialité — se passionnait pour les questions linguistiques, les notions d’identité nationale, de colonialisme, de multiculturalisme : insatisfait de l’accueil qu’on lui réservait en Angleterre, il décida d’aller s’exiler à Copenhague (« Cheapinghaven »). Il s’insurgea violemment contre l’utilisation du terme « Anglo-Saxon » par J. Grimm et ses disciples, lui préférant « Old English » (on peut le comprendre) ou mieux, « Old Northern » (ce qui est pour le moins discutable). Par ailleurs, il rejette avec véhémence la filiation germanique conçue par Grimm. L’anglais, selon lui, remonterait au scandinave (dans « garden » et « burent », <-en> serait une rémanence de l’article suffixé des langues scandinaves !) : le titre de son pamphlet de 1890 (Er Engelsk et Tysk Sprog ?), auquel la réponse est évidemment négative, est très révélateur. Après avoir remis les choses en perspective (la commémoration du centenaire de la mort de W. Morris en 1996 a délibérément éclipsé le rôle de certains grands victoriens), Wawn rend hommage à l’originalité et l’excellence de la contribution du grand islandophile que fut Morris et analyse la production littéraire de ce dernier. La quatrième et dernière section présente les ouvrages (guides, récits) de voyage, montre à quel point l’Islande a inspiré les romanciers (notamment H. Rider Haggard, dans Eric Brighteyes, 1891), et met en évidence le rôle primordial joué par G. Vigfússon et E. Magnússon au sein des réseaux islandophiles victoriens. Seul un chercheur au faîte de la carrière universitaire pouvait produire un ouvrage aussi riche, reposant sur une masse de lectures absolument prodigieuse : Wawn l’a fait. Nous l’en remercions. — François Chevillet (Université de Grenoble III)

HOWARD JACKSON. — Lexicography: An Introduction. (London and New York: Routledge, 2002, x + 190 pp.)

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L’auteur, qui enseigne l’anglais et la linguistique à l’université de Birmingham, s’intéresse depuis longtemps aux questions lexicographiques, qui ont déjà fait l’objet de plusieurs de ses ouvrages. Sa compétence est manifeste, et son petit livre, clair, intelligent et solidement documenté, se lit avec plaisir et profit. Et l’on peut prédire, sans risque de se tromper vraiment, qu’il sera d’une grande utilité pour des publics très différents : le lecteur moyen, qui utilise « le » dictionnaire (« general-purpose dictionary ») afin d’y vérifier tout simplement le sens ou l’orthographe d’un mot, l’étudiant (qui préfère un « desk-size dictionary », un peu plus substantiel), l’enseignant (qu’il soit lexicographe ou non). La bibliographie est très sélective, mais elle résulte manifestement d’une réflexion judicieuse reflétant une maturité évidente. Le livre, après avoir consacré trois chapitres aux mots, aux « faits concernant les mots », et à la notion de dictionnaire, brosse un panorama assez complet de l’histoire des dictionnaires, en comparant le contenu de chacun des ouvrages analysés — mettant également en évidence le(s) but(s) recherché(s) par les compilateurs de tels ouvrages. Partant des gloses interlinéaires d’AElfric, en passant par les dictionnaires de « mots difficiles » (dont l’un des plus célèbres est incontestablement A Table Alphabeticall de Robert Cawdrey [1604]), survolant les tentatives d’instauration d’une académie anglaise à l’instar de l’Académie française fondée par Richelieu en 1635 (Defoe en était un fervent partisan, Johnson un adversaire déclaré), Jackson réserve, à juste titre, une longue section à Samuel Johnson, dont le célèbre Dictionary of the English Language (1755) est encore considéré avec respect par les lexicographes contemporains. C’est au xixe siècle que vit le jour un concurrent célèbre, A New Dictionary of the English Language (1836-7), œuvre de Charles Richardson. Le chapitre 5 (47-60) est consacré à la genèse et à l’étude du Oxford English Dictionary, résultant de la fructueuse collaboration entre James Murray (choisi par Frederick Furnivall, de la Philological Society), H. Bradley, W. A. Craigie et C. T. Onlons. Sont traitées ensuite l’élaboration du Supplement par Robert Burchfield, et la réalisation éclair de la deuxième édition de l’OED (1989) sous la direction conjointe de E. Weiner et J. Simpson (« OED2 was published in a print version in March 1989, on schedule—the first time that any part of the OED had appeared on time » : 58). À l’heure actuelle, l’équipe lexicographique de l’OED (120 personnes) travaille à l’élaboration d’une 3e édition, prévue pour 2010. Depuis mars 2000, il est possible de suivre en ligne l’élaboration des révisions lexicographiques en cours — au rythme de 1 000 entrées par trimestre. La préface de la 3e édition — déjà rédigée — est d’ores et déjà accessible. Elle met en évidence une triple nécessité : affiner les citations (en particulier, trouver des attestations antérieures à celles figurant dans les deux éditions précédentes), ouvrir le dictionnaire à toutes les variétés d’anglais possibles, et inclure un maximum de nouveautés terminologiques scientifiques (NB : les sites internet à consulter sont <oed.com> et coed.com/tour>). Le chapitre 6 fait la part belle à Webster, aux réactions essentiellement négatives suscitées par la parution du Webster’s Third (P. Gove, 1961). À cet égard, il convient de souligner qu’une 4e édition du Webster’s est actuellement en préparation (v. H. Béjoint, Modern Lexicography: An Introduction, OUP, 2000). Le livre de Jackson est uniquement centré sur les dictionnaires unilingues (liste et abréviations sont fournies au début), particulièrement britanniques : Collins English Dictionary (4e éd., 1998), New Oxford Dictionary of English (1998), Longman Dictionary of the English Language (2e éd., 1991), et Chambers English Dictionary (1988). Des conseils utiles sont donnés pour l’utilisation des dictionnaires électroniques (69-73). Bien que ces derniers soient en plein essor, ils ne sont pas près de supplanter leurs prédécesseurs imprimés — les utilisateurs et les utilisations en étant très différents. Les problèmes soulevés par la rédaction des définitions, l’inclusion des données grammaticales, phonétiques, étymologiques, dialectales, sont présentés et discutés avec clarté. L’ouvrage se termine par deux chapitres d’excellente facture sur la compilation des dictionnaires (plan, sélection des données) et la critique lexicographique. À recommander à tous les anglicistes, en émettant le souhait que les dictionnaires bilingues utilisés par les enseignants, les étudiants et les traducteurs fassent un jour l’objet d’un traitement analogue. — François Chevillet (Université de Grenoble III).

BARRY WINDEATT, ed. — The Book of Margery Kempe. (London: Longman, 2000, xvii + 474 pp., £ 24.99.)

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C’est un texte central pour les études féminines, pour l’histoire des femmes et pour la littérature médiévale qui se trouve ici republié, dans sa forme originelle, pour la première fois depuis soixante ans. The Book of Margery Kempe, récit daté de 1436-1438, est considéré comme la première autobiographie en anglais. Le seul manuscrit subsistant fut découvert en 1934 ; des extraits de la partie la plus pieuse furent rendus accessibles vers 1501 en une brochure de sept pages in quarto, intitulée A Shorte Treatyse of Contemplacyon Taught by Our Lorde Ihesu Cryste, or Taken out of the Boke of Margerie Kempe of Lynn ; ils figurent, en 1521, dans une anthologie de textes mystiques. Rien ne semblait prédisposer Margery Kempe (c. 1373 - c. 1439), originaire du Norfolk et issue de la classe moyenne prospère, à la marginalité qui allait marquer sa vie spirituelle et transmettre à la postérité l’image d’une femme pèlerin, prophète et visionnaire. Ce récit renferme non les révélations d’une recluse mais l’expérience d’une épouse, d’une mère, qui porta quatorze enfants de 1393 à 1413, et d’une maîtresse de maison qui, face à chaque difficulté, se sentait incitée à « to entren the wey of hy perfeccyon » (42). Il s’agit de la narration de sa vie extraordinaire, de ses voyages — qui la menèrent de Venise en Terre Sainte, à Assise et à Rome, puis à Saint-Jacques-de-Compostelle, enfin en Norvège, à Danzig et à Aix-La-Chapelle — et de ses révélations : son mariage mystique avec Dieu définit et formalise sa vocation de visionnaire et de prophète ; toutefois, Margery Kempe ne connaît pas le dualisme traditionnel qui exclut de la vie spirituelle et le monde et la chair. L’histoire de son écriture s’intègre au récit, trait commun aux textes d’autres femmes visionnaires.

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Une chronologie de la vie de Margery Kempe (vii-viii), un plan schématique des quatre-vingt-neuf chapitres du Livre 1 et des dix chapitres du Livre 2 (xi-xv) ainsi qu’un glossaire des mots courants (36-40) encadrent l’introduction (1-35). Riche d’informations précieuses et d’éléments contextuels nécessaires à l’interprétation du texte, elle rappelle les parallèles entre le cheminement de Margery Kempe et l’itinéraire de diverses autres saintes (sainte Brigitte, Marie d’Oignies, sainte Mechthild de Hackeborn, Élisabeth de Schönau, les bienheureuses Marguerite Porete et Angela de Foliugno, sainte Dorothée de Prusse, sainte Marguerite, sainte Barbara, sainte Catherine d’Alexandrie…). Des explications infrapaginales détaillées et fort utiles permettent au lecteur contemporain de replacer l’existence de cette Anglaise dans le climat politique, social et spirituel de son temps. Il semblerait que Margery Kempe n’ait pas eu l’intention de faire circuler ce texte qui, au demeurant, n’est pour le lecteur ni un exemple à imiter ni un guide de spiritualité ; sa structure et son style, souligne l’introduction, le démarquent des récits classiques de la vie des saints ou de ceux des pèlerinages médiévaux. Cette édition universitaire s’achève sur des notes textuelles (435-38), sur une liste des annotations portées sur le manuscrit (439-52), sur une bibliographie de sources secondaires (453-67) et sur un index toponymique et topographique très appréciable (468-74). — Guyonne Leduc (Université de Lille III).

MARY-JO ARN, ed. — Charles d’Orléans in England 1415-1440. (Cambridge: D. S. Brewer, 2000, x + 231 pp., £ 45.00, $ 75.00.)

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Cet ouvrage collectif apporte un nouvel éclairage sur les vingt-cinq années de captivité de Charles d’Orléans en Angleterre à la suite de la défaite d’Azincourt (1415). D’emblée, l’ambition de Mary-Jo Arn peut sembler audacieuse et vaine si nous songeons aux études quasi exhaustives de Daniel Poirion ou de Pierre Champion sur la vie et l’œuvre du prince-poète. Or, ce livre ne se contente pas de ressasser d’anciennes polémiques, il formule de nouvelles questions, apporte des réponses concrètes et nous offre ainsi « a multifacetted view of a complex and sophisticated poet, reader, bibliophile and nobleman » (2).

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À la lumière de pièces comptables et diplomatiques, Michael K. Jones réexamine les raisons d’une si longue détention, les implications politiques et souligne avec conviction le rôle de Charles dans l’élaboration du traité signé le 16 juillet 1427 à Blois. L’étude inédite de William Askins, d’une lecture plaisante, met en relief la personnalité des geôliers anglais, leur attitude à l’égard de Charles d’Orléans. Politiciens ou hommes de guerre, ces geôliers n’étaient pas aussi incultes que cela — « many were interested in books and in what lay between their covers » (3). Sous la garde de Sir Thomas Cumberworth, Charles eut ainsi l’opportunité de lire The Canterbury Tales et de côtoyer des personnes qui partageaient son goût pour la poésie chaucerienne. À une époque meurtrie par la guerre de Cent Ans, la curiosité littéraire semble en pleine ébullition. Au témoignage d’opuscules, Gilbert Ouy met l’accent sur l’esprit éclectique de Charles d’Orléans et sa générosité qui lui valut l’estime de Thomas Wynchelsey, professeur de théologie. Un des moments les plus captivants de l’analyse de Gilbert Ouy est celui où il explique comment le duc d’Orléans a pu se procurer une copie du Testamentum peregrini. Il découvre de nouveaux manuscrits appartenant à Charles et Jean d’Angoulême et démontre en même temps l’existence d’une correspondance entre les deux frères et Jean Gerson durant leur captivité. La découverte du manuscrit BN MS lat. 1203, où s’entrecroisent les écritures de Charles et de Jean d’Angoulême, est également digne d’intérêt. Jusqu’ici la critique moderne était persuadée que le duc d’Orléans et son frère n’avaient jamais vécu ensemble durant leur exil, or cette œuvre commune infirme une telle allégation.

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Sur le plan thématique et stylistique, Claudio Galderisi établit pour la première fois des liens logiques entre le concept poétique du temps et les distances linguistiques « que le poète s’est efforcé de sonder et de réduire son œuvre durant » (82). L’impact psychologique et linguistique de la langue anglaise sur le lexique de Charles d’Orléans est indéniable. Le lecteur féru d’étymologie appréciera la subtilité des analyses de John Fox. Après avoir signalé certaines fautes de traduction commises par les éditeurs anglais, le médiéviste remarque à quel point l’expérience de l’écriture anglaise a pu conditionner le style des rondeaux macaroniques. Selon Rouben C. Cholakian, même à son retour d’exil, le prince-poète serait encore trop soucieux de versifier ses émotions pour prêter attention au « monde vivant » qui l’entoure, d’où une poésie de plus en plus « enroillié de Nonchaloir » (Ballade LXXII). Le rapprochement entre l’œuvre orléanaise et le poème d’amour The Kingis Quair permet à A. C. Spearing de placer le thème du rêve sous un éclairage inédit. Cette double lecture minutieuse précise quelle signification le duc d’Orléans et Jacques Ier, roi d’Écosse, accordent à leur vision onirique. Si la rencontre du prince et du roi à la Tour de Londres reste une énigme, l’amitié entre Charles et William de la Pole, duc de Suffolk est certaine. L’expérience commune de la guerre et de l’exil a pu susciter chez William une certaine compassion à l’égard de l’otage d’Azincourt. Bien que le duc de Suffolk s’essayât à la poésie, il est peu probable qu’il soit l’auteur de cette œuvre poétique en moyen-anglais recueillie dans le petit volume n° 682 de la Collection Harleian. Derek Pearsall avoue attacher peu d’importance à cette paternité littéraire et préfère se concentrer sur le texte poétique, qui reflète le milieu littéraire de l’époque. Étant donné la complexité des images allégoriques, Jean-Claude Mühlethaler reconnaît qu’il est difficile de discerner des implications biographiques dans les poésies d’inspiration courtoise. Les ballades de Charles d’Orléans se prêtent mal à « une grille de lecture immuable » (170) car le rapport entre le sens littéral et le sens métaphorique change d’une poésie à l’autre. Le déchiffrage allégorique posait-il autant de difficultés au contemporain du poète captif qu’au lecteur moderne ? Comment a-t-il perçu ses poésies ? Avec nuance et objectivité, Jean-Claude Mühlethaler cherche une réponse dans l’édition d’Antoine Vérard (1509) où les poésies choisies ont fait l’objet d’un travail de réécriture pour être en parfaite harmonie avec la logique allégorique et amoureuse de l’époque. En relevant les variantes entre le manuscrit personnel du duc et cette anthologie, le critique parvient à distinguer les textes, trop ancrés dans le vécu, qui ont résisté à « une récupération courtoise » (170). Toutes ces modifications et réticences offrent au médiéviste des indices pour reconnaître, parmi les ballades, « celles qui aux yeux des contemporains de Charles d’Orléans étaient les poésies d’un captif plutôt que d’un amoureux » (170). Le contemporain de Charles n’était pas insensible aux effets autobiographiques, mais il préférait tout simplement lire une poésie en clé courtoise pour fuir une réalité trop pesante. A-t-il perçu les subtilités de la poésie introspective de Charles d’Orléans, « The man forlost that wot not where he goth » (Ballade 70) ? A-t-il perçu l’expression du moi dans les images allégoriques ? La poésie est pour Charles d’Orléans un refuge où il fuit, lui aussi, une existence où l’espoir de liberté est incertain.

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L’édition de Mary-Jo Arn témoigne d’une volonté d’éveil. En lisant ses dernières lignes le lecteur éprouvera le désir d’en savoir plus. À l’aube du xxie siècle, cet ouvrage donne à l’œuvre orléanaise une juste place dans la lice des études de la littérature médiévale. — Carole Bauguion (U.C.O. Angers).

BETTY S. TRAVITSKY and ANNE LAKE PRESCOTT, eds. — Female and Male Voices in Early Modern England: An Anthology of Renaissance Writing. (New York: Columbia UP, 2000, xvi + 411 pp., $ 17.50., £ 11.50.)

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Dans le domaine désormais classique des gender studies, B. S. Travitsky et A. Lake Prescott se livrent à une démarche nouvelle en militant pour la parité. Le projet de cette anthologie repose en effet sur un double constat : les recueils traditionnels n’accordent qu’une place minime aux femmes, cependant que les collections exclusivement féminines créent automatiquement un ghetto culturel. Les auteurs ont organisé ce volume — dont le champ s’étend jusqu’aux années 1670 — en quatre sections : « Domestic Affairs », « Religion », « Political Life and Social Structures », « Love and Sexuality ». Chacune de ces parties présente une série de thèmes abordés à travers les témoignages associés de deux ou plusieurs personnages des deux sexes. Outre le mérite de faire sortir de l’ombre certains textes restés inédits, la méthode adoptée offre l’avantage de mettre en lumière les spécificités de chacun des genres, mais aussi d’en faire apparaître les convergences, fruits d’un substrat social et culturel commun. Ainsi certains récits d’aventures coloniales ou de persécutions religieuses, lus anonymement, ne permettraient guère de deviner le sexe de leurs auteurs. De même la perte des enfants entraîne chez les pères comme chez les mères une pareille expression du chagrin toujours tempérée par celle de leur confiance en Dieu. En revanche, les souvenirs autobiographiques illustrent le contraste entre l’éducation des garçons et celle des filles : parvenues à l’âge adulte, celles-ci prennent conscience de leurs lacunes. Le résultat de cette disparité se manifeste cruellement dans des productions littéraires comme les poèmes d’amour, où seuls les hommes possèdent le privilège du pétrarquisme.

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Parmi les diptyques les plus intéressants, on remarquera les traités professionnels de la sage-femme Jane Sharp et du médecin John Sadler. Tous deux véhiculent les orthodoxies galénistes du temps, mais on découvre chez Sadler un langage biblique dépassant le pur propos médical, tout en s’accordant avec son aristotélisme fondamental (« she the patient and weaker vessel »). En opposition avec ce traditionalisme, Jane Sharp revendique le droit des femmes à la pratique obstétricale, malgré leur absence de formation théorique universitaire (« it is not hard words that perform the work »). En outre, dans un passage surprenant chez un auteur féminin de cette période, elle offre une description anatomique des appareils reproducteurs de l’homme et de la femme et signale le rôle de l’imagination dans l’activité sexuelle. La section dévolue à la religion renferme des textes de piété où se retrouvent les mêmes préoccupations chez tous les participants. Son principal intérêt réside dans la supplique adressée à la reine Élisabeth par la veuve du Dr Lopez désireuse de récupérer ses biens, avec en parallèle la démarche d’un rabbin en vue d’obtenir le retour des Juifs en Angleterre. La troisième partie fait entrevoir les tragédies provoquées par les mariages forcés, avec notamment les poèmes pathétiques échangés en 1536 par les amants emprisonnés Margaret Douglas Stuart et Thomas Howard. On y trouvera aussi associés The Hellish Parliament de John Taylor (« the water-poet ») et une pétition adressée à ce même Parlement par certaines « well-affected women » en faveur des Levellers arrêtés en 1649. La quatrième section aborde la transgression des tabous : y figurent des poèmes de Katherine Fowles Philips, Richard Barnfield et John Donne (« Sappho to Philaenis ») illustrant le thème de l’homosexualité, tandis que le volume se conclut par la relation d’un procès pour bigamie, et la reproduction d’une plainte en justice pour rupture de promesse de mariage, assortie de détails particulièrement scabreux (censurés par le juge).

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Ce volume constitue une entreprise originale. Il éclaire parfois crûment certaines réalités de la vie quotidienne et sociale en Angleterre aux xvie et xviie siècles et fournit un complément utile aux études féministes. Chaque extrait est précédé d’un « chapeau » d’une quinzaine de lignes donnant des éléments biographiques, et se complète de notes explicatives. Une brève introduction générale rappelle les conditions sociales et culturelles de la production des textes féminins. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).

ULF LIE and ANNE HOLDEN RONNING, eds. — Dialoguing on Genres. (Oslo : Novus P, 2001, 269 pp., NOK 290, € 35.40.)

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Ce volume constitue un recueil offert, à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, à Andrew K. Kennedy, professeur à l’Université de Bergen de 1966 à 2001, et également auteur de poèmes et de nouvelles. Les dix-sept articles présentés se répartissent en deux sections, l’une sur le théâtre et le cinéma, l’autre sur la nouvelle, le roman et la poésie, et concernant les domaines norvégien, suédois, anglais, irlandais et américain. L’ouvrage se complète d’une bibliographie des travaux de A. K. Kennedy de 1967 à 2000.

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A. Aarseth examine les fonctions de la logique et de la rhétorique dans le théâtre d’Ibsen, tandis que Marit Berge se livre à une étude comparative des systèmes symboliques dans La Sonate des spectres et Fin de partie. Linda Ben-Zvi met en évidence les causes de l’échec d’une compagnie théâtrale new-yorkaise en 1922. Ruby Cohn explore le fonctionnement du triangle de personnages dans le théâtre de Sartre, Beckett, Maria Irene Fornes, Pinter, David Mamet et Michael Frayne. Le cinéma fait l’objet d’une comparaison, due à A. Gronstad, entre les réalisations de The Charge of the Light Brigade par Michael Curtiz (1936) et Tony Richardson (1968). Ulla Rahbek analyse le traitement de la négritude dans les pièces de Caryl Phillips. Anne Holden Ronning interprète la place dominante de la nouvelle dans la littérature néo-zélandaise comme un moyen de conjurer le sentiment d’isolement du pays, et souligne la critique du provincialisme chez Katherine Mansfield. Jakob Lothe part d’une définition du « fragment », pour montrer que celui-ci peut désigner tour à tour une œuvre lacunaire, inachevée, ou conçue volontairement comme fragment. Caroline Zilboorg étudie les convergences entre les poèmes de Sylvia Plath et de Ted Hughes sur le thème de « Wuthering Heights ». Deux articles ont pour objet Henry James, celui de Katharine Worth sur son « langage théâtral », et celui de Jeremy Hawthorn intitulé « Class, Voyeurism and Sadism in Henry James’s “In the Cage” ». La littérature irlandaise est abordée par B. Tysdahl, qui présente les diverses parties de Dubliners comme complémentaires grâce à leurs explorations de la perspective, et par Laura Visconti, qui montre combien le réel, chez Beckett, constitue une menace pour la réalité intérieure.

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Dans cet ensemble si diversifié, Shakespeare se taille, avec quatre articles, la part du lion. Jean Chothia signale, dans Twelfth Night, les changements de perspective qui désorientent le spectateur, les scènes-miroirs, le double temps, les échos déformants. Roy Eriksen met en parallèle le poème de Browning « My Last Duchess » et Othello, pour y révéler les mêmes figures rhétoriques formant un cadre et un lien entre les parties du discours. Leo Salingar réexamine le péché de Claudio dans Measure for Measure à la lumière des lois et coutumes élisabéthaines et des condamnations puritaines ; il définit aussi le rôle du duc, dont l’étrangeté et les contradictions agissent comme moteurs de l’action. Partant du « faux » que représente la célèbre tirade de Jaques, Stuart Sillars en démontre l’importance pour notre perception de la réalité dramatique et rattache au métathéâtre de la période Tudor l’horreur éminemment artificielle de la tragédie de la vengeance.

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Comme de coutume dans ce genre de recueil, et sans mettre en cause la valeur des diverses contributions, on peut évidemment déplorer ici l’absence d’unité thématique, bien que certaines parties portent sur un même auteur ou sur un même aspect de la création littéraire et artistique. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).

PIERRE LEYRIS. — Rencontres de poètes anglais suivies de sonnets de Shakespeare. (Paris : José Corti, 2002, 295 pp., € 18.50.)

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Comme le rappelle Philippe Jaworski dans sa préface, Pierre Leyris a marqué son époque par ses traductions d’œuvres poétiques aussi escarpées que celles de T. S. Eliot ou de G. M. Hopkins, pour ne citer qu’elles et sans compter l’immense travail accompli sur les écrivains anglo-saxons. Ses traductions sont ainsi devenues une sorte d’avenue entre les deux mondes culturels (l’anglais ne fut pourtant pas sa seule langue d’ouvrage, si l’on en juge par sa restitution des sonnets de Michel-Ange). Il n’est guère douteux que certaines œuvres anglaises lui doivent leur place assez privilégiée en France. Sans les puissantes versions de Pierre Leyris, Hopkins ne serait pas arrivé sur les rayons d’une Bibliothèque idéale à large public.

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Les poèmes qu’a si heureusement recueillis Ph. Jaworski, aidé de Bérengère Cornut et de Jérôme Gilles Bouillard, vont de la limpidité anonyme et sans date d’une œuvre du Moyen Âge à quelques vers amoureux de Robert Graves. Il s’y ajoute à la fin un choix fourni de sonnets de Shakespeare. Le tout évoque un chemin personnel et patient dans l’immense territoire de la poésie anglaise, ou des visites répétées de ce côté. Le titre parle de « rencontres », diverses, inlassables, disant l’exceptionnel d’une entreprise. Ce sont parfois des œuvres uniques que nous sommes invités à redécouvrir. « Gel à minuit » de Coleridge nous offre ainsi une fenêtre singulière, laissant apercevoir la vaste demeure désordonnée du poète.

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Les œuvres livrées ici paraissent procéder d’un exercice presque spirituel, au moins d’une ouverture existentielle où passent admiration, gravité, lumière. Et le respect des sources donne sans doute aussi la force sobre, la dignité particulière que Pierre Leyris conserve au vers (mais au premier du poème de Clare, p. 187, une coquille, omettant le tiret après « Je suis », retire à celui-ci sa solitude et son absolu, qui entre déjà en consonance avec l’autre « Je suis » de la troisième strophe puisque la lecture du poème est et n’est pas linéaire). Des « Notes sur la traduction », précieuses mais trop brèves, invitent peut-être le lecteur à se reporter à Pour mémoire paru la même année chez le même éditeur. Ces « rencontres » témoignent d’une admirable passion œuvrant dans le langage, avec une modestie sans repos, pour l’éclairer comme le givre nocturne de Coleridge dans « son secret ministère ». — René Gallet (Université de Caen).

CYDIA S. CLEGG. — Press Censorship in Jacobean England. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xi-286 pp., £ 40.)

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Une longue introduction attire l’attention des historiens qui refusent la lecture Whig de l’histoire au xixe siècle et qui suivent Ch. Hill sur la répression de la censure sous Jacques Ier. Le rôle de l’imprimerie dans la formation de l’autoritarisme est également réexaminé, l’attitude du roi face au mot imprimé est expliquée comme outil d’autorité. L’existence de la censure prouve celle des pouvoirs différents de celui du roi, avec des presses souterraines, et entre les mains de ministres ou de favoris. Le premier chapitre expose la théorie et la pratique de la censure, distinctes de celles du règne d’Élisabeth et de Charles : le privilège royal qui protégeait le droit de l’auteur, la Cie des « Stationers » et ses privilèges, l’autorisation ecclésiastique ou le contrôle par la Haute Commission de 1559. Les nouvelles patentes accordées en 1603 amènent la création d’une entreprise à forme capitaliste, « the English Stock », et l’auteur analyse les litiges créés par des imprimeurs défiant la loi en obtenant des patentes à titre personnel. L’attitude du roi vis-à-vis de la censure concernait la politique étrangère. Il fit brûler des livres pour servir sa propagande personnelle en frappant les imaginations (ch. 2). Cette idée amène l’auteur à étudier l’idéologie politique et religieuse de Jacques qui tenta d’unifier la chrétienté en insistant sur une profession de foi en la Trinité et l’Incarnation, et eut à lutter contre des théologiens affirmant le droit du peuple ou d’une Église à déposer un roi couronné. Le chapitre 3 montre que toutes les formes de censure n’étaient pas exposées en place publique, quand le roi se sentait visé personnellement. Clegg expose des cas de censure par le roi envers Ralegh, Marty, Camden, et d’autres. Le chapitre 4 montre la confrontation entre « common law » et « civil law », entre privilège et prérogative, dont l’illustration flagrante fut le cas de Nick Fuller, M.P., ou celui de Coke face au roi. La politique étrangère fait ressortir les divergences entre la Couronne et le peuple, de 1619 et 1624, à propos du Palatinat. Les proclamations royales ne luttèrent pas efficacement contre les intérêts mercantiles des éditeurs. Au théâtre, Middleton attaquant la politique espagnole fut inquiété pour A Game of Chesse, mais son texte fut publié malgré l’interdiction de jouer la pièce. Le dernier chapitre étudie le cas de la censure des textes de R. Montagu (1624-25), attaquant le courant conformiste calviniste de l’Église, et menant à l’arminianisme du règne suivant. Il fut donc accusé par le Parlement mais jamais réellement inquiété puisqu’il fut protégé par Charles Ier. Deux attitudes opposées dans l’Église étaient représentées respectivement par l’évêque Neile et l’archevêque de Cantorbéry, anti-catholique, alors que Neile et ses partisans (Montagu) souhaitaient la paix en Europe. L’opposition personnelle de ces deux prélats mena à une guerre de faction qui attaqua la censure. L’auteur analyse la position de divers historiens quant à la définition même de la censure, et conclut qu’elle était essentiellement ecclésiastique, et non une reconnaissance de droit d’auteur. Entre 1620 et 1626, les imprimeurs s’arrangeaient pour obtenir des autorisations de complaisance de la part de censeurs favorables aux idées à propager. Dans tous les cas, la censure de ces dernières années chercha à réduire au silence les auteurs gênants ; mais les pratiques des partisans de Laud et celles des Puritains étaient opposées ; silence contre mot imprimé serait le symbole de chacune des deux attitudes. C’est encore un ouvrage extrêmement utile, soigneusement documenté, qui montre l’imbrication et la complexité des problèmes politiques et religieux, l’importance de la presse à imprimer en ce début du xviie siècle et le rôle qu’elle put jouer entre les mains de femmes et d’hommes conscients de leur rôle et de l’importance du débat d’idées. Encore un très beau livre à avoir en bibliothèque. — Georges Lamoine (Université de Toulouse III).

DAVID LOEWENSTEIN. — Representing Revolution in Milton and his Contemporaries: Religion, Politics and Polemics in Radical Puritanism. (Cambridge, New York: Cambridge UP, 2001, xii + 413 pp.)

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Se déclarant « transdisciplinaire », cette étude examine l’interaction de l’idéologie religieuse et politique, et de l’expression rhétorique, métaphorique et mythique dans les pamphlets et les poèmes puritains depuis 1649 jusqu’à 1671.

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Comprenant deux longues sections (I : le Puritanisme radical : Lilburne, Winstanley, les « Ranters », les « Fifth Monarchists », Abiezer Coppe et Anna Trapnell ; George Fox et le Quakérisme ; Andrew Marvell et le Protectorat. II : Milton ; les révoltes « anti-chrétiennes », et notamment irlandaise ; la révolution de Satan dans le Paradise Lost ; Paradise Regained ; Samson Agonistes), ce programme ambitieux est exécuté par Loewenstein de manière méthodique, voire minutieuse. Il est accompagné d’un appareil serré de notes critiques regroupées en fin de texte.

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Dans la première section, se retrouvent d’abord les pamphlétaires les plus connus dont Loewenstein définit le style, la rhétorique et les images essentielles par rapport aux effets idéologiques qu’ils souhaitaient produire. Lilburne, homme qui croyait au pouvoir de l’écrit, s’est lancé dans une véritable « guerre des mots », réutilisant les images les plus violentes de l’Ancien Testament pour dénoncer ce qu’il percevait comme étant la tyrannie de Cromwell. Utilisant les mythes et images apocalyptiques, mais aussi des mythes historiques (la conquête normande), Gérard Winstanley exprime sa vision des relations entre Cromwell et les sectes. Le chapitre sur les « Ranters » et les « Fifth Monarchists » attire l’attention du lecteur sur les écrits d’Abiezer Coppe (A Fiery Flying Roll, 1949-1950) et d’Anna Trapnell (The Cry of a Stone, 1654). Trois qualités littéraires marquent les écrits de Coppe, qui, selon Loewenstein, accompagnent après les événements de 1649 l’une des réactions visionnaires les plus originales de la période : une rhétorique « prophétique » ; des qualités « dramatiques », et une « vision poétique ». Le texte d’Anna Trapnell s’inspire de la vision apocalyptique de Daniel, mais on observe chez elle l’alliance d’un « langage vigoureux » et de métaphores tirées de la vie courante (124). L’image de l’Agneau, guerrier et vainqueur (les pamphlets de G. Fox), ramène le lecteur à l’Apocalypse, essentiellement 17, 14. De même que Lilburne ou Winstanley, G. Fox était parfaitement confiant dans le pouvoir de la chose écrite ; comme les précédents, son discours associe mythe et prophétie. À travers deux poèmes « du Protectorat », « The First Anniversary of the Governement,… » (1655) et Upon Appleton House (1654), Marvell s’attache à réduire les ambiguïtés de la Révolution, ou les tensions idéologiques qui l’affaiblissent. Les images utilisées par le poète pour justifier la politique de Cromwell sont plus variées et originales que celles des polémistes évoqués précédemment, mais aussi plus ambiguës car Marvell y transpose la violence du langage apocalyptique ou millénariste en une série d’images providentialistes du Protecteur (161). En remodelant la rhétorique des « Ranters » et en y introduisant la mythologie classique, Marvell aboutit à une homogénéisation de l’image du régime puritain, autour des notions d’ordre, de stabilité et de respectabilité.

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Tout au long de cette première section, le nombre et la richesse des textes examinés ne permettent pas à Loewenstein de poursuivre de manière exhaustive son étude des images ou des autres traits stylistiques caractéristiques de chaque polémiste. Mais on peut signaler, à son avantage, qu’il en a souligné l’essentiel, ce qui pourrait ultérieurement servir de point de départ à des études plus spécifiques.

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Concernant les positions théologico-politiques de Milton, la seconde grande section, occupe dans l’ouvrage cinq fois plus de pages que celle qui est consacrée à Marvell, et presque autant que celles qui le sont aux autres polémistes (122 contre 135). Loewenstein réexamine la figure de Satan dans Paradise Lost, les images de l’intériorité du paradis dans Paradise Regained et l’image du chef politique charismatique dans Samson Agonistes. À ceci s’ajoute une courte « postface » sur politique et guerre spirituelle dans l’ensemble des poèmes publiés en 1671. De manière encore plus nette que dans les chapitres précédents, la méthode est avant tout celle, classique, de l’histoire littéraire et non une analyse stylistique dans le sens où l’on pourrait l’entendre à présent ; les choix formels, métaphoriques et allégoriques de Milton sont d’abord présentés comme étant déterminés par ses positions idéologiques ; l’idée à transmettre semble avoir priorité sur la forme. Ainsi, l’horreur que Milton a pu éprouver après la négociation de Charles avec les rebelles irlandais, prend-elle sa forme dans les images du monstrueux de sa production pamphlétaire (An Apology against a Pamphlet) ou le langage des droits naturels dans The Tenure. L’ambiguïté même de la position de Milton par rapport à la Révolution détermine le caractère des images, comme on le voit chez Satan dans Paradise Lost (177). Loewenstein note, après d’autres, que la figure de Satan est éminemment ambiguë. Ses traits caractéristiques permettent de l’assimiler au roi Stuart, mais aussi aux Presbytériens, et même, plus discrètement, à Cromwell. Sans surprise, Satan et son conseil sont également une représentation du Pape et des Papistes. La figure et les caractères stylistiques du satanisme sont tellement ambigus que toutes les interprétations sont possibles sans qu’on puisse affirmer qu’aucune doive prévaloir : « Paradise Lost does not ask its readers to make literal equations » (203). Satan ne peut être en fin de compte que la représentation, vague mais combien impressionnante, de l’absolutisme sous toutes ses formes, tout en n’excluant pas la possibilité qu’il puisse être un reflet des équivoques propres à Milton lui-même. Concernant Paradise Regained, Loewenstein pose d’abord la question de savoir si ce poème peut être considéré comme véritablement polémique (244). Il va montrer que ce sont les « inventeurs » de la notion de paradis intérieur — les Quakers, et parmi eux, Isaac Penington — qui inspirent à Milton les images caractéristiques du discours de Jésus. L’influence de la pensée des Quakers sur Milton est un fait depuis longtemps reconnu (voir Walter Raleigh, Milton ; rappelé par Jacques Blondel dans son introduction à Milton : Paradis Reconquis, Paris, Aubier, 1955) : l’aspect stylistique de cette influence reste, à ma connaissance, un domaine peu abordé. Le dernier chapitre pose à propos de Samson Agonistes, comme pour Satan, le problème de l’identification de la figure éponyme du point de vue politique et religieux. Le caractère général de l’écriture ne permet de reconnaître en celle-ci aucune représentation des mouvements radicaux ou des sectes. Loewenstein conclut avec bon sens que, comme pour Satan, les traits stylistiques et formels ne traduisent qu’une conception générale du chef charismatique.

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L’ouvrage de Loewenstein est digne d’intérêt en raison de l’étendue et de la rigueur de l’investigation proposée. Bien que les exemples textuels soient adéquatement choisis, leur abondance et parfois leur enchevêtrement nuisent à une compréhension claire et immédiate des enjeux idéologiques agités par les pamphlétaires. L’inconvénient de la perspective large adoptée par Loewenstein est qu’elle ne fait guère référence, en fin de compte, à des concepts stylistiques ou rhétoriques précis et surtout systématiques. Le rapport de la méthode utilisée avec les approches plus récentes des interactions culturelles reste très flou. On trouve bien, en début de l’ouvrage, des allusions fugitives à quelques concepts post-modernes (« The politics of literature », 2) (« authorities », 12), mais on note que Loewenstein rejette d’emblée toute affinité avec Greenblatt. D’une manière parfaitement légitime, le discours s’en tient à des positions classiques d’histoire littéraire. Si originalité il y a, celle-ci réside surtout dans l’effort de synthèse et de spécification des traits stylistiques appartenant aux auteurs, ainsi que dans l’éclairage apporté sur certains détails des controverses en rapport avec une évaluation qui paraît toujours juste des positions idéologiques de chacun. La bibliographie est intégrée au fil des notes. Les travaux français sur la question y sont signalés : Olivier Lutaud (314) et Roger Lejosne (356-57 ; 362). — Jean Pironon (Université de Clermont-Ferrand).

BRIGITTE GLASER. — The Creation of Self in Aubiographical Forms of Writing in Seventeenth-Century England. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 2001, 300 pp.)

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L’ouvrage de B. Glaser se propose d’explorer « subjectivity and self-fashioning in memoirs, diaries and lettres », l’émergence de la subjectivité dans les écritures à la première personne au xviie siècle anglais. C’est là un champ qui a été largement labouré et retourné au cours des vingt-cinq dernières années, par la philosophie, la linguistique, la psychanalyse et la critique littéraire, chacune avec ses outils spécifiques. B. Glaser n’ajoute rien à cette réflexion de fond ; elle cultive en outre un flou gênant lorsqu’elle parle de subjectivité, parlant sous cette étiquette parfois de représentation de l’intériorité, ailleurs de coloration affective, ou encore d’ontologie du sujet. On regrettera également qu’elle ne retienne dans l’énorme production du xviie siècle anglais en la matière que des textes, certes majeurs (Evelyn, Pepys, Fanshawe et Hackett), voire canoniques, qui sont tous de la deuxième moitié du siècle et qui ont déjà été très souvent sollicités. Ses présentations systématiques au long de rubriques répétitives (événements et personnages « réels » mentionnés par l’auteur, motivations d’écriture, vie publique, rapport au corps, et enfin « style » et « esthétique ») ne rendent guère compte de la dynamique propre à chacun des textes. Néanmoins, elles donnent au lecteur non familier avec la période un compte rendu méticuleux des contenus. On déplorera de multiples négligences, qui vont du solécisme dans la transcription des titres latins (35) à des lectures hâtives de textes de base (l’article de Gusdorf mentionné p. 68) ou des informations incomplètes (141, sur la genèse du « Journal » de Clifford). On aimerait voir figurer dans la bibliographie au moins les plus marquants des nombreux ouvrages portant sur ce qu’il est convenu d’appeler l’autofiction. — Claude Lacassagne (Université de Strasbourg II).

JAMES GRANTHAM TURNER. — Libertines and Radicals in Early Modern London: Sexuality, Politics and Literary Culture, 1630-1685. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xxii + 343 pp., £ 45.00.)

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Turner s’attache à retrouver les traces événementielles et littéraires d’une alliance objective entre les langages de la sexualité et diverses formes de radicalisme politique, en d’autres termes à définir au plus près les manifestations hétéroclites du « libertinage » dans l’Angleterre du xviie siècle. Il produit un volume impressionnant de documents de toute nature à l’appui de son propos, puisés aussi bien dans la culture dite populaire que dans la culture de la cour, dans les productions des anti-puritains que dans celle des anti-royalistes. Il étaye avec solidité son argumentation, et l’on est convaincu, après l’avoir lu, que la pornographie a partie liée avec la revendication/condamnation de ce que la doxa considère comme de dangereux excès en matière politique. Certes, l’idée n’est pas absolument neuve ; assurément — les femmes le savent d’expérience quotidienne —, le dénigrement passe couramment par l’expression sexuelle. Le mérite de Turner tient surtout à la quantité d’informations qu’il prodigue sur ce phénomène, à ce qu’il montre les ressemblances voire les emprunts mutuels, entre culture de ville et culture rurale, traditions et innovations, rites d’exclusion et célébrations de solidarité. Dans son organisation chronologique, son discours se fait plus sinueux, voire plus flou, mais la dimension transhistorique de la thèse l’emporte largement et le lecteur oubliera cette structuration factice pour retenir la qualité informationnelle. — Claude Lacassagne (Université de Strasbourg II).

SUSAN GREEN and STEVEN N. ZWICKER, eds. — John Dryden: A Tercentenary Miscellany. (San Marino, CA: Huntington Library P, 2001, vii + 255 pp., $ 15.00.)

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Cet ouvrage de mélanges, un genre prisé par Dryden, publié pour commémorer le trois-centième anniversaire de sa mort, est placé sous le signe de l’éclectisme tant par la diversité des auteurs réunis (les critiques chevronnés voisinant avec de jeunes chercheurs) que par les sujets abordés qui touchent à des aspects variés de l’œuvre de l’écrivain, même si la part belle est faite à la perspective historique, voire historiciste, ainsi qu’au fonctionnement des allusions et des analogies. Après une introduction brève mais très enlevée par S. N. Zwicker, suivent neuf articles complétés par deux stimulantes études critiques. Dans la première, à partir de la publication par Paul Hammond d’une édition annotée des poèmes de Dryden, Phillip Harth se livre à une réflexion vigoureuse sur la modernisation (qu’il rejette) des textes du poète. Dans la deuxième étude, David Bywaters, lui-même partisan de la méthode historique, en dénonce trois types d’abus illustrés par l’analyse d’un certain nombre de travaux récents sur Dryden. À travers un examen minutieux des différentes identifications proposées par les contemporains du satirique et reprises par les critiques postérieurs, Alan Roper revient longuement sur l’identité de certaines des personnes représentées dans Absalom and Achitophel et sur l’intérêt du processus d’interprétation lui-même, jamais interrompu. Quatre articles portent sur le théâtre. En s’appuyant sur les réactions de Samuel Pepys, Gavin Foster cherche à cerner la réception de la version de The Tempest réécrite par Davenant et Dryden et jouée en 1667 au moment de la crise liée à la destitution de Clarendon. A. A. Huse étudie le contexte historique riche en intrigues dans lequel paraît All For Love et que non seulement la dédicace mais la pièce refléteraient, Cléopâtre empruntant des traits à Louise de Kéroualle, une des maîtresses de Charles II. Certains échos shakespeariens ne sont cependant pas pris en compte. Richard Kroll met en rapport la « double logique » que développent les deux intrigues et les multiples dualités de Don Sebastian avec les débats politiques et l’ambivalence manifestée par Dryden envers Jacques II et Guillaume III. Bridget Orr souligne l’imbrication entre poésie et politique et relie le thème impérial qui constitue le sujet des pièces héroïques aux controverses qui ont cours en Angleterre sur l’expansion et le pouvoir absolu. Ainsi le théâtre permettrait à l’ambivalence à l’égard de la monarchie universelle de s’exprimer. Plusieurs articles tournent surtout autour de la fin de la carrière de l’écrivain. Selon M. W. Gelber, si Dryden ne participe pas vraiment à la querelle des Anciens et des Modernes, il fait appel à la critique érudite prônée par les Modernes, principalement dans ses derniers écrits, et le Discourse Concerning Satire (1692), dont l’argumentation historique est détaillée, ferait même l’objet d’une attaque spécifique de Swift dans A Tale of a Tub. J. A. Winn se penche sur les images de cycles, de succession et d’héritage qui soulignent les convergences entre passé et présent alors que dans le flux du temps seule la poésie peut légitimement revendiquer une forme d’éternité. Sean Walsh situe Fables Ancient and Modern (1700) dans le contexte culturel de la dernière décennie du xviie siècle. Il montre comment Dryden brouille les cartes : en se créant une lignée littéraire apolitique, il s’approprie l’autorité morale qui accompagne la stature littéraire. Anne Cotterill enfin entend éclairer « Dryden’s late mystery of genealogy » par le réseau labyrinthique de relations catholiques liées surtout aux femmes (et donc de nature domestique) dans lequel le poète s’insère après sa conversion. Bien que certaines lectures ne soient pas à l’abri des critiques formulées par Bywaters, l’ensemble de ce recueil agréablement imprimé reste de fort bonne venue et fait honneur au maître d’œuvre. — Albert Poyet (Université de Toulouse II).

PATRICIA CRAWFORD and LAURA GOWING, eds. — Women’s Worlds in Seventeenth-Century England. A Sourcebook. (London: Routledge, 2000, xviii + 314 pp., £ 16.99.)

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Deux historiennes spécialistes de l’histoire des femmes du début de l’époque moderne, Laura Gowing (Domestic Dangers: Women, Words, and Sex in Early Modern London [1996]) et Patricia Crawford, livrent un outil de travail fort précieux dans ce très riche recueil de sources primaires consacrées à la vie des Anglaises aux xvie et xviie siècles. L’ouvrage vient compléter heureusement celui publié par Patricia Crawford en collaboration avec Sara Mendelson (Women in Early Modern England [1998] ; voir ÉA 53.3 [2000] : 337-38) qui, en se fondant sur les activités des femmes ordinaires et en s’appuyant sur un travail d’archives considérable, démontrait l’existence d’une culture féminine, niée par certains érudits. À travers un très large éventail d’extraits, le lecteur profite de ce dépouillement d’archives dont maintes n’ont jamais été publiées.

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Ce recueil ne s’attache pas aux représentations culturelles des femmes mais à leurs expériences ; les voix de femmes y sont issues de groupes très diversifiés, d’une servante du Devon à la reine Anne. Si, de 1580 à 1720, bornes chronologiques retenues, de nombreuses modifications intervinrent tant dans la religion, dans la politique que dans la démographie et dans l’économie, la condition féminine n’en demeura pas moins inchangée. Cent quatre-vingt-six extraits relatifs au corps et à l’âme, à la vie privée et à la vie publique (la distinction entre ces deux sphères est, on le sait, inappropriée pour le début de la période considérée), au monde matériel et à l’univers spirituel, aux individus et aux familles ou aux communautés — domaines pouvant se recouper — sont regroupés en dix chapitres — « Bodies », « Religion, Beliefs, Spirituality », « Work », « Poverty and Property », « Sexual Experiences », « Marriage », « Maternity », « Relationships », « Politics and Protests » et « Mental Worlds » — ; une exception, néanmoins, à cette règle thématique : le chapitre 9, relatif à la politique, retrace les activités des femmes de manière chronologique.

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Une introduction générale rappelle les conditions de vie à l’époque et s’attarde avec raison sur la nature des sources utilisées avant de préciser quelques principes de transcription mis en œuvre pour ces textes ; en outre, chaque section est elle-même utilement précédée d’une courte introduction aux visées multiples et adaptée à la matière envisagée : remise en contexte par rapport à la période antérieure, spécificité, si nécessaire, de l’Angleterre vis-à-vis des autres pays européens, vision synthétique de la section suivie d’exemples précis destinés à étayer une analyse, justification du choix des extraits, etc. Vingt illustrations, une bibliographie dont les subdivisions correspondent aux chapitres antérieurs (295-301), un glossaire de termes contenus dans les extraits et susceptibles de poser des problèmes de compréhension (303-04), un index nominum et rerum (305-14), enfin, contribuent à rendre cet ouvrage tout à fait indispensable à la recherche, en pleine expansion, concernant la période. — Guyonne Leduc (Université de Lille III)

LILIANE GALLET-BLANCHARD et MARIE-MADELEINE MARTINET, eds. — Georgian Cities. (Paris : PUPS, CATI, 2000, € 30.48.)

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Grâce au CD-ROM Georgian Cities réalisé sous la direction de Liliane Gallet-Blanchard et de Marie-Madeleine Martinet avec la collaboration de nombreux membres du centre Cultures Anglophones et Technologies de l’Information (CATI), il est désormais possible de partir à la découverte de Bath, Londres et Édimbourg sur les traces de Humphry Clinker. Pour virtuelles qu’elles soient, ces visites n’en sont pas moins des expériences complètes mobilisant la vue et l’ouïe et sollicitant par l’imagination l’odorat, le goût ou le toucher. Il convient ici de saluer le travail d’équipe exemplaire qui a aboutit à la création d’un outil ergonomique, interactif jusque dans les moindres détails afin de plaire et d’instruire le touriste virtuel.

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L’entrée dans chaque ville se fait au son d’un morceau de musique et par l’apparition à l’écran de trois tableaux qui sont autant de fenêtres ouvertes sur le xviiie siècle : View of Bath d’Edmund Harvey, View of the Thames and the City of London from Richmond House de Canaletto et Princes Street with the Royal Institution under Construction d’Alexander Nasmyth. Mais on peut également choisir de s’engager dans une visite thématique de l’architecture, de la société, de la culture et des arts ou de la religion de l’époque géorgienne, retrouvant ensuite la tripartition géographique entre Bath, Londres et Édimbourg à l’intérieur de chaque thème. Le visiteur peut aussi entamer son voyage dans l’ordre alphabétique en sélectionnant l’une des entrées de l’Index. Quel que soit le mode d’accès choisi, la navigation est aisée, les hyperliens innombrables et la progression dans l’arborescence rendue moins hasardeuse grâce à la carte du site, consultable à chaque instant, et à la fonction Help.

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La cartographie bénéficie d’une attention toute particulière qui se traduit par la présentation de documents datant des xviie, xviiie et xixe siècles permettant de visualiser l’évolution spatiale des ces trois cités au cours du « long dix-huitième siècle ». Même si certaines de ces cartes sont connues ou ont déjà été reproduites dans des ouvrages, elles sont agrémentées ici de légendes sonores et visuelles, si bien qu’elles deviennent de véritables outils de connaissance, voire le support d’activités plus ludiques.

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On compte plus de six cents illustrations et leur traitement est révélateur de l’esprit de ce CD-ROM dans lequel le raffinement s’allie à l’érudition. Tableaux, gravures, ombres chinoises, photos ne sont jamais cantonnés dans un rôle purement illustratif. En cliquant sur ces documents, on peut passer de l’extérieur à l’intérieur des bâtiments, mettre les tableaux en mouvement, obtenir la biographie des artistes ou avoir accès à des outils très précieux d’analyse iconographique dont le site du CATI nous offrait déjà d’excellents exemples. Partons à la découverte des milieux artistiques londoniens en cliquant sur « Artists’ London » : sur l’écran où s’affiche le tableau de William Marlow représentant Old London Bridge on peut opter pour « The World of Art » ou « The Painters’ View of London ». D’un côté, on part à la découverte des techniques picturales utilisées par les artistes de l’époque : « framing effect », « companion pictures », « depth of field and variations of the viewpoint », « oblique views and shadows », « perspective », « wide angle » et « panorama », chacune faisant l’objet d’un écran explicatif illustré. De l’autre, on déambule entre les maisons de Canaletto, de William Hogarth, de Thomas Gainsborough, de Samuel Scott, le quartier de Leicester Fields où résidait Joshua Reynolds et les premières académies de peinture de la capitale à partir d’un écran orné de la palette de Hogarth et d’une vue de l’Académie Royale des Arts dans ses locaux de Somerset House. En cliquant sur le nom de « William Chambers » on peut se transporter à Édimbourg où il dessina les plans de Dundas House tandis que sur la droite de ce nouvel écran les renvois corrélatifs à « London » « Edinburgh » et « Culture » multiplient les possibilités de passerelles.

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La progression du touriste virtuel est souvent rythmée par des extraits musicaux, instrumentaux ou chantés, qui n’ont pas été insérés pour le seul agrément de la visite. Au contraire, ils donnent accès à des informations sur les divers modes d’expression musicale, l’identité et la biographie d’un compositeur tel que Haendel, les instruments de l’époque et leurs registres respectifs. L’abondance de documents sonores et visuels ne saurait faire oublier la dimension littéraire de l’aventure : de longs extraits d’œuvres de Smollett, Defoe, Fielding, Johnson, Sheridan ou Jane Austen peuvent être consultés. Le souci documentaire est poussé au point que le CD-ROM s’ouvre sur le monde des archives quand le sermon de John Sharp (l’un des protagonistes du célèbre portrait de la famille Sharp par Zoffany) apparaît sous la forme de l’original manuscrit.

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Le CD-ROM Georgian Cities est un outil de travail complet doté d’une chronologie claire et détaillée, qui tient sur un seul écran, et d’une bibliographie très riche qui comporte outre les sources primaires et secondaires idoines, des liens vers des sites web et des musées. On ne saurait trop recommander à chaque bibliothèque universitaire de mettre cette ressource remarquable à la disposition des étudiants et des enseignants (qu’ils soient anglicistes, historiens, historiens d’art ou simplement curieux) car tous pourront y trouver l’occasion d’une expérience synesthésique du xviiie siècle. — Isabelle Baudino (Université de Lyon III).

DAVID WOMERSLEY. — Gibbon and “the watchmen of the Holy City.” The Historian and his reputation 1776-1815. (Oxford: Clarendon, 2002, xii +452 pp., £ 65.)

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Gibbon a connu la gloire littéraire dès la publication du premier volume de son Decline and Fall (1776) ; il a poursuivi son travail à Londres puis à Lausanne alors que les volumes suivants étaient attendus, discutés et parfois même attaqués par des lecteurs pour qui il faisait figure d’intellectuel important. Au terme de son sixième et dernier volume (1788), il pouvait légitimement considérer qu’il avait rempli son contrat avec le public en lui donnant une histoire de ce que Rome, puis Byzance avaient représenté dans l’histoire du monde. Il s’essaya alors à d’autres travaux de moindre importance et se mit à la rédaction de ses mémoires, très préoccupé par la situation de la France dont il connaissait admirablement la culture. Il mourut en 1794, sans avoir pu achever ce dernier livre dont il a laissé six esquisses. Son exécuteur testamentaire, Lord Sheffield, composa un texte suivi à partir de ces fragments et il le publia avec des œuvres mineures ou inédites en 1796. Il reprit ensuite cette première édition des Miscellaneous Works et en donna une seconde « with considerable additions » en 1814.

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Auteur d’une édition solide du Decline and Fall, David Womersley a souhaité analyser la fortune littéraire de Gibbon entre la publication de son premier volume et la seconde édition des Miscellaneous Works. Il divise son livre en trois parties qui correspondent à des tranches chronologiques, analysant successivement les controverses sur l’arianisme et l’Islam (années 1778-1788) ; l’impact de la Révolution française sur la rédaction des Memoirs et certains épisodes de ceux-ci (1788-1794) ; pour finir, il examine le travail éditorial de Lord Sheffield dans les deux éditions des Miscellaneous Works, travail envers lequel il n’est pas plus indulgent qu’une autre érudite gibbonienne, J. E. Norton.

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Tant par sa connaissance du sujet que par la minutie de ses analyses, ce livre a son importance pour les spécialistes de Gibbon et du mouvement des idées au xviiie siècle. — Michel Baridon (Université de Dijon).

PAMELA SHARPE, ed. — Women’s Work: The English Experience 1650-1914. (London: Arnold, 1998, xii + 368 pp., £ 16.99.)

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Grâce à ce recueil très utile, dans la lignée de Gender and History in Western Europe (eds. Robert Shoemaker and Mary Vincent, 1998) qu’il complète, Sharpe s’inscrit dans le sillage des pionnières de l’histoire du travail des femmes, Alice Clark (Working Life of Women in the Seventeenth Century [1919]) et Ivy Pinchbeck (Women Workers in the Industrial Revolution 1750-1850 [1930]), qui démontrèrent que celui-ci n’était pas un phénomène nouveau sur le marché du travail. Remettant l’histoire du travail des femmes en perspective jusqu’aux années 1990, l’introduction reprend les grandes lignes de l’expérience féminine du travail entre 1650 et 1914 et souligne la nécessité de travaux synthétiques sur la vie des femmes, dès lors que de nombreuses études de cas leur sont consacrées.

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Les trois sections de cet ouvrage réunissent onze articles, publiés de 1985 à 1995, et vont au-delà des controverses contemporaines sur l’histoire des femmes. Si la Section 1 (« Debating Women’s Work ») s’attache à des questions générales relatives au travail des femmes sur une longue période, la Section 2 (« Examining Female Labour Markets ») se tourne vers un traitement détaillé des marchés du travail féminin entre 1650 et 1850 et constate que l’accès des femmes y dépendait du lieu, de la période, de leur état civil et de leur âge. L’enquête de terrain conduite par K. D. M. Snell lui permet d’affirmer que des facteurs économiques (l’essor du capitalisme), et non des attitudes sociales, sont à l’origine de la marginalisation des femmes dans certains secteurs, tel le sud-ouest de l’Angleterre. Le débat sur le niveau de vie sous-tend aussi l’article de Sara Horrell et Jane Humphries qui, à l’instar de Snell, exposent des résultats différents au xviiie (possibilités sans précédent pour le travail des femmes) et au xixe siècle (rétrécissement du marché). Peter Earle s’appuie sur les dépositions des femmes dans les cours ecclésiastiques londoniennes où il examine le niveau des salaires, le degré d’alphabétisation et le genre de travaux qu’elles effectuaient ; selon Maxine Berg, le travail des femmes et des enfants fut l’une des caractéristiques majeures de la révolution industrielle anglaise. La Section 3 (« Agency and Strategy in Women’s Occupations ») s’interroge sur la responsabilité des femmes elles-mêmes qui ne sont plus considérées, selon l’optique marxiste, comme passives. Jan de Vries décèle une « révolution industrieuse » précédant la « révolution industrielle » où le travail des femmes et des enfants fut central (en écho à l’étude de Berg) et qui lie production locale à petite échelle et demande de consommation (dans laquelle les femmes jouèrent un rôle moteur). Leonore Davidoff et Catherine Hall fondent leur étude sur les femmes des classes moyennes rurales et urbaines pour analyser l’investissement caché des femmes dans les activités commerciales ; les auteurs en concluent à l’accentuation de la séparation entre sphères publique et privée dès la fin du xviiie siècle. Amanda Vickery, en revanche, dénonce la non-pertinence du concept de sphères séparées et s’élève contre l’idée de la marginalisation des femmes due au capitalisme. Joanna Bourke donne la parole à des femmes au foyer qui, gratifiées de salaires inférieurs de moitié aux salaires masculins, préféraient renoncer à un marché où le système du travail à domicile s’était effondré ; en 1911, 90 % des épouses étaient sans profession rémunérée, contre 25 % en 1851 (333). 25 graphiques et 22 tableaux, ainsi qu’une bibliographie et un index nominum et rerum, viennent enrichir ce recueil qui propose des études originales, toutes issues de documents de première main, non limitées à la classe laborieuse mais élargies, au contraire, à toutes les classes. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).

PAULA R. BACKSCHEIDER, ed. — Revising Women: Eighteenth-Century ‘Women’s Fiction’ and Social Engagement. (Baltimore: Johns Hopkins UP, 2000, xiii + 273 pp., $ 48.00.)

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Cet ouvrage propose une lecture novatrice du roman anglais au xviiie siècle et de son histoire, en se démarquant de celles de Homer Brown (Institutions of the English Novel [1996]) et d’Everett Zimmerman (The Boundaries of Fiction [1996]), de Jane Spencer (The Rise of the Woman Novelist [1986]) et de Ros Ballaster (Seductive Forms [1992]) qui excluaient, les unes, les romancières, les autres, les romanciers. Constitué de cinq chapitres signés de quatre plumes reconnues, il s’appuie sur la recherche et sur la critique littéraire féministes, développées depuis les années 1970, avec la mise au jour de textes de femmes, la découverte d’informations nombreuses et précieuses sur leur vie et la constitution de nouveaux outils critiques, lesquels ont transformé l’étude de la littérature, lui ont donné un souffle nouveau et ont contribué à revivifier sa place. Le principe unificateur de ces études est d’ordre méthodologique : toutes combinent contextualisation historique, explications textuelles détaillées, théorie féministe élaborée et prise en compte de l’interaction entre vie et œuvre, entre existence quotidienne et processus politiques. Les approches mêlent, chacune, ce qui est souvent dissocié ; elles conjuguent, en effet, l’attention portée au pouvoir constructif des forces socio-historiques, d’une part, et au créateur individuel, de l’autre. Cette lecture « révisionniste » d’œuvres tant féminines que masculines vise à mieux cerner l’incidence des romans, envisagés comme expressions culturelles, dans les processus sociaux et la perception qu’avaient les femmes de la sphère publique, où elles tentaient obstinément de pénétrer.

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Paula R. Backscheider montre, dans le chapitre 1, que, durant la première décennie du roman, dans les années 1720, les auteurs (tels Aubin, Defoe et Heywood) disposaient d’une forme littéraire caractérisée par trois sortes d’espace : l’un, constitué par la femme, l’autre, dévolu au lecteur, et le dernier, composé par le seuil. Les auteurs de fiction, qui ont réagi au besoin d’un espace, lien entre préoccupations privées et action publique, mettent en question les frontières entre sphères privée et publique et expérimentent, par la mise en scène, les théories des philosophes, des hommes d’Église et des politiciens. Cette période a mis en place, selon l’auteur, l’engagement social spécifique au roman anglais et a créé de nouveaux espaces, dont une nouvelle position pour le lecteur — deux traits distinctifs de ce genre littéraire.

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Dans le chapitre suivant, P. R. Backscheider ne voit pas, en Defoe et en Richardson, deux écrivains protoféministes ; elle est en désaccord avec ceux pour qui leurs romans, centrés sur des femmes, auraient conduit à voir, en ce genre, un lieu de débat sur des questions et sur des sentiments qui, auparavant, étaient d’ordre privé ; alors qu’elle étudie l’influence de Religious Courtship (1722) de Defoe sur Clarissa, elle constate que Richardson fournit, voire impose des solutions aux problèmes qu’abordent les romans féminins (comment être heureuse ? Qu’attendre des hommes et du mariage ? Comment créer un espace pour le discours de la femme ?), si bien que, dans la clôture de son texte, il réinscrit le patriarcat (« female virtue, exemplary forbearance and sacrifice » [56]).

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Le troisième chapitre, peut-être le moins original, est consacré au gothique, communément associé aux femmes et aux homosexuels, jugés incapables de maîtriser leurs émotions. Mitzi Myers, dans « My Art Belongs to Daddy? Thomas Day, Maria Edgeworth, and the Pre-Texts of Belinda: Women Writers and Patriarchal Authority », offre une nouvelle lecture de Belinda (1801), de Maria Edgeworth, et de sa relation au patriarcat, accompagnée d’une réinterprétation du rôle de Thomas Day, mentor de la romancière et meilleur ami de son père ; Myers suggère des liens féconds avec Wollstonecraft et livre des détails de la vie d’Edgeworth et de ses écrits de jeunesse, « Belinda’s pre-texts » (107), presque inconnus, pour réinterpréter Belinda comme une parodie dont l’objet est la narration, érigée, par l’auteur, en élément constitutif de la sphère publique.

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Agrémenté de cinq illustrations des plus appropriées, le dernier chapitre (« Jane Austen and the Culture of Circulating Libraries: The Construction of Female Literacy »), qui souligne le triomphe du roman, s’attache aux femmes de la classe moyenne comme consommatrices de culture ; Barbara M. Benedict analyse la culture des bibliothèques ambulantes en tant que lieux de consommation littéraire, puis examine, dans les romans d’Austen, la représentation de la lecture et des livres, entendus au sens d’articles de consommation, dans l’idée de démontrer que les conditions de la production et de la réception littéraires façonnent son œuvre d’où émerge une nouvelle identité féminine. Un Index nominum et rerum clôt cet ensemble qui apporte un éclairage nouveau sur la participation active des femmes aux débats culturels et aux mouvements littéraires de l’époque moderne et mesure l’ampleur du travail qu’il reste à accomplir dans le domaine de l’histoire du roman anglais pour sortir de la marginalisation, voire de l’oubli, nombre de textes et de thèmes. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).

DANIEL DEFOE. — The Consolidator. The Stoke Newington Daniel Defoe Edition. AMS Studies in the Eighteenth Century, 39. Eds. Joyce D. Kennedy, Michael Seidel, and Maximillian E. Novak. (New York: AMS P, 2001, lvii + 288 pp., $ 96.75.)

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Publié en 1705, The Consolidator: or, Memoirs of Sundry Transactions from the World in the Moon. Translated from the Lunar Language, By the Author of The True-born English Man, est une « relation allégorique » (« allegorick relation » [xv]) de la politique anglaise et européenne, de l’histoire religieuse récente et de la conception de la science selon la Royal Society. Cet ouvrage, qui peut se lire sous l’angle autobiographique des événements qui conduisirent Defoe à l’emprisonnement et au pilori en 1703, pour avoir publié The Shortest Way with the Dissenters, a peu choqué à l’époque : la raison en est, sans doute, que, bien au-delà de son intérêt topique et polémique indéniable, il prend les traits d’un voyage imaginaire en Chine et sur la lune, procédé déjà utilisé, depuis l’Histoire véritable et Icaroménippe (ier siècle après J.-C.) de Lucien de Samosate, par Francis Godwin dans The Man in the Moon (1638), par John Wilkins dans The Discovery of a World in the Moon (1638) et par Cyrano de Bergerac dans Histoire comique de la lune (1657).

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Le narrateur emmène le lecteur en Chine, dont la supériorité sur l’Europe et sur l’Angleterre, surtout en matière scientifique, permet de jeter une lumière critique sur maints aspects de la société britannique ; les Chinois sont redevables de leur culture évoluée à un savant venu de la lune, inventeur du « Consolidator », engin qui les y transporte ; le narrateur, qui s’y rend, constate des similitudes entre le monde lunaire et l’Angleterre. L’influence du Tale of a Tub (1704) de Swift est visible sur The Consolidator qui l’attaque en partie. Par ailleurs, quelques échos du Consolidator sont identifiables dans Gulliver’s Travels, singulièrement l’île volante ou la machine à penser (« the Cogitator or Thinking Engine »), à côté de « the Chair of Reflection, » de « the Elevator » et de « the Concionazimir » (« an Eeclesiastick [sic] Engine »). Swift y aurait été influencé par les inventions verbales de Defoe, dont nombre sont des anagrammes de termes anglais (voir William A. Eddy, Gulliver’s Travels: A Critical Study [Gloucester, MA: Smith, 1963] 23 et H. D. Kelling, « Some Significant Names in Gulliver’s Travels, » SP 48 [1951] : 763 [n. 8]). Récit de science-fiction avant la lettre, satire des courants intellectuels et moraux du temps, cet ouvrage livre un compte rendu, plein d’imagination, des inventions scientifiques observées sur la lune ; influencé par la machine à vapeur de Thomas Savery, l’auteur y a imaginé des machines volantes, des détecteurs de mensonges, des télescopes…

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Six illustrations, une longue et riche « Headnote » (xv-xxxviii), deux listes d’œuvres consultées (xxxix-lvii), publiées avant et après 1731, des notes très fournies et précieuses (160-256) concourent à la valeur de cette réédition tout comme la reproduction, en appendices, de trois courtes brochures de la plume de Defoe — A Letter from the Man in the Moon, &c. By the Author of The True-born English Man (258-62), A Letter from the Man in the Moon. To the Author of The True-born English Man (263-68) et A Second, and More Strange Voyage to the World in the Moon, Containing a Comical Description of That Remarkable Country (269-72) – et que l’index nominum et rerum (273-88) qui clôt ce volume indispensable à toute bibliothèque universitaire. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).

MAURICE LÉVY. — Boswell, un libertin mélancolique. Sa vie, ses voyages, ses amours et ses opinions. (Grenoble : ELLUG, 2001, 413 pp., € 25.92.)

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Que saurions-nous de Boswell sans la découverte du trésor d’Auchinleck ? Dans le premier chapitre de la superbe biographie qu’il consacre à James Boswell, Maurice Lévy raconte la saga des « Papiers Boswell », son journal intime et sa correspondance miraculeusement retrouvés et rendus accessibles après bien des péripéties. Il ne serait, et c’est déjà beaucoup, que le biographe de Samuel Johnson, au fond un second rôle tandis que les fascinants volumes de son Journal révèlent beaucoup d’autres facettes de sa personnalité. Boswell connut la vie exceptionnelle que promettaient ses contradictions. Vaniteux et grave, insupportable et désarmant, jouisseur et neurasthénique, conservateur et rebelle, il ne cessa de chercher des figures de substitution à un père roide et austère (qu’il trouva en Rousseau, Voltaire, Paoli, et surtout en Johnson) tout en menant la vie dissolue d’un « Casanova venu du froid ». Maurice Lévy retrace dans le détail les mille et une aventures d’une vie mouvementée que plusieurs biographes anglo-saxons avant lui avaient explorée, mais s’attache aussi à l’interpréter, à décrypter la personnalité complexe d’un être tiraillé entre désirs et sublimations et qui surprend encore quand on croit l’avoir compris. Libertin ô combien — et ses fredaines font l’objet de pages savoureuses —, Boswell fut aussi un « hypocondriaque » désespéré. Le courtisan obséquieux des hommes illustres fut aussi le confident fasciné des criminels condamnés à mort. Cette nouvelle biographie, la première en français, suit Boswell en Écosse, en Hollande, en Allemagne, en Italie, en Corse, en France et à Londres, la ville magique « aux mille attraits et cent mille dangers », entre prétoires et tavernes, dans sa quête inlassable d’hommes d’esprit et de filles de joie. Celui qui ne craignait pas à vingt-quatre ans de se présenter à Jean-Jacques Rousseau comme un homme « d’un mérite singulier » joua tous les rôles et vécut intensément ses sincérités multiples. L’histoire de cette vie, racontée d’une plume alerte mais nourrie aux sources de la plus sûre érudition, en restitue la complexité, débusquant la gravité derrière la désinvolture, à moins que ce ne fût l’inverse, dépeignant sans fard mais avec bienveillance un homme qui conjugua générosité et calcul, luxure et méditation et pour qui le remords fut le compagnon permanent du péché. À bien des égards, c’est une vie double que mena Boswell, partagé entre une origine aristocratique fièrement revendiquée et une identité acquise par l’écriture. C’est tout le xviiie siècle qui défile dans les pages de l’ouvrage, comme aimanté par la figure d’un écrivain qui voua sa vie d’adulte à la relation d’un autre destin mais qui eut aussi le sien propre. Cette biographie, qui s’accompagne d’une bibliographie, d’un index et d’une chronologie, permettra au lecteur d’approfondir sa compréhension d’un être qui savait au plus haut point susciter l’attention et attirer le regard. Les écrits qu’a laissés le Boswell que connaissaient ses contemporains (son État de la Corse, son Voyage dans les Hébrides, sa Vie de Samuel Johnson) ne peuvent laisser dans l’ombre les volumes de son exceptionnel Journal intime dans lequel écrire et vivre se fondent et se confondent. C’est en effet au point de rencontre entre l’écriture et la vie que ce libertin mélancolique a sans doute trouvé sa part d’éternité. — Jean Viviès (Université d’Aix-Marseille I).

VIVIEN JONES, ed. — Women and Literature in Britain 1700-1800. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, unpaginated chronology + 320 pp., Hb £ 37.50, Pb £ 13.95.)

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La quatrième de couverture de ce volume annonce qu’il est destiné à fournir « a unique and up-to-date introduction to women’s writing and its contexts in the eighteenth century ». Et s’il est vrai qu’il comble, dans une certaine mesure, un vide dans la production éditoriale, ce n’est pas le manuel de référence que cela aurait pu être. Il y a à cela diverses raisons. D’abord la difficulté stylistique présentée par certaines contributions, en particulier celle de Kathryn Sutherland, dont on citera une phrase en exemple : « [Wetenhall Wilkes] endorses women’s retired affectivity as the responsive refinement of men’s pro-active encounters within a wider sphere of operation » (30-31). Est-ce là le meilleur moyen de se faire comprendre d’un public d’étudiants ? Par ailleurs, certaines contributions ne couvrent pas le champ chronologique et thématique qu’elles annoncent. Ainsi celle de Harriet Guest, intitulée « Eighteenth-century femininity: “a supposed sexual character” ». Le thème de la définition de la féminité est à la fois délicat et passionnant, mais il n’est pas vraiment traité car l’auteur, après avoir déclaré que « [t]he best way to examine this complex discursive logic is through analyses of particular examples » (47), se lance dans une étude presque exclusivement consacrée à Anna Laetitia Barbauld. Ce travers affecte d’autres chapitres, pas assez généraux dans le champ qu’ils explorent, ou déséquilibrés. Enfin, trop de chapitres présupposent des connaissances assez spécialisées ; ainsi de celui intitulé « Women and race », qui évoque sans précisions les « Inkle and Yarico stories » (74-76).

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L’originalité du volume consiste dans le fait qu’il explore sous des angles multiples les rapports des femmes et de la littérature au xviiie siècle : textes de femmes (fiction, poésie, théâtre et différentes formes de littérature populaire, mais aussi genres para-littéraires tels les mémoires et autres textes autobiographiques, les correspondances et les essais ; le chapitre que Rosalind Ballaster consacre à « Women and the rise of the novel: sexual prescripts » est l’un des plus accomplis), mais aussi regard sur les femmes (dans les ballades par exemple), rôle des femmes dans les métiers du livre, lectures de tous les publics féminins, et mise en perspective de la situation sociale des femmes dans des études consacrées au droit et à la place de la femme dans la famille. Les chapitres relevant de l’histoire sociale sont particulièrement bienvenus, même si les sources primaires manquent parfois (ainsi dans le chapitre « Women and race » de Felicity Nussbaum). L’ouvrage comporte une chronologie des textes et du contexte historique, une bibliographie thématique et un index. — Isabelle Bour (Université de Tours).

ALAN RICHARDSON. — Romanticism and the Science of the Mind. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xx + 243 pp.)

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Après avoir nettement délimité le champ de recherche, cette étude se fonde en premier lieu sur des données fournies par l’histoire de la médecine. Alan Richardson souligne l’interaction entre terminologie scientifique et langages littéraires ou philosophiques, à une époque où coexistaient de nouveaux modèles matérialistes de l’esprit (telles l’organologie de Gall, de Lawrence ou de Cabanis) et des visions holistiques ou idéalistes de la relation de l’homme au monde. Le débat ne se réduit pas à une opposition entre une « nouvelle science » (matérialiste, athée) et une science « traditionnelle » (dualiste, chrétienne), mais suscite plutôt des hypothèses vitalistes. On retiendra en particulier la présentation des travaux de Bell ; pour ce médecin anglican, cerveau et corps sont les agents d’une « construction active » de l’extériorité, définie en des termes que Richardson apparente à ceux de Blake ou de Wordsworth. Au fil des chapitres, apparaissent deux lignes de pensée : l’une retrace l’évolution des sciences biologiques, l’autre met en relief l’impact imaginatif des neurosciences sur la littérature de l’époque, à partir de textes très révélateurs de Coleridge, Wordsworth, Keats et (choix plus inattendu) de Jane Austen.

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L’étude inaugurale analyse chez Coleridge une tension entre un discours sur l’inconscient dans sa relation au corps, et une orientation spiritualiste de la réflexion philosophique. L’« occultation » de « Kubla Khan » par son auteur est interprétée comme une manière de ne pas affirmer ouvertement un matérialisme implicite décelable par ailleurs dans des écrits personnels ou des essais inachevés qui semblent défier les célèbres assertions de Biographia Literaria. Même si l’on peut nuancer certaines affirmations, il n’en reste pas moins que ce chapitre replace avec une remarquable précision la démarche de Coleridge dans le contexte des neurosciences de l’époque et met en lumière une conception pré-freudienne de l’inconscient. La préfiguration des neurosciences actuelles se dessine plus nettement encore dans l’étude sur Wordsworth : respectant la flexibilité de la pensée du poète, Richardson le présente comme « a material vitalist », pour qui « organic sensibility » n’a pas nécessairement un sens coleridgien, mais se réfère à la stimulation affective vivifiant toute pensée, comme en témoignent maintes métaphores corporelles dans The Prelude et l’Essay on Morals notamment. Sans perdre de vue la persistance d’un dualisme affirmé, l’étude signale surtout les aspects novateurs de l’œuvre wordsworthienne : ébauche d’une théorie linguistique, sens de l’interaction entre les composantes physiologiques, linguistiques et sociales du psychisme humain, pour ne citer que quelques éléments de ce très dense chapitre, suivi d’une étude consacrée au roman posthume de Jane Austen (Persuasion), attirant l’attention sur le fonctionnement du cerveau chez Louisa (atteinte d’un traumatisme crânien) et Anne, « the portrayal of an embodied mind ». Les incidences physiques de la mélancolie, la fonction du corps dans le monologue intérieur ou la communication non verbale sont autant d’éléments intervenant dans l’œuvre littéraire. L’exemple par excellence de cette transmutation est celui de Keats, présenté comme « le plus viscéral des poètes anglais » : Richardson indique l’impact de son savoir médical sur la texture même de sa poésie de l’« interoception ». Des études détaillées (Lamia et Hyperion notamment) montrent comment Keats donne une forme poétique à cette continuité qu’évoquait Bell entre système nerveux, respiration, cerveau et langage. Bien que s’opposant au matérialisme en tant que doctrine, Keats fait entendre l’écho de recherches contemporaines sur la sensation. Le chapitre excelle à montrer comment un imaginaire scientifique intervient dans des textes comme l’« Ode to Psyche » ; enfin une remarquable présentation des emplois récurrents et parfois contradictoires de « brain » à l’époque romantique permet de comprendre comment Keats oscille entre des figurations de l’esprit comme « source » ou comme « production ».

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Richardson montre enfin comment les recherches menées sur l’émotion, les conduites non verbales, les déficiences mentales innées contribuaient à réinsérer dans l’humanité ceux que la société tend à exclure : tel est le cas de « The Idiot Boy » de Wordsworth, objet d’une étude détaillée. Richardson discerne ainsi l’avènement d’un « universalisme corporel » (dont il signale aussi les dérives tendancieuses). Comme l’indique l’épilogue, la « science romantique », trop souvent définie de manière réductrice, continue à lancer un défi à certains modèles mécanistes encore présents dans les sciences cognitives actuelles. — Denise Degrois (Université de Paris III).

SEAMUS PERRY, ed. — Coleridge’s Notebooks: A Selection. (Oxford: Oxford UP, 2002, xxiv + 264 pp.)

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Cette sélection remarquablement commentée des Carnets de Coleridge permet de mesurer la portée de ses notes personnelles dont l’édition complète, dirigée par Kathleen Coburn, comporte six doubles volumes. Seamus Perry les considère comme l’une des œuvres « majeures » de l’époque romantique : le propos se justifie si l’on songe à la variété des modes de pensée et d’écriture dans cet ensemble si volumineux et composite qu’en extraire une « sélection » est en quelque sorte faire œuvre… Ni journal intime ni autobiographie, ces notes écrites tout au long d’une vie peuvent donner à lire des listes de tâches quotidiennes tout comme la liste ambitieuse de projets d’œuvres sur le « logos humain et divin » ; les souffrances de l’opiomane, les mésententes conjugales, mais aussi la méditation exaltée face au monde contemplé « as if Vision were an appetite », selon les termes de Coleridge. On songe au « vivre-écrire » d’Antonin Artaud. De ce foisonnement, Perry a judicieusement retenu ces formes d’exercitation mentale d’où peut sourdre l’écriture poétique tout comme la méditation introspective : cénesthésies, « sensations » de mots (« focal word ») s’éprouvent comme sources de la vitalité « projective » de l’Imagination. Dès lors, poésie et réflexion philosophique s’imbriquent.

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L’ordre chronologique marque nettement les grandes étapes et les multiples lieux de la vie du poète : le Devon, le voyage en Allemagne, le Lake District, Malte et Londres notamment. Ainsi perçoit-on l’évolution, tout comme les fulgurances de l’écriture coleridgienne. Perry accorde une large place aux notes écrites dans le Lake District, où se mêlent descriptions scrupuleuses et transfigurations poétiques. Parmi les notes plus tardives sont privilégiées les observations où s’annoncent les questionnements philosophiques présents dans Biographia Literaria, The Friend ou les essais et conférences. Au fil du temps, les moments épiphaniques deviennent souvent des révélations « négatives », où le rêve d’Unité (celle d’un « Magnum Opus » par exemple) tend à s’effacer ; mais c’est alors par le fragment que se pense l’Unité, par la sensation que se déploient les différences et nuances dans le monde extérieur, et que s’engendre une forme de méditation « méthodique ». Tout se passe comme si, de ces fragments épars, Coleridge espérait une ultime « moisson » ; en témoignent ces lignes, sur le mode du post-mortem : « S.T.C. who with long and large arm still collected precious Armfuls in whatever direction he pressed forward, yet still took up so much more than he could keep together that those who followed him gleaned more from his continual droppings than he himself brought home » (132). Propos qu’éclaire admirablement Seamus Perry dans sa très dense et lucide présentation des Carnets : « not unity and encompassing synthesis at all, but his mind’s immense and multiple activity in all its unmeeting extremes » (viii). — Denise Degrois (Université de Paris III).

CHRISTINE KENYON-JONES. — Kindred Brutes: Animals in Romantic Period Writing. (Aldershot: Ashgate, 2001, 229 pp., £ 42.50.)

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Ce livre se propose d’étudier les animaux dans leur rapport à l’homme en Grande-Bretagne à l’époque romantique. Vers la fin du xviiie siècle l’homme, doutant de sa position centrale au sein de l’univers, en vient à se pencher sur le sort de la gent animale. La compassion que les avocats de la cause humanitaire manifestent à l’égard des esclaves et des opprimés s’étend aux animaux victimes de mauvais traitements. L’auteur s’intéresse aux aspects comparés de la présentation des animaux dans différents registres culturels : poésie, prose, œuvres d’imagination, traités factuels ou scientifiques.

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Un premier chapitre (« Animals Dead and Alive: Pets, Politics and Poetry in the Romantic Period ») s’ouvre sur une analyse de « Inscription on the Monument of a Newfoundland Dog », épitaphe parodique composée par Byron à la gloire de son chien Boatswain, et se poursuit par un examen des images d’animaux dans des poèmes de Southey, de Burns, de Clare et de Blake. Le chapitre 2 met en parallèle, sur fond d’opposition entre les théories éducatives de Locke et de Rousseau, les histoires pour enfants de Mrs Barbauld et des écrits (en vers et en prose) de Coleridge. Le chapitre 3 porte sur les strophes 68 à 80 du premier chant de Childe Harold relatives à la corrida, dont le héros, pour le poète, n’est pas le matador mais le taureau : la cruauté envers les animaux, que Thomas Lord Erskine dénonce pour la première fois en 1809 devant la Chambre des Lords, reflète, aux yeux de Byron, la déchéance de ceux qui s’en rendent coupables. Le chapitre 4 s’intéresse aux « discours végétariens » des débuts du xixe siècle, que Byron récusait, et à leur influence sur l’idéalisme révolutionnaire shelleyen de Laon and Cythna. Le chapitre 5 traite de la place des animaux dans la vision wordsworthienne — et pré-darwinienne — d’une nature exempte de violence créée au bénéfice exclusif de l’homme. Un sixième et dernier chapitre, centré sur le concept d’évolution des espèces, montre ce que doivent aux prédécesseurs de Charles Darwin certains éléments « grotesques » ou « érotiques » de Lamia et de Christabel, ou encore le motif du déclin de la race humaine qui sous-tend Cain, ce drame poétique de Byron dont le « catastrophisme », vilipendé par l’« establishment » de l’époque, tiendrait sa légitimité des travaux du baron Cuvier.

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Sans doute manque-t-il à cette étude d’obédience « historiciste » une ligne directrice aisément discernable propre à lui conférer une réelle unité. Ch. Kenyon-Jones semble d’ailleurs avoir conscience de cette lacune puisqu’après avoir noté (6) que « Each chapter addresses a different aspect of animal presentation », elle ajoute, trois lignes plus loin, non sans candeur, que « Several themes do, however, emerge strongly throughout the work ». Ces thèmes, il est vrai, sont assez bien résumés dans une conclusion fort claire. Mais une juxtaposition de thèmes, aussi pertinents soient-ils, peut-elle tenir lieu de thèse ? Rien n’est moins sûr. Il reste que cet ouvrage stimulant, riche d’informations, atteste une grande intelligence critique, d’indéniables qualités d’analyse et une connaissance approfondie du « corpus » romantique embrassé dans sa diversité. — Jean Raimond (Université de Reims).

CLARA TUITE. — Romantic Austen: Sexual Politics and the Literary Canon. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, 242 pp., £ 37.50.)

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Il n’est pas facile de définir l’objet que se fixe C. Tuite dans ce livre, même avec l’aide de son sous-titre et de l’introduction. Toute l’ambiguïté vient de l’usage qui est fait du mot « romantic ». L’auteur ne se désintéresse pas de la réaction négative de Jane Austen au romantisme ambiant mais veut surtout considérer son œuvre comme un produit « romantique » typique de l’époque où nous vivons. Il en résulte une confusion qui entoure l’ensemble du projet et même une certaine incohérence. On ne sait plus où se situer.

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Le mot « romantic » n’est hélas pas seul à être soumis ici à un traitement qui ne saurait lui convenir. C. Tuite fait de Jane Austen le défenseur d’une culture « aristocratique », de Brandon et de Darcy des « aristocrates », des Bennet des « bourgeois ». L’auteur de Pride and Prejudice s’explique pourtant clairement sur le sujet : tant Darcy que Mr Bennet font partie de la gentry. On veut nous faire croire qu’Elizabeth Bennet et Fanny Price montent dans l’échelle sociale par leur mariage. Elizabeth Bennet serait offusquée de l’apprendre. Ni l’une ni l’autre ne changent de classe en se mariant si elles changent de milieu. Fanny Price est et demeure la nièce de Sir Thomas Bertram.

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La plus grande partie du livre de C. Tuite est consacrée au décodage hardi d’un sens caché. On veut trouver des symboles significatifs dans les noms, les intrigues, les situations, les personnages. Ainsi, dans Sanditon, la ruine de la famille Parker (qui, incidemment, n’est pas ruinée) symbolise la déconfiture d’une « aristocratie » qui a abdiqué ses responsabilités pour devenir capitaliste. Ces multiples efforts d’interprétation, sans lien évident entre eux, laissent le lecteur sceptique et désorienté.

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Après une décennie qui a valu des ouvrages aussi utiles à notre documentation que ceux d’Irene Collins ou de David Selwyn, il semble que la persistance du succès rencontré par les romans de Jane Austen, due en grande partie à leur adaptation au cinéma et à la télévision, suscite de la part d’observateurs réticents des réactions plus ou moins acides qui n’apportent pas grand-chose à la compréhension de l’œuvre de la romancière. L’expérience le prouve : l’étude de la notoriété actuelle de Jane Austen à tendance à s’égarer si elle perd de vue les conditions dans lesquelles les romans ont vu le jour. — Pierre Goubert (Université de Rouen).

PENNY GAY. — Jane Austen and the Theatre. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, 201 pp., £ 37.50.)

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Le livre de Penny Gay, s’il ne défriche pas un terrain que la critique n’aurait jamais visité, a le mérite de traiter un sujet auquel on n’a pas souvent accordé toute l’attention qu’on lui devait, celui des liens entre le roman de Jane Austen et le théâtre de son temps. Tous ceux qui se sont intéressés à l’ensemble de l’œuvre de Jane Austen ne se sont pas laissés troubler par le rejet des représentations théâtrales d’amateurs dans Mansfield Park et ont été sensibles à la direction prise dès les Juvenilia par un auteur captivé par la verve de la comédie. Penny Gay, sans le faire méthodiquement, relève avec raison tout ce que l’écriture romanesque de Jane Austen doit au souvenir de la scène. Elle souligne l’importance des dialogues, le caractère dramatique des grands moments, compare les conclusions aux épilogues donnés à la fin des spectacles, fixe notre attention sur le rôle des conversations surprises par des tiers, montre en Wickham et Frank Churchill de véritables acteurs.

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Il est moins plaisant et sans doute moins fructueux de suivre Penny Gay dans ses efforts pour découvrir parmi les pièces que Jane Austen était censée connaître des sources aux intrigues ou aux caractères de ses romans, ainsi lorsqu’elle relie Mary Crawford à la Millamant de Congreve ou Elizabeth Bennet à la Roxalana d’Isaac Bickerstaff. Le lecteur donne son adhésion avec une certaine réticence à ces rapprochements dont l’utilité lui paraît sans doute plus contestable encore que la validité.

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Le Janeite saura gré à Penny Gay de cette recherche diligente et, au milieu d’une abondance d’apports divers, fera sa moisson personnelle des renseignements les plus précieux. — Pierre Goubert (Université de Rouen).

ELIZABETH EGER, CHARLOTTE GRANT, CLIONA Ó GALLCHOIR, PENNY WARBURTON, eds. — Women, Writing and the Public Sphere: 1700-1830. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xii + 313 pp., £ 37.50.)

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Cet ouvrage est une collection de douze articles réfutant la définition de la sphère publique qu’Habermas avait exposée dans son ouvrage The Structural Transformation et qui tendait à la présenter comme un lieu d’exclusion des femmes.

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En résulte une réflexion qui réévalue à la fois la place, la représentation des femmes et leur influence dans la sphère publique ainsi que la perception qu’elles en avaient. L’écriture est le point d’interaction qui permet une analyse portant sur des textes variés allant des périodiques, emblématiques de la sphère publique puisqu’ils étaient lus dans les cafés et qu’ils abordaient la vie sociale au sein des cafés, à l’essai de Mary Wollstonecraft A Vindication of the Rights of Woman, témoignage d’une réflexion politique sur la place des femmes dans la société.

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Le livre est divisé en quatre rubriques qui proposent un cheminement menant le lecteur d’une représentation par les hommes de leurs contemporaines (Part 1 « Under the public eye ») à une revendication introspective (Part 4 : « The feminine subject ») en passant par l’analyse des interrogations par les femmes auteurs sur le progrès moral et intellectuel ainsi que sur leur rôle au sein des sphères artistiques.

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Le parti pris ambitieux, et défendu dans une introduction stimulante, de souligner une évolution complexe sur une période longue a néanmoins deux inconvénients majeurs. D’une part, il laisse peu de place à une analyse détaillée. On regrette par exemple que Markman Ellis, dans un article qui confronte l’image que le Spectator véhicule des femmes travaillant dans les cafés, ne consacre qu’une courte page à un texte aussi rare que l’autobiographie d’Ann Rochford, The Velvet Coffee-Woman (1728). Il pique certes la curiosité du lecteur mais lui laisse aussi un sentiment très net de superficialité et de frustration. De même, on déplore que Susan Whyman, qui s’interroge sur la façon dont l’historienne républicaine Catherine Macaulay percevait le rôle des femmes durant la guerre civile dans son Histoire d’Angleterre de 1603 à 1689 en six volumes, n’analyse vraiment que l’exemple de Lady Rachel Russel et survole celui de Lucy Hutchinson. Le second désagrément lié, à la volonté de montrer une évolution sous toutes ses facettes, est la répétition de certains thèmes déjà étudiés avec talent. Ainsi, à la lecture de l’article de Caroline Gouda qui analyse la relation ambiguë du regard public aux femmes extraordinaires (qu’elles soient meurtrières, pécheresses repenties ou beautés hors du commun), on se demande s’il était bien nécessaire de consacrer de longs développements au spectacle des filles repenties sur lesquelles Anne Jessie Van Sant avait consacré en 1993 un brillant chapitre dans son étude Eighteenth-Century Sensibility and the Novel ?

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Ces réserves émises, cet ouvrage a le mérite d’aborder des questions dépassant les relations entre les sexes et relatives à la constitution d’une identité nationale. Il s’intéresse notamment, grâce à l’article de Cliona Ó Gallchoir sur « Gender, Nation and Revolution: Edgeworth and de Genlis », aux rôles des traductions de traités d’éducation français et aux réactions des Anglaises à la culture française à la fin du xviiie siècle. C’est donc aussi une histoire des échanges qui est proposée ici et qui permet de mieux définir par le biais de la sphère féminine ce concept assez vague d’une République européenne des Lettres. — Claire Boulard (Université de Paris III).

THAD LOGAN. — The Victorian Parlour. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xvii + 282 pp., Hb £ 40.00, $ 59.95.)

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Le chapitre d’introduction inclut un utile rappel de l’évolution de l’architecture domestique, qui conduit au « parlour » (ou « drawing-room »), comme pièce ayant à la période victorienne la double fonction de représentation vis-à-vis de l’extérieur et de centre de la vie domestique. La perspective d’ensemble est synchronique, s’attachant à ce qui est caractéristique d’une « classe moyenne » tenue pour en gros homogène et stable à partir de 1830, et définie de façon minimale par la situation de l’épouse sans activité professionnelle ayant au moins une servante. Toutefois, l’analyse évite l’arbitraire en tenant compte au passage des différences résultant de l’inégalité des revenus, de la multiplication des reproductions par les manufactures, et de l’évolution des théories du bon goût (déclin de l’idéal néoclassique autorisant la profusion du « rococo revival style », mouvement de réforme esthétique vers la fin de la période avec les orientations différentes de Ruskin et Morris), avec pour résultat un grand éclectisme.

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Les deux chapitres centraux font une part importante à la description. Le chapitre 2 porte sur la décoration de la pièce et le mobilier, et le chapitre 3 sur les « objets » relevant de catégories diverses (bibelots, estampes, dentelles, etc.) qui y sont disposés selon des règles définies. Le lecteur peut donc, avec l’aide de nombreuses illustrations, se faire une image précise du lieu-type ainsi que de ses principales variations. Mais la description est surtout le point de départ d’une analyse socio-culturelle et idéologique, dont on ne peut que signaler les thèmes essentiels. Le « parlour » est le lieu de convergence entre la production de masse (susceptible de recevoir plus ou moins de variations qui la personnalisent) et la consommation qui doit en absorber les produits. La femme, exclue du monde du travail, a pour les achats une responsabilité de principe, qui reste cependant limitée par sa dépendance financière (rendue nécessaire par le stéréotype de la femme par nature dépensière et impulsive dans ses achats), et encadrée par les multiples consignes de « bon goût ». Le « parlour » fait l’objet d’analyses dont l’armature intellectuelle (sémiologie linguistique et culturelle faisant une large place à Bourdieu, Foucault et Baudrillard) est explicitée de façon claire et utilisée avec pragmatisme. La femme a plus de liberté dans le choix des objets, dans lequel on peut déceler le désir d’introduire, dans le lieu clos de l’enfermement présent, le passé (par les scènes pastorales), la nature (par les paysages, mais aussi les objets d’observation de la science naturelle), et de plus en plus les articles de caractère exotique. L’épouse peut même laisser sa marque par un travail personnel d’« ornementation », mais le mot même implique le caractère subordonné sinon futile de cette activité, dans un monde où la création de valeur est définie par les normes masculines. Il reste toutefois que la tâche essentielle de la femme est de faire de son domaine le lieu qui garantit l’harmonie de la vie familiale. Mais c’est là surtout que se manifeste l’infériorité de la condition féminine, et que se traduisent les conflits sous-jacents et les anxiétés de la famille victorienne. Le thème, précédemment abordé, est repris dans le chapitre 3 par le biais des « représentations » que donnent les œuvres littéraires. Il ne peut s’agir dans le cadre du volume que d’illustrations fragmentaires, et de toute façon la description du « parlour » n’est pas un topos fréquent. Mais Thad Logan, utilisant ici les instruments d’analyse développés par les « gender studies », s’attache à montrer par quelques exemples (tirés de Dickens, bien sûr, mais aussi de Thackeray et de James) qu’ils ont une signification dépassant la simple création d’un « effet de réel ». Il s’agit au total d’un ouvrage documenté (avec des références précises permettant de dépasser l’information sélective donnée), intelligent, et constamment suggestif, même lorsque certaines interprétations ne sont pas de nature à convaincre tous les lecteurs. — Pierre Vitoux (Université de Montpellier III).

EMILY A. HADDAD. — Orientalist Poetics: The Islamic Middle East in nineteenth-century English and French poetry. (Aldershot: Ashgate, 2002, 228 pp., £ 40.)

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Dérivé d’une thèse de littérature comparée soutenue à Harvard, ce livre, qui se veut un prolongement de l’ouvrage d’Edward Said Orientalism (New York: Random House, 1978), se propose d’étudier l’interaction entre orientalisme et poétique, en Grande-Bretagne et en France, au xixe siècle. Selon E. A. Haddad, l’évolution de la poésie, entre 1801 et 1900, est étroitement liée à l’orientalisme. Parce que la question du rapport de la poésie à la mimesis sous-tend les diverses facettes de la poétique du xixe siècle, le Moyen-Orient islamique fournit l’occasion de réexaminer maints problèmes d’ordre esthétique. Quel est le but de la poésie ? La poésie doit-elle représenter le monde réel ? Qu’en est-il de la relation entre la nature et l’art ? Autant d’interrogations que les poètes du xixe siècle se gardent d’éluder.

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S’étant assigné pour tâche de montrer l’impact esthétique de l’orientalisme sur l’évolution de la poésie anglaise et française au xixe siècle, l’auteur analyse, en quatre chapitres, un certain nombre de poèmes propres à étayer sa thèse. Le chapitre 1 traite en premier lieu — la chronologie est quelque peu malmenée ici et ailleurs — de The Revolt of Islam (1818), où Shelley utilise le cadre oriental, associé à l’époque aux concepts de tyrannie et d’esclavage, pour exposer les leçons de la Révolution française, puis, dans un deuxième temps, de Thalaba the Destroyer (1801), long poème narratif dans lequel Southey, mû par le plaisir d’informer plus que par le désir de moraliser, accumule à l’envi, jusque dans des notes d’une exceptionnelle abondance, les détails orientaux garants de la couleur locale. Le chapitre 2 (« Representing, misrepresenting, not representing ») porte sur Les Orientales (1829) de Hugo, dont trois poèmes (« La Douleur du pacha », « Adieux de l’hôtesse arabe », « Novembre ») sont examinés, sur le Don Juan (1819-1824) de Byron et sur « Namouna : conte oriental » (1832) de Musset, poème dont l’orientalisme parodique donne à entendre, par le biais de l’ironie romantique, que ce qui est représenté dans l’œuvre littéraire renvoie moins au réel qu’au textuel. Du chapitre 3 (« Orientalist poetics and the nature of the Middle East »), où sont analysés avec finesse des poèmes de Wordsworth (« Septimi Gades »), de Felicia Hemans (« The Traveller at the Source of the Nile »), de Leconte de Lisle (« Le Désert »), de Théophile Gautier (« La Caravane », « In destin »), de Byron (The Bride of Abydos, The Giaour, The Corsair), de Matthew Arnold (« In Harmony with Nature », « The Sick King in Bokhara »), de Tennyson (« On a Mourner », « Written by an Exile of Bassorah »), il ressort que le Moyen-Orient est perçu par ces poètes comme le lieu d’une nature « ontologically unnatural ». L’idée directrice du chapitre 4 (« The Orient’s art, orienting art »), selon laquelle l’orientalisme ne pouvait qu’aboutir à l’épanouissement de l’art pour l’art, s’appuie sur des lectures pertinentes de poèmes de Leconte de Lisle (« L’Orient »), de Gautier (« Les Souhaits » et, extraits d’Émaux et camées, « Préface » et « L’Art »), de W.S. Landor (« The Nightingale and Rose »), de Thomas Moore (« Beauty and Song »), de Felicia Hemans (« An Hour of Romance », « The Mourner for the Barmecides »), de Tennyson (« Recollections of the Arabian Nights », « The Palace of Art »), de Wilde (« Athanasia »).

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L’absence de conclusion est regrettable. Les deux derniers paragraphes du chapitre 4, censés en tenir lieu, laissent le lecteur sur sa faim, l’auteur donnant fâcheusement l’impression de vouloir en finir au plus vite. Byron est d’ailleurs oublié dans le récapitulatif des poètes étudiés… Il reste que cette étude claire, stimulante et presque toujours convaincante témoigne d’une acuité critique certaine et repose sur une érudition des plus solides, qu’attestent, entre autres, la richesse et la précision des notes de bas de pages et une bibliographie de près de 300 titres. L’idée-force du livre, que résume bien la dernière phrase du chapitre 3 (« Orientalism functions as a medium for a succession of avant-garde poetic experiments, independent in varying degrees from the imitation of nature », 154) est séduisante : elle sous-tend l’ensemble des développements et assure l’unité d’un ouvrage qui intéressera anglicistes et comparatistes. — Jean Raimond (Université de Reims).

MARLENE TROMP, PAMELA K. GILBERT, and AERON HAYNIE, eds. — Beyond Sensation. Mary Elizabeth Braddon in Context. (New York: State U of New York P, 2000, xxviii + 302 pp., $ 19.95.)

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Ce recueil d’articles sur Mary Elizabeth Braddon confirme le retour au premier plan des études victoriennes de cette romancière prolifique si populaire, objet de tant de réserves à son époque. Un avant-propos de James Kincaid et une longue introduction des trois responsables de l’ouvrage, quinze articles répartis en quatre parties et une brève postface de Lyn Pykett, spécialiste du « sensation novel » permettent au lecteur de se faire une idée précise et assez complète de l’œuvre de Braddon. Non seulement les principaux romans de l’auteur, en particulier Lady Audley’s Secret et Aurora Floyd, qui ont chacun droit à une partie spécifique, mais des œuvres mineures, comme la nouvelle de 1896 « Good Lady Ducayne », ou le roman Thou Art the Man (1894), sont pris en considération. Les cinq articles consacrés à Lady Audley’s Secret proposent des interprétations intéressantes. Elizabeth Langland fait à son propos un rapprochement pertinent entre « the enclosure of lands’ » et « the enclosure of bodies ». Gail Turley Houston, comparant Audley Court à une cour de justice et Robert Audley à « a cruel instrument of retribution », s’efforce de montrer l’importance des problèmes juridiques sous-jacents, qu’il s’agisse des droits des femmes ou des droits de propriété, privilège des hommes. Lillian Nayder est beaucoup moins convaincante lorsqu’elle établit à partir des nombreuses allusions à la mutinerie de 1857 un parallèle entre l’oppression subie par les révoltés indiens et celle dont les femmes sont victimes, et l’article d’Aeron Haynie sur l’esthétique pittoresque de Lady Audley’s Secret tourne court. Les études portant surAurora Floyd sont centrées autour du thème de la violence. Celui de Marlene Tromp oppose « the dangerous woman » au « murderous man » et suggère qu’en réalité le roman traite de manière voilée des mauvais traitments infligés aux femmes par leurs maris. Celui de Jeni Curtis montre que la perception d’Aurora comme redoutable tentatrice est essentiellement masculine et conduit à la répression. Les études regroupées en quatrième partie sous le titre « Genre and Culture » forment un ensemble hétéroclite et de moindre intérêt. Y sont abordés le thème du réalisme dans Joshua Haggard’s Daughter (Pamela K. Gilbert), la question de la représentation des femmes dans The Doctor’s Wife (Tabitha Sparks), le fétichisme fin de siècle (Laureen M.E. Goodlad) et les techniques de la « detective fiction » émergente présentes dans certains romans de Braddon, comme Eleanor’s Victory et Thou Art the Man (Heidi H. Johnson). De ce groupe se détache toutefois l’approche originale d’Eve M. Lynch qui met en évidence la dénonciation plus ou moins voilée de l’individualisme masculin et de divers problèmes sociaux, comme l’emploi des femmes démunies ou l’émigration des gouvernantes, dans les « ghost stories » de Braddon. Enfin, on note avec satisfaction la place accordée au contexte socio-culturel de son œuvre dans la partie intitulée « Braddon in the Literary Marketplace », à laquelle il convient d’ajouter l’article intitulé « Marketing Sensation: Lady Audley’s Secret and Consumer Culture ». La diffusion des ouvrages de la romancière en Australie (Toni Johnson-Woods), leur publication en feuilletons dans les hebdomadaires de province en Grande-Bretagne (Jennifer Carnell and Graham Law), la représentation de ses pièces de théâtre sont autant de sujets qui complètent le panorama offert dans ce recueil. Tableaux divers, bibliographies à la suite de chaque article et « Select Bibliography » à la fin de l’ouvrage font de Beyond Sensation un livre tout aussi utile à qui veut se faire une idée globale de l’œuvre de Mary Elizabeth Braddon qu’au chercheur spécialiste de son œuvre ou de son époque. — Marie-Françoise Cachin (Université de Paris VII).

SELINA HASTINGS. — Nancy Mitford. (London: Hamish Hamilton, 1986; London: Vintage, 2002, xii + 274 pp., £ 7.99.)

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On accueillera avec intérêt cette réédition, quelque quinze ans après, de la biographie de Nancy Mitford par S. Hastings, sans oublier qu’elle a été récemment élargie, voire enrichie, par la récente étude de M. Lovell sur les « Mitford Girls » (2001) qui relançait l’intérêt que l’on portait à cette étonnante famille de femmes. Remarquons d’emblée que, de manière prévisible, la biographie a vieilli, victime qu’elle est de la parution depuis 1986 de nombreuses études qui l’approfondissent ou la complètent (correspondance de ses sœurs, de ses amis, d’E. Waugh en particulier, études diverses sur Diana et Unity, etc.) Même si la réalité parcellaire du présent travail est soudain dévoilée, celui-ci n’en a pas moins ouvert la voie aux recherches subséquentes.

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Des défauts plus sérieux, à peine notés en 1986, apparaissent néanmoins. L’ouvrage dégage une impression diffuse de transparence, voire de superficialité occasionnelle : le lecteur a du mal à situer Nancy, enfant indépendante s’il en fut, au sein de sa foisonnante famille ; ses relations avec son mari Peter Rodd, les motivations du mariage, la dérive vers la séparation pourraient s’ancrer davantage dans l’expérience quotidienne du couple ; le résumé des romans, domaine où pourtant Hastings excellera autre part, reste terre à terre et, pour tout dire, souffre de l’absence de jugements véritablement littéraires. On regrettera enfin que la carrière politique de Diana (Mosley) et de Unity, l’une se tournant vers le fascisme britannique (ce qui lui vaudra deux ans de prison), l’autre devenant l’intime de Hitler, alors que Jessica (Decca) se convertit à un communisme pur et dur, soient simplement esquissées… Mais ceci était sans doute une autre histoire.

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En réalité, Hastings fait ici son apprentissage de biographe. Nancy Mitford contient en germe les éléments qui l’imposeront plus tard comme biographe d’Evelyn Waugh et de Rosamond Lehmann. On décèle dans cette première tentative les qualités qui se manifesteront bientôt de manière éclatante : on retiendra des portraits magistralement brossés (les parents « Farve » et « Muv », le mari Peter Rodd — « Prodd » —, le grand amour de sa vie, Gaston Palewski), la saga d’une génération de jeunes femmes fougueuses, passionnées de politique qui suivent ironiquement — pour ne pas dire tragiquement — des voies diamétralement opposées dans une Europe déchirée par les conflits (Nancy devenant le perroquet de De Gaulle, Unity celui d’Hitler, et Jessica celui de Staline), la peinture de fond d’une période — l’entre-deux-guerres — qui permet l’émergence de personnalités fortes et diverses jusqu’au sein d’une même famille. On comprend aussi à la lecture du livre que les gènes des sœurs Mitford les prédisposaient plus au rôle de soutien loyal et passionné que de chef de file, d’amirateur plus que de meneur.

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Pour finir on regrettera une présentation d’ensemble non exempte de défauts : les coquilles (movment p. 101, Port Vendre (117), las cuirasse 144, la grand affection 215), une page (212) mal imprimée, etc.)

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L’ensemble est heureusement complété par une série de photographies de la famille et de ses intimes et un appareil critique de bon aloi (arbre généalogique, bibliographie sélective, index) permettant au lecteur de parfaire utilement la connaissance qu’il a d’une famille compliquée, d’une femme et d’une romancière anglaise particulièrement représentative, dans son originalité et son refus des convenances, des femmes anglaises de la première moitié du xxe siècle. — Alain Blayac (Université de Montpellier III).

DOMINIC HIBBERD. — Wilfred Owen. A New Biography. (London: Weidenfeld and Nicolson, 2002, xix + 424 pp., £ 20.)

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Dominic Hibberd est déjà l’auteur de deux ouvrages importants sur Wilfred Owen : Owen the Poet est une étude fine et documentée de l’ensemble de l’œuvre, tandis que Wilfred Owen, the East Year concentre l’attention sur les poèmes de guerre écrits au cours de quelques mois passés en Angleterre entre deux périodes dans les tranchées.

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Cette biographie se substitue à celle de Jon Stallworthy qui date de 1974. Elle repose à la fois sur une profonde connaissance des poèmes et sur une vérification minutieuse des circonstances qui ont modelé la personnalité de Wilfred Owen. En dépit de la censure que Harold Owen a exercée sur la correspondance de son frère, Dominic Hibberd, qui profite en outre du recul indispensable à un jugement équitable, restitue le vrai visage du soldat et du poète.

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Il serait exagéré d’affirmer que cette nouvelle biographie apporte des révélations sensationnelles sur la vie de Wilfred Owen, — son homosexualité étant déjà connue — mais elle rectifie de nombreuses inexactitudes et comble des lacunes touchant à la scolarité, aux relations, aux crises psychologiques ou religieuses de Wilfred avant son engagement en 1915 dans le régiment des Artists’ Rifles.

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Les raisons de cette décision sont soigneusement analysées. À la différence de nombreux engagés, Wilfred Owen, qui en août 1914 est en France, n’a ni partagé leur enthousiasme ni subi les effets d’une propagande par trop patriotique. Il s’interroge longuement sur son devoir et c’est pour défendre la langue et la littérature anglaises, et non pour abattre un envahisseur conquérant, qu’il décide finalement de combattre.

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Dominic Hibberd attache beaucoup d’importance à l’entourage qui a influencé la personnalité de Wilfred Owen. Les portraits de Laurent Tailhade et de Siegfried Sassoon sont vifs et nuancés ; ceux de Tom et de Susan restituent au père les traits d’un homme attentif aux problèmes familiaux et atténuent l’autorité souvent jugée oppressive de la mère. Le Reverend Herbert Wigan, pasteur de Dunsden, n’a pas été aussi étroit d’esprit qu’on l’avait laissé entendre. Quant à la crise religieuse de Wilfred, elle n’a rien d’une apostasie, même s’il a rejeté l’Église Évangélique. Plus tard, soit à Bordeaux, soit pendant la guerre, dans ses lettres et poèmes, Wilfred Owen, tout en dénonçant les Églises, reste profondément chrétien.

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C’est peut-être dans le domaine de l’évolution poétique que Hibberd est le mieux informé. Les influences littéraires, — qui ne se limitent pas à celles de Keats ou de Shelley, — les rencontres capitales avec des auteurs contemporains tels que Laurent Tailhade, Seigfried Sassoon, Robert Graves, ainsi que les multiples tâtonnements de Wilfred Owen en matière d’art sont analysés, reliés et critiqués, afin de montrer comment l’apprenti poète est parvenu à assimiler et surpasser les créations littéraires de ses aînés. Le jeune esthète, décadent et romantique, parvient à assimiler le réalisme brutal de son expérience de fantassin dans les tranchées et à tirer de cette fusion d’éléments en apparence incompatibles la force et la grâce des meilleurs poèmes de guerre. En outre, Hibberd montre que les visions d’épouvante mêlées aux souvenirs des combats regroupent des cauchemars de l’adolescence et des hallucinations maîtrisées grâce à l’ergothérapie pratiquée sur les victimes d’« obusite » à Craiglockhart.

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Cependant, l’importance donnée par Hibberd à la genèse de la poésie de Wilfred Owen ne fait pas de ce livre une biographie purement littéraire. La vie et la personnalité du poète sont ici inséparables. Les séjours à Bordeaux et à Bagnères de Bigorre, la convalescence à Craiglockhart, Scarborough et Ripon, l’expérience du feu sur le front de la Somme sont minutieusement rapportés sans aucune surcharge de détails qui aurait pu détourner le lecteur de l’objet central de ce travail Wilfred Owen, homme et poste. Cette biographie restitue la vie psychologique, affective, religieuse et poétique d’un être confronté à de nombreux obstacles. S’il a très tôt conscience de son talent, Wilfred Owen souffre parfois d’un complexe d’infériorité, mais il lutte contre l’adversité et nourrit la farouche ambition de devenir célèbre. Traumatisé par les combats, il parvient à exprimer et à sublimer l’effroi de la guerre, en associant laideur et beauté, horreur et pitié.

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L’ouvrage enrichit considérablement la connaissance de Wilfred Owen car il en dévoile la difficile initiation à la vie et à la poésie. Le lecteur découvre à quel point ses poèmes récapitulent l’apprentissage et les épreuves d’un autodidacte épris de la musique des mots et doué d’une vibrante sensibilité. Grâce à Dominic Hibberd, on perçoit mieux dans les poèmes la présence d’un être de « chair et de sang » car à aucun moment de cette biographie la poésie n’éclipse le poète. — Roland Bouyssou (Université de Toulouse II).

JESSICA BERMAN. — Modernist Fiction, Cosmopolitanism, and the Politics of Community. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, x + 242 pp., $ 59.95.)

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Jessica Berman aborde la question de la modernité en littérature par le truchement d’une approche historiciste, dans la mouvance des « cultural studies ». Comme elle le formule très explicitement à propos de Virginia Woolf, il s’agit de mettre en lumière les implications sociales et politiques d’œuvres littéraires que l’on a trop longtemps maintenues dans la pénombre de l’esthétisme. La modernité est appréhendée dans ses interrelations avec le cosmopolitisme d’une part et l’esprit de « communauté » d’autre part. La notion quelque peu insaisissable de « communauté » est associée à la recherche d’une cohésion affective qui met en question la conception rigide d’un ordre social régi par l’économique et le politique. La problématique s’appuie fortement sur l’essai de Walter Benjamin intitulé « Le narrateur » (1936) où le philosophe déclare que « l’art de narrer touche à sa fin ». Cette véritable infirmité qu’est la perte de la faculté de raconter des histoires serait imputable d’une part au mutisme des soldats de la Grande Guerre à leur retour du front, et d’autre part au développement démesuré de la technique et à l’extension excessive de la sphère privée de l’existence. Berman considère cependant que ce processus de fragmentation propre à la modernité s’est mis en place beaucoup plus tôt, comme elle entreprend de le faire apparaître dans une étude qui débute avec Henry James, pour en venir ensuite à Marcel Proust, Virginia Woolf et Gertrude Stein. Elle perçoit chez ces quatre écrivains la même inquiétude, la même nostalgie devant l’effritement de l’esprit communautaire tel qu’il se manifeste dans le déclin de la narration traditionnelle. Cette nostalgie irait de pair avec la recherche de nouveaux modes de cohésion affective, d’une cosmo-polis à laquelle les « citoyens du monde » vont tenter de s’identifier. Berman fait remarquer à juste titre que le lancement de la revue Cosmopolitan aux États-Unis rend compte de l’euphorie d’une avant-garde américaine qui conjugue cosmopolitisme et humanisme. Berman fait d’Henry James l’exemple par excellence de l’évolution et des contradictions de cette pensée internationaliste à l’américaine, même s’il écrit alors en tant qu’expatrié. Il collabore d’ailleurs à la revue Cosmopolitan dont son ami William Dean Howells prend la direction en 1892. Selon Berman, le devenir du thème international dans les romans et récits de James, au tournant du siècle, fait état de l’inquiétude de l’intelligentsia devant la possibilité d’un déclin des valeurs humanistes sous l’effet de l’immigration massive. Elle étudie The Ambassadors et The Golden Bowl et s’appuie également sur plusieurs passages de The American Scene pour montrer que si James reconnaît les vertus civilisatrices du melting-pot, il devient aussi l’apologue, au nom de l’unité et de la cohésion, d’un syncrétisme où prédomine la culture anglo-saxonne. Chez Proust, qui fut l’un des tout premiers dreyfusards, Berman repère d’autres contradictions. Elle perçoit d’une part le désir de découvrir de nouveaux modes d’appartenance, de nouvelles solidarités, la recherche d’une « union des parias » sous le signe fluctuant de l’homosexualité et de la judaïté. Mais cet attrait pour la marginalité s’avère difficilement conciliable avec l’aspiration à l’intégration, caractéristique du parvenu. Mêmes tensions entre idéaux communautaires et individualisme chez Woolf, dont l’engagement au sein de la « Women’s Cooperative Guild » fut motivé par sa recherche d’une communauté féminine en marge des structures nationales, patriarcales et de la cellule familiale. Berman rappelle enfin la formule célèbre de Gertrude Stein : « America is my country but Paris is my hometown » et fait état de la tension entre nomadisme et appartenance telle qu’elle apparaît dans Ida et The Making of Americans. Berman présente des analyses sociologiques souvent captivantes des paradoxes de la France dreyfusarde ou du progressisme du Bloomsbury Group. Mais comme beaucoup de travaux issus des « cultural studies », son ouvrage assimile l’œuvre littéraire à un document historique. Le texte est trop souvent lu au premier degré et l’analyse reconstruit de manière parfois contestable l’idéologie supposée de l’auteur à partir de celle de ses personnages. — Annick Duperray (Université d’Aix-Marseille I).

BRAD BUCKNELL. — Literary Modernism and Musical Aesthetics: Pater, Pound, Joyce and Stein. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xii + 288 pp., £ 40.)

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Dans « A Packet for Ezra », James Joyce parle des Cantos d’Ezra Pound en termes de « fugue ». L’Ulysse de Joyce met en œuvre, notamment dans « Sirens », une composition musicale qui révolutionne les modalités de la narration. Pound et Gertrude Stein sont tous deux auteurs d’opéras dont la nature avant-gardiste mérite discussion. En amont, Walter Pater, dans The Renaissance, formule une hiérarchie des arts et insiste sur la musique comme paradigme de tous les arts, qui permet de transcender les problématiques de la représentation. Que fait le modernisme de ces problématiques ? Plus souvent commentées dans leurs rapports au pictural, au politique, au linguistique, les œuvres de ces trois auteurs bénéficient de l’approche à la fois classique et nouvelle de Brad Bucknell, où l’esthétique musicale trouve une place centrale.

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Bucknell souligne l’importance des liens entre une réflexion sur la non-référentialité de la musique et les problèmes de la construction du sens dans le texte moderniste. Dans un raisonnement informé par la pensée nietzschéenne de la volonté de pouvoir, le choix d’une cohérence imposée a posteriori à une prolifération de manifestations et de formes individuelles, contre toute cohérence a priori, implique des rôles différents pour le poète et le lecteur ainsi que de nouvelles interprétations de l’hermétisme du texte moderniste. Bucknell montre combien l’influence de Mallarmé a des conséquences sur la conception moderniste du texte poétique : noyau d’énergie, il est le lieu où fusionnent la réalité et sa représentation, le monde et l’œuvre, au risque du délire mégalomaniaque. En fait, l’esthétique musicale permet cette élaboration paradoxale d’un hermétisme poétique démiurgique et programmatique.

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Dans chacun des quatre chapitres monographiques consacrés successivement à Pater, à Pound, à Joyce et à Stein, Bucknell développe la thèse qu’une « conception architecturale » est commune aux expérimentations en musique et en poésie. La conception temporelle de la musique que construit Pater aboutit à une esthétique du provisoire où se reconnaissent l’impossibilité d’atteindre à un absolu historique et épistémologique et la nécessité de tenter à l’infini la compensation par l’art de cette incomplétude inéluctable du projet. Dans cette perspective, l’utilisation que fait Pound de la musique pourrait être qualifiée de « rythmagisme », puisqu’elle reprend les questionnements et les exigences de l’imagisme : dans les Cantos, la musique permet, selon Bucknell, de couper court à la quête d’une transcendance au spatio-temporel pour affirmer l’immanence du texte et sa prolifération dans un processus continu d’affirmation et d’association. Plus que les Cantos, c’est « Sirens » de Joyce qui est composé sur le modèle de la fugue et en rapport avec la technique de Schoenberg : les chansons qui apparaissent dans l’épisode d’Ulysse mettent en perspective les ironies qui président à la production du sens dans la narration et l’écriture musicale permet de montrer le paradoxe d’un emportement et d’un contrôle du flux textuel. Chez Stein, c’est la théâtralité de la musique qui entre en jeu sous la forme de l’opéra : dans Four Saints in Three Acts, le décalage entre le livret avant-gardiste et la partition finalement conventionnelle de Thomson constitue la récapitulation des questionnements sur le temps, l’espace et la connaissance qui préoccupent toute l’œuvre de Stein et, selon Bucknell, l’élaboration d’une nouvelle conception du « livre » qui renvoie sans cesse à une totalité potentielle et allusive.

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La conclusion, éminemment riche et suggestive de Bucknell, est que la musique n’est plus la réponse aux problèmes d’expressivité du langage, mais fait partie des articulations possibles des complexités du sens et de l’expression. En défense des hermétismes du modernisme, mais aussi de la musique contemporaine, Bucknell nous donne à lire une autre conception de la musique, non plus comme moyen pour l’écriture de transcender le social et l’historique, mais comme véhicule pour un retour de cette même écriture vers ces domaines, problématisé par l’exhibition de son angoisse de la forme. — Hélène Aji (Université de Paris IV).

ANTONY ROWLAND. — Tony Harrison and the Holocaust. (Liverpool: Liverpool UP, 2001, x + 326 pp., Hb £ 14.95, Pb £ 32.95.)

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« La poésie de Tony Harrison est barbare. » Par sa première phrase ce livre annonce ainsi sa thèse et entreprend de lire la poésie de Tony Harrison, à la lumière de la déclaration de Theodor Adorno selon laquelle « écrire de la poésie après Auschwitz est barbare. » Rowland, téméraire, prend toutefois le risque supplémentaire d’élargir son acception du terme « holocauste » à ce qu’il appelle « H/holocaust » et qui inclut « la solution finale, le bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki et la perspective d’une guerre nucléaire ». Cet arrangement conceptuel indique assez, sans qu’il le dise ouvertement, qu’il s’intéresse à la façon dont l’holocauste hante d’une façon particulière certains poètes anglais et américains, comme Geoffrey Hill ou Sylvia Plath, pourtant issus de nations auxquelles l’histoire n’a pas directement infligé la culpabilité de la Shoah. La façon impérieuse dont le problème se pose à un poète comme Tony Harrison est indissociable de sa position privilégiée de non-victime (non-hibakusha, pour reprendre en un hybride barbarisme le mot japonais de Michihiko Hachiya), vierge tout à la fois de l’horreur et de la culpabilité de l’horreur. Ainsi, par exemple, dans un poème de The Loiners (1970), « The Pocket Wars of Peanut Joe », Joe se masturbe et son éjaculation est comparée au champignon atomique. Rowland veut y voir la preuve que, par ce drôle d’humour, « Harrison semble subvertir le mélange militaire du masculin avec le sexuel et l’atroce » (48). Il se pourrait aussi que, par un flirt répété avec l’obscénité, Harrison pratique ce que Hill appelle « at-one-ment » en commettant à peine une sorte de petite délinquance littéraire, légère comme un vaccin. Comme encore dans son analyse de « l’érotisation du deuil », Rowland pose à plusieurs reprises la question de l’indécence de certains moments d’abjection dans les poèmes de Harrison. « Is this “feeling” not indecent? » (179). Mais l’un des temps forts de son livre est le repérage d’une autre révision par Harrison des « spots of time » wordsworthiens. Il s’agit de ce qu’il appelle « éclairs d’annihilation », « bolts of annihilation », à partir du terme allemand de Hugo Friedrich : « Zerstörungsblitze ». Ce sont des moments où, dans son discours amoureux surtout, la persona des poèmes de Harrison aspire à « s’abîmer » dans une catastrophe autodestructrice. De façon fort comparable, l’attitude caractéristique de Harrison devant la mort est anti-élégiaque, par manière de refuser précisément le silence sur lequel débouche la dimension consolatrice de l’élégie traditionnelle. Pour Rowland, tout cela fait de Harrison un poète engagé au sens sartrien du terme, mais dont les préoccupations dépasseraient ainsi celles du chantre de la classe ouvrière qu’il avait semblé vouloir être à ses débuts. Voilà comment l’œuvre poétique de Tony Harrison serait l’expression d’un « post-holocaust humanism », relevant d’une conscience aiguë de « l’étroite relation entre culture et barbarie. » — Joanny Moulin (Université d’Aix-Marseille I).

CHRISTIAN GUTLEBEN. — Nostalgic Postmodernism. The Victorian Tradition and the Contemporary British Novel. (Amsterdam, New York: Rodopi, 2001, 248 pp., € 45.)

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Choisir de se pencher, une fois de plus, sur la littérature dite postmoderniste n’est pas sans risques. Choisir de faire retour sur l’influence que la fiction victorienne exerce sur le roman anglais contemporain peut sembler participer du même défi, tant les notions de pastiche, de parodie, de ventriloquie, de subversion par la répétition ont été exploitées.

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C’est précisément contre cette doxa de la subversion qu’est rédigé l’essai de Chr. Gutleben qui prend à contre-pied les attendus critiques qui trop souvent font de la parodie et de la reprise les armes privilégiées de la subversion formelle pratiquée par la littérature contemporaine. Cet essai postule au contraire que la réappropriation de l’imaginaire et du programme formel des victoriens est aujourd’hui une façon de parvenir à la fois à interroger la forme romanesque dans sa logique diégétique et narrative, et à garantir une réconciliation idéologique entre présent et passé. Opérant une distinction nette entre les premiers postmodernistes (B. S. Johnson, Christine Brooke-Rose…) et les romanciers des années 80-90, Gutleben défend l’idée que ce qu’il nomme, après Sally Shuttleworth, « the retro-Victorian novel », vise en fait à établir une continuité toute conservatrice avec celui-ci. Plus encore, cette réécriture de la fiction victorienne, pour critique qu’elle puisse sembler, serait même opportuniste en ce qu’elle solliciterait le besoin d’identification culturelle des lecteurs tout en exploitant leur désir d’audace formelle.

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Le corpus convoqué est des plus vastes. Le lecteur découvrira ici nombre d’écrivains encore peu connus comme des noms désormais canonisés (A. S. Byatt, Graham Swift, Peter Ackroyd, John Fowles). Il y avait quelque danger à vouloir tirer des conclusions globales à partir d’un panorama aussi large et quoiqu’il ait conscience des risques de la généralisation, l’auteur ne parvient pas toujours à y échapper. Les conclusions peuvent paraître parfois schématiques, des conclusions que contredit souvent la précision des analyses structurelles des romans de Byatt, Swift ou Fowles auxquels Gutleben consacre des pages précises dans leur exploration des contradictions de la structure narrative et diégétique.

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Peut-être une attention plus grande aux lignes de fracture créées par la structure paradigmatique de ces textes aurait-elle permis à cet essai de réellement éclairer les tensions entre idéologique explicite (celle de la réconciliation) et cet « inconscient politique » qu’analyse Fredric Jameson. Le malaise créé par le refus de toute clôture dans The French Lieutenant’s Woman est aussi engendré dans Possession de A. S. Byatt ou Dan Leno and the Limehouse Golem de Peter Ackroyd, par le recours à des paradigmes : le fantôme, la possession, la hantise qui contredisent l’idéologie de la clôture rassurante.

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On peut donc regretter qu’une analyse plus serrée de la notion de nouveau n’ait pas été dévelopée qui aurait permis de repenser la place et le programme de cette littérature qui, consciente qu’elle vient comme trop tard, se doit d’interroger l’idéologie même de la modernité en art. La relation complexe avec les modernistes et leur propre définition de la continuité en aurait été éclaircie (on peut penser tant à Eliot qu’à Pound et aux essais que Woolf consacra aux victoriens). Une exploration de l’essai de Byatt sur la création chez Tennyson dans Passions of the Mind, ou de la biographie qu’Ackroyd consacra à T. S. Eliot aurait sans doute de même aidé à comprendre dans quelle histoire de la littérature ces écrivains choisissent de s’inscrire et de s’écrire.

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Il n’en reste pas moins que l’essai de Chr. Gutleben constitue une synthèse riche qui témoigne d’une connaissance rare de ce pan de la littérature britannique contemporaine et des débats récents sur le postmodernisme, une synthèse qui toujours donne à son lecteur l’envie de faire retour sur ce processus infini de réécriture dans lequel ces écrivains sont aujourd’hui pris. — Catherine Bernard (Université de Paris VII).

BARBARA STEVENS HEUSEL. — Iris Murdoch’s Paradoxical Novels: Thirty Years of Critical Reception. (Rochester, NY: Camden House, 2001, 185 pp., $55.)

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Dans la série Literary Criticism in Perspective, ce livre s’articule autour de la triple question de la nature philosophique, réaliste ou postmoderne des romans. Il constitue un panorama complexe, touffu et complet de la critique, si l’on excepte l’oubli d’Hilda D. Spear (Macmillan Modern Novelists, 1995), sans parvenir toutefois à une réelle mise en perspective ni éviter répétitions et chevauchements. Par sa lecture ardue il ne peut s’adresser qu’à des étudiants avancés. À part quelques grosses coquilles la forme en est assez soignée avec un index et une bibliographie réduite aux ouvrages cités.

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Au départ A. S. Byatt (Degrees of Freedom: The Novels of Iris Murdoch, 1961), s’appuyant sur la distinction d’« Against Dryness » entre « forme cristalline » et prolixité informe du roman journalistique, pose la double question du roman philosophique et des mythes puisqu’elle analyse les tensions entre la liberté sartrienne des personnages et l’unité organique, chère aux modernistes, d’une œuvre structurée autour d’une métaphore centrale. Ceci devient chez Peter J. Conradi (Iris Murdoch: The Saint and the Artist, 1986) l’opposition, pas toujours pertinente, du clos et de l’ouvert. C’est en fait Richard Todd (Iris Murdoch: The Shakespearian Interest, 1979) qui éclaire le rôle des mythes, en montrant qu’ils sont le propre, non de la romancière mais des personnages enfermés dans leurs fantasmes. S’affirme alors leur primat sur l’unité métaphorique de la forme en même temps que l’importance du contingent perçue très tôt par Frank Baldanza (Iris Murdoch, 1974) et Lorna Sage (The Pursuit of Imperfection, 1977). Le roman bricolé plus qu’inspiré n’est ni poésie ni traité philosophique. À ce titre, Heusel donne trop d’importance à Guy Backus, critique peu connu, qui se plaît à souligner les contradictions entre les essais et le roman. Murdoch quant à elle, ne parle que de « moral psychology » comme de nombreux critiques le rappellent, c’est-à-dire d’une vision morale. Deux philosophes de formation, Maria Antonaccio et Cora Diamond (Iris Murdoch and the Search for Human Goodness, 1996), en ont toutefois analysé les fondements philosophiques à partir de Metaphysics as a Guide to Morals. Choix de Platon contre Kant, d’une morale non de la volonté mais de la connaissance au sein de libertés humaines interactives, refus de séparer valeur et fait, qui préserve la place d’Éros du haut en bas de sa hiérarchie. Voilà qui est fondamental pour la compréhension de l’œuvre qui ne saurait cependant se réduire à un didactisme moral. Bien que Heusel soit peu claire à ce sujet, le concept du sublime analysé par Conradi comme « humaniste », face à face du monde et de son irréductible mystère avec la nudité sans défense d’une subjectivité, relève du mysticisme lui-même lié à la notion complexe d’« unselfing ». Déprise de soi boudhiste ou « route dangereuse » voisine du masochisme, dit Murdoch, de l’identification passionnée à la souffrance d’autrui selon Simone Weil, mais aussi libération de ces obstacles à une morale de la connaissance que sont la névrose et ses fantasmes (David J. Gordon : Iris Murdoch’s Fables of Unselfing, 1995). Ici s’insère la pertinence de la dichotomie du Saint et de l’Artiste. Incapable d’accéder à la transcendance absolue du Bien, le Saint peut seulement ne pas transmettre le Mal comme Rubin Rabinovitz le voit dès 1968. Narcissique, l’artiste a partie liée avec les fantasmes que le feu de son désir projette dans la caverne mais c’est aussi paradoxalement celui qui (re)présente le réel. Intégrant le fantastique, l’allégorique, le « gothique », le paranormal, l’outrance à la Dostoïevski et même selon Elizabeth Dipple (Iris Murdoch: Work for the Spirit, l982) la notion platonicienne de réalité, le réalisme en tant que genre littéraire dépasse chez Murdoch ses propres limites « to convey truths about life » (Cheryl Browning Bove: A Character Index and Guide to the Fiction of Iris Murdoch, 1986). Comble du paradoxe, il fait perdre ses repères au lecteur. C’est là qu’intervient la question du postmodernisme. On peut certes en dénombrer les procédés chez Murdoch dès les années soixante-dix : polyvocalité, dialogisme et renversements carnavalesques à la Bakhtine, ironie, parodie et autoparodie, intertextualité, indétermination du sens… La désorientation du lecteur le force à une lecture active. Même ludique elle est l’analogue de cette confuse complexité au sein de laquelle il est cependant vital de faire des choix car les « patterns » ne sont pas d’égale valeur. Certains sont terriblement mortifères. La critique féministe plus prometteuse est celle qui voit dans la prédominance de narrateurs masculins une ironique stratégie de dévoilement du substrat sexiste de notre culture (Deborah Johnson : Iris Murdoch, 1987) et je suggérerais une lecture en creux de The Sea, The Sea, reconstituant l’inexistante voix narrative de Hartley.

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La critique a encore bien du travail face à cet auteur dont Harold Bloom a pu dire : « no other contemporary British novelist seems to me of Murdoch’s eminence ». — Thérèse Vichy (IUFM de Paris).

ALICE OSWALD. — Dart. (London: Faber, 2002, iii + 48 pp., £ 8.99.)

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The 2002 T. S. Eliot Prize for Poetry has recently been awarded to the book under review, the author’s second book of poetry following The Thing in the Gap-Stone Style (OUP, 1996), itself winner of the 1996 Forward Prize. Alice Oswald trained as a classicist and now lives and works as a gardener on the Dartington Estate in Devonshire. Through that county flows the river Dart, which gives the poem its title. Oswald stretches and winds language on the frame of the map of the Dart. The poem starts inland at the rivers source in Dartmouth and glides and rolls towards the sea. It is a dramatic, fast-moving presentation of the river. But, more than that, the poem is a juxtaposition of voices coming together to form what Alice Oswald calls a “sound-map,” “a constant irregular pattern” of voices past and present, dead and alive, weaving in and out of the text. The contemporary voices in it are those of real people whose livelihood depends, sometimes illicitly as in the case of the poachers, on the river. It is, then, a tribute to the poet’s skill that she manages to exploit these voices to give her text a character which is self-consciously demotic without being populist. In Oswald’s view, fishing, which has honourable antecedents in literature, including Izaac Walton, Hopkins, Hughes and Heaney, is a pastime that anyone from milkmen to millionaires can indulge in irrespective of social status. Oswald undoubtedly wants to endow her poetry with something of the same accessibility. As its title indicates, the book is essentially a poetry of names, both of places and of people. More than a facile source of local colour, the many place-names with which the book’s pages are sprinkled contribute to the progress of the poem until, as the poem approaches its end and the river the sea, the naming function falls away, leaving the reader, in a fine few words, with “things not yet actual: shivering impulses, shadows, propensities.”

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The poem is formally varied, indeed adventurous, combining as it does prose, verse and marginal notes. The verse passages are themselves composed in a variety of forms, rhymed and unrhymed, free or in metre or stressed verse, all of which are skilfully handled by the poet. All this makes the poem as written poetry always should be but all too often is not—exciting to look at on the page. It is born of an unflinching concentration on the river on the one hand and language on the other, and the way the poem’s variegated rhythms work and strain against each other in exciting ways invites comparison with the currents of the river: “maybe downflowing water has an upcurrent nobody knows.” The language of the poem’s fishermen, poachers, crabbers, stonewallers, pilots, wool workers and tin extractors provides the poet with rich metatextual possibilities: “I’m a gatherer,” says the stonewaller, “an amateur, a scavenger, a comber, my whole styles a stone wall,” he goes on, enabling the poet to slip in a postmodern allusion to the title of her first book. The “ratchet and swish of their lines” catches the casting motion of the fishermen while the “lines” could be those of the poem. The specific, local vocabulary of trades associated with the river is used unshowily but with great precision.

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No version of some antiquated pastoralism, the poem exploits, rather, the discoveries of literary modernism and puts them at the service of a truly contemporary view of an English waterscape: “this jabber of pidgin-river/drilling these rhythmic cells and trails of scales,/will you translate for me blunt blink glint.” Such lines create such a strange effect that one momentarily forgets that these are words and not just sounds. Far removed from any placid idyll, the river is “a mob of waters,” a clash of forces struggling for dominion, which Alice Oswald brings into a balanced textual twist. She relishes the luxuriance of the English language, responding to what she calls the “apertures” of words. Just as an aperitif opens up the appetite, so this poem is a response to the aperture of a word, to what a word opens onto. The poem’s surfaces interweave spatially, and it moves with a criss-cross motion between myth and history, dialect words reminiscent of Barnes and contemporary language. Just after a monologue by a very modern sewage worker (a profession largely neglected by literature and one of the—until this poem—unsung heroes of the post-industrial age), the poem plunges back into the ancient history of England and of the Dart. The legend of the foundation of England by Brutus, son of Aeneas, and a band of exiled Trojans, is appropriately brought to life in strong-stress verse: “They wake among landshapes/the jut-ends of continents/foreign men with throats to split; a stray rock full of cormorants.” Nor is the poem averse to neologism, as the felicitous “I can outcanœuvre you” suggests.

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The volume blends not only voices but changing shapes: “my body was in some way a wave to swim in,/one continuous fin from head to tail.” The appearance of Proteus at the end of the poem reminds us of his dual identity as the god of metamorphosis and of the sea, and in literary terms the presiding genii of the volume are Ovid and his most brilliant modern interpreter, Ted Hughes. The poem cannot but put the reader in mind not only, and most obviously, of River, but also of Moortown, set as it is in the same county as Dart. The presence of mythology and the attempt to reconcile past and present in a rural context suggest clear points of contact with Hughes. Oswald’s poetic adventure remains, however, her own, especially what one might tentatively suggest is the specifically feminine flow of her poem. Inevitably, perhaps, in a work of such ambitious length and complex technique, not all of it is high-pressure poetry. The poem’s formal variety ensures the poem is rarely monotonous, but some of the phrasing could have been edited to make it more pithy and hard-hitting. Some readers will almost certainly baulk at such a line as, “Unfortunately sheep dont use loopaper.” While capturing something of the speakers ingenuity, lines like this one are, thankfully, few and far between. The spelling of “Japenese” (sic) is distracting, however intentional it may be. But all in all I, too, welcome Alice Oswald as a challenging and strong-willed writer who is truly going places, a fresh young voice in contemporary poetry. — Adrian Grafe (Université de Paris IV).

K. J. HAYES, ed. — The Cambridge Companion to Edgar Allan Poe. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xx + 266 pp., £ 27.60.)

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L’effet cumulé des 14 articles de ce recueil donne de Poe une image riche et complexe et confirme que l’on est bien sorti des lectures à sens unique. Poe est ici accepté dans ses contradictions, dont on comprend qu’il joue, ce qui ne veut pas dire qu’il leur échappe. Son esthétique du paradoxe est celle d’un prisonnier qui dénonce sa prison mais en exploite les ressources et renforce ainsi son enfermement : logique perverse de la publicité littéraire (Sandra M. Tomc) comme du marché littéraire (Teresa A. Goddu) ou de d’idéal de perfection textuelle (Scott Peoples).

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Dans cet ensemble, l’étude des contes se taille la part du lion avec cinq articles (plus un article sur Pym), puis vient l’influence ou la présence de Poe dans le siècle et demi qui a suivi (trois articles), puis les conditions de la vie littéraire du temps de l’écrivain (deux articles) et l’œuvre critique (deux articles). Un peu esseulés sont l’article sur l’idéal féminin de Poe et celui sur la poésie. Aucun article ne démérite, même si quelques-uns sont plus descriptifs qu’argumentatifs (Kent Ljungquist sur la carrière du critique, B. F. Fisher sur le gothique, Richard Kopley et K. J. Hayes sur, respectivement, « The Raven » et « Ulalume »), même si Peter Thoms ne va pas très loin dans la subversion de la lecture classique du genre policier en mettant en avant les motivations douteuses de Dupin et si Karen Weekes reste trop référentielle, elle aussi, dans son intéressante enquête sur l’idéal féminin de Poe.

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Sandra M. Tomc montre excellemment que Poe a été, comme d’autres (et c’est là l’important), pris au piège d’une notoriété acquise par la mise en scène de ses propres faiblesses. T. A. Goddu fait de Poe « l’esclave » du marché, poussant sans doute trop systématiquement le parallèle entre l’auteur et la figure de l’esclave. Rachel Polonsky fait une lecture sceptique des écrits critiques. Daniel Royot nous donne un très riche article sur « le joyeux nihilisme » des contes comiques. Benjamin F. Fisher montre que chez Poe le « gothique » est soit tourné en dérision, soit fondé en psychologie. Karen Weekes voit, entre autres choses, que c’est l’invitation charnelle qui terrifie le narrateur de « Berenice » et de « Morella ». Dans sa lecture originale de Pym, Geoffrey Sanborn voit le « perverse » céder à mi-récit pour faire place à une recherche rationnelle, puis pré-rationnelle et poétique. Dans sa lecture métafictionnelle de « Usher », Scott Peeples se maintient brillamment sur cette ligne de crête où le génie constructeur de Poe n’exclut pas la conscience de l’impossibilité de la construction. Dans un article plein d’intelligence, John Tresch montre que Poe découvre la science-fiction en déplaçant notre conscience du temps, de l’espace et de la matière, puis il nous fait voyager dans un siècle et demi de S.F. multimédia dont, par un choc en retour, Poe sort vivifié. Avec un jugement très sûr et non sans humour, Mark Niemeyer montre l’omniprésence de Poe dans la culture populaire, d’abord américaine, et en avance les raisons : visée d’un double public, conjugaison de l’étrange et du familier et puis, une trop facile contamination mutuelle de la vie et des textes. Enfin Kevin J. Hayes, coordonnateur de ce volume, rappelle, dans un texte illustré fourmillant d’informations précieuses, la présence inspirante de Poe dans toutes les formes artistiques du modernisme.

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Ce « Cambridge Companion » intéressera ceux qui veulent sortir des images toutes faites et se sensibiliser à la présence de Poe dans la culture d’aujourd’hui. Les « lonely wells » de l’original deviennent bien des « lovely wells » p. 174, mais cette coquille et quelques autres ne parviennent pas à déparer un volume d’une présentation très agréable et d’une grande lisibilité. Le recueil est complété par une bibliographie bien équilibrée et un index complet des noms et des titres cités. — Henri Justin (Université d’Orléans).

TESSA HADLEY. — Henry James and the Imagination of Pleasure. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, 205 pp., £ 37.50.)

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Par contraste ou analogie, le titre choisi par Tessa Hadley en évoque d’autres, plus anciens, comme The Negative Imagination (S. Sears, 1963) ou The Imagination of Loving (N. Lebowitz, 1965), et ce n’est pas la moindre des qualités de l’auteur que d’entretenir un dialogue d’une grande richesse avec les principaux représentants de la critique jamesienne des dernières décennies. L’ouvrage s’inscrit aussi dans le sillage de la « révolution tranquille » qui a fini par discréditer l’image d’un James hésitant, en matière de passion ou de sexe, entre inhibition puritaine et fascination voyeuriste. Laissant de côté les spéculations concernant le rapport de James à l’homosexualité, T. Hadley s’attache surtout à décrire ce qu’elle perçoit, dans sa représentation de relations hétérosexuelles, comme un imaginaire « érotiquement polymorphe », à seule fin d’élaborer une perspective critique intégrant une dimension de l’œuvre longtemps négligée ou niée. Pour ce faire, elle croise le meilleur de l’apport des « gender studies » et des « cultural studies » avec les intuitions issues d’une pratique comparatiste profondément cultivée. Il s’agit d’abord pour elle de rendre compte du mouvement qui amène James à sortir de l’« impasse » révélée à la fin de The Portrait of a Lady : l’impossibilité de faire une juste place à la reconnaissance non seulement du pouvoir, mais aussi des plaisirs, de la sexualité. Pour T. Hadley, ce trajet passe par le dialogue des traditions divergentes du roman anglais et du roman français, et The Ambassadors, par son imagination généreuse de la transgression, fait figure de tournant décisif. L’histoire de Strether reproduirait ainsi l’évolution d’une œuvre peu à peu libérée par l’interrogation conjointe des « espaces érotiques » d’un roman français masculin et volontiers cynique, et des mythes de l’innocence et de la bienséance perpétués, selon James, par l’optimisme féminin du roman anglais — « partly the optimism of women and spinsters; in other words the optimism of ignorance as well as delicacy » (essai sur Maupassant, 1888). L’invention du style tardif, avec son ironie aristocratique et son maniérisme « Don Quichottesque », participerait elle aussi du détachement de James à l’égard de cette tradition anglaise. Toutefois, pas plus que Strether ne se convertit totalement aux valeurs de la France, le roman jamesien ne passe pas du refus à la célébration des plaisirs du monde, mais révèle une propension croissante de l’imagination à remettre en question ses fondements, et les rapports de force sociaux et sexuels dont ils émanent. Tous les chapitres ne sont donc pas aussi nettement centrés sur l’imagination du plaisir que « Blushing in the dark: language and sex in The Ambassadors », ou « Privileges and pleasures in The Golden Bowl ». Les études consacrées aux gouvernantes dans What Maisie Knew et « The Turn of the Screw » ou à « Class in “In the Cage” and The Wings of the Dove » explorent plutôt les structures de pouvoir qui déterminent le devenir social et le sentiment d’identité des personnages — féminins en particulier. Les textes des années 1890 sont excellemment décrits comme l’expression de « crises d’autorité » et de « transitions » historiques, et T. Hadley convainc sans peine de voir dans les derniers romans l’acuité politique qui faisait défaut à The Princess Casamassima. Si l’on a parfois le sentiment que l’imagination de la volupté reste plus elliptique, et moins dionysiaque, qu’elle ne le suggère, T. Hadley sait aussi voir en James l’analyste d’un monde de privilèges dont il mesure à la fois les séductions et le coût sacrificiel. Henry James and the Imagination of Pleasure abonde en observations fines, en citations éclairantes (essais, lettres), en rapprochements nuancés (« In the Cage » et Madame Bovary, Mrs Brookenham et Nora Helmer), en invitations suggestives (relire James à la lumière d’un essai sur Proust de W. Benjamin). Souhaitons-lui de nombreux lecteurs. — Evelyne Labbé (Université de Paris X).

CHARLOTTE PERKINS GILMAN. — Benigna Machiavelli. Trad. Pascale Voilley. (Paris : Viviane Hamy, 2000, 203 pp., 129 FF.)

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« Dans mon enfance, j’ai beaucoup appris grâce aux romans et aux histoires… Ce qui m’a le plus marquée, c’est que les Méchants utilisent leur cervelle et parviennent toujours à un résultat…

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Dès mon plus jeune âge j’ai pensé qu’on avait besoin de Gentils qui avaient quelque chose dans la tête et qui s’en servaient, des gentils positifs, actifs, et non des nouilles braves et passives.

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Un Méchant gentil. Voilà ce qu’il nous faut…

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Jamais ni dans mes livres préférés ni dans la vie, je n’en ai rencontré. Alors, peu à peu, j’ai décidé d’en devenir un. »

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L’héroïne de cette histoire, la jeune Benigna, est américaine, fille d’un Écossais, Andrew Angus MacAvelly, et d’une mère issue d’une famille Quaker. La mère de son père est italienne, descendante en ligne directe de la célèbre famille Machiavelli. D’où le tempérament de la jeune fille et le titre du roman. Être un Méchant gentil, cela signifie utiliser son intelligence et sa volonté ou, comme il est dit, son bon sens, pour comprendre les situations où l’on se trouve, aider à y mettre de l’ordre, à les maîtriser. C’est d’abord se connaître, se garder en forme, savoir ce que l’on veut, réfléchir aux meilleurs moyens à utiliser pour parvenir à ses fins et les employer. Le père de Benigna boit, se conduit en tyran envers sa femme, créature douce et résignée, qui dépérit chaque jour sous ce traitement. Remédier à cette situation, obtenir le départ du père et son éloignement temporaire pour permettre à la mère de se reposer, de reprendre goût à la vie, de retrouver assurance et confiance en soi maintenues même au retour du mari est le grand œuvre de Benigna. Mais pas le seul : à toute sa famille, à son milieu scolaire, elle apporte son aide, une aide discrète, désintéressée, essentiellement motivée par le désir de faire des expériences, d’avoir des contacts, de se faire des amis, de mettre de l’ordre là où il y a du désordre. L’ordre et la paix revenus parmi les siens elle part découvrir la vie, accumule expériences professionnelles, connaissances de milieux divers, ne reculant devant rien, toujours avide de connaissance, de savoir, de vie.

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Écrit avec humour et entrain, ce livre vivifiant offre une lecture facile, agréable. La traduction est élégante et soignée. Une postface de la traductrice donne des informations sur l’auteur, descendante d’une lignée de réformateurs et l’une des pionnières du féminisme américain. Vivement recommandé. — Simone Lavabre (Université de Paris IV).

MICHAEL TRATNER. — Deficits and Desires. Economics and Sexuality in Twentieth-Century Literature. (Stanford, Ca: Stanford UP, 2001, 238 pp., £ 30, $ 45.)

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Depuis le début de la révolution industrielle et l’avènement concomitant du capitalisme et du salariat, l’argent joue dans le roman un rôle qu’il n’avait jamais tenu jusque-là. Au xviiie siècle encore, les personnages principaux des récits romanesques font partie de l’élite ou se situent dans le monde mouvant du picaro, tandis que les rôles secondaires d’appoint sont tenus par des commensaux ou des domestiques. Les romans réalistes victoriens et français présentent des mondes où la sexualité doit être réprimée avant le mariage, contrat entre deux familles plus qu’aboutissement d’un amour partagé et où l’endettement ne mène qu’à la ruine. Certes, les flambeurs existent chez Dickens et les spéculateurs et prévaricateurs chez Balzac et Zola, mais il faut attendre le xxe siècle pour que le roman reflète une double réalité : la sexualité pré-maritale et l’endettement pour se procurer habitation et équipement ménager. Le thème de cet ouvrage est donc essentiellement la jouissance anticipée des délices de l’amour et du confort matériel. La logique de la circulation du désir et de l’argent prend le dessus sur celle de la stabilité. Dans le système économique keynésien, avoué ou non, l’économie ne doit pas en effet se bloquer, car le sur-place conduit l’individu à la ruine, comme le cycliste au fossé, et la sexualité réprimée mène au refoulement et à la frustration. M. Tratner commence par l’étude contrastée de Ulysses de Joyce, du Financier de Dreiser et de The Great Gatsby de Fitzgerald. Le roman de Joyce fait éclater le corset des restrictions victoriennes et représente la libération d’énergie sexuelle et de jouissance économique jusqu’ici comprimées. Au lieu de montrer la libération de cette énergie chez un être entreprenant et sûr de lui, Joyce la fait vivre dans le quotidien d’un homme très ordinaire, Leopold Bloom. Dreiser, au contraire, décrit la vie haute en couleur du magnat Charles T. Yerkes où tous les obstacles à une ambition démesurée sont éliminés. Dans le roman de Fitzgerald, le narrateur Nick Carraway et le héros Jay Gatsby vendent des obligations qui serviront à faire marcher le système économique au maximum et vivent donc de la vente du crédit, mais, en fin de compte, l’auteur ne peut pas faire la différence entre l’apparent honnête homme Gatsby et l’escroc Nick Carraway. Ainsi la propriété hypothéquée ou placée en nantissement rentre dans le circuit économique puisque l’on prête de l’argent sur sa valeur et que cet argent sera réinjecté dans le circuit économique de la consommation et de la jouissance immédiate. Une propriété non gagée, au contraire, est un actif dormant. Pour qu’une économie marche, chaque individu doit anticiper ses gains et les gouvernements doivent emprunter. Tratner donne aussi un aperçu très stimulant de Mrs Dalloway, où les désirs individuels de consommation hédoniste sont sans cesse réprimés par des restrictions de nature morale ou intellectuelle. La partie la plus originale de l’ouvrage consiste à inclure dans une longue coda l’étude de deux films emblématiques de Frank Capra : It’s a Wonderful Life et American Madness. Le premier prouve qu’une politique de crédit facile libère des énergies. Le second montre qu’un système de crédit fondé sur la valeur de l’emprunteur vaut mieux que tout nantissement. Dans les deux films, des arguments quasi keynésiens poussent les héros à préférer la circulation de l’argent au danger d’une sur-épargne qui prive l’économie d’un développement plus important. « I tell you we’ve got to get the money back in circulation before you get this country back to prosperity » pourrait être la devise de tous les banquiers et de tous les ministres des finances, sans nous dire cependant que la culbute dans le chaos financier peut entraîner un phénomène de « cavalerie », c’est-à-dire d’emprunts pour rembourser les dettes. Tratner montre par des exemples précis que le carpe diem sensuel et l’illusion de la croissance par une consommation au financement anticipé sont nécessaires à une croissance réelle. Ce phénomène ne peut se vérifier que dans un système où un gouvernement responsable est le prêteur en dernier ressort. Peut-on autrement « convert the tide rushing to disaster into a waterfall of pleasures easily bought » (214) ? La faillite d’Enron et de l’Argentine prouve qu’on est encore loin d’un système de rééquilibrage automatique. Ce livre aide en tout cas à y voir plus clair dans le traitement romanesque d’un des phénomènes socio-économiques majeurs de notre temps. — Jean Rivière (Université de Paris IX).

FRÉDÉRIC DUMAS. — La quête identitaire et son incription dans l’œuvre de Nelson Algren. (Paris : L’Harmattan, 2001, 464 p., € 38.11.)

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L’ouvrage de Frédéric Dumas est une réécriture de plus de quatre cents pages de sa thèse de doctorat. Composée de trois parties clairement distinctes, cette étude d’une œuvre — et d’un auteur — qui mériteraient d’être plus connus vaut par sa clarté ; écrite dans une langue simple et accessible, bien documentée, dépourvue de tout jargon inutile, elle s’attache à déterminer ce qu’est « l’américanité » de et dans l’œuvre d’Algren.

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La première partie, intitulée Le mal américain, tente de remonter à la source du mal. Se trouvent dénoncés pêle-mêle la drogue, la société de consommation, l’alcoolisme, l’absence de sentiment, la psychose, la criminalité et bien d’autres maux qui ne sont pas spécifiquement américains mais que l’Amérique semble être destinée à incarner. Ce qui est clairement démontré est la veine réaliste, et encore plus naturaliste, exploitée par Algren pour illustrer sa thèse. S’il est vrai qu’Algren s’inscrit dans le droit fil d’un radicalisme politique qui n’a cessé de dénoncer les déviances de la société américaine il serait bon de s’interroger sur l’objectivité de sa perception de la réalité ; pour ce faire il faudrait délaisser des analyses girardiennes — qui ont depuis longtemps montré leurs limites — au profit d’une utilisation moins timide de certains concepts psychanalytiques qui permettrait de se rapprocher du cœur de l’écriture d’Algren. Il n’en demeure pas moins que cette première partie apporte un éclairage salutaire sur la vision pessimiste de l’œuvre d’Algren et a le grand mérite de la resituer à l’intérieur du courant naturaliste américain.

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La deuxième partie, La quête pathétique des personnages, analyse au plus près ce qu’il en est du manque d’amour et de ses significations diverses. Le fondement de l’analyse part de la distinction classique entre sexualité et amour, ce dernier se voyant effacé au profit de la première. C’est de cet antagonisme que surgit, selon l’auteur, la sublimation, concept élaboré par Freud mais qui, dans le cas précis de l’œuvre d’Algren, est étayé par des notions telles que l’hypocrisie ou le puritanisme. Les « conséquences fâcheuses » selon l’auteur, sont l’incapacité à transcender que ressentent les personnages. Toute recherche transcendantale n’est pas exclue toutefois, elle reste même le but ultime, absurde et aporétique qui guide le héros algrenien, Sisyphe des temps modernes et particulièrement de l’Amérique du Nord.

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La troisième partie, intitulée Le mythe personnel, prend ses assises critiques dans l’œuvre de Mircea Éliade, particulièrement utile en ce qui concerne le mythe et la démystification. Ce qui ressort c’est le chaos carnavalesque qui préside à une recherche d’identité impossible chez les personnages algreniens car en constante mutation. Or, cette mutation, l’auteur montre assez bien qu’elle est celle d’Algren lui-même qui, sur le plan idéologique, admet volontiers qu’en dernier recours il se range à gauche — en donnant à ce terme l’acception qu’il a aux États-Unis — mais dont les convictions semblent incertaines, changeantes, la qualité constante demeurant un pessimisme qui est peut-être plus philosophique que politique. Il ne serait d’ailleurs pas inintéressant de s’interroger sur l’écriture philosophique d’Algren.

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Cette étude de Frédéric Dumas a le grand mérite, à travers la thématique retenue, de constituer une excellente introduction à une œuvre insuffisamment lue et trop peu étudiée. La lecture est aisée et attise la curiosité car elle oblige à un regard critique, prenant en compte la dimension littéraire de l’œuvre mais également civilisationnelle. L’auteur de ces lignes regrettera, bien sûr, que les choses ne soient pas poussées plus avant en ce qui concerne la critique psychanalytique mais la contribution apportée sous cet angle n’est pas négligeable et apporte un éclairage intéressant. Le point fort reste la démonstration des liens entre l’écriture de l’œuvre et la constitution d’un mythe personnel, toujours tous deux en constant devenir. — Patrick Badonnel (Université de Paris III).

JUDIE NEWMAN. — Alison Lurie: A Critical Study. (Amsterdam, Atlanta, 2000, Rodopi, B.V. Costerus, 220 pp., $ 34.)

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Cette étude est le seul ouvrage d’ensemble consacré à la romancière américaine contemporaine depuis celui de Richard Hauer Costa (Twayne Series, 1989). Lauréate de The American Academy of Arts & Letters en 1979 et récompensée par le prix Pulitzer, Alison Lurie partage son temps entre New York, où elle enseigne à Cornell, la Floride et Londres. Bien que ses ouvrages s’inspirent de la réalité américaine, elle se sent davantage d’affinités avec l’ironie amusée de Jane Austen ou l’analyse psychologique déliée des européanophiles comme Henry James et Edith Wharton qu’avec d’autres grands auteurs américains. Plus appréciée du grand public que du monde universitaire, elle voit tous ses romans traduits en français, certains même adaptés pour la télévision mais, comme le prouve son abondante bibliographie, elle a aussi écrit des nouvelles, des livres pour enfants et de nombreux articles parus dans Commentary ou la New York Review of Books. Après avoir rédigé plusieurs articles critiques, Judie Newman se fonde sur les publications ainsi que sur des interviews, manuscrits et inédits pour expliciter les œuvres et tenter de montrer la récurrence de certains personnages ainsi que la cohérence de la pensée de Lurie et de sa technique. Pour elle, en effet, les comédies reposent sur les 3 M : marriage, middle class, morality. Ses romans tournent autour de la notion de couple ou des relations intergénérations et servent de prétexte sinon à une étude purement sociologique, du moins à l’exploration critique de la guerre du Viet-Nam, de Hollywood, d’une résidence pour écrivains, du milieu universitaire, des communautés ésotériques, du féminisme, de l’homosexualité. Au-delà, ses œuvres s’enrichissent des résonances de textes antérieurs, d’où l’intérêt pour l’analyste d’y traquer les réseaux d’intertextualité. Elle reprend par exemple le thème de l’internationalité et expose les situations qui résultent de la confrontation entre « peaux-rouges » et « visages pâles ». Elle joue sur la frontière entre fiction et réalité et la difficulté de cerner le comportement de ceux qui, acteurs, continuent dans la vie courante à tenir un rôle en dehors de toute action dramatique. Son roman The Truth About Lorin Jones (prix Femina étranger en 1989 dans sa traduction française) traite du genre autobiographique et montre à quel point, documents et questionnements multiples à l’appui, mettre au jour une vie, en l’occurrence ici, celle d’une femme peintre, relève de la gageure, tant il faut se défendre des a priori, des préjugés, d’un coefficient affectif, des sympathies ou antipathies suscitées auprès de l’entourage et du prisme de son expérience personnelle. Chaque roman expérimente un nouveau domaine, prétexte à dénigrer la culture industrielle. Lurie pratique même l’auto-dérision en se mettant en scène comme écrivain qui tente avec difficulté de saisir la réalité sur le vif. Judie Newman a fait œuvre utile de défrichage en balisant le terrain de sujets variés, en soulignant la satire sociale qui rappelle John Gay, Smollett ou Dickens par sa causticité ; elle révèle aussi la modernité d’un auteur plus concerné par la trace sémiotique que le trait réaliste. Reste encore à nous fournir des vues plus synthétiques sur cette femme écrivain, sur sa création artistique et à évaluer sa place dans la littérature d’aujourd’hui. — Yvette Rivière (Université de Paris XII).

MARTINE AZUELOS et MARIE-CLAUDE ESPOSITO, éds. — Travail et emploi. L’expérience anglo-saxonne. Aspects contemporains. (Paris : L’Harmattan, 2001, 300 pp., € 22)

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Ces quinze études d’actualité font suite au même titre réservé aux Aspects historiques. Elles confirment la valeur scientifique du CERVEPAS, car elles ont toutes la rigueur du parler vrai, fondé sur des sources aussi complètes que possibles.

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Christophe Daniel analyse l’humanisation des rapports sociaux, avec une méthode convaincante de psychosociologie du travail. Olivier Frayssé, se fondant sur une doctrine traditionnelle de contestation, réussit à brillamment pourfendre le capitalisme américain sans aucune réserve. Il montre la crise du modèle et s’en prend à la politique sociale de Clinton. Taoufik Djebali ne nie pas que la réforme de 1996 (Welfare to workfare) a réduit fortement le chômage aux États-Unis, mais aux dépens des salaires les plus faibles. D’où une franche condamnation de cette réforme. Martine Azuelos, assidûment objective, démontre les rapports théoriques et expérimentaux entre fiscalité et incitation au travail. Elle prouve l’efficacité sociale du crédit d’impôt, tout en signalant son coût pour le budget fédéral américain et la difficulté des contrôles.

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Suit une série de travaux statistiquement informés sur l’économie sociale des minorités et des femmes : Laurence Gervais-Linon à Chicago, Danièle Stewart sur les femmes et le monde du travail aux États-Unis, Jalila Kefi sur l’emploi féminin en Grande-Bretagne, Marie-Annick Mattioli sur le chômage des femmes dans les communautés ethniques en Grande-Bretagne, et surtout Valérie Peyronel sur l’imbrication du conflit nord-irlandais et les difficultés socio-économiques des femmes.

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La décolonisation de Hong-Kong est vue par Alain Le Pichon à travers la problématique des emplois juridiques, autrefois réservés à la puissance coloniale. Quel est l’impact de la mondialisation sur le syndicalisme américain ? Lire la réponse intéressante de Donna Kesselman, qui en vaut la peine. Salaire minimum, formation et emploi, welfare to work en Grande-Bretagne, trois thèmes controversés sont savammant explorés respectivement par Anne Davie, Catherine Coron et Timothy Whitton. Enfin, pour clore excellemment une série excellente de contributions, Marie-Claude Esposito, chercheur en histoire et science financière, suit pas à pas l’évolution structurelle et géographique, depuis 1990, des quatre grandes banques britanniques (Barclays, Natwest, Lloyds et Midland). Elles s’adaptent pour survivre, laissant aux banques d’affaires une activité plus vulnérable. — André Guillaume (Université de Paris IV).

PHILIPPE JACQUIN et DANIEL ROYOT. — Go West ! : Histoire de l’Ouest américain d’hier à aujourd’hui. (Paris : Flammarion, 2002, 362 pp., cartes, € 21.50.)

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Tout historien de l’Ouest américain sait qu’il est attendu aux tournants de l’historiographie : l’ombre tutélaire de Turner, très contesté après la Seconde Guerre mondiale, n’en continue pas moins de hanter les histoires de l’Ouest, même si désormais les mythes de l’homme blanc et WASP doivent compter avec l’histoire de tous les peuples et minorités, les écrits féministes, les approches environnementales, sans que pour autant on puisse imaginer réussir l’histoire totale de l’Ouest américain.

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En ouvrant Go West ! : Histoire de l’Ouest américain d’hier à aujourd’hui, de Philippe Jacquin, l’un des plus éminents spécialistes français des Indiens, et de Daniel Royot, professeur émérite à la Sorbonne et reconnu outre-Atlantique, un rapide coup d’œil à la bibliographie, où figurent Williams Cronon et Charles Wilkinson mais pas Daniel Worster, Patricia Nelson Limerick, Henry Nash Smith, Richard Slotkin, aux côtés de Robert Hine et Richard White, semble indiquer que l’ouvrage parcourt toutes les pistes de l’historiographie de l’Ouest américain. Cette impression est confirmée par la lecture de la table des matières : les minorités, les grands mythes, l’environnement, la littérature, le cinéma y trouvent place.

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Question inévitable pour ce genre d’ouvrage : mythe et réalité, où commence l’Ouest et quand commence son histoire ? Les auteurs éludent beaucoup de questions en débutant leur ouvrage par un tableau exhaustif des Indiens à l’ouest du Mississipi avant l’arrivée des Blancs sur le continent. Philippe Jacquin évoque avec bonheur des tribus de cueilleurs, de pêcheurs, de chasseurs et d’agriculteurs, et les remarquables travaux d’irrigation de civilisations précolombiennes dans le Sud-Ouest. Il fait ensuite le récit de l’impact sur ces civilisations de l’arrivée des conquistadors dont il évoque les premières expéditions d’exploration dans les immensités des Rocheuses et des Plaines. Cet impact ne se mesure pas à la seule aune de la religion et de l’organisation des missions, mais aussi aux effets de nouveaux venus, comme le cheval, le mouton et le bétail. Ils seront à l’origine de nouvelles cultures et de nouveaux modes de vie.

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D’excellentes pages retracent l’influence française, et disent toute l’originalité d’une présence ténue mais couvrant pratiquement tout l’Ouest non espagnol de par la propension des Français à trouver femme dans les tribus et à adopter leurs modes de vie. Cette connivence et les métissages subséquents ont fait le succès des coureurs des bois, mais, trop peu nombreux, ils ne pouvaient maintenir la présence française après 1763. Replaçant ainsi l’arrivée des Américains dans un cadre géopolitique où s’affrontent Français, Espagnols et Américains, Jacquin donne toute sa signification à l’épisode de l’achat de la Louisiane et aux explorations qui le suivirent, en particulier la création du mythe du Grand Désert américain, alias Territoire Indien. Il retrace les grands moments du commerce de la fourrure et son importance pour l’exploration et la conquête des nouveaux espaces avant d’écrire la page de l’expansionnisme américain qui ouvrit les pistes de l’Oregon et de la Californie, épopée retracée avec force détails et précisions, et que voulait justifier la Destinée Manifeste. On pourra regretter que la question de l’extension de l’esclavage, déterminante à cette époque pour la conquête de l’Ouest, ne soit pas traitée.

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Tout aussi manifeste est l’intention de l’auteur de dire les drames de l’acculturation des peuples indigènes au fil de l’invasion des pionniers, sans parti pris, et en resituant là encore l’histoire de l’Ouest dans un cadre élargi, celui de la tradition agrarienne, et en analysant un de ses avatars, le Dawes Act, mettant en œuvre une politique d’assimilation accélérée après les dernières tragédies de la résistance des tribus, assimilation dont l’auteur rappelle qu’elle peut être aussi pétrie de bons sentiments.

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Le champ est désormais libre pour les pionniers. L’histoire de la colonisation, si elle est bien resituée dans le contexte de la tradition agrarienne, incontournable, insiste à juste titre sur l’importance de l’exploitation minière et, au risque de détruire quelques clichés, sur la primauté de l’urbanisation dans l’histoire de la conquête de l’Ouest (140). L’histoire de la colonisation est aussi celle de la technologie, en particulier la construction des lignes transcontinentales, que Philippe Jacquin retrace avec précision.

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L’Ouest conquis, la Frontière close, Turner peut être évoqué. D. Royot analyse ici une théorie qui a fait date à juste titre, avec la mesure qui convient. Mais c’est dans sa restitution de la modernité que D. Royot excelle. Il reprend la tradition agrarienne en donnant toute son importance au Newlands Act de 1902, texte qui conditionne l’évolution et l’écologie de l’Ouest contemporain et permet le véritable essor de l’agribusiness. D. Royot étudie aussi l’histoire de toutes les communautés, de toutes les ethnies, de toutes les minorités ainsi que celle de leurs tribulations, celles des Chinois dans le Nord-Ouest, et celles des Mexicains en Californie et au Nouveau-Mexique. Mais il est évident que D. Royot prend un plaisir personnel à associer l’histoire à ce qu’en font la littérature et le cinéma. Ce qu’il nous dit de l’évolution du western est à ce titre exemplaire et l’évocation qu’il fait de Hollywood-usine à rêves est aussi une manière de dire l’Ouest post-moderne où l’image, le simulacre, l’imaginé, l’hyperréalité ont remplacé la confrontation à mains nues avec la nature sauvage de l’Ouest éternel par les pionniers, ou celle des fous du désert contemporains, comme Abbey, si bien campés.

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Très utiles, les encadrés et cartes rythment la lecture et fixent les événements ou les personnages.

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Il est navrant, sinon irritant, de voir le crédit d’un ouvrage sans équivalent en France, même si Michel Rezé a ouvert la voie avec son The American West: History, Myth and the National Identity (Armand Colin, 1998), entamé par de multiples et exaspérantes incorrections sans doute imputables à une typographie hâtive. Mentionnons les plus inattendues : lice houses devient dice houses (154) ; Chimney Rock fait soudain 150 mètres de haut au lieu de 50 mètres, les montagnes des Cascades sont très souvent, faute de majuscule, réduites à de simples chutes d’eau (186), le Book of Mormon devient Book of Norman (128), et Paul Auster aurait écrit Moon Place (327) !

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Cet ouvrage se présente donc au total comme plus qu’une autre histoire de l’Ouest. C’est l’histoire de l’Ouest, mais aussi un flot de statistiques, d’événements, de noms propres, d’anecdotes, de références à la démesure des immensités de la région qu’il veut dépeindre jusque dans ses plus récentes évolutions. Sous cette accumulation de données se dissimule une approche qui manifestement renvoie à l’historiographie récente puisque histoire des minorités et histoire environnementale ne sont pas oubliées. C’est une histoire à la française, loin des guerres culturelles qui ravagent certains campus américains, mais avec, en guise de conclusion, une mise en garde énergique contre les condescendances européennes habituelles à l’égard de l’Amérique en général et de l’Ouest en particulier. — François Duban (Université de la Réunion).

ISABEL HOVING. — In Praise of New Travellers. Reading Caribbean Migrant Women’s Writing. (Stanford, Ca: Stanford UP, 2001, 375 pp., £ 15.95.)

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Ayant marqué, en introduction, l’importance du lieu, de la voix et du silence dans le roman féminin caraïbe contemporain, l’auteur explore en détail ses principaux jalons. Elle aborde les thèmes de la mobilité, du foyer et de la collectivité dans les recueils de Joan Riley (The Unbelonging) et d’Amryl Johnson (Sequins for a Ragged Hem). À partir du thème du déplacement, elle analyse des tropes d’espace et de mobilité, en liaison avec l’identité qui résulte de la lutte pour la vie et du voyage, et que sous-tend la notion sexuelle et féminine de fluidité (moisture).

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Puis Hoving examine le thème du foyer dans Frangipani House de Beryl Gilroy, laquelle emprunte aux théories féministes européennes et récuse l’image de l’île comme mère repoussante et, dans Mama King, l’image de la mère comme passive. Le chapitre portant surtout sur Angel de Merle Collins considère son projet politique de créer une voix communautaire. Pour cela, elle puise dans le créole et le parler local et critique l’anglais standard à travers sa thématique de communauté, conflit et violence. Hoving s’intéresse surtout à la voix dans les derniers chapitres qui examinent la dépendance vis-à-vis du discours colonial de cette écriture qui s’efforce de créer une voix par écho ironique, contraste, et élaboration des vernaculaires. Certes, toute langue est hybride, mais elle restaure l’importance du créole et de l’oralité. Jamaica Kincaid emploie l’écriture postmoderne pour effectuer une critique postcoloniale de l’intérieur sans discours anticolonial. Hoving traite des diverses stratégies narratives : l’écriture postcoloniale entremêle des stratégies anticoloniales de destruction et la langue et les stratégies d’un groupe non dominant. Plus novateur est son traitement du silence dans l’œuvre de Michelle Cliff, à la fois comme condition, objet et stratégie de représentation. Marlene Nurbese Phillips, elle, entreprend l’exploration du moi en fonction de l’Autre. Sa stratégie ironique de citation, d’exagération et de retournement du discours psychanalytique occidental sur l’Afrique aboutit ainsi à une redéfinition tout en employant deux modes narratifs différents pour les notions clés de matrice et de castration. La conclusion porte sur l’hybridité du dialogue entre les cultures (« cross cultural » et non pas « inter-cultural »). Intelligent, et sans cesse aux prises avec la complexité des théories et les subtilités des approches critiques « postscolaires », cet ouvrage sur des auteurs très actuels épouse adroitement les méandres de cette critique. Il semble pourtant que Hoving aurait gagné à davantage de cohésion dans ses propres perspectives. — Michel Fabre (Université de Paris III).

MARGARET ATWOOD. — Negotiating With the Dead: A Writer on Writing. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xxvii + 220 pp.)

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Poète, romancière et nouvelliste prolifique, Margaret Atwood est également l’auteur d’ouvrages de critique littéraire et d’essais. Cet ouvrage est le fruit d’une série de six conférences donnée à l’université de Cambridge en 2000, destinée à un public général aussi bien qu’au monde universitaire. Transformées en textes écrits, ces causeries gardent cependant leur caractère d’oralité, imprégnées de cette voix qu’elle maintient monocorde afin de renforcer par le ton les chutes itératives du sublime au trivial. La macrostructure est soignée et agréable. L’introduction, méditation a/musante sur les Muses qui parfois tombe dans la facétie, est suivie d’un court prologue puis de six chapitres qui s’articulent autour de l’écrivain et de son art, chacun précédé de pages préfatoires contenant titres et sous-titres imagés ainsi que d’une sélection de citations de sources diverses illustrant le thème abordé. Un appareil de notes et une bibliographie clôturent l’ouvrage. Le premier chapitre, qui traite également de l’émergence d’une culture distincte dans un Canada tout juste post-colonial, est lourdement biographique. Il ajoute peu à la pléthore d’entretiens déjà publiés, à un ouvrage bien antérieur, Second Words: Selected Critical Prose, ou encore à la fiction fortement autobiographique. Les autres chapitres prennent la forme de réflexions sur des questions qui, pour un lectorat universitaire, peuvent relever de lapalissades, mais qui peuvent à la fois divertir et instruire un non-spécialiste. Elle explore notamment le leitmotiv du double dans la mythologie et la littérature, l’espace sacré que continue à occuper l’art dans une culture pour laquelle l’argent est la mesure de toute chose, la responsabilité de l’écrivain et sa relation avec la société, l’art et le temps, la rencontre de l’oralité et de l’écriture, ainsi que des questions de création et de réception : pourquoi écrit-on ? pour qui écrit-on ? Le mode choisi dans l’ensemble est celui qui est en vogue actuellement, celui auquel s’est également conformée Toni Morrison dans une série de conférences donnée à l’Université de Toronto en mai 2002 : il s’agit de passer en revue de grands textes de la culture occidentale, d’en faire une lecture personnelle qui se prête à un thème voulu. Nous voyons ainsi défiler Chaucer, Dante, Mavis Gallant, Grimm, Gogol, Virginia Woolf, Pouchkine, Margaret Laurence, Bunyan, Stevenson, Rilke, ou Théophile Gautier, entre autres, aux côtés d’œuvres telles que La Tempête ou Le Magicien d’Oz. La technique dominante relève du burlesque : l’auteur prend systématiquement une œuvre du canon littéraire et la clôt de façon irrévérencieuse, la trivialité de la chute étant accélérée par le lexique délibérément relâché. La morale à propos du Portrait de Dorian Gray s’avère être : « if you’ve got a magic picture, don’t mess around with it ». Souvent réussies, ces chutes sont parfois facétieuses, voire lourdes, ne tardant pas à devenir prévisibles et mécaniques, comme à l’occasion de l’énumération longue et redondante des raisons qui motivent les écrivains : Mavis Gallant, à qui Atwood rend hommage d’ailleurs, le fait de façon bien plus succincte et spirituelle dans la préface de ses Selected Stories. Heureusement, dans cette visite éclair de la culture occidentale, il y a quelques moments jouissifs, où le lecteur est séduit par une image ou une pensée : l’« Ode sur une urne grecque » anticiperait Le Portrait de Dorian Gray, une nouvelle de D. H. Lawrence relèverait de la même tradition que l’Énéide. Margaret Atwood matérialise pour nous le voyage du « maintenant » à « il était une fois », et on doit lui donner raison quand elle affirme que, de toutes les formes d’art, la littérature est la seule qui perdure grâce à la voix. — Marta Dvorak (Université de Paris III).

Titres recensés

  1. HANS-JÜRGEN DILLER and MANFRED GÖRLACH, eds. — Towards a History of English as a History of Genres. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 2001, 230 pp., DM 68.)
  2. JACEK FISIAK and PETER TRUDGILL, eds. — East Anglian English. (Cambridge: D. S. Brewer, 2001, xii + 264 pp., £ 55.00.)
  3. ALBERT BAUGH and THOMAS CABLE. — A History of the English Language. 5th ed. (London: Routledge, 2002, xvi + 447 pp., £ 16.99.)
  4. ANDREW WAWN. — The Vikings and the Victorians. (Cambridge: D. S. Brewer, 2002, xviii + 434 pp., £ 19. 99.)
  5. HOWARD JACKSON. — Lexicography: An Introduction. (London and New York: Routledge, 2002, x + 190 pp.)
  6. BARRY WINDEATT, ed. — The Book of Margery Kempe. (London: Longman, 2000, xvii + 474 pp., £ 24.99.)
  7. MARY-JO ARN, ed. — Charles d’Orléans in England 1415-1440. (Cambridge: D. S. Brewer, 2000, x + 231 pp., £ 45.00, $ 75.00.)
  8. BETTY S. TRAVITSKY and ANNE LAKE PRESCOTT, eds. — Female and Male Voices in Early Modern England: An Anthology of Renaissance Writing. (New York: Columbia UP, 2000, xvi + 411 pp., $ 17.50., £ 11.50.)
  9. ULF LIE and ANNE HOLDEN RONNING, eds. — Dialoguing on Genres. (Oslo : Novus P, 2001, 269 pp., NOK 290, € 35.40.)
  10. PIERRE LEYRIS. — Rencontres de poètes anglais suivies de sonnets de Shakespeare. (Paris : José Corti, 2002, 295 pp., € 18.50.)
  11. CYDIA S. CLEGG. — Press Censorship in Jacobean England. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xi-286 pp., £ 40.)
  12. DAVID LOEWENSTEIN. — Representing Revolution in Milton and his Contemporaries: Religion, Politics and Polemics in Radical Puritanism. (Cambridge, New York: Cambridge UP, 2001, xii + 413 pp.)
  13. BRIGITTE GLASER. — The Creation of Self in Aubiographical Forms of Writing in Seventeenth-Century England. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 2001, 300 pp.)
  14. JAMES GRANTHAM TURNER. — Libertines and Radicals in Early Modern London: Sexuality, Politics and Literary Culture, 1630-1685. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xxii + 343 pp., £ 45.00.)
  15. SUSAN GREEN and STEVEN N. ZWICKER, eds. — John Dryden: A Tercentenary Miscellany. (San Marino, CA: Huntington Library P, 2001, vii + 255 pp., $ 15.00.)
  16. PATRICIA CRAWFORD and LAURA GOWING, eds. — Women’s Worlds in Seventeenth-Century England. A Sourcebook. (London: Routledge, 2000, xviii + 314 pp., £ 16.99.)
  17. LILIANE GALLET-BLANCHARD et MARIE-MADELEINE MARTINET, eds. — Georgian Cities. (Paris : PUPS, CATI, 2000, € 30.48.)
  18. DAVID WOMERSLEY. — Gibbon and “the watchmen of the Holy City.” The Historian and his reputation 1776-1815. (Oxford: Clarendon, 2002, xii +452 pp., £ 65.)
  19. PAMELA SHARPE, ed. — Women’s Work: The English Experience 1650-1914. (London: Arnold, 1998, xii + 368 pp., £ 16.99.)
  20. PAULA R. BACKSCHEIDER, ed. — Revising Women: Eighteenth-Century ‘Women’s Fiction’ and Social Engagement. (Baltimore: Johns Hopkins UP, 2000, xiii + 273 pp., $ 48.00.)
  21. DANIEL DEFOE. — The Consolidator. The Stoke Newington Daniel Defoe Edition. AMS Studies in the Eighteenth Century, 39. Eds. Joyce D. Kennedy, Michael Seidel, and Maximillian E. Novak. (New York: AMS P, 2001, lvii + 288 pp., $ 96.75.)
  22. MAURICE LÉVY. — Boswell, un libertin mélancolique. Sa vie, ses voyages, ses amours et ses opinions. (Grenoble : ELLUG, 2001, 413 pp., € 25.92.)
  23. VIVIEN JONES, ed. — Women and Literature in Britain 1700-1800. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, unpaginated chronology + 320 pp., Hb £ 37.50, Pb £ 13.95.)
  24. ALAN RICHARDSON. — Romanticism and the Science of the Mind. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xx + 243 pp.)
  25. SEAMUS PERRY, ed. — Coleridge’s Notebooks: A Selection. (Oxford: Oxford UP, 2002, xxiv + 264 pp.)
  26. CHRISTINE KENYON-JONES. — Kindred Brutes: Animals in Romantic Period Writing. (Aldershot: Ashgate, 2001, 229 pp., £ 42.50.)
  27. CLARA TUITE. — Romantic Austen: Sexual Politics and the Literary Canon. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, 242 pp., £ 37.50.)
  28. PENNY GAY. — Jane Austen and the Theatre. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, 201 pp., £ 37.50.)
  29. ELIZABETH EGER, CHARLOTTE GRANT, CLIONA Ó GALLCHOIR, PENNY WARBURTON, eds. — Women, Writing and the Public Sphere: 1700-1830. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xii + 313 pp., £ 37.50.)
  30. THAD LOGAN. — The Victorian Parlour. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xvii + 282 pp., Hb £ 40.00, $ 59.95.)
  31. EMILY A. HADDAD. — Orientalist Poetics: The Islamic Middle East in nineteenth-century English and French poetry. (Aldershot: Ashgate, 2002, 228 pp., £ 40.)
  32. MARLENE TROMP, PAMELA K. GILBERT, and AERON HAYNIE, eds. — Beyond Sensation. Mary Elizabeth Braddon in Context. (New York: State U of New York P, 2000, xxviii + 302 pp., $ 19.95.)
  33. SELINA HASTINGS. — Nancy Mitford. (London: Hamish Hamilton, 1986; London: Vintage, 2002, xii + 274 pp., £ 7.99.)
  34. DOMINIC HIBBERD. — Wilfred Owen. A New Biography. (London: Weidenfeld and Nicolson, 2002, xix + 424 pp., £ 20.)
  35. JESSICA BERMAN. — Modernist Fiction, Cosmopolitanism, and the Politics of Community. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, x + 242 pp., $ 59.95.)
  36. BRAD BUCKNELL. — Literary Modernism and Musical Aesthetics: Pater, Pound, Joyce and Stein. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xii + 288 pp., £ 40.)
  37. ANTONY ROWLAND. — Tony Harrison and the Holocaust. (Liverpool: Liverpool UP, 2001, x + 326 pp., Hb £ 14.95, Pb £ 32.95.)
  38. CHRISTIAN GUTLEBEN. — Nostalgic Postmodernism. The Victorian Tradition and the Contemporary British Novel. (Amsterdam, New York: Rodopi, 2001, 248 pp., € 45.)
  39. BARBARA STEVENS HEUSEL. — Iris Murdoch’s Paradoxical Novels: Thirty Years of Critical Reception. (Rochester, NY: Camden House, 2001, 185 pp., $55.)
  40. ALICE OSWALD. — Dart. (London: Faber, 2002, iii + 48 pp., £ 8.99.)
  41. K. J. HAYES, ed. — The Cambridge Companion to Edgar Allan Poe. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xx + 266 pp., £ 27.60.)
  42. TESSA HADLEY. — Henry James and the Imagination of Pleasure. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, 205 pp., £ 37.50.)
  43. CHARLOTTE PERKINS GILMAN. — Benigna Machiavelli. Trad. Pascale Voilley. (Paris : Viviane Hamy, 2000, 203 pp., 129 FF.)
  44. MICHAEL TRATNER. — Deficits and Desires. Economics and Sexuality in Twentieth-Century Literature. (Stanford, Ca: Stanford UP, 2001, 238 pp., £ 30, $ 45.)
  45. FRÉDÉRIC DUMAS. — La quête identitaire et son incription dans l’œuvre de Nelson Algren. (Paris : L’Harmattan, 2001, 464 p., € 38.11.)
  46. JUDIE NEWMAN. — Alison Lurie: A Critical Study. (Amsterdam, Atlanta, 2000, Rodopi, B.V. Costerus, 220 pp., $ 34.)
  47. MARTINE AZUELOS et MARIE-CLAUDE ESPOSITO, éds. — Travail et emploi. L’expérience anglo-saxonne. Aspects contemporains. (Paris : L’Harmattan, 2001, 300 pp., € 22)
  48. PHILIPPE JACQUIN et DANIEL ROYOT. — Go West ! : Histoire de l’Ouest américain d’hier à aujourd’hui. (Paris : Flammarion, 2002, 362 pp., cartes, € 21.50.)
  49. ISABEL HOVING. — In Praise of New Travellers. Reading Caribbean Migrant Women’s Writing. (Stanford, Ca: Stanford UP, 2001, 375 pp., £ 15.95.)
  50. MARGARET ATWOOD. — Negotiating With the Dead: A Writer on Writing. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xxvii + 220 pp.)

Pour citer cet article

« Comptes rendus », Études anglaises 3/ 2003 (Tome 56), p. 334-393
URL : www.cairn.info/revue-etudes-anglaises-2003-3-page-334.htm.


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