Etudes anglaises
Klincksieck

I.S.B.N.sans
128 pages

p. 334 à 393
doi: en cours

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Comptes rendus

Tome 56 2003/3

2003 Études anglaises Comptes rendus

Comptes rendus

HANS-JÜRGEN DILLER and MANFRED GÖRLACH, eds. — Towards a History of English as a History of Genres. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 2001, 230 pp., DM 68.)

Ces neuf communications (colloque de Bochum « The History of English as a History of Genres », février 1999) mettent en évidence le rôle des types de textes dans l’évolution de la langue anglaise. On y expose surtout, exemples à l’appui, des méthodes susceptibles de traiter avec rigueur ce facteur complexe. Agréable à lire et à consulter, ce recueil l’aurait été plus encore si les deux index avaient été complétés par une liste regroupant toutes les abréviations.
Dans l’exposé liminaire traditionnel intitulé « Genre in Linguistic and Related Discourses », Diller, dont il faut souligner la lucide opiniâtreté, discute des définitions, fait le point sur l’état d’avancement des travaux dans le domaine, analyse l’apport original des diverses contributions.
Les mises au point terminologiques s’imposaient. Faut-il dire « types de textes » ? Faut-il parler de « genres » ? L’OED limite l’application de ce dernier terme exclusivement à la peinture. Le Supplement élargira bien la signification, mais une relative spécificité demeure : « a type of literary work characterized by a particular form, style, or purpose ». Le concept de genre, fréquemment discuté et élaboré dans le cadre de l’analyse littéraire (7-10, 38) n’est abordé, dans les études de langue, qu’indirectement, le plus souvent grâce à la stylistique. Rappelons ici l’importance du livre de D. Crystal et D. Davy, Investigating English Style, 1969, qui défriche le terrain, et auquel M. Görlach (48) rend un judicieux hommage.
Le désir d’adapter, et surtout de moderniser les méthodes, caractérise ce volume. On peut, d’ailleurs, se faire une idée de l’intérêt que suscite le sujet en consultant l’une des nombreuses bibliographies, par exemple pp. 40-43 : ces quelque quatre-vingt travaux ont été presque tous publiés au cours des deux dernières décennies.
Les structuralistes avaient, depuis longtemps, défini le rôle fondamental des corpus, matériaux de base convenablement choisis, délimités, décrits. Les technologies actuelles apportent, à ce propos, un concours devenu indispensable. Témoin le corpus d’Helsinki, « certainly the most important database of historical English » (25), mais aussi d’autres collections informatisées de textes, déjà constituées ou en cours d’élaboration (A Representative Corpus of Historical English Registers, ARCHER pour les initiés, Corpus of Early English Correspondence).
Les chercheurs finlandais, comme il se doit, apportent les preuves de leur activité. Une spécialiste reconnue des écrits médicaux et, plus généralement, du langage scientifique, I. Taavitsainen (« Language History and the Scientific Register ») analyse avec finesse les caractéristiques, les modèles, et jauge l’influence de ce type de textes. T. Nevalainen (« Continental Conventions in Early English Correspondence ») décrit l’évolution des conventions d’écriture épistolaires. Partant de deux interprétations conflictuelles (de N. Davis et M. Richardson) relatives à d’anciennes traditions, T. Nevalainen aplanit les divergences et, après un examen minutieux, met en valeur le poids des manuels épistolaires et des facteurs socio-linguistiques.
Le traitement informatique des données rend facilement accessibles des statistiques détaillées, dont l’obtention aurait été autrefois impossible (voir, parmi les nombreux tableaux de l’ouvrage, celui de la p. 109). Ainsi, dans l’une des études les plus solides de cet ensemble, D. Biber (« Dimensions of Variation among 18th-Century Speech-Based and Written Registers ») privilégie l’analyse multi-dimensionnelle, instrument à la fois souple et efficace car il permet de projeter sur un texte différents éclairages — en le situant chaque fois par rapport à deux pôles extrêmes (involved/informational, narrative/non-narrative, etc.) en fonction de la présence quantifiée de phénomènes linguistiques considérés comme pertinents (emploi de pronoms, des temps du verbe, de tournures emphatiques, etc.). On en déduit les règles, les usages qui régissent tel ou tel mode d’expression à différentes époques. Les historiens de la langue, mais aussi les sociologues, apprécieront la portée des résultats.
M. Görlach, quant à lui, prend pour objet l’ensemble des termes désignant les types de textes, respectivement en anglais contemporain et en anglais ancien. Soumis à des procédures convenables, ces matériaux serviraient à l’étude des genres et de leur évolution (voir les tableaux pp. 54-56). L’entreprise est redoutable, propre à effaroucher même les plus hardis : la liste des mots relative au champ sémantique envisagé dépasse, pour la période contemporaine, deux mille unités. M. Görlach propose d’organiser ce vaste ensemble grâce à la technique de l’analyse componentielle. On sait que cette méthode a fait ses preuves en d’autres circonstances, appliquée toutefois à des effectifs beaucoup plus modestes. L’auteur reconnaît que les distinctions qu’il suggère ne représentent qu’une ébauche, et que les procédures devront être affinées (60).
Ce qui fait l’originalité de l’article de N. F. Blake (« Fabliaux and other Literary Genres as Witnesses of Early Spoken English »), c’est que, d’une part, les considérations théoriques y ont peu de place et que, par ailleurs, les termes étudiés (vocabulaire concernant le sexe et l’excrétion) constituent une série plus restreinte que celle dont il vient d’être question. Grand spécialiste de Moyen Âge, N. F. Blake parvient, au prix de savantes et minutieuses investigations, à retrouver la trace d’un parler quotidien que les événements historiques et les conventions changeantes avaient temporairement masqué.
Deux études traitent plus particulièrement de la syntaxe de l’anglais ancien, celle de Th. Kohnen sur les constructions telles que « Thinking and knowing that he was but a man … » et celle de R. P. Lorido sur la structure des phrases dans la Chronique Anglo-Saxonne. Les deux chercheurs atteignent leur objectif, qui est de montrer, respectivement, que certains types de textes ont pu accélérer la diffusion d’une construction et, dans l’autre cas, que la Chronique, parfois considérée comme divergente et peu exploitable, permet, en réalité, d’observer les faits grammaticaux aussi bien, et mieux éventuellement, que d’autres œuvres.
On sait que l’absence d’homogénéité dans les langues, c’est-à-dire la variation, revêt divers aspects (dialectaux, diachroniques, sociologiques, etc.). Ce volume, très instructif, met en évidence, à cet égard, le rôle des types de textes en tant que tels. Les chercheurs voient ainsi s’étendre devant eux un domaine encore insuffisamment exploité. — Georges Bourcier (Université de Paris X).

JACEK FISIAK and PETER TRUDGILL, eds. — East Anglian English. (Cambridge: D. S. Brewer, 2001, xii + 264 pp., £ 55.00.)

Le présent ouvrage regroupe une douzaine de contributions originales, non publiées ou difficiles d’accès. La région nommée « Est-Anglie » sur le plan administratif ne coïncide pas tout à fait avec l’aire dialectale du même nom. Fisiak et Trudgill écrivent, dans leur préface : « In this book we have tended to a rather conservative view of what constitutes East Anglia …, and we have, quite naturally we feel, concentrated on language as a defining characteristic. Linguistically speaking, … East Anglia … has shrunk over the past several decades under the impact of Home Counties varieties of English » (x). Dans le chapitre 1, Trudgill prend comme critères plusieurs variables caractéristiques : l’absence de <-s> à la 3e pers. sing. (« he go » vs. angl. standard « he goes »), la présence de la voyelle brève de FOOT (ensemble lexical de Wells) dans « both », le timbre très avancé de la voyelle de START / BATH / PALM, la présence d’un schwa en position inaccentuée (« horsEs », « nakEd »). Trudgill est alors en mesure de conclure que l’Est-Anglie comprend le Norfolk, le Suffolk et la partie nord-est de l’Essex. Les Fens, la plus grande partie du Cambridgeshire et la partie centrale de l’Essex constituent une aire de transition dialectale (10). Dans le chapitre 11, David Britain, auteur d’une thèse récente restée malheureusement non publiée (Dialect and space: A geolinguistic study of speech variables in the Fens, U of Essex, 1991), montre, à l’aide de nombreuses cartes et schémas précis, que la frontière dialectale matérialisée dans les atlas dialectaux traditionnels n’est en fait qu’une zone de transition assez large, traversant les Fens selon une direction nord-est/sud-ouest. Mais ce qui paraît très intéressant, pour le dialectologue et le sociolinguiste, c’est que la « frontière » dialectale s’affine, la zone interdialectale devenant progressivement de plus en plus restreinte (232). On apprécie particulièrement l’utilisation d’une distinction mise au point par Chambers et Trudgill dans un ouvrage désormais classique (Dialectology, Cambridge UP, 1980), entre trois sortes de lectes — « mixed », « fudged », « scrambled » —, à propos de la présentation de la voyelle de l’ensemble lexical STRUT. L’utilisation systématique de cet outil devrait déboucher, estimons-nous, sur l’élaboration de nouveaux atlas linguistiques encore plus fiables. Dans le chapitre 2, Fisiak se penche sur la délimitation de l’aire dialectale vieil-anglaise (en exploitant notamment le Domesday Book). Une utilisation fine de l’onomastique permet à K. I. Sandred de formuler des remarques utiles sur le Danelow (ch. 3). Les chapitres 4 et 5, dus à G. Kristensson, soulèvent des problèmes relatifs au contact linguistique et démontrent l’existence de sociolectes au xive siècle dans la région londonienne, citant au passage les études classiques de Brunner, Ekwall, Samuels et Sandred. L’immigration d’habitants aisés du Norfolk en direction de Londres s’explique par la surpopulation de l’Est-Anglie à cette époque (Norwich était alors la deuxième ville d’Angleterre, 182) et l’attrait économique de la capitale. Le chapitre 6, dû à L. Wright, mérite une mention particulière en raison de son importance : il s’agit d’une étude de 83 pages intitulée « Some morphological features of the Norfolk guild certificates of 1388/9 : an exercise in variation ». Les « guild certificates » (également nommés « guild return ») furent rédigés à la demande de Richard II. La variation graphique et morphologique est présentée avec beaucoup de soin (formes participiales, pronominales, etc.), et l’on est tenté d’imaginer, à la lumière des résultats présentés ici, que la forme verbale de la 3e personne du singulier (« descendue » du nord) n’a jamais véritablement concurrencé la forme en <-th>, et que les Est-Angliens sont passés directement de <-th> à zéro. À cet égard, le chapitre 8 (Trudgill) soutient une thèse séduisante : la forme « he go » serait due tout simplement à un phénomène de contact : la population de Norwich en 1579 était composée à environ 37 % d’étrangers néerlandais (fuyant les persécutions religieuses perpétrées par Philippe II d’Espagne) et de Belges francophones qui ne maîtrisaient pas correctement l’anglais (183). La thèse de Trudgill, nullement remise en cause par T. Nevalainen et H. Raumolin-Brunberg (ch. 9), demanderait peut-être à être nuancée : une autre explication, impliquant également la notion de contact, pourrait être avancée, en raison de la forte densité de peuplement scandinave dans le Danelaw (202). Par ailleurs, certaines caractéristiques conservatrices du dialecte est-anglien sont également évoquées dans le domaine phonologique (ch. 10 : « The modern reflexes of some Middle English vowel contrasts in Norfolk and Norwich », de K. Lodge), et dans le domaine syntaxique (ch. 11, où P. Poussa évoque les stratégies de relativisation). Le livre dans son ensemble reflète la vigueur des recherches dialectales actuelles et met l’accent sur un dialecte apparaissant parfois comme en retrait. Il se révélera d’une grande utilité pour les diachroniciens et les sociolinguistes. — François Chevillet (Université de Grenoble III).

ALBERT BAUGH and THOMAS CABLE. — A History of the English Language. 5th ed. (London: Routledge, 2002, xvi + 447 pp., £ 16.99.)

La 4e édition de cet ouvrage classique a fait l’objet d’une recension détaillée dans ÉA (N° 2, 1994, 239-40). La taille de l’ouvrage étant identique (3 pages supplémentaires seulement), il ne fallait donc pas s’attendre à trouver en cette nouvelle mouture une restructuration majeure. On remarque trois ajouts essentiels : 1) le premier chapitre, « English Present and Future », incorpore quelques données nouvelles, notamment statistiques ; 2) le chapitre 10 (« The Nineteenth Century and After ») comporte une section complémentaire (§ 233) intitulée « Gender Issues and Linguistic Change », dans laquelle Cable fait succinctement état des efforts accomplis depuis les années 1970 pour éliminer le sexisme dans la langue : on aboutit parfois à des usages discutables, comme le remplacement de « mankind » par « human beings » (cité p. 338) ; 3) l’incorporation, passim, de données nouvelles sur l’anglais afro-américain : l’approche est revue et actualisée, on trouve des références bibliographiques beaucoup plus récentes que dans l’édition précédente, en particulier le très solide ouvrage de Salikoko S. Mufwene et al., African-American English: Structure, History and Use (1998). À ce dernier, Cable devra ajouter, dans sa prochaine édition, le remarquable chapitre de Mufwene (« African-American English ») qu’on peut lire dans le volume VI de « The Cambridge History of the English Language » (Cambridge UP, 2001). Le seul véritable intérêt de cette nouvelle édition, c’est le soin avec lequel la bibliographie commentée en fin de chapitre a été mise à jour. L’auteur, limité par le nombre de pages autorisé par l’éditeur, a dû effectuer quelques coupes, et supprimer des références antérieures : ainsi l’excellent ouvrage de Theodora Bynon (Historical Linguistics, 1983), a-t-il dû disparaître, et c’est dommage. On trouve par ailleurs beaucoup d’ouvrages d’obédience générativiste, dont Cable ne se sert pas vraiment (par exemple, D. Lightfoot, Principles of Diachronic Syntax, 1979), et dont il aurait peut-être pu faire l’économie (cela lui aurait permis, entre autres, d’actualiser la présentation du grand changement vocalique, imperturbablement inchangée en dépit des avancées effectuées par les chercheurs depuis deux décennies). Cela dit, les additifs bibliographiques du premier chapitre (McArthur 1992, 1998 ; Crystal 1997, 2000, l’inclusion de la revue World Englishes, etc.) sont naturellement les bienvenus. Pourquoi, au passage, alors que ses statistiques ont été considérablement affinées, Cable parle-t-il toujours (cf. 4e éd.) des « 4 000 languages of the world » (3) ? Les spécialistes donnent généralement des évaluations plus fortes : à titre d’exemple, nous citerons C. Hagège qui, dans Halte à la mort des langues (Odile Jacob, 2000), parle d’environ 5 000 langues attestées dans le monde ; d’autres évaluent à 5 à 6 000 le nombre de ces dernières. Le livre de Cable rendra incontestablement service aux universitaires souhaitant mettre certains aspects de leur bibliographie à jour. — François Chevillet (Université de Grenoble III).

ANDREW WAWN. — The Vikings and the Victorians. (Cambridge: D. S. Brewer, 2002, xviii + 434 pp., £ 19. 99.)

L’auteur, qui enseigne les études anglo-islandaises à l’université de Leeds, fait le bilan de plusieurs décennies de recherches personnelles et s’applique à démontrer la fascination de l’Islande et des sagas sur le public victorien. Son livre est une véritable mine d’érudition : la bibliographie, les notes et l’index témoignent d’un travail d’orfèvre. Voici les grands thèmes qui émergent de cette étude passionnante : l’engouement progressif pour le lointain septentrion et l’intérêt suscité par la naissance des études philologiques (on soulignera que la reconstruction de l’indo-européen déclencha une politisation inattendue des débats en Angleterre et en Écosse) ; le conflit entre le monde saxon et le monde scandinave : certains victoriens pensaient que le vieil-anglais et le vieil-islandais représentaient « two sides of the same coin » (31), alors que d’autres croyaient déceler dans la poésie anglo-saxonne « the degenerate whingeing of an Anglo-Saxon culture in need of the felix culpa of the Viking invasions » (ibid.) ; l’aspect chevaleresque de ce lointain septentrion — réaction contre le joug normand (certains pré-victoriens, en revanche, faisaient remonter les traditions méditerranéennes et norroises à une même source asiatique) ; la tension entre les cultures viking et gréco-romaine, exploitée avec diligence par les victoriens. Et la notion de « barbarie », si chère aux générations antérieures, battue en brèche dès le xviie siècle lorsque l’on découvrit la remarquable production littéraire islandaise ; l’intérêt particulier porté au lointain septentrion — l’Islande occupant une place de choix — par les victoriens résidant dans le Danelaw d’une part, et les habitants des Shetland et des Orcades — jadis possessions scandinaves — d’autre part ; l’exploitation pédagogique des études nordiques dans les établissements scolaires et universitaires victoriens ; la collaboration très fructueuse entre intellectuels scandinaves et britanniques (notamment grâce à G. Hickes et T. Percy) ; la prise de conscience américaine au sujet de la découverte du Vinland par Lelf Eriksson ; enfin, le développement du goût pour les voyages et d’une certaine forme de tourisme : de nombreux victoriens, célèbres ou moins célèbres, embarquèrent — dans des conditions parfois très précaires — pour l’Islande et la Norvège, afin d’aller fouler les lieux mythiques qui avaient donné naissance aux sagas islandaises. Le livre de Wawn est divisé en quatre sections : « Hazelling the Ground » (3 chapitres), « Creating the Canon » (4 chapitres), « Philology and Mercury » (2 chapitres) et « Living the Old North » (3 chapitres). Dans la première section, Wawn rappelle qu’à l’époque des Tudors, l’idée que les Anglais se faisaient de l’Islande était très approximative, partiale, et faussée par des préjugés tenaces. Pour les Élisabéthains, le lointain septentrion était inévitablement associé à la morue séchée et à la damnation des âmes au plus profond des entrailles sulfureuses du volcan Hekla. Wawn examine avec grand soin les travaux de Sir John Thomas Stanley, Sir George Mackenzie et Henry Holland (médecin de la reine Victoria) dont les expéditions en Islande contribuèrent incontestablement à ouvrir l’esprit de leurs contemporains. La rencontre de H. Holland et W. Morris à Reykjavik (1871) ne manque pas d’intérêt, et elle met en lumière les objectifs divergents poursuivis par ces deux islandophiles : alors que l’approche du premier s’apparente à celle d’un intellectuel du siècle des lumières, celle du second est entièrement tournée vers l’aspect pittoresque des sagas. Par ailleurs, Wawn explore l’influence décisive de The Pirate (1822), dont la publication permit à W. Scott de structurer la perception du monde scandinave au xixe siècle. C’est Scott qui utilisa pour la première fois le vocable « beserkars », ces « flaxen-haired kampions of the North » (71) : l’auteur s’empresse évidemment d’ajouter que le nom ne provient pas du français « champion » mais du vieil-islandais « kempa ». Dans la seconde section, Wawn analyse en détail les trois volumes de la Chronicle of the Kings of Norway (traduction du Heimskringla de Snorri Sturluson) de Samuel Laing (1844), dont la parution fut saluée avec enthousiasme dans la presse. Fait remarquable et tout à fait ahurissant : le père fondateur de la « beserker school » (92) « … knew little or no old Icelandic » (101). Sa traduction s’appuie essentiellement sur la version dano-norvégienne de J. Aall (Snorre Sturlesons Norske Kongers Sagaer, 1838-9), et néanmoins elle semble bonne : en tout cas, elle fit grand effet sur Carlyle. Wawn s’interroge sur le succès de John Sephton, traducteur de la saga de Frithiof (du Sognefjord) — quasi-inconnue, et qui suscita les commentaires très flatteurs de G. Stephens, S. Laing et W. Morris. Les victoriens furent certainement conquis par le romantisme ossianique et le régionalisme orcadien de ladite saga. Troisième grand texte canonique : la traduction de Burnt Njal, de George Dasent (1861). Il s’agit ici d’une véritable épopée tragique, au cours de laquelle se déploient certains thèmes manichéens chers aux romanciers contemporains (A. Trollope, G. Eliot, C. Dickens). Dans la troisième section, Wawn examine la personnalité et l’œuvre d’un érudit de génie, « the errander of Cheapinghaven » : George Stephens, dont les décryptages runiques forcent toujours le respect. Rebelle par tempérament, cet homme — attachant malgré sa partialité — se passionnait pour les questions linguistiques, les notions d’identité nationale, de colonialisme, de multiculturalisme : insatisfait de l’accueil qu’on lui réservait en Angleterre, il décida d’aller s’exiler à Copenhague (« Cheapinghaven »). Il s’insurgea violemment contre l’utilisation du terme « Anglo-Saxon » par J. Grimm et ses disciples, lui préférant « Old English » (on peut le comprendre) ou mieux, « Old Northern » (ce qui est pour le moins discutable). Par ailleurs, il rejette avec véhémence la filiation germanique conçue par Grimm. L’anglais, selon lui, remonterait au scandinave (dans « garden » et « burent », <-en> serait une rémanence de l’article suffixé des langues scandinaves !) : le titre de son pamphlet de 1890 (Er Engelsk et Tysk Sprog ?), auquel la réponse est évidemment négative, est très révélateur. Après avoir remis les choses en perspective (la commémoration du centenaire de la mort de W. Morris en 1996 a délibérément éclipsé le rôle de certains grands victoriens), Wawn rend hommage à l’originalité et l’excellence de la contribution du grand islandophile que fut Morris et analyse la production littéraire de ce dernier. La quatrième et dernière section présente les ouvrages (guides, récits) de voyage, montre à quel point l’Islande a inspiré les romanciers (notamment H. Rider Haggard, dans Eric Brighteyes, 1891), et met en évidence le rôle primordial joué par G. Vigfússon et E. Magnússon au sein des réseaux islandophiles victoriens. Seul un chercheur au faîte de la carrière universitaire pouvait produire un ouvrage aussi riche, reposant sur une masse de lectures absolument prodigieuse : Wawn l’a fait. Nous l’en remercions. — François Chevillet (Université de Grenoble III)

HOWARD JACKSON. — Lexicography: An Introduction. (London and New York: Routledge, 2002, x + 190 pp.)

L’auteur, qui enseigne l’anglais et la linguistique à l’université de Birmingham, s’intéresse depuis longtemps aux questions lexicographiques, qui ont déjà fait l’objet de plusieurs de ses ouvrages. Sa compétence est manifeste, et son petit livre, clair, intelligent et solidement documenté, se lit avec plaisir et profit. Et l’on peut prédire, sans risque de se tromper vraiment, qu’il sera d’une grande utilité pour des publics très différents : le lecteur moyen, qui utilise « le » dictionnaire (« general-purpose dictionary ») afin d’y vérifier tout simplement le sens ou l’orthographe d’un mot, l’étudiant (qui préfère un « desk-size dictionary », un peu plus substantiel), l’enseignant (qu’il soit lexicographe ou non). La bibliographie est très sélective, mais elle résulte manifestement d’une réflexion judicieuse reflétant une maturité évidente. Le livre, après avoir consacré trois chapitres aux mots, aux « faits concernant les mots », et à la notion de dictionnaire, brosse un panorama assez complet de l’histoire des dictionnaires, en comparant le contenu de chacun des ouvrages analysés — mettant également en évidence le(s) but(s) recherché(s) par les compilateurs de tels ouvrages. Partant des gloses interlinéaires d’AElfric, en passant par les dictionnaires de « mots difficiles » (dont l’un des plus célèbres est incontestablement A Table Alphabeticall de Robert Cawdrey [1604]), survolant les tentatives d’instauration d’une académie anglaise à l’instar de l’Académie française fondée par Richelieu en 1635 (Defoe en était un fervent partisan, Johnson un adversaire déclaré), Jackson réserve, à juste titre, une longue section à Samuel Johnson, dont le célèbre Dictionary of the English Language (1755) est encore considéré avec respect par les lexicographes contemporains. C’est au xixe siècle que vit le jour un concurrent célèbre, A New Dictionary of the English Language (1836-7), œuvre de Charles Richardson. Le chapitre 5 (47-60) est consacré à la genèse et à l’étude du Oxford English Dictionary, résultant de la fructueuse collaboration entre James Murray (choisi par Frederick Furnivall, de la Philological Society), H. Bradley, W. A. Craigie et C. T. Onlons. Sont traitées ensuite l’élaboration du Supplement par Robert Burchfield, et la réalisation éclair de la deuxième édition de l’OED (1989) sous la direction conjointe de E. Weiner et J. Simpson (« OED2 was published in a print version in March 1989, on schedule—the first time that any part of the OED had appeared on time » : 58). À l’heure actuelle, l’équipe lexicographique de l’OED (120 personnes) travaille à l’élaboration d’une 3e édition, prévue pour 2010. Depuis mars 2000, il est possible de suivre en ligne l’élaboration des révisions lexicographiques en cours — au rythme de 1 000 entrées par trimestre. La préface de la 3e édition — déjà rédigée — est d’ores et déjà accessible. Elle met en évidence une triple nécessité : affiner les citations (en particulier, trouver des attestations antérieures à celles figurant dans les deux éditions précédentes), ouvrir le dictionnaire à toutes les variétés d’anglais possibles, et inclure un maximum de nouveautés terminologiques scientifiques (NB : les sites internet à consulter sont <oed.com> et coed.com/tour>). Le chapitre 6 fait la part belle à Webster, aux réactions essentiellement négatives suscitées par la parution du Webster’s Third (P. Gove, 1961). À cet égard, il convient de souligner qu’une 4e édition du Webster’s est actuellement en préparation (v. H. Béjoint, Modern Lexicography: An Introduction, OUP, 2000). Le livre de Jackson est uniquement centré sur les dictionnaires unilingues (liste et abréviations sont fournies au début), particulièrement britanniques : Collins English Dictionary (4e éd., 1998), New Oxford Dictionary of English (1998), Longman Dictionary of the English Language (2e éd., 1991), et Chambers English Dictionary (1988). Des conseils utiles sont donnés pour l’utilisation des dictionnaires électroniques (69-73). Bien que ces derniers soient en plein essor, ils ne sont pas près de supplanter leurs prédécesseurs imprimés — les utilisateurs et les utilisations en étant très différents. Les problèmes soulevés par la rédaction des définitions, l’inclusion des données grammaticales, phonétiques, étymologiques, dialectales, sont présentés et discutés avec clarté. L’ouvrage se termine par deux chapitres d’excellente facture sur la compilation des dictionnaires (plan, sélection des données) et la critique lexicographique. À recommander à tous les anglicistes, en émettant le souhait que les dictionnaires bilingues utilisés par les enseignants, les étudiants et les traducteurs fassent un jour l’objet d’un traitement analogue. — François Chevillet (Université de Grenoble III).

BARRY WINDEATT, ed. — The Book of Margery Kempe. (London: Longman, 2000, xvii + 474 pp., £ 24.99.)

C’est un texte central pour les études féminines, pour l’histoire des femmes et pour la littérature médiévale qui se trouve ici republié, dans sa forme originelle, pour la première fois depuis soixante ans. The Book of Margery Kempe, récit daté de 1436-1438, est considéré comme la première autobiographie en anglais. Le seul manuscrit subsistant fut découvert en 1934 ; des extraits de la partie la plus pieuse furent rendus accessibles vers 1501 en une brochure de sept pages in quarto, intitulée A Shorte Treatyse of Contemplacyon Taught by Our Lorde Ihesu Cryste, or Taken out of the Boke of Margerie Kempe of Lynn ; ils figurent, en 1521, dans une anthologie de textes mystiques. Rien ne semblait prédisposer Margery Kempe (c. 1373 - c. 1439), originaire du Norfolk et issue de la classe moyenne prospère, à la marginalité qui allait marquer sa vie spirituelle et transmettre à la postérité l’image d’une femme pèlerin, prophète et visionnaire. Ce récit renferme non les révélations d’une recluse mais l’expérience d’une épouse, d’une mère, qui porta quatorze enfants de 1393 à 1413, et d’une maîtresse de maison qui, face à chaque difficulté, se sentait incitée à « to entren the wey of hy perfeccyon » (42). Il s’agit de la narration de sa vie extraordinaire, de ses voyages — qui la menèrent de Venise en Terre Sainte, à Assise et à Rome, puis à Saint-Jacques-de-Compostelle, enfin en Norvège, à Danzig et à Aix-La-Chapelle — et de ses révélations : son mariage mystique avec Dieu définit et formalise sa vocation de visionnaire et de prophète ; toutefois, Margery Kempe ne connaît pas le dualisme traditionnel qui exclut de la vie spirituelle et le monde et la chair. L’histoire de son écriture s’intègre au récit, trait commun aux textes d’autres femmes visionnaires.
Une chronologie de la vie de Margery Kempe (vii-viii), un plan schématique des quatre-vingt-neuf chapitres du Livre 1 et des dix chapitres du Livre 2 (xi-xv) ainsi qu’un glossaire des mots courants (36-40) encadrent l’introduction (1-35). Riche d’informations précieuses et d’éléments contextuels nécessaires à l’interprétation du texte, elle rappelle les parallèles entre le cheminement de Margery Kempe et l’itinéraire de diverses autres saintes (sainte Brigitte, Marie d’Oignies, sainte Mechthild de Hackeborn, Élisabeth de Schönau, les bienheureuses Marguerite Porete et Angela de Foliugno, sainte Dorothée de Prusse, sainte Marguerite, sainte Barbara, sainte Catherine d’Alexandrie…). Des explications infrapaginales détaillées et fort utiles permettent au lecteur contemporain de replacer l’existence de cette Anglaise dans le climat politique, social et spirituel de son temps. Il semblerait que Margery Kempe n’ait pas eu l’intention de faire circuler ce texte qui, au demeurant, n’est pour le lecteur ni un exemple à imiter ni un guide de spiritualité ; sa structure et son style, souligne l’introduction, le démarquent des récits classiques de la vie des saints ou de ceux des pèlerinages médiévaux. Cette édition universitaire s’achève sur des notes textuelles (435-38), sur une liste des annotations portées sur le manuscrit (439-52), sur une bibliographie de sources secondaires (453-67) et sur un index toponymique et topographique très appréciable (468-74). — Guyonne Leduc (Université de Lille III).

MARY-JO ARN, ed. — Charles d’Orléans in England 1415-1440. (Cambridge: D. S. Brewer, 2000, x + 231 pp., £ 45.00, $ 75.00.)

Cet ouvrage collectif apporte un nouvel éclairage sur les vingt-cinq années de captivité de Charles d’Orléans en Angleterre à la suite de la défaite d’Azincourt (1415). D’emblée, l’ambition de Mary-Jo Arn peut sembler audacieuse et vaine si nous songeons aux études quasi exhaustives de Daniel Poirion ou de Pierre Champion sur la vie et l’œuvre du prince-poète. Or, ce livre ne se contente pas de ressasser d’anciennes polémiques, il formule de nouvelles questions, apporte des réponses concrètes et nous offre ainsi « a multifacetted view of a complex and sophisticated poet, reader, bibliophile and nobleman » (2).
À la lumière de pièces comptables et diplomatiques, Michael K. Jones réexamine les raisons d’une si longue détention, les implications politiques et souligne avec conviction le rôle de Charles dans l’élaboration du traité signé le 16 juillet 1427 à Blois. L’étude inédite de William Askins, d’une lecture plaisante, met en relief la personnalité des geôliers anglais, leur attitude à l’égard de Charles d’Orléans. Politiciens ou hommes de guerre, ces geôliers n’étaient pas aussi incultes que cela — « many were interested in books and in what lay between their covers » (3). Sous la garde de Sir Thomas Cumberworth, Charles eut ainsi l’opportunité de lire The Canterbury Tales et de côtoyer des personnes qui partageaient son goût pour la poésie chaucerienne. À une époque meurtrie par la guerre de Cent Ans, la curiosité littéraire semble en pleine ébullition. Au témoignage d’opuscules, Gilbert Ouy met l’accent sur l’esprit éclectique de Charles d’Orléans et sa générosité qui lui valut l’estime de Thomas Wynchelsey, professeur de théologie. Un des moments les plus captivants de l’analyse de Gilbert Ouy est celui où il explique comment le duc d’Orléans a pu se procurer une copie du Testamentum peregrini. Il découvre de nouveaux manuscrits appartenant à Charles et Jean d’Angoulême et démontre en même temps l’existence d’une correspondance entre les deux frères et Jean Gerson durant leur captivité. La découverte du manuscrit BN MS lat. 1203, où s’entrecroisent les écritures de Charles et de Jean d’Angoulême, est également digne d’intérêt. Jusqu’ici la critique moderne était persuadée que le duc d’Orléans et son frère n’avaient jamais vécu ensemble durant leur exil, or cette œuvre commune infirme une telle allégation.
Sur le plan thématique et stylistique, Claudio Galderisi établit pour la première fois des liens logiques entre le concept poétique du temps et les distances linguistiques « que le poète s’est efforcé de sonder et de réduire son œuvre durant » (82). L’impact psychologique et linguistique de la langue anglaise sur le lexique de Charles d’Orléans est indéniable. Le lecteur féru d’étymologie appréciera la subtilité des analyses de John Fox. Après avoir signalé certaines fautes de traduction commises par les éditeurs anglais, le médiéviste remarque à quel point l’expérience de l’écriture anglaise a pu conditionner le style des rondeaux macaroniques. Selon Rouben C. Cholakian, même à son retour d’exil, le prince-poète serait encore trop soucieux de versifier ses émotions pour prêter attention au « monde vivant » qui l’entoure, d’où une poésie de plus en plus « enroillié de Nonchaloir » (Ballade LXXII). Le rapprochement entre l’œuvre orléanaise et le poème d’amour The Kingis Quair permet à A. C. Spearing de placer le thème du rêve sous un éclairage inédit. Cette double lecture minutieuse précise quelle signification le duc d’Orléans et Jacques Ier, roi d’Écosse, accordent à leur vision onirique. Si la rencontre du prince et du roi à la Tour de Londres reste une énigme, l’amitié entre Charles et William de la Pole, duc de Suffolk est certaine. L’expérience commune de la guerre et de l’exil a pu susciter chez William une certaine compassion à l’égard de l’otage d’Azincourt. Bien que le duc de Suffolk s’essayât à la poésie, il est peu probable qu’il soit l’auteur de cette œuvre poétique en moyen-anglais recueillie dans le petit volume n° 682 de la Collection Harleian. Derek Pearsall avoue attacher peu d’importance à cette paternité littéraire et préfère se concentrer sur le texte poétique, qui reflète le milieu littéraire de l’époque. Étant donné la complexité des images allégoriques, Jean-Claude Mühlethaler reconnaît qu’il est difficile de discerner des implications biographiques dans les poésies d’inspiration courtoise. Les ballades de Charles d’Orléans se prêtent mal à « une grille de lecture immuable » (170) car le rapport entre le sens littéral et le sens métaphorique change d’une poésie à l’autre. Le déchiffrage allégorique posait-il autant de difficultés au contemporain du poète captif qu’au lecteur moderne ? Comment a-t-il perçu ses poésies ? Avec nuance et objectivité, Jean-Claude Mühlethaler cherche une réponse dans l’édition d’Antoine Vérard (1509) où les poésies choisies ont fait l’objet d’un travail de réécriture pour être en parfaite harmonie avec la logique allégorique et amoureuse de l’époque. En relevant les variantes entre le manuscrit personnel du duc et cette anthologie, le critique parvient à distinguer les textes, trop ancrés dans le vécu, qui ont résisté à « une récupération courtoise » (170). Toutes ces modifications et réticences offrent au médiéviste des indices pour reconnaître, parmi les ballades, « celles qui aux yeux des contemporains de Charles d’Orléans étaient les poésies d’un captif plutôt que d’un amoureux » (170). Le contemporain de Charles n’était pas insensible aux effets autobiographiques, mais il préférait tout simplement lire une poésie en clé courtoise pour fuir une réalité trop pesante. A-t-il perçu les subtilités de la poésie introspective de Charles d’Orléans, « The man forlost that wot not where he goth » (Ballade 70) ? A-t-il perçu l’expression du moi dans les images allégoriques ? La poésie est pour Charles d’Orléans un refuge où il fuit, lui aussi, une existence où l’espoir de liberté est incertain.
L’édition de Mary-Jo Arn témoigne d’une volonté d’éveil. En lisant ses dernières lignes le lecteur éprouvera le désir d’en savoir plus. À l’aube du xxie siècle, cet ouvrage donne à l’œuvre orléanaise une juste place dans la lice des études de la littérature médiévale. — Carole Bauguion (U.C.O. Angers).

BETTY S. TRAVITSKY and ANNE LAKE PRESCOTT, eds. — Female and Male Voices in Early Modern England: An Anthology of Renaissance Writing. (New York: Columbia UP, 2000, xvi + 411 pp., $ 17.50., £ 11.50.)

Dans le domaine désormais classique des gender studies, B. S. Travitsky et A. Lake Prescott se livrent à une démarche nouvelle en militant pour la parité. Le projet de cette anthologie repose en effet sur un double constat : les recueils traditionnels n’accordent qu’une place minime aux femmes, cependant que les collections exclusivement féminines créent automatiquement un ghetto culturel. Les auteurs ont organisé ce volume — dont le champ s’étend jusqu’aux années 1670 — en quatre sections : « Domestic Affairs », « Religion », « Political Life and Social Structures », « Love and Sexuality ». Chacune de ces parties présente une série de thèmes abordés à travers les témoignages associés de deux ou plusieurs personnages des deux sexes. Outre le mérite de faire sortir de l’ombre certains textes restés inédits, la méthode adoptée offre l’avantage de mettre en lumière les spécificités de chacun des genres, mais aussi d’en faire apparaître les convergences, fruits d’un substrat social et culturel commun. Ainsi certains récits d’aventures coloniales ou de persécutions religieuses, lus anonymement, ne permettraient guère de deviner le sexe de leurs auteurs. De même la perte des enfants entraîne chez les pères comme chez les mères une pareille expression du chagrin toujours tempérée par celle de leur confiance en Dieu. En revanche, les souvenirs autobiographiques illustrent le contraste entre l’éducation des garçons et celle des filles : parvenues à l’âge adulte, celles-ci prennent conscience de leurs lacunes. Le résultat de cette disparité se manifeste cruellement dans des productions littéraires comme les poèmes d’amour, où seuls les hommes possèdent le privilège du pétrarquisme.
Parmi les diptyques les plus intéressants, on remarquera les traités professionnels de la sage-femme Jane Sharp et du médecin John Sadler. Tous deux véhiculent les orthodoxies galénistes du temps, mais on découvre chez Sadler un langage biblique dépassant le pur propos médical, tout en s’accordant avec son aristotélisme fondamental (« she the patient and weaker vessel »). En opposition avec ce traditionalisme, Jane Sharp revendique le droit des femmes à la pratique obstétricale, malgré leur absence de formation théorique universitaire (« it is not hard words that perform the work »). En outre, dans un passage surprenant chez un auteur féminin de cette période, elle offre une description anatomique des appareils reproducteurs de l’homme et de la femme et signale le rôle de l’imagination dans l’activité sexuelle. La section dévolue à la religion renferme des textes de piété où se retrouvent les mêmes préoccupations chez tous les participants. Son principal intérêt réside dans la supplique adressée à la reine Élisabeth par la veuve du Dr Lopez désireuse de récupérer ses biens, avec en parallèle la démarche d’un rabbin en vue d’obtenir le retour des Juifs en Angleterre. La troisième partie fait entrevoir les tragédies provoquées par les mariages forcés, avec notamment les poèmes pathétiques échangés en 1536 par les amants emprisonnés Margaret Douglas Stuart et Thomas Howard. On y trouvera aussi associés The Hellish Parliament de John Taylor (« the water-poet ») et une pétition adressée à ce même Parlement par certaines « well-affected women » en faveur des Levellers arrêtés en 1649. La quatrième section aborde la transgression des tabous : y figurent des poèmes de Katherine Fowles Philips, Richard Barnfield et John Donne (« Sappho to Philaenis ») illustrant le thème de l’homosexualité, tandis que le volume se conclut par la relation d’un procès pour bigamie, et la reproduction d’une plainte en justice pour rupture de promesse de mariage, assortie de détails particulièrement scabreux (censurés par le juge).
Ce volume constitue une entreprise originale. Il éclaire parfois crûment certaines réalités de la vie quotidienne et sociale en Angleterre aux xvie et xviie siècles et fournit un complément utile aux études féministes. Chaque extrait est précédé d’un « chapeau » d’une quinzaine de lignes donnant des éléments biographiques, et se complète de notes explicatives. Une brève introduction générale rappelle les conditions sociales et culturelles de la production des textes féminins. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).

ULF LIE and ANNE HOLDEN RONNING, eds. — Dialoguing on Genres. (Oslo : Novus P, 2001, 269 pp., NOK 290, € 35.40.)

Ce volume constitue un recueil offert, à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, à Andrew K. Kennedy, professeur à l’Université de Bergen de 1966 à 2001, et également auteur de poèmes et de nouvelles. Les dix-sept articles présentés se répartissent en deux sections, l’une sur le théâtre et le cinéma, l’autre sur la nouvelle, le roman et la poésie, et concernant les domaines norvégien, suédois, anglais, irlandais et américain. L’ouvrage se complète d’une bibliographie des travaux de A. K. Kennedy de 1967 à 2000.
A. Aarseth examine les fonctions de la logique et de la rhétorique dans le théâtre d’Ibsen, tandis que Marit Berge se livre à une étude comparative des systèmes symboliques dans La Sonate des spectres et Fin de partie. Linda Ben-Zvi met en évidence les causes de l’échec d’une compagnie théâtrale new-yorkaise en 1922. Ruby Cohn explore le fonctionnement du triangle de personnages dans le théâtre de Sartre, Beckett, Maria Irene Fornes, Pinter, David Mamet et Michael Frayne. Le cinéma fait l’objet d’une comparaison, due à A. Gronstad, entre les réalisations de The Charge of the Light Brigade par Michael Curtiz (1936) et Tony Richardson (1968). Ulla Rahbek analyse le traitement de la négritude dans les pièces de Caryl Phillips. Anne Holden Ronning interprète la place dominante de la nouvelle dans la littérature néo-zélandaise comme un moyen de conjurer le sentiment d’isolement du pays, et souligne la critique du provincialisme chez Katherine Mansfield. Jakob Lothe part d’une définition du « fragment », pour montrer que celui-ci peut désigner tour à tour une œuvre lacunaire, inachevée, ou conçue volontairement comme fragment. Caroline Zilboorg étudie les convergences entre les poèmes de Sylvia Plath et de Ted Hughes sur le thème de « Wuthering Heights ». Deux articles ont pour objet Henry James, celui de Katharine Worth sur son « langage théâtral », et celui de Jeremy Hawthorn intitulé « Class, Voyeurism and Sadism in Henry James’s “In the Cage” ». La littérature irlandaise est abordée par B. Tysdahl, qui présente les diverses parties de Dubliners comme complémentaires grâce à leurs explorations de la perspective, et par Laura Visconti, qui montre combien le réel, chez Beckett, constitue une menace pour la réalité intérieure.
Dans cet ensemble si diversifié, Shakespeare se taille, avec quatre articles, la part du lion. Jean Chothia signale, dans Twelfth Night, les changements de perspective qui désorientent le spectateur, les scènes-miroirs, le double temps, les échos déformants. Roy Eriksen met en parallèle le poème de Browning « My Last Duchess » et Othello, pour y révéler les mêmes figures rhétoriques formant un cadre et un lien entre les parties du discours. Leo Salingar réexamine le péché de Claudio dans Measure for Measure à la lumière des lois et coutumes élisabéthaines et des condamnations puritaines ; il définit aussi le rôle du duc, dont l’étrangeté et les contradictions agissent comme moteurs de l’action. Partant du « faux » que représente la célèbre tirade de Jaques, Stuart Sillars en démontre l’importance pour notre perception de la réalité dramatique et rattache au métathéâtre de la période Tudor l’horreur éminemment artificielle de la tragédie de la vengeance.
Comme de coutume dans ce genre de recueil, et sans mettre en cause la valeur des diverses contributions, on peut évidemment déplorer ici l’absence d’unité thématique, bien que certaines parties portent sur un même auteur ou sur un même aspect de la création littéraire et artistique. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).

PIERRE LEYRIS. — Rencontres de poètes anglais suivies de sonnets de Shakespeare. (Paris : José Corti, 2002, 295 pp., € 18.50.)

Comme le rappelle Philippe Jaworski dans sa préface, Pierre Leyris a marqué son époque par ses traductions d’œuvres poétiques aussi escarpées que celles de T. S. Eliot ou de G. M. Hopkins, pour ne citer qu’elles et sans compter l’immense travail accompli sur les écrivains anglo-saxons. Ses traductions sont ainsi devenues une sorte d’avenue entre les deux mondes culturels (l’anglais ne fut pourtant pas sa seule langue d’ouvrage, si l’on en juge par sa restitution des sonnets de Michel-Ange). Il n’est guère douteux que certaines œuvres anglaises lui doivent leur place assez privilégiée en France. Sans les puissantes versions de Pierre Leyris, Hopkins ne serait pas arrivé sur les rayons d’une Bibliothèque idéale à large public.
Les poèmes qu’a si heureusement recueillis Ph. Jaworski, aidé de Bérengère Cornut et de Jérôme Gilles Bouillard, vont de la limpidité anonyme et sans date d’une œuvre du Moyen Âge à quelques vers amoureux de Robert Graves. Il s’y ajoute à la fin un choix fourni de sonnets de Shakespeare. Le tout évoque un chemin personnel et patient dans l’immense territoire de la poésie anglaise, ou des visites répétées de ce côté. Le titre parle de « rencontres », diverses, inlassables, disant l’exceptionnel d’une entreprise. Ce sont parfois des œuvres uniques que nous sommes invités à redécouvrir. « Gel à minuit » de Coleridge nous offre ainsi une fenêtre singulière, laissant apercevoir la vaste demeure désordonnée du poète.
Les œuvres livrées ici paraissent procéder d’un exercice presque spirituel, au moins d’une ouverture existentielle où passent admiration, gravité, lumière. Et le respect des sources donne sans doute aussi la force sobre, la dignité particulière que Pierre Leyris conserve au vers (mais au premier du poème de Clare, p. 187, une coquille, omettant le tiret après « Je suis », retire à celui-ci sa solitude et son absolu, qui entre déjà en consonance avec l’autre « Je suis » de la troisième strophe puisque la lecture du poème est et n’est pas linéaire). Des « Notes sur la traduction », précieuses mais trop brèves, invitent peut-être le lecteur à se reporter à Pour mémoire paru la même année chez le même éditeur. Ces « rencontres » témoignent d’une admirable passion œuvrant dans le langage, avec une modestie sans repos, pour l’éclairer comme le givre nocturne de Coleridge dans « son secret ministère ». — René Gallet (Université de Caen).

CYDIA S. CLEGG. — Press Censorship in Jacobean England. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xi-286 pp., £ 40.)

Une longue introduction attire l’attention des historiens qui refusent la lecture Whig de l’histoire au xixe siècle et qui suivent Ch. Hill sur la répression de la censure sous Jacques Ier. Le rôle de l’imprimerie dans la formation de l’autoritarisme est également réexaminé, l’attitude du roi face au mot imprimé est expliquée comme outil d’autorité. L’existence de la censure prouve celle des pouvoirs différents de celui du roi, avec des presses souterraines, et entre les mains de ministres ou de favoris. Le premier chapitre expose la théorie et la pratique de la censure, distinctes de celles du règne d’Élisabeth et de Charles : le privilège royal qui protégeait le droit de l’auteur, la Cie des « Stationers » et ses privilèges, l’autorisation ecclésiastique ou le contrôle par la Haute Commission de 1559. Les nouvelles patentes accordées en 1603 amènent la création d’une entreprise à forme capitaliste, « the English Stock », et l’auteur analyse les litiges créés par des imprimeurs défiant la loi en obtenant des patentes à titre personnel. L’attitude du roi vis-à-vis de la censure concernait la politique étrangère. Il fit brûler des livres pour servir sa propagande personnelle en frappant les imaginations (ch. 2). Cette idée amène l’auteur à étudier l’idéologie politique et religieuse de Jacques qui tenta d’unifier la chrétienté en insistant sur une profession de foi en la Trinité et l’Incarnation, et eut à lutter contre des théologiens affirmant le droit du peuple ou d’une Église à déposer un roi couronné. Le chapitre 3 montre que toutes les formes de censure n’étaient pas exposées en place publique, quand le roi se sentait visé personnellement. Clegg expose des cas de censure par le roi envers Ralegh, Marty, Camden, et d’autres. Le chapitre 4 montre la confrontation entre « common law » et « civil law », entre privilège et prérogative, dont l’illustration flagrante fut le cas de Nick Fuller, M.P., ou celui de Coke face au roi. La politique étrangère fait ressortir les divergences entre la Couronne et le peuple, de 1619 et 1624, à propos du Palatinat. Les proclamations royales ne luttèrent pas efficacement contre les intérêts mercantiles des éditeurs. Au théâtre, Middleton attaquant la politique espagnole fut inquiété pour A Game of Chesse, mais son texte fut publié malgré l’interdiction de jouer la pièce. Le dernier chapitre étudie le cas de la censure des textes de R. Montagu (1624-25), attaquant le courant conformiste calviniste de l’Église, et menant à l’arminianisme du règne suivant. Il fut donc accusé par le Parlement mais jamais réellement inquiété puisqu’il fut protégé par Charles Ier. Deux attitudes opposées dans l’Église étaient représentées respectivement par l’évêque Neile et l’archevêque de Cantorbéry, anti-catholique, alors que Neile et ses partisans (Montagu) souhaitaient la paix en Europe. L’opposition personnelle de ces deux prélats mena à une guerre de faction qui attaqua la censure. L’auteur analyse la position de divers historiens quant à la définition même de la censure, et conclut qu’elle était essentiellement ecclésiastique, et non une reconnaissance de droit d’auteur. Entre 1620 et 1626, les imprimeurs s’arrangeaient pour obtenir des autorisations de complaisance de la part de censeurs favorables aux idées à propager. Dans tous les cas, la censure de ces dernières années chercha à réduire au silence les auteurs gênants ; mais les pratiques des partisans de Laud et celles des Puritains étaient opposées ; silence contre mot imprimé serait le symbole de chacune des deux attitudes. C’est encore un ouvrage extrêmement utile, soigneusement documenté, qui montre l’imbrication et la complexité des problèmes politiques et religieux, l’importance de la presse à imprimer en ce début du xviie siècle et le rôle qu’elle put jouer entre les mains de femmes et d’hommes conscients de leur rôle et de l’importance du débat d’idées. Encore un très beau livre à avoir en bibliothèque. — Georges Lamoine (Université de Toulouse III).

DAVID LOEWENSTEIN. — Representing Revolution in Milton and his Contemporaries: Religion, Politics and Polemics in Radical Puritanism. (Cambridge, New York: Cambridge UP, 2001, xii + 413 pp.)

Se déclarant « transdisciplinaire », cette étude examine l’interaction de l’idéologie religieuse et politique, et de l’expression rhétorique, métaphorique et mythique dans les pamphlets et les poèmes puritains depuis 1649 jusqu’à 1671.
Comprenant deux longues sections (I : le Puritanisme radical : Lilburne, Winstanley, les « Ranters », les « Fifth Monarchists », Abiezer Coppe et Anna Trapnell ; George Fox et le Quakérisme ; Andrew Marvell et le Protectorat. II : Milton ; les révoltes « anti-chrétiennes », et notamment irlandaise ; la révolution de Satan dans le Paradise Lost ; Paradise Regained ; Samson Agonistes), ce programme ambitieux est exécuté par Loewenstein de manière méthodique, voire minutieuse. Il est accompagné d’un appareil serré de notes critiques regroupées en fin de texte.
Dans la première section, se retrouvent d’abord les pamphlétaires les plus connus dont Loewenstein définit le style, la rhétorique et les images essentielles par rapport aux effets idéologiques qu’ils souhaitaient produire. Lilburne, homme qui croyait au pouvoir de l’écrit, s’est lancé dans une véritable « guerre des mots », réutilisant les images les plus violentes de l’Ancien Testament pour dénoncer ce qu’il percevait comme étant la tyrannie de Cromwell. Utilisant les mythes et images apocalyptiques, mais aussi des mythes historiques (la conquête normande), Gérard Winstanley exprime sa vision des relations entre Cromwell et les sectes. Le chapitre sur les « Ranters » et les « Fifth Monarchists » attire l’attention du lecteur sur les écrits d’Abiezer Coppe (A Fiery Flying Roll, 1949-1950) et d’Anna Trapnell (The Cry of a Stone, 1654). Trois qualités littéraires marquent les écrits de Coppe, qui, selon Loewenstein, accompagnent après les événements de 1649 l’une des réactions visionnaires les plus originales de la période : une rhétorique « prophétique » ; des qualités « dramatiques », et une « vision poétique ». Le texte d’Anna Trapnell s’inspire de la vision apocalyptique de Daniel, mais on observe chez elle l’alliance d’un « langage vigoureux » et de métaphores tirées de la vie courante (124). L’image de l’Agneau, guerrier et vainqueur (les pamphlets de G. Fox), ramène le lecteur à l’Apocalypse, essentiellement 17, 14. De même que Lilburne ou Winstanley, G. Fox était parfaitement confiant dans le pouvoir de la chose écrite ; comme les précédents, son discours associe mythe et prophétie. À travers deux poèmes « du Protectorat », « The First Anniversary of the Governement,… » (1655) et Upon Appleton House (1654), Marvell s’attache à réduire les ambiguïtés de la Révolution, ou les tensions idéologiques qui l’affaiblissent. Les images utilisées par le poète pour justifier la politique de Cromwell sont plus variées et originales que celles des polémistes évoqués précédemment, mais aussi plus ambiguës car Marvell y transpose la violence du langage apocalyptique ou millénariste en une série d’images providentialistes du Protecteur (161). En remodelant la rhétorique des « Ranters » et en y introduisant la mythologie classique, Marvell aboutit à une homogénéisation de l’image du régime puritain, autour des notions d’ordre, de stabilité et de respectabilité.
Tout au long de cette première section, le nombre et la richesse des textes examinés ne permettent pas à Loewenstein de poursuivre de manière exhaustive son étude des images ou des autres traits stylistiques caractéristiques de chaque polémiste. Mais on peut signaler, à son avantage, qu’il en a souligné l’essentiel, ce qui pourrait ultérieurement servir de point de départ à des études plus spécifiques.
Concernant les positions théologico-politiques de Milton, la seconde grande section, occupe dans l’ouvrage cinq fois plus de pages que celle qui est consacrée à Marvell, et presque autant que celles qui le sont aux autres polémistes (122 contre 135). Loewenstein réexamine la figure de Satan dans Paradise Lost, les images de l’intériorité du paradis dans Paradise Regained et l’image du chef politique charismatique dans Samson Agonistes. À ceci s’ajoute une courte « postface » sur politique et guerre spirituelle dans l’ensemble des poèmes publiés en 1671. De manière encore plus nette que dans les chapitres précédents, la méthode est avant tout celle, classique, de l’histoire littéraire et non une analyse stylistique dans le sens où l’on pourrait l’entendre à présent ; les choix formels, métaphoriques et allégoriques de Milton sont d’abord présentés comme étant déterminés par ses positions idéologiques ; l’idée à transmettre semble avoir priorité sur la forme. Ainsi, l’horreur que Milton a pu éprouver après la négociation de Charles avec les rebelles irlandais, prend-elle sa forme dans les images du monstrueux de sa production pamphlétaire (An Apology against a Pamphlet) ou le langage des droits naturels dans The Tenure. L’ambiguïté même de la position de Milton par rapport à la Révolution détermine le caractère des images, comme on le voit chez Satan dans Paradise Lost (177). Loewenstein note, après d’autres, que la figure de Satan est éminemment ambiguë. Ses traits caractéristiques permettent de l’assimiler au roi Stuart, mais aussi aux Presbytériens, et même, plus discrètement, à Cromwell. Sans surprise, Satan et son conseil sont également une représentation du Pape et des Papistes. La figure et les caractères stylistiques du satanisme sont tellement ambigus que toutes les interprétations sont possibles sans qu’on puisse affirmer qu’aucune doive prévaloir : « Paradise Lost does not ask its readers to make literal equations » (203). Satan ne peut être en fin de compte que la représentation, vague mais combien impressionnante, de l’absolutisme sous toutes ses formes, tout en n’excluant pas la possibilité qu’il puisse être un reflet des équivoques propres à Milton lui-même. Concernant Paradise Regained, Loewenstein pose d’abord la question de savoir si ce poème peut être considéré comme véritablement polémique (244). Il va montrer que ce sont les « inventeurs » de la notion de paradis intérieur — les Quakers, et parmi eux, Isaac Penington — qui inspirent à Milton les images caractéristiques du discours de Jésus. L’influence de la pensée des Quakers sur Milton est un fait depuis longtemps reconnu (voir Walter Raleigh, Milton ; rappelé par Jacques Blondel dans son introduction à Milton : Paradis Reconquis, Paris, Aubier, 1955) : l’aspect stylistique de cette influence reste, à ma connaissance, un domaine peu abordé. Le dernier chapitre pose à propos de Samson Agonistes, comme pour Satan, le problème de l’identification de la figure éponyme du point de vue politique et religieux. Le caractère général de l’écriture ne permet de reconnaître en celle-ci aucune représentation des mouvements radicaux ou des sectes. Loewenstein conclut avec bon sens que, comme pour Satan, les traits stylistiques et formels ne traduisent qu’une conception générale du chef charismatique.
L’ouvrage de Loewenstein est digne d’intérêt en raison de l’étendue et de la rigueur de l’investigation proposée. Bien que les exemples textuels soient adéquatement choisis, leur abondance et parfois leur enchevêtrement nuisent à une compréhension claire et immédiate des enjeux idéologiques agités par les pamphlétaires. L’inconvénient de la perspective large adoptée par Loewenstein est qu’elle ne fait guère référence, en fin de compte, à des concepts stylistiques ou rhétoriques précis et surtout systématiques. Le rapport de la méthode utilisée avec les approches plus récentes des interactions culturelles reste très flou. On trouve bien, en début de l’ouvrage, des allusions fugitives à quelques concepts post-modernes (« The politics of literature », 2) (« authorities », 12), mais on note que Loewenstein rejette d’emblée toute affinité avec Greenblatt. D’une manière parfaitement légitime, le discours s’en tient à des positions classiques d’histoire littéraire. Si originalité il y a, celle-ci réside surtout dans l’effort de synthèse et de spécification des traits stylistiques appartenant aux auteurs, ainsi que dans l’éclairage apporté sur certains détails des controverses en rapport avec une évaluation qui paraît toujours juste des positions idéologiques de chacun. La bibliographie est intégrée au fil des notes. Les travaux français sur la question y sont signalés : Olivier Lutaud (314) et Roger Lejosne (356-57 ; 362). — Jean Pironon (Université de Clermont-Ferrand).

BRIGITTE GLASER. — The Creation of Self in Aubiographical Forms of Writing in Seventeenth-Century England. (Heidelberg : Universitätsverlag C. Winter, 2001, 300 pp.)

L’ouvrage de B. Glaser se propose d’explorer « subjectivity and self-fashioning in memoirs, diaries and lettres », l’émergence de la subjectivité dans les écritures à la première personne au xviie siècle anglais. C’est là un champ qui a été largement labouré et retourné au cours des vingt-cinq dernières années, par la philosophie, la linguistique, la psychanalyse et la critique littéraire, chacune avec ses outils spécifiques. B. Glaser n’ajoute rien à cette réflexion de fond ; elle cultive en outre un flou gênant lorsqu’elle parle de subjectivité, parlant sous cette étiquette parfois de représentation de l’intériorité, ailleurs de coloration affective, ou encore d’ontologie du sujet. On regrettera également qu’elle ne retienne dans l’énorme production du xviie siècle anglais en la matière que des textes, certes majeurs (Evelyn, Pepys, Fanshawe et Hackett), voire canoniques, qui sont tous de la deuxième moitié du siècle et qui ont déjà été très souvent sollicités. Ses présentations systématiques au long de rubriques répétitives (événements et personnages « réels » mentionnés par l’auteur, motivations d’écriture, vie publique, rapport au corps, et enfin « style » et « esthétique ») ne rendent guère compte de la dynamique propre à chacun des textes. Néanmoins, elles donnent au lecteur non familier avec la période un compte rendu méticuleux des contenus. On déplorera de multiples négligences, qui vont du solécisme dans la transcription des titres latins (35) à des lectures hâtives de textes de base (l’article de Gusdorf mentionné p. 68) ou des informations incomplètes (141, sur la genèse du « Journal » de Clifford). On aimerait voir figurer dans la bibliographie au moins les plus marquants des nombreux ouvrages portant sur ce qu’il est convenu d’appeler l’autofiction. — Claude Lacassagne (Université de Strasbourg II).

JAMES GRANTHAM TURNER. — Libertines and Radicals in Early Modern London: Sexuality, Politics and Literary Culture, 1630-1685. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xxii + 343 pp., £ 45.00.)

Turner s’attache à retrouver les traces événementielles et littéraires d’une alliance objective entre les langages de la sexualité et diverses formes de radicalisme politique, en d’autres termes à définir au plus près les manifestations hétéroclites du « libertinage » dans l’Angleterre du xviie siècle. Il produit un volume impressionnant de documents de toute nature à l’appui de son propos, puisés aussi bien dans la culture dite populaire que dans la culture de la cour, dans les productions des anti-puritains que dans celle des anti-royalistes. Il étaye avec solidité son argumentation, et l’on est convaincu, après l’avoir lu, que la pornographie a partie liée avec la revendication/condamnation de ce que la doxa considère comme de dangereux excès en matière politique. Certes, l’idée n’est pas absolument neuve ; assurément — les femmes le savent d’expérience quotidienne —, le dénigrement passe couramment par l’expression sexuelle. Le mérite de Turner tient surtout à la quantité d’informations qu’il prodigue sur ce phénomène, à ce qu’il montre les ressemblances voire les emprunts mutuels, entre culture de ville et culture rurale, traditions et innovations, rites d’exclusion et célébrations de solidarité. Dans son organisation chronologique, son discours se fait plus sinueux, voire plus flou, mais la dimension transhistorique de la thèse l’emporte largement et le lecteur oubliera cette structuration factice pour retenir la qualité informationnelle. — Claude Lacassagne (Université de Strasbourg II).

SUSAN GREEN and STEVEN N. ZWICKER, eds. — John Dryden: A Tercentenary Miscellany. (San Marino, CA: Huntington Library P, 2001, vii + 255 pp., $ 15.00.)

Cet ouvrage de mélanges, un genre prisé par Dryden, publié pour commémorer le trois-centième anniversaire de sa mort, est placé sous le signe de l’éclectisme tant par la diversité des auteurs réunis (les critiques chevronnés voisinant avec de jeunes chercheurs) que par les sujets abordés qui touchent à des aspects variés de l’œuvre de l’écrivain, même si la part belle est faite à la perspective historique, voire historiciste, ainsi qu’au fonctionnement des allusions et des analogies. Après une introduction brève mais très enlevée par S. N. Zwicker, suivent neuf articles complétés par deux stimulantes études critiques. Dans la première, à partir de la publication par Paul Hammond d’une édition annotée des poèmes de Dryden, Phillip Harth se livre à une réflexion vigoureuse sur la modernisation (qu’il rejette) des textes du poète. Dans la deuxième étude, David Bywaters, lui-même partisan de la méthode historique, en dénonce trois types d’abus illustrés par l’analyse d’un certain nombre de travaux récents sur Dryden. À travers un examen minutieux des différentes identifications proposées par les contemporains du satirique et reprises par les critiques postérieurs, Alan Roper revient longuement sur l’identité de certaines des personnes représentées dans Absalom and Achitophel et sur l’intérêt du processus d’interprétation lui-même, jamais interrompu. Quatre articles portent sur le théâtre. En s’appuyant sur les réactions de Samuel Pepys, Gavin Foster cherche à cerner la réception de la version de The Tempest réécrite par Davenant et Dryden et jouée en 1667 au moment de la crise liée à la destitution de Clarendon. A. A. Huse étudie le contexte historique riche en intrigues dans lequel paraît All For Love et que non seulement la dédicace mais la pièce refléteraient, Cléopâtre empruntant des traits à Louise de Kéroualle, une des maîtresses de Charles II. Certains échos shakespeariens ne sont cependant pas pris en compte. Richard Kroll met en rapport la « double logique » que développent les deux intrigues et les multiples dualités de Don Sebastian avec les débats politiques et l’ambivalence manifestée par Dryden envers Jacques II et Guillaume III. Bridget Orr souligne l’imbrication entre poésie et politique et relie le thème impérial qui constitue le sujet des pièces héroïques aux controverses qui ont cours en Angleterre sur l’expansion et le pouvoir absolu. Ainsi le théâtre permettrait à l’ambivalence à l’égard de la monarchie universelle de s’exprimer. Plusieurs articles tournent surtout autour de la fin de la carrière de l’écrivain. Selon M. W. Gelber, si Dryden ne participe pas vraiment à la querelle des Anciens et des Modernes, il fait appel à la critique érudite prônée par les Modernes, principalement dans ses derniers écrits, et le Discourse Concerning Satire (1692), dont l’argumentation historique est détaillée, ferait même l’objet d’une attaque spécifique de Swift dans A Tale of a Tub. J. A. Winn se penche sur les images de cycles, de succession et d’héritage qui soulignent les convergences entre passé et présent alors que dans le flux du temps seule la poésie peut légitimement revendiquer une forme d’éternité. Sean Walsh situe Fables Ancient and Modern (1700) dans le contexte culturel de la dernière décennie du xviie siècle. Il montre comment Dryden brouille les cartes : en se créant une lignée littéraire apolitique, il s’approprie l’autorité morale qui accompagne la stature littéraire. Anne Cotterill enfin entend éclairer « Dryden’s late mystery of genealogy » par le réseau labyrinthique de relations catholiques liées surtout aux femmes (et donc de nature domestique) dans lequel le poète s’insère après sa conversion. Bien que certaines lectures ne soient pas à l’abri des critiques formulées par Bywaters, l’ensemble de ce recueil agréablement imprimé reste de fort bonne venue et fait honneur au maître d’œuvre. — Albert Poyet (Université de Toulouse II).

PATRICIA CRAWFORD and LAURA GOWING, eds. — Women’s Worlds in Seventeenth-Century England. A Sourcebook. (London: Routledge, 2000, xviii + 314 pp., £ 16.99.)

Deux historiennes spécialistes de l’histoire des femmes du début de l’époque moderne, Laura Gowing (Domestic Dangers: Women, Words, and Sex in Early Modern London [1996]) et Patricia Crawford, livrent un outil de travail fort précieux dans ce très riche recueil de sources primaires consacrées à la vie des Anglaises aux xvie et xviie siècles. L’ouvrage vient compléter heureusement celui publié par Patricia Crawford en collaboration avec Sara Mendelson (Women in Early Modern England [1998] ; voir ÉA 53.3 [2000] : 337-38) qui, en se fondant sur les activités des femmes ordinaires et en s’appuyant sur un travail d’archives considérable, démontrait l’existence d’une culture féminine, niée par certains érudits. À travers un très large éventail d’extraits, le lecteur profite de ce dépouillement d’archives dont maintes n’ont jamais été publiées.
Ce recueil ne s’attache pas aux représentations culturelles des femmes mais à leurs expériences ; les voix de femmes y sont issues de groupes très diversifiés, d’une servante du Devon à la reine Anne. Si, de 1580 à 1720, bornes chronologiques retenues, de nombreuses modifications intervinrent tant dans la religion, dans la politique que dans la démographie et dans l’économie, la condition féminine n’en demeura pas moins inchangée. Cent quatre-vingt-six extraits relatifs au corps et à l’âme, à la vie privée et à la vie publique (la distinction entre ces deux sphères est, on le sait, inappropriée pour le début de la période considérée), au monde matériel et à l’univers spirituel, aux individus et aux familles ou aux communautés — domaines pouvant se recouper — sont regroupés en dix chapitres — « Bodies », « Religion, Beliefs, Spirituality », « Work », « Poverty and Property », « Sexual Experiences », « Marriage », « Maternity », « Relationships », « Politics and Protests » et « Mental Worlds » — ; une exception, néanmoins, à cette règle thématique : le chapitre 9, relatif à la politique, retrace les activités des femmes de manière chronologique.
Une introduction générale rappelle les conditions de vie à l’époque et s’attarde avec raison sur la nature des sources utilisées avant de préciser quelques principes de transcription mis en œuvre pour ces textes ; en outre, chaque section est elle-même utilement précédée d’une courte introduction aux visées multiples et adaptée à la matière envisagée : remise en contexte par rapport à la période antérieure, spécificité, si nécessaire, de l’Angleterre vis-à-vis des autres pays européens, vision synthétique de la section suivie d’exemples précis destinés à étayer une analyse, justification du choix des extraits, etc. Vingt illustrations, une bibliographie dont les subdivisions correspondent aux chapitres antérieurs (295-301), un glossaire de termes contenus dans les extraits et susceptibles de poser des problèmes de compréhension (303-04), un index nominum et rerum (305-14), enfin, contribuent à rendre cet ouvrage tout à fait indispensable à la recherche, en pleine expansion, concernant la période. — Guyonne Leduc (Université de Lille III)

LILIANE GALLET-BLANCHARD et MARIE-MADELEINE MARTINET, eds. — Georgian Cities. (Paris : PUPS, CATI, 2000, € 30.48.)

Grâce au CD-ROM Georgian Cities réalisé sous la direction de Liliane Gallet-Blanchard et de Marie-Madeleine Martinet avec la collaboration de nombreux membres du centre Cultures Anglophones et Technologies de l’Information (CATI), il est désormais possible de partir à la découverte de Bath, Londres et Édimbourg sur les traces de Humphry Clinker. Pour virtuelles qu’elles soient, ces visites n’en sont pas moins des expériences complètes mobilisant la vue et l’ouïe et sollicitant par l’imagination l’odorat, le goût ou le toucher. Il convient ici de saluer le travail d’équipe exemplaire qui a aboutit à la création d’un outil ergonomique, interactif jusque dans les moindres détails afin de plaire et d’instruire le touriste virtuel.
L’entrée dans chaque ville se fait au son d’un morceau de musique et par l’apparition à l’écran de trois tableaux qui sont autant de fenêtres ouvertes sur le xviiie siècle : View of Bath d’Edmund Harvey, View of the Thames and the City of London from Richmond House de Canaletto et Princes Street with the Royal Institution under Construction d’Alexander Nasmyth. Mais on peut également choisir de s’engager dans une visite thématique de l’architecture, de la société, de la culture et des arts ou de la religion de l’époque géorgienne, retrouvant ensuite la tripartition géographique entre Bath, Londres et Édimbourg à l’intérieur de chaque thème. Le visiteur peut aussi entamer son voyage dans l’ordre alphabétique en sélectionnant l’une des entrées de l’Index. Quel que soit le mode d’accès choisi, la navigation est aisée, les hyperliens innombrables et la progression dans l’arborescence rendue moins hasardeuse grâce à la carte du site, consultable à chaque instant, et à la fonction Help.
La cartographie bénéficie d’une attention toute particulière qui se traduit par la présentation de documents datant des xviie, xviiie et xixe siècles permettant de visualiser l’évolution spatiale des ces trois cités au cours du « long dix-huitième siècle ». Même si certaines de ces cartes sont connues ou ont déjà été reproduites dans des ouvrages, elles sont agrémentées ici de légendes sonores et visuelles, si bien qu’elles deviennent de véritables outils de connaissance, voire le support d’activités plus ludiques.
On compte plus de six cents illustrations et leur traitement est révélateur de l’esprit de ce CD-ROM dans lequel le raffinement s’allie à l’érudition. Tableaux, gravures, ombres chinoises, photos ne sont jamais cantonnés dans un rôle purement illustratif. En cliquant sur ces documents, on peut passer de l’extérieur à l’intérieur des bâtiments, mettre les tableaux en mouvement, obtenir la biographie des artistes ou avoir accès à des outils très précieux d’analyse iconographique dont le site du CATI nous offrait déjà d’excellents exemples. Partons à la découverte des milieux artistiques londoniens en cliquant sur « Artists’ London » : sur l’écran où s’affiche le tableau de William Marlow représentant Old London Bridge on peut opter pour « The World of Art » ou « The Painters’ View of London ». D’un côté, on part à la découverte des techniques picturales utilisées par les artistes de l’époque : « framing effect », « companion pictures », « depth of field and variations of the viewpoint », « oblique views and shadows », « perspective », « wide angle » et « panorama », chacune faisant l’objet d’un écran explicatif illustré. De l’autre, on déambule entre les maisons de Canaletto, de William Hogarth, de Thomas Gainsborough, de Samuel Scott, le quartier de Leicester Fields où résidait Joshua Reynolds et les premières académies de peinture de la capitale à partir d’un écran orné de la palette de Hogarth et d’une vue de l’Académie Royale des Arts dans ses locaux de Somerset House. En cliquant sur le nom de « William Chambers » on peut se transporter à Édimbourg où il dessina les plans de Dundas House tandis que sur la droite de ce nouvel écran les renvois corrélatifs à « London » « Edinburgh » et « Culture » multiplient les possibilités de passerelles.
La progression du touriste virtuel est souvent rythmée par des extraits musicaux, instrumentaux ou chantés, qui n’ont pas été insérés pour le seul agrément de la visite. Au contraire, ils donnent accès à des informations sur les divers modes d’expression musicale, l’identité et la biographie d’un compositeur tel que Haendel, les instruments de l’époque et leurs registres respectifs. L’abondance de documents sonores et visuels ne saurait faire oublier la dimension littéraire de l’aventure : de longs extraits d’œuvres de Smollett, Defoe, Fielding, Johnson, Sheridan ou Jane Austen peuvent être consultés. Le souci documentaire est poussé au point que le CD-ROM s’ouvre sur le monde des archives quand le sermon de John Sharp (l’un des protagonistes du célèbre portrait de la famille Sharp par Zoffany) apparaît sous la forme de l’original manuscrit.
Le CD-ROM Georgian Cities est un outil de travail complet doté d’une chronologie claire et détaillée, qui tient sur un seul écran, et d’une bibliographie très riche qui comporte outre les sources primaires et secondaires idoines, des liens vers des sites web et des musées. On ne saurait trop recommander à chaque bibliothèque universitaire de mettre cette ressource remarquable à la disposition des étudiants et des enseignants (qu’ils soient anglicistes, historiens, historiens d’art ou simplement curieux) car tous pourront y trouver l’occasion d’une expérience synesthésique du xviiie siècle. — Isabelle Baudino (Université de Lyon III).

DAVID WOMERSLEY. — Gibbon and “the watchmen of the Holy City.” The Historian and his reputation 1776-1815. (Oxford: Clarendon, 2002, xii +452 pp., £ 65.)

Gibbon a connu la gloire littéraire dès la publication du premier volume de son Decline and Fall (1776) ; il a poursuivi son travail à Londres puis à Lausanne alors que les volumes suivants étaient attendus, discutés et parfois même attaqués par des lecteurs pour qui il faisait figure d’intellectuel important. Au terme de son sixième et dernier volume (1788), il pouvait légitimement considérer qu’il avait rempli son contrat avec le public en lui donnant une histoire de ce que Rome, puis Byzance avaient représenté dans l’histoire du monde. Il s’essaya alors à d’autres travaux de moindre importance et se mit à la rédaction de ses mémoires, très préoccupé par la situation de la France dont il connaissait admirablement la culture. Il mourut en 1794, sans avoir pu achever ce dernier livre dont il a laissé six esquisses. Son exécuteur testamentaire, Lord Sheffield, composa un texte suivi à partir de ces fragments et il le publia avec des œuvres mineures ou inédites en 1796. Il reprit ensuite cette première édition des Miscellaneous Works et en donna une seconde « with considerable additions » en 1814.
Auteur d’une édition solide du Decline and Fall, David Womersley a souhaité analyser la fortune littéraire de Gibbon entre la publication de son premier volume et la seconde édition des Miscellaneous Works. Il divise son livre en trois parties qui correspondent à des tranches chronologiques, analysant successivement les controverses sur l’arianisme et l’Islam (années 1778-1788) ; l’impact de la Révolution française sur la rédaction des Memoirs et certains épisodes de ceux-ci (1788-1794) ; pour finir, il examine le travail éditorial de Lord Sheffield dans les deux éditions des Miscellaneous Works, travail envers lequel il n’est pas plus indulgent qu’une autre érudite gibbonienne, J. E. Norton.
Tant par sa connaissance du sujet que par la minutie de ses analyses, ce livre a son importance pour les spécialistes de Gibbon et du mouvement des idées au xviiie siècle. — Michel Baridon (Université de Dijon).

PAMELA SHARPE, ed. — Women’s Work: The English Experience 1650-1914. (London: Arnold, 1998, xii + 368 pp., £ 16.99.)

Grâce à ce recueil très utile, dans la lignée de Gender and History in Western Europe (eds. Robert Shoemaker and Mary Vincent, 1998) qu’il complète, Sharpe s’inscrit dans le sillage des pionnières de l’histoire du travail des femmes, Alice Clark (Working Life of Women in the Seventeenth Century [1919]) et Ivy Pinchbeck (Women Workers in the Industrial Revolution 1750-1850 [1930]), qui démontrèrent que celui-ci n’était pas un phénomène nouveau sur le marché du travail. Remettant l’histoire du travail des femmes en perspective jusqu’aux années 1990, l’introd