2003
Études anglaises
Comptes rendus
Comptes rendus
• WILLIAM SHAKESPEARE. — Œuvres complètes. Édition bilingue. Tragédies I : Titus Andronicus, Roméo et Juliette, Jules César, Hamlet, Othello. Édition de JEAN-MICHEL DÉPRATS avec le concours de GISÈLE VENET. (Paris : Gallimard, 2002, 1526 pp., 60 €.). WILLIAM SHAKESPEARE. — Œuvres complètes. Édition bilingue. Tragédies II : Le Roi Lear, Macbeth, Timon d’Athènes, Antoine et Cléopâtre, Coriolan. Édition de JEAN-MICHEL DÉPRATS avec le concours de GISÈLE VENET. (Paris : Gallimard, 2002, 1614 pp., 60 €.)
• YVES CHARLES ZARKA, FRANCK LESSAY et JOHN ROGERS, éds. — Les Fondements philosophiques de la tolérance, Tome I : Études, Tome II : Textes et documents, Tome III : Pierre BAYLE, Supplément du Commentaire philosophique, introduit et annoté par Martine PÉCHARMAN (Paris : PUF, 2002, tome I, xvi + 324 pp., 23 €, tome II, 454 pp., 36 €, tome III, 264 pp., 25 €.)
DAVID SCHALKWYK. — Speech and Performance in Shakespeare’s Sonnets and Plays. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, x + 262 pp., £ 45.)
La double ambition de l’auteur est de lire les Sonnets dans le contexte des pièces de théâtre et de les interpréter en se fondant sur les théories de J. L. Austin et de Wittgenstein. Son point de départ est la prédominance des énoncés performatifs, « quand dire, c’est faire » (traduction française de How To Do Things With Words). Cela le conduit à une critique radicale de la thèse de Joel Fineman : attribuer à Shakespeare la découverte « that words can never match the world » n’a pas de sens, puisque les sonnets ne cherchent pas à décrire (9). Leur « forceful performative rhetoric ... does not seek an epistemological correspondence between sight, word and object but rather a series of pragmatically determined social and erotic consummations » (35). L’interprétation ne doit pas négliger ce contexte psychologique et social, en particulier le sentiment très vif d’une « différence de rang », thème qui revient sans cesse (82, 129, 132, 157, 200 sq.). Ceci est juste, sans être nouveau, hormis l’analyse subtile des « language games ». La même conviction que le langage a le pouvoir « not to reflect but to transform the world through forms of social action » (150) se rencontre dans les pièces de théâtre. Le critique examine « a textualised and embodied treatment of address » dans Love’s Labour’s Lost et dans Romeo and Juliet. De façon moins convaincante, il compare les relations entre Orsino, Olivia et Viola/Cesario dans Twelfth Night avec la relation triangulaire entre le poète, le jeune homme et la dame brune dans les sonnets. Le chapitre sur « l’intériorité » traite le problème du point de vue des rapports entre l’individu et la société. Comme Hamlet invoquant « that within » et comme Lear allant en prison, le poète des Sonnets veut ouvrir un espace pour les relations personnelles « out of the glare of the public eye » (143), mais cette tentative est condamnée à l’échec. Cependant, « while the private or personal is informed by the social, it cannot be reduced to or dissolved into it » (146-48). Les sonnets sont écrits « sur le mode autobiographique », comme le suggère paradoxalement l’absence même des « noms » (152). Le dernier chapitre est une analyse très poussée de toutes les similitudes entre les relations du poète avec le jeune homme et la maîtresse et les situations mises en scène dans All’s Well That Ends Well.
Ce livre a le mérite de maintenir un équilibre entre les aspects linguistiques, psychologiques et sociologiques, tout en se refusant à « the biographical wild-goose chase » (28). L’auteur soutient que le performatif « transforme la notion de la vérité » et attribue au langage le pouvoir « not to reflect, but to transform the world through forms of social action », rejoignant ainsi la thèse de Lars Engle dans Shakespearean Pragmatism. Mais il reconnaît qu’il glisse parfois du performatif au « quasi-performatif » (37). Quand il est affirmé que les sonnets 93 et 138, en particulier, illustrent le fait que « saying makes things so » (57), un débat devrait s’ouvrir, mais il faut le limiter ici à une remarque. Lorsque le poète dit à l’un « So shall I live, supposing thou art true », et à l’autre « in our faults by lies we flattered be », ce qu’il dit ne « transforme » pas la situation : il la « constate » et l’accepte lucidement. L’énoncé n’est pas « ni vrai, ni faux », comme l’entend Austin, mais l’expression vraie d’une illusion admise ou d’un mensonge conscient. — Robert Ellrodt (Université de Paris III).
WILLIAM SHAKESPEARE. — Œuvres complètes. Édition bilingue. Tragédies I : Titus Andronicus, Roméo et Juliette, Jules César, Hamlet, Othello. Édition de JEAN-MICHEL DÉPRATS avec le concours de GISÈLE VENET. (Paris : Gallimard, 2002, 1526 pp., 60 €.). WILLIAM SHAKESPEARE. — Œuvres complètes. Édition bilingue. Tragédies II : Le Roi Lear, Macbeth, Timon d’Athènes, Antoine et Cléopâtre, Coriolan. Édition de JEAN-MICHEL DÉPRATS avec le concours de GISÈLE VENET. (Paris : Gallimard, 2002, 1614 pp., 60 €.)
Quel bonheur d’avoir entre les mains un volume de la Pléiade qui propose une édition bilingue ! L’édition dont J.-M. Déprats est le maître d’œuvre est d’abord pionnière en ce sens qu’elle nous donne cette première satisfaction et, fidèle à son orientation, nous offre les contributions mêlées de spécialistes de Shakespeare qui viennent des deux côtés de la Manche. Les œuvres complètes de Shakespeare, dont il s’agit ici des deux premiers volumes, s’ouvrent par une préface d’Anne Barton, abondante mais quelque peu attendue, et par un remarquable essai de J.-M. Déprats — « Traduire Shakespeare ». Cet essai inspiré, fruit d’une réflexion approfondie sur l’art du traducteur et sur l’excellence d’une pratique que l’on n’a plus à faire connaître, réserve un juste sort à l’humilité du traducteur « à l’étroit dans sa langue », aux difficultés de traduction des énoncés polysémiques shakespeariens et témoigne du respect du traducteur pour « un texte dont l’intraduisibilité est un des modes d’auto-affirmation » (lxxxii). J.-M. Déprats défend ses choix de traductions, effectués à partir des textes établis par G. Venet avec, le plus souvent, l’aide de Line Cottegnies, ainsi que ceux de ses collaborateurs (Jean-Pierre Richard, pour Titus Andronicus, Jérôme Hankins pour Jules César, et G. Venet qui co-signe avec Déprats la traduction d’Antoine et Cléopâtre) toujours guidés par la nécessité de respecter la règle d’or du « savant dosage entre proximité et préservation des contenus cultures et symboles », et surtout de créer un « matériau dramatique vivant » (cii), rappelant que le texte de Shakespeare « est un texte de théâtre au sens d’abord où il appelle un dire » (cv), prônant un équilibre entre une traduction littéraire (pour la lecture), universitaire (pour l’étude) et une adaptation pour la scène.
L’introduction aux tragédies est signée de la plume brillante et enthousiaste de G. Venet. L’essai fait un certain nombre de mises au point sur le tragique et le baroque, développe une comparaison convaincante entre Shakespeare et John Donne, s’élève contre l’annexion de la mimesis par la morale, et enfin, grâce à un développement sur chacune des tragédies — véritable petit bijou de critique — affine une réflexion sur la nature de la tragédie shakespearienne : « S’il y a bien lieu de parler de “tragédie shakespearienne”, c’est sans doute dans cette manière si personnelle d’intégrer un sujet tragique venu de la mémoire collective à une pratique théâtrale, celle de la mise en abyme, elle aussi en passe de devenir collective. Dans cette fusion d’une écriture pour la scène et d’une réflexion sur le théâtre s’éprouve le véritable pouvoir d’invention tragique d’un Shakespeare, sa vraie transmutation du lieu commun — “le monde est un théâtre” — en cette entité singulière, qui signe l’accès à une pleine autonomie de la sphère esthétique : le théâtre est un monde. La “tragédie shakespearienne” apparaît bien dès lors comme “métaphore épistémologique”, indicative de ce moment où, dans la crise de l’epistémè collective, apparaît “une nouvelle catégorie de l’esprit qui est celle de l’esthétique” » (ccvi-ccviii).
Les notices et notes sont l’œuvre de différents spécialistes de l’université : outre G. Venet à qui l’on doit les notices de Roméo et Juliette, Othello et Antoine et Cléopâtre, Richard Marienstras prend en charge trois notices — Jules César, Timon d’Athènes et Coriolan —, Robert Ellrodt celle du Roi Lear, Yves Peyré celles de Titus Andronicus et de Macbeth, tandis que la notice de Hamlet revient à Lois Potter. À l’instar des traductions — et c’est là la grande cohérence de l’édition de J.-M. Déprats —, les notices attirent l’attention sur la dimension scénique des textes : de même que la notice de Marienstras sur Jules César est complétée par un développement sur l’histoire de la mise en scène de la pièce en France par Catherine Trilhou-Balaudé, on appréciera tout particulièrement et entre autres l’histoire de la mise en scène de Titus Andronicus par Yves Peyré ou encore l’histoire de la mise en musique de la pièce d’Othello retracée par G. Venet.
Ces multiples contributions rivalisent d’excellence, chaque auteur déployant sa lecture propre sur un corpus à l’évidence privilégié par lui. On sent dans ces notices, outre leur très grande compétence, le militantisme très bienvenu de leurs auteurs. On ne s’étonne en effet guère de lire G. Venet sur les trois textes où la tragédie universelle s’exprime au niveau intime, presque domestique. Si Robert Ellrodt met en évidence les oppositions entre les personnages (« à la manière […] des personnages de Moralité »), Yves Peyré s’emploie à mettre en évidence la modernité des textes dont il a la charge et la « poétique du Mal » qui s’y construit et Richard Marienstras s’intéresse à la nature du politique au théâtre : Coriolan, plus radicalement encore que Jules César, apparaît comme « une pièce politique — et non une pièce où les questions politiques sont plaquées sur des oppositions morales, comme c’est généralement le cas chez Brecht… » (1556).
Henri Suhamy contribue à cette édition par l’apport d’une chronologie très érudite et complète. Une bibliographie générale (établie par H. Suhamy), située avant l’introduction, ainsi qu’une bibliographie portant spécifiquement sur les tragédies (R. Ellrodt), que l’on trouve en fin du tome II, rendent ces deux volumes irremplaçables tant pour le lecteur que pour le chercheur. — Élisabeth Angel-Perez (Université de Paris IV).
WILLIAM SHAKESPEARE. — Œuvres Complètes. Édition bilingue. Tragicomédies I : Troïlus et Cresside. Mesure pour mesure. Tout est bien qui finit bien. Cymbelin. Les Deux nobles cousins. Éds. MICHEL GRIVELET et GILLES MONSARRAT. (Paris : Laffont, 2002, 1050 pp. 28,95 €.). WILLIAM SHAKESPEARE. — Œuvres Complètes. Édition bilingue. Tragicomédies II : Périclès. Le Conte d’hiver. La Tempête. Poésies : Vénus et Adonis. Le Viol de Lucrèce. Sonnets. Éds. MICHEL GRIVELET et GILLES MONSARRAT. (Paris : Laffont, 2002, 1170 pp., 28,95 €.)
Les deux derniers volumes de l’ambitieuse entreprise dont le regretté Michel Grivelet fut l’« initiateur » (comme le rappelle l’épigraphe à sa mémoire placée en tête de cette ultime parution), et qui s’est échelonnée de 1995 à 2002, ne peuvent évidemment présenter la même homogénéité que les volumes précédents, puisque les éditeurs ont eu à y regrouper non seulement les diverses œuvres dramatiques ne relevant pas (malgré ce qu’avait pu en dire l’in-folio originel) des trois genres précédemment présentés, mais aussi l’ensemble de la production poétique de Shakespeare. Les mérites comme les caractéristiques de ce nouvel ensemble de travaux n’en sont pas moins les mêmes que ceux que l’on a déjà soulignés ici (voir ÉA 50 [1995] : 346-49, et ÉA [2002] : 71-76).
Une homogénéité apparente est certes fournie par le recours au dénominateur commun, flou mais pratique, de la « tragicomédie », étiquette parfois réservée (ainsi par Kenneth Muir) aux seules romances tardives produites sous l’influence présumée de Fletcher et sans véritable affinité avec les sombres ou sordides problem plays parue quelque dix ans plus tôt. Mais la décision d’invoquer ce quatrième genre, qualifié parfois d’incertain, parfois d’hybride, voire (selon Sidney) de « bâtard », n’est licite qu’à condition, comme le souligne fort justement Gilles Monsarrat, de s’en tenir à une « définition très large » (I, 31) de ce qu’est la tragicomédie. Car une relecture de ces huit pièces « restantes » (pourrait-on dire) montre assez que la formule simple, mais passe-partout, énoncée par Fletcher (et rappelée ici par Sylvère Monod à propos de Mesure pour mesure), celle de la mort évitée mais dont on s’approche de très près, ne rend point compte de leur nature véritable. Et surtout, l’autre conception globale, selon laquelle, après des débuts graves, voire inquiétants et potentiellement « tragiques », l’action se dirige vers une conclusion heureuse, oblige quant à elle à souligner que, si tel est le cas, le terme de « tragicomédie » ne convient nullement à Troïlus et Cresside. Cette œuvre trop souvent sous-estimée est bien plutôt, oserait-on dire, une « comi-tragédie » de par son évolution et son dénouement. Inclassable (Shaw l’aurait peut-être admise parmi ses « plays unpleasant »), elle est bel et bien, ainsi qu’on nous le rappelle ici (I, 32), « différente », et c’est en oubliant quelque peu Troïlus et Cresside que Gilles Monsarrat propose (I, 32) une définition ample et souple afin de nous convaincre qu’il existe bien un ensemble de traits divers différenciant ces pièces des authentiques comédies (I, 32-34).
De façon révélatrice, Gilles Monsarrat n’en consacre pas moins les introductions à chacun des deux volumes — qu’il intitule successivement, avec une grande pertinence, « Tragicomédie et sexualité » puis « Tragicomédie et joie » — à la tonalité propre à chacun des deux « sous-genres » que sont les problem plays et les romances. Son souci est d’ailleurs, dans ce cas, la cohérence et l’homogénéité séparée de ces deux groupes. Si l’on admire la justesse de ses analyses, on peut regretter l’escamotage excessif de Cymbelin auquel cela le conduit. L’objection au sujet de cette pièce-ci ne provient point de ce que cette incontestable romance se voit (en compagnie des encore plus tardifs Deux nobles cousins) séparée de sa famille pour cohabiter avec les problem plays du premier volume : on comprend fort bien le rééquilibrage nécessaire entre les deux volumes. Elle n’est pas non plus vraiment « l’entorse faite à la chronologie » (I, 30) qui en résulte. Elle tient à la légère injustice dont pâlit cette œuvre « bretonne » certes disparate, voir anarchique (ainsi qu’on l’a qualifiée), mais qui a eu ses zélateurs. Certes Cymbelin ne partage pas l’atmosphère « méditerranéenne » de ses trois cousines, de même que divers autres traits qui leur sont communs ; mais si « joie, joie » est la note dominante des romances, suffit-il d’une discrète indication en bas de page (II, 34, n. 2) pour signaler que le terme résonne tout aussi fort à la fin de celle-ci, où le pardon aussi l’emporte ? On constate donc avec plaisir que Victor Bourgy la réintroduit parmi ses parentes à l’occasion de La Tempête (II, 400).
Curieusement, la plus faible des surprises qu’entraîne parfois l’adoption du texte de l’édition d’Oxford concerne aussi Cymbelin, où deux noms ayant traversé les siècles se voient modifiés, Imogène devenant Innogène pour des raisons d’exactitude historique, tandis que le banal Giacomo remplace le bien plus efficace (car plus « villainous ») Iachimo. Tout aussi curieusement, la modification la plus cruciale, et qui produit un des rares véritables « passages additionnels », se trouve dans Troïlus et Cresside, qui se clôt non sur l’épilogue postiche de Pandare et de ses maladies vénériennes, mais sur le désespoir de Troïlus se lançant de façon suicidaire dans la bataille. Décision d’importance, puisqu’elle renforce la tonalité tragique finale. Détaillant fort bien (I, 35) les conséquences de ce changement, Gilles Monsarrat rappelle aussi qu’on a prêté à Shakespeare tantôt « le dessein de modifier la fin de la pièce » (I, 53), tantôt même celui d’avoir « prévu deux dénouements » (I, 76). Chi lo sa ? Autre « problème » de cette pièce fascinante. Dans Mesure pour mesure, ce qui est donné comme un « passage additionnel » n’est que l’interversion de deux courts monologues du Duc entre III.i et IV.i (voir I, 412-14), résultant de ce qu’Oxford pense avoir été une révision de la pièce par Middleton vers 1621, révision qui figura dans l’in-folio — et que conserve Oxford, bien qu’offrant une « reconstitution » de ce que Shakespeare aurait écrit. Ici encore : Chi lo sa ? Enfin, et surtout, Oxford a introduit la modification drastique de ne pas présenter Périclès selon les cinq actes traditionnels mais selon vingt-deux scènes. Mieux encore : afin de « corriger ou même compléter » (II, 44) le texte particulièrement corrompu de cette œuvre sans doute écrite en collaboration, Oxford n’a pas hésité à produire un texte « reconstruit » allongeant le texte originel de passages empruntés à une œuvre romanesque dont le sujet est identique. Voilà donc un Shakespeare (?) singulièrement reconstitué et étoffé.
Telle est pourtant l’œuvre qui bénéficie d’une des plus brillantes présentations figurant dans ces deux volumes. Inspirée par la « fascination particulière » (II, 47) qu’elle décèle dans Périclès, Léone Teyssandier lui consacre un « essai » aussi personnel que remarquablement pénétrant, véritable modèle de critique textuelle à la française. Une même prise de position originale permet aussi à Gilles Monsarrat de dépoussiérer et réhabiliter Tout est bien qui finit bien dans le sens d’un « réalisme sexuel » fort moderne, qui fait de cette pièce mineure une œuvre plus cohérente et moins superficiellement romanesque qu’on le dit souvent. Et si cette production hétéroclite qu’est Cymbelin ne fascine pas vraiment Victor Bourgy, il finit en somme par la sauver en prêtant à Shakespeare l’intention de s’y « amuser », si bien qu’il ne faut point la prendre au premier degré mais entrer dans le jeu du poète et accepter sa « duplicité artistique » (I, 607). À l’opposé, l’admiration que Bourgy éprouve pour La Tempête a pour fruit une étude substantielle, fermement structurée selon les deux axes de la singularité et du caractère énigmatique de ce testament théâtral. Pour autant, Bourgy ne s’en laisse évidemment pas compter, qu’il s’agisse des « interprétations coloniales » bien connues ou d’autres « appropriations modernistes » (II, 395). Telle est d’ailleurs la caractéristique générale des « commentaires » précédant les pièces, qu’ils soient, outre ceux mentionnés, de Pierre Spriet sur Troïlus et Cresside, de Sylvère Monod sur Mesure pour mesure, ou de Gilles Monsarrat sur Le Conte d’hiver, aucun d’eux ne s’« extasie » (le mot est de Sylvère Monod) indûment à propos de l’œuvre présentée, tous, comme ils l’ont fait dans les volumes sur les autres genres, s’abstiennent de l’excès et privilégient une rigueur équilibrée.
Presque tous sont des « membres permanents » de cette entreprise depuis ses débuts, et tous sont donc, ici aussi, à la fois présentateurs et traducteurs — à l’exception de Louis Lecocq, traducteur mais non présentateur du Conte d’hiver ; et l’on constate que Pierre Spriet et Gilles Monsarrat « s’y sont mis à deux » (si l’on peut dire) pour affronter le très redoutable Troïlus et Cresside. S’il n’est plus nécessaire de rappeler la conception d’ensemble adoptée au sujet des traductions (et qui constitue en somme ce qui fait l’homogénéité de ces deux volumes), il convient, à cette occasion, de souligner le labeur infatigable, assorti d’une compétence irréprochable, qui est encore celui de Gilles Monsarrat, devenu maître d’œuvre de l’entreprise, et qui n’a ici pas rechigné à se charger de plusieurs introductions, présentations et traductions. Sur la brèche plus encore que d’autres, Victor Bourgy l’a aussi été tout du long. Et, assez curieusement, Monsarrat et Bourgy se trouvent ici en concurrence avec Pierre Leyris, lequel s’est décidé pour le vers souple, et non plus pour la prose généralisée, à propos de Troïlus, de Cymbelin et de La Tempête (ce qu’Yves Bonnefoy a également fait pour Le Conte d’hiver). Rude concurrence, donc. Il ne peut évidemment être question de se livrer à des comparaisons (surtout détaillées) et chacun fera son propre jugement. Quelques remarques, cependant. S’agissant du vers, on ne traduit pas le vers tardif des romances, libre, disloqué ou fluide, comme celui des premières « Histoires ». Or si l’on examine, par exemple, le monologue célèbre où Posthumus (Cymbelin, II.v) exhale sa colère (se croyant trompé), on voit que Bourgy y colle remarquablement à la nature même des vers de l’original, à leur rythme et à leur caractère heurté, tout en étant plus expressif que son concurrent. S’agissant de certaines chansons célèbres qui embellissent Cymbelin comme La Tempête, nous renvoyons aux traductions de « Fear no more the heat o’th’ sun » dans la première pièce (IV.ii) et de la célébrissime « Full fathom five … » dans la seconde, en prenant le risque d’estimer que Bourgy, avec des solutions différentes, fait au moins jeu égal avec Leyris dans le premier cas, et fait mieux dans le second, puisqu’il y conserve, lui, le système des rimes. Cette affaire des rimes est peut-être d’ailleurs ce qui fait la supériorité de toutes ces traductions théâtrales. Une preuve patente (selon nous) en est donnée ici par Léone Teyssandier dans Périclès, fort riche en vers rimés de toutes sortes, et où la traductrice se montre non seulement fidèle à l’original mais d’une virtuosité qui laisse loin derrière elle la traduction parue au Club Français du Livre. Aussi convient-il de souligner, pour conclure à leur sujet, et y associant les mérites analogues des autres traducteurs, que les traductions proposées par cette édition ne sont pas primordialement destinées à la scène, mais sont de nature avant tout mimétique, visant, dans un difficile équilibre entre fidélité et efficacité, à retrouver la diversité de l’original. À quoi s’ajoute que les élucidations, explications ou justifications dont elles sont l’objet — et qu’on ne retrouve point toujours aussi abondamment dans d’autres éditions bilingues — contribuent fortement, comme dans les volumes précédents, à faire de la présente entreprise un instrument de travail aussi diversifié que complet.
Reste — pour oser une litote risquée — la masse variée des Poésies, avec les Sonnets pour sommet suprême. Et les mêmes remarques doivent être faites à propos des introductions, présentations individuelles et traductions copieusement annotées dont Robert Ellrodt a eu la lourde responsabilité — l’unique exception étant que, dans ce genre poétique, le traducteur a jugé préférable de ne pas rechercher le mimétisme intégral. Disons, pour faire bref, qu’il a eu raison, et que les arguments avancés par Ellrodt (II, 524-26) pour ne pas reproduire les diverses combinaisons rimées de l’original, tout en s’efforçant à une « régularité rythmique » proche du vers blanc, non seulement sont convaincants, mais se voient concrétisés dans nombre de réussites incontestables. L’extrême de la prose pure et simple a conduit tel grand poète à produire, pour Vénus et Adonis et Lucrèce, ce qu’il faut bien appeler une paraphrase prosaïque. L’autre extrême, celui de quatrains et distiques rimés pour les Sonnets, n’a point toujours eu pour résultat les réussites d’un Jean Fuzier. Et, même dans ce dernier cas, on a moins affaire à une traduction stricte qu’à une recréation autonome — ce que ferait ressortir le face à face redoutable d’une édition bilingue. Ne comparant que ce qui est comparable, les traductions en vers non rimés, on s’aperçoit vite à quel point Ellrodt parvient le plus souvent à combiner fidélité et poésie — plus particulièrement dans la mesure et la coupe, le rythme et la sonorité des vers des Sonnets. Qu’on prenne d’ailleurs le grand sonnet 129 « Th’ expense of spirit … » et l’on verra la supériorité d’Ellrodt sur tous ses rivaux confondus. Et, au-delà du terrible sonnet 135 (dont les « will » lui font dire qu’il « fait le désespoir des traducteurs »), Ellrodt sait oser dans le double sens érotique — voir le sonnet 138, ou le « je me dresse et retombe » inégalé du sonnet 151. Le corollaire de cela est que, dans sa présentation, Ellrodt appelle un chat un chat pour ce qui est de l’homosexualité problématique de certains sonnets, sans (lui non plus) tomber dans l’excès, mais en étant très « moderne ». Et, s’il n’écrit jamais sur ces Sonnets les « bêtises » dont se plaignait E. K. Chambers, il sait prendre parti (contre les éditeurs d’Oxford), au sujet de « W.H. », en faveur de William Herbert contre Southampton. Quant aux Sonnets en tant que poèmes, l’éminent spécialiste de la poésie du xviie siècle, dans les limites qu’impose ce genre d’ouvrage, va à l’essentiel et au pertinent. Sans parler des abondants éclaircissements sur le texte fournis en note. Tout cela vaut également pour les divers poèmes (dont le curieux « Phénix et Tourterelle », sans article, et d’autres), que ne mentionne pas le titre de l’édition et qui ajoutent à la richesse de cette section sur les Poésies. Qui plus est, deux Appendices de documentation, l’un regroupant quelque vingt-cinq textes (non traduits, ceux-ci) à la louange de Shakespeare (dont les poèmes connus de Ben Jonson et de Milton), l’autre, encore plus copieux, consacré à la musique élisabéthaine et aux chansons des pièces, et comportant une étude de Gabrielle Bouley et les partitions musicales, viennent, en y réintégrant le théâtre, couronner l’ensemble de ces huit volumes — qui, on ne saurait trop le redire, constituent de bout en bout une indubitable réussite. — Georges Bas (Université de Paris IV).
JOHN DONNE. — Essayes in Divinity. Ed. ANTHONY RASPA. (Montreal and Kingston. London, Ithaca: McGill-Queen’s UP, 2001, lxxx + 210 pp., £ 57.)
Après son édition de Pseudo-Martyr (Montréal, 1993), précédée d’une édition des Devotions (Oxford, 1987), Anthony Raspa dans ce volume élégant fait à nouveau preuve de sa compétence exceptionnelle dans des domaines peu explorés. Il excelle à donner un sens nouveau aux œuvres les moins fréquentées de John Donne. Les dates et les conditions de publication des Essayes in Divinity sont établies avec un soin minutieux. Le texte n’est plus fondé uniquement sur la première édition de 1651, mais sur la collation de nombreux exemplaires (1651-1653). La substantielle « Introduction » souligne que le titre a pu être choisi non par l’auteur, mort en 1631, mais par son fils et que l’œuvre doit être située dans un tout autre contexte que les « courtes investigations » de Montaigne (xvi). Sans doute, mais sans oublier que l’un des essais de Montaigne, l’« Apologie de Raymond Sebond » est, en fait, fort long, philosophique et théologique, et que Sebond est mentionné par Donne (9). Raspa a raison d’insister sur la parenté des Essayes avec les nombreux commentaires sur la Genèse et l’Exode auxquels il renvoie souvent dans son propre « Commentary », aussi précis qu’abondant. Cependant l’intérêt de l’œuvre ne se limite pas à une « exposition », même si ce terme y revient souvent (xvii) ; Donne parle aussi de « this Meditation » (82), aspect qui par moments rapproche les Essayes des Devotions et même des Anniversaries. Cependant les thèmes du « temps et de l’éternité, de l’espace et de l’infini », bien mis en valeur dans l’Introduction (xxxv), sont parfois perdus de vue dans des discussions sur le sens des versets bibliques et sur leurs contradictions, clairement perçues et justifiées avec ingéniosité (63-4). Ici, comme ailleurs, se manifeste chez Donne la précaire coexistence entre l’exigeante lucidité de la raison et la soumission aux exigences de la foi (19-23). Tout ce qu’écrit Raspa dans la section « The Argument » est pertinent, fondé sur une connaissance admirablement précise des nouvelles méthodes de l’exégèse humaniste et des interprétations typologiques J’aimerais y ajouter seulement quelques remarques générales. Donne n’est pas néoplatonicien : il rejette les « transcendencies » de Pic de la Mirandole (16) et, comme Montaigne (Essais, III, 13), se défie des « humeurs transcendantes ». Il est circonspect à l’égard de l’allégorie (10), mais aussi des interprétations étroitement littérales à propos de la Création (21). Il reconnaît les insuffisances de la théologie naturelle (24) et les incertitudes de la science, parlant des « cent controverses » sur la fourmi (17) évoquées aussi dans The Second Anniversarie (vers 282). Son souci de la mesure, son refus des extrêmes sont évidents (74). Sa conception du miracle se veut rationnelle (75, 85, 88-92), comme je l’ai jadis souligné dans un article (Réseaux, Revue interdisciplinaire de philosophie morale et politique, n° 24-25, 1975, 3-36). La primauté qu’il accorde à « Mercy » sur « Justice » (69, 93, 96, 98) le conduit à rejeter implicitement la doctrine calviniste du petit nombre des élus (59). Sa conviction que toutes les églises chrétiennes, malgré leurs divisions, font partie d’une même église est un message œcuménique (55, 58) aujourd’hui encore valable. — Robert Ellrodt (Université de Paris III).
YVES CHARLES ZARKA, FRANCK LESSAY et JOHN ROGERS, éds. — Les Fondements philosophiques de la tolérance, Tome I : Études, Tome II : Textes et documents, Tome III : Pierre BAYLE, Supplément du Commentaire philosophique, introduit et annoté par Martine PÉCHARMAN (Paris : PUF, 2002, tome I, xvi + 324 pp., 23 €, tome II, 454 pp., 36 €, tome III, 264 pp., 25 €.)
La tolérance ne brille que depuis peu au firmament de nos valeurs occidentales : depuis la fin des affrontements religieux du xvie et du xviie siècles. Elle n’a jamais fait l’unanimité (« La tolérance, il y a des maisons pour cela », aurait déclaré un de nos grands écrivains) et semble en régression au moment où se rallument les fanatismes. L’actualité n’est évidemment pas étrangère à la publication de ces trois ouvrages à bien des égards remarquables, mais les coordinateurs de l’entreprise, Yves Charles Zarka, Franck Lessay et John Rogers, ont souhaité prendre de la hauteur et du recul ; ils explorent le processus d’une naissance difficile et nous montrent comment cette notion, si fortement liée, à l’origine, au besoin de coexistence religieuse, a envahi le champ politique et finalement permis l’épanouissement de l’État moderne. À l’heure où l’équilibre mondial entre ces États — et parfois la paix civile à l’intérieur de leurs frontières — pourraient se voir remis en cause par un « choc des civilisations », il n’est pas inutile de rechercher les fondements d’un concept aujourd’hui fragilisé mais indissociable de notre culture.
Point de place ici pour les bons sentiments, qui relèvent de la naïveté : non seulement « le lait de l’humaine tendresse » ne coule pas facilement mais le problème se posait en d’autres termes lorsque l’amour du prochain impliquait le rejet obligatoire de « l’hérétique ». Il s’agissait alors de rien moins — pour chaque camp — que de défendre la Vérité. Les responsables de ces trois volumes ont donc eu raison de disséquer les débats théologiques et philosophiques ayant conduit à la douloureuse éclosion de la tolérance et à sa fondation sur des critères objectifs aussi universels que possible.
Ils ont privilégié deux pays, la France et l’Angleterre, pour des motifs qu’ils n’explicitent pas mais qui sont aisément compréhensibles : prépondérance des clivages confessionnels, violence des affrontements, évolution chaotique et contrastée dans ces deux superpuissances de l’époque alors que la troisième — l’Espagne —, en déclin, ne connaît aucun libéralisme intellectuel sous la double férule des Habsbourg et de l’Inquisition. Certes, d’autres pays comme l’Allemagne et ceux qui ont subi la guerre de Trente Ans (1618-1648), d’autres auteurs (Leibniz), d’autres conflits, entre chrétiens et musulmans, entre chrétiens et juifs, ou à l’intérieur d’une même communauté (Spinoza et ses coreligionnaires d’Amsterdam) auraient apporté des compléments d’information, mais auraient-ils modifié les données du problème et fourni des solutions plus élaborées qu’en France et en Angleterre ? On peut en douter car le choix retenu fait la part belle aux deux principales figures associées à l’essor de la tolérance en Europe, John Locke (1632-1704) et le huguenot Pierre Bayle (1647-1706) exilé aux Pays-Bas, et s’étend à toute la gamme d’auteurs allant de leurs proches (Henri Basnage de Beauval) jusqu’à leurs adversaires les plus résolus (Bossuet, par exemple).
Le contexte historique de ces deux nations conditionne bien des réactions après huit guerres de religion dans l’une et après le feuilleton politico-confessionnel à multiples rebondissements que connaît l’autre entre 1530 et 1660. La deuxième moitié du xviie siècle apparaît alors comme le moment clé au lendemain des traités de Westphalie (1648) et de la relative stabilisation opérée par la Contre-Réforme (terme contesté) aux dépens du protestantisme. Moment clé mais éminemment confus : il ne faut pas trop accentuer l’opposition entre les progrès supposés de l’ouverture d’esprit outre-Manche (Déclarations d’Indulgence de 1672 et de 1687) et un retour brutal à la persécution en France (révocation de l’Édit de Nantes en 1685). En vérité, la situation est complexe en Angleterre où la tolérance proposée par Charles II puis par Jacques II aux non-conformistes et aux catholiques vise à favoriser ces derniers qui vont pourtant tout perdre en 1688-89 et où les anglicans divergent entre eux quant à l’attitude à adopter envers les protestants dissidents : Locke et Stillingfleet s’opposent sur ce point (voir Tome I, p. 91-113 et 254-272). En France, nombre d’édits et d’arrêts (1629, 1656, 1669) ont déjà grignoté les libertés accordées aux huguenots par Henri IV lorsque le mouvement s’accélère (1679, 1680, 1681, 1682, 1684) pour déboucher sur l’Édit de Fontainebleau qui ne leur laisse plus comme alternative que la conversion ou l’exil. Les victimes de ces mesures réfugiées aux Pays-Bas ne parviennent d’ailleurs pas à harmoniser leurs points de vue sur la tolérance : Bayle et Pierre Jurieu se livrent à une guerre de pamphlets sur ce thème (II, 298-359).
Priorité, donc, entièrement justifiée, à ce moment décisif. Mais n’oublions pas les tâtonnements du xvie siècle, ne serait-ce que pour mesurer le chemin parcouru. Avant même que le problème de la coexistence religieuse se pose, avant que Luther surgisse sur la scène internationale (thèses de 1517), Thomas More avait envisagé des formes prophétiques de tolérance dans l’Utopie (1516) où l’on ne « fait grief à personne de sa religion ». Cependant, entre l’île rêvée et la réalité historique, le fossé se creuse quand apparaissent les protestants et More, au début des années 1530, se lamente d’avoir peut-être, dans un avenir proche, à composer avec eux.
Lorsque les rivalités s’exacerberont, de multiples tentatives seront faites pour éviter le pire et parvenir à des accords. La paix d’Augsbourg (1555) reconnaît l’existence de deux confessions dans l’Empire et concède la liberté religieuse aux États et aux villes libres mais point aux individus :
cujus regio, ejus religio. En France, Michel de L’Hospital et Catherine de Médicis s’efforcent de maintenir la paix civile : Colloque de Poissy en 1561, Édit de Saint-Germain en 1562, etc. On connaît leurs échecs. Toutefois, même au temps des guerres et après la Saint-Barthélemy, certaines communautés réformées obtiennent la liberté du culte (Édit de Poitiers en 1577, traités de Nérac en 1579 et de Fleix en 1580, voir II, 8) que confirme et étend l’Édit de Nantes (1598). Dans l’Angleterre devenue protestante, des voix catholiques s’élèvent, de temps à autre, pour réclamer quelque souplesse religieuse : celle du vicomte Montague dès l’instauration de l’anglicanisme au parlement de 1559
[1], ou des « Appellants » qui se désolidarisent des jésuites dans la dernière décennie du
xvie siècle mais dont la demande de tolérance se heurte à une fin de non-recevoir (Proclamation royale du 5 novembre 1602).
Le pragmatisme dictait ces conduites, sans qu’aucune recherche intellectuelle sérieuse ne vienne étayer ni les revendications des minorités, ni les politiques officielles. C’est donc bien au xviie siècle que l’on dépasse vœux pieux et réactions empiriques immédiates pour fonder solidement un argumentaire indépendant de circonstances toujours instables. La raison et la philosophie sont convoquées par un certain nombre d’écrivains « libéraux » que leurs adversaires combattent sur le même terrain ; le tournant est alors pris que ces trois volumes explorent en détail et avec discernement.
Le premier offre onze études organisées autour de cinq thèmes : « cadres historiques », « vérité, foi et contrainte », « Église et État », « liberté de culte » puis « liberté de conscience et impuissance de la persécution ». Le contexte historique (I, 9-71) se trouve être surtout celui de l’Angleterre et la plupart des auteurs examinés sont anglais à deux exceptions près : Pascal (« Tolérance et vérité : le critère philosophique de la compréhension chez Pascal ») et Pierre Bayle (« de la tolérance à la liberté de conscience »). Locke est évidemment le penseur le plus souvent abordé (son nom figure dans quatre des onze titres et on le retrouve nettement en tête des occurrences dans l’index) mais bien d’autres, comme Hobbes, Baxter, Stillingfleet ou, moins connus tels Proast, Bramhall ainsi que le Niveleur William Walwyn, font l’objet d’analyses fouillées.
On imagine la difficulté des choix nécessaires pour parvenir à l’anthologie que constituent les deux autres volumes. Le tome II présente onze « textes classiques » — sept d’origine anglaise et quatre français — complétés par six « documents historiques ». De Locke, c’est la Lettre sur la tolérance, publiée en 1689, qui a été retenue, plutôt que l’Essai sur la tolérance (1667) ou trois Lettres supplémentaires sur le même sujet écrites plus tard, car l’Epistola de Tolerantia, rédigée au lendemain de la Révocation de 1685, jette les fondements « de la théorie libérale moderne », ainsi que le note Franck Lessay dans son introduction (II, 182). De Bayle, tout aussi prolixe, nous est proposé dans ce tome l’Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France (1690). Le caractère paradoxal de ce traité qui a choqué les autres huguenots, et la richesse des comparaisons entre l’Angleterre et la France justifient pleinement son inclusion. À ces deux piliers, le corpus des « textes classiques » ajoute John Corbet, Milton, Martin Clifford, Slingsby Bethel, Stillingfleet, George Villiers (second duc de Buckingham), puis Basnage de Beauval, Bossuet et Jurieu. Les « documents » émanent aussi des deux pays : d’un côté, la Déclaration de Breda (1660) celles dites « d’Indulgence » (1672 et 1687) ainsi que la Loi de Tolérance (1689), de l’autre, les Édits de Nantes et de Fontainebleau.
Le tome III est entièrement consacré au Supplément du Commentaire philosophique de Pierre Bayle (1688) qui, comme son nom l’indique, complète les trois volumes du Commentaire publiés en 1686 et 1687. L’ensemble, prétendument traduit de l’anglais d’un dénommé Jean Fox de Bruggs, traite du même thème : le refus de donner un sens littéral à l’injonction du Nouveau Testament « Contrains-les d’entrer » (Luc, XIV, 23). L’auteur s’en prend à tous les « Convertisseurs à contrainte », ainsi qu’il les appelle, aussi bien catholiques que protestants, mais il vise plus spécialement les premiers, notamment saint Augustin et Bossuet qui s’étaient appuyés sur le « Compelle intrare » pour persécuter, l’un les donatistes au quatrième siècle, l’autre les huguenots au dix-septième.
Devant une telle richesse documentaire, nul n’osera critiquer la sélection d’environ sept cents pages de « sources primaires » publiées entre 1660 et 1690 qui ne se limitent pas à des œuvres favorables à la coexistence religieuse mais éclairent toutes sortes d’attitudes ; Milton (II, 41-54), par exemple, à la manière de bien d’autres en son pays, prône la tolérance entre protestants mais point à l’égard des « papistes », tandis que Bossuet (II, 292-297), dans une oraison funèbre de 1686, chante les louanges de Le Tellier, l’artisan de la Révocation de l’Édit de Nantes. Tout aussi remarquable est l’éventail de notoriété des textes qui vont des monuments les plus connus à des écrits moins réputés mais fort significatifs qu’il était difficile, jusque-là, de se procurer. La documentation d’origine anglaise est intégralement traduite, aussi bien les morceaux choisis du tome II, que les six articles, sur onze, du premier tome, rédigés au départ dans la langue de Shakespeare. De grands universitaires se sont attelés à la tâche (Luc Borot, Michel Duchein, Franck Lessay, Pierre Lurbe) et ont mis leur talent au service de l’entreprise, ouvrant ainsi ce dossier à un plus vaste public. Les anglicistes qui auraient quelques regrets sauront se reporter aux œuvres d’origine, mais les références des études du tome I ne sont pas fournies (sont-elles toutes publiées ici pour la première fois, y compris les traductions ?).
Le second mérite de ces trois livres réside dans les corrections qu’ils apportent à des idées reçues. Dans la perspective retenue, la Révolution de 1688-1689 n’est pas aussi glorieuse qu’on le proclame souvent (I, 19, 35-36). La tolérance de Locke, assez proche de celle du More de l’Utopie (I, 293) exclut, comme on sait, les athées dont les serments, dit-il, ne peuvent inspirer confiance (I, 215, II, 222) mais, comme on le sait moins, elle n’est pas non plus sans équivoque (J.F. Spitz, « Quelques difficultés de la théorie lockienne de la tolérance », I, 114-50). Quant à Bayle, après 230 pages d’argumentation serrée contre le sectarisme (III, 21-255), il découvre des raisons politiques « de ne pas tolérer les papistes » dans les trois dernières pages de son traité (256-58). En fait, ainsi que le montre Jean-Michel Gros, Bayle a non seulement évolué dans ses conceptions (I, 296-97), mais il s’est plus préoccupé de liberté de conscience que de tolérance proprement dite (I, 304-11) au point d’écrire un jour : « il est sûr que la doctrine de la tolérance ne produit rien » (I, 304). Tel était le héraut de cette vertu, tels étaient les tâtonnements de l’époque.
Le troisième mérite de ces volumes provient de ce que, s’ils nous plongent au cœur d’un maelström intellectuel, ils révèlent, parallèlement, de nouvelles lignes directrices émergeant de polémiques confuses. Reculent alors la vieille formule « une foi, une loi, un roi » et la maxime d’Augsbourg sur la religion du prince imposée à son pays. Les résistances — catholique en France, anglicane outre-Manche —, arc-boutées sur des textes bibliques (Apocalypse, I, 22 ; Luc, XIV, 23), demeurent très puissantes mais la Raison gagne en autorité. Bayle ne cesse de dénoncer les sophismes de ses adversaires et de citer les « nouveaux philosophes » (Descartes). Il réfute, un à un, les arguments de saint Augustin et démontre que si le droit de persécuter est accordé aux « orthodoxes », il ne peut pas ne pas l’être aux « hérétiques », rendant ainsi obligatoire la tolérance réciproque (III). En même temps, la vérité commence à ne plus être conçue comme unique et univoque ; il en résulte un début d’acceptation de l’altérité et « la place de l’autre » (Y. C. Zarka, I, xv) s’accroît.
Ces glissements, à la fois idéologiques et épistémologiques, entraînent un besoin d’intériorisation de la vie religieuse et donc, comme le répète Locke, une séparation du domaine public et de la sphère privée. Il revient alors à un État devenu neutre et déjà laïque de garantir la paix civile, sans intervenir dans les croyances de chacun. Celles-ci relèvent de la conscience individuelle et non de ce que les autorités politiques ou ecclésiastiques souhaitent imposer (II, 183-232 et, plus particulièrement, 187). Bayle va plus loin encore lorsque, contestant l’idée de religion établie, il en arrive à tenir pour positive l’émulation entre plusieurs doctrines (I, 297-98). La diversité ne représente plus une menace, ni contre la vérité, ni contre l’unité du royaume.
Ces questions, parfois ardues, bénéficient d’explications toujours claires. Que ce soit dans les introductions générales en tête de chaque volume, dans les introductions spécifiques au début de chaque étude et de chaque document, les perspectives globales et les positions particulières sont nettement délimitées. On ne saurait se plaindre de l’abondance de notes, spécialement riches dans le tome III, magnifiquement présenté par Martine Pécharman. Elle décrit les contextes historiques, décrypte les allusions, définit avec beaucoup de précision les notions, écoles ou sectes — et elles sont légion — qui peuvent paraître étranges au lecteur d’aujourd’hui. Les étudiants trouveront là (grâce, entre autres, à l’Index nominum) matière à élargir leurs connaissances historiques et religieuses.
Une entreprise de cette ampleur, qui a nécessité la coopération de vingt-cinq personnes pendant de longs mois, sinon des années, ne peut pas maintenir constant le même niveau d’excellence. Quelques faiblesses de forme apparaissent ici ou là, mais elles sont négligeables, comparées aux qualités de l’ensemble : une demi-douzaine de fautes de frappe (en 1050 pages !), une ou deux traductions un peu plus fragiles que les autres — ce ne sont pas celles des universitaires mentionnés plus haut —, une absence de coupure entre introduction et texte (II, 235) ou des broutilles de cet ordre. La présentation est agréable et il faut remercier MM. Zarka, Lessay et Rogers de nous fournir une telle somme dont on peut évidemment choisir de ne lire que l’une des parties. La réflexion sur la tolérance s’appuiera désormais sur un outil de travail facilement accessible et de toute première qualité. — Jean-Pierre Moreau (Université de Paris III).
GEORGE ELIOT. — Le Moulin sur la Floss. Trad. et éd. ALAIN JUMEAU. (Paris : Gallimard, 2003, 738 pp.)
Études Anglaises ne rend pas compte en général de nouvelles éditions courantes en français des grands textes classiques anglais. Pourtant le cas du roman de G. Eliot édité par A. Jumeau en Folio paraît justifier une exception. L’indifférence, voire l’hostilité, à laquelle se heurte G. Eliot chez les grands éditeurs français attriste les anglicistes. Alors que la porte des plus grandes collections lui reste fermée, on se réjouit de voir paraître une nouvelle édition française d’un de ses grands romans ; d’autant plus que cette édition est excellente.
La préface d’Alain Jumeau situe les deux époques à connaître : celle de la publication et celle des événements du récit. Il indique la part limitée de l’autobiographie et de l’autoportrait dans The Mill on the Floss. Il proclame la nécessité d’une traduction nouvelle, analyse l’importance de l’eau dans ce livre et la vision de l’enfance qu’offre ce Bildungsroman original. A. Jumeau propose ensuite une lecture du Moulin comme roman humaniste, définissant bien la position non chrétienne mais spirituelle de l’auteur.
Même sans le savoir et le talent d’Alain Jumeau, tout lecteur constaterait que The Mill on the Floss est un grand et beau roman. Même avec ce savoir et ce talent, certains esprits resteront toutefois convaincus que le livre souffre d’une faiblesse dans la création du personnage de Stephen Guest. Certes, George Eliot avait raison de penser que les Maggie du monde réel tombent amoureuses des Stephen (comme les Dorothea des Ladislaw, ou les Adam des Hetty), mais dans Le Moulin, il semble manquer une petite étincelle pour convaincre le lecteur que Stephen puisse représenter aux yeux d’une personne comme Maggie Tulliver « the great temptation ».
La traduction d’A. Jumeau est d’une qualité remarquable. On appréciera en particulier la souplesse qui caractérise la tonalité des dialogues, avec des variations (selon le niveau social et intellectuel) dans l’usage de « il » et de « y », ainsi que dans l’omission de « ne » pour les propositions négatives. On sent derrière tous les choix du traducteur une réflexion attentive et un grand sens de la nuance. On pourrait certes dans une demi-douzaine de cas contester les solutions adoptées, mais la plupart du temps on ne peut que s’incliner devant l’intelligence, le talent, la maîtrise de la langue déployés dans ce volume.
Le « Dossier » placé à la fin du livre comprend encore une chronologie, une notice (plus factuelle et moins critique ou thématique que la préface), une « bibliographie choisie », et des notes sobres, denses, utiles, sans complaisance ; elles comprennent quelques détails textuels renvoyant au manuscrit de façon éclairante. — Sylvère Monod (Université de Paris-III).
GEORGE ELIOT. — Adam Bede. Ed. CAROL A. MARTIN. (Oxford: Clarendon, 2001, civiii + 526 pp., £ 90.)
Dans la très substantielle introduction à son édition d’Adam Bede, ce merveilleux succès de librairie qui a établi définitivement la réputation de George Eliot à partir de 1859, Carol Martin nous renseigne abondamment sur la genèse, la composition, la publication et les éditions du roman. On y voit comment l’alchimie d’un génie créateur a su amalgamer les souvenirs personnels (l’histoire de la tante méthodiste, du père, mais aussi de la mère) et les sources littéraires (la vie de Wesley par Southey, celle de Stephenson par Smiles, et le roman de Scott, The Heart of Midlothian). Cette partie solide et bien documentée n’apportera pas de révélation particulière au spécialiste qui connaît ces données grâce au Journal de George Eliot, à sa correspondance et à sa biographie. Toutefois, Carol Martin y propose une hypothèse qui ne manque pas d’intérêt. Elle suppose en effet que « The Clerical Tutor », la nouvelle que George Eliot avait prévu d’écrire dans le cadre de son œuvre précédente, Scenes of Clerical Life, et dont nous ne savons rien en dehors de son titre, a été transposée dans Adam Bede sous la forme de l’histoire qui lie le pasteur Mr Irwine à son élève Arthur Donnithorne. Le roman tel que nous le connaissons maintenant serait, comme plus tard Middlemarch, le résultat de la fusion de deux histoires : « The Clerical Tutor » d’une part, et d’autre part « My Aunt’s Story », témoignage livré par la tante méthodiste de George Eliot, qui avait assisté jusqu’à son exécution une jeune femme condamnée pour infanticide. L’hypothèse paraît convaincante, même si nous ne disposons pas de renseignements suffisants pour la valider.
Le roman a bénéficié d’un tel succès, avec plus de 80 000 exemplaires vendus en vingt ans, qu’il a connu de nombreuses éditions, dont sept au cours de la première année. Se pose alors la question du choix de l’édition à retenir. Alors que ses prédécesseurs ont généralement retenu la première, Carol Martin préfère la huitième, qui est la dernière que George Eliot ait relue et corrigée, au cours de l’automne 1861. Cela modifiera notamment le célèbre passage métafictionnel du début du chapitre 17, consacré au réalisme. Carol Martin explique longuement les corrections apportées à l’ensemble du texte : véritables modifications, changements typographiques et orthographiques. Au total, le nombre paraît relativement important, comme l’atteste l’abondance des notes textuelles en bas de page. Il semble, en particulier, que George Eliot ait soigneusement revu l’usage du dialecte, avec une double exigence : se montrer fidèle aux modèles, par souci de réalisme, sans oublier de rester intelligible pour le lecteur non initié. Comme dans le dernier roman paru dans la collection, Romola, les notes explicatives ont été renvoyées en fin de volume. On constate qu’elles sont assez réduites dans le domaine lexical, plus abondantes dans le domaine historique et culturel, et surtout très généreuses dans le domaine religieux et biblique. Carol Martin a accompli un admirable travail d’érudition et d’édition qui lui vaudra la reconnaissance de tous les éliotiens. Grâce à cet Adam Bede, ils disposent désormais de sept volumes sur huit dans cette magnifique édition savante des romans de George Eliot, inaugurée en 1980 par Gordon S. Haight avec The Mill on the Floss. On aimerait voir bientôt la collection complète avec la publication de Silas Marner. — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
GEORGE LEVINE, ed. — The Cambridge Companion to George Eliot. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xviii + 248 pp., Hb. £ 37.50, Pb. £ 13.95.)
Dans l’introduction à ce nouveau « Companion », George Levine fait plus que présenter les articles de ses collaborateurs dans une synthèse personnelle : il s’affirme comme un maître d’œuvre brillant en proposant l’article le plus riche et le plus complet, d’un niveau d’excellence auquel il nous a habitués depuis une quarantaine d’années. Il s’y intéresse à l’un de ses sujets de prédilection, l’esthétique réaliste de George Eliot (à ses yeux, « the greatest of Victorian novelists » [1]), pour montrer que sa technique réaliste « classique » annonce aussi bien les expérimentations du modernisme que le scepticisme épistémologique du postmodernisme. L’article liminaire de Rosemarie Bodenheimer rappelle les données essentielles de la vie de George Eliot, organisées autour de jalons significatifs : ses différents changements de nom. Les deux articles suivants abordent l’œuvre, selon un découpage que l’on croyait révolu parce que trop artificiel. Josephine McDonagh, dans « The Early Novels », et Alexander Welsh, dans « The Later Novels », s’interrogent d’ailleurs sur la légitimité de cette division, qui ne se comprend que si l’on veut rappeler que Romola marque un tournant dans la création éliotienne. Puis quatre articles présentent celle-ci dans son contexte historique et culturel. Suzy Anger, dans « George Eliot and Philosophy », rappelle la formation intellectuelle de l’auteur, avant d’aborder son éthique, son épistémologie, sa métaphysique et son herméneutique, dans une perspective qui laisse trop souvent les romans au second plan. Dans « George Eliot and Science », Diana Postlethwaite revient sur un sujet de plus en plus étudié ces dernières années et nous montre qu’il existe pour la romancière « scientifique » deux modèles d’égale importance : l’ancien, fondé sur l’observation, celui du « natural historian », et le nouveau, fondé sur la théorisation, celui du « natural scientist » (100). Dans le prolongement de son livre The Secular Pilgrims of Victorian Fiction (CUP, 1982), Barry Qualls propose, avec « George Eliot and Religion », une réflexion bien documentée sur la question (malgré un petit lapsus qui présente Tryan, le pasteur de « Janet’s Repentance », comme un méthodiste, alors qu’il se rattache à l’évangélicalisme anglican [125]). Dans « George Eliot and Politics », Nancy Henry aborde le « conservatisme » de la romancière, ainsi que son « impérialisme ». Dans sa conclusion, elle répond indirectement à Edward Said, qui reproche à George Eliot son « sionisme » à la fin de Daniel Deronda, par une remarque de bon sens : « Critics tend to forget that Deronda does not actually do anything political at the end of the novel » (155). Avec un article substantiel, « George Eliot and Gender », Kate Flint s’attaque au paradoxe souvent mis en évidence par les féministes : pourquoi une romancière aussi audacieuse et courageuse dans sa vie privée laisse-t-elle aussi peu de liberté aux personnages féminins de sa fiction ? Mais elle dépasse ce que Gilbert et Gubar ont qualifié de « feminine anti-feminism » pour proposer d’autres réflexions intéressantes, notamment sur l’image de la maternité. Avec « George Eliot and her Publishers », Donald Gray nous ramène sur un terrain plus classique, exploré depuis plus longtemps. Malgré son titre « George Eliot: the Critical Heritage », qui rappelle celui de David Carroll en 1971, Kathleen Blake ne revient pas sur l’accueil critique des Victoriens : elle présente une synthèse solide de la critique éliotienne au xxe siècle, montrant le poids désormais incontestable des études féministes. Ce beau volume se clôt sur une bibliographie, établie par Tanya Agathocleous (à qui l’on doit aussi la chronologie liminaire). Malgré son caractère sélectif, cette bibliographie va à l’essentiel et rendra service. On aurait aimé, cependant, y trouver la trace de deux ouvrages qui ont gardé leur intérêt, au-delà des modes : Reva Stump, Movement and Vision in George Eliot’s Novels (Seattle : U of Washington P, 1959) et Joseph Wiesenfarth, George Eliot’s Mythmaking (Heidelberg : Carl Winter Universitätsverlag, 1977). — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
JOHN RIGNALL, ed. — Oxford Reader’s Companion to George Eliot. (Oxford: Oxford UP, 2000, xxvi + 478 pp., £ 40.)
Avec le concours prestigieux de Gillian Beer et d’Elizabeth Ermath, ses deux « consultant editors », et d’une cinquantaine de collaborateurs, dont une bonne proportion d’éliotiens reconnus, John Rignall a réalisé un véritable exploit en publiant, sous ce titre modeste, une véritable encyclopédie qui fait le point des connaissances les plus diverses sur George Eliot. Les quelque 470 entrées de longueur variable permettent de tout savoir, depuis les détails les plus anecdotiques (comme les animaux domestiques préférés de la romancière) jusqu’aux approches critiques les plus modernes de ses romans. La présentation invite aussi bien à la consultation ponctuelle, pour une simple vérification, qu’à une lecture plus approfondie, grâce à un système de liens et de renvois. L’ensemble est complété par une trentaine d’illustrations, deux cartes, une très précieuse bibliographie générale, une chronologie et une liste alphabétique des personnages. Ce volume renseigne abondamment sur la vie de l’auteur, sa famille, ses amis, mais surtout sur son œuvre et sa réception critique, le contexte historique, littéraire, artistique, scientifique, philosophique, théologique… Parmi les entrées les plus substantielles et les plus remarquables, il faut signaler « Life of George Eliot », et pour les influences les plus notables : « Shakespeare », « Goethe », « Scott », « Wordsworth ». Parmi les centres d’intérêt de son œuvre : « philosophy », « science », « the woman question », « music », « the visual arts ». Du point de vue de la critique littéraire, on retiendra « narration », mais aussi « reception », « critical reputation » et surtout « modern criticism », un article très substantiel, qui se décline en plusieurs sous-parties : « deconstruction », « feminist approaches », « gender studies », « new historicist approaches », « post-colonial approaches » et « psycho-analytical approaches ». Chaque œuvre majeure de George Eliot fait l’objet d’une présentation très complète, faisant le point sur les circonstances de la rédaction, de la publication, les illustrations, l’accueil critique, le contenu, la bibliographie et les orientations actuelles de la critique. Les huit articles consacrés aux œuvres romanesques, que l’on doit pour moitié à Rignall lui-même, sont des modèles et constituent désormais des introductions indispensables.
La présentation matérielle de l’ouvrage est particulièrement soignée et presque impeccable, car il ne subsiste qu’un nombre infime de scories : de très rares coquilles, une transcription inepte du grec (416), une inexactitude dans le titre d’un article de Showalter (65) et une autre à propos de la famille Trollope (421), qui fait de Thomas le frère cadet d’Anthony, alors qu’il s’agit de l’inverse. Au total, rien de particulièrement grave et on remarquera en général à quel point l’information est sûre et la lecture facilitée. Devant une telle réalisation, qui rendra désormais de grands services aussi bien aux étudiants qu’aux spécialistes, on éprouve un double sentiment d’admiration et de gratitude. — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
NANCY HENRY. — George Eliot and the British Empire. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xi + 182 pp., £ 35.00.)
Quelle est la place de l’Empire britannique dans la création littéraire de George Eliot, dont les romans sont intimement liés à l’Angleterre rurale et provinciale, qu’ils ne quittent qu’exceptionnellement, pour s’aventurer à Florence au xve siècle avec Romola, ou finalement à Londres, avec Daniel Deronda ? Il semble bien qu’avec l’Empire, on atteigne les limites du monde représenté et représentable dans la perspective réaliste de la romancière, qui se faisait un devoir de décrire uniquement ce qu’elle connaissait personnellement. Pourtant Nancy Henry (que l’on connaît déjà pour sa participation à The Oxford Reader’s Companion to George Eliot, mais surtout à The Cambridge Companion to George Eliot) entend bien démontrer l’importance de l’Empire pour George Eliot. Non seulement la romancière connaissait la littérature coloniale qui se publiait en son temps, mais elle s’intéressait de près au sort des deux plus jeunes fils de son compagnon, Thornie et Bertie Lewes, qui tentèrent tristement leur chance comme colons au Natal, et enfin elle investissait ses droits d’auteur en actions de diverses compagnies coloniales. Ce contexte, rappelé par Nancy Henry, explique un bon nombre d’allusions dans les romans. Il ne faut pas en conclure pour autant que George Eliot participe au projet « impérialiste ». Ses prises de position personnelles au moment de la guerre contre les Zoulous (1879), c’est-à-dire après le décès de Thornie et de Bertie, montrent au contraire une réaction hostile au colonialisme. L’attitude de la romancière paraît donc plus complexe que ne voudraient le faire croire les tenants de la critique post-coloniale, et notamment Edward Said qui dénonce le « sionisme » contenu dans Daniel Deronda, qui postule que la Palestine, vide de tout habitant, peut être colonisée : « Said has authorized a post-colonial tradition of reading Deronda, and within that tradition the fallacies and over simplification of his remarks have been perpetuated rather than examined. These need to be redressed, particularly as they relate to Eliot’s presumed “ideology of imperialism” » (121). Voilà qui remettra en question quelques axiomes « politiquement corrects » et suscitera un débat. — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
GILLIAN BEER. — Darwin’s Plots: Evolutionary Narrative in Darwin, George Eliot and Nineteenth-Century Fiction. Second Ed. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, xxxiii + 277 pp., Hb £ 35, Pb £ 12.95.)
La première publication de l’ouvrage de Gillian Beer en 1983 avait constitué un événement. Sa démarche intellectuelle novatrice invitait à lire les œuvres de Darwin, censées appartenir au domaine scientifique, comme s’il s’agissait d’œuvres littéraires, en accordant une attention toute particulière à la langue, aux sources littéraires et aux histoires que la théorie pouvait inspirer. Sa seconde partie montrait comment les idées de Darwin influençaient le roman victorien en général, mais surtout Thomas Hardy et plus encore George Eliot, notamment dans Middlemarch et Daniel Deronda. Dans ces romans, en effet, l’empreinte du darwinisme est perceptible, non seulement dans le vocabulaire, mais aussi dans la thématique et jusque dans la structure de la diégèse.
La seconde édition reprend le texte de la première, mais ajoute un avant-propos de George Levine et une nouvelle préface de Gillian Beer. Levine intervient dans le débat car il est l’auteur d’un ouvrage paru quelques années après celui de Beer, prolongeant l’enquête auprès d’autres romanciers, Darwin and the Novelists: Patterns of Science in Victorian Fiction (Cambridge: Harvard UP, 1988). Il constate que, depuis Darwin’s Plots, la vague des études sur Darwin n’a cessé de gonfler, avec la publication de sa correspondance, de ses carnets et de sa biographie (Adrian Desmond et James Moore en 1991, et Janet Browne en 1995), ce qui a complètement renouvelé les conceptions que l’on avait de l’homme et de sa théorie. Dans ce contexte, il rappelle l’importance du livre de Gillian Beer : « It is a mark of the significance of Darwin’s Plots that it remains undeniably the single indispensable study of Darwin as a writer and as a presence in the language and consciousness of modern literature » (xi). Dans sa seconde préface, Gillian Beer présente les publications essentielles sur le sujet depuis 1983 et renvoie à ses propres travaux, comme Open Fields: Science in Cultural Encounter (Oxford, 1996). Enfin, elle revient sur ses intentions, comme pour répondre à des critiques qui ont été adressées à son livre : « This book does not imply that Darwin’s work is “fiction,” as some puzzled readers at first assumed. It argues that how Darwin said things was a crucial part of his struggle to think things, not a layer that can be skimmed off without loss » (xxv). Cette publication est l’occasion de découvrir, ou de redécouvrir une étude fondamentale pour l’histoire des idées et la littérature anglaise à l’époque victorienne. — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
DEIRDRE DAVID, ed. — The Cambridge Companion to the Victorian Novel. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xx + 267 pp., Hb. £ 37.50, Pb. £ 13.95.)
Ce volume, qui paraît dans une collection maintenant bien connue et appréciée, a pour ambition de faire une présentation complète du roman victorien et de l’intérêt que la critique lui porte en ce début de xxie siècle. Encadré par une chronologie utile (où il faut cependant rectifier deux dates : l’abolition des Corn Laws a eu lieu en 1846, et Thackeray est mort en 1863) et par une bibliographie générale (où l’on s’étonne de ne pas trouver trace des travaux de Michael Wheeler, ni du livre quasi canonique de Gilbert et Gubar, The Madwoman in the Attic [Yale UP, 1979]), il présente, après l’introduction de Deirdre David, onze articles de longueur sensiblement égale, apportant des éclairages complémentaires, appelés « chapitres ». Les deux premiers nous rappellent que le roman est d’abord un objet de consommation, mais aussi de production. Kate Flint, à qui l’on doit la passionnante étude The Woman Reader 1837-1914 (OUP, 1993), revient sur son thème de prédilection avec une étude sur la sociologie de la lecture. Simon Eliot nous donne des renseignements très précis sur les modes de publication, la nature des éditions, leurs prix, les rééditions et les techniques d’impression ou de reproduction. Linda Shires s’intéresse à l’esthétique du roman victorien et montre le passage d’une description « fidèle » de la réalité sociale et psychologique à une écriture plus impressionniste et plus consciente du caractère relatif de ses stratégies. Joseph Childers montre à quel point la « culture industrielle » pénètre et sature le roman victorien, même lorsqu’elle ne fait pas l’objet d’une description directe. Dans « Gender and the Victorian Novel », l’article le plus long et sans doute le plus riche, Nancy Armstrong définit ainsi son propos : « I will describe how the novel teamed up with the emergent human sciences to refine the rules governing the social and biological reproduction of those people who could belong to the respectable classes, as well as those texts, objects, and images, such people could safely consume » (97). L’article de Jeff Nunokawa, constitue son complément naturel, car il étudie la sexualité dans cinq romans représentatifs : The Tenant of Wildfell Hall, Vanity Fair, Jane Eyre, Adam Bede et Our Mutual Friend. On y découvre avec un certain étonnement que l’homosexualité (sous la forme du désir qu’éprouve Jane Eyre pour Maria Temple et Helen Burns) laisse une empreinte décisive dans l’éducation sexuelle de l’héroïne. S’il s’agissait de donner un exemple d’homosexualité dans le roman victorien, d’autres auteurs auraient sans doute été plus probants. Dans « Race and the Victorian Novel », Patrick Brantlinger aborde en fait plusieurs sujets dont il montre la corrélation : les stéréotypes raciaux et l’antisémitisme, l’esclavage et la lutte contre l’esclavage, les « monstres » raciaux, la dégénérescence et les craintes sur l’avenir de la race. Dans « Detection in the Victorian Novel », Ronald Thomas accorde une place de choix à Bleak House, à Wilkie Collins et à Arthur Conan Doyle, tout en montrant que le principe de détection est au cœur de presque tous les romans victoriens. Lyn Pykett signe un article très substantiel, « Sensation and the Fantastic in the Victorian Novel », où elle étudie les avatars du roman gothique de la fin du xviiie siècle et du début du xixe dans la mode du « sensation novel » et la littérature fantastique. John Kucich aborde un sujet vaste et passionnant avec « Intellectual Debate in the Victorian Novel: religion, science, and the professional ». Il a malheureusement tendance à négliger le premier des trois termes de son sous-titre, à partir d’un présupposé discutable : « Loss of religious faith was seldom considered a subject appropriate to raise in the pages of a novel » (214). Quant au dernier article, celui de Robert Weisbuch, « Dickens, Melville, and a Tale of Two Countries », il serait plus à sa place dans une étude sur le roman américain au xixe siècle, puisqu’il porte en fait sur la difficile conquête de l’indépendance littéraire des États-Unis par rapport à l’Angleterre. Un article sur la religion dans le roman victorien aurait sans doute été plus pertinent pour clore cette présentation, au demeurant utile, riche, équilibrée et nuancée. — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
ERIN O’CONNOR. — Raw Material ; Producing Pathology in Victorian Culture. (Durham and London : Duke UP, 2000, XIII + 272 pp., 50 ill., £ 14.50.)
Cet ouvrage fascinant repose avant tout sur une connaissance de l’évolution de la langue anglaise et de l’histoire de tropes comme la catachrèse ou la synonymie. Partant du double sens de « consumption », Erin O’Connor étudie les liens entre maladie et économie capitaliste, chair humaine et matières premières. Mis en contact avec la machine, emblème de la modernité industrielle, le corps devient l’hôte de certaines pathologies. L’époque victorienne est dès lors marquée par le cauchemar de la dissolution physique (chapitres 1 et 2) et par le rêve d’une nouvelle identité symbolique et sociale (chapitres 3 et 4). Le livre se présente donc comme « a map of the metaphoric and material crossovers Victorians made between human bodies and industrial entities » (18). Le choléra, maladie des taudis et importation exotique accessible aux plus pauvres, apparaît ainsi comme directement lié aux conditions de vie entraînées par le développement de l’industrie et du commerce international. Les symptômes en sont le noircissement et le rétrécissement d’un corps vidé de sa substance, envahi et violé par la maladie. Le choléra devient bientôt le symbole de toutes les contagions, physiques ou mentales. Erin O’Connor ouvre son deuxième chapitre en consacrant quelques pages au terme « income », qui désigne au début du xixe siècle aussi bien un revenu qu’une tumeur (par déformation du mot « ancome »). Maladie des femmes inadaptées à l’époque moderne, le cancer du sein associe ainsi croissance économique et excroissances indésirables. Selon le raisonnement analogique alors fréquemment employé par la médecine, le corps malade est comparé à une ville incapable d’évacuer ses déchets, à une industrie incapable de trouver des débouchés pour sa production. Vers 1890, la mastectomie devient une opération réalisable, et vers la même époque se développe la fabrication des prothèses, qui fait l’objet du chapitre 3. Les membres artificiels permettent de « mettre un terme » au délire du moignon, à cette hystérie par laquelle les hommes amputés croient encore éprouver des sensations dans les membres disparus. La prothèse vient heureusement rendre sa virilité au corps de l’homme diminué. Au passage, l’auteur étudie l’image du « membre fantôme » chez des auteurs comme George Eliot, Dickens, Trollope et Poe. Le volume se termine avec une étude des freak shows chers au public victorien. Même si elle n’engendre aucun discours cohérent sur l’anomalie physique, l’exhibition commerciale du monstre met l’accent sur un corps susceptible de s’adapter à la vie moderne malgré tous les handicaps. Dans son épilogue, Erin O’Connor souligne le rôle des « monster studies » à notre époque, pour comprendre les liens conceptuels « between past discursive formations and present strategies for revealing and resisting them » (216). — Laurent Bury (Université de Paris IV).
MICHAEL GREANEY. — Conrad, Language, and Narrative. (Oxford: Oxford UP, 2002, x + 194 pp., £ 37.50.)
Le premier livre de Michael Greaney frappe par ses grandes qualités et laisse espérer des suites abondantes. Certes, comme beaucoup de chercheurs modernes, formés par la lecture assidue de Bakhtine, Barthes, Benjamin, Derrida ou Foucault, l’auteur se sent obligé d’étaler ses présupposés théoriques, de marquer souvent ses points d’accord ou de désaccord avec les critiques antérieurs, et d’adopter une approche aussi neuve que possible. Il lui arrive aussi d’oublier tout cela et d’analyser les œuvres de Conrad telles qu’il les lit, avec compétence et souvent avec finesse. Nombre de ses lectures sont éclairantes et relativement originales, ce qui n’est pas un mince mérite, car on a beaucoup écrit sur Conrad depuis trois quarts de siècle.
L’introduction insiste sur la situation de Conrad en tant qu’étranger, mais ajoute « We would do well to consider the possibility that Conrad wrote his masterpieces because rather than in spite of the English language » (1). Ce qui intéresse Greaney (et Conrad selon lui), c’est le langage oral (« One of the defining idiosyncrasies of Conrad’s literary career was his powerful distrust—even, at times, hatred—of writing », 2). D’où l’objectif de ce livre : « This study is written in the belief that it can analyse the dense linguistic textures of Conrad’s narrative without sacrificing the proper awareness of its potent political themes » (7).
La première partie (Speech communities) commence par situer l’importance du langage parlé et le problème de l’écoute, puis propose des études de « Falk » et de Victory ; on est un instant gêné de découvrir avec Greaney que jusqu’à lui on n’a pas su lire Victory, puis que ce roman nous « prépare » aux grandes complexités d’œuvres qui lui sont largement antérieures. Un commentaire de The Arrow of Gold clôt cette partie. La deuxième est consacrée aux récits confiés à Marlow. L’estime suscitée par ce narrateur semble connaître un déclin ; Greaney cite la belle formule de John Batchelor : Marlow is « the kind of Englishman whom Conrad would have liked to have been » (60). L’auteur montre un certain dédain pour « Youth », récit trop sentimental à ses yeux. D’excellentes pages sont consacrées aux liens entre colonialisme et langage ; tout le chapitre traitant de Lord Jim est passionnant, mais on peut regretter que dans la conclusion Greaney nous dise comment « we ought to read this novel » (97) ; un tel dogmatisme rappelle fâcheusement celui de Q. D. Leavis à propos de Great Expectations. De très bonnes pages encore sur Chance, l’élément macho dans l’œuvre, les relations familiales et leur destin dans Chance.
La troisième partie traite des communautés politiques, d’abord à propos de Nostromo (ici Greaney s’attache à la notion d’anecdotal history et aux diverses langues en cause) ; puis il est question de The Secret Agent, seul récit de Conrad à narration écrite et non parlée ; on retiendra la dense formule sur Conrad et les femmes : « Conrad’s fiction seems to corroborate the tendency of its characters to idealize Woman but exclude real women » (136), ainsi que certains commentaires sur « the ostritch-factor » chez Winnie (mot dû à Cedric Watts). Dans Under Western Eyes enfin, Greaney reconnaît en Razumov une victime, et livre de fines analyses du thème de la confession.
De la conclusion on peut citer les dernières lignes, denses et équilibrées : « It was never part of Conrad’s master-plan to estrange himself from the mass of general readers : that would have been contrary to his artistic — not to mention financial — instincts. He was the most reluctant of modernists ; and he will continue to be read seriously and valued highly because he exhibits all the breath-taking innovations of modernism without losing sight of everything that is sacrificed in the bid to make it new » (169). Michael Greaney, lui-même lecteur on ne peut plus sérieux de Conrad, mérite d’être lu avec grande attention. — Sylvère Monod (Université de Paris III).
JOSIANE PACCAUD-HUGUET, éd. — Heart of Darkness : une leçon de ténèbres. (Paris-Caen : Minard, 2002, 224 pp.)
Le titre de ce recueil de neuf études d’auteurs différents, dont une de Josiane Paccaud-Huguet, outre son avant-propos, est doublement significatif : d’une part « leçon » peut désigner ce que Marlow a appris de son expérience au Congo et ce que son récit peut enseigner à son auditoire à bord du Nellie ancré dans l’estuaire de la Tamise et au lecteur de Heart of Darkness, qui, au terme d’une réelle épreuve, se sent, lui aussi perplexe et même différent de ce qu’il croyait être ; d’autre part l’évocation possible des Leçons de ténèbres de Couperin suggère que l’effet produit par le texte de Conrad naît d’un art plus proche, à certains égards, de la musique que du récit linéaire.
Dans leur ensemble et au-delà d’une saine diversité, les études du présent recueil convergent, ou du moins orientent le lecteur vers une même proposition : l’effet de déstabilisation que crée Heart of Darkness tient à la modernité de Conrad, précurseur à cet égard, plus avancé peut-être qu’on ne l’a cru. Cette modernité répond, comme le rappelle Josiane Paccaud-Huguet, à la « rupture épistémologique » amorcée à l’époque où Conrad écrit Heart of Darkness, c’est-à-dire à la remise en cause de tout le savoir acquis, et, plus précisément, des modes de sa constitution dans la société occidentale.
Il n’y a rien en soi de très nouveau à dire que Heart of Darkness se dérobe à une interprétation univoque, que tout y demeure problématique. Ce qui donne, cependant, au recueil une réelle force d’impact et une cohérence que n’ont pas toujours les ouvrages collectifs, ce sont les approches choisies, résolument modernes, la démonstration de conclusions déjà proposées ou pressenties, qui ne faisaient souvent que formuler une impression incontestable mais mal expliquée. Il en résulte une unité que ne rompt pas même une étude que son sujet distingue nettement des autres : la comparaison que fait Jakob Lothe entre les figures narratives de Heart of Darkness et le langage cinématographique d’Apocalypse Now, à partir de l’analyse, dans chacune des deux œuvres, de leurs deux, voire trois commencements.
Les auteurs de la « leçon de ténèbres » utilisent pertinemment les concepts et les méthodes de la critique contemporaine avancée et dérangeante : psychanalyse de Lacan, déconstruction selon Derrida notamment. Le lecteur consciencieux mais peu averti risque d’être déconcerté, même si des repères lui sont donnés pour se prendre en charge et faire de Heart of Darkness la lecture toujours recommencée qu’appelle cette œuvre. Il est plus regrettable, cependant, qu’une certaine opacité de la terminologie puisse faire craindre que se substitue une autre mythologie à la « mythologie blanche », à la fois celle de l’homme blanc et du blank, qui selon Derrida, cité en tête de l’étude de Christophe Robin, prend « son logos » pour la forme universelle de la raison.
Chaque étude est suivie de notes abondantes, précises et éclairantes ; mais Heart of Darkness a suffisamment inspiré d’écrits intéressants et d’éclairages différents pour que, malgré l’apport précieux de ces notes, on regrette l’absence de bibliographie.
Cela dit, tous ceux qui ont contribué à la « leçon de ténèbres » témoignent de la vigueur de la recherche conradienne en France et de la vitalité toujours renouvelée de Conrad. — Philippe Jaudel (Université de Grenoble III).
MAURICE CHRÉTIEN, éd. — Le Socialisme à la britannique. (Paris : Economica, 2002, 190 pp., 15 €.)
Sujet difficile par le sens des termes — socialisme peut être opposé ou associé au libéralisme. Maurice Chrétien et son équipe d’analystes nous offrent malgré tout leurs études dans un ensemble historique cohérent, sinon toujours impartial. Cette histoire des « penseurs du xxe siècle » est objective, parfaitement, dans les chapitres sur G. D. H. Cole, R. H. Tawney, J. M. Keynes et E. Durbin, socio-économistes déjà éloignés d’une actualité brûlante, qui a dépassé communisme totalitaire et aussi la rigueur comptable de Mifton Friedman mise en œuvre par le thatchérisme. De ces quatre penseurs, on retient surtout l’humanisme ou l’évangélisme des trois premiers et le pragmatisme de J. M. Keynes. À celui-ci, génie de l’économie appliquée et théorique, ne convient guère d’autre étiquette que « libéralisme social » (plutôt que « socialisme libéral »), dans tous les sens de cette notion. Ces quatre penseurs ont en commun le refus énergique du marxisme réducteur, dont la pratique a confirmé la nocivité destructrice de la société et de l’individu. Les quatre sont tous aussi conscients de la complexité de l’économie et de la société tout entière — J. M. Keynes plus que quiconque, au point que le « keynésianisme » posthume, souvent encore évoqué, s’éloigne presque toujours de la pensée de Keynes, dont cette étude explore la souplesse et la richesse.
Les chapitres 5, 6 et 7, consacrés à la décolonisation, au travaillisme d’Anthony Crosland (The Future of Socialism, 1956) et au nouveau travaillisme, celui de Tony Blair, sont d’un grand intérêt. Mais leur actualité entraîne une dérive émotionnelle et partisane. Pourquoi Rita Hinden, citant Helen Gœthals, méprise-t-elle la décolonisation graduelle menée par les travaillistes au pouvoir de 1945 à 1951 et de 1964 à 1970 ? Comme si le radicalisme anti- ou post-impérialiste avait ramené le paradis sur la terre indienne, birmane ou subsaharienne ! La pensée et la politique d’Anthony Crosland sont présentées avec un talent impeccable d’historien. La pensée blairiste véritable fait l’objet d’une analyse serrée et rigoureusement informée. On peut cependant regretter que le blairisme soit condamné par la critique de Keith Dixon. C’est alors que le lecteur se rend compte de l’archaïsme des idéologies du xxe siècle : une étude impartiale des rapports entre l’État (plus et mieux décentralisé par Blair) et l’économie de marché montrerait que le monde de la pensée a changé. Comme me le disait un économiste anglais en 1990 : « Puisque l’intervention de l’État dans l’économie de marché est indispensable, mieux vaut une intervention pragmatique, souple et adaptée à la réalité qu’une intervention dogmatique, application théorique d’une doctrine indéfinissable. » Il est stérile de juger une politique effective en fonction de critères issus de concepts aussi flous, insaisissables et changeants que « socialisme » ou « libéralisme », dont la signification est encore aujourd’hui polémique et passionnelle. Cette analyse y gagnerait si elle restait neutre, car le chercheur n’est pas un militant et la neutralité le sert. — André Guillaume (Université de Paris IV).
[1]
Le texte de son discours se trouve dans « The Parliamentary Speech of Viscount Montague against the Act of Supremacy, 1559 », éd. T. J. McCann,
Sussex Archaeological Collections, 108, 1970, 52-57.