Etudes anglaises
Klincksieck

I.S.B.N.2-252-03455-6
128 pages

p. 131 à 132
doi: en cours

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Tome 57 2004/2

2004 Études anglaises Articles

Introduction

Pierre Cotte Université de Paris IV-Sorbonne
Chaque Université a sa culture. L’Université française, dans les études littéraires, aime par-dessus tout l’exercice de la dissertation, qui donne du prix à la construction et à la rhétorique. Elle estime volontiers que les qualités formelles y sont signes de distinction, comme elles peuvent l’être dans les arts ou dans la mode, et de maîtrise ; les anglicistes savent combien est différent l’« essay » anglo-saxon. Mais nous valorisons la dissertation au risque d’oublier, peut-être, que notre originalité est ailleurs. La composition est sans doute universelle, qui demande, en réponse à un sujet pouvant tenir en un mot, de faire œuvre personnelle. Plus rare est l’explication ou le commentaire de texte, la lecture « serrée » de quelques pages ou lignes d’une œuvre. Cet exercice est second : il n’invite pas à créer, mais à étudier une création ; toutefois il est jugé probant dans nos concours et indispensable à la recherche en littérature : comme ailleurs, après avoir saisi les totalités — les œuvres, leur contexte —, l’esprit va aux parties. Son objet est encore la forme, qui pourrait bien être notre passion : cette forme unique, produite par l’auteur, où commence toute interprétation. Celle-là est d’abord sens, mais elle consiste en signes et elle nous reconduit à un travail. La forme genèse est puissance et acte. Elle est le moment où l’intelligible devient sensible ; elle aide à une meilleure compréhension du texte et le commentaire est l’art de lire.
Le langage est étudié depuis l’Antiquité. Sa première grande analyse n’est autre que l’écriture, seconde aussi, qui révèle la double articulation et, en fixant, ouvre la voie au classement et à la « grammaire », science des lettres. La « linguistique » naît au xixe siècle du désir d’observer la langue avec la rigueur des sciences exactes. Son histoire n’est pas linéaire et montre plutôt un échec. Non, les linguistes, à la différence des sociologues ou des psychologues, et malgré des tentatives renouvelées — la dernière sous l’emblème des « sciences cognitives » —, ne se sont jamais accordés sur des objectifs et sur une méthode. Ils ne sont ni meilleurs ni pires que d’autres ; il appartiendra aux historiens des sciences d’expliquer ce fait, vraisemblablement significatif. Le plus grand conflit est la part du sens. Au début du xxe siècle certains ont souhaité interdire son étude. Aujourd’hui encore, beaucoup, en matière d’analyse sémantique, voudraient se contenter d’un étiquetage ; c’est-à-dire d’une simple reconnaissance ; or le sens demande aussi à être connu…
Dans ce désaccord général, les cultures, bien sûr, transparaissent : on n’étudie pas la langue de la même façon ici et là et l’on fait les choses différemment en France, en accordant plus d’importance au sens, précisément, qu’ailleurs. L’originalité est double. Pendant la première moitié du xxe siècle, quand la psychanalyse prenait son essor, Gustave Guillaume imagina que les signes grammaticaux étaient les traces d’une activité profonde de construction du sens dont la matière est le temps ; il pensa mettre en lumière l’inconscient d’opérations mentales partagées. Pendant la seconde moitié du siècle, les « théories de l’énonciation », proches de la phénoménologie, soulignèrent le rôle structurant du sujet parlant/écrivant dans la production des discours. Beaucoup de linguistes anglicistes français s’inspirent de ces approches, en grande partie associables, et pratiquent une linguistique de la motivation, où la forme, à nouveau, a une place de choix.
Une telle linguistique devrait intéresser ceux qui commentent les textes. Des rencontres ont lieu, qu’il convient de favoriser. Dans ce numéro d’Études Anglaises, des linguistes étudient des « faits de langue » dans des textes littéraires ; beaucoup le font dans l’esprit évoqué. Le premier article, écrit à deux mains, donne le ton et continuera utilement cette introduction.
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