2004
Études anglaises
Comptes rendus
Comptes rendus
ANTOINE CULIOLI. — Variations sur la linguistique. (Paris : Klincksieck, 2002, xvi + 264 pp.)
Curieux que ce livre. Voilà un énoncé que n’aurait pas désavoué Antoine Culioli. Curieux au sens positif du terme. Curieux, quand on sait les réserves que Culioli a toujours manifestées vis-à-vis de l’écrit, dont le danger est qu’il « fige la pensée ». Curieux ce livre par sa forme : il se divise en sept jours, comme la Création. Le septième chapitre/jour est de loin le plus court. Jour de repos relatif ?
La forme, donc : un questionneur, Frédéric Fau, qui est consultant en communication et formation auprès des entreprises, pose des questions à Culioli, qui y répond volontiers. La forme même produit ce curieux incipit : « Antoine Culioli, bonjour », qui a le mérite de donner le ton.
Un livre de Culioli, car ce sont ses propos qui sont transcrits à partir d’un enregistrement, et sur Culioli, car le questionneur oriente la discussion, à partir de ce qu’il sait du questionné : « Pouvez-vous, pour commencer, retracer votre parcours, en mettant en avant ce qui vous a mené à votre linguistique ? » ; « Alors par rapport à cela, qu’est-ce que ces concepts d’énoncé, d’énonciatif, apportent ? Et d’où viennent-ils ? ». Il réoriente aussi souvent la discussion. Un livre personnel, aussi, qui commence par le parcours de Culioli, par un retour aux sources, mais non aux influences subies, le questionné se défendant d’avoir subi l’influence de la pensée de Guillaume ou de Benveniste. Nous sommes loin de confessions, cela dit, la théorie reprenant vite ses droits, dans un style oral (« Là, ça marche de nouveau sans aucun problème ! » [65]), habituel pour ceux qui connaissent les transcriptions des séminaires de Culioli. Le lecteur suit la pensée du questionné dans un livre agréable à lire, tant le personnel et la personne sont présents dans l’ouvrage. « Voici l’homme » nous dit Michel Viel dans sa préface, l’homme « qui nous parle de son travail de linguiste […] avec une passion contenue mais communicative ». Ecce homo ?
L’homme nous parle de ce qui fait la spécificité de sa pensée : l’énonciation (telle qu’il la conçoit, qui pourrait aussi s’appeler « théorie des opérations » ou « théorie des repères » ou « théorie des opérations énonciatives », l’étiquette n’est pas pertinente : « Moi j’avoue que là-dessus… » [35]), la notion, la manipulation, la situation, le contexte, le rôle du métalangage, les marqueurs, le repérage, la frontière… Bref, par le jeu des questions-réponses, c’est tout le système culiolien qui est présenté et discuté, de façon très claire, en raison du public visé : « Conscient qu’il s’adresse ici à un public plus large qu’à l’ordinaire […] Culioli a laissé de côté tout ce qui par son caractère technique pourrait décourager le lecteur » (Viel).
Culioli aborde également mai 1968 — « Vous vous inscrivez dans la mouvance de Mai 68 ? — Ah, mais très exactement ! », et évoque quelques linguistes.
Variations sur la linguistique est donc un livre personnel, très utile pour se familiariser avec ou réviser tout le système linguistique d’A. Culioli, système re-présenté et discuté avec une grande clarté. — Wilfrid Rotgé (Université de Paris X).
CLAUDE DELMAS, éd. — Construire et reconstruire en linguistique anglaise : syntaxe et sémantique. CIEREC Travaux 107. (Saint-Étienne : P de l’U de Saint-Étienne, 2002, 299 pp., 23 €.)
Fruit des travaux des ateliers de linguistique de deux congrès de la SAES (Nancy 1996 et Angers 2000), cet ouvrage réunit quinze contributions qui toutes concourent à faire apparaître l’imbrication de la syntaxe avec la sémantique. F. Nicol distingue trois morphèmes de génitif : flexionnel (John’s book), dérivationnel (a lawman’s five-pointed star), quantificationnel (nine months’ experience). H. Josse montre que one n’entretient pas de lien de coréférentialité avec son antécédent, au point que les cas où aucun antécédent ne peut être assigné à one sont bien plus nombreux qu’on ne l’admet généralement. Les substantifs déverbatifs correspondant à la forme nue du verbe font l’objet de l’analyse de J. Albrespit qui, passant en revue différents cas d’espèce — formes parfaitement lexicalisées (a drink), formes contraintes à un emploi pluriel (cheap eats), formes correspondant à une nécessaire scission schizophrénique du lexème verbal en lexème nominal précédé d’un complément à fonction prédicative (have a think), etc. — met en avant que la quasi-totalité des nominalisations de ce type implique la validation d’une occurrence de procès (they needed a win). É. Corre revisite l’alternance V1 to V2 / V1 V2-ing en se restreignant au choix de begin pour V1. Pour É. Bottineau la construction des verbes aspectuels (begin, start, commence) avec to marque l’absence de modalisation interprétative alors que -ing signale un préconstruit en cours de retraitement cognitif et interprétatif. A. Deschamps s’attaque à la variété des prépositions qui entrent dans les deux cadres V1 — Prép. — GN — to — V2 (He waived to him to proceed) et V1 — GN — Prép. — V2-ing (He blackmailed her into continuing). Il ressort de cette étude que les opérations mises en œuvre par to + V et par V-ing ne constituent qu’un élément parmi d’autres permettant de rendre compte de la répartition dans ces structures de classes de prédicats sémantiquement très homogènes. Comparant le participe présent et le gérondif, G. Girard fait apparaître l’impossibilité de reconnaître un invariant à -ing et avance douze paramètres, principalement syntaxiques, permettant de distinguer l’un de l’autre au plan de leur interprétation. C’est encore -ing à quoi G. Mélis s’intéresse à côté d’autres opérateurs de nominalisation — that, to — pour faire émerger l’idée qu’il s’agit aussi là d’outils introducteurs d’un commentaire modal sur la relation prédicative imbriquée. Dans un second article, le même G. Mélis montre que le it d’extraposition ou de clivage, loin d’être un simple marque-place purement syntaxique, se révèle être la trace d’une opération complexe d’identification-qualification ainsi que la marque du désengagement du sujet énonciateur. Pour J.-C. Souesme, les questions en WH-, qui ouvrent un « menu » virtuel de réponses possibles, peuvent, dans le cas des « questions rhétoriques », soit n’impliquer aucune réponse, soit pointer vers une réponse unique qui est la négation de la proposition mise en question, What are you afraid of? supposant There’s nothing to be afraid of. Les contextes adversatifs, eux, bloquent le parcours effectué par la variable pour ne retenir qu’une seule valeur : What shall I do but keep silent? Prenant l’intonation à bras le corps, I. Gaudy s’attache à remettre en question la thèse selon laquelle les question tags seraient de simples ajouts rhétoriques, que ce sont eux au contraire qui priment en conditionnant un phénomène de programmation dans la « phrase » de base. Ph. Miller démontre l’existence d’emplois non finis de do auxiliaire. P. Larroque soulève l’intéressante question du lien en anglais non standard entre récit factuel au présent et interpositions appréciatives de l’énonciateur au passé. Il analyse -ed comme une marque de distanciation par rapport au contenu discursif du récit. P. Labrosse examine les constructions périphrastiques have + en et be + ing dans le cadre de la théorie de la réélaboration de P. Cotte en se fondant sur un corpus d’articles d’informatique. I. Birks renouvelle le point de vue sur have en prenant pour fil conducteur l’acquisition progressive de cette unité par l’enfant parallèlement à celle de want. Il en tire d’intéressantes conclusions pour un traitement unifié de have to et de have + en. Divers par leurs approches mais partageant souvent un même centre d’intérêt, ces quinze textes frémissent des mille palpitations de la vivante recherche. — Jean Pauchard (Université de Reims).
MASAYOSHI MATSUURA †. — A Rime Index to the Poetry of Marlowe, Shakespeare and Some Elizabethan Poets. (Tokyo : Eihosha, 2002, 971 pp.)
Cet ouvrage posthume, gros volume somptueusement imprimé et relié, édité par Takako Matsuura, veuve de l’auteur, et brièvement préfacé par une de ses anciennes étudiantes, Masahiko Kanno, a fait l’objet d’un soin attentif, car d’après des sondages — ce n’est pas un livre à lire d’une traite — il y a peu de fautes d’impression. Je n’en ai rencontré qu’une, p. 707 : la lettre L remplacée par le chiffre 1. L’auteur, décédé avant d’avoir pu terminer son travail, a recensé les rimes contenues dans un corpus qui va de Marlowe à Henry Petowe (poète quasi inconnu qui, après Chapman, compléta Hero and Leander) en passant par Shakespeare, Spenser, Sidney, Lodge, Daniel, Drayton et Marston, dans cet ordre. Poème par poème, les vers, dûment référencés, sont transcrits dans l’ordre alphabétique des rimes, ou plutôt des mots qui en fin de vers contiennent les rimes. Un tableau indique par ordre décroissant le nombre d’occurrences de chaque rime, ce qui donne un aperçu des mots que les poètes cités affectionnaient particulièrement et permet des comparaisons. Les énumérations qui suivent présentent un inventaire où se trouvent les cas les plus courants aussi bien que ceux qui peuvent paraître problématiques, comme la rime entre buried et dead dans le Sonnet 31 de Shakespeare, ou entre Leander et sphere dans Hero and Leander (4.44-45). On constate que certains poètes ne respectent pas toujours les règles, comme Lodge qui aux vers 655 et 657 de Scyla’s Metamorphosis fait rimer woeful avec full. L’auteur semble avoir traité la question des rimes féminines de façon un peu hésitante, car la rime entre told it et behold it (dans The Complaint of Rosamond de Daniel [838]) n’aurait pas dû être classée sous la rubrique du simple pronom it. À part Marlowe, dont l’auteur était spécialiste et dont tous les poèmes sont présentés, y compris les traductions d’Ovide, les corpus ne sont pas exhaustifs. Shakespeare est représenté par Venus and Adonis, Lucrece et les Sonnets, mais The Phœnix and the Turtle ainsi que A Lover’s Complaint sont absents. The Faerie Queene ne figure pas non plus, mais la partie concernant Spenser est incomplète. Il faut savoir ce qu’on cherche, l’ouvrage ne contenant que des recensions, sans mode d’emploi ni exposé théorique. À moins de le transcrire sur ordinateur on ne peut pas l’utiliser comme une concordance générale, les listes étant données séparément, auteur par auteur et poème par poème. On trouve en plus des listes de vers contenant la conjonction and. L’auteur a-t-il considéré que ce mot constituait une cheville métrique et que ce relevé apportait un complément utile au travail opéré sur les rimes ? Il est difficile de le savoir, en l’absence de tout exposé méthodologique. Ce livre constitue donc un document de référence utile au spécialiste et au chercheur, mais sans doute peu attrayant pour quiconque ne s’intéresse pas quotidiennement au mécanisme de la rime dans la poésie élisabéthaine. — Henri Suhamy (Université de Paris X).
ROCCO CORONATO. — Shakespeare’s Neighbors: Theory Matters in the Bard and His Contemporaries. (Lanham, New York, Oxford: UP of America, 2001, xvii + 176 pp., $ 54.00 and $ 28.00.)
This must surely be one of the most problematic titles to have appeared on Shakespeare of late, and to complicate matters, the subtitle turns out to be one of the most (deliberately?) misleading to have seen the light of print in a long while. Not the least obvious problem is the uneasy cohabitation between the notion of “neighbours” as denoting a focus on “what lay next door” to Shakespeare, on the one hand, and the use of the word “theory,” on the other, while the doubtful jocularity of the allusion to “the Bard” muddies the water even further. The problem in the first instance resides in the fact that, by the—to publishing houses worthily quotidian—label “neighbors” (“for the benefit of a non-specialist audience as well,” sic, blurb), Coronato is sometimes referring to Shakespeare’s contemporaries (neighbours in historical time), while at other times what is concerned is background source material (textual neighbours); but when, as happens as early as in the first chapter, such “neighbors” are Augustine or Aquinas, their instance in time and culture makes “next door” seem less than a helpful notion. In other words, not only is the use of the eponymous “neighbors” inadequately articulated, it is not really thought through—in a word theorized. What generally, at the beginning of the 21st century, goes by the name of “theory” in literary and Shakespeare criticism has precious little to do with Coronato’s enterprise, where anything from Jerome down to Bacon on confession becomes “confession theory” (sic). There is thus a distinct suspicion of sleight of hand, of a false description of goods, at once homely and high tech, low-brow (the notorious Australian soap, Neighbours) and high-brow (Theory), to rake in the readers—a shade meretriciously. In this sense “Theory does not matter” in Coronato’s Shakespeare.
This is a pity, since Coronato’s enterprise is otherwise respectable: in the event, the essays collected in the volume are solid fare of fairly traditional cast, the usual mode of each chapter taking the form of a long section on the history of a concept relevant to a particular early modern text (Shakespeare plus Marlowe and Donne), followed by a shorter evaluation of its import for the work. The selection of topics is disparate (the niceties of confession in Richard III, merchandise and its relation to matter in The Jew of Malta, Twelfth Night reasoning set between Aristotle and Ramus, the island and the ocean in the late plays, with one chapter on the wider subject of laughter in Shakespeare. Born in Senigallia, on the Adriatic, and professing at the University of Siena, Coronato’s familiarity with the cradle of Renaissance cultures gives his erudition a natural ease, as if imbibed with his mother’s milk. His erudition is dispensed with the same kind of straightforwardness that impresses one in reading Agamben on the Middle Ages. The most innovative element, as Arthur Kinney signals in his preface, is the revelation that, in Shakespeare’s day, Perdita was capable of referring to an Isola Perdita bound up with spiritual questing on a portolan plotted by God. Coronato punctuates his erudition by a nice line in pithy formulas like Richard III’s being “awash with lachrymose characters,” but there is an occasional top-heaviness in the mass of matter adduced and the degree to which they resemanticize the text (the Twelfth Night chapter strikes one as somewhat heavy-handed, less in its exposition than in its application. — Ann Lecercle (Université de Paris X).
ALISON FINDLAY and STEPHANIE HODGSON-WRIGHT, with GWENO WILLIAMS. — Women and Dramatic Production 1550-1700. (London: Longman, 2000, ix + 228 pp.)
Dans la lignée des pionnières que sont Nancy Cotton (Women Playwrights in England 1363-1750 [1980]) et Jacqueline Pearson (The Prostituted Muse [1989]), les trois auteurs s’assignent comme but de démontrer, non seulement que des pièces écrites par des femmes, telles Lady Mary Wroth, Margaret Cavendish ou Anne Wharton, ont toute leur place dans le canon théâtral, mais aussi que les femmes ont influé sur la production dramatique en qualité de scénaristes, de metteurs en scène et d’actrices. Au fil des chapitres, à une ou deux voix, les auteurs, toutes trois metteurs en scène (de certains passages de Cavendish, notamment), abordent les textes de leur œil professionnel et s’avèrent très sensibles à leurs multiples facettes (dont les dimensions spatiale et visuelle, les sons et les bruits, la présence d’acteurs et de spectateurs dans un espace donné). Après une introduction signée d’A. Findlay et de S. Hodgson-Wright, Gweno Williams s’attache, dans le premier chapitre, à la traduction de deux textes rédigés par des hommes — Iphigeneia at Aulis (c. 1553) de Jane Lumley ; The Tragedy of Antonie (1590) de Mary Sidney —, qui mettent en scène des femmes prenant la parole en divers lieux publics (victime sacrificielle muée en sauveur de son pays, d’une part, femme amoureuse confrontée à son devoir de reine, de l’autre), dans le contexte d’une culture où les femmes passent du statut d’objet de spectacle à celui de sujet. Articulé sur The Tragedie of Mariam (1613) de Lady Elizabeth Cary, qui inverse la dynamique des masques de la reine Anne de Danemark, et sur Love’s Victory (c. 1621), hybride littéraire, de Lady Mary Wroth, le chapitre 2 (« Beauty, Chastity and Wit: Feminising the Centre-stage » de Hodgson-Wright) examine comment les aristocrates dramaturges s’approprient et redéfinissent les qualités féminines de beauté (selon des critères non masculins) et de chasteté (non plus comme contrainte mais comme symbole de pouvoir) dans le cadre du masque de cour, des divertissements domestiques (ceux de Lady Rachel Fane sont analysés en détail), de la tragédie et de la pastorale. Ensuite, Findlay, dans le chapitre 3 (« “Upon the World’s Stage”: The Civil War »), se fonde sur A Pastorall et sur la pièce The Concealed Fancies (1644-45), écrites conjointement par Jane Cavendish et Elizabeth Brackley, deux des filles de William Cavendish, afin de relever les réactions des femmes aux événements politiques et d’apprécier comment le théâtre leur permet alors de continuer à jouer un rôle dans les sphères privée et publique. Dans le chapitre 4 (« “No Silent Woman”: The Plays of Margaret Cavendish, Duchess of Newcastle »), Williams se tourne vers les deux recueils de pièces (1662, 1668) de la duchesse de Newcastle et note l’accent qu’elle place sur la publication ainsi que ses attitudes contradictoires face aux représentations sur scène (auto-mises en scène et revendication de timidité) alors que le point de mire de la plupart de ses pièces est une femme à la personnalité souvent subversive. Findlay présente, dans le chapitre suivant (« Licensed to Thrill: Early Restoration Drama »), les conséquences, pour les dramaturges femmes — dans sept pièces exactement entre 1663 et 1671 —, de l’apparition sur scène d’actrices (objet désiré mais aussi sujet désirant), facteur qui bouscule la relation des femmes à l’institution théâtrale, tandis que se poursuivent les représentations dites privées, par exemple celle de Il Pastor Fido de Guarini, traduit par Fanshawe, mis en scène et interprété par Lady Elizabeth Delavel, ou celle de Rare en tout (1677) de Madame La Roche-Guilhen. Centré sur les pièces d’Aphra Behn, le chapitre 6, de Hodgson-Wright, analyse la technique de Behn, qui a manipulé les traits génériques, les types féminins et la présence d’actrices pour créer des héroïnes d’une grande densité psychologique et dénonce les contraintes imposées aux femmes par les conditions socio-économiques et les conventions génériques admises à l’époque. Le corpus, traité dans le chapitre 7 (« A Woman’s Place is in the Play/house »), par Findlay et par Hodgson-Wright, réunit pièces écrites pour les scènes publiques (Catherine Trotter, Mary Pix ; seule une allusion est faite à Susanna Centlivre qui ne commence sa carrière qu’en 1700) et privée (Ephelia, Anne Wharton, Anne Finch, Mary Delariviere Manley) ; en guise de conclusion, il explore les stratégies mises en œuvre, en particulier dans les préfaces, pour circonvenir la double contrainte de la marginalisation et de l’exposition. Une riche bibliographie, où sont distinguées sources primaires et secondaires, ainsi qu’un index nominum et rerum viennent clore cet ouvrage qui démontre la nécessité de nouveaux critères pour apprécier les créations de ces dramaturges. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
DAVID BURNETT. — A Thinker for all Seasons. Sir Francis Bacon and his significance today. (Durham: New Century P, 2000, 143 pp., £ 7.50.)
Francis Bacon (1561-1626) est un des personnages majeurs de l’histoire intellectuelle britannique. Ce petit ouvrage, version augmentée d’un cours public, a la fraîcheur du langage direct. Burnett présente un panorama concis de l’homme et du penseur, en intégrant honorablement l’érudition contemporaine. Le plan est clair : après quelques pages sur l’homme qui contiennent des jugements équilibrés, la plus grande partie de l’ouvrage est consacrée au penseur. On nous présente d’abord ses caractéristiques prédominantes, ensuite le philosophe qui a distingué trois facultés de l’entendement : mémoire, imagination et raison, en troisième lieu le juriste et finalement le savant et philosophe de la science. L’histoire aurait pu être présentée plus clairement comme la base achronique de la philosophie. La section relative à la raison se limite quasiment au Novum Organum, ce qui est compensé par de riches développements sur Bacon le savant et le philosophe de la science. Une partie de la section consacrée à l’imagination porte avec bonheur sur New Atlantis. D. Burnett donne un poids similaire aux différents domaines de la pensée de Bacon, mais son approche synthétique comporte un défaut inévitable : elle efface un peu trop la chronologie et présente en chemin les œuvres particulières. Burnett y remédie pour une bonne part en liant la genèse de certaines d’entre elles à l’histoire de Bacon et en renvoyant d’un domaine à l’autre. En s’interrogeant sur les finalités de la science et ses rapports avec la société, il fait de Bacon notre contemporain, actualisation courageuse qui ne mérite que des louanges. On trouve enfin un rappel utile des jugements positifs portés sur Bacon, de la première génération de la Royal Society à Darwin et à Marx. Ce livre, dénué de notes, ne présente pas une recherche originale mais constitue la meilleure introduction générale à Bacon que je connaisse. Il s’adresse à un public d’anglicistes, d’historiens de la Renaissance et de philosophes qui n’ont pas le loisir de lire les quatorze volumes des œuvres complètes. — Henri Durel (Université de Toulouse II).
JOHN DONNE. — Essayes in Divinity. Ed. Anthony RASPA. (Montreal and Kingston, London, Ithaca: McGill-Queen’s UP, 2001, lxxx + 210 pp., £ 57.)
Après son édition de Pseudo-Martyr (Montréal, 1993), précédée d’une édition des Devotions (Oxford, 1987), Anthony Raspa, dans ce volume élégant, fait à nouveau preuve de sa compétence exceptionnelle dans des domaines peu explorés. Il excelle à donner un sens nouveau aux œuvres les moins fréquentées de John Donne. Les dates et les conditions de publication des Essayes in Divinity sont établies avec un soin minutieux. Le texte n’est plus fondé uniquement sur la première édition de 1651, mais sur la collation de nombreux exemplaires (1651-1653). La substantielle « Introduction » souligne que le titre a pu être choisi non par l’auteur, mort en 1631, mais par son fils et que l’œuvre doit être située dans un tout autre contexte que les « courtes investigations » de Montaigne (xvi). Sans doute, mais sans oublier que l’un des essais de Montaigne, l’« Apologie de Raymond Sebond » est, en fait, fort long, philosophique et théologique, et que Sebond est mentionné par Donne (9). Raspa a raison d’insister sur la parenté des Essayes avec les nombreux commentaires sur la Genèse et l’Exode auxquels il renvoie souvent dans son propre « Commentary », aussi précis qu’abondant. Cependant l’intérêt de l’œuvre ne se limite pas à une « exposition », même si ce terme y revient souvent (xvii) ; Donne parle aussi de « this Meditation » (82), aspect qui par moments rapproche les Essayes des Devotions et même des Anniversaries. Cependant les thèmes du « temps et de l’éternité, de l’espace et de l’infini », bien mis en valeur dans l’Introduction (xxxv), sont parfois perdus de vue dans des discussions sur le sens des versets bibliques et sur leurs contradictions, clairement perçues et justifiées avec ingéniosité (63-64). Ici, comme ailleurs, se manifeste chez Donne la précaire coexistence entre l’exigeante lucidité de la raison et la soumission aux exigences de la foi (19-23). Tout ce qu’écrit Raspa dans la section « The Argument » est pertinent, fondé sur une connaissance admirablement précise des nouvelles méthodes de l’exégèse humaniste et des interprétations typologiques. J’aimerais y ajouter seulement quelques remarques générales. Donne n’est pas néoplatonicien : il rejette les « transcendantalismes » de Pic de la Mirandole (16) et, comme Montaigne (Essais, III, 13), se défie des « humeurs transcendantes ». Il est circonspect à l’égard de l’allégorie (10), mais aussi des interprétations étroitement littérales à propos de la Création (21). Il reconnaît les insuffisances de la théologie naturelle (24) et les incertitudes de la science, parlant des « cent controverses » sur la fourmi (17) évoquées aussi dans The Second Anniversarie (v. 282). Son souci de la mesure, son refus des extrêmes sont évidents (74). Sa conception du miracle se veut rationnelle (75, 85, 88-92), comme je l’ai jadis souligné dans un article (Réseaux, Revue interdisciplinaire de philosophie morale et politique, n° 24-25, (1975) : 3-36). La primauté qu’il accorde à « Mercy » sur « Justice » (69, 93, 96, 98) le conduit à rejeter implicitement la doctrine calviniste du petit nombre des élus (59). Sa conviction que toutes les églises chrétiennes, malgré leurs divisions, font partie d’une même église est un message œcuménique (55, 58) aujourd’hui encore valable. — Robert Ellrodt (Université de Paris III).
IAN CAMPBELL ROSS. — Laurence Sterne: A Life. (Oxford: Oxford UP, 2001, xiv + 498 pp., Hb £ 25 / Pb £ 11.99.)
Depuis la magistrale biographie d’Arthur H. Cash (1978-1986), les recherches sur Sterne se sont enrichies d’une édition savante aux PU de Floride et d’une revue, le Shandean. Une nouvelle Vie de Sterne était donc bienvenue, d’autant plus que celle-ci prend aussi en compte les travaux récents de John Brewer sur la transformation de la société britannique du xviiie siècle en société de consommation. Ross plonge son lecteur dans le contexte du « triomphe commercial » de Sterne en 1760 dès l’Introduction. Le déterminisme qui découle de cette ouverture in medias res produit le portrait dynamique d’un homme toujours insatisfait, toujours tiraillé entre plusieurs logiques et plusieurs lieux, ce que reflètent les nombreux titres doubles de chapitres : « Ireland and England », « Priest and Husband », « Tristram Shandy and the Queen of Bohemia ». Certains reviennent, suggérant frustrations et impatiences : « Sutton and Stillingon, 1742-1745 » puis « 1746-1759 », « Coxwold and London, 1760-1761 » puis « 1767-1768 ». Si Cash empruntait presque systématiquement « le plus net des deux chemins » (TS 3.31), Ross choisit le plus souvent « the dirty road », évoquant sans ambages les frasques amoureuses de Sterne, la piètre figure que ses écrits politiques des années 1740 donnèrent de lui, la jalousie qui le poussa à écrire A Political Romance : « Laurence Sterne was not the innocent victim of misfortune in his human relationships » (166). Ross suggère de plus un Sterne coupé du monde culturel auquel il aspirait. Là où Cash notait « curiously, there is no certain evidence of his reading the novels of Richardson, Fielding or Smollett, though we can hardly doubt that he did so » (The Early and Middle Years [London : Methuen, 1975] 199), Ross s’entoure de prudence mais conclut : « There is … less evidence that Sterne had read the work of contemporary novelists than is the case with any other significant writer of prose fiction in the language » (115). Quand la correspondance mentionne Rasselas et Candide, c’est surtout par intérêt pour la manière dont ces textes ont été lancés sur le marché, estime-t-il. Le chapitre retraçant la période évoquée dans l’Introduction évite habilement les répétitions, examinant plutôt le succès de « Tristram Shandy and Parson Yorick » sous l’angle de la réception.
La correspondance étant la source principale de tous les biographes de Sterne, ils se trouvent démunis lorsque aucune lettre n’existe. Comme les recherches de Ross sur le séjour de Sterne dans le Languedoc, publiées dans Études Héraultaises (2001) mais non citées, n’ont rien produit de nouveau, il choisit de combler l’absence de détails sur le trajet de Sterne en France par des extraits de Tristram Shandy. Il place ainsi son texte sur le même plan que la fiction qui le fonde, puisque l’Introduction proclame que le récit de la vie de Sterne se justifie par le succès de ses œuvres. Lorsque Cash évoquait le rapport du biographe à son sujet, il se mettait lui-même en scène par une formule illustrant son humilité : « A friend once asked me, “What would you do if by miracle Laurence Sterne should walk in through that door ?” I replied, “Ask him to forgive me” » (Later Years [London: Methuen, 1986] xiii). Ross, au contraire, doit se démarquer. Jouant de l’obligatoire « Alas Poor Yorick » dans l’Épilogue qui examine la fortune de Sterne, il s’inscrit en faux contre Kenneth Monkman, conservateur de Shandy Hall, décédé en 1998. « L’acte de piété » de ce dernier, qui déplaça la dépouille de Sterne d’une sépulture londonienne imprécise condamnée par la construction d’un immeuble à sa paroisse de Coxwold, semble à Ross bien ironique, puisque Sterne avait toute sa vie aspiré à sortir de l’obscurité provinciale. Qu’il faille payer un droit d’entrée pour visiter la maison qui le célèbre, restaurée et baptisée Shandy Hall par les Monkman, lui paraît d’un cocasse tout aussi shandéen — mais il ne pipe mot de l’avenir bien incertain de ce qu’il appelle exagérément un « lieu de pèlerinage ». L’héritage de Monkman est mis en question de manière moins anecdotique lorsqu’il s’agit des textes politiques des années 1740 qu’il attribua à Sterne dans le Shandean (1989, 1990). Ces attributions furent contestées (The Scriblerian 25.1 et 25.2 [1992], ECF 8.4 [1996]), entre autres par son rival Melvyn New, ce que Ross ne mentionne pas, sans doute car il rejette aussi un certain nombre des conclusions de ce dernier sur les Sermons. Une place visible sur la planète Sterne se conquiert de haute main. Il se contente d’une note pour rejeter ces textes, en faisant état d’une étude statistique non publiée, mais n’hésite cependant pas à accepter l’un d’entre eux, tout en affirmant « computer analysis is not conclusive » (443). Il justifie en revanche les libertés prises par la fille de Sterne, faisant d’elle la digne héritière de l’écrivain qui avait si bien su dépasser un sort médiocre : son acharnement à rassembler les lettres de Sterne entretint l’intérêt pour l’écrivain, même si elle en avait modifié certaines et avait suggéré que les correspondants recréent celles qu’ils avaient détruites. Éclairer Lydia d’un jour plus favorable qu’ailleurs oblige-t-il à dénigrer le zèle infatigable de Monkman, sans lequel la belle collection de « Shandy Hall » n’aurait pu être rassemblée ?
Pour un récit alerte de la vie de Sterne dans son époque teinté du cynisme de la nôtre, il faut lire Ross, dont l’édition brochée n’a pas permis d’éliminer les petites imperfections techniques. Pour une biographie plus détaillée et dont la bienveillance laisse chacun libre de ses interprétations, Cash reste incontournable, même s’il doit être complété par l’édition de Floride et le Shandean. Les volumes de correspondance et d’œuvres mineures à paraître fourniront sans doute l’occasion à un nouveau biographe de greffer son talent sur celui de Sterne. — Anne Bandry (Université de Haute-Alsace).
ÉDOUARD TILLET. — La Constitution anglaise, un modèle politique et institutionnel dans la France des Lumières. (Aix-en-Provence : PU d’Aix-Marseille, 2001, 626 pp., 250 FF.)
Version remaniée d’une thèse de doctorat en droit, récompensé par quatre prix, cet ouvrage est un immense travail, auquel il est difficile de rendre complètement justice en quelques lignes. On reste admiratif devant la masse de documents consultés dans les deux langues et utilisés, comme en témoignent 47 pages de bibliographie, les notes abondantes et les index. Le titre indique assez que le sujet invite à un va-et-vient perpétuel entre les deux rives du Channel, essentiellement à partir de 1688, date d’interruption de la continuité dynastique. L’ouvrage s’ouvre sur une analyse de la constitution anglaise au temps de Louis XIV, donc pour la période 1688-1715. Cette partie préliminaire oriente le lecteur vers la division des publicistes en partisans ou adversaires de l’absolutisme, et de la forme anglaise de la monarchie devenue « constitutionnelle ». La 1re partie traite de l’élaboration du modèle politique et institutionnel anglais, la 2e est consacrée à la diffusion de ce modèle (1748-1789), soit deux moitiés chronologiques à peu près égales, séparées par la publication de De l’Esprit des lois. Tout l’ouvrage est, pourrait-on dire, la somme politique des arguments anglophobes et anglophiles des Lumières en France, pour raisons politiques, religieuses, judiciaires, historiques. En effet, de part et d’autre, les arguments tendant à fonder, à défendre ou rejeter les positions prises sont empruntés à l’histoire de Rome, des Germains, des Saxons et des Normands, et des deux royaumes rivaux depuis le Moyen Âge féodal. C’est dire la quantité de contradictions imprimées… Ce sont surtout les Lettres Philosophiques de Voltaire qui révèlent aux Français quelques aspects du « génie » du peuple anglais. Ils découvrent en Grande-Bretagne depuis 1707 un aspect quelque peu républicain, un ordre social à hiérarchie perméable, une société ouverte, commerçante, apparemment tolérante. Mais il n’est pas toujours facile de lire ces libertés décrites : la liberté individuelle tant vantée n’est-elle pas illusoire ? Celle de la presse, de la religion, ne sont-elles pas limitées dans la pratique ? Le système judiciaire est à la fois obscur, parce que complexe, et éclairé à cause des garanties accordées au justiciable (le célèbre Habeas Corpus). L’historien exilé Rapin-Thoyras joua un rôle important dans l’explication de l’origine des libertés saxonnes, et l’on comprend le titre du ch. 1 : la constitution anglaise, un produit douloureux de l’histoire, puis celui du 2, exemple précaire d’une monarchie tempérée. Montesquieu conceptualise la liberté politique anglaise. Tout ceci s’appuie évidemment sur une lecture précise des textes dans les deux langues, avec une préférence pour des traductions françaises d’époque. Dans la 2e partie, l’auteur montre la diffusion du modèle anglais après 1750, que ce soit à but laudatif ou négatif. La plupart des commentateurs utilisent des arguments repris de Montesquieu, et l’œuvre du jeune Suisse de Lolme exalte la tempérance de la monarchie anglaise, mais il se distingue des autres publicistes en insistant sur la prérogative royale. Se posent les problèmes de la représentation politique, du rôle d’une opinion publique. Face aux admirateurs, les écrivains sont nombreux à rejeter un modèle jugé subversif pour la France : le règne de George III montre les limites de la liberté, les dangers d’une dérive vers le républicanisme due au despotisme du roi. Les événements d’Amérique suggèrent des modèles constitutionnels concurrents entraînant le rejet du système anglais. Le modèle anglais devient, au fil des ans, un instrument de contestation des institutions françaises : la connaissance livresque ou l’expérience vécue à Londres révèle l’importance de l’ouvrage traduit de W. Blackstone, permet la genèse du comparatisme en droit, suggère des modifications profondes du système pénal français ; si le système anglais offre des garanties, l’arsenal des peines est aussi cruel qu’inefficace. Dans l’ordre politique, il oscille entre le rêve et l’utopie, montre la possibilité pour la noblesse de ne pas déroger en faisant du commerce, offre la tolérance religieuse. Il mène aussi à la querelle sur le rôle précis des parlements régionaux, comparé à celui du Parlement de Westminster : ce dernier est-il représentatif du pays ? Au seuil de la Révolution de 1789, le modèle anglais ne peut être directement transposé à la situation française, il sert de « laboratoire de physique politique des Lumières ». Il est à la fois sujet d’inspiration, et objet de refus de la part des Constituants.
L’érudition de l’auteur est remarquable, il possède fort bien certaines notions anglaises trompeuses comme celle de « corporation », par exemple. Étant donné l’étendue de la documentation bilingue, ce livre doit être lu par tous ceux qui s’intéressent aux rapports historiques entre France et Grande-Bretagne, à l’histoire et à l’évolution de la politique anglaise depuis la Conquête, à celle des idées en France, et aux problèmes des rapports entre les divers éléments constitutifs de la vie politique anglaise. On peut regretter que l’auteur n’ait pas cité la célèbre définition de la constitution selon Bolingbroke, ni donné de précision de dates sur les textes régissant la pratique d’Habeas Corpus. Il faut indiquer, malgré toutes les qualités de l’ouvrage, un nombre très élevé de coquilles portant — surtout dans les notes — sur des noms, des dates, etc. La numérotation continue des notes (presque 2 600 !) ne semble pas s’imposer, et une division des notes par chapitre est probablement souhaitable. Une relecture attentive s’imposerait si ce livre était réimprimé, car il mérite une très large diffusion chez les anglicistes, les historiens, et tous les spécialistes des Lumières. — Georges Lamoine (Université de Toulouse-Le Mirail).
MARK PARKER. — Literary Magazines and British Romanticism. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, xiii + 213 pp., £ 35.)
M. Parker, qui argue que les périodiques littéraires constituent un genre à part entière, même s’il s’avère qu’il n’est guère théorisable, en examine quatre, le London Magazine, Blackwood’s Edinburgh Magazine, le New Monthly Magazine et Fraser’s Magazine, de 1820, année où le premier de ces périodiques commença à paraître, à 1834, année qui vit la fin de la publication en série de Sartor Resartus de Thomas Carlyle dans Fraser’s. Il met l’accent sur la cohérence éditoriale des trois premiers périodiques dans les premiers mois ou années de leur publication. Il annonce que la spécificité de son étude sera la prise en compte du contexte des essais — de leur place dans l’économie d’un numéro de revue — ainsi que des implications de la périodicité des essais. À dire vrai, ce second point ne fait pas l’objet d’analyses approfondies, et l’étude contextuelle se résume souvent en la mise en évidence d’une continuité thématique entre un essai et les textes qui l’entourent.
L’essentiel de l’ouvrage consiste en une intéressante analyse du contenu de certains articles et séries d’articles. Parker met en perspective ses propres développements en les juxtaposant à la réflexion dont la presse périodique littéraire fit l’objet dans les années 1820. En 1823, Hazlitt publie un article intitulé « The Periodical Press » dans l’Edinburgh Review, et en 1824 James Mill un long article sur « Periodical Literature » dans la première livraison de la Westminster Review. Tandis que Hazlitt se préoccupe surtout de la nature du marché littéraire et des attaques personnelles qui caractérisaient souvent les essais de l’époque, Mill envisage le périodique dans son contexte idéologique. Parker montre, à propos du contexte politique des Essays of Elia de Charles Lamb, que la tragique querelle entre John Scott, rédacteur en chef du London Magazine, et John Gibson Lockhart reposait sur le désir de l’un et de l’autre d’imiter les mœurs aristocratiques en envisageant le duel comme solution à leur différend. Ces prétentions étaient à l’image des ambitions littéraires des rédacteurs en chef et des collaborateurs des revues.
Pour Parker, le conservatisme du London Magazine était de nature burkéenne-coleridgienne, et l’intérêt discret de cette revue pour la chose politique (en 1820-21, période durant laquelle John Scott fut rédacteur en chef) s’oppose à l’opportunisme plus ou moins marqué de ses rivales, soucieuses de plaire aux classes moyennes. Il maintient également, sans véritablement le démontrer, que c’est seulement avec les « Noctes Ambrosianae » de Blackwood’s Magazine que la presse périodique commença à pleinement exploiter les ressources du genre qu’elle pratiquait — la périodicité, l’instrumentalisation de l’essai littéraire et la mise en exergue de la personnalité individuelle. En outre, les « Noctes » gommèrent la différence entre littérature d’imagination et critique littéraire, entre culture élitiste et culture populaire. L’auteur soutient également que le New Monthly Magazine amplifia les tentances esquissées par les autres revues : dépolitisation, idéalisation d’une vie domestique assise sur un confort dont l’origine matérielle (industrielle) est occultée par l’exaltation d’une « idylle suburbaine » (141) ; il soutient que Hazlitt mit ses idées politiques sous le boisseau pour publier dans cette revue ses « Propos de table » et plusieurs chapitres de The Spirit of the Age.
Parker dit de l’homme de lettres Charles Lloyd que c’était un jacobin : il n’en est rien ; son roman Edmund Oliver (1798) est des plus conservateur ; c’est l’Anti-Jacobin Review qui, toujours outrancière, lui avait sans fondement attribué des idées révolutionnaires. Comme trop souvent dans les monographies publiées par Cambridge UP depuis quelques années on déplore des coquilles : property pour propriety (65), « borne » pour « born » (155), « overtures by from the Tories » (156), « La Martine’s poetry » (200) ; enfin Parker utilise deux fois constantive alors que le mot requis est constative (113, 121) et confond interpellates et interpolates (177). — Isabelle Bour (Université de Tours).
ANGELA KEANE. — Women Writers and the English Nation in the 1790s: Romantic Belongings. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, ix + 200 pp., £ 35.)
La jaquette de cet ouvrage, qui examine des œuvres d’Ann Radcliffe, Helen Maria Williams, Charlotte Smith, Mary Wollstonecraft et Hannah More, résume ainsi le propos d’Angela Keane : « As women were cast into the feminine, maternal role in Romantic national discourse, women like these who defined themselves in other terms found themselves exiled — sometimes literally — from the nation. » Pour Keane, cet exil est d’autant plus marqué qu’au cours du xviiie siècle, les femmes se trouvèrent de plus en plus reléguées hors de la sphère publique. L’idée de nation en Grande-Bretagne à la fin du xviiie siècle n’est pas interrogée plus avant, et l’ouvrage semble plutôt consacré aux rapports de diverses femmes-auteurs à leur pays, rapports dialectisés par la référence à un autre pays, qui est presque toujours la France. Les types de questions abordés au fil des chapitres sont donc très variés. Le chapitre consacré à Ann Radcliffe, intitulé « Domesticating the sublime: Ann Radcliffe and Gothic dissent » examine la fiction de la romancière, ainsi que son Journey Made in the Summer of 1794, comme exaltation des valeurs de la bourgeoisie protestante, Radcliffe se montrant particulièrement attentive aux besoins des petites communautés ; après Alan Liu, Keane associe le pittoresque au protestantisme et à l’idéologie Whig. Durant la Révolution française Helen Maria Williams rédigea plusieurs séries de Lettres pour informer ses compatriotes du déroulement des événements politiques : Keane envisage la défaveur dans laquelle tombèrent ces Lettres au xixe siècle comme une marque d’hostilité vis-à-vis de la pose masculine que Williams assumait en narrant et jugeant des événements politiques, puisqu’elle se plaçait fermement dans la sphère publique. Il est loisible de penser que cette défaveur tient au premier chef à l’obsolescence qui frappa tout naturellement des textes de nature « journalistique », qui accompagnaient l’événement, dans un mouvement d’adhésion, puis de rejet, mais sans mise en perspective théorique. Par ailleurs, Mary Favret a pu arguer dans Romantic Correspondence (1993) que la lettre, par son association avec le roman épistolaire, était perçue comme un mode d’expression féminin et donc non transgressif. La mère emblématique associée à l’idée de nation dans l’introduction réapparaît dans le chapitre consacré aux romans de Charlotte Smith. Keane s’arrête plus particulièrement sur Desmond, et sur l’identification de la femme libertine à la France, la femme digne du protagoniste étant anglaise, et soumise à la logique patriarcale. Keane montre les limites du radicalisme de Smith à propos de The Old Manor House, où à l’injustice des institutions britanniques répond la brutalité des Indiens d’Amérique du nord. De même elle insiste sur les limites du féminisme de Mary Wollstonecraft, qui ne parvient pas à s’émanciper d’une définition de la féminité par la maternité ; mais elle montre que le discours de Wollstonecraft s’inscrit dans le cadre d’une critique de la société marchande, et plus particulièrement de la notion de valeur. La coloration nationale — voire nationaliste — des idées est beaucoup plus nette chez Hannah More, pour qui il n’y a pas de solution de continuité entre économie domestique et économie nationale.
Il est dommage que cet ouvrage protéiforme et stimulant soit entaché par des coquilles (16, 31, 71, 163), dont certaines portant sur des termes français (là nation [56], Condée [61]), ou par des « regrets » — traces de corrections effectuées à un stade tardif (50, 76) et qui ont laissé subsister un terme parasite. De plus « brim » est utilisé comme adjectif (100) et « albeit » comme adverbe, alors qu’il s’agit d’une conjonction. Enfin, « evangelist » est confondu avec « evangelical » (149). — Isabelle Bour (Université de Tours).
LOIS E. BUELER. — The Tested Woman Plot: Women’s Choices, Men’s Judgments, and the Shaping of Stories. (Columbus: Ohio State UP, 2001, viii + 312 pp., $ 50.)
Lois E. Bueler s’inscrit dans la lignée des structuralistes du récit. Elle a repéré et isolé une certaine structure, un paradigme, qu’elle nomme tested woman plot, c’est-à-dire l’intrigue de la femme mise à l’épreuve, construction simple qu’elle pourchasse de siècle en siècle au cours des différentes époques de la littérature anglaise, ce qui, en soi, constitue un exploit. Ce tested woman plot se compose de personnages précis : une femme qui doit subir une épreuve d’ordre moral, ou « test », suivie d’un jugement, ou « trial », qui est débattu entre quatre rôles masculins, ceux de tentateur, d’accusateur, de défenseur, et de juge, ces rôles étant interchangeables entre personnages masculins et pouvant même fusionner au sein d’un même personnage. Parce que l’intrigue de la femme mise à l’épreuve exige des personnalités masculines fortes et douées d’autorité, on ne la trouve que dans les littératures de sociétés patriarcales, c’est-à-dire, ici, jusqu’au début de la modernité.
Avec le théâtre de la Renaissance et le roman du xviiie siècle, nous sommes au cœur de cet ouvrage clair et vivant, qui présente des œuvres connues sous un angle original. Les rapprochements imprévus sont quelquefois saisissants ; citons le chapitre sur John Ford où Bueler observe dans trois pièces différentes des échanges de rôles entre hommes, et même un regroupement des quatre rôles au sein du même individu, ce qui produit une impression choquante de désordre mental profond, de sombre turbulence. Citons encore le chapitre consacré à l’art de la persuasion dans trois des pièces de Thomas Middleton, une comédie et deux tragédies où la rhétorique du désir est empreinte d’une exquise délicatesse.
Puis on aborde le roman anglais entre 1740 et 1890, et d’abord le roman épistolaire de Richardson. Ce romancier est présenté comme le grand maître du tested woman plot, avec Pamela et surtout avec Clarissa. La thèse défendue ici est que le tested woman plot donne au romancier la possibilité de révéler dans le temps, et aussi sur le vif, la psychologie du choix chez la femme. La femme ainsi mise à l’épreuve peut alors prendre pleine conscience de ce qu’elle est et de ce qu’elle peut devenir. Suivent ensuite des analyses de tested woman plots chez d’autres romanciers, Jane Austen, George Eliot, Thomas Hardy, et par analogie, Nathaniel Hawthorne. Bueler présente son intrigue de la femme mise à l’épreuve comme une structure si répandue qu’elle acquiert la puissance d’un mythe. — Françoise Bolton (Université d’Amiens).
JEAN-LOUIS BOIREAU †. — William Godwin et le roman jacobin anglais. Théorie politique et pratique romanesque. (Paris : Honoré Champion, 2002, 526 pp.)
Dans AP-HP ou le voyage d’été, récit écrit pendant l’hiver 1993-1994 et publié à Paris en 1995, Louis Delusseau écrivait qu’une fois entré à l’ENS de Saint-Cloud, il y avait rencontré son « Bon Maître, et, conformément à la tradition romanesque, j’en fus successivement l’admirateur béat, le disciple et l’émule. Pendant dix-sept ans de ma vie, j’ai donc formé des générations de normaliens/normaliennes/auditeurs et auditrices et je sais avoir été un assez bon maître moi aussi » (32). Jean-Louis Boireau ne s’était ni vanté ni trompé puisque, en 2002, a été publié William Godwin et le roman jacobin anglais dans la « Bibliothèque de littérature générale et comparée », grâce à la collaboration d’anciens élèves et collègues, Pierre Lurbe ayant coordonné les décisions éditoriales qui ont abouti à la publication de « ce livre roboratif et généreux », pour reprendre les termes de Monique Boireau-Rouillé.
Ce travail est une tentative d’articulation, d’entrecroisement entre histoire des idées et littérature. L’hypothèse centrale est celle d’un lien entre une éclipse du roman au tournant du xviiie-xixe siècle et une crise historique provoquée par l’émergence d’un nouveau monde politique après la Révolution française. Godwin écrit à la fois la Justice politique et Caleb Williams. Un riche avant-propos de 25 pages examine la question des cycles du roman, de la vie et de la disparition des formes, pose les problèmes des périodisations des genres et de leurs éclipses, et propose une vision nouvelle qui rassemble l’histoire des faits et l’histoire de ce qu’on avait cru possible : « Caleb Williams est l’œuvre qui approche le plus d’un point critique, celui où la représentation du monde et le désir de le transformer cherchent à se rejoindre sans y parvenir » (12).
L’ouvrage comporte deux parties, l’une consacrée à la théorie politique (29-305), l’autre au roman, « essai sur une mutation ». L’introduction à la première partie est consacrée à « Godwin et les Lumières ». Outre la vigueur d’écriture présente dans tout l’ouvrage, on apprécie la mise en perspective de la « philosophie », la situation de Godwin au confluent de l’héritage anglais et de la pensée française, la critique des « influences », le désir de chercher le noyau rationnel d’une pensée, l’affirmation des droits d’une honnête raison, la volonté de combattre l’amnésie dont Godwin fut victime. L’introduction à la deuxième partie suit le mouvement des idées qui va du ciel vers la terre. La philosophie dans la continuité, la littérature dans la multiplicité s’emploient à explorer une réalité nouvelle et à la représenter chacune à sa façon. Il y aura crise du roman parce que le roman en tant que genre fait l’apprentissage d’un rôle qui n’est plus seulement illustratif et descriptif ; la forme devient instrument de découverte, ce qui la condamne au plan de l’esthétique.
On lit sans les quitter les pages sur la justice politique, le Pouvoir, l’État, l’anthropologie politique, la raison, le droit, les fonctions du roman, la persécution, la terreur.
Le livre dans sa totalité invite à réfléchir sur l’« esprit du temps » (49-67) et à le faire à plusieurs degrés. Certaines sources, certains instruments critiques cités et utilisés par J.-L. Boireau n’ont plus cours, pour le moment, ne sont plus lus, pour le moment ; certains sont, ici ou là, rejetés ou pire, oubliés. L’auteur lui-même, chercheur et « maître » en éveil, entretenait avec eux une relation toujours critique (Nietzsche est absent de la célèbre triade : Freud, Marx, Nietzsche) et c’est pour cela, entre autres, que son livre, inscrit et mûri dans son temps, bien qu’advenu dix-huit ans après la soutenance de doctorat d’État, a conservé toute sa jeunesse… d’esprit. C’est une raison de plus pour lire cette somme de références, d’analyses et de synthèses réunies et réussies, ce panorama brossé à l’occasion d’un petit moment d’histoire, où l’histoire des idées éclaire l’expérience littéraire et réciproquement. — Louis Roux (Université de Saint-Étienne).
K. K. RUTHVEN. — Faking Literature. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, x + 237 pp., £ 14.95, $ 22.95.)
Dans son ouvrage, l’auteur prend un malin plaisir à démasquer l’imposture littéraire. Il dénonce le recours aux faux journaux intimes, aux pseudo-mémoires, aux récits d’aborigènes, d’Indiens, d’esclaves, d’anciens prisonniers ou combattants fabriqués de toutes pièces et exploités comme authentiques. La convention du manuscrit découvert dans une malle permet ainsi à l’auteur de la Lettre Écarlate de prendre du recul par rapport à l’intrigue et de piquer la curiosité du lecteur. Certains écrivains, d’ailleurs, pour « faire plus vrai », n’hésitent pas à changer le vocabulaire, modifier l’orthographe, multiplier les archaïsmes afin de rehausser la couleur locale et de s’attribuer le mérite d’exhumer des textes rares. La supercherie permet, en son temps, de raviver le nationalisme écossais ou gallois et de montrer que la langue communautaire est encore bien vivante. Toutefois, lorsque James Macpherson en 1807 prétend rassembler les fragments d’un poème épique écrits en gaélique par un jeune barde Ossian, ne pousse-t-il pas trop loin la mystification ? Pourtant, l’enthousiasme suscité ne faiblit pas, l’œuvre fait l’objet d’un véritable culte et de traductions dans une douzaine de langues. Ces ruses ou tricheries révèlent peut-être, après tout, la crédulité du lectorat ou des difficultés de « marketing ». Lorsque Richard Llevellyn se présente comme fils de mineur gallois pour écrire Qu’elle était verte ma vallée ! (1939) il attendrit davantage son public que s’il avait révélé son origine de banal Londonien. Mais si Daniel Defoe prétend, comme il l’annonce en exergue, éditer son Journal de la Peste (1722), il y a duplicité à faire passer pour véritables des incidents complètement imaginés et, de surcroît, cinquante ans après. Les subterfuges utilisés reflètent, en partie, les goûts des lecteurs comme ceux qu’Horace Walpole a voulu flatter en leur proposant dans son Château d’Otrante (1765) une traduction de l’italien. Et lorsque les femmes ou les écrivains minoritaires n’avaient pas encore accès à la publication, il leur était plus habile et plus prudent de recourir à un pseudonyme. C’est aussi le cas de ceux qui veulent changer de manière ou tâter de leur popularité comme Romain Gary/Émile Ajar. À leur propos, Ruthven parle de ventriloquisme.
La paternité des œuvres n’est pas forcément facile à établir et, outre le cas Shakespeare traditionnellement évoqué, il pense aux nombreux nègres qui soutiennent ou pallient le talent des écrivains. Parfois, il y a collaboration comme Ezra Pound avec T. S. Eliot pour La Terre vaine (1922), mais ce que stigmatise Ruthven, c’est la tyrannie de l’auteur qui valorise, comme en art, une signature prestigieuse aux dépens d’un inconnu. Il ridiculise, du même coup, les critiques et les jurés qui accordent lauriers et récompenses immérités comme à Profiles in Courage, publié par J. F. Kennedy en 1956 et couronné du prix Pulitzer, alors que recherches et rédaction avaient été confiées à d’autres. Plus subtils à établir encore que les sources ou le mérite de l’écrivain, les emprunts à des prédécesseurs ou à des plumes illustres : tantôt l’on criera au plagiat, tantôt on acclamera le génie qui a si bien su intégrer à son œuvre des sujets, des images, des citations. Pillage ou culture et intertextualité ? Ruthven se veut provocateur et, s’il jette quelque suspicion sur la qualité de la « bonne » littérature, il démonte les ruses, les canulars qui prêtent à dérision, les truquages qui permettent de mieux percer sur le marché, il souligne la fragilité des critères qui valorisent ou dénigrent les œuvres et la frontière ténue entre qualité et médiocrité. Il s’amuse et présente tout un corpus où, malheureusement, il inclut pêle-mêle les œuvres documentaires et les œuvres de fiction mais, là encore, où est la démarcation ? Les exigences de la critique secrètent tout un arsenal de parades pour tromper le lectorat et le frelaté ou le fallacieux n’est à ses yeux qu’un nécessaire « trompe-l’œil » ou que de la « littérature en creux ». L’étude n’apporte pas de grande révélation, mais a le mérite de recourir à des exemples transnationaux (essentiellement français et anglo-saxons) et d’inviter à réfléchir sur l’arbitraire et la volatilité de toute évaluation. — Yvette Rivière (Université de Paris XII).
JAMES G. NELSON. — Publisher to the Decadents. Leonard Smithers in the Careers of Beardsley, Wilde, Dowson. (University Park: The Pennsylvania State UP, 2000, xvi + 430 pp., 35 ill., $ 35.00.)
Ce livre se présente comme le troisième volume d’une trilogie consacré aux grands éditeurs de la fin du xixe siècle : James Nelson est en effet déjà l’auteur de The Early Nineties: A View from the Bodley Head (1971) et de Elkin Mathews: Publisher to Yeats, Joyce, Pound (1989). Il se penche à présent sur un personnage ambigu, Leonard Smithers (1861-1907), considéré tantôt comme le bienfaiteur de l’avant-garde, tantôt comme un tyran qui exploitait les artistes. Nelson cherche à réhabiliter celui qui, pendant à peine une décennie, publia certains des plus beaux livres qu’ait produits l’édition britannique. La période la plus glorieuse de la carrière de Smithers va en fait de 1895 à 1900, de la création de l’éphémère magazine The Savoy, superbe rival de The Yellow Book, à la faillite provoquée par des choix commerciaux parfois peu judicieux. Après avoir fait ses débuts en tant que marchand de livres rares et éditeur de textes érotiques, Smithers se replia sur les publications pornographiques et le piratage de textes avant de mourir d’une cirrhose du foie, abandonné par sa femme et ses amis. De ce triste parcours, on retiendra les meilleurs moments, nés de la collaboration avec Aubrey Beardsley pour The Studio, bien sûr, mais aussi et surtout pour The Rape of the Lock et Lysistrata, et quantité de projets hélas avortés. Volant au secours d’un Oscar Wilde brisé par la prison, Smithers connut un grand succès lorsqu’il publia, en 1898, The Ballad of Reading Gaol. Il eut également recours aux talents d’Ernest Dowson, auquel il commanda plusieurs traductions d’œuvres françaises et dont il publia notamment The Pierrot of the Minute, avec, là encore, d’admirables illustrations dues à Beardsley. Après avoir raconté en détail les démêlés de l’éditeur avec ces personnalités souvent difficiles, James Nelson complète son ouvrage avec plusieurs appendices précieux pour tous ceux qui s’intéressent aux Yellow Nineties : « Smithers and the Erotic Book Trade », « Smithers and the Chiswick Press », « List of Smithers’s Rare-Book Catalogues » et « A Checklist of Leonard Smithers’s Publications ». — Laurent Bury (Université de Paris IV).
PAUL EDWARDS, ed. — Blast: Vorticism 1914-1918. With contributions by Jane Beckett and Deborah Cherry, Richard Cork, Karin Orchard and Andrew Wilson. (Aldershot: Ashgate, 2000, 144 pp., 40 ill. couleurs, 64 ill. noir et blanc, £ 35.00.)
La critique commence à se pencher de plus près sur les mouvements esthétiques qui ont marqué le modernisme britannique, mais si les peintres de Bloomsbury sont régulièrement à l’honneur (car sans doute plus « accessibles »), le vorticisme souffre peut-être encore de son caractère belliqueux et mécaniste, de cette violence qui le rapproche du futurisme italien. En outre, les créations majeures ont disparu, victimes des outrages du temps, ce qui complique évidemment le travail de réévaluation. Comme le souligne l’introduction, la conception de l’histoire de l’art qui prévalait encore dans les années 1960 ne voulait retenir que les œuvres abstraites, annonciatrices des tendances qui allaient suivre, mais alors que près d’un siècle s’est écoulé depuis la première exposition vorticiste, nous disposons à présent du recul nécessaire à évaluer plus sereinement la production d’artistes comme Lewis, Bomberg, Wadsworth ou Etchells. L’ouvrage que publie Ashgate est en fait une version réduite du catalogue conçu pour une importante exposition présentée fin 1996 et début 1997 à Hanovre et à Munich. Sous la direction de Karin Orchard, le volume en langue allemande associait à une iconographie très riche des articles de spécialistes anglophones et germanophones. Confiée à Paul Edwards, biographe de Wyndham Lewis, qui n’avait pas participé au catalogue allemand, la version Ashgate ne retient que les articles rédigés initialement en anglais et réduit considérablement le nombre de reproductions. On pourra également regretter la disparition des textes-manifestes publiés dans Blast, que le volume initial donnait intégralement en appendice (mais hélas traduits). K. Orchard retrace le parcours d’un groupe éphémère, né à la fin de l’année 1913 et disparu à la fin de la décennie. A. Wilson souligne la cohérence du mouvement, malgré l’individualisme de la plupart de ses protagonistes. R. Cork analyse la sculpture vorticiste à travers ses deux génies, Epstein et Gaudier-Brzeska. D. Cherry et J. Beckett s’intéressent à la participation féminine au vorticisme (Kate Lechmere, Helen Saunders, etc.) ; enfin, P. Edwards évoque les aspects littéraires du mouvement. Malgré les regrets que peut inspirer le côté « allégé » de ce volume par rapport au catalogue qui lui sert de point de départ, il n’en reste pas moins une plongée fascinante dans le monde méconnu des premiers tenants britanniques de l’abstraction, qui méritent bien le nom que leur donnait le titre allemand : « la première avant-garde apparue en Angleterre ». — Laurent Bury (Université de Paris IV).
FRANCO MARUCCI and EMMA SDEGNO, eds. — Athena’s Shuttle, Myth, Religion, Ideology from Romanticism to Modernism. (Milan : Monduzzi, 2000, 222 pp.)
Il s’agit de onze communications faites lors d’un colloque tenu à Venise, en juin 1999, sur un thème si ample et complexe que l’avant-propos le compare, selon la formule de Ruskin — reprise dans le titre — dans Sesame and Lilies, à la « belle toile tissée par la navette d’Athéna ». Cela commence médiocrement par le chapitre de Jerome McGann intitulé, avec une ironie involontaire, « Rossetti Degree Zero ». Un saupoudrage d’allusions branchées à Barthes, Merleau-Ponty ou Lévinas (il eût été plus utile de se référer à Danielle Bruckmuller-Genlot) ne fait que tarabiscoter une analyse tortueuse et désinvolte, qui règle sommairement son compte à Hopkins — « spasmodic artifices » — ou se laisse aller à la facilité de suggérer que Rossetti aurait bien des choses à dire sur le Kosovo ou le Chiapas. Suivent des études riches et limpides. Stephen Prickett relève la correspondance entre un changement de paradigme esthétique intervenu emblématiquement entre Erasmus et Charles Darwin — la prose, et avec elle le roman, libre de contraintes et individualiste par nature, succèdent à la poésie comme genre dominant, The Origin of Species étant à sa façon un roman des origines aux harmoniques mythiques — et un changement de paradigme en religion — une expérience religieuse individualisée échappant aux églises, par exemple avec Wordsworth ou Charlotte Brontë, succède à une forme de religion socialement intégrée et contrôlée par l’institution. D’où le caractère exceptionnel de Hopkins (subtilement commenté) dont le catholicisme comme la poésie, plus conservatrice dans sa structure qu’il n’y paraît, relèvent du paradigme ancien alors même que sa théologie et sa langue poétique sont imprégnées de l’idéologie contemporaine individualiste sous la forme de l’haeccéité d’obédience scotiste. Toni Cerruti, en un élégant raccourci, analyse le rapport de Dickens, homme et romancier, avec la religion et le darwinisme, et la sécularisation progressive, hors de tout dogmatisme idéologique, qui s’ensuit. L’interprétation qu’elle donne incidemment (51) du Poor Law Act de 1834, dans lequel elle perçoit « a new humane conception of public welfare », n’emporte évidemment pas la conviction. En contraste complet avec celle de Dickens, l’évolution religieuse « réductrice » de Matthew Arnold, dont Franco Marucci fait la synthèse avec autorité, est affaire idéologique. La tension entre hébraïsme — obsédé par le péché et moralisateur — et hellénisme — fervent de culture et de beauté — se résout dans les ouvrages tardifs et relativement méconnus que sont Literature and Dogma (1873) et God and the Bible (1875), dans lesquels Arnold sécularise radicalement la Bible et dépouille les Évangiles de tout leur appareil surnaturel : divinité du Christ, miracles, résurrection. Dieu est une métaphore de la rectitude morale. Marucci fait témoigner Sir Thomas Browne dans « a 16th-century trial against witches » (91) : plutôt qu’une erreur de date cela est sans doute un italianisme (il Seicento = le xviie siècle). Par contre il fait erreur lorsqu’il croit (92) que le dogme de l’Immaculée Conception concerne la conception de Jésus par la Vierge, alors qu’il s’agit de la conception hors du péché originel de la Vierge Marie elle-même ; il renvoie à Hopkins (« The Wreck of the Deutschland », 30 : « Jesu, maid’s son »), mais Hopkins savait de quoi il parlait (« the one woman without stain »). Enrica Villari fait apparaître la cohérence entre les premiers chapitres, généralement considérés comme parasites, de Waverley — qui ouvre la série des Waverley Novels — et la partie proprement historique sur la rébellion jacobite de 1745. Le roman s’éclaire si l’on considère que ces chapitres sur l’éducation de Waverley sont en fait le point de départ d’un Bildungsroman : Waverley, initialement — et anachroniquement — à l’image des futiles jeunes rêveurs romantiques, tels Werther, René ou le jeune Scott lui-même, se construit à l’épreuve de la réalité de la guerre et du choix politique et amoureux. Francesca Tesserin, avec justesse mais sans grande originalité, expose à grands traits la théorie coleridgienne de la résolution du duel dans l’un par l’effet de l’imagination et du verbe humain comme reconduction du logos divin. Hilary Fraser survole la poésie — écrite conjointement sous le pseudonyme de Michael Field — de Katherine Bradley, la tante, et Edith Cooper, la nièce, qu’unissait une passion homosexuelle : de l’hellénisme paganisant de leur début, sous l’égide de Sappho, à la religiosité de la fin après leur conversion au catholicisme. Leur chien adoré Chow tua, en 1901, tel « a young hero », un lapin qui appartenait à Kipling. Quand Chow mourut, elles l’assimilèrent au Saint Esprit. Emma Sdegno fait une lecture extrêmement fructueuse de The Ethics of the Dust : rapport avec la théorie du mythe que Ruskin développera dans la suite, rapport de Ruskin avec sa propre œuvre à l’occasion des éditions ultérieures, The Ethics comme genre littéraire dans le contexte de la fantasy fiction victorienne, décodage mythico-onomastique. Elisa Bizzotto (dans un anglais parfois incertain) traite avec soin du retour de l’hellénisme sous l’espèce des avatars du couple archétypal, antithétique et complémentaire, Apollon-Dionysos, dans les portraits imaginaires de Pater (où le thème est explicite) et, de manière plus neuve, dans la nouvelle de Wilde « The Portrait of Mr W. H. ». Heine, mais non Nietzsche, serait une des sources de cette résurrection. Nicoletta Pireddu tonifie la version que Vernon Lee (pseudonyme de Violet Paget) donne de la théorie de l’art pour l’art en mettant en évidence de manière très persuasive l’homologie avec les travaux d’anthropologues tels que Mauss ou Malinowski sur le rituel du don dans les sociétés primitives — don pour le don et non échange commercial. Dans la dernière communication, Valerio de Scarpis s’appuie sur la définition que Barthes donne du mythe (« Le mythe, aujourd’hui » in Mythologies, 1957) comme système sémiologique second déboîté par rapport à un système premier, c’est-à-dire comme métalangage, pour analyser la manière dont Walt Whitman construit sa « voix », c’est-à-dire son propre mythe, en usant d’un métalangage. L’usage qui est fait de Barthes est adroit, même s’il n’est pas totalement convaincant. L’ensemble est d’une belle tenue, il tient l’engagement pris par le titre et, de surcroît, la présentation (malgré quelques fautes d’impression) est agréable. — Pierre Fontaney (Université de Lyon II).
BERNARD VINCENT. — Le Sentier des larmes : Le Grand Exil des Indiens cherokees. (Paris : Flammarion, 2002, 250 pp., 17 €.)
Durant l’hiver 1838-1839, le gouvernement américain procéda à la déportation des Indiens cherokees — dont la majorité vivait dans l’État de Géorgie — vers des territoires à l’ouest du Mississippi. Le fait que ce peuple soit établi sur ses terres ancestrales avant l’arrivée des Européens, qu’il ait signé plusieurs traités avec le gouvernement lui en garantissant la possession et qu’il soit l’exemple le plus réussi de la politique d’assimilation promue pendant les premières décennies de la république, notamment sous les présidences de George Washington et de Thomas Jefferson, ne compta pour rien. Pour un grand nombre d’Américains de l’époque, les Indiens gênaient l’expansion de la population blanche et l’élection en 1828 d’Andrew Jackson, général qui avait participé aux guerres contre les Séminoles, scellait le sort de toutes les tribus vivant encore dans l’est des États-Unis. En 1830, avec l’appui du président et celui de l’État de Géorgie — et en dépit des protestations des Indiens et de nombreux citoyens américains — le Congrès vota la loi d’expulsion des Indiens (Indian Removal Act) qui autorisait le déplacement de ces premiers habitants du continent. S’il est vrai qu’on offrit aux Cherokees, comme à d’autres tribus, des terres dans l’ouest ainsi qu’une compensation financière, la mise en vigueur de ces mesures eut des effets catastrophiques. Sur une population d’environ seize mille personnes, à peu près un quart mourut sur le trajet, connu depuis sous le nom de « Sentier des larmes ». De plus, des tensions internes, suscitées par des désaccords sur la politique à suivre pour gérer cette crise, laissèrent au sein de la tribu des traces qui, à ce jour, ne sont pas complètement effacées.
Cet épisode douloureux est relativement bien connu aux États-Unis — surtout depuis qu’on accorde une place plus grande aux minorités dans l’enseignement de l’Histoire américaine — mais le livre de Bernard Vincent permet au lecteur français d’en découvrir les détails. Bien documenté et doté d’une excellente bibliographie pour ceux qui aimeraient approfondir leur connaissance du sujet, cet ouvrage, d’une composition limpide, inclut aussi une chronologie du peuple cherokee depuis son installation dans la région qui deviendra la Géorgie jusqu’à la mort, en 1866, de John Ross, leur chef pendant cette période difficile. En dépit de son titre, cet ouvrage insiste notamment sur les événements qui ont précédé la déportation même : comment les Cherokees en étaient arrivés là, eux qui étaient, pour utiliser la formule de l’époque, l’une des « Cinq Tribus civilisées ». Bernard Vincent accorde une place importante à la lutte des Indiens et de ceux qui les soutenaient auprès du Congrès américain ainsi que devant la Cour suprême des États-Unis pour empêcher le vote puis l’application de la loi autorisant leur déplacement forcé. En fait, parce qu’ils étaient bien intégrés, les Cherokees ont vu le système politique américain, et non la guerre, comme leur meilleur moyen de défense. Malheureusement, comme l’expose précisément B. Vincent, leur foi en la justice des États-Unis s’avéra mal placée ; dans le contexte de l’expansionnisme américain au xixe siècle, le triste sort des Cherokees était peut-être inévitable. — Mark Niemeyer (Université de Paris IV).