2004
Études anglaises
Comptes rendus
Comptes rendus
FLORIAN COULMAS. — Writing Systems: An Introduction to their Linguistic Analysis. (Cambridge: Cambridge UP, 2003, xx + 270 pp., Pb £ 16.95 - $ 22.00 / Hb £ 45.00, $ 60.00.)
Professeur de japonais, auteur de The Blackwell Encyclopedia of Writing Systems (1996) — excellent ouvrage — comme auparavant (Blackwell, 1989) de The Writing Systems of the World (ÉA 1992 : 191-92) qui décrivait les divers systèmes d’écriture sans, peut-être, le recul d’une position théorique bien assurée, Florian Coulmas développe ici les quelques directions qu’il ébauchait en conclusion de ce dernier ouvrage (« What Writing Means for Linguistics? »). Immédiatement saute aux yeux le chemin parcouru depuis lors. L’Encyclopedia a sans doute été le moyen de mettre minutieusement en place les définitions et concepts sans lesquels toute entreprise de ce genre devient immanquablement la proie des idées reçues, idées que le sujet suscite en grand nombre. Or on est heureux de voir bien distinguées ici — ce qui est loin d’être toujours le cas — écriture et transcription phonétique, écriture de la langue et langue orale, forme et fonction des unités d’écriture : les concepts sont en place, la pensée est claire et claire son expression. C’est ainsi que chaque chapitre est suivi de questions destinées à faire avancer la réflexion de l’étudiant sur le sujet abordé : signes de mots, de syllabes, de segments (consonnes, voyelles, traits articulatoires) ; systèmes mixtes, histoire ou sociolinguistique de l’écriture, etc. Le texte se présente de manière agréable, parfois même amusante comme lorsque F. Coulmas explique pourquoi il répugne à proposer les polices modernes disponibles sur ordinateurs — parfaitement étalonnées et calibrées — pour représenter des écritures antiques depuis longtemps tombées en désuétude : cela équivaudrait, dit-il, à faire traverser les Alpes à Hannibal en autocar pullman. Les divers types d’écriture sont décrits de façon accessible et circonstanciée, le cunéiforme sumérien aussi bien que le complexe système japonais ou que le remarquable han’gul de Corée. Suit en appendice un même passage transcrit en vingt langues distinctes dans onze répertoires scripturaux différents. Ce passage remplace avec bonheur la traditionnelle oraison dominicale des recueils polyglottes des siècles passés par l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. La bibliographie qui suit ne saurait viser à l’exhaustivité étant donné le nombre d’ouvrages sur le sujet à paraître chaque année. Elle se révèle être parfaitement à jour. Elle comporte même des ouvrages de seconde importance comme Berthold L. Ullman, Ancient Writing and its Influence (New York: Cooper Square, 1963). Cela pourtant amène à s’interroger sur quelques absences notables comme Nina Catach, éd., Pour une théorie de la langue écrite (CNRS, 1988) (est-ce coquetterie de la part de F. Coulmas qui a personnellement contribué à ce volume ?), comme Joshua A. Fishman, ed., Advances in the Creation and Revision of Writing Systems (Mouton, 1977), comme Yaeko Sato Habein, The History of the Japanese Written Language (U of Tokyo P, 1984) ou comme Roy Harris, La Sémiologie de l’écriture (CNRS, 1993). La chose n’ôte rien aux mérites d’un ouvrage écrit de main de maître qui porte F. Coulmas aux nues des études sur l’écriture, aux côtés de Hans Jensen, de Marcel Cohen, de James Février ou de David Diringer, avec une différence — et elle est de taille — c’est que la problématique aujourd’hui ne peut plus être, comme le souligne F. Coulmas, celle d’une évolution historique qui aurait l’alphabet pour point oméga : progression dans le temps n’est plus synonyme de « progrès » typologique. — Jean Pauchard (Université de Reims).
ALCUIN BLAMIRES and GAIL C. HOLIAN. — The Romance of the Rose Illuminated. (Cardiff: U of Wales P 2002, xxxviii + 140 pp., 49 ill. couleurs, 16 ill. noir et blanc, £ 35.00.)
Comme l’indique son sous-titre, « Manuscripts at the National Library of Wales », cet ouvrage se consacre à l’étude exclusive des sept manuscrits du Roman de la Rose actuellement détenus par la Bibliothèque Nationale du Pays de Galles à Aberystwyth. Les auteurs s’expliquent sur ce choix et les limitations qu’il entraîne dans une substantielle introduction, qui présente également une réflexion synthétique sur les problèmes liés à l’étude des enluminures dans leur relation à leur « support » littéraire. Le premier chapitre est consacré plus précisément à un survol des différentes théories élaborées depuis le début du xxe siècle sur l’iconographie du Roman de la Rose. Le second, de loin le plus long, consiste en une étude systématique des enluminures qui figurent dans les manuscrits d’Aberystwyth ; il ne s’agit pas seulement d’une description des planches en couleurs qui forment un cahier séparé au milieu de ce chapitre, mais d’une mise en perspective des illustrations spécifiques des manuscrits considérés avec celles d’autres manuscrits, voire d’autres œuvres. Le troisième chapitre, nettement plus court, est aussi le plus aride : après une présentation biographique consacrée à F. W. Bourdillon, le collectionneur qui a rassemblé les sept manuscrits qui forment l’objet de l’étude, il les décrit en termes codicologiques. Il inclut également 16 planches en noir et blanc, qui représentent soit des enluminures empruntées à d’autres textes, mais de sujet proche, soit des enluminures d’autres manuscrits du Roman de la Rose. L’ouvrage s’achève par une Bibliographie où se retrouvent pêle-mêle des études sur l’iconographie médiévale, des analyses du Roman de la Rose, et des éditions de textes médiévaux qui figurent à des titres divers dans l’argumentation des auteurs.
À bien des égards, le livre atteint son but : en rendant accessibles au public les enluminures d’un groupe de manuscrits du Roman de la Rose, il contribue à l’établissement d’une base de données prenant en compte tous les manuscrits et toutes les enluminures de ce texte, telle que l’appelle de ses vœux Sylvia Huot que les auteurs citent à plusieurs reprises. Cependant, comme ces mêmes auteurs l’admettent volontiers, les manuscrits du fonds Bourdillon ne sont pas d’une qualité exceptionnelle ; s’ils représentent, en un sens, un précieux instrument pour estimer la production moyenne de manuscrits enluminés aux xive et xve siècles, on peut toutefois se demander si ce n’est pas leur faire beaucoup d’honneur que de leur consacrer un ouvrage entier.
En outre, malgré une mise en garde énergique dans l’introduction contre les dérives de l’hyper-interprétation, et en dépit d’un louable effort de prudence herméneutique encore sensible dans le premier chapitre, le second chapitre a trop souvent tendance à reproduire les erreurs qu’il dénonce chez d’autres. On y rencontre des fragments d’interprétation du roman, texte aussi bien qu’images, qui se laissent séduire par les approches à la mode (Queer Studies en particulier), sans que cela soit justifié par l’objet d’étude supposé de l’ouvrage. On peut aussi se demander s’il est légitime de considérer que certaines miniatures sont « fautives », parce qu’elles ne s’intègrent pas à la lecture globale faite du Roman ou du système iconographique médiéval tel que le conçoivent les auteurs. Le plus grave, cependant, est qu’on a un peu tendance à perdre de vue les sept manuscrits du fonds Bourdillon, et leurs miniatures spécifiques, pour s’égarer du côté de considérations générales sur les programmes d’illustration des manuscrits du Roman de la Rose ; la distinction entre description concrète et interprétation abstraite n’est pas marquée clairement, et bien des développements se fondent sur une approche comparative qui ne correspond pas au projet du volume.
Le résultat est que ce qui devrait être un ouvrage de référence sur un sujet particulier devient une étude critique contestable sur un domaine trop vaste : cette ambiguïté nuit à l’utilité d’ensemble du travail, en dépit de son indéniable sérieux. — Anne Berthelot (University of Connecticut).
GLORIA CIGMAN. — Exploring Evil through the Landscape of Literature. (Oxford-Bern-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Vienne : Peter Lang, 2002, 269 pp., 9 ill., € 38,50.)
Dans cet ouvrage, Gloria Cigman explore différentes perceptions du Mal dans la littérature anglaise au cours des siècles. Elle tente de démontrer que la littérature a pour thème principal le Mal sous ses diverses formes. Selon l’auteur, les histoires heureuses ne présentent aucun intérêt du point de vue littéraire : seul le malheur constitue un sujet intéressant. Après un premier chapitre consacré aux commencements de l’humanité selon la Genèse, et notamment aux personnages d’Ève et de Caïn et à leurs avatars dans la littérature anglaise du Moyen Âge et de la Renaissance, les chapitres suivants passent en revue différentes formes d’expression du Mal : l’ambition, le désir, la lutte pour la survie, la croyance et le savoir, dans la littérature anglaise du Moyen Âge jusqu’à nos jours. Chaque chapitre est conçu comme un cours sur un des thèmes décrits : après différentes définitions et une étude historique et socio-culturelle de l’évolution du thème à travers les siècles, Gloria Cigman résume et analyse quelques ouvrages célèbres de la littérature anglaise consacrés à ce sujet, puis elle termine par l’étude d’un ou plusieurs films centrés sur ce même thème. Ainsi, dans le chapitre sur « La Croyance », elle analyse successivement la poésie de John Donne, celle de George Herbert, le Paradise Lost de Milton, le Pilgrim’s Progress de Bunyan, In Memoriam de Tennyson, puis The Way of All Flesh de Samuel Butler et Father and Son d’Edmund Gosse, tout en évoquant les romans de Dickens — abondamment étudiés dans d’autres chapitres —, avant de passer à The Devil’s Disciple de Shaw, à Hertha de Swinburne, et enfin à trois romans modernes : Darkness at Noon de Koestler, Animal Farm et Nineteen Eighty-Four d’Orwell. Le chapitre se termine sur une étude du film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Son exploration du Mal conduit l’auteur à comparer les différentes formes de Mal exprimées dans les descriptions littéraires de la conduite humaine et à dégager deux constantes : l’abus de libre-arbitre et la négation de l’humanité de l’Autre. L’ouvrage est tout à fait captivant. Loin de constituer un catalogue ennuyeux, il nous propose une promenade passionnante à travers la littérature anglaise. Écrit dans un style élégant et alerte, il est à la fois instructif pour les étudiants de la littérature anglaise et enrichissant pour le lecteur déjà averti et connaisseur. — Danièle Frison (Université de Paris X).
PAUL WHITFIELD WHITE and SUZANNE R. WESTFALL, eds. — Shakespeare and Theatrical Patronage in Early Modern England. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, viii + 326 pp., £ 45.00, $ 60.00.)
New theoretical approaches and archival material have affected the field of patronage studies. This volume, a collection of essays by twelve distinguished scholars, responds to the new order of things, intending to provide a “wide-ranging … study of patronage as it relates to Shakespeare and the theatrical culture of his age.” ‘Wide-ranging’ it certainly is, covering the period from Henry VII to James I, discussing diverse forms of performance and examining a large collection of textual evidence, through a wide range of lenses, from social history to economics to anthropology to politics to reception theory. The issues addressed are those one expects from a volume written under the joint umbrella of Foucault and Greenblatt: how did patronage, political power and playing intersect? How did forms of patronage (aristocratic, civic, public) coexist and develop over the period? How was the transition effected from elite to public support? How did patrons and artists mutually affect one another? How did the identity of the artist gradually emerge over the period? The merit of this volume does not lie in trail blazing but in the scrupulous, thorough (re)examination of material in the light of existing theories and conclusions. Turning their attention away from the limelight of Elizabeth and London, to the relative shade of previously neglected figures and places, contributors point up the complex, fluid nature of client-patron relationships, sometimes questioning well-established dogma. Moving away from London as a political centre to “the points where [power] becomes capillary” (Foucault), M. A. Blackstone analyses Mary Tudor’s patronage of touring performers. Offering the negative counterpart of Greenblatt’s analysis of Elizabeth’s use of theatrical power, she shows how her sister Mary, asserting her distrust of plays within days of her accession, failed to establish a strong political presence through her touring performers. A. F. Johnston explores the vicissitudes of the City of York’s patronage of the Corpus Christi cycle. She shows how efforts by the York city council to preserve the performance of Catholic drama ran up as much against economic factors and internecine quarrels as against crown authority. Other essays bring the focus back to London and the Privy Council, probing the motives and the reciprocity involved in patronage. P. W. White revisits the “Oldcastle controversy” in the light of a letter written by the secretary of Essex. He unveils faultlines between patrons and players, and exposes the role of patronage in factional politics. S.-B. MacLean shows how Leicester’s patronage served his own political and doctrinal agenda through extensive touring and choice of plays, while A. Gurr questions the idea that his company promoted his positions. He also investigates the Privy Council’s interest in professional players, beyond their duty to provide the Queen with her annual entertainments. In the absence of any signs of personal enthusiasm, Gurr argues, it must be admitted that political motives played a part. In the face of such evidence, L. Barroll boldly argues against an exclusively ideological reading of patronage, suggesting genuine aristocratic interest in drama per se. M. Shapiro counteracts accusations of commercialism made against children’s troupes, by relocating money into the “gift system.” The volume is most compelling when textual evidence turns self-reflexive. D. Bergeron, using the paratext of the Shakespeare Folio, shows how players registered the change from aristocratic to commercial support, and gestured towards both. D. Bevington and M. Riggio address the question of the identity of the artist in a patronage system, turning (too ?) briefly to Shakespeare’s own reflection on it in A Midsummer Night’s Dream and The Tempest. The crowning piece of the volume is A. Leggatt’s witty, thorough, inspired reading of The Knight of the Burning Pestle as a reflection on the audience as patron. These essays are a useful reminder of the crucial meaning of patronage for all students of early modern drama. — Anny Crunelle (Université de Paris X).
ALAN C. DESSEN. — Rescripting Shakespeare: The Text, the Director, and Modern Productions. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, ix + 268 pp., £ 16.95.)
L’étude de la représentation, qui constitue l’un des axes majeurs de la critique shakespearienne des dernières décennies, est ici abordée sous un angle nouveau. Comme son titre l’indique, l’ouvrage de A. C. Dessen s’intéresse au processus qui transforme un texte de la Renaissance en script jouable sur la scène et pour le public du xxe siècle. Le corpus (récapitulé en appendice) est constitué par quelque trois cents mises en scène de pièces de Shakespeare (et aussi de quelques contemporains) vues par l’auteur dans les vingt-cinq dernières années, aussi bien en Angleterre (la RSC figure en bonne place) que sur le continent américain (de l’Oregon à l’Ontario). Ce qui fait la valeur et la saveur de l’ouvrage, c’est justement qu’il nous livre le point de vue du spectateur.
Certes, Alan Dessen n’est pas un spectateur moyen : historien du théâtre et critique shakespearien, il analyse les effets produits par les modifications et interprétations du texte et, se gardant, répète-t-il, de tout purisme, il apprécie dans chaque cas les gains et les pertes, qu’il appelle, de manière imagée, trade-offs et price-tags. Le principe est posé dès le premier chapitre, dans lequel il recense les pratiques de rescripting les plus courantes en identifiant leurs causes (coupures nécessitées par la longueur du texte ou ses obscurités, transpositions entraînant des ajustements, doublages pour raisons économiques, etc.).
Cette introduction qui cite, sur un mode souvent allusif et dispersé, une multitude de cas, risque de désarçonner le lecteur, qui peut, heureusement, recourir à un index détaillé renvoyant, pour chaque pièce, à l’étude des diverses manipulations étudiées (par exemple, pour Jules César, « enhancing the spirit of Caesar »). Quelques analyses plus développées le rassurent bientôt, comme celle des effets produits par l’omniprésence d’un Seyton/Satan qui, dans le Macbeth mis en scène par Jim Edmondson (Oregon, 1987), tenait à la fois les rôles du portier, d’un espion, d’Hecate et de Siward (31-34). L’étude approfondie de séquences envisagées dans la perspective de toute la pièce devient courante dans les chapitres suivants, où l’auteur explore des problèmes spécifiques, comme le choix de la place de l’entracte (chapitre 4), la mise en scène des dénouements (chapitre 5) ou l’interprétation des didascalies (chapitre 6).
La dernière partie de l’ouvrage ajoute au concept de Rescripting celui de Rewrighting, référence au cas où le metteur en scène se livre aussi à un travail de « playwright » : le chapitre 7 (« Compressing Henry VI ») s’intéresse aux transformations de la première tétralogie en trilogie par Michael Bogdanov, Adrian Noble ou Pat Patton ; le suivant (« The tamings of the shrews: rescripting the First Folio ») détaille les modifications fréquemment apportées au texte de 1623 à partir de celui de 1594, A Shrew, source ou mauvais Quarto, Dessen ne tranche pas. Ce cadrage sur le remaniement du texte écrit plutôt que sur sa mise en scène annonce le dernier chapitre, intitulé « The editor as rescripter ». « Éditer » le texte, ou le mettre en scène, c’est toujours faire des choix. Ainsi, lorsque Titania congédie les fées pour rester seule avec Bottom, comment faut-il lire (ou dire) le texte que donnent Quartos et Folios : « Faieries be gon, and be alwaies away » ? Faut-il, comme dans les éditions modernes, insérer un espace : « be all ways away » pour suggérer que les fées doivent se disperser, ou bien, comme dans une mise en scène de Homer Swander (Santa Barbara, 1990), accentuer « always away » de manière à signifier que le congé est définitif (211) ?
Cette question, comme d’autres, reste sans réponse. Dessen revendique d’ailleurs, dans sa conclusion, le droit au mode interrogatif. Au-delà de son bilan des gains et des pertes, il ne tranche ni ne juge. Essentiellement, il apprécie les problèmes rencontrés par le metteur en scène « moderne » à partir de la distance qui le sépare de la Renaissance : lorsqu’il s’agit de représenter les spectres dans Richard III ou la dernière scène de La Mégère, « the gap between then and now » (expression récurrente) peut devenir abîme. Au hasard des transpositions ou des stratégies étudiées, se dégage aussi l’idée que la recherche du réalisme psychologique prévaut de nos jours sur celle du symbole ou de la métaphore. Mais Dessen ne propose ni théorie ni dogme. Et l’on conviendra qu’il est plus utile d’identifier et d’analyser les interventions du metteur en scène que de situer la frontière entre l’intervention et l’interventionisme. — Michèle Willems (Université de Rouen).
DAVID J. BAKER and WILLY MALEY, eds. — British Identities and English Renaissance Literature. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xvi + 297 pp., Hb, £ 40.00, US $ 55.00.)
Ce recueil de quinze articles propose le traitement diversifié d’une question historique épineuse. La difficulté de l’entreprise apparaît immédiatement dans la proximité du titre pluriel du livre et de l’expression « supposed unity » dans les premières lignes de l’introduction. Prenant en compte l’action déterminante de J.G.A. Pocock, qui appelait de ses vœux, en 1975, une histoire pluraliste et multiculturelle, c’est-à-dire non-anglocentrique, les responsables de ce volume ont invité des critiques littéraires à se pencher sur le concept d’histoire britannique, dans un esprit pluridisciplinaire, afin d’expliquer la permanence d’une culture anglaise spécifique dans le contexte britannique, et d’aboutir à une « nouvelle cartographie critique ».
La première partie, « Opening the field », offre deux chapitres traitant de problèmes d’interprétation. Philip Schwyzer établit la distinction entre « British history », et « the British history », celle des Gallois, et signale la première manifestation de l’anglocentrisme — au temps des Tudors, lorsque les Anglais annexèrent l’ascendance galloise de leurs monarques. L’étude d’Andrew Murphy oppose deux interprétations : celle du Néohistoricisme associant l’Irlande au Nouveau Monde dans un modèle « atlantique » colonialiste, et celle des « révisionnistes », partisans du modèle de l’archipel britannique, pour qui la conquête de l’Irlande représente une tentative d’assimilation et non de colonisation. La deuxième partie, « Contested peripheries », concerne le catholicisme et l’Irlande. Christopher Highley s’attache à discriminer la position des exilés catholiques par rapport au « problème britannique ». Tâche délicate, car il s’avère que les exilés se rapprochaient selon des critères ethniques plutôt que religieux, tandis que les Jésuites, entretenant, dès 1580, l’espoir fallacieux d’une conversion de Jacques VI, n’envisageaient qu’une mission « britannique » dans une perspective anglocentrique. Richard A. McCabe s’intéresse aux Chroniques irlandaises incorporées dans Holinshed par Stanyhurst en 1577 et Hooker en 1587. Il distingue entre ces deux éditions un changement de perspective politique à l’égard de la faction « Old English ». La troisième partie, « British Shakespeare », envisage trois pièces mettant en scène diverses nations britanniques. Concentrant son attention sur la maison raffinée de Glendower dans la première partie de Henry IV, Matthew Greenfield y décèle, en la personne de Lady Mortimer, qui ne parle que gallois, une féminisation du Pays de Galles, dangereuse pour la virilité anglaise. Soulignant l’égale marginalité de Glendower et de Douglas, il ne perçoit dans ce drame que des doutes sur la cohésion britannique, justifiant la préférence des critiques pour Henry V. Dans cette dernière pièce, c’est également — sous le symbole du poireau — le Pays de Galles que privilégie Patricia Parker. L’incontinence verbale de Fluellen met en péril la rhétorique de l’unité nationale, dès lors que le « jardin de poireaux », image de la sécurité britannique présente des brèches et des fuites (leeks/leaks). Analysant finement les métaphores de bouches et de digestion, Parker montre comment Shakespeare exprime la difficulté d’assimiler le Pays de Galles au royaume, et donc comment la pièce contredit la thèse néohistoriciste de la subversion contenue.
C’est vers l’Écosse que se tourne Mary Floyd-Wilson dans son examen de Cymbeline. Soulignant l’intérêt ethnologique de la pièce, elle estime que, sous l’influence des antiquarians, Cymbeline reflète l’aspiration, au début du xviie siècle, à une « exception anglaise » marquant la distance avec la « barbarie » des Écossais, auxquels est contesté le mérite de la résistance aux Romains. La quatrième partie, « Union questions », s’ouvre sur l’étude, par Philippa Berry et Jayne Elizabeth Archer, des masques jacobéens. L’enclos y symbolise bien le royaume, mais des emprunts à la configuration maniériste des jardins présentent aussi une cavité figurant la menace d’une disparition de l’Angleterre au sein de la Grande-Bretagne, ou un green évoquant une terre ouverte au péril étranger. Christopher Ivic décrit le Theatre of the Empire of Great Britain (1611), œuvre cartographique de John Speed, censée célébrer l’unité du royaume de Jacques Ier, mais où ressort l’hétérogénéité des composantes ethniques, notamment dans les illustrations, et où le traitement de l’Irlande reste subordonné aux impératifs de la plantation coloniale. La cinquième partie « Britain’s Brave New World », analyse précisément la mentalité coloniale. Andrew Hadfield étudie les représentations du passé britannique, comme la version de Bry (1590) du Brief and True Report de Thomas Harriot, où il est démontré que les habitants de la Grande-Bretagne — et surtout les Pictes d’Écosse — ont jadis égalé en sauvagerie les indigènes de la Virginie. Linda Gregerson évoque la Society for the Propagation of the Gospel in New England, devenue plus tard New England Company, dont le langage offre un mélange caractéristique de spiritualité et de mercantilisme. Ses documents prouvent que les Indiens n’abandonnaient pas leurs dieux et peinaient à comprendre les missionnaires, tout en leur posant des questions embarrassantes sur la Bible. Cette aventure coloniale, mettant en lumière la difficulté d’unir plusieurs ethnies, sert de miroir au « problème britannique ». Dans la sixième partie, « Restoring Britain », un long article érudit de John Kerrigan retrace la carrière de Roger Boyle, comte d’Orrery (et frère de l’auteur du Sceptical Chymist), dont les campagnes et missions en Irlande et en Écosse expliquent le succès de son théâtre, en particulier de sa pièce The Generall (1663). Kerrigan montre comment son parcours politique sinueux (aux côtés de Cromwell, puis de Charles II) exprime la complexité du problème britannique. Murray Pittock aborde la question jacobite, en signalant sa survivance dans le langage nationaliste écossais et irlandais aux xixe et xxe siècles. L’identité nationale y était symbolisée par une femme (la Rose Blanche), abandonnée (l’Écosse), séquestrée et violée (l’Irlande), et attendant d’étre délivrée par le prince Stuart. Pittock explique comment les écrits jacobites ont non seulement permis la survie de la littérature écossaise, mais ont aussi constitué la première critique de l’identité britannique et de l’anglocentrisme après 1688.
L’intérêt historique et culturel indéniable de ce savant recueil se trouve notablement augmenté par l’originalité d’une septième partie, « Historians respond », dont les deux chapitres, dus à Jane Ohlmeyer et à Derek Hirst soumettent les divers articles du volume à une lecture critique. Ce livre, qui se recommande aussi par son agréable présentation et sa correction parfaite ne pèche que sur un point : la riche bibliographie de vingt-cinq pages ne comporte pas toujours les dates des éditions d’époque à côté de celles des réimpressions modernes, absence cruellement ressentie lorsqu’il s’agit de textes peu connus… — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).
JOHN KERRIGAN. — On Shakespeare and Early Modern Literature: Essays. (Oxford: Oxford UP, 2001, ix +266 pp., £ 40.00.)
Ce volume très dense contient onze études publiées entre 1987 et 2000. Cinq d’entre elles constituent la première partie sur Shakespeare, la seconde partie, intitulée « Early Modern Literature » couvrant une période allant de la Renaissance à 1683. La courte préface indique nettement la position de l’auteur à l’égard du néo-historicisme : « For me the point to establish against Stephen Greenblatt and his disciples was that the subversive energies of Shakespearian drama are more intimately and potently active in dialogue and its on-stage performance than in social contexts ».
Dans son premier article, « Shakespeare as Reviser », Kerrigan tente de reconstituer le cheminement intellectuel de Shakespeare lors de son travail de révision, soulignant les changements apparemment infimes qui modifient les caractères des personnages. Sa tentative de justification rationnelle du partage du royaume par Lear n’emporte pas la conviction : le Fou ne reproche-t-il pas à plusieurs reprises au roi sa décision insensée ? Le deuxième chapitre, « Between Michelangelo and Petrarch : Shakespeare’s Sonnets of Art » signale les liens, « ignorés » par les critiques, de Shakespeare avec les deux Italiens. Considérant que les Sonnets sont des « exercices d’imitation », Kerrigan tire du motif érasmien de la ressemblance père-fils un éclairage subtil du Sonnet 62. Le troisième chapitre, « Keats and Lucrece » se fonde sur les annotations portées par Keats dans son volume des poèmes de Shakespeare, notamment sur l’éloge de Lucrèce faisant appel aux couleurs de l’héraldique, thème qui se retrouvera dans The Eve of St. Agnes. Grâce à une analyse très fine des deux textes, Kerrigan montre que le poème de Keats est un « écho structural » de Lucrece. « Henry IV and the Death of Old Double » rappelle les traits communs au théâtre de la Renaissance et aux grotesques, pour explorer ensuite les virtualités du terme double : fantôme, sosie, ambiguïté, habileté, contrefaçon, déguisement, traîtrise, mais aussi ressemblance ou opposition. « Secrecy and Gossip in Twelfth Night » illustre le rapport de cette pièce avec la littérature courtoise, singulièrement dans la relation entre service et érotisme. Malvolio est victime de la confusion entre les deux réalités et la secrète manipulation exercée sur lui conditionne le bavardage des complices.
La seconde partie s’ouvre, comme la première, sur une étude concernant les problèmes textuels. Kerrigan rend hommage à Pollard, McKerrow et Greg, dont les principes demeurent, selon lui, valides. Il retrace les contestations apportées à la Nouvelle Bibliographie par D. F. McKenzie, F. Bowers, G. T. Tansell et J. J. McGann, qu’il soumet à leur tour à la critique, reprochant notamment à McGann une tendance marxiste à collectiviser le lectorat. Il étaie sa démonstration en faveur de l’interprétation individuelle des textes grâce à l’exemple des éditions successives de Gascoigne et insiste, comme de nombreux auteurs de la Renaissance, sur l’importance de la réception des œuvres. Dans « Astrophil’s Tragicomedy », Kerrigan découvre un Sidney « obsédé par le plaisir que procure la représentation du chagrin » et le concept de « détresse joyeuse ». Aussi soutient-il que dans l’Apologie, malgré la préséance accordée à la tragédie, c’est la tragicomédie qui occupe l’imagination de l’auteur, et que ses poèmes sont des « théâtres du discours ». « William Drummond and the British Problem » met en relief l’isolement des écrivains écossais tel qu’il se manifeste dans les regrets de Drummond au départ de Jacques VI pour l’Angleterre. Kerrigan le montre tiraillé entre deux cultures et, en conséquence, sous-estimé. Il réfute l’opinion répandue selon laquelle Drummond appartenait au parti du roi, en rappelant ses prises de position anti-laudiennes et l’éloge de Buchanan contenu dans son Apologetical Letter à Charles Ier. Le neuvième article est consacré à Thomas Carew, autre poète mésestimé qui pourtant, en raison des liens de son œuvre avec la politique, reflète la complexité de son temps. Selon Kerrigan, les poèmes de Carew restent impénétrables aux critiques qui lisent les auteurs isolément, car ils furent écrits en réponse à d’autres écrivains et visaient un public d’initiés : ses textes qui traitent de Donne et Jonson constituent la première critique littéraire anglaise en vers. Un des aspects intéressants de cette recherche est l’utilisation de Mauss pour interpréter la notion de don chez Carew. En conclusion, Kerrigan signale entre Comus et Coelum Britanicum de Carew une parenté manifestant la « cohérence de la culture caroléenne ». L’essai suivant, « Milton and the Nightingale », propose une étude du rapport personnel — on serait presque tenté de dire « psychologique » — de Milton avec le temps : sentiment d’urgence, angoisse d’avoir commencé trop tard sa carrière de poète, d’avoir laissé échapper l’occasion (kairos), mais en revanche, et en même temps, conscience plus profonde que tout vient à son heure.
En 1996, Kerrigan a montré, dans son livre Revenge Tragedy: Aeschylus to Armageddon, la puissance du thème de la vengeance au théâtre à toutes les époques. C’est le sujet que traite ici le dernier chapitre, pour la période de 1649 à 1683. La popularité du genre n’a pas disparu avec la fermeture des théâtres, et Kerrigan souligne qu’il ne s’agit pas seulement d’un phénomène littéraire, mais que la politique y joue un rôle crucial : il faut d’abord venger Charles Ier et, plus tard, c’est la « crise de l’Exclusion » qui viendra alimenter les dramaturges de la Restauration. L’auteur met en lumière la concomitance entre un certain déclin du providentialisme (cependant toujours à l’honneur dans Samson Agonistes), les nouvelles conceptions de Shaftesbury et Locke, et l’influence des découvertes scientifiques concernant le sang et la transfusion sur la décadence de la notion de « sang sacré ».
La variété des sujets abordés, leur originalité, l’impressionnante — mais jamais pesante — érudition, la pertinence des points de vue et la pénétration des jugements en matière historique aussi bien que littéraire confèrent à ce volume un intérêt particulier pour tous les spécialistes de la Renaissance et du xviie siècle anglais. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).
ARMAND HIMY. — John Milton. (Paris : Fayard, 2003, 660 pp., € 35.)
Deux ans seulement après son édition bilingue du Paradis perdu, Armand Himy publie une imposante monographie de Milton, attentive aux plus récentes interprétations mais nourrie sans doute de réflexions accumulées depuis son étude sur Pensée, mythe et structure dans l’épopée miltonienne. Se refusant à « dissocier » l’homme de l’œuvre, il s’attache à suivre leur évolution parallèle et à l’éclairer par le contexte historique en donnant tout au long de l’ouvrage des indications précises sur les aspects complexes de la révolution puritaine. C’est à travers sa participation aux controverses et aux événements de son temps que se dégage la vraie figure du poète et du penseur. Les Prolusions écrites à Cambridge révèlent que le « polémiste est né » très tôt (90). Dès les premiers poèmes Himy discerne des traits constants qui annoncent les « harmoniques futures » : égotisme, aptitude à examiner des aspects opposés (116) et, malgré la rigueur morale, conviction que le bonheur est lié aux plaisirs des sens (113). Qu’un jeune poète aux sentiments puritains ait composé des Masques pour des aristocrates royalistes n’est pas une marque d’opportunisme (160) : il « s’intègre dans une tradition littéraire » (146). Lycidas marquera un tournant et le voyage en Italie renforcera « l’édification de son propre personnage, et de son image de lui-même » (193). Le silence surprenant de Milton sur les œuvres d’art qu’il a pu voir est habilement expliqué (184-89). Au retour d’Italie son engagement dans l’arène politique, « apostolat laïque » (235), puis l’échec de son mariage suscitent ses pamphlets contre les prélats anglicans et sa campagne pour la légalisation du divorce ; mais, malgré une rétractation conventionnelle, il n’a « jamais renoncé » à ses ambitions de poète (291). Ces écrits manifestent une « continuité de pensée » qui s’étendra à l’Aréopagitique. Serait-ce seulement une « synthèse opérée a posteriori » (289) ? Non, car Milton a toujours recherché la « vérité », qu’il croit révélée dans l’Écriture, mais une Écriture soumise au libre examen de la raison (230, 278). Autres aspects récurrents : « une réelle originalité de pensée » (280), « l’autojustification, l’autoanalyse, l’autobiographie » (237, 262), mais aussi « le rôle messianique de l’Angleterre dans la conquête des libertés européennes » (273). Dans L’Aréopagitique le combat contre la censure devient « un essai sur la nature de la vérité », et c’est en poète que l’auteur y recourt au mythe pour servir un dessein politique (317-21). Au service du Commonwealth de 1649 à 1658, Milton, certes, n’hésitera point à proclamer « le droit de la minorité [les « indépendants »] d’imposer à la majorité ce qu’elle estime juste » (367). Du moins est-il fidèle à un idéal de tolérance (378) qui le conduira sous la Restauration à une « profession de foi latitudinaire », éloignée de la « tendance [alors] dominante du protestantisme » (584). Comme l’Anglican Donne avant lui, il étend la possibilité du salut à tous ceux, juifs ou gentils, à qui le Christ n’a pas été révélé (440). Consacrant un chapitre à une question très controversée, « le grand poète religieux est-il hérétique ? », Himy est enclin à voir en lui, selon le résumé plaisant proposé par Parker, « une combinaison unique d’un semi-arianiste, arminien, anabaptiste, antisabbatiste, mortaliste », etc. (446). Il souligne cependant que l’Incarnation demeure aux yeux de Milton « le plus grand mystère de la religion » (438). Dans sa conclusion, il reconnaît la présence de contradictions dans les attitudes et les écrits, mais il offre de cette incohérence apparente une explication psychologique qui ne se laisse pas résumer, si ce n’est dans une phrase à méditer : « Milton, dès qu’il prend la plume, qu’il s’agisse de politique ou de théologie, se découvre comme conscience sans date, sans lieu » (617). C’est par son « pragmatisme », conclut le biographe et l’historien des idées, qu’il serait profondément anglais.
Auparavant le critique a consacré un long chapitre à chacune des trois œuvres poétiques majeures, placées délibérément « dans la continuité des travaux antérieurs » (475). Aussi est-ce encore sur les idées que l’accent est mis, notamment sur « le passage du mythe à l’histoire » (469) dans ce Paradis perdu qui concerne toujours « l’homme d’aujourd’hui ». Mais les aspects littéraires ne sont nullement négligés, quoique inévitablement évoqués en touches brèves. Himy, qui passe avec aisance d’Eschyle à Baudelaire et de Nietzsche à Claudel, écrit de belles pages sur une « esthétique sans concession ». Son interprétation du Paradis retrouvé y décèle des éléments autobiographiques qui autorisent une prudente analyse psychanalytique, distincte de celle de Kerrigan. Séduisante est l’étude attentive qui éclaire, à la lumière de Jean-Pierre Vernant, le passage de la méconnaissance à la reconnaissance de son rôle par le héros dans Samson Agonistes, épisode biblique coulé dans le moule de la tragédie sophocléenne. Un détail : dans l’apostrophe à Dalila, « À distance je te pardonne… », faut-il voir seulement une acceptation par Samson de « ses propres responsabilités » (547) ? Au seul contact d’une main ne craint-il pas, comme il l’avoue, de succomber à la fureur, ou même, sans se l’avouer, à une résurgence de la passion sensuelle ? Ce livre intelligent, riche en citations traduites, retiendra l’attention des spécialistes et devrait intéresser tout homme cultivé. — Robert Ellrodt (Université de Paris III).
BRIAN DOLAN. — Ladies of the Grand Tour. (London: HarperCollins, 2001, xi + 338 pp., Hb £ 19.99.)
Une belle couverture (reproductions en couleurs de Zoffany), 29 illustrations (non numérotées) tout à fait pertinentes et d’excellente qualité (la plupart déjà bien connues), un papier ivoire épais, une division en neuf chapitres thématiques qui procèdent par associations d’idées (1. « Belles Lettres and Black Swans: The Enlightenment and Travel » [3-13], 2. « “If Anything Could Inspire an Unpoetic Imagination”: Education and Improvement » [17-54], 3. « “The Real Subject of My Journey”: Liberty & Independence » [57-85], 4. « “We Live as English a Life as We Can Make It”: Fashionable Society & Foreign Affairs » [89-125], 5. « “Air Gives Us Powers over Our Own Lives”: Sea Breezes & Sanity » [129-61], 6. « “An Ideal Jaunt”: Fine Art & Fashion » [165-200], 7. « “A Phantom Falsely Called Liberty”: Revelation & Revolution » [203-39], 8. « “Returned the Best Informed and Most Perfect Creatures”: Bas Bleu Society & Lady Wits » [243-67], 9. « “All This Has Ye Air of a Novel”: A Legacy of Letters & the Grand Tour » [271-88]), une liste, intitulée « Dramatis Personae » (289-96), composée de 18 vignettes autobiographiques fort utiles, une bibliographie sélective (313-30) et un index nominum et rerum (331-38), tout, dans les apparences (en dépit de l’oubli des notes [297] du chapitre 1), promet un ouvrage de bonne tenue. L’auteur, qui a déjà signé Exploring European Frontiers: British Travellers in the Age of Enlightenment, convie ici le lecteur friand d’anecdotes et de commérages à une aimable promenade descriptive « into the hearts and minds of the ladies through their stories, thoughts and court gossip recorded in journals, letters and diaries » (premier rabat de couverture). Le lecteur averti pourra, lui, s’épargner le détour. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
KATHERINE TURNER. — British Travel Writers in Europe 1750-1800: Authorship, Gender and National Identity. (Aldershot: Ashgate, 2001, vii + 276 pp.)
Le dessein de cet ouvrage est le suivant : « to recreate the world of eighteenth-century travel writing in order to illuminate its central role in shaping Britain’s emerging sense of national identity » (1). Dans cette perspective, cinq étapes successives, respectant la chronologie, sont proposées à l’issue d’une introduction assez étoffée qui souligne l’interaction, à l’époque, entre identité nationale, statut d’auteur et identité sexuelle — instruments de la démarche —, puis se livre à un état des lieux précis de la recherche récente (Andrews, Fabricant, Colley, Newman, Mills, Bohls, Batten, Chard, Ellis…). Le premier chapitre met en place le contexte géographique, politique et culturel où seront produits et lus les récits de voyage entre 1700 et 1800 et expose les grands traits du genre ; y sont envisagées la distinction (ou son absence) entre « Britishness » et « Englishness » par opposition au cosmopolitisme attaché à l’aristocratie, de même que l’intersection entre classes sociales et différenciation sexuelle dans la formation du caractère national. Le chapitre 2 s’efforce de démontrer, d’une part, que les récits de voyage (leur écriture et leur réception), entre 1760 et 1770, deviennent un lieu où s’affirment des revendications concurrentes pour représenter les intérêts de la nation et, d’autre part, comment patriotisme et bon sens semblent de plus en plus liés à une classe sociale et à un sexe ; les controverses qui opposent les écrits de Thicknesse à ceux de Smollett, puis ceux de Sharp à ceux de Baretti, reflétées dans les « reviews » (Monthly Review et Critical Review), contribuent à construire un paradigme de l’Autre Européen par rapport à qui définir l’identité britannique. Le chapitre 3 présente une lecture du Sentimental Journey de Sterne puis les caractéristiques de certains de ses imitateurs (Paterson, Wraxall, Brydone et « Courtney Melmoth » [Samuel Jackson Pratt]) ; de cette fiction sentimentale et des voyages sentimentaux émane une double image : celle de la sensibilité masculine britannique, fondée sur la classe moyenne, et celle du patriotisme. En raison du nombre subtantiel (une vingtaine) de récits de voyage publiés par des femmes entre 1770 et 1780, Katherine Turner envisage ensuite la relation entre classe sociale et identité sexuelle ainsi que leur importance croissante dans la définition de la vertu nationale, tandis que la littérature didactique (dont les sermons et les livres de conduite) situe la source de la vertu nationale et morale dans la sphère domestique, autour de l’épouse et de la mère. L’auteur explique, notamment, comment, durant la période révolutionnaire, objet du dernier chapitre, l’excentricité, utilisée auparavant afin de démontrer la supériorité de la liberté britannique, se mue en signe de subversion et comment le voyage se connote parfois d’anti-patriotisme. L’Épilogue tente d’expliquer l’« éclipse » (20) du « travelogue, » après 1800, au profit d’écrits plus littéraires. Quelques scories — une initiale oubliée pour Margaret J. Ezell (258), la date de première publication, omise pour le célèbre ouvrage d’Habermas (259), ou une erreur de prénom pour Voltaire qui, dans l’index nominum et rerum, se prénomme « Jean-François » (276) et pour qui manque au moins une entrée (78) — ne diminuent pas la valeur de la riche bibliographie distinguant sources primaires et secondaires. Le lecteur français regrette de ne pouvoir encore y trouver mention de la traduction de l’ouvrage de Jean Viviès (Le Récit de voyage en Angleterre au XVIIIe siècle. De l’inventaire à l’invention [1999]), qu’allait publier Ashgate, en 2002, sous le titre English Travel Narratives in the Eighteenth Century: Exploring Genres. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
AVRIL HORNER, ed. — European Gothic. A spirited exchange 1760-1960. (Manchester and New York: Manchester UP, 2002, xii + 260 pp.)
À l’origine de ce recueil, l’atelier « gothique » d’un colloque tenu en 1999 à l’université de Salford. Les douze études rassemblées ici, très diverses, ont un point commun : elles prennent leurs distances par rapport à la seule tradition anglo-saxonne en mettant l’accent sur la fécondité des échanges avec l’Europe. À l’origine du gothique, selon lui forgé « dans le creuset de la traduction », Terry Hale réhabilite Clara Reeve, Sophia Lee et Charlotte Smith (pour sa traduction de Manon Lescaut) au détriment de Walpole. Pour Angela Wright, The Monk (1796) et La Nouvelle Justine (1791, version révisée en 1797), ont été l’objet d’un échange intertextuel qui, dans le cadre du rituel catholique, met à mal l’identification conventionnelle ente la femme et la Vierge. Dans le premier des trois articles consacrés à Maturin, Victor Sage réfute l’accusation selon laquelle Melmoth plagie La Religieuse : il soutient que Maturin et Diderot attaquent l’un et l’autre des « systèmes de croyances » propres à transformer les individus en automates ; dans le second, concernant l’élaboration du réalisme de Balzac, Catherine Lanone invoque le rôle majeur de Melmoth dont le héros tragique deviendra en outre métaphore de l’artiste maudit ; dans le troisième enfin, Robert Miles perçoit The Castle of Otranto, The Wild Irish Boy et The Milesian Chief comme les expressions d’une même angoisse à propos de la légitimité, légitimité de la Glorieuse Révolution ou du nationalisme irlandais. L’article de John Curbet sur la représentation de la violence rituelle dans le romantisme anglais et espagnol, s’articule, lui aussi, à Melmoth, pour montrer que dans l’Espagne catholique (à l’exception de Goya et de José-Maria Blanco-White exilé en Angleterre), nul ne pouvait se livrer à une semblable critique de l’Église romaine, tant y était lent le progrès des Lumières.
L’étude panoramique de Neil Cornwell balise le vaste champ des influences gothiques européennes sur la littérature russe du xixe siècle. Des Räuber de Schiller au Remorse de Coleridge, nous dit Peter Mortensen, le message politique, à l’origine célébration de la vengeance, s’est transformé pour devenir une apologie de l’unité nationale. John Williams met en relief toutes les ambiguïtés de Valperga (1823) : situé par Mary Shelley en Italie à l’époque médiévale, le récit parle aussi de l’Angleterre du début du xixe siècle ; moquant les tropes du roman noir, il en utilise la thématique et la manière (effacement des frontières entre les genres). C’est à l’échange franco-anglo-américain qu’on nous convie ensuite ; d’abord avec Jerrold E. Hogle pour qui Le Fantôme de l’Opéra (1910) inspiré du gothique traverse l’Atlantique et la Manche grâce à nombreuses adaptations théâtrales et, à l’instar du genre où il s’enracine, conteste certains des pouvoirs (religieux ou politiques) en place ; ensuite avec Avril Horner : dans Nightwood Djuna Barnes doit beaucoup aux Chants de Maldoror (1868-69) pour son utilisation parodique des motifs gothiques, et au Voyage au bout de la Nuit (1932) pour son lyrisme comique devant l’abjection. Autre carrefour : celui du gothique européen et de l’Orient des Mille et une nuits dans le Manuscrit trouvé à Saragosse où, selon Ahlam Alaki, les sortilèges narratifs sont la source principale de l’effroi et de l’horreur.
Ce livre « chatoyant et divers » suscite des questions. Peut-on inclure dans le gothique des œuvres où le surnaturel ne joue aucun rôle ? Mêler théâtre et fiction, peinture et roman, au mépris des contraintes génériques spécifiques ? Oui, répond Avril Horner : « This collection has been organized … to range beyond texts which are securely placed within the gothic canon. » Il faut en prendre acte, non sans noter qu’à force d’étendre l’emploi de l’adjectif gothique on risque de le vider de sa substance. Pourtant, en raison des perspectives offertes et du projet novateur qu’il porte, European Gothic est un livre stimulant qui nourrit la réflexion. — Claude Fiérobe (Université de Reims).
M. O. GRENBY. — The Anti-Jacobin Novel: British Conservatism and the French Revolution. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, xiii + 271 pp., £ 40.00.)
L’ouvrage de M. O. Grenby (issu d’une thèse de doctorat) est le premier consacré au roman anti-révolutionnaire, son titre faisant écho à celui du livre pionnier de Gary Kelly, The English Jacobin Novel 1780-1805 (1976) : de ce fait il est à la fois utile et intéressant. L’auteur, historien, adopte une approche thématique, et considère le roman conservateur des années 1790 à 1820 comme un bloc homogène, ou presque, ce qui gomme très largement évolution et infléchissements ; il eût été judicieux de combiner étude transversale et étude détaillée de quelques romans représentatifs. Il aurait été souhaitable, en outre, d’expliquer ce qui avait justifié l’inclusion de tel ou tel titre dans le corpus ; Grenby n’en vient à ce point que dans sa conclusion, sans proposer de synthèse théorisante, même prudente. On regrette qu’il n’y ait pas d’examen des emprunts génériques au roman gothique et au roman de la sensibilité ; une typologie des textes du corpus aurait permis de mieux en percevoir la spécificité relative dans le paysage romanesque de la période romantique. Cela aurait probablement amené l’auteur à traiter avec moins d’ironie les intrigues et les personnages des romans qu’il étudie. Le terme de « jacobinisme » n’est défini qu’au chapitre 3, et uniquement du point de vue des contre-révolutionnaires anglais (qui imposaient cette étiquette à tous les romanciers et « intellectuels » aux idées avancées), sans jamais faire valoir le fait que l’emploi du terme reposait sur un amalgame relevant de la diffamation, très peu de Britanniques ayant embrassé les convictions des Jacobins, s’en tenant à des positions girondines. De manière générale, l’absence de mise en rapport du roman avec la situation politique en France et, surtout, en Grande-Bretagne se fait sentir.
Le chapitre 1 montre que la défense des institutions britanniques menée par le roman conservateur contribua à rendre le genre romanesque plus respectable ; l’hypothèse est des plus discutables, ce roman militant se coulant dans les formes usées du roman sentimental ou du conte didactique. Le chapitre 2 avance l’idée juste que c’est moins à ce qu’on appelait la « nouvelle philosophie » que s’en prenaient les romanciers conservateurs qu’à des individus censés l’incarner, individus présentés de façon plus ou moins caricaturale, la victime la plus fréquente étant de très loin William Godwin ; d’une part les conservateurs considéraient que l’appel à la raison était une caractéristique de la pensée radicale, et qu’il convenait donc de s’en abstenir, d’autre part ils craignaient (à quelques exceptions près) de mener un débat idéologique dans leurs fictions, n’étant pas sûrs de le rendre aussi convaincant qu’ils le souhaitaient. Le chapitre 4 est centré sur le « vaurien », c’est-à-dire l’aristocrate ou l’arriviste qui embrasse des idées égalitaires : il s’avère toujours que l’engagement idéologique se résout en une manœuvre cynique. Vient ensuite (chapitre 5) un examen de trois catégories d’individus qui sont des personnages typiques du corpus : l’ennemi de la hiérarchie, le parvenu, et l’aristocrate corrompu ; Grenby montre de façon convaincante que l’aristocrate britannique corrompu est assimilé au noble de la France d’ancien régime, la différence — essentielle — entre les deux pays étant que, alors que la gangrène, en France, atteignait la noblesse tout entière, en Grande-Bretagne, seuls des individus sont mis en cause, les institutions étant à la fois saines, et sanctionnées par le temps et la Providence. La rébellion n’est donc jamais justifiée. Grenby étudie ensuite la réception du roman conservateur par la critique des périodiques (chapitre 6).
Un correcteur aurait dû réduire considérablement le nombre d’occurrences de though adverbial, par trop familier, et de say, qui se substitue souvent à for instance, et supprimer des coquilles et des solécismes. — Isabelle Bour (Université de Tours).
ANN GAYLIN. — Eavesdroppping in the Novel from Austen to Proust. (Cambridge: Cambridge UP, 2003, 241 pp., £ 40.)
L’ouvrage d’Ann Gaylin cherche à mettre en évidence l’importance que revêtent les écoutes illicites des conversations dans la construction de plus d’un roman au xixe siècle. À juste titre, l’auteur souligne le rôle que joue ce genre d’indiscrétion dans beaucoup d’intrigues, parfois provoquant l’incompréhension, parfois dissipant un malentendu, toujours rapprochant le lecteur du protagoniste ou du narrateur et créant entre eux une sorte de complicité. Impossible de ne pas suivre Gaylin quand elle prend en exemple Pride and Prejudice et Persuasion. Chacun a en mémoire la conversation d’Anne Elliot avec le capitaine Harville dans l’auberge du Cerf Blanc, écoutée avec attention par le capitaine Wentworth, ou la condamnation rapide d’Elizabeth Bennet par Darcy, tombant dans des oreilles qui n’auraient pas dû entendre. On lira également avec beaucoup de curiosité et d’intérêt le livre d’A. Gaylin lorsqu’elle parcourt l’œuvre de Balzac et celle de Dickens pour établir des liens entre un plus grand désir de vie privée manifesté au xixe siècle et la dramatisation de l’intrusion dans le domaine personnel qu’on trouve dans le roman de la même époque. Il y a là de quoi alimenter une recherche critique.
La seule réserve que l’on puisse émettre en présence de ce travail très riche est qu’à couvrir une vaste période en des lieux très variés l’auteur déroule devant nos yeux une sorte de panorama plus qu’il ne nous fait découvrir des profondeurs ignorées. Nous ne sommes pas tentés de contester les affirmations d’A. Gaylin, seulement un peu déçus de ne pas pouvoir en tirer plus d’enseignements sur nos romanciers favoris. — Pierre Goubert (Université de Rouen).
WALTER SCOTT. — Waverley et autres romans. Éd. SYLVÈRE MONOD et JEAN-YVES TADIÉ, avec la collaboration d’ALAIN JUMEAU et d’HENRI SUHAMY. (Paris : Gallimard, 2003, lxxi + 1510 pp., 62,50 €.)
L’entrée de Scott dans la « Bibliothèque de la Pléiade » constitue un événement dont on a tout lieu de se réjouir. Publiés respectivement en 1814, 1816 et 1818, les trois romans contenus dans ce volume, Waverley, The Black Dwarf et The Heart of Mid-Lothian, ont pour dénominateur commun de voir leur action se dérouler au xviiie siècle. Les textes traduits sont ceux que Scott a lui-même révisés, à partir de 1829, en vue de la publication par Robert Cadell de l’édition Magnum Opus. Entièrement nouvelles, les traductions proposées se démarquent des traductions antérieures (qui remontaient au xixe siècle !) par le respect scrupuleux de la fidélité au texte original. Confrontés à l’impossibilité de rendre la saveur spécifique du dialecte écossais, les traducteurs ont utilisé des expédients, tels que le recours à des formulations d’une gaucherie délibérée ou le maintien de mots écossais comme Laird, kirk, cairn, afin que les dialogues conservent, pour le lecteur français, un peu de l’étrangeté de l’idiome original.
Dans une « Introduction » de quarante pages, J.-Y. Tadié situe les trois romans dans le triple contexte de la vie, de l’œuvre et du siècle de Walter Scott. Fondant une grande part de ses analyses sur le Journal de l’écrivain, qu’il tient pour un mélancolique, il considère avec raison que Waverley contient virtuellement tous les romans ultérieurs de Scott. De très heureuses formules émaillent cet essai introductif d’où se dégage un « diagnostic » critique d’ensemble d’une parfaite sûreté. Nous nous limiterons à deux exemples : « Sous les couleurs de l’aventure chatoyantes comme un plaid, Scott, dès son premier roman, a imposé un pays, une histoire, une philosophie » (ix). « Scott ne peut être un si grand poète du temps collectif que parce qu’il est d’abord un artiste du temps personnel » (l-li).
H. Suhamy, chargé de Waverley, manifeste un sens non moins aigu de la formule pour caractériser le roman historique : « La part de fiction qui enrobe la vérité factuelle, écrit-il, est considérée comme l’excipient qui fait passer la pilule instructive » (1355). Pour écrire le premier des Waverley Novels, « le Grand Inconnu », nourri de Shakespeare, s’inspire des deux parties d’Henry IV. Grâce à la technique du point de vue et à la conception du héros éponyme, l’auteur poursuit une double démarche correspondant à deux types de romans : roman de voyage d’une part, roman d’apprentissage (Bildungsroman) de l’autre. Non content de souligner l’influence de Scott sur le roman de cape et d’épée, H. Suhamy remarque que Waverley, avec sa juxtaposition de séquences, préfigure le mode de narration cinématographique.
A. Jumeau, qui a traduit The Black Dwarf ainsi que l’Introduction aux « Contes du Tavernier », estime que l’auteur de ce « roman légèrement difforme et boiteux » (l414) ne s’est peut-être pas suffisamment affranchi de son modèle, un nain solitaire nommé David Ritchie qu’il avait rencontré en 1797. Renvoyant à deux intertextes majeurs, la Bible et Timon d’Athènes, Le Nain noir est à la fois un roman moderne par son traitement de l’exclusion et une œuvre romantique pour autant que le protagoniste en est un marginal, difforme et aliéné. La vraie nature du Nain, qui annonce le Quasimodo de Hugo, est « celle d’un Prospéro emprisonné dans le corps tordu d’un misérable Caliban » (1420). Situant son récit dans les Borders au début du xviiie siècle, Scott, note encore A. Jumeau, s’attache à décrire la société écossaise clanique traditionnelle.
S. Monod, à qui l’on doit la traduction de The Heart of Mid-Lothian, est l’auteur d’une notice d’une grande clarté. Après avoir rappelé que Scott a pris peu de libertés avec la réalité historique dans ce roman, il montre que Le Cœur du Mid-Lothian, inspiré par deux faits réels — l’affaire Porteous et l’histoire de Helen Walker — entre lesquels le romancier a su créer un lien organique, est sans doute le récit le plus original de Scott. S. Monod s’intéresse aux influences littéraires, en particulier à la parenté avec Mesure pour mesure de ce roman dont l’influence sur Dickens est par ailleurs indéniable, aux circonstances de composition et de publication, à la place du livre devant la critique littéraire. Trente ans avant Vanity Fair, Le Cœur du Mid-Lothian se révèle « A Novel Without a Hero », dont le personnage central, Jeanie Deans, rayonne de modestie et de simplicité.
Qu’il s’agisse de la chronologie (de l’histoire de l’Écosse entre 1534 et 1760, de la vie et de l’œuvre de Scott) ou de la bibliographie, établies par S. Monod, ou encore des notes, aussi nombreuses qu’érudites, l’appareil critique de cette édition savante est irréprochable. Une bévue mineure doit pourtant être signalée : l’orthographe erronée de Humphry dans le titre du roman de Smollett (xxxiv).
On ne saurait trop remercier les maîtres d’œuvre de ce beau volume et leurs talentueux collaborateurs d’avoir arraché Scott au purgatoire où une certaine intelligentsia s’obstine à le réléguer. — Jean Raimond (Université de Reims).
CHRISTIAN LA CASSAGNÈRE, éd. — Keats ou le sortilège des mots. (Lyon : PU de Lyon, 2003, 256 pp.,18 €)
Séduisant par son titre, qui renvoie à l’ouverture de The Fall of Hyperion (« With the fine spell of words alone »… I-9), ce volume l’est surtout par la richesse et la profondeur de son contenu où s’épanouit avec un rare bonheur une intelligence critique en perpétuel éveil. Nés pour la plupart d’un long commerce avec la poésie de Keats et fruits d’une lente maturation, les neuf essais de cet ouvrage reflètent, par delà la singularité de leur approche, un regard critique qui sait concilier le « surplomb » et l’« intimité ».
On doit à des spécialistes reconnus du romantisme anglais les deux premières études « globales » qui, alors qu’elles occupent le tiers du volume, constituent, en leur étonnante complémentarité, un magistral prélude aux sept autres articles plus spécifiques, à la manière d’un portail monumental ouvrant sur une « Mansion of Many Apartments ». Dans « Désir et écriture dans la poésie de Keats » Ch. La Cassagnère montre comment, chez l’auteur de Sleep and Poetry, le désir d’être poète, qui est désir d’affiliation à une communauté céleste, commence par la répudiation affirmée de toute énonciation subjective (Hyperion se veut poème objectif) mais détouche finalement, avec l’intériorisation du récit objectif qui devient un contenu de rêve dans The Fall of Hyperion. A Dream, sur l’acceptation de cet égotisme que Keats reprochait à Wordsworth. Aussi bien La Cassagnère tient-il l’Ode to Psyche pour un texte fondateur où se résoud la « tension […] entre un désir d’écriture fidèle à la tradition apollinienne et une écriture du désir en prise avec l’intimité du sujet » (40). L’étude de D. Bonnecase « The Aesthetics of Keats: Intensity and Gusto, Beauty and Death » témoigne d’une réceptivité peu commune à la nature de cette « construction toujours recommencée » (41) qu’est l’écriture poétique chez Keats. Appuyée sur un corpus qui va d’Isabella et de The Eve of St Agnes aux odes de l’annus mirabilis et en particulier l’Ode on a Grecian Urn, l’analyse de Bonnecase met parfaitement en lumière la manière dont le « gusto » hazlittien devient, chez Keats « poète-caméléon », pouvoir d’appréhender (negative capability) l’essence ou l’Inhalt de l’objet. Sous le signe de l’intensité, les poèmes de Keats, où joie, mort et beauté se répondent, mettent en œuvre une esthétique de l’Éros ou du désir. « Strictly, and ritually », écrit Bonnecase, « the poem is written in the mouth … It is a strong metaphor … for an orality corresponding to the pleasure of writing as the symptomatic urge for possession, or for jouissance as an incorporation fantasized as the recovery of the lost object » (87).
La place nous manque pour rendre pleine justice aux autres articles du recueil. Nous nous bornerons donc à les évoquer brièvement. B.-J. Ramadier, dans son étude d’Endymion, montre comment ce « poème-fleuve » (92) « s’organise autour de trois axes, narratif, allégorique et symbolique » (95) et débouche sur une conclusion qui est « une anticipation de l’esthétique keatsienne à venir » (116). L’essai de Ch. Berthin « Keats l’orphelin : entre deuil et mélancolie » offre une interprétation originale, fondée sur « l’exploration du rapport entre écriture gothique et mélancolie » (119), de The Eve of St Agnes et de La Belle Dame sans Merci dont l’extrême subtilité laissera peut-être certains lecteurs perplexes : que penser, par exemple, de la filiation proclamée « knight-at-arms », « night-shade », « night-mare », « night-mère » (128) ou encore de cette présence de la mère, « à peine déguisée derrière “manna dew” ou “mama dew”, c’est-à-dire lait maternel » (129) ? Non moins personnelle, la lecture par Ch. La Cassagnère de Lamia comme expression sublimée de l’inavouable désir d’union avec la mère que, dans « A Place Unknown » entraîne l’adhésion par sa rigueur sans faille. « Poésie, alchimie et éthique dans l’œuvre de Keats » de F. Gaillet définit The Fall of Hyperion comme exploration des questionnements et des angoisses de Keats quant à la mission du poète. Pour J.-M. Fournier, l’ode keatsienne, avatar du sonnet, résulte d’une « poétique de l’hybridation » (177) qui « joue l’immanence sans vouloir tout à fait couper avec toute forme de transcendance » (188). De l’essai de S. Crinquand (« L’aigle indolent ») il ressort que, dans sa correspondance qui renferme des « fragments de théorie poétique » (189), Keats utilise « la métaphore comme instrument didactique » (l90), quitte à obscurcir la signification d’un discours épistolaire somme toute assez proche du discours poétique. L’ouvrage se clôt sur une belle étude de M. Porée (« Keats, au miroir des poètes ») consacrée à la rencontre du texte keatsien avec d’autres poètes, du Shelley d’Adonais à Tom Clark ou à Amy Clampitt en passant par Oscar Wilde, Wilfred Owen ou Countee Cullen (encore qu’on s’étonne de voir ce poète noir de la « Harlem Renaissance » métamorphosé en… poétesse, 219).
Comme le note avec raison M. Porée, la poésie de Keats « n’en finira jamais d’inspirer un désir de communion » (241). C’est précisément ce désir de communion, générateur d’une nécessaire empathie, qui anime cet ouvrage marqué au sceau d’une acuité critique exceptionnelle. Il va de soi que ces interprétations stimulantes d’une œuvre canonique difficile — qui plus qu’aucune autre appelle des lectures multiples — représentent une contribution majeure aux études keatsiennes. — Jean Raimond (Université de Reims).
FRANK M. TURNER. — John Henry Newman: The Challenge to Evangelical Religion. (New Haven and London: Yale UP, 2002, xii + 740 pp., £ 25.00.)
La réputation de Newman a beaucoup souffert au cours du xixe siècle. Les Anglicans auprès desquels il avait passé la première moitié de sa vie (1801-45) lui en voulaient de sa défection, voire de sa trahison, après sa conversion au catholicisme. Quant aux Catholiques qu’il avait rejoints pour la fin de sa vie (1845-90), ils se méfiaient souvent de lui, car ils soupçonnaient ce pur produit d’Oxford d’être resté imprégné d’idées étrangères à leur foi et il leur était donc nécessairement un peu suspect. Bref, il demeura longtemps un personnage controversé, au point qu’il crut bon de saisir l’occasion que lui offrait Charles Kingsley en tenant à son sujet des propos polémiques et désobligeants, pour s’expliquer sur l’histoire de ses opinions religieuses, grâce à la célèbre Apologia pro Vita Sua (1864). Au xxe siècle, les controverses se sont calmées, et Newman est même devenu l’objet d’un grand respect, voire d’une véritable vénération, car beaucoup ont vu en lui, à cause de sa théologie du développement, l’un des inspirateurs du Concile Vatican II. Les controverses à son sujet vont-elles reprendre au xxie siècle ? C’est en effet la question qui se pose après la publication de l’étude de Frank Turner. Celle-ci n’est pas consacrée à l’ensemble de la vie de Newman, comme la biographie d’Ian Ker (Clarendon, 1989) qui continue de faire autorité, mais à sa carrière anglicane et plus spécialement au Mouvement d’Oxford (1833-45). L’ouvrage est massif, copieusement documenté, comme on le vérifie en voyant l’abondance des sources primaires (lettres, pamphlets, journaux, périodiques, archives inédites), mais aussi des sources secondaires qui se retrouvent dans les quelque cent pages de notes denses rassemblées à la fin. Il faut y voir la marque d’un historien solide et expérimenté de Yale, qui connaît bien son métier. On lui sera reconnaissant d’avoir bien replacé le Mouvement d’Oxford dans son contexte politique, économique et social, tout aussi important que le contexte religieux. On lui sera aussi reconnaissant d’avoir mis au jour les motivations possibles du leader de ce Mouvement. Pourtant, malgré le sérieux de sa démarche, ce travail ne parvient pas à susciter l’adhésion, car il est très engagé et même hostile à Newman. Sa thèse essentielle, qui apparaît dans le sous-titre, est que le cheminement spirituel de l’homme, tout au long de la période considérée, s’explique par une attaque systématique contre la religion évangélique, qui l’avait pourtant séduit au moment de son adolescence. L’idée est en soi parfaitement défendable, sinon que Newman avait identifié autrement son ennemi comme le « libéralisme » : d’abord le libéralisme politique qui entreprend de réformer l’Église anglicane en 1833, puis le libéralisme religieux, qui privilégie le sentiment et l’expérience subjective de la conversion par rapport aux dogmes et aux sacrements. On pensait que Newman s’en était bien expliqué dans sa correspondance et dans l’Apologia. Mais Turner a décidé de se passer de l’une et de l’autre, sous prétexte que Newman n’y dit pas la vérité, ce qui revient à instruire son procès sans jamais accorder la parole à l’accusé. Au lieu d’un procès équitable, nous n’avons qu’un plaidoyer à charge. Dans ces conditions, l’image de Newman qui se dégage ici ne ressemble pas, bien sûr, à celle que l’on connaît. Il n’est plus question de voir en lui un chercheur de vérité, trouvant finalement la voie qui le conduit vers l’Église de Rome, après avoir essayé en vain de préserver la Via Media, c’est-à-dire le compromis anglican entre les excès du protestantisme et les « corruptions » de Rome. Là où l’Apologia tente de dégager la cohérence d’un parcours, Turner voit beaucoup d’accidents et de contingences. Quant aux motivations profondes de Newman, elles ne sont pas toujours très nobles : frustrations personnelles dans le domaine professionnel mais aussi familial (puisque ce frère aîné ne parvient pas à asseoir son autorité sur les siens et en particulier sur ses frères Charles et Francis), haine des femmes, choix précoce du célibat, tendances homosexuelles probables… Turner précise bien que ces explications relèvent en grande partie de la spéculation (d’où l’abondance de « may », « possible », « quite possible ») et qu’elles gardent un caractère tendancieux (635). Mais les spéculations passent vite pour des quasi certitudes, ce qui nuit au caractère scientifique de son étude et entraîne des jugements étranges : « Repeatedly he modified his theology to cultivate new relationships and never the reverse. Changes in affection more often than modification of intellect drove Newman’s own theological development. Newman’s theological reasoning was and long continued to be the slave of his passions » (514). Le livre de Turner a sans doute l’intérêt de nous faire mesurer que Newman était une personnalité complexe, mais il ne nous aidera guère à comprendre les efforts de ce maître spirituel pour refonder la religion sur une base sacramentaire solide et pour dégager l’authenticité de sa quête personnelle dans l’Apologia, trésor littéraire ici censuré. — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
EMILY ALLEN. — Theater Figures. The Production of the Nineteenth-Century British Novel. (Columbus: Ohio State UP, 2003, viii + 254 p.)
Voici un ouvrage substantiel, original et intéressant, bien que quelque peu inégal et parfois difficile à lire. Emily Allen définit bien son projet par plusieurs formules frappantes : « to demonstrate how theater and theatricality worked to produce categories of literary distinction … I focus specifically on the relationship between theater and the novel, and I explore the crucial role played by popular theater in the formation and reformation of the novelistic field over the course of the British nineteenth century » (3) ; « the history of novels and their readers, while uneven and episodic, was written against the popular and very public form of theater » (4) ; « The figure of theater was so useful in defining the novelistic sphere precisely because the relationship between novels and popular theater was uneasy at best » (6) ; « I argue that the ambivalence—and sometimes outright hostility—with which nineteenth-century novels treat the figure of theater is indicative of the instability of “the novel” as a category » (7-8). Toutes les bases théoriques ainsi posées, et même si certains lecteurs restent intrigués par la notion de « the figure of theater » (qu’Allen n’a pas inventée), une série d’exemples est abordée et fait l’objet d’analyses précises, souvent stimulantes. Sont examinés successivement les romans suivants : Evelina et Mansfield Park, Saint Ronan’s Well et Redgauntlet, The Old Curiosity Shop et The Half-Sisters (de Geraldine Jewsbury), et enfin deux épigones de Madame Bovary: The Doctor’s Wife (de Mrs Braddon) et A Mummer’s Wife de George Moore. On voit tout de suite l’élément de disparate qu’introduisent des écrivaines comme Jewsbury et Braddon ; alors que les autres romans étudiés font partie du bagage commun de tout lecteur cultivé, les leurs risquent de n’être lus que par un très petit nombre. Allen ne suscite d’ailleurs pas une envie dévorante de les connaître.
On retiendra que l’auteur, dans ses démonstrations de la théâtralité des romans, s’appuie souvent sur des cas de déguisements, fréquents, il est vrai, dans la fiction comme à la scène (en particulier chez Shakespeare). Allen attache aussi beaucoup d’importance au trac éprouvé par Evelina et dans lequel elle n’est pas loin de voir la source du genre romanesque ; elle ne se fait pas faute de proclamer qu’elle étudie Evelina dans une perspective « genre and gender ». Ses remarques sur Dickens dans la section « Theophilia : Dickens and the Limits of Performance » sont du plus haut intérêt ; Allen montre bien l’élément d’antithéâtralité (conventionnelle) qui coexistait chez le romancier avec sa passion de la scène comme spectateur et comme acteur ; le rapprochement entre Nell et Sally Brass est neuf et convaincant. Cerise sur le gâteau : je recommande les paragraphes savoureux consacrés à l’illustration de couverture et à la différence entre ses deux versions (« Vive la différence ! »).
Le livre d’Emily Allen est au total un bon exemple des recherches qu’on peut mener utilement à l’heure actuelle. Il atteint son objectif, en particulier mais pas uniquement quand l’auteur cesse de se concentrer sur ses présupposés théoriques. Même si, comme on l’a vu, le corpus n’est pas sans points faibles, une étude conduite avec autant de savoir, de courage et d’intelligence ne peut manquer d’être profitable. — Sylvère Monod (Université de Paris III).
CHRISTINE L. KRUEGER, ed. — Functions of Victorian Culture at the Present Time. (Athens: Ohio UP, 2002, xx + 195 pp., $ 19.95.)
Ce volume, dont le titre s’inspire de The Function of Criticism at the Present Time de Matthew Arnold (1865), regroupe des communications présentées en 2000, dans le cadre d’un atelier victorien de la MLA Convention. Le postulat initial est simple : nous sommes tous des « post-Victoriens ». Partant, chacun des onze auteurs aborde, avec plus ou moins de bonheur, une question permettant de mettre en évidence ces liens, volontaires ou non, qui nous unissent avec ce qui n’est désormais plus « le siècle dernier ». Les problèmes évoqués vont de la décoration intérieure à l’identité homosexuelle en passant par la poésie créée par des ouvrières et l’invention du « délinquant juvénile » comme catégorie juridique. Fatalement, certains articles retiennent davantage l’attention du lecteur. On signalera ainsi une analyse particulièrement stimulante du discours entourant le Millennium Dome, où Ronald R. Thomas détecte « The Legacy of Victorian Spectacle », dans la lignée du Crystal Palace et de l’Exposition de 1851. On peut voir dans les ambitions affichées pour cet édifice déjà tristement célèbre « a modern retelling and revision of the story of the Britain of the Victorian Age » (20). Le dôme de téflon conçu par Richard Rogers était présenté moins comme un espace que comme un événement, « redefining what it means to be a nation in a world defined by spectacle and simulation » (27). Dans son article, Ellen Bayuk Rosenman se penche sur les adaptations télévisées dont ont récemment fait l’objet The Way We Live Now et Middlemarch, entre autres classiques victoriens : elle dénonce, de la part de la BBC, un culte de l’exactitude historique dans le domaine vestimentaire ou décoratif, vice déjà stigmatisé au xixe siècle : tandis que G. H. Lewes reproche aux mauvais romanciers leur « detailism » (48), George Eliot n’a que mépris pour les « mind-and-millinery novels » de ses consœurs et attribue régulièrement à ses personnages futiles ou haïssables un vif intérêt pour les meubles et les vêtements (49). Dans « Victorians on Broadway at the Present Time », Sharon Aronofsky Weltman livre quelques éléments de sa réflexion sur « the cultural work accomplished by late-twentieth-century musical adaptations of Victorian materials » (185). La vie (et non l’œuvre) de John Ruskin est au centre d’un opéra (Modern Painters, de David Lang, 1995), d’une pièce de théâtre (The Countess, de Gregory Murphy, 1999) et sa personnalité est indirectement évoquée dans The Invention of Love, de Stoppard. Le xxe siècle s’est servi de Ruskin, ou plutôt d’une version caricaturale de ses mésaventures sexuelles et conjugales, pour affirmer sa propre supériorité sur la prétendue pruderie victorienne. On retrouve la problématique proposée en début de volume par Simon Joyce dans « The Victorians in the rearview mirror » : notre admiration condescendante pour la modernité du xixe siècle n’exprime bien souvent que notre volonté acharnée de souligner notre différence en simplifiant une époque pourtant riche de contradictions. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
LILLIAN NAYDER. — Unequal Partners: Charles Dickens, Wilkie Collins, and Victorian Authorship. (Ithaca and London: Cornell UP, 2002, xiv + 221 pp., $ 35.00.)
« From Collins’s perspective, Dickens’s periodicals were less a haven for the illegitimate offspring of wayward contributors than a harem where writers were expected to submit to Dickens’s will » (158) : cette formule percutante reflète bien la problématique de l’ouvrage de Nayder, qui étudie dans le détail les différents textes qui réunirent (et, le plus souvent, opposèrent) ces deux romanciers, dans le cadre d’une relation où le protégé se fit bientôt rival et où le mentor fut d’emblée un tyran. Cette collaboration, qui dura à peine une vingtaine d’années, est abordée ici « en contexte », en relation avec le monde de l’édition victorienne et, plus généralement, dans l’Angleterre des années 1850 et 1860. L’auteur montre comment Dickens et Collins, tout en travaillant ensemble au même texte publié par le même magazine, divergent sur bien des questions politiques et sociales. À la tête de Household Words, Dickens impose l’anonymat à ses collaborateurs et se montre parfois condescendant, surtout avec les auteurs femmes. Sa position dominante se reproduit dans la structure des Contes de Noël où il se donne le rôle d’hôte accueillant des voyageurs égarés qui, à tour de rôle, offrent un récit pour divertir l’assemblée. Pour Noël 1856, il rédige avec Wilkie Collins « The Wreck of the Golden Mary », texte dans lequel il prend la casquette du capitaine, tandis qu’échoit à son jeune ami celle de second. Alors que son aîné se plaît à neutraliser tout risque de conflit entre classes et à voir dans l’émancipation des femmes la source de tous les maux, Collins subvertit le projet du rédacteur en chef en accordant sa sympathie de narrateur où bon lui semble, notamment à ces « sauvages » que Dickens cherche à marginaliser. Le thème de la mutinerie, de l’affrontement meurtrier est au cœur de la plupart de ces récits. C’est Collins qui conçoit l’idée initiale de la pièce The Frozen Deep, projet que Dickens infléchit sensiblement pour la version représentée en 1857, avant que son disciple ne reprenne sa liberté et revienne au projet d’origine en 1866, puis dans le roman qu’il en tirera en 1874. Alors que dans « The Lazy Tour of Two Idle Apprentices » (octobre 1857) ou « The Perils of Certain English Prisoners » (Noël 1857), Dickens se fait le chantre de la supériorité britannique, Collins parodie la rhétorique raciste du colonialisme. En 1867, il interrompt la rédaction de The Moonstone pour participer à « No Thoroughfare », ultime texte en collaboration paru dans All the Year Round. Une fois encore, les différents chapitres juxtaposent des points de vue radicalement opposés : tandis que Dickens rêve de restaurer l’autorité patriarcale, Collins dénonce l’exploitation et la dépendance des femmes. Le traitement des questions raciales oppose enfin The Moonstone et The Mystery of Edwin Drood ; Wilkie Collins y démasque un villain qui n’est autre que le « gentleman » Godfrey Ablewhite et non les trois brahmanes venus en Angleterre, alors que Dickens « orientalise » Jasper en en faisant un Thug opiomane. Longtemps masqué par l’ombre de son « maître », Collins a reconquis sa place dans l’histoire de la littérature victorienne, mais Lillian Nayder rappelle opportunément que sa participation active est encore souvent négligée, notamment par les éditeurs qui souhaitent republier les textes de Dickens en excisant tout ce qui n’est pas de sa plume, et donc en tranchant dans le fil de textes qui sont le fruit d’un effort commun, où les divergences d’opinion n’empêchent pas les influences réciproques. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
ROBERT DOUGLAS-FAIRHURST. — Victorian Afterlives. The Shaping of Influence in Nineteenth-Century Literature. (Oxford: Oxford UP, 2002, xi + 372 pp.)
Riche d’un nombre impressionnant de notes de bas de page, d’une bibliographie (346-66) de quelque cinq cents titres, d’un index (367-72) très détaillé, l’ouvrage, des plus savants, atteste une érudition sans faille. L’auteur s’interroge sur la signification prise, dans un passé récent, par le concept d’influence, que les critiques utilisent à l’envi sans toujours se demander ce qu’il recouvre exactement. Conscient d’avoir affaire à une notion fort vague, Valéry ne doutait pourtant pas de l’intérêt qu’il y aurait à analyser de près le phénomène de modification progressive d’un esprit par l’œuvre d’un autre. La présente étude entend montrer que le concept d’influence constitue, à l’époque victorienne, le fondement et le moteur de la création littéraire, indissociable qu’il est de l’idée de « survie », préoccupation majeure des écrivains du xixe siècle soucieux d’un avenir inéluctablement confronté au spectre de la mort. Quoi de plus naturel pour un artiste que de s’inquiéter du devenir posthume de son œuvre, qui correspond justement à ce que R. Douglas-Fairhurst appelle « the poet’s afterlife » ? Comme ce critique le souligne dans le premier chapitre intitulé «&nb