2004
Études anglaises
In memoriam Paul-Gabriel Boucé (1936-2004)
In Memoriam Paul-Gabriel Boucé (1936-2004)
Serge Soupel
Université de Paris III
L’un des plus grands dix-huitiémistes anglicistes de l’Université française, Paul-Gabriel Boucé, Professeur à la Sorbonne Nouvelle-Paris III où il enseignait depuis la création de cet établissement, codirecteur d’Études Anglaises, s’est éteint le 12 juillet 2004, un an tout juste après avoir appris qu’il souffrait d’une maladie que la médecine ne pourrait pas guérir. Cette dernière année s’est passée dans la douleur tant physique que morale, qu’il a supportée sans gémir, soutenu par son épouse Élizabeth. Paul-Gabriel Boucé citait souvent Vigny, et le stoïcisme qui a animé notre collègue pendant ses derniers mois empruntait aussi largement aux leçons que rappelle le romancier écossais à qui il a consacré une vie d’étude depuis sa prise de fonction à la Sorbonne en 1963, Tobias Smollett.
Attaché aux vertus terriennes de sa Normandie qui lui inspirèrent un franc-parler et un bon sens à toute épreuve, dont peuvent témoigner tous ceux qui l’ont côtoyé dans les divers conseils et instances où il a longtemps siégé (sa longévité au CNU fut sans égale), il était fier d’avoir servi dans la Marine et cet éditeur de Roderick Random ne laissait pas de s’étonner que les anglicistes négligent tant la mer. Son goût du large portait Paul-Gabriel Boucé, habitué des missions et des conférences lointaines, Senior Fellow de Wolfson College à Cambridge où il ne manquait pas de passer plusieurs semaines par an, à éviter l’enfermement dans nos frontières. Si donc sa réputation scientifique fut nationale, elle fut aussi planétaire. Les hommages que lui rendent aujourd’hui nos collègues de tous les pays disent assez dans quelle estime on le tenait. Celle-ci allait à l’érudit devenu le spécialiste le plus respecté de Smollett, auteur ou concepteur de plusieurs dizaines d’articles et de livres d’éminente valeur, organisateur des années durant de colloques internationaux fréquentés par l’élite des dix-huitiémistes ; elle allait tout autant à l’homme chaleureux, sociable, courtois, généreux, tolérant.
Paul-Gabriel Boucé, chez les hommes et dans les idées, savait voir et comprendre promptement l’essentiel et percer les apparences maintes fois trompeuses : cet être lucide et fin était d’un naturel vif, n’hésitant guère à exprimer son désaccord avec véhémence lorsqu’il se sentait fondé à le faire ; or cet ancien boxeur qui avait pratiqué le rugby ne connaissait pas la rancune et on le vit cent fois pardonner offenses, avanies, trahisons. Ce bon vivant, esprit libre et truculent à la bonne humeur communicative, qui ignorait la dissimulation, pouvait effaroucher les timides par sa brusquerie, par le côté louablement pointilleux de sa propension à pourchasser le solécisme et le contresens, l’inexactitude d’une référence. Cependant son humanité profonde, sa bienveillance, lui attachèrent des générations d’étudiants et de thésards en France et hors de France, suivis avec une sollicitude infaillible, éclairée et affectueuse. Elles lui attachèrent tout autant ses collègues qui admiraient son honnêteté intellectuelle, sa puissance de travail, sa méticulosité efficace, sa modestie, son abord jovial. Serviable à l’extrême, Paul-Gabriel Boucé ne rechignait pas à mettre son érudition ou sa connaissance du monde et des hommes au service de qui le sollicitait. S’il fallait trouver chez Smollett un personnage propre à illustrer le caractère de notre ami disparu, on se tournerait vers Matthew Bramble, dans Humphry Clinker, archétype du bourru bienfaisant au siècle des Lumières.
Dix-huitiémiste de premier plan, Paul-Gabriel Boucé, qui refusait de voir dans sa période de dilection des coupures entre littérature et « civilisation », ne négligeait pas les lettres anglaises du xxe siècle, ni la traduction : il a ainsi dirigé des vingtiémistes de renom et encadré d’excellentes thèses de collègues traducteurs. Il fut encore l’un des piliers les plus fermes, pendant plus de trente ans de la préparation à la version d’agrégation, et anima l’équipe de Radio-Correspondance aux beaux jours de l’enseignement à distance destiné aux candidats aux concours. Cet agrégé, ancien lauréat du concours général, ancien élève de la Phillips Academy d’Andover aux États-Unis, tenait beaucoup à la solidité des compétences linguistiques des jeunes anglicistes : littéraire dans l’âme, il savait s’échapper vers l’histoire des mentalités (vers l’histoire de la médecine, de la sexualité particulièrement), mais son premier soin de professeur « de terrain » était de former des jeunes capables de comprendre l’anglais dans tous ses registres, pénétré qu’il était de l’opinion que l’on ne peut disserter sur un livre que l’on entend mal.
Notre collègue eut une carrière de professeur aussi précoce que brillante et séjourna des années durant tout au sommet du « cocotier » de la profession — ce dont il ne tirait nulle gloire ou gloriole. Il ne se flattait pas davantage d’avoir pendant sept ans dirigé avec diplomatie et fermeté le Collège Franco-Britannique de la Cité Internationale Universitaire de Paris. Il avait à peine atteint l’âge de partir en retraite et s’il avait vécu, son bonheur aurait été dans l’exploitation des liasses de documents rassemblés chaque été à Cambridge : il lui restait beaucoup à faire et à écrire sur le xviiie siècle, des thésards à diriger qu’il laisse dans le désarroi. Son décès prématuré est cause de grand deuil chez les smollettiens mais aussi chez les spécialistes de Swift, de Fielding, de Sterne. Le fait qu’il a légué ses milliers de livres, pour beaucoup objets très précieux, à des bibliothèques de France et de l’étranger sera une consolation pour ceux qui continueront son œuvre en exploitant ces vastes fonds. Leur travail fera survivre la mémoire du donateur.
La France angliciste, qu’il connaissait si bien, perd aussi l’une de ses grandes « mémoires ». Paul-Gabriel Boucé fut d’une génération formée par les vénérés maîtres d’autrefois : il a été fidèle à leur enseignement. Il a donc su communiquer à ceux qui l’ont fréquenté et suivi un esprit de rigueur et d’exigence envers soi et envers le public étudiant. La plupart d’entre eux n’auront garde d’oublier son exemple. Certaines intransigeances peuvent sembler d’un autre âge, il est vrai, mais Paul-Gabriel Boucé, animé d’un charisme rare, mettait un courage reconnu de tous, du panache même, à lutter pour le bien de la communauté contre les abandons et contre les facilités. Peu habité par le souci de se plier aux modes et d’acquiescer aux idées reçues, fréquentant bien plus volontiers les sources imprimées que les ressources de la cybernétique, il n’était pas homme à s’enthousiasmer aveuglément devant la nouveauté. Néanmoins, il avait la préoccupation de mettre à jour ses bibliographies et se tenait au fait des avancées susceptibles de donner du crédit au plan international à ce qui se publiait en France. Sa vigilance sur ce point et son ardeur à encourager ses élèves et ses collègues à veiller au détail, à la forme autant qu’au fond de leur discours n’ont jamais été mises en défaut.
C’est, après l’encadrement de la recherche, dans ses fonctions de rédacteur en chef attentif, minutieux, d’Études Anglaises de 1980 à 1985 (ses fonctions éditoriales y ont commencé en 1974) qu’il a eu les occasions les plus fréquentes d’exercer cette vigilance scientifique. Voulant autant que possible atteindre à la perfection pour maintenir la renommée de la revue dont il savait qu’elle constituait la voix de la France angliciste, il a accompli sa tâche sans se lasser, digne successeur de ses devanciers et modèle de ténacité dans l’effort pour ceux qui ont pris sa suite.
Paul-Gabriel Boucé sera regretté de tous. Beaucoup ont été frappés d’incrédulité à l’annonce de sa mort, tant il semblait improbable qu’une personnalité telle fût sujette à l’anéantissement. Le marin s’en est allé ; notre revue, comme la France angliciste, a perdu l’un de ses plus extraordinaires capitaines.