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WILLIAM SHAKESPEARE. — King Richard II. Ed. CHARLES R. FORKER. (London: Thomson Learning, 2002, xviii + 593 pp., £ 7.99) et The Tempest. Ed. DAVID LINDLEY. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xiii + 264 pp., £ 6.95.)
Le lecteur est excellemment servi par ces deux belles éditions. Ce Richard II succède à celui de Ure (1956), et on est passé de 294 à 611 pages ; on se demande avec inquiétude quel sera le volume de l’édition Arden 4. L’introduction (169 pages), d’une grande richesse, propose une analyse stylistique très détaillée. Mais la pièce est appelée « tragedy » plus de vingt fois (xvi, 5, 25, 48, 55, etc.) et presque jamais « history » ; le titre courant est d’ailleurs The Tragedy of King Richard the Second alors que c’était King Richard the Second dans l’édition de Ure. Forker semble donc considérer qu’il s’agit d’une tragédie ayant un sujet historique plutôt que d’une « histoire » ayant des aspects tragiques : « Tragedy, even if its historical subject is a revolution, must concern itself as much with human beings as with political theory » (32). Ce point de vue est légitime mais il aurait mérité un développement explicite. Comme les textes de base sont bons, Forker n’introduit que deux émendations nouvelles (d’après un article de Craven paru en 1982) : suppression de « thy » en 5.3.56 (en fait déjà dans Oxford, 1986) et « so, cousin » (au lieu de « cousin ») en 5.3.143 (peu différent du « cousin, so » d’Oxford). La seule innovation textuelle importante (et heureuse) est de souligner par des majuscules les nombreuses personnifications : Time, Grief, Sorrow (1.3.229, 274, 292), etc. (mais pourquoi pas « Grief » en 5.1.16 ?) Malgré le soin apporté à l’établissement du texte une erreur s’est glissée en 3.2.185 : « While » au lieu de « Where » (=whereas). Les indications scéniques sont parfois d’une présentation un peu rébarbative, par exemple: Enter [KING] RICHARD Fand GuardF (5.1.6). Puisque les didascalies sont données en note, est-il indispensable d’employer des crochets droits pour signaler l’ajout de KING, et de mettre deux F en exposant pour indiquer que « and Guard » n’est que dans l’in-folio ? Les terminaisons -ed qui doivent être prononcées pour la régularité du vers sont marquées « -èd », mais uniquement en note. Curieusement ces syllabes ne sont indiquées qu’à partir de 1.3.17 et il manque « contrivèd » (1.1.96) et « grievèd » (1.1.138).
2 L’introduction de Lindley à La Tempête marie avec bonheur une réflexion critique solidement ancrée dans le texte à une remarquable connaissance des diverses mises en scène de la pièce ; elles s’éclairent l’une l’autre et ces pages, dépourvues de tout jargon, sont un modèle du genre. Il n’y a qu’un texte de base, celui de l’in-folio ; il est très bon et ne nécessite guère de corrections. Lindley innove donc peu mais on notera « the peace » > « a peace » (1.1.19), « soil » au lieu du problématique « foil » (F « foile », 3.1.47), justifié de façon convaincante, et surtout l’attribution de « Good Lord, how you take it! » à Antonio (2.1.76). Dans son analyse de l’établissement du texte, Lindley expose clairement les difficiles problèmes posés par la distinction entre prose et vers, et par les vers courts (233-42). Établir un texte anglais, même pour une pièce dont il n’y a qu’un seul (très bon) texte de base, est une tâche redoutable ! Lindley a tendance (à mon avis) à innover inutilement pour régulariser les vers et obtenir dix syllabes (il parle toujours de syllabes, jamais de pieds). Une fois il ajoute une syllabe (« mov’d » > « movèd », 4.1.146) mais d’habitude il élide. Ainsi « Thou hadst ; and more Miranda: But how is it » devient « Thou hadst, and more, Miranda. But how is’t » (1.2.48). Mais il est assez fréquent d’avoir une syllable extra-métrique avant une pause en milieu de vers, ici « Miran(da) », et on trouve le même schéma en 2.1.127 : « I fear for ev(er). Milan and Naples have ». Voir aussi 3.1.27 (« I had » > « I’d »), 4.1.168 (« to have » > « t’have ») et 5.1.74 (« Thou art » > « Th’art »). Bien qu’il dise « all such interventions are recorded » (238), la correction « th’entertainer » > « the entertainer » (2.1.17) n’est pas indiquée. En 5.1.292 il manque une virgule (lire « Ay, that I will. » et non « Ay that I will. »), mais plus surprenant, en 3.1.90, « Mir. My husband then? / Fer. I, with a heart as willing » devient « MIRANDA. My husband then? / FERDINAND. Aye, with a heart as willing ». Les deux autres occurrences de « aye » (2.1.282 et 4.1.218) sont ainsi orthographiées dans le Folio et les autres « I » sont modernisés en « Ay » ; comme il n’y a pas de note cet « Aye » ne semble donc pas intentionnel. Je ne comprends pas pourquoi il est dit en 1.2.261 que pour « Algiers » (« Sir, in Algiers ») « here the emphasis falls on the first syllable, but on the second at 265 » ; le mot est accentué sur la seconde dans les deux cas.
3 Je termine par deux légers regrets concernant l’une et l’autre édition. D’une part, le même accent grave indique soit la prononciation d’une syllabe « -ed », soit l’accent tonique principal d’un mot, alors qu’il s’agit évidemment de deux choses différentes. Ainsi l’on trouve « grievèd » et « aspèct » (R2, 1.3.209), « the usurped probably elided to “th’usurpèd” ; or perhaps “the ùsurped” » (5.1.65), ou encore « pèrfected » (Tmp, 1.2.79) et « fringèd » (1.2.407). D’autre part, comme trop souvent dans les éditions anglaises et américaines, quand on explique un passage avec « thee » ou « thou » ceux-ci sont silencieusement convertis en « you » : « die not shame with thee “may your bad reputation survive you” » (R2, 2.1.135) ou « wink’st / Whiles thou art waking Shut your eyes (to your opportunity) even though you are awake » (Tmp, 2.1.212-13). Ce faisant, au lieu d’attirer l’attention du lecteur sur la spécificité de « thee » et « thou » on les réduit à n’être que des « you » archaïques. — Gilles Monsarrat (Université de Dijon).
PETER HOLLAND, ed. — Shakespeare and Religions. Shakespeare Survey, vol. 54. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, x + 372 pp., £ 55.00.)
4 Vingt et un articles sur vingt-six se rapportent au thème spécifique du volume, et presque tous méritent d’être lus. Un seul traite de la religion personnelle de Shakespeare, « Religion in Arden » de Peter Milward, et, comme souvent en ce domaine, il est conjectural. Évoquant une période où Shakespeare était « probably in the household of Alexander Hoghton », Milward imagine une rencontre entre Shakespeare et Campion : « It is indeed fascinating to speculate on what may have passed between the Jesuit … and the future dramatist. May not Shakespeare have received his first lessons in dramaturgy from Campion …? » (120). On retiendra plus particulièrement les études ci-après. David Daniell (« Shakespeare and the Protestant Mind ») souligne l’influence des traductions de la Bible, en particulier du style simple et concret de Tyndale : « What Shakespeare and the Bible have in common is that language, at the highest moments, of elemental simplicity, from the Gospels ». Il intériorisa la souffrance des gens simples (telle qu’elle s’exprime dans Luc, 8.45-48) « and put them on his stage. That is the great bequest of Protestantism » (12). Robert S. Miola (« “An alien people clutching their gods”?: Shakespeare’s Ancient Religions ») montre avec finesse comment « throughout Shakespeare’s ancient world contemporary religious controversies inform action » (44-45), tant par le choix des mots que par celui des gestes. Selon Jeffrey Knapp (« Jonson, Shakespeare, and the Religion of Players »), les pièces de Shakespeare donnent l’impression « that he deplored sectarianism » (67) et « seems to have conceived that players could spiritually unite audiences through a shared examination of human “frailty” » (69). Tom McAlindon (« Perfect Answers: Religious Inquisition, Falstaffian Wit ») montre comment l’aptitude de Falstaff à déjouer ses accusateurs avec esprit « follows from the felicitous marriage of Shakespeare’s parodic imagination and John Bale’s conception of the first Oldcastle as an apostle of truth whose answers had such “influence of grace from above” that all the cunning and malice of his accusers was brought to nought » (107). Pour Peter Lake (« Ministers, Magistrates and the Production of “Order” in Measure for Measure »), Shakespeare veut employer « a literary text as a form of historical evidence with which to address questions—about puritanism, about Stuart absolutism and the relations between law and prerogative, between “religion” and “politics,” about contemporary notions of order (moral, social, political and religious)—that are, and are likely to remain, at the centre of the historical writing on the period » (181 note 18). On lira par ailleurs l’excellent article de Jane Kingsley-Smith (« The Tempest’s Forgotten Exile ») sur les liens entre, d’une part, l’exil-bannissement de Prospéro et, d’autre part, à la fois sa qualité de magicien et le colonialisme. Deux études concernent la traduction. Hanna Scolnicov (« The Hebrew Who Turned Christian: The First Translator of Shakespeare into the Holy Tongue ») dit comment Isaac E. Salkinson (1820-1883), un Juif né en Biélorussie qui se convertit au christianisme à Londres, fut amené à donner des noms propres bibliques aux personnages et forgea des équivalents pour les mots n’existant pas en hébreu biblique (baptême, etc.). Alfredo M. Modenessi (« Of Shadows and Stones: Revering and Translating “the Word” Shakespeare in Mexico ») explique les problèmes posés par la traduction/adaptation de Shakespeare au Mexique tant à cause des différences avec la langue parlée/écrite en Espagne qu’à cause des langues locales pré-coloniales, avec leur culture propre. Le traduire en français apparaît bien simple en comparaison ! Comme toujours, il y a (pour 2000) un compte rendu des principales productions de Shakespeare en Angleterre (Michael Dobson) et (pour 1999) une liste des productions professionnelles dans les Îles Britanniques (Niky Rathbone). On y trouve enfin l’indispensable « Year’s Contributions to Shakespeare Studies » : il semble que le travail le plus innovant et le plus utile se fasse plutôt dans le domaine des « Editions and Textual Studies » (Eric Rasmussen) — par exemple l’édition de l’in-quarto de Lear par Stanley Wells — que dans celui des « Critical Studies » (Edward Pechter), mais Leslie Thomson (« Shakespeare’s Life, Times, and Stage ») signale des ouvrages novateurs. — Gilles Monsarrat (Université de Dijon).
DANIELLE CLARKE. — The Politics of Early Modern Women’s Writing. (London: Longman, 2001, xi + 289 pp.)
5 S’adressant à un public plutôt estudiantin déjà initié, cet ouvrage constitue une solide introduction au champ des écrits féminins, replacés dans leur contexte historique et social par la co-directrice de ‘This Double Voice’: Gendered Writing in Early Modern England (2000) et directrice aussi de Three Renaissance Women Poets: Isabelle Whitney, Mary Sidney, Aemilia Lanyer (2000); elle examine les relations entre écriture et identité sexuelle (« gender ») à travers un panorama des divers genres utilisés par les femmes entre 1558 et 1640. Plutôt qu’au contenu, lié à la sphère publique ou privée, elle s’intéresse, d’une part, aux moyens qui permettraient au politique de se trouver « encodé » dans des choix génériques relatifs aux formes de circulation et d’échange, d’autre part, aux modes d’expression, et elle met l’accent sur les rapports entre texte et lectorat, entre texte et contexte plus qu’entre auteur et texte. La biographie est utilisée, précise l’auteur, comme un simple outil critique et non comme un principe interprétatif (5), les écrits de femmes de la période étant assez impersonnels. Comme tout chercheur sérieux, Clarke prend soin de ne pas plaquer de notions anachroniques d’ipséité, d’autonomie ou de programme féministe (2). Son propos est de lire les textes dans le cadre qu’ils fournissent, en termes de choix de registre, de temps, de genre (notion fluide et instable), de mode de circulation et d’expression plutôt qu’en tant que moyen de comprendre un auteur préexistant. Alors qu’elle accorde aux auteurs canoniques et centraux (telle Lanyer) moins de place qu’ils n’en méritent, Clarke s’attarde sur Whitney, sur Mary Sidney et sur Lady Mary Wroth dont le contexte avait besoin, à son avis, d’être plus et mieux défini que d’ordinaire ; elle veille aussi à intégrer des auteurs marginaux mais dont les écrits sont accessibles grâce à Renaissance Women Online et au Perdita Project.
6 Après avoir exposé quelques principes méthodologiques dans l’introduction (1-16), Clarke s’attache, dans le premier chapitre (« Women, Language and Rhetoric » [17-48]), à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture chez les filles et les femmes ainsi qu’à la représentation et aux conditions matérielles et idéologiques de leur emploi de la langue. Le chapitre 2 (« “I wrote this booke with my hand, but not with my heart”: The Renaissance Debate about Women » [49-79]) se consacre à des textes écrits par des femmes réelles ou fictives (dont Jane Anger et Swetnam) – ou, du moins, destinés à être lus comme s’ils l’avaient été – sur la « querelle des femmes » et démontre que, rédigés dans une tradition bien établie mais vecteurs de nouveaux traits, ils font partie d’un ensemble qui va bien au-delà des arguments pro- ou anti-féministes. Selon le chapitre 3 (« Drama and the Gendered Political Subject » [80-122]), le théâtre écrit par des femmes de la Renaissance doit être relié à des sous-genres engagés au plan politique, tels que le « closet drama » et la tragi-comédie pastorale, utilisés pour traiter de questions d’autorité (dans le mariage, par exemple), de sujétion et de responsabilité dynastique. Dans le chapitre 4 (« Writing the Divine: Faith and Poetry » [123-86]), où est rappelé le rôle central de la dévotion religieuse dans l’existence des femmes, Clarke se fonde sur divers textes de dévotion (dont ceux d’Anne Lok, de Mary Sidney, de Lanyer et de Dowriche) pour évaluer l’incidence des interprétations rhétoriques de la Bible sur des écrits de femmes. En complément, le chapitre 5 (« Poetry, Politics and Gender » [187-231]) étudie en détail comment Isabella Whitney, influencée par Ovide, comme Élisabeth Ire et Lady Mary Wroth le sont par la tradition pétrarquiste anglaise, adapte cet héritage à son propos. Dans le dernier chapitre (« “Amorous Bookes, vaine Stories”: Women Reading and Writing Romance » [232-64]), Clarke analyse les modifications que Wroth fait subir à la « romance » puis leurs fonctions politiques et celles des textes de cour. Une bibliographie sélective (267-81) et un index nominum et rerum (283-89) achèvent cet ouvrage qui s’efforce de tirer ses interprétations non de la biographie mais des approches génériques, démarche féconde. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
LOUIS ROUX, éd. — Le Char ailé du temps : Temps, mémoire, histoire en Grande-Bretagne aux xviie et xviiie siècles. Actes du colloque de Saint-Étienne du 14 au 16 mars 2002. (Saint-Étienne : PU de Saint-Étienne, 2003, 301 pp., 23 €.)
7 Had I but space enough and time, I might do justice to this remarkable collection of erudite papers brought together under the Marvellian title “Time’s Winged Chariot” by Louis Roux, following the colloquium he organized at the University of St. Etienne on time, memory and history in the seventeenth and eighteenth centuries in Great Britain. A mere inkling of the depth and scope of the volume will have to suffice.
8 Naturally enough, the first articles concern literature. Following his well-known work on the perception of time in the metaphysical poets, Robert Ellrodt turns to Shakespeare’ Sonnets, where he sees time conceived as an irreversible continuity involving growth and decline that bears each individual, like a wave that swells and breaks upon the shore, to his own lonely dissolution. Gérard Gacon indicates a dazzling array of attitudes towards time in the poetry of Robert Herrick, hitherto known rather for his celebration of rural rhythms. Danièle Berton-Charrière highlights the complexity of references to time in Tourneur’s theatre in which are embedded and parodied such genres as elegies, epitaphs and “vanities.”
9 In the political field, Luc Borot examines the mutability of the religious calendar between 1559 and 1660. By concentrating on the manipulation of the anthropological structures of ritual and festivity, he produces fascinating insights into this period of reform and revolution. Pierre Lurbe analyses the representations of Cromwell’s rise to power as forged by the witness Denzil Holles, then by John Toland who published his manuscript 50 years later, and later again by the French historian Guizot who translated Holles’s text. Time modifies time-as-it-was-experienced. For Defoe, human time offers us a panorama of Satanic manifestations : Élisabeth Détis examines Defoe’s Political History of the Devil which lays out, in astounding detail, the Devil’s incarnation in time and his constant monitoring of human history and heredity.
10 The philosophical domain opens with Jean-Louis Breteau’s study of the Cambridge Platonists, who welcome time on this earth as a God-given time of freedom during which free will has time to operate. Eternity can thus be won, albeit by a long and arduous inner pilgrimage. Hobbes’s complex notions of time are examined by Karl Schumann who explores: the definition of time as an image of motion, the “extases” of time, the measuring of time, and the “time” of eternity which is better understood as omnitemporality or perpetual motion.
11 Eschatological beliefs hastened the end of time and history. Hervé Le Bras shows how William Petty, half-way between apocalypse and progress, Fludd and Malthus, pre-science and science, calculated in 1683 how many human beings God would be ressuscitating, and the amount of matter he would need. Passing from the notion of death to mortality, he invented the concept of population. The beginning and end of human life poses the question of before and after; the Boyle Lectures, as Pierre Morère demonstrates, postulate a symbiosis between human history and the Christian eternity, between physics and metaphysics, nourishing by scientific reasoning a hope in eternal life. Newton’s quest to reestablish the true time of Antiquity through his non-scientific study of Apocalyptic texts leads Jean-François Baillon to argue that time for Newton is not an absolute, but involves variables. Thus, contrary to received opinion, Newtonian time is not always reversible, his universe is not just a machine and his God is not just a clockmaker.
12 For Locke, the continuity of consciousness and of self-consciousness is the criterium of personal identity, which is developed through the past (memory) and the present and projected into the future. Louis Roux indicates how Locke incorporates the parameters of time into his environmentalist philosophy of education, introducing conceptions of time that remain influential throughout and beyond the Enlightenment in the fields of epistemology, aesthetics and ethics. Considerations upon time at such or such a period determine the time of music, declares Pierre Dubois, tracing an epistemological change in England from Haendel to Haydn. The baroque fugue underscores order, whereas the later discursive form of music, influenced by Locke, expresses uncertainty and freedom. For Hume, as Cornelius Crowley suggests through the examples of musical composition and literary representations, time, dependent on sense experience, is of medium length, moderate intensity and slow Proustian modification; Hume’s vision of social and political evolution proposes gradual change, modelled not on the French Revolution but on the English industrial revolution.
13 Does not a work of art resume the epistemology of its time? Taking two still lifes, Renard de Saint André’s baroque Vanity of 1660 and Chardin’s rococo Jar of Olives of 1763, Patrick Chézaud outlines the evolution of the painter’s idea of time from a Cartesian a-temporality to a Lockian reliance on the time of the understanding of the sense data. Such a bringing together of science, philosophy and the arts terminates and justifies this collection of fifteen articles which might seem too heterogenous but which in fact has considerable cohesion. The only criticism I might level at the work is that certain articles, such as those on Herrick and Tourneur, could do with pruning to make for easier reading.
14 This is a handsome volume, impeccably produced, that includes an index of names. It provides a rich and varied approach to the idea of time and puts into practice a pluridisciplinary exploration that is rare. Quoting Stephen Jay Gould, Louis Roux reminds us, in a thought-provoking presentation that goes well beyond a recapitulation of the articles included, that the whole of Western thought on time is prestructured by two biblical metaphors: time’s arrow and time’s cycle.
15 We are referring to human, intellectual notions. May I suggest we also ponder Marvell’s dream, in “The Garden,” of a “natural” time : “[A]s it works, the industrious bee/Computes its time as well as we”. — Margaret Llasera (Université de Nice).
LINDA C. MITCHELL. — Grammar Wars. Language as cultural battle-field in 17th and 18th century England. (Aldershot: Ashgate, 2001, 218 pp.)
16 Cet ouvrage ne traite pas des querelles entre théoriciens ou philosophes sur la question des langues, qui donne lieu aux xviie et xviiie siècles à des débats constants, de Wilkins à Rousseau, notamment sur la question de l’origine des langues et d’une hypothétique langue universelle, mais de manière plus restrictive et plus novatrice sur les débats entre pédagogues et auteurs de manuels, sur la bonne façon d’enseigner (et d’apprendre) la langue vernaculaire. Mais derrière la définition la plus courante de la « grammaire » à l’époque, « the art of writing and speaking correctly », pétition de principe empruntée à Quintilien et constamment reprise, « Grammatica est recte scribendi et loquendi ars », se lisent les traces de conflits contemporains qui dépassent de beaucoup le simple souci qu’ont les grammairiens d’énoncer les règles de l’orthographe et de la syntaxe, qu’il s’agit de fixer, et même celui, problématique par excellence, du « bon usage ». Le champ de la « grammaire » est mal défini, ses limites sont fluctuantes et volontiers expansionnistes : Linda Mitchell évoque « the staggering variety of grammar texts » publiés pendant toute la période (17). La grammaire devient ainsi le lieu d’enjeux qui sont certes pédagogiques, mais aussi culturels, idéologiques et philosophiques. Il s’agit d’abord d’ancrer l’identité nationale dans le partage d’une langue achevée, aussi digne et durable que le latin. D’où la tendance générale à expliquer l’anglais, pour l’élever au statut de langue classique, par référence au latin, quitte à imposer à la langue nationale une logique qui lui est étrangère, à lui appliquer une terminologie descriptive et un système d’analyse inspirés de la grammaire latine, à la forcer à se plier à des règles artificielles, sous l’influence dominante, au xviie siècle, de la logique systématique que Ramus (Pierre de la Ramée) avait appliquée à la description du latin. De plus, pendant plus d’un siècle, le manuel de William Lily, A Short Introduction to Grammar, publié pour la première fois en 1527, jouit par édit royal d’un monopole dans les écoles, situation qui ne peut que freiner l’innovation. Ce n’est que très progressivement que l’enseignement de l’anglais se libère de la tutelle de la grammaire latine, longtemps justifiée par le dogme de l’universalité des structures linguistiques, permettant un comparatisme systématique : toutes les langues ont des structures profondes semblables, et fondées en raison ; les différences entre les langues ne sont l’effet que de l’usage et de la coutume (123, 128). Dans une large mesure, ce sont bien les difficultés de la didactique qui ont inspiré les projets de langue universelle au xviie siècle, avec notamment John Wilkins et son Essay Towards a Real Character and a Philosophical Language (1668) et quelques autres tentatives sans lendemain, puis l’intérêt manifesté par des grammairiens du xviiie siècle d’une hypothétique « grammaire universelle », avec par exemple Robert Lowth, auteur de A Short Introduction to English Grammar (1762). Mais ce sont ces insuccès et ces fausses pistes qui ont fondé la linguistique moderne. Pour les pédagogues, l’idée s’impose peu à peu qu’il convient de renverser l’ordre des priorités, et faire en sorte que les élèves connaissent bien leur langue avant d’aborder le latin, et non l’inverse. Se fait jour aussi la conscience du danger qu’il y a à exposer d’emblée une jeunesse qui devrait n’être élevée que dans la vraie religion à une langue porteuse d’une culture païenne : ainsi en 1695 chez William Mather dans son Young Man’s Companion (84-85). Au milieu du siècle, l’influence du Tchèque Comenius (Jan Amos Komensky), véritable fondateur de la didactique moderne, est déterminante dans les efforts de modernisation de la pédagogie. Au cours de ses pérégrinations, imposées par la persécution religieuse, il séjourne en Angleterre et a une profonde influence sur des théoriciens comme Samuel Hartlib et John Dury, puis Charles Hoole, John Newton, qui s’efforcent de propager ses idées et ses méthodes, par exemple l’apprentissage des langues par l’image. John Milton (Of Education, 1664) critique Comenius tout en s’en inspirant. Leurs objectifs sont divergents : plus utilitaristes chez Comenius, plus culturels et littéraires chez Milton, qui se trouve ainsi en décalage par rapport aux demandes contemporaines. Paradise Lost aura même l’infortune de servir d’exemple favori aux pédagogues, hostiles aux latinismes et indifférents à la rhétorique poétique miltonienne, pour montrer ce qu’il ne faut pas faire en ce qui concerne l’ordre des mots dans la phrase (69-70). Comenius considère l’apprentissage de la langue maternelle comme le « fondement » d’une éducation elle-même conçue comme un « édifice » dont les étages successifs conduisent aux vérités de la foi (la métaphore architecturale est un lieu commun à l’époque chez les grammairiens). Sa pédagogie prend en compte pour la première fois la psychologie enfantine. L’instruction devient véritablement éducation, allant au-devant des besoins d’une société de plus en plus commerciale, de classes marchandes peu soucieuses d’accueillir des apprentis qui ont appris d’inutiles rudiments de latin vite oubliés sans connaître leur propre langue. Les grammairiens commencent aussi à s’adresser à de nouveaux publics qui n’ont que faire du latin pour savoir l’anglais et pour lesquels la pédagogie par l’image s’avère particulièrement efficace : les étrangers, les femmes. Le premier véritable traité d’« anglais langue étrangère » (EFL) est celui de James Howell, A New English Grammar, prescribing as certain rules as the language will bear, for forreners to learn English (1662). Pour ce qui est des étrangers, il s’agit autant de préserver la langue anglaise de la contamination corruptrice d’autres langues que d’amener ces visiteurs ou immigrants forcés, par le biais de la langue, à adopter les mœurs et les manières de penser des Anglais. Il s’agit aussi d’imposer la langue vernaculaire comme langue du commerce international, au motif que c’est une langue simple, dépourvue de conjugaisons et déclinaisons, donc plus facile à apprendre que le latin ou le français. Quant aux femmes, elles ne sont que très rarement le public visé par les grammairiens, qui partagent les idées de leur temps sur l’infériorité intellectuelle des femmes et l’inutilité pour elles d’acquérir un savoir et une compétence supérieurs au rôle social qui leur est assigné. Dans An Essay to Revive the Ancient Education of Gentlewomen (1673), Bathsua Makin revendique le droit des femmes à l’instruction, et applique les préceptes de Comenius, qui n’est pourtant pas plus féministe que les autres grammairiens de son temps (145), à l’éducation des femmes comme à l’apprentissage des langues étrangères ; le cas de cette grammairienne est exceptionnel, et son traité anonyme prend soin de se cacher sous une persona masculine (142). Au xviiie siècle, sous l’influence des préceptes des périodiques d’Addison et de Steele, The Tatler, The Spectator, The Guardian, les grammairiens sont plus attentifs au public féminin, tout en veillant à ne pas remettre en cause les limites contraignantes de leur statut social. Se substituant aux manuels de rhétorique épistolaire destinées aux classes aristocratiques, enseignant le style élevé des romans à grand renfort de métaphores précieuses et d’allusions mythologiques, se mettent à prospérer à l’intention des classes moyennes des manuels dans lesquels la grammaire est au service de la correspondance commerciale et familière et des diverses transactions professionnelles : c’est de la grammaire appliquée aux demandes d’une société soucieuse d’efficacité et de simplicité dans la communication écrite. Les distinctions qui pendant des siècles avaient séparé dans le trivium grammaire, logique et rhétorique tendent à s’effacer. Ainsi, notamment, dans la seconde édition (1712) du traité de Charles Gildon, A Grammar of the English Tongue. Les enjeux sociaux de la communication soumettent la grammaire proprement dite à la rhétorique, mais une rhétorique pratique, une technique de l’argumentation. La grammaire se réduit ainsi à un élément préliminaire d’une linguistique communicationnelle (90), au point de susciter une réaction anti-rhétoricienne au profit d’une grammaire à nouveau autonome : ainsi chez John Clarke dans son Essay upon Study (1731) et surtout Adam Smith dans ses Lectures on Rhetoric and Belles Lettres (1762). Plusieurs auteurs de traités au xviiie siècle insistent plus sur le style, qui doit être adapté au sujet, simple et « naturel », et sur la correction grammaticale que sur l’argumentation. Reste le difficile enjeu de la standardisation. Sur ce point, les analyses de Linda C. Mitchell sont rapides (38-44). Cette responsabilité de « fixer » la langue échappe peu à peu aux grammairiens : au xviiie siècle, le champ de la « grammaire » se restreint à mesure que la rhétorique reprend ses droits et que la lexicologie naissante affirme sa spécificité. Alors qu’au xviie siècle les manuels comportaient souvent en appendice des listes de mots difficiles, au xviiie siècle ce sont les dictionnaires qui se mettent à offrir des appendices grammaticaux, suivant l’exemple du New General English Dictionary de Thomas Dyche et William Pardon (1735), réduisant le champ de la grammaire à la portion congrue : « the Inflections, which are extremely few; and the Order in which Words are placed in a Sentence », comme le dit de manière provocante l’auteur anonyme d’un Vocabulary or Pocket Dictionary de 1765 (43). C’est aux lexicographes qu’il appartient désormais de fixer la langue et de définir le bon usage. L’enquête menée par Linda C. Mitchell dans le foisonnement des traités et manuels grammaticaux des xviie et xviiie siècles est extrêmement complète sinon exhaustive. Si on peut lui faire une critique, ce n’est ni du côté de l’inventio, ni de celui de l’elocutio, mais sa dispositio n’est pas sans inconvénients. L’analyse est très descriptive, et chaque auteur est analysé successivement à l’intérieur de chapitres thématiques, ce qui amène à revenir plusieurs fois sur le même auteur, et n’évite pas les redites. À la lecture de ce livre très informé, on constate que la plupart des problèmes de didactique et d’apprentissage de la langue maternelle ou étrangère débattus tout au long de la période restent très actuels, et que bien des solutions expérimentées aujourd’hui l’étaient déjà alors. Il y a quelques illustrations utiles, un index et une excellente bibliographie primaire et secondaire. — Alain Bony (Université de Lyon II).
CATHERINE INGRASSIA. — Authorship, Commerce, and Gender in Early Eighteenth-Century England. A Culture of Paper Credit. (Cambridge: Cambridge UP, 1998, 230 pp., £ 35.00.)
17 Cette étude offre une thèse qui n’est pas vraiment nouvelle, mais qui est ici exposée avec rigueur à propos d’un aspect particulier de cette chasse au Snark qu’est la quête interminable des « origines du roman anglais », novel, dans les premières décennies du siècle. Elle établit un rapport d’homologie entre le développement exponentiel d’une économie fondée sur la monnaie scripturale, la fiduciarité et la spéculation, dans laquelle les sommes investies n’ont d’autre valeur que le crédit qu’on leur donne, et d’autre part l’évolution de l’institution littéraire et notamment de la « fabrique » du roman, qui entre dans le jeu spéculatif vis-à-vis de son public en général, qu’il s’agit de séduire et de fidéliser, et du lecteur en particulier, dans sa relation à un texte qui promet la récompense de l’investissement que constitue la lecture. « Grub Street » et « Exchange Alley » exploitent les mêmes méthodes auprès de leurs publics respectifs : la spéculation se fictionnalise en faisant espérer des gains mirifiques, la fiction devient une valeur fiduciaire, l’une et l’autre étant fondées sur le pari de rentabilité de la lettre, ou de la somme, inscrites sur le papier. Ce livre prend donc la suite d’analyses récentes sur le même thème, notamment celles de Colin Nicholson, Writing and the Rise of Finance. Capital Satires of the Early Eighteenth Century (Cambridge, 1994) et de Sandra Sherman, Finance and Fictionality in the Early Eighteenth Century : Accounting for Defoe (Cambridge, 1996). Mais Ingrassia ajoute à l’analyse un paramètre nouveau, emprunté aux gender studies : celui d’une féminisation parallèle de Grub Street et de Exchange Alley, dérive dénoncée par les satiriques s’employant à condamner aussi bien l’engouement spéculatif et la toute-puissance de la finance que la prolifération des romans écrits par des femmes, ou s’adressant à un public principalement féminin, qui mettent à mal la stabilité de l’ordre social (et la distinction des sexes) comme la hiérarchie des genres. Le caprice, l’imprévisibilité, l’irrationalité, caractéristiques notoirement féminines, dévirilisent toutes les valeurs, sous l’égide de divinités instables elles aussi féminines comme le Crédit, la Fortune, le Luxe, l’Imagination et tous ses désordres. C’est à cette féminisation, qui n’est pas seulement, en l’occurrence, une métaphore de dévalorisation traditionnelle dans la satire, qu’est consacré le premier chapitre, qui s’appuie sur les comédies, gravures et pamphlets satiriques suscités par le cataclysme boursier de la Compagnie des Mers du Sud. Mais elle correspond aussi à une réalité sociologique : les femmes, de la petite bourgeoisie à l’aristocratie, constituent une proportion importante des intoxiqués de la spéculation (30), qu’il s’agisse pour elles d’accroître leur indépendance financière ou simplement de poursuivre, sur un autre terrain réputé réservé aux hommes, leur goût du jeu. Exchange Alley et Grub Street, en tant que « sites » nouveaux et mal balisés, sont d’autant plus facilement investis par les femmes que celles-ci sont exclues des institutions traditionnelles du commerce social et culturel, dominées par le pouvoir masculin. Le second chapitre analyse la commercialisation de la culture dans une étude pénétrante des ambivalences de Pope, qui utilise pour son plus grand profit toutes les ressources d’une économie fiduciaire (les souscriptions), se rend maître du processus éditorial tout au long de la chaîne de production de ses œuvres, de l’écriture jusqu’à la publication et aux rééditions sans cesse corrigées, mais qui parallèlement dénonce dans la Dunciad les pratiques similaires de Grub Street, dont les auteurs s’efforcent de tirer le meilleur parti du système mercantile du monde de la « librairie » désormais soumis à la loi de l’offre et de la demande. La déesse de ce monde carnavalesque que construit Pope, « Dullness », vient ajouter sa perversion paradoxale, féconde en dunces impuissants, à la liste des idoles négatives associées à la féminité. Ingrassia suggère qu’il y a là moins une opposition binaire (entre culture savante et culture populaire, genres canoniques et hybridation, littérature désintéressée et littérature alimentaire), selon le paradigme répandu par Ronald Paulson ou Pat Rogers, qu’une complicité mutuelle, comme le montre la guerre des pamphlets à laquelle Pope se prête sans réserve contre l’infâme Edmund Curll, éditeur opportuniste et sans scrupules, avant et après la Dunciad. Les ambiguïtés de Pope vis-à-vis de la nouvelle économie financière et culturelle manifestent sa propre insécurité, due à ses handicaps physiques et religieux, qui selon Ingrassia le « féminisent » dans un monde dominé par le pouvoir mâle. Parmi les victimes privilégiées de Pope figurent deux femmes de lettres soumises à un traitement particulièrement scatologique, lors des jeux homériques parodiques qu’organise « Dullness » pour ses sectateurs : Elizabeth Thomas, complice de Curll dans une édition pirate des lettres de jeunesse de Pope à son ami Cromwell, et surtout Eliza Haywood, premier prix du urinating contest remporté par Curll. C’est à cette femme de lettres, auteur en 1719 de Love in Excess, l’un des best-sellers de l’époque avec Robinson Crusoe et Gulliver’s Travels, longtemps sous-estimée en raison précisément de l’opprobre jeté sur elle par Pope, que sont consacrés les deux chapitres suivants, qui sont les plus novateurs de l’étude. Mrs Haywood, romancière professionnelle et prolifique, la « Mrs Novel » de Fielding dans The Author’s Farce (1730), n’a cessé de se battre pour s’imposer dans le milieu de l’édition, mais avec beaucoup moins de succès financier que Pope, aggravant son cas en publiant des dizaines de romans qui s’adressent à un public féminin, et transposant dans ses intrigues le combat qu’elle mène pour les droits économiques, sociaux et sentimentaux des femmes. Dans son prosélytisme militant, elle n’hésite pas à s’impliquer personnellement, faisant état de ses expériences réelles ou supposées, donnant ainsi prise à l’attaque satirique ; elle devient d’autant plus facilement l’emblème d’une culture dégradée qui menace l’ensemble de la structure sociale de sombrer dans le chaos. Elle associe, dans ses relations avec le milieu éditorial comme dans ses romans, la spéculation financière et la passion amoureuse, dans une stratégie libidinale qui met en œuvre une économie du désir contre l’autorité masculine. Les héroïnes de Mrs Haywood se vengent de leurs amants ou maris inconstants en les ruinant et les réduisant à leur merci, s’appropriant leur fortune avec un art consommé du mercantilisme sentimental et financier (The City Jilt, 1726). Ou bien les malheurs dont elles sont victimes de la part d’amants ou de maris prédateurs, qui ne songent qu’à leur fortune, apprennent aux lectrices à reconnaître leurs méthodes coupables et à utiliser à leur profit, le cas échéant, les mêmes armes de la fiduciarité et du « crédit » (The Mercenary Lover, même année). « Haywood teaches economics, not morality », dit Ingrassia (112) à propos de l’héroïne de Anti-Pamela (1742), Syrena, qui, au contraire de Pamela, multiplie les imprudences amoureuses sans être jamais capable d’en tirer profit ou statut social. Dans les années 1740, Mrs Haywood diversifie ses activités, pour des raisons alimentaires et pour coller au plus près de la demande du public. Elle s’efforce à la fois de capitaliser sur son image dans le commerce littéraire et de modifier cette image, s’essayant au théâtre comme auteur dramatique et comme actrice, au pamphlet politique anti-walpolien et même, en 1749, jacobite, à l’essai périodique moralisateur (The Female Spectator, 1744-1746, entre autres tentatives plus éphémères), à la traduction, devenant même pour un temps libraire, sans pour autant échapper à la marginalité et à la précarité. Son roman le moins méconnu, The History of Miss Betsy Thoughtless (1751), reprend la thématique des romans précédents, le danger des investissements passionnels inconsidérés, la nécessité pour une jeune femme de s’assurer de la maîtrise de sa fortune, mais le ton a radicalement changé : au romanesque se substitue le réalisme, le militantisme se fait plus discrètement didactique et moralisateur, pour correspondre aux attentes nouvelles d’un public marqué depuis une décennie par l’influence de Richardson. Celui-ci, auquel est consacré le dernier chapitre, est un investisseur avisé, utilisant avec succès toutes les ressources institutionnelles du métier du livre, au cœur du système dans lequel Mrs Haywood n’a jamais réussi à se faire admettre, mais avec les mêmes moyens, élevés au niveau devenu respectable d’une fiduciarité désormais reconnue comme la norme d’une économie de marché. Cette « domestication » de la spéculation est ce qui légitime la stratégie de Pamela, bonne économiste et spéculatrice heureuse, investissant sa virginité, sa parure (sa vêture, in-vestment, comme investment [154]) puis ses « papiers » et sa réputation pour son plus grand profit, même si certains mauvais esprits, comme on sait, ont vu là plus de calcul intéressé, comme chez certaines héroïnes de Mrs Haywood (que Richardson avait lu, et avec laquelle il a été en relation professionnelle) que d’innocence vertueuse. Contrairement aux héroïnes de Mrs Haywood dans les années vingt, qui revendiquaient leur place dans l’univers public de la spéculation et de la recherche du plaisir, Pamela et après elle Betsy sont satisfaites de se replier sur la sphère privée et sur l’économie domestique. Le changement de mentalité est radical, avec cette réaffirmation de la distinction des rôles et des sexes mettant un terme à la confusion des premières décennies du siècle. Il y a un grand absent dans cette étude : Daniel Defoe, dont Moll Flanders est comme l’analyse clinique de l’intrication entre spéculation amoureuse et spéculation financière. Moll, qui est l’archétype de ce que Defoe lui-même dans The Review décrivait comme « Lady Credit », porte l’art de la fiduciarité jusqu’à miser ce qu’elle n’a pas (vertu, fortune ou statut social) pour en tirer de tels dividendes qu’au bout du compte l’abus de confiance initial s’annule. Sa confession poursuit la même stratégie : comme le suggère l’auteur de la préface, il suffit au public de parier sur l’intérêt qu’il trouvera à sa lecture pour que sa satisfaction finale enlève toute pertinence à la question préalable de la vérité ou de la fiction du récit. Ingrassia a choisi de ne pas redoubler les excellentes analyses de Sandra Sherman dans l’ouvrage cité plus haut, mais sa propre étude s’en trouve un peu déséquilibrée. Il y a des notes abondantes, très bien informées, qui augmentent considérablement les données de la bibliographie. L’ouvrage reproduit deux gravures satiriques bien connues sur la folie spéculative de l’époque, tirées d’un recueil hollandais de 1720 intitulé Her Groote Tafereel der Dwaarheid (« The Great Mirror of Folly »). Or cette série a été immédiatement acquise par le libraire londonien Thomas Bowles et regravées par Bernard Baron, entre autres, pour être adaptées à la situation anglaise. On peut regretter que Catherine Ingrassia ait reproduit les originaux hollandais et non leur version anglaise : on lit par exemple, sur la première gravure, « Quinquenpoix » au lieu du « Jonathan’s » plus pertinent de la version anglaise. De plus, ces reproductions omettent les longs commentaires qui accompagnent les gravures, alors que, paradoxalement, celui de la version anglaise est utilisé dans l’étude (26-27). — Alain Bony (Université de Lyon II).
WOLFRAM SCHMIDGEN. — Eighteenth-Century Fiction and The Law of Property. (Cambridge : Cambridge UP, 2002, viii + 266 pp., £ 45/ US. $ 60.00.)
18 Le thème de cette intéressante étude est la représentation par le roman du xviiie siècle du lien entre personnes et choses. Cette représentation est matérialisée par les divers procédés de narration et /ou de description, qui aboutissent tous à prouver l’importance du droit de propriété terrienne si bien protégé par la loi, quoique sous des formes différentes en Angleterre et en Écosse, avant et après 1747. En six chapitres riches l’auteur analyse soigneusement la vision que donnent les textes étudiés à la lumière des concepts de « landed property » et de « the law of property ». Avec Robinson Crusoe, il montre la complexité du lien entre narration et description, la difficulté de définir le roman, et le rôle fondamental de la notion de « manor » et de ce qui s’y rattache du point de vue légal. La propriété manoriale et coloniale se justifie par la formule « terra nullius », issue de la loi de nature. Le ch. 3 analyse la différence entre topographie et action chez Fielding. Par la description, Fielding donne le sens de la plénitude, de l’absence de limite de la propriété, donc de liberté. L’histoire de l’Homme de la Colline montre que l’on ne peut séparer domaines de vie publique et privée. Les descriptions et parties narratives transcrivent des problèmes politiques et esthétiques : Tom, bâtard, est une extension du domaine, et sa situation est une interprétation de 1689, Guillaume ayant interrompu la succession. Le chapitre suivant étudie le fétichisme de la marchandise qui circule : les choses doivent leur importance au fait qu’elles dépendent des contextes divers au sein desquels elles existent. Schmidgen étudie cet aspect dans Pamela, à propos du rôle des vêtements donnés par B., évoque le manchon de Sophia, relit Adam Smith (Enquiry…), Sterne, (Sentimental Journey), Mackenzie (The Man of Feeling) et en déduit que la relation entre chose et individu s’éloigne avec la notion de travail ou de voyage. Le ch. 5 est consacré au rôle symbolique du château de style gothique dans les romans d’A. Radcliffe. L’auteur analyse les réactions de la critique devant le conservatisme apparent de Mrs. Radcliffe. La domination de l’espace gothique et la confusion qu’il crée sont la manifestation du pouvoir fondé sur la propriété. Le gothique représente l’ancienne structure sociale, traversée de façon brutale parfois par les rayons du progrès des Lumières, et de la Révolution… Blackstone le juriste, Burke, H. More utilisent tous la métaphore du château gothique pour définir le système social anglais (« We inherit an old Gothic castle. ») L’utilisation du temps pour mesurer l’espace dans ces paysages idéalisés met de la distance entre le spectateur et la scène. Le dernier chapitre voit dans Waverley un musée d’histoire de l’Écosse, parce que ce roman symbolise les changements survenus après 1745, en particulier avec la suppression en 1747 des droits de transmission de patrimoines spécifiques à l’Écosse. Le manoir de Bradwardine représente la fin de la propriété comme paradigme de la communauté. La transformation du manoir, en trois descriptions successives, brise la domination spatiale. L’antique manoir écossais est restauré par deux Anglais hanovriens, après être entré dans le circuit de la vente et du rachat : c’est la rupture du lien spécifique inter-générations qui existait en Écosse avant l’affaire de 1745. En conclusion, Schmidgen revient sur le lien existant entre narration et description, sur la similitude entre choses et personnes, et sur le lien entre les domaines humain et matériel. Bibliographie et index complètent cette étude.
19 L’auteur s’appuie sur des références à Locke, Hume, Smith, Marx, à Hogarth, à la poésie, à la sociologie, etc. : le travail est bien argumenté. Il démontre la thèse, et ne sépare pas ce qui est du domaine de l’analyse littéraire des autres éléments qui composent la vie sociale : ici, l’histoire du droit de propriété et la philosophie qui le sous-tend. Les implications de cette étude sont donc vastes parce qu’elles traduisent une partie des idées fondamentales de l’époque étudiée, dans l’ensemble de rapports sociaux, à travers la littérature romanesque, reflet de la civilisation de l’époque des Hanovre. — Georges Lamoine (Université de Toulouse II).
WILLIAM DONOGHUE. — Enlightenment Fiction in England, France, and America. (Gainesville: UP of Florida, 2002, 178 pp., $ 55.00.)
20 Le titre de cette étude est trompeur, en ce qu’il semble proposer un panorama du roman (« realist fiction ») au siècle des Lumières, ce qui en si peu de pages ne pourrait être qu’un survol sommaire. En fait, sous ce titre neutre et descriptif s’avance une vraie thèse, qui se réclame des analyses offertes par deux ouvrages d’importance inégale parus la même année (1987) et ici associés, ceux de Michael McKeon, The Origins of the English Novel 1600-1740, et de Eve Tavor, Scepticism, Society and the Eighteenth-Century Novel. Selon Donoghue, la popularité croissante du (nouveau) roman, novel, est en relation directe avec l’affirmation d’un scepticisme auquel la « crise épistémologique » du xviie siècle a donné une vigueur nouvelle. Le roman offre au public des modélisations rassurantes, permettant de colmater sur le plan de l’imaginaire les brèches ouvertes sur le plan philosophique par le scepticisme, dans ses formes diverses inspirées de l’empirisme lockien : l’idéalisme de Berkeley, le subjectivisme de Hume, le matérialisme de La Mettrie et de D’Holbach, le sensualisme de Condillac… « Skepticism and the realist novel are antithetical » (15). Le roman « mimétique » se fait ainsi un instrument de connaissance et d’enseignement moral : « Mimetic fiction exerts an ethical force because it creates a simulacrum of reality in which, among other effects, we can watch characters interact, where intimacy reigns between them as much as between reader and narrator, so that learning takes place » (40). Cette thèse, telle qu’elle est argumentée dans le premier chapitre, paraît d’emblée sujette à caution, tant les relations entre roman et scepticisme sont ambivalentes. Donoghue constate que les objections faites au roman au xviiie siècle font souvent appel aux mêmes arguments qui sont opposés au scepticisme : dilution de la référence morale, diffraction des points de vue, polyphonie discursive. De plus, le succès du roman s’accompagne constamment, et depuis Cervantès, de sa déconstruction auto-réflexive, qui met à mal sa vocation prétendue à offrir des structures totalisantes susceptibles de procurer des modèles de sens prêts à être projetés sur un monde qui n’offre plus de repères stables. Par ailleurs, le scepticisme, qui au xviiie siècle n’est guère porté aux extrêmes du pyrrhonisme, ne refuse pas pour lui-même la tentation des « systèmes », cherchant par là à substituer sa logique interprétative au grand récit d’inspiration biblique, prétention luciférienne que ne cesse de dénoncer Swift (à peu près absent des analyses de Donoghue, comme tant d’autres auteurs importants pour l’évolution du discours du roman au xviiie siècle, Defoe, Fielding, Lennox, Smollett, etc.). Enfin, la sociologie de la lecture à l’époque des Lumières ne permet qu’un recoupement très tangentiel entre le champ romanesque et celui de la réflexion philosophique, à moins de réduire cette dernière à un simple environnement idéologique diffus. Seuls des auteurs philosophes comme Johnson (Rasselas n’est pas évoqué) ou Diderot se préoccupent des rapports entre les deux domaines, qui le plus souvent ne se situent pas sur le même plan et ne s’adressent pas au même lectorat. Les études particulières qui suivent l’exposé de la thèse sont d’intérêt inégal, et offrent un rapport parfois ténu avec elle. Pope et Richardson (chap. 2) se trouvent associés pour la simple raison que Pope a manifesté de l’intérêt pour Pamela, et qu’ils déplorent tous deux l’état du théâtre contemporain. Mais leur opposition commune à la dégénérescence de la scène se fonde sur des raisons très différentes : si Richardson reprend les attaques contre l’immoralité du théâtre lancées à la fin du siècle précédent par Jeremy Collier, Pope se livre dans la Dunciad à une dénonciation d’inspiration scriblérienne contre l’absurdité du goût contemporain, la vulgarité et l’extravagance de la scène, dans une campagne menée avec d’autres moyens par Hogarth (que Donoghue ne mentionne pas) et déjà conduite par le Spectator contre les absurdités de l’opéra italien. Dans le chapitre suivant (chap. 3), qui associe tout aussi paradoxalement Sterne et Laclos, Donoghue montre bien que chez Sterne la soumission systématique aux préceptes de l’épistémologie lockienne (et humienne) conduit à l’impossibilité de tout dialogue entre les personnages et de toute construction de sens : ici la fiction renvoie à la philosophie l’écho de ses propres apories, et révèle la complicité qu’entretient le discours du sentiment avec le matérialisme, alors que chez Laclos comme chez Richardson le roman se construit grâce au talent qu’ont les séducteurs eux-mêmes d’élaborer des intrigues qui se retournent contre eux. Mais si Mr. B et Lovelace sont des « protonovelists », comme dit Donoghue (40), tout comme Valmont et Mme de Merteuil, Pamela peut aussi revendiquer le douteux compliment, elle qui fait de ce talent l’instrument de son succès (Caleb Williams aussi s’efforcera de devenir maître en intrigues pour la bonne cause). Le matérialisme de Diderot (chap. 4) prolonge les expériences fictionnelles de Sterne, mais chez l’un comme chez l’autre l’incapacité du roman à fournir une modélisation de l’expérience est tout le contraire d’un échec de la fiction comme structure énonciative, comme le montre Jacques le fataliste, anti-roman peut-être mais parfaitement réussi, et qui ne saurait servir à prouver que le scepticisme est « clearly antithetical to the writing of successful fiction » (69). On ne saurait définir le sentimentalisme comme découlant simplement du scepticisme lockien (chap. 5, à propos de Radcliffe, Godwin et Goethe) : il est plutôt l’héritier de sa dérive subjectiviste, sans oublier sa dette envers d’autres discours comme celui de la « bienveillance » latitudinaire ou celui de l’attraction newtonienne, qui lui procure sa légitimation idéologique, et son expression métaphorique la plus féconde. Le chapitre 6 associe en Sade et Charles Brockden Brown (dont le Wieland légitime à lui tout seul la référence à l’Amérique dans le titre) deux exemples extrêmes de l’impuissance finale du roman à contenir le discours envahissant du scepticisme. La conclusion fait le bilan très contrasté et finalement assez limité (et prévisible) de ces analyses sélectives et contradictoires : par ses structures de sens, le roman oppose au scepticisme sa willing suspension of disbelief, mais il prospère aussi sur les effets de réflexivité ludique que permet la nouvelle épistémologie, et explore toutes les voies ouvertes par le sensualisme, jusqu’à l’extrême du matérialisme sadien. Comme le dit Donoghue lui-même à propos du sentimentalisme, le « remède » peut tout aussi bien s’analyser comme un « symptôme » (143). L’expression manque parfois de clarté, et l’information n’est pas toujours rigoureuse. Ce n’est pas en 1733 que Berkeley a écrit un traité d’optique (24), mais en 1709 (An Essay towards a New Theory of Vision ; c’est même son premier ouvrage important). La vogue de l’opéra italien ne remonte pas à 1720 comme le dit Donoghue (32), puisque le premier triomphe de ce genre nouveau à Londres est celui du Rinaldo de Haendel en 1711. En citant Salvator Rosa en compagnie de Macpherson, de Goethe et de Piranèse (95), Donoghue semble faire de ce peintre (1615-1673) leur contemporain. On s’étonne de trouver à deux reprises une curieuse variante orthographique de « interpolate », qui devient « interpellate » (71, 86), dans un ouvrage par ailleurs soigné et solidement relié. — Alain Bony (Université de Lyon II).
DEBORAH WYNNE. — The Sensation Novel and the Victorian Family Magazine. (Basingstoke: Palgrave, 2001, x + 202 pp., 16 ill., £ 45.00.)
21 Depuis quelques décennies, peut-être dans le cadre d’une réévaluation de formes de littérature populaire, le phénomène du « roman à sensations » des années 1860 attire l’intérêt de la critique universitaire. Deborah Wynne propose dans son ouvrage une approche originale, avec l’hypothèse vraisemblable du « lateral reading » : comme le lecteur victorien ne se contentait sans doute pas de lire uniquement le feuilleton, il est permis d’envisager des liens d’intertextualité entre le roman et le reste du magazine. La juxtaposition des épisodes de fiction et de textes à caractère journalistique n’était pas le fruit du hasard, et les rédacteurs en chef les plus avisés prenaient soin de bien entourer le roman qui était leur principal argument de vente. L’étude porte sur quatre magazines, All the Year Round se taillant la part du lion en tant que « an ideal literary space for the germination of the new genre » (26) puisqu’il accueillait aussi de nombreux articles de « sensational non-fiction » (2). Sur les sept romans envisagés, trois sont de Wilkie Collins, ce qui n’est que justice pour le maître du sensation novel, trois autres reviennent aux principaux représentants de cette école (Braddon, Wood, Reade), et l’on s’étonnera davantage de voir Great Expectations figurer dans la liste : « an effort to (temporarily) remove the novel from its canonical status in order to reposition it as a magazine text » (87). Vu comme roman à sensations, le chef-d’œuvre de Dickens rejoint les préoccupations des textes contemporains (« anxiety fiction »), la crainte de la dégénérescence et l’obsession des origines, mais on est en droit de penser que ce chapitre n’est pas le plus convaincant du volume. Passionnante, en revanche, est l’étude du rôle de Dickens en tant que responsable d’All the Year Round lorsqu’il accompagne les textes de ses collègues d’articles sur l’insécurité de la société victorienne. Deborah Wynne a quelques formules séduisantes sur Wilkie Collins : The Woman in White est « a magazine within a magazine » (42) et No Name, roman dialogique, est lui-même en dialogue avec le magazine qui l’abrite (101). Armadale donne lieu à un intéressant rapprochement avec les feuilletons parus simultanément dans le Cornhill, Wives and Daughters de Gaskell et The Claverings de Trollope : les similitudes l’emportent sur les différences, ce qui souligne si besoin était « the fascinating hybridity of the sensation genre, its mixture of middle-class domestic realism and lowbrow melodrama » (165). Deborah Wynne montre également que East Lynne n’est pas simplement « the archetypal woman’s novel » qu’ont voulu y voir les féministes (61), mais surtout une défense et illustration de la bourgeoisie qui triomphe d’une aristocratie corrompue. Avec Eleanor’s Victory, Mary Elizabeth Braddon profite d’être publiée dans un magazine respectable comme Once a Week pour montrer que le sensationalisme est la chose du monde la mieux partagée : « high culture does not exist in a vacuum, but sometimes borrows themes and images from popular cultural forms » (124). Enfin, la comparaison entre Very Hard Cash (le feuilleton) et Hard Cash (la version publiée en deux volumes) montre comment Charles Reade a rééquilibré et expurgé son récit pour tâcher de s’adapter aux exigences du public qu’il avait initialement négligées. Au passage, regrettons une fois encore que les romans de Reade soient toujours l’objet d’un oubli que rien ne justifie de la part des éditeurs, alors que presque tout Wilkie Collins est aujourd’hui disponible en librairie. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
PATRICIA E. JOHNSON. — Hidden Hands; Working-Class Women and Victorian Social-Problem Fiction. (Athens: Ohio UP, 2001, ix + 224 pp., Hb $55.00 / Pb $24.95.)
22 L’ouvrière ou, plus généralement, la travailleuse est selon Patricia Johnson un sujet devenu à la fois incontournable et inabordable dans la littérature victorienne. De manière assez convaincante, l’auteur montre que la disparition de ce personnage coïncide avec la publication, le 7 mai 1842, du rapport de la Children’s Employment Commission. Bien plus que le sort des enfants, ce qui émeut alors le public, c’est l’immoralité et l’indécence de ces femmes en pantalons, à demi nues, et la promiscuité des conditions de travail. L’indignation générale poussera à interdire le travail des femmes dans les mines, et mènera aussi à leur éviction du monde romanesque. Virilisée par le travail, l’ouvrière est une créature monstrueuse et redoutable. Kingsley dépeint dans Alton Locke un artisan qui ne s’intéresse qu’aux grandes dames. Gaskell et Dickens « both resurrect factory girls and working women and kill them off or mutilate them, revealing the power of domestic ideology and the ways in which working-class women continue to disrupt its compromises » (12). Dans son roman Helen Fleetwood (1839-41), Charlotte Elizabeth Tonna aborde la question du harcèlement sexuel ; même si le terme n’existe pas encore, la reconnaissance de la notion prouve que, loin d’être la source de toutes les débauches, l’ouvrière en est bien plutôt la victime. La Sybil de Disraeli est elle aussi menacée dans son intégrité, même si cette fausse fille du peuple ne met jamais les pieds dans une usine. Patricia Johnson montre que le sous-titre The Two Nations s’applique aussi à la division entre sexes : Disraeli explore les rôles possibles pour les femmes dans la vie politique victorienne, à travers les différents personnages du roman, de Victoria, qui règne sans gouverner, jusqu’aux trois ouvrières chartistes, qui incarnent le cauchemar de la rébellion féminine. L’héroïne, quant à elle, est à peine une femme, un individu, puisqu’elle incarne la Femme, l’idéal qui transcende les barrières de classe ; au terme de son parcours, elle se soumet à la norme domestique et se range dans le camp des aristocrates, les vrais guides du peuple incapable de se diriger seul. Dans Shirley, Charlotte Brontë donne la parole aux travailleuses, plus précisément aux servantes, qui font une sorte de pont entre bourgeoises et ouvrières. La vie domestique imposée aux femmes se caractérise essentiellement, dans la classe ouvrière, par la violence maritale ou paternelle : on le voit dans Hard Times, mais aussi dans That Lass O’Lowries, de Frances Hodgson Burnett, ou dans « The Record of Badalia Herodsfoot », de Kipling : avec une fidélité de chien battu, l’ouvrière, forcément masochiste, se soumet de bon cœur aux coups que lui assène son seigneur et maître. Dans The Nether World, Gissing propose un personnage d’ouvrière perverse, Clementina Peckover, fruit abject de conditions de vie abominables. Dans son épilogue, l’auteur se penche sur Felix Holt, où les femmes, quelle que soit leur classe sociale, sont vues par les hommes comme des créatures nuisibles : « the novel largely erases working-class women and projects many of the traits that had been associated with them on to women as a whole » (166). La prolifération des autobiographies d’ouvrières à la fin du xixe siècle achève de révéler l’inadéquation des images colportées par le roman pour décrire la vie complexe des véritables travailleuses, loin des fantasmes littéraires. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
CATHERINE ROBSON. — Men in Wonderland, The Lost Girlhood of the Victorian Gentleman. (Princeton and Oxford : Princeton UP, 2001, xii + 250 pp., 10 ill.)
23 D’un livre qui se penche sur « the intimate relationship between middle-class men and little girls » (3), on pourrait s’attendre au pire. Rien de scabreux, cependant, dans le volume de Catherine Robson, qui montre comment le gentleman victorien cherchait, à travers l’image de la petite fille, à renouer avec le paradis perdu de sa propre enfance : il s’agit somme toute de « temporally displaced self-love » (10). L’ouvrage associe de manière intéressante littérature, art et civilisation. Le premier chapitre oppose les vision divergentes de l’enfant qu’offrent deux textes de Wordsworth : alors que The Prelude suppose la possibilité pour l’adulte de revisiter sa jeunesse, Intimations of Immortality from Recollections of Early Childhood rend impossible de renouer avec l’innocence perdue. Avant de conclure par le cas de De Quincey, l’auteur aborde le progrès de la législation, au début du xixe siècle, en matière de délinquance juvénile, qui témoigne d’une évolution de la conception même de l’enfance. Le second chapitre aborde également en parallèle textes littéraires (Dickens avec The Old Curiosity Shop, Elizabeth Barrett Browning avec « The Cry of the Children »), œuvres d’art (Autumn Leaves de Millais, Many Happy Returns of the Day de Frith) et les rapports parus dans les années 1840 sur le travail des enfants. Les topoi du discours victorien, sous ses diverses formes, apparaissent ainsi : mythe de la perfection enfantine, nostalgie d’un passé rural, théorie du foyer comme espace protégé. Les chapitres 3 et 4 sont consacrés aux deux grands « child lovers » britanniques : Ruskin et Lewis Carroll. Comme il le raconte dans Praeterita, le petit John fut élevé chez ses parents « like a girl » et il ne connut jamais le traumatisme par lequel les garçons de son temps étaient arrachés à sept ans au milieu féminin de la nursery pour être projetés dans le monde brutal des public schools. Ruskin se montre « pedophile and … petrophile » (125) lorsqu’il écrit The Ethics of Dust, traité de géologie en forme de dialogue socratique où les petites filles sont comparées à des cristaux, et les cristaux à des petites filles. Pour le révérend Dodgson, photographier les fillettes s’inscrit dans le cadre de la quête de l’enfance perdue, mais non sans ambiguïté puisque le cliché est « both a real representation of his imaginary former self and a true image of the impossibility of returning to the sealed idyll of that girlish childhood » (137). Catherine Robson conclut son livre en étudiant les articles publiés en 1885 par W. T. Stead dans la Pall Mall Gazette. « The Maiden Tribute of Modern Babylon » révèle toute une accumulation d’idées préconçues quant à la « nature » de l’adolescente, obstinément décrite comme une petite fille dépourvue de toute sexualité et d’une innocence qui confine à l’imbécillité. Mais à la fin de l’époque victorienne, l’idolâtrie dont la petite fille fait l’objet brille de ses derniers feux, et le xxe siècle verra le triomphe du petit garçon : à Little Nell, Alice et Rose La Touche succéderont bientôt Peter Pan, Kim et les scouts. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
LORRAINE JANZEN KOOISTRA. — Christina Rossetti and Illustration. (Athens: Ohio UP, 2002, xvi + 332 pp., 16 ill. couleurs, $55.00.)
24 Abordant ce genre négligé qu’est la poésie victorienne illustrée, dans l’optique de ce qu’elle qualifie de « materialist aesthetic and hermeneutics », Lorraine Kooistra pose d’emblée la nécessité d’étudier le texte, l’image et l’objet livre en étroite relation l’un avec l’autre, afin de prendre en compte simultanément les stratégies éditoriales et les considérations esthétiques dans un contexte culturel précis. L’œuvre de Christina Rossetti se prête à merveille à ce genre d’approche, du fait de sa collaboration avec des créateurs comme son propre frère ou Arthur Hughes, et grâce aux prolongements parfois surprenants que le xxe siècle n’a pas manqué de lui offrir dans ce domaine. Ce livre se divise en deux grandes parties symétriques correspondant à chacun des deux siècles pris en compte, et abordant les différentes facettes de l’art de Christina Rossetti, qui a fréquemment adjoint à ses poèmes ses propres dessins (sans grande valeur artistique, mais importants comme « material embodiments of her visual imagination », 28), où elle cherche à exprimer le spirituel à travers le matériel, notamment par un symbolisme floral. L’auteur retrace les démêlés de la poétesse avec ses éditeurs, Macmillan entre autres, elle relate la publication de ses deux Christmas Books retardés, Goblin Market (mars 1862) et The Prince’s Progress (juin 1866), « modified emblem books for Victorians » (66). Dans ces deux ouvrages, les images créées par Dante Gabriel Rossetti jouent sur l’opposition entre frontispice dramatique et page de titre plus contemplative, soulignant, dans le premier cas, l’ambiguïté d’un texte où l’on a pu voir tantôt une leçon de morale, tantôt une exaltation de la sexualité. Privilégiée par cette relation symbiotique avec son frère, Christina Rossetti se montrera difficile, voire bornée, avec d’autres artistes, comme Laurence Housman, auquel on doit pourtant une superbe édition de Goblin Market. Arthur Hughes sera un collaborateur exemplaire pour Sing-Song (1872), puis pour Speaking Likenesses (1874) ; même dans ces livres pour enfants, on discerne, avec l’aide des images, « a submerged rage against a world rife with doll-like images of women » (122). La Society for Promoting Christian Knowledge publie en 1881 Called to Be Saints, dont les illustrations botaniques accompagnent chacun de ces textes où Kooistra voit « an indirect critique of class and gender hierarchies » (148). Après sa mort, Christina Rossetti fut transformée en sainte par la SPCK qui commercialisa pendant plusieurs décennies des volumes incohérents, faits de pièces rapportées et d’images recyclées. Au xxe siècle, les éditeurs s’emparent des poèmes pour en faire bien arbitrairement des classiques de la littérature enfantine. Goblin Market est ainsi normalisé, moralisé, aseptisé, et le processus passe notamment par l’illustration, qui contribue à rapprocher ce texte du conte de fées « standard ». Dans ces versions (dont certaines en prose), l’époque moderne s’avère en fait « considerably more squeamish than [the Victorians] » (205) puisque toute la sensualité du texte original doit disparaître, ainsi que sa dimension menaçante. Pour les bibliophiles, les éditions de luxe se multiplient ; les Poems de 1910, illustrés par Florence Harrison, constituent un sommet de ce phénomène, quelque peu paradoxal si l’on songe que ces textes où Rossetti chante le renoncement aux biens terrestres servent de prétexte à la fabrication de somptueux objets de consommation esthétique. Une nouvelle Christina est imaginée par les années 1970 : la bigote perverse, et cette figure entraîne la création de versions « pour adultes », comme celle que propose Play-Boy en 1973 ! La peinture et le théâtre se sont depuis longtemps emparés des œuvres de Christina Rossetti pour en donner les interprétations les plus personnelles et les plus tendancieuses. Dans les adaptations plus ou moins lesbiennes, plus ou moins avant-gardistes de Goblin Market, les robes blanches et les cheveux longs des deux héroïnes sont les « visual components needed to conjure up our selective and imagined vision of the Victorian past » (272). En attendant que le xxie siècle crée sa version de Christina Rossetti. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
EMMA SUTTON. — Aubrey Beardsley and British Wagnerism in the 1890s. (Oxford: Oxford UP, 2002, x + 225 pp., 16 ill., £40.00.)
25 Aubrey Beardsley, illustrateur-clef du Yellow Book, est depuis longtemps considéré comme l’incarnation du décadentisme des Nineties. L’ouvrage d’Emma Sutton attire l’attention sur un aspect moins connu de son œuvre : sa relation avec la musique de Richard Wagner, le wagnérisme étant lui-même envisagé comme un élément caractéristique de la décennie correspondant à la trop brève carrière d’un dessinateur de génie fauché à 26 ans par la tuberculose. L’auteur entend montrer que le culte rendu à Wagner, loin de se limiter à des aspects esthétiques, reflétait aussi des choix idéologiques, politiques et sociaux. À partir d’un corpus limité, Emma Sutton rattache ainsi les créations de Beardsley aux divers traits propres au wagnérisme des années 1890. Les premiers dessins, datant de 1892-93, consacrés à Tannhäuser, au Crépuscule des Dieux ou à Siegfried, affirment d’emblée une relecture décadente des mythes wagnériens, dont les héros virils se transforment en androgynes ambigus (l’auteur rappelle à propos que l’une des questions posées en 1899 par le sexologue allemand Hirschfeld, dans un questionnaire visant à déceler l’homosexualité, était : « Aimez-vous particulièrement Wagner ? »). La musique de Wagner était alors perçue comme trop violente, entraînant une expérience sensuelle d’une intensité quasi insupportable, provoquant chez les auditeurs une langueur confinant à la névrose. C’est précisément cet art « malsain » que Beardsley donne à voir dans un dessin au titre français, Les Revenants de Musique. The Wagnerites (1894) montre un public d’opéra wagnérien presque exclusivement composé de femmes inquiétantes, d’exotiques prédatrices à la Rossetti, de New Women qu’on imagine sorties d’une pièce d’Ibsen ou de Shaw, au milieu desquelles se perd un profil masculin à la judaïté caricaturale. Emma Sutton consacre ensuite deux chapitres à l’étude de Under the Hill, réécriture par Beardsley de l’histoire de Tannhäuser, où s’affiche un goût du luxe qui fait du connaisseur un simple consommateur d’art. Elle y voit « a sustained attack on Wagner’s work » (145) où se télescopent les références esthétiques, la frivolité du rococo français se mêlant à l’austérité allemande (une fois encore, on remarques le désarroi qui semble s’emparer des OUP dès que quelques mots de notre langue se glissent dans un ouvrage : si l’on comprend que l’on puisse se tromper sur le nom des pastilles Géraudel, devenu « Gérandel » dans une citation de Nietzsche [77], il aurait dû être facile d’éviter « Brittanicus » [154] ou « récherché » [137] ; mais même le texte anglais inclut une coquille comme « the principle singers » [32]). The Comedy of the Rhinegold (1896) poursuit cette entreprise où l’hommage se joint à la parodie : à l’ampleur héroïque wagnérienne se substitue la forme courte typique des Nineties, et la tragédie mythique devient une amusante facétie ; fait significatif, c’est le personnage du plaisantin Loge, dieu du feu, qui inspire le plus Beardsley. Comme pour Tannhäuser, l’artiste témoigne à la fois d’une connaissance approfondie du texte wagnérien et d’une irrévérence totale, rendant son œuvre singulièrement ambivalente, l’admiration y empruntant les moyens du burlesque. — Laurent Bury (Université de Paris IV).
JANE MATTISON — Knowledge and Survival in the Novels of Thomas Hardy. (Lund University : Lund Studies in English, Vol. 101), 2002, 423 pp.)
26 Cet ouvrage est excellent et, à ce titre, nous devons féliciter Jane Mattison pour l’énorme travail que son entreprise représente. On a l’impression que tout (ou presque) a déjà été écrit sur Hardy : Mattison nous prouve que l’on peut encore aujourd’hui apporter une pierre maîtresse à l’édifice de la critique hardyenne. Son postulat de départ : Hardy opère une distinction entre deux formes de savoir qui sous-tendent son œuvre : savoir traditionnel quotidien et savoir scientifique (plus abstrait) (sans oublier le travail comme métaphore du savoir) et regrette, de toute évidence, le divorce entre ces formes dans la mesure où les personnages qui survivent sont ceux qui parviennent à opérer une réconciliation entre ces différentes formes de savoir. Mattison a (fort bien) lu son corpus (les romans) et l’ensemble de la critique et ses nombreuses notes témoignent de son honnêteté intellectuelle. Sur le plan méthodologique, elle utilise avec finesse les travaux de deux sociologues, Pierre Bourdieu (1930-2002) et Basil Bernstein (1924-2000). Le structuralisme génétique de Bourdieu (avec sa théorie de l’habitus et de l’hystérésis) lui permet de penser comment les acteurs individuels sont objectivement produits par les conditions de leurs pratiques (qu’à leur tour ils produisent sous les dehors de la subjectivité, dans un double mouvement d’intériorisation de l’extérieur et d’extériorisation de l’intérieur). La notion d’identité a toujours fait problème ainsi qu’en témoignent les approches psychanalytique, psychosociologique et autres qui ont cherché à théoriser ce concept heuristique. Voilà pourquoi les travaux de Bourdieu représentent une avancée incontestable en reconnaissant l’influence déterminante du processus historique de socialisation (comme une incorporation d’habitus, à savoir un système de dispositions durables ou de structures prédisposées à fonctionner comme structures structurantes ou principes générateurs de pratiques et de représentations). Produit de l’histoire qui permet d’articuler l’individuel et le social, l’habitus ne renvoie pas pour autant à une forme de déterminisme et reconnaît une capacité d’engendrer en liberté contrôlée des perceptions, des pensées et des actions. L’habitus se détache de l’habitude en ce que, loin d’être mécanique, il est capable d’engendrer une infinité de pratiques et de discours fonctionnant comme une machine transformatrice et vise à échapper à la fois à l’objectivisme de l’action et au subjectivisme.
27 Mattison se sert aussi de la théorie des codes sociaux et éducationnels et de leurs effets sur la reproduction sociale. En effet, la sociologie de Bernstein est surtout marquée par l’influence de Durkheim. Il a cherché à relier les relations de pouvoir et de classes aux processus éducatifs de l’école en introduisant les concepts de code restreint (de la classe ouvrière) et de code élaboré (de la classe moyenne). Ses travaux portent surtout sur la façon dont les codes de communication, de culture et d’éducation fonctionnent par rapport aux différentes structures sociales, formant ainsi la base des privilèges sociaux et de la domination. Même si Bernstein reste conforme aux fondements durkheimiens, ses travaux intègrent aussi les catégories marxistes et weberiennes des relations de classes et de pouvoir dans la mesure où sa théorie des codes tente de relier la famille aux structures et aux processus pédagogiques en fournissant une explication concernant l’inégalité des résultats de l’éducation. Même si Mattison estime que les travaux des deux sociologues se complètent, nous estimons qu’elle ne souligne pas assez leurs différences : Bourdieu estimait que Bernstein décrivait les propriétés du code élaboré sans relier ce produit social aux conditions sociales de sa production tandis que Bernstein estimait, pour sa part, que le concept d’habitus de Bourdieu ne constituait que le diagnostic d’une pathologie sans chercher à y remédier.
28 Dans son Introduction, Mattison explique ses choix théoriques. Son premier chapitre (consacré au développement de l’éducation de 1840 à 1928 en Angleterre) est fort bien documenté et constitue une mine (digne d’une historienne). Il nous renseigne sur les choix pédagogiques de l’époque, les différents types d’établissements scolaires et universitaires. Elle aborde ensuite les acquis de l’autodidaxie de Hardy, ce qui explique l’influence de certains penseurs comme Ruskin, l’utopiste Charles Fourier, J. S. Mill, Auguste Comte, Darwin, Matthew Arnold, H. Spencer et tant d’autres. La concept de survie qui figure au cœur du xixe siècle figure aussi dans la problématique de cet ouvrage. Mattison étudie ensuite les romans de Hardy (en adoptant un ordre chronologique). Elle répartit les différents personnages en trois groupes : les ruraux caractérisés par leur attachement au passé, leurs traditions et leur hystérésis (concept emprunté à Bourdieu et désignant leur retard), les représentants de la classe moyenne (capables d’évoluer) et ceux des classes les plus favorisées (haute bourgeoisie et milieu aristocratique) qui n’évoluent pas plus que les ruraux car ils sont trop attachés à leurs privilèges et souffrent souvent d’une faiblesse émotionnelle. Elle repère la présence de certains de ces groupes dans les quatorze romans étudiés : si les trois catégories sont effectivement présentes dans la plupart des romans, à l’inverse elle n’en repère que deux dans The Return of the Native, The Trumpet-Major, The Mayor of Casterbridge et Jude the Obscure (ruraux et petite bourgeoisie) et s’interroge à juste titre sur ce constat. Au début de sa carrière, Hardy épouse les valeurs des ruraux (comme dans Far From the Madding Crowd) mais on le voit progressivement adopter celles de la classe moyenne, même si la survie des êtres d’élite devient de plus en plus problématique (surtout dans Tess of the d’Urbervilles et Jude the Obscure, sans oublier The Well-Beloved).
29 Il s’agit là d’une belle synthèse, d’un travail sérieux digne des meilleurs critiques hardyens par sa riche documentation littéraire, historique et sociologique (sans oublier la remarquable bibliographie). L’originalité de son approche consiste à se servir avec bonheur de l’Histoire, de la sociologie et de la sociolinguistique pour dégager l’évolution de la pensée de Hardy car elle estime que ces différentes sciences permettent d’opérer une synthèse entre plusieurs champs épistémiques. Ainsi, l’amour excessif de Jude pour les auteurs classiques le condamne à l’exclusion (métaphorisée par son métier archaïque de maître-maçon puisqu’il passe son temps à consolider les murs des forteresses du savoir de Oxford/Christminster où il n’entrera jamais). Jude a tort de ne jamais chercher à entrer à l’université de Londres où il aurait (sans doute) pu recevoir (comme son auteur) une éducation plus conforme aux développements scientifiques, industriels et techniques de son siècle, et l’échec tragique de ce personnage constitue l’aboutissement de la réflexion de Hardy sur les problèmes épistémiques d’éducation et d’exclusion. — Annie Escuret (Université de Montpellier III).
RICHARD PEDOT. — Heart of Darkness de Joseph Conrad. Le Sceau de l’inhumain. (Nantes : Éditions du Temps, 2003, 158 p.)
30 Comme le reconnaît l’auteur de ce petit volume, le monde ne souffre pas d’une pénurie d’études sur Heart of Darkness. Néanmoins, d’une lecture intelligente et informée il y a toujours quelque profit à tirer. C’est dans une large mesure le cas ici. Non que l’abord en soit facile. Richard Pedot définit ainsi (9) ses trois objectifs : « insister sur l’impossibilité d’assigner l’horreur, l’intémoigné par excellence, à un donné tangible [… puis se tourner vers] la navigation d’un récit aimanté par un chant des sirènes où il menace toujours de disparaître [… et enfin] examiner les enjeux philosophiques du roman comme mise en scène, témoignage, du malaise dans la culture… ». Pedot suit de près des critiques et des théoriciens modernes ; beaucoup de ses sections sont des confrontations entre le livre étudié et les concepts ou les méthodes d’un penseur, appliqués à sa lecture et à son interprétation. On rencontre ainsi Blanchot, Deleuze, et surtout Derrida (qui surprend, p. 149, quand il est cité dans un anglais douteux). Des auteurs moins illustres, comme Giorgio Agamben, se révèlent de bonne et saine fréquentation ; Pedot utilise trois de ses ouvrages. Un regret : au niveau d’abstraction où se situe la plupart du temps le livre de R. Pedot on a tendance à ne plus se soucier d’humbles détails concrets : on confond un seau et un saut (un saut percé, 65), ou un repère et un repaire (92). On « conclue » (126) et la dernière phrase (151) hésite fâcheusement entre « prête à » et « près de ». On attribue à Conrad un « unconceivable » (73) et on fait de Towson un Townson. L’éditeur semble incertain du titre de sa collection : s’appelle-t-elle « Lectures d’une œuvre » (couverture) ou « Variations sur un texte » (page de titre) ? Deux bonnes formules, d’ailleurs. Enfin l’absence de numérotation des sections et le manque de clarté dans la hiérarchie des subdivisions témoignent peut-être d’un excessif souci de modernisme, aux dépens de la commodité du lecteur. Le développement se suit cependant sans trop de peine. Je ne suis pas d’accord, personnellement, avec l’idée que Marlow serait indéfectiblement loyal à la mémoire de Kurtz (126) et ferait de ses mots « un triomphe d’affirmation de l’humain » (140), mais je respecte la conviction de R. Pedot. Je trouve fallacieux le jeu de mots ou le rapprochement entre deux « tackle » (88) qui n’ont rien de commun. L’idée que Heart of Darkness met en scène « la disparition de l’auteur et l’autonomisation du texte » (109) me paraît refléter surtout une mode passagère et déjà disparue. Je ne suis pas sûr qu’il soit opportun de donner des leçons d’interprétation conradienne à un maître comme Ian Watt (voir 136-37). En revanche, je relève dans le livre de Pedot bon nombre d’observations intéressantes et convaincantes : sur la nature de l’horreur dans l’œuvre étudiée (25) et le rapprochement avec Macbeth, l’analyse de la notion d’homme préhistorique (32-33), l’interrogation sur l’éventuel retour à l’animalité chez Kurtz, l’attitude de Marlow à propos de l’imagination, l’étude du vocabulaire appliqué à la femme primitive (57), les réflexions sur le costume du jeune Arlequin, la remarque sur le rôle des éléments gothiques (109), et ce qui concerne le côté « Ancient Mariner » de l’histoire racontée par Marlow.
31 Le livre de Richard Pedot est donc bien au total une lecture qu’on peut recommander, non comme une première initiation à l’étude de Heart of Darkness, mais comme une incitation à poursuivre et approfondir une appréhension de l’œuvre grâce à une lecture sans cesse recommencée. — Sylvère Monod (Université de Paris III).
DAVID LODGE. — Language of Fiction: Essays in Criticism and Verbal Analysis of the English Novel. [1966]. (London, New York: Routledge, 2002, xvi + 323 pp., £ 9,99.)
32 Cette nouvelle édition, qui fait suite à celle de 1984, est augmentée d’une brève préface de la main de l’auteur. Elle trouve sa place dans la collection « Routledge Classics » qui accueille une soixantaine des plus grands noms de la tradition critique, théorique ou philosophique britannique (W. B. Yeats, Frank Kermode, Terry Eagleton), américaine (Fredric Jameson, Jonathan Culler) et continentale (Freud, Theodor Adorno, Michel Foucault).
33 À quelques rares détails près, ce volume est identique à la publication originelle, de la dédicace jusqu’à l’index, et la problématique qu’il s’attache à cerner reste formulée dans la première phrase de la préface de 1966 : « The novelist’s medium is language: whatever he does, qua novelist, he does in and through language » (xiii). En d’autres termes, Language of Fiction, premier ouvrage de critique littéraire publié par David Lodge, propose une approche formaliste du langage romanesque directement inspirée de la tradition de la New Criticism anglo-américaine qui peut paraître quelque peu datée mais que les préfaces de 1984 et de 2002 se chargent de mettre en perspective. Lodge rappelle en effet que cet ouvrage a été initialement publié dans un contexte critique spécifiquement anglo-anglais, dominé par la vision de F. R. Leavis, avant que ne se manifestent les premiers apports du structuralisme. Partant de ce rappel, la préface de 1984 retrace l’évolution du paysage critique et théorique pour apporter quelques réserves au postulat de départ cité plus haut : la critique du discours narratif ne serait pas seulement question de rhétorique, mais également de mise en relation du code rhétorique avec les autres codes romanesques (292). La brève préface de 2002 ne se donne pas pour mission de modifier cette position. Elle fournit quelques détails de nature biographique sur les conditions de production du texte originel et offre une synthèse de l’évolution du paysage éditorial britannique et de la place réservée à une critique littéraire hyper-spécialisée et à dominante théorique, en 2002.
34 Le volume fait essentiellement figure de ce que les Britanniques appelleraient period piece et permet avant tout de mesurer une évolution dans l’histoire récente des pratiques critiques, les préfaces de 1984 et de 2002 conférant une dimension méta-critique à l’ensemble. Language of Fiction n’en reste pas moins un ouvrage utile pour l’amoureux d’une grande tradition de la littérature britannique des deux siècles passés. Après une première partie méthodologique (« The Novelist’s Medium and the Novelist’s Art: Problems in Criticism »), le reste du volume est consacré à l’analyse textuelle de textes canoniques allant de Jane Austen à Kingsley Amis, en passant par Charlotte Brontë, Dickens, Hardy, James ou Wells, avec des pages qui, à travers les décennies, emportent toujours la conviction du lecteur. — Jean-Michel Ganteau (Université de Montpellier III).
DANIEL ROYOT. — Les États-Unis, civilisation de la violence ? (Paris : Armand Colin, 2003)
35 D’emblée, l’ouvrage proposé par Daniel Royot pose une question à laquelle le Français moyen croit pouvoir disposer d’une réponse à la fois simple, univoque et évidente. La société américaine est violente puisqu’on compte aux États-Unis plus d’armes à feu que dans n’importe quelle autre démocratie occidentale. Par ailleurs, l’histoire des États-Unis est intimement liée à quelques mythes fondateurs, dont celui de la conquête de l’Ouest caractérisée par un usage immodéré du colt. Les médias, et le cinéma en particulier, ont réservé un vaste espace à des phénomènes tels que le gangstérisme de l’ère de la Prohibition ou les excès de la pratique esclavagiste. Bref, dire la violence de la société américaine relève du truisme et le lecteur peut légitimement se demander pourquoi l’auteur fait figurer dans son titre un point d’interrogation. La raison en est qu’au-delà des images préfabriquées et copieusement voire complaisamment véhiculées, il entend interroger son lecteur sur certains a priori et autres idées reçues. Certes, la thèse de Daniel Royot ne consiste pas à nier l’existence d’une violence endémique en Amérique ou de proposer une vision édulcorée et idyllique de la société américaine. Son propos est davantage d’essayer de démonter les ressorts de ces comportements violents et d’en proposer une explication dans la profondeur du champ historique.
36 L’ouvrage s’ouvre sur un état des lieux, très complet et tout à fait convaincant, illustré par de nombreux tableaux et données statistiques, grâce auquel le lecteur français aura un panorama du sujet étudié (violence sur les femmes, violence des teenagers, etc.). Ensuite l’auteur confronte les différentes thèses récemment énoncées pour rendre compte de cette violence à l’américaine. Le texte pose la question maintes fois rencontrée des effets à attendre d’une possible réduction draconienne du nombre d’armes à feu, pour conclure que ce ne serait pas de toute façon une panacée. Les causes de la violence sont ailleurs et sont beaucoup plus profondes, comme s’attache à le démontrer Daniel Royot à travers une étude historique des différentes formes de violence aux États-Unis. Sont successivement analysés l’expérience des Pères Fondateurs et des expansionnistes au xixe siècle, la société esclavagiste et le ghetto qui la remplace, le crime organisé et la mainmise de la Mafia dans certaines affaires particulièrement juteuses, puis la violence communautaire née de la lutte pour les droits civiques. Les derniers chapitres traitent des formes les plus modernes de la violence et notamment du terrorisme qui se décline désormais sous la forme de l’écoterrorisme ou du cyberterrorisme.
37 Au total, un livre très complet et très vivant sur un sujet délicat et qui se prête à toutes formes de préjugés et de déformations que l’auteur combat avec constance et succès. Le texte fourmille de détails parfois pittoresques et peu connus. On apprend ainsi que l’auteur du massacre d’Oklahoma City portait, au moment de son arrestation, un tee-shirt orné d’une célèbre formule de Jefferson « L’arbre de la liberté doit être revigoré de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans ». De même le récit de l’affaire Dallas Pogue (1985) donne-t-il une juste image de l’aura qui aujourd’hui encore entoure les « fines gâchettes » de l’Ouest mythique.
38 Sans prétendre y répondre totalement et définitivement, Daniel Royot soulève une interrogation essentielle et source de multiples différends voire d’un certain antiaméricanisme français, qui est de savoir si finalement les États-Unis sont une nation intrinsèquement violente ou si la mission civilisatrice qui a présidé à leur naissance l’emporte sur toute autre considération. Infiniment complexe, ce questionnement ne peut se réduire à quelque présupposé forcément réducteur. Un doute existe tout de même lorsque, s’agissant de lutte contre le terrorisme, l’intervention américaine en Irak trouve une forme de justification dans la théorie lockéenne de révolution légitime. La question posée à Jefferson en 1776 n’a que peu à voir avec celle tout aussi redoutable à laquelle fut confronté G. W. Bush au lendemain du 11 septembre. — Gérard Hugues (Université d’Aix-Marseille I).
PLAN DE L'ARTICLE
- WILLIAM SHAKESPEARE. — King Richard II. Ed. CHARLES R. FORKER. (London: Thomson Learning, 2002, xviii + 593 pp., £ 7.99) et The Tempest. Ed. DAVID LINDLEY. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xiii + 264 pp., £ 6.95.)
- PETER HOLLAND, ed. — Shakespeare and Religions. Shakespeare Survey, vol. 54. (Cambridge: Cambridge UP, 2001, x + 372 pp., £ 55.00.)
- DANIELLE CLARKE. — The Politics of Early Modern Women’s Writing. (London: Longman, 2001, xi + 289 pp.)
- LOUIS ROUX, éd. —
Le Char ailé du temps : Temps, mémoire, histoire en Grande-Bretagne aux xviie et xviiie siècles. Actes du colloque de Saint-Étienne du 14 au 16 mars 2002. (Saint-Étienne : PU de Saint-Étienne, 2003, 301 pp., 23 €.) - LINDA C. MITCHELL. — Grammar Wars. Language as cultural battle-field in 17th and 18th century England. (Aldershot: Ashgate, 2001, 218 pp.)
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POUR CITER CET ARTICLE
« Comptes rendus », Études anglaises 4/2004 (Tome 57), p. 482-508.
URL : www.cairn.info/revue-etudes-anglaises-2004-4-page-482.htm.





