2005
Études anglaises
Comptes rendus
Comptes rendus
BRIAN D. JOSEPH and RICHARD D. JANDA, eds. — The Handbook of Historical Linguistics. (Oxford: Blackwell, 2003, xviii + 881 pp., £95.00.)
Les maîtres d’œuvre de ce brillant ouvrage, tous deux enseignants au département de linguistique de la Ohio State University, se sont assuré le concours de 24 collaborateurs de renommée internationale pour mener à bien leur entreprise. Le livre, imposant tant par son contenu que par sa taille, est divisé en 7 parties : une « introduction » de Joseph et Janda (« not ... a mere curtain-raiser to open the volume, but ... an attempt to wrestle with significant but rarely addressed questions concerning the general nature of historical linguistics », xi), suivie de 6 parties intitulées : « Methods for Studying Language Change », « Phonological Change », « Morphological and Lexical Change », « Syntactic Change », « Pragmatico-Semantic Change », « Explaining Language Change ». L’ouvrage se termine par une bibliographie substantielle (98 pages) à laquelle fait suite un triple index : sujets abordés, noms propres, langues utilisées (162 entrées). Joseph et Janda insistent beaucoup sur le caractère interdisciplinaire de leur démarche, faisant la part belle à la biologie et à la paléontologie notamment. Ils ont également beaucoup étudié les travaux des historiens, des spécialistes du temps et des questions évolutives (philosophes, anthropologues, psychologues et physiciens). La partie introductive (« On Language, Change, and Language Change—Or, Of History, Linguistics, and Historical Linguistics ») — la plus longue de ce livre (180 pages) — constitue à elle seule un ouvrage de linguistique générale et une réflexion sur près de deux siècles d’études diachroniques. Elle est elle-même divisée en trois sections : la première, très générale, aussi philosophique que linguistique ; la seconde, uniquement linguisticienne, aborde les thèmes passés au crible par les autres collaborateurs ; la troisième, enfin, tente de synthétiser les connaissances actuelles, tout en mettant l’accent sur les stratégies de recherche qui paraissent les plus prometteuses aux auteurs. Cette introduction est technique, elle ne s’adresse absolument pas aux linguistes en herbe, et elle présuppose une bonne connaissance des phénomènes diachroniques et de l’histoire de la linguistique (« ... we must stress that the present volume does not trust the history of linguistics, and there is no compelling need for it to do so, given that there already exists a sizable literature on this very topic », 134). Joseph et Janda ne rejettent pas l’organicisme de Bopp et Schleicher (8) mais soulignent d’entrée l’importance de certains développements récents qui ont considérablement contribué à nous faire appréhender les phénomènes évolutifs de façon neuve, à savoir la psycholinguistique (en particulier les phénomènes d’acquisition du langage et de perception de la parole : voir « Phonetics and Historical Phonology », de John J. Ohala, et « Psycholinguistic Perspectives on Language Change », de Jean Aitchison — deux contributions de la partie 7), et la sociolinguistique (questions de stratification sociale, d’évaluation et de contact de langues : voir « Variationist Approaches to Phonological Change », de Gregory R. Guy, « Contact as a Source of Language Change », de Sarah Grey Thomason, et « Dialectology and Linguistic Diffusion », de Walt Wolfram et Natalie Schilling-Estes). Bien évidemment, les travaux de J. et L. Milroy sont scrutés et exploités comme il se doit. Beaucoup de diachroniciens ne font pas de distinction véritable entre les « correspondances diachroniques » et les « innovations ». J. Milroy, raffinant la distinction de H. Andersen, oppose « speaker innovation » (individuelle) et « linguistic change » (collective relevant de la « communauté linguistique »). La polysémie du mot « change » conduit à des dérives et entraîne parfois de fâcheuses ambiguïtés. Il convient donc de distinguer « ... diachronic correspondences (juxtaposing two potentially non-adjacent times) versus innovation (initiated by an individual person at one particular time) versus change (requiring adoption over time, by all —or at least much— of a group) » (13). Une autre question tant terminologique que théorique est abordée longuement : que penser de l’uniformitarisme (cf. la géologie de Lyell) et du catastrophisme (Cuvier) ? Ces théories peuvent-elles s’appliquer aux phénomènes linguistiques ? Certes, l’uniformitarisme nous conduit à penser que ce que l’on observe au moment présent peut être proposé comme schéma (évolutif) pour les périodes antérieures ; mais a contrario, ce qui est inobservable dans le présent ne peut en aucun cas être postulé pour le passé : Joseph et Janda pensent donc (à juste titre, bien sûr) qu’il convient de rejeter ce réductionnisme : « To a great extent, then, what we should really strive for, in diachronic pursuits such as historical linguistics, is what could be called “informational maximalism”—that is, the utilisation of all reasonable means to extend our knowledge of what might have been going on in the past, even though it is not directly observable » (37). Par ailleurs, lorsqu’on étudie l’histoire d’une langue, on s’intéresse généralement au changement, déclenché par les phénomènes de variation. Or la variation ne débouche pas toujours sur le changement, et il existe des cas de variation stable. L’historien de la langue aurait tout intérêt à accorder à cet aspect des choses plus de place qu’il ne le fait habituellement. Car s’il est légitime de parler de changement diachronique, il est également utile et bénéfique d’évoquer la stabilité diachronique. Il est tout aussi important de souligner ce qui ne change pas que ce qui change (voir, notamment, « Diversity and Stability in Language », de Johanna Nichols). Partant du principe qu’il existe par ailleurs des ouvrages disponibles sur certaines questions, les auteurs ont décidé d’exclure un certain nombre de thèmes : les questions typologiques, l’origine du langage, la pragmatique dischronique, la glottochronologie (dont l’utilité est ici mise en cause), les pidgins et les créoles (bien que l’interférence résultant du contact linguistique soit largement évoquée). Les grands thèmes privilégiés dans cet ouvrage sont au nombre de cinq : 1) quel rôle l’enfant joue-t-il dans le changement linguistique ? ; 2) quelle relation existe-t-il entre le changement motivé extérieurement et le changement motivé intérieurement ? ; 3) comment les historiens de la langue sont-ils influencés par les différents paradigmes lors de leurs tentatives d’explication ? ; 4) à partir de quand peut-on parler de « changement » (« ... does this moment arrive after speech-forms are altered by the first appearance of an innovation, or only after there has been some spread of that innovation? », 123) ? ; 5) quelles sont les causes du changement ? Il est bien entendu impossible, dans un compte rendu aussi bref, de faire état de toute la richesse étalée dans cet excellent ouvrage, et de citer tous les universitaires évoquant ici la méthode comparative (Rankin, Harrison), la reconstruction interne (Ringe), les Néogrammairiens (Hale), l’analogie (Anttila, Hock), la grammaticalisation (Heine, Bybee, etc.). Au sujet de cette dernière — thème récurrent dans tout le livre —, soulignons la contribution d’Elizabeth Closs Traugott, qui se penche sur la grammaticalisation des constructions, non des lexèmes (thème initialement évoqué au début du xxe siècle par Meillet). La contribution de Benjamin W. Fortson sur le changement sémantique, qui malmène quelque peu l’orthodoxie, est rafraîchissante et intellectuellement stimulante. Cet ouvrage, qui constitue un bilan de la recherche actuelle, est un outil précieux pour tout diachronicien. Mais il souligne avec pertinence que nous sommes à peine sortis de la période des balbutiements en matière de diachronie : un long chemin reste encore à parcourir. — François Chevillet (Université de Grenoble III.)
RICHARD HOGGART. — Everyday Language and Everyday Life. (New Brunswick, NJ: Transaction P, 2003, xvi + 181 pp., £ 28.95.)
Étude socio-culturelle plutôt que linguistique de la phraséologie caractéristique des classes laborieuses d’outre-Manche, ce volume est l’œuvre d’un universitaire spécialiste de littérature anglaise contemporaine et auteur fort fécond de méditations sur les valeurs culturelles, politiques ou intellectuelles, sur la vieillesse, la mémoire, la famille, l’amitié. Son analyse ici rejoint celle des oralistes lorsqu’il observe que la langue de tous les jours, loin de procéder par phrases bien construites, présente un aspect décousu. Il l’entend, au cours de son enfance dans le monde ouvrier du Nord de l’Angleterre, puis dans le contexte de la guerre et de l’après-guerre, sauter de maximes en expressions toutes faites, révélatrices du conscient/inconscient collectif de ceux qui les prononcent, ce qui induit chez lui une réflexion sur la condition ouvrière, la qualité des pensions ou des maisons de retraite, sur la difficulté de making ends meet, sans compter la narration de quelques anecdotes personnelles. Les chapitres se succèdent comme s’égrènent les thèmes : un sur la pauvreté, trois sur la maison, les repas, la famille, le voisinage ; un autre rassemble le monde du travail et l’appartenance de classe avec les bonnes manières ; le suivant traite tout à la fois des mots de quatre lettres et de ceux de l’intellect ; tolérance et moralité précèdent religion et feuilles de thé avant un dernier chapitre sur les tournures idiomatiques émergentes. Les exemples cités ne correspondent pas toujours à la tête de chapitre. Rome wasn’t built in a day ne paraît pas particulièrement relever du langage de la pauvreté ni de celui de la classe ouvrière. Il ne faut pas trop s’en offusquer car ces clichés et adages sont des prétextes à évoquer les émotions et souvenirs des jours anciens ou les impressions et sensations que peuvent susciter les réalités nouvelles. C’est ainsi qu’on apprend tout sur le prix du vin (£3 à Tesco, £22.50 au restaurant indien), sur la drogue des violeurs, sur l’abêtissement des foules par les « soaps » (East Enders) ou sur l’espoir promis à un petit nombre par les médias (Le Maillon faible, Qui veut gagner des millions ?). Le tout se clôt sur une réflexion plutôt pessimiste qui peut se résumer dans le passage du slogan « altruiste » « Parce que vous le valez bien » à l’égocentrique « Parce que je le vaux bien ». — Jean Pauchard (Université de Reims).
WILLIAM SHAKESPEARE. — The Comedy of Errors. Ed. Charles WHITWORTH. (Oxford: Oxford UP, 2002 [Hb] et 2003 [Pb], The World’s Classics); viii + 232 pp., Hb £ 45, Pb £ 7.99.)
Voici une excellente édition, fruit d’un long travail puisque Whitworth a publié diverses études consacrées à cette comédie en 1991, 1993 et 1995 ; il était donc tout désigné pour l’éditer. Il apporte quelques corrections nouvelles au texte de l’in-folio ; certaines portant sur la ponctuation (4.2.29, 4.4.5-6, 78), les indications scéniques (3.1.65.1, 4.4.106.1, 107.1, 147.1, 5.1.32.1, 183.1, 415.1) ou les noms de locuteurs (5.1.118 et 124, 123 et 128). Si l’on ne conserve pas « Epidamium » (1.1.41, etc.), forme toujours employée dans F, ou « Epidamnium » (Rowe), il paraît en effet logique d’adopter « Epidamnus » plutôt que l’accusatif « Epidamnum » (Pope), comme on le fait d’habitude. L’irrégularité du vers 1.1.54 (« A meane woman was deliuered ») a entraîné des corrections diverses ; je préfère « mean-born » (Oxford ; employé en 2H6) à « mean young woman » adopté par ici ; d’une part, « young woman » n’est pas employé ailleurs par Shakespeare et, d’autre part, l’adjectif « young » semble inutile s’agissant d’une femme qui vient d’accoucher. En 1.1.55 « burden, male twins », rectifie « burthen Male, twins », et en 1.2.37 « failing » est une correction judicieuse de « falling ». En 2.2.193 « and elves » est ajouté pour compléter un octosyllabe iambique, mais est-ce vraiment nécessaire ? En 3.1.47, l’obscur « Thou wouldst haue chang’d thy face for a name » a suscité de nombreuses conjectures ; « thy place for a name » est une possibilité intéressante. L’ajout de « redemption of » en 4.3.13 donne un sens satisfaisant, mais plus la correction est longue moins elle est probable. En 3.1.107 « housèd » est signalé comme une correction nouvelle, mais c’est déjà le texte de Dorsch (1988) ; on aurait pu noter dans les variantes que « chalky » est une correction de « chalkle » (3.2.129) et « then she » de « then sir she » (4.1.87). Dans sa belle introduction, Whitworth montre clairement que la pièce, « an exceptionally skilful composition » (42), est bien plus qu’une simple farce ; il insiste avec raison sur l’importance de l’élément « romance » (mot si difficile à traduire : « tragicomédie fabuleuse », etc.) dans 1.1 et 5.1 (« a true romance denouement », 58), c’est-à-dire avant et après l’intrigue proprement comique ; la pièce est bien « [a] peculiar blend of the seemingly incompatible extremes of farce and romance » (79). Mais fallait-il donner un si long résumé (30-31) de l’histoire d’Apollonius, connue sans doute à travers Twine, Pattern of Painful Adventures, plutôt que Gower (29-30) ? Shakespeare, en effet, n’a pris à ce récit que « the little he needed » (29) pour sa pièce (la séparation des époux en mer et leur réunion finale), ce qui amène Whitworth à énumérer tout ce que Shakespeare n’a pas emprunté à cette histoire (32-34), affaiblissant ainsi, me semble-t-il, la force d’une argumentation par ailleurs tout à fait convaincante. Ce n’est pas vraiment une « Apollonian play » (29) comme l’est Pericles. Puisse cette édition aider cette pièce, injustement négligée sur la scène française, à trouver la place qu’elle mérite ! — Gilles Monsarrat (Université de Dijon).
CLAIRE McEACHERN, ed. — The Cambridge Companion to Shakespearean Tragedy. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xiii + 274 pp., Hb £ 45.50, Pb £ 15.95.)
Cet ouvrage est destiné en principe au « undergraduate reader » mais il nécessite, pour en tirer quelque profit, une bonne connaissance de l’ensemble des tragédies de Shakespeare car une seule étude, celle de Barbara Hodgdon (« Antony and Cleopatra in the theatre ») porte sur une pièce particulière. Tom McAlindon essaie de répondre à la question « What is a Shakespearean tragedy? » mais c’est David Bevington (« Tragedy in Shakespeare’s career ») qui, en prenant les tragédies séparément, et non pas globalement, apporte les remarques les plus éclairantes, confirmant qu’il vaut mieux parler des tragédies shakespeariennes que de la tragédie shakespearienne. C’est d’ailleurs pourquoi l’on trouve trois études sur différentes sortes de tragédies : « Tragedies of revenge and ambition » (Robert N. Watson), « Shakespeare’s tragedies of love » (Catherine Bates) et « Shakespeare’s classical tragedies » (Coppelia Kahn). Russ McDonald (« The language of tragedy ») analyse avec finesse certains aspects du style (qu’on retrouve aussi dans d’autres genres de pièces) ; Michael Warren (« Shakespearean tragedy printed and performed ») expose avec clarté les problèmes posés, notamment, par la pluralité des textes de base mais il ne consacre qu’une page à « performed » car ce que nous savons de ces tragédies à la scène avant 1642 est « disappointingly slim » (82). Huston Diehl (« Religion and Shakespearean tragedy ») montre excellemment en quoi Hamlet, Othello et King Lear « engage the religious controversies spawned by the Protestant Reformation » (101). R. A. Foakes fait un utile survol historique de « The critical reception of Shakespeare’s tragedies ». Michael Hattaway écrit sur « Tragedy and political authority », Catherine Belsey commente une série de scènes et de situations sous le titre « Gender and family », tandis que Gail Kern Paster (« The tragic subject and its passions ») analyse « the materiality of embodied consciousness in Shakespeare’s tragic heroes » (157), c’est-à-dire le lien étroit qu’on établissait à l’époque entre le physiologique et le psychique. Le lecteur qui souhaitera avoir des éclairages divers sur une même pièce devra utiliser l’index, or celui-ci, malheureusement erroné et très incomplet, ne fait pas honneur à CUP. Il me semble que des ouvrages plus anciens comme ceux de Muir (Shakespeare’s Tragic Sequence) ou de Mehl (Shakespeare’s Tragedies: An Introduction) seront de plus utiles « compagnons » pour bien des étudiants. — Gilles Monsarrat (Université de Dijon).
STANLEY CAVELL. — Disowning Knowledge in Seven Plays of Shakespeare. Rev. edition. (Cambridge: Cambridge UP, 2003, xvi + 254 pp., Hb £ 45, Pb £ 16.95.)
Ceci est la réédition, avec un chapitre supplémentaire (« Macbeth Appalled »), d’un livre paru en 1987 (... in Six Plays...), dont j’ai rendu compte ici même (42 [1989] : 467-68), sans grande indulgence. Ce nouveau chapitre ne figure d’ailleurs pas dans l’index. Est-ce un oubli ? Peut-être simplement un souci d’économie car les pages de l’index ne sont même pas numérotées. Signalons que l’ouvrage a eu l’honneur d’une traduction française intitulée Le Déni de savoir dans six pièces de Shakespeare (1993) ; ceci s’explique sans doute parce que les Éditions du Seuil avaient déjà publié d’autres œuvres de ce philosophe américain. C’est en effet « an outsider to the institutions of Shakespeare study » (226), et il questionne et commente la pièce avec une liberté qui confine à la désinvolture, sans se soucier, par exemple, du contexte linguistique de Shakespeare. Ainsi, il écrivait déjà en 1987, à propos du sens biblique du verbe « to know » : « The term is always, so far as I recall [sic], used ... to name the man’s access to the woman, not hers to him » (10). En seize ans, il n’a pas pris le temps de vérifier si sa mémoire l’avait trompé ou non, alors qu’il est aisé de constater que Mariana dit « I have known my husband » (MM, 5.1.183), et Diana « By Jove, if ever I knew man ’twas you » (AWW, 5.3.281) ; le même usage se trouve d’ailleurs dans la Bible (Genesis, 19.8, etc.). Dans son nouvel essai sur Macbeth, Cavell demande (à propos de « murth’ring ministers », 1.5.48) : « Is there a difference supposed in the pronunciation of “murth’ring” [qui est dans le texte] and “mothering” [qui n’est pas dans le texte] ? » (242). Il ne répond pas à sa propre question, qui n’a même pas lieu d’être posée : (1) tout indique que les prononciations étaient différentes ; (2) Shakespeare n’emploie jamais le verbe « to mother » ; (3) « mothering » n’est pas attesté au sens de « motherly care » avant 1668. Selon Cavell, Macbeth « dramatizes the fact that a word does not exist until it is understood as repeated », et il ajoute : « Examples I specify a bit here are the foretelling of the words face, hand, do and done, success and succession, time, sleep, and walk » (232). Le spectateur (ou le lecteur) attendra longtemps que succession existe car il n’est jamais employé dans la pièce ; c’est Cavell lui-même qui l’emploie, quatre fois. Mais Cavell vole bien au-dessus de tels détails et aime parsemer ses spéculations de questions sans réponses et qui, apparemment, n’en méritent pas toujours, puisqu’il écrit, après une série de questions : « It is not clear that these questions make good sense » (226). Fallait-il alors les poser ? Il s’agit à vrai dire d’une critique (mais est-ce le mot juste ?) très subjective, fourmillant d’expressions telles que : « the last time I was caught up in a text of Shakespeare’s », « I conjecture », « my intuition of what Macbeth is about », « I find myself struck by », « I hypothesize », « It is imaginable that », « I am testifying to something guiding me that I cannot distinguish from a valid intuition », « This question draws me to imagine », etc. Son intuition le conduit, par exemple, à affirmer qu’en disant « unsex me here, / And fill me, from the crown to the toe, top-full / Of direst cruelty », Lady Macbeth « expresses rage, human as can be, at the violence and obligation of sexual intercourse » (242). Toujours à propos de Lady Macbeth, il a aussi l’intuition que « the interesting question is what happened, in fact or in fantasy, to the child she remembers » (239). Ceci entraîne d’ailleurs une autre question : « what is the fantasy of remembering a (fantasied) child? ». Mais il ne répond à aucune des deux, heureusement. Qui s’intéresse aux intuitions de Stanley Cavell peut lire ce livre, qui s’intéresse aux pièces de Shakespeare peut s’en dispenser. — Gilles Monsarrat (Université de Dijon).
PATRICIA PHILIPPY. — Women, Death and Literature in Post-Reformation England. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, xi + 311 pp. £ 45.00.)
Associate Professor of English at Texas A & M University, Patricia Philippy is concerned, from a feminist point of view less dogmatic than some (witness her nuanced critique of K. Aughterson’s Renaissance Women, pp. 81ff.) to investigate how feminine lament is “devalued, redefined, and circumscribed in ways that ‘contribute to new definitions of manhood’.” This programme is undertaken by looking at funerary rituals—an especially interesting case being represented by the then much debated practice of embalming—, as at what she terms “death manuals,” artes moriendi, like Philip Stubbes’ account of his young wife’s religiously and morally exemplary demise, a text, this, already foregrounded of late by other scholars. This material is completed by various species of funerary or funereal representation in literary and, accessorily, visual art of the mid-sixteenth to mid-seventeenth centuries.
The decorum surrounding death and its obsequies had the distinctive interest, in early modern England, of being placed under a double sign system, marked as it was (since 1534) on the one hand by an age-old paradigm officially declared obsolete and even, to some, anathema, but not, for all that, erased from men’s and women’s minds, especially in the remoter parts of the country where the Reformation was rather more problematic a reality than it perhaps was in the Home Counties; and, on the other, a more recent and indeed in essence more reticent mode of relating to death under the auspices of the Protestant dispensation. Women, poor things,—so, at least, it would seem from Ms. Philippy’s investigations—had to walk a very narrow tightrope indeed between two apparently not so distant but very distinctly evaluated modes of, notably, mourning: as one male writer pithily put it, “No sorrow is a sign of brutish state/But yet too much proves one effeminate.” The crucial boundary between a lamentation that was exemplary and one that was excessive was nothing if not delicate—so much so that once or twice one wonders why cases cited by the author are ranged by her in the latter rather than the former category, and vice versa. Basically, noisy and demonstrative lamentation—without necessarily going to the lengths of Mediterranean pleureuses—was associated first with pagan rites, and after 1534, with Catholic ones: they were seen as effeminate in so far as they manifested a lack of self-control constitutive—so it was argued—of the female’s, as opposed to the male’s, mental mindset. On to this was grafted the fantasy that blubbering was akin to other female fluxes and indirectly a stimulant of male libido, especially in a context where widow’s “weeds” could be interpreted in practical terms by the ambient masculine community as a sign that here was not only a woman bereft but a woman “of experience” and shortly, after the prescribed mourning period, available—the Wife of Bath was seemingly alive and kicking in Shakespeare’s England.
Such is the matter of the informative opening section. The second looks interestingly into the significance of embalming, in actual practice and figuratively, the only problem being that, admittedly with the backup of Protestant formulations, the degree to which the term is extended figuratively ends up by emptying the term of much of its specificity—as, for instance, when the tears shed are likened to an embalming essence, either of the corpse or of the outlooking (living) body who/which is thus argued reverently to mirror the object of its gaze. One titbit this section throws up is that Elizabeth I’s body, so numinously virginal hitherto, owing to a (criminal) skimping of cerecloth, one night exploded [sic], an untoward event duly exploited by Catholics as a sign of the damnation awaiting the excommunicate after the unsavoury news leaked out thanks to a (female) member of the Southwell family present ritually watching the corpse. In the opposite direction, a reading of Aemilia Lanyer’s Salve Rex Judaeorum, shows how one of the ways a mourning potentially excessive can be elevated to exemplary status was by occasioning authorial activity in women. More generally, however, women were associated with the “dirty work” surrounding death, washing the corpse, etc., and were all the more readily exploited to serve as foil to male Stoicism.
In fact, the title is misleading, for the first two nouns alone would have constituted a more honest presentation of a book whose focus is squarely on cultural practices, very little on what, in France at least, counts as literature (for the announced trinity of “Women, Death and Literature,” one would do better to turn to Philippa Berry’s Shakespeare’s Feminine Endings, still probably the best book on that subject). — Ann Lecercle Université de Paris X).
FRANCIS BACON. — The Instauratio Magna: Last writings, ed. and trans. by Graham Rees. (Oxford: Clarendon P, 2000, cxvi + 363 pp., £ 80.)
Dans ce volume XIII des Œuvres Complètes de Francis Bacon, Graham Rees, maître d’œuvre de l’ensemble du projet, a réalisé un travail admirable ; mais le panégyrique ne remplace pas la recension. Ce volume contient sept textes liés à l’Instauratio Magna : Historia Densi et Rari tirée d’un imprimé (plus sa version manuscrite inédite), Abecedarium Naturae (deuxième texte inédit), Historia & Inquisitio de animato & inanimato (troisième texte inédit), Inquisitio de Magnete, Topica Inquisitionis de luce et lumine, Prodomi sive anticipationes philosophiae secundae. L’ouvrage commence par une substantielle introduction historico-critique très érudite, fort bien argumentée et magnifiquement honnête. D’abord elle rattache chaque œuvre à une partie de l’Instauratio Magna, ce qui est important si l’on veut avoir une vision globale des six étapes de sa grande construction intellectuelle laissée inachevée ; corrélativement elle propose des dates de composition. Deuxièmement, elle compare dans une analyse textuelle très serrée les deux versions, imprimée et manuscrite, de l’Historia Densi et Rari et analyse en détail la structure de l’Abecedarium dans le cadre de l’ensemble de la philosophie de la nature de Bacon. Troisièmement, elle étudie la transmission des textes. On trouve d’abord une histoire des manuscrits dérobés par le sieur de la Hoguette, avec Graham Rees dans le rôle de Sherlock Holmes qui reconstitue leur itinéraire de Londres à la Bibliothèque Royale de Paris. Pour les autres textes, Rees fait une étude moins haletante, mais érudite et précise, des deux sources imprimées : les Scripta in Naturali et Universali Philosophia publiés par Gruter en 1653 et les Opuscula Varia Posthuma dûs à Rawley en 1658, et il évalue la fidélité des deux livres par rapport à l’original disparu. On a un peu le vertige, tant G. Rees bondit rapidement et d’un pied sûr entre les ouvrages, les textes et les éditions. Au total cette triple étude dense et concise est une merveilleuse petite « somme » qui couvre tous les domaines relatifs aux sept textes qui sont ensuite édités avec une traduction anglaise en vis-à-vis.
Les titres résumant bien le thème de chaque écrit, je me suis donc contenté de signaler quelques passages particulièrement intéressants pour l’histoire des idées. L’Historia Densi et Rari, relative à la contraction et la dilatation, affirme le principe de la conservation de la matière, essentiel pour la physique et la chimie naissantes. Dans un milieu expérimental clos, une équation exprimera donc l’égalité entre le terme de gauche avant l’expérience et celui de droite à sa fin. Bacon fonde explicitement ce principe sur un verset de la Bible. Il énonce aussi quelques grands principes de l’expérimentation moderne. Grâce à la mesure des densités il anéantit la théorie aristotélicienne des quatre éléments. Il vise toujours l’objectif de l’utilité de la science. Dans l’Abecedarium novum Naturae Bacon n’identifie pas un ensemble de signes qu’il faudrait rassembler en mots puis disposer en phrases pour comprendre les secrets de l’univers. Il s’intéresse ici au réel concret « in natura », que les Aristotéliciens avait étudié « en logique ». Il étudie les densités de la matière, ses structures empiriques, ses mouvements simples et complexes, les types de mouvements, il évalue la fiabilité des sens, considère les grandes masses de l’univers, les conditions des êtres (problématique aristotélicienne), la structure générale du monde et la loi générale qui en régit les changements pour conclure sur les principes de son propre abécédarium. On trouve ensuite trois monographies inachevées. Dans la brève Historia et Inquisitio de animato & animato, les notes de Rees renvoient utilement aux dernières œuvres de Bacon, à Paracelse et aux philosophes de la Renaissance. L’Inquisitio de Magnete répond directement au De Magnete de William Gilbert. Ici Rees indique en particulier les expériences que Bacon a pu réaliser lui-même. L’une d’entre elles rappelle Pascal gravissant le Puy de Dôme pour constater une pression atmosphérique inférieure à celle de Clermont-Ferrand. Pour sa part Bacon observa un magnétisme identique à la base et au sommet de la cathédrale Saint Paul. Dans le bref Topica Inquisitionis de luce et lumine, il met en œuvre la logique exposée dans son Novum Organum, avec une table de présence, une table d’absence dans la proximité et une table des degrés. Enfin dans les trois courtes pages du Prodromi sive anticipationes philosophiae secundae, Bacon oppose les caractéristiques de sa science provisoire et l’état de la science définitive. Le volume s’achève par un commentaire, une bibliographie sélective et un index général composés dans les règles de l’art. Un triple bravo à Graham Rees ! — Henri Durel (Université de Toulouse II).
JULIET CUMMINS, ed. — Milton and the Ends of Time. (Cambridge: Cambridge UP, 2003, 254 pp.)
Ces douze articles, augmentés d’une postface et d’un index de trois pages, se proposent de parcourir de nouveau la voie tracée par la critique érudite à travers l’enchevêtrement des relations de Milton avec les formes principales de l’eschatologie chrétienne que sont le millenium et l’apocalypse — ces deux notions correspondant à la grande division de l’ouvrage en deux parties d’égale longueur.
La première se présente d’emblée comme une remise en cause des positions de Michael Fixler, Austin C. Dobbins et C. A. Patrides, qui, dans les années 60 et 70, chacun avec ses nuances propres, concouraient dans l’idée qu’après l’échec de la cause puritaine, le poète avait abandonné ses croyances millénaristes. Barbara Lewalski, Stella Revard, William B. Hunter et John Shawcross se retrouvent pour défendre le point de vue inverse. Pour eux, Milton n’a pas cessé d’espérer et d’attendre le millenium après la Restauration, même s’il ne croit plus à sa réalisation imminente et que celui-ci ne puisse consister qu’en l’effort des citoyens pour régénérer leur vie morale et spirituelle (Lewalski 22 ; Revard 57). Pour beaucoup, les relations de Milton avec le millénarisme passent par une réflexion à partir du « pivot » chronologique constitué par De Doctrina Christina. Hunter défend l’idée que l’auteur de DDC, qui daterait de 1640 au lieu de 1650, comme communément admis, n’est concerné que par le Jugement, comme dans la tradition continentale (le Compendium, de Wollebius, qui aurait été démarqué pour faire le chapitre XXXIII). Shawcross croise le fer avec Hunter, en ré-affirmant qu’en diminuant la part du millenium en faveur de l’apocalypse elle-même, Milton ne fait que respecter l’accent adopté dans les Écritures. Dès lors, on ne voit pas pourquoi Milton ne serait pas l’auteur du chapitre en question. À l’occasion de ces études nouvelles sur le millénarisme, surgissent certaines questions qui naguère ont embarrassé la critique : celle de la coïncidence du millénarisme et de la Seconde venue, celle des « deux résurrections » (Sarah Hutton) ; celle de la similitude entre le millenium et le Paradis terrestre du commencement (Malabika Sarkar).
La seconde partie s’ouvre sur un article s’offrant le luxe d’une perspective esthétique illustrée de cinq reproductions : le commentaire de Beverley Sherry sur les « mezzotintes » de John Martin dans l’édition de Septimus Prowett de Paradise Lost (1824-27). À travers la représentation dans l’analogue pictural, de l’opposition entre la lumière, qui toujours s’éloigne, et l’ombre, toujours plus profonde (139), c’est le thème de l’exil et la représentation du temps et de l’éternité qui apparaissent comme le support finaliste du texte miltonien. C’est peut-être le point de départ de l’analyse des formes de l’imaginaire du temps millénariste ou apocalyptique chez Catherine Gimelli Martin et Juliette Cummins. La première oppose l’image statique du jardin idéal de Marvell à celle du temps toujours recommencé de l’Éden miltonien. La seconde montre que l’apocalypse était perçue comme un temps qui assure le passage entre la finitude morale de l’homme historique et l’infini de sa métamorphose spirituelle, tandis que Claude Stulting complète cette perspective en montrant que la relation sacramentelle (184-201) d’Adam et Ève avec Dieu, dans le jardin d’Éden, ne peut se répéter dans l’intériorisation de cette relation dans la croyance en la Seconde venue. Si Milton ne pouvait s’empêcher de penser le millenium et la fin des temps comme le retour d’un temps historique doté d’une certaine perfection, nul ne devrait être surpris que les deux « courtes épopées », Paradise Regained et Samson Agonistes, offrent des modulations intéressantes par rapport aux idées eschatologiques de Paradise Lost qui les précède. La comparaison de Satan avec une étoile descendante ou avec une comète, dans les répliques de Jésus (PR), peut être interprétée dans un sens apocalyptique comme sa fin propre (niveau ontologique), et comme celle du régime Stuart (niveau historique, qui avait déjà été signalé par Sarkar). Mais, comme le montre Karen Edwards dans le dernier article, Samson, le champion chrétien, qui provoque une petite apocalypse en utilisant sa force physique pour détruire le temple de Dagon, ne témoigne pas de la patience exigée par le Christ et, par conséquent, transforme la représentation apocalyptique en lui conférant davantage d’ambiguïté.
Dans la postface, Loewenstein reprend à son compte la distinction entre la vision christique des rapports du chrétien et des fins dernières, et la conception samsonienne que j’appellerai « activiste », du rétablissement du règne du Christ, et conclut que, pour Milton, les notions millénaristes et apocalyptiques ne se sont pas figées. Au contraire, celles-ci paraissent avoir conservé un dynamisme fort, quoique indéterminé et même contradictoire : elles se rattachent à la fois à des conditions historiques réalisables, et au travail intériorisé de la foi et de l’imagination dans l’esprit du chrétien. — Jean Pironon (Université de Clermont II).
LAURA THOMPSON. — Life in a Cold Climate, Nancy Mitford, a Portrait of a Contradictory Woman. (London: Review, Headline Book P, 2003, xvi + 432 pp., £ 20.)
Laura Thompson, qui écrit ici la deuxième biographie de Nancy Mitford, dix-huit ans après celle de Selina Hastings, entend faire œuvre originale. C’est pourquoi, tout en suivant l’itinéraire de son héroïne, elle choisit le parti-pris théorique de refuser une chronologie contraignante susceptible de brouiller les perspectives d’ensemble. Ce qui découle d’une intention a priori louable ne va pas sans inconvénients car le lecteur court le risque de perdre le sentiment du temps qui passe et des êtres qui évoluent à l’unisson.
La méthode, pour intéressante qu’elle soit, n’est pas exempte de risques. Partir des romans pour aboutir à l’auteur ne satisfait pas car l’œuvre fait écran à la vie au lieu de la refléter. En exagérant on dirait que Laura Thompson fait plus figure de romancière que de biographe (Had they been…, Would they have…, Much is inferred from the novels, etc.), la profusion des conjectures lasse les mieux intentionnés. À force de s’égarer dans de multiples directions, l’image de Nancy Mitford, celle de sa bouillonnante famille, finissent par se dissoudre. Le lecteur français regrettera de surcroît que l’auteur ait fait si peu de recherches sur une France qui tient une place majeure dans le cœur et la vie de la romancière. On passerait sur sa méconnaissance de Daninos (« a writer named P. Daninos » [296]) mais on s’agacera d’un anti-gaullisme affiché et parfois puéril (« the charmless de Gaulle » [268], « a man who … did all that he could to be hated by the English » [31], etc.). On notera les erreurs sur la langue française : Avenue Hoch, homme aux femmes (195), La Temple de la Gloire (272), Edgar Fauré (326)…
Ce ne sont là, malgré tout, que des fautes mineures, l’ensemble étant rehaussé par de nombreuses réussites. Les portraits (parents et sœurs), le cercle d’amis (Evelyn Waugh bien sûr, mais aussi Harold Acton, John Sutro, Cyril Connolly, Henry Green) prennent une vite une réalité précise malgré la perplexité de l’auteur (« Why anyone becomes a writer is in the end a mystery », 97). Le mariage avec Peter Rodd (« Prodd »), la liaison passionnée avec un Gaston Palewski désinvolte mais omniprésent, la France avant, pendant et après la guerre, l’appartement « lumineux » de la rue Monsieur, les fastes de la vie parisienne, et aussi et surtout la solitude de la romancière. Au fil des pages le lecteur pénètre dans l’intimité de Nancy Mitford dont qualités et défauts se précisent et lui confèrent une épaisseur vitale, celle d’une grande dame francophile et d’un écrivain témoin de son temps.
En fin de compte, l’ouvrage, qui est complété par un système de notes abondantes et éclairantes, des photographies nombreuses, un index, et une bibliographie succincte, dévoile une romancière souvent oubliée et qui mérite l’attention qui lui est ici portée. — Alain Blayac (Université de Montpellier III).
NICOLE BOIREAU. — Théâtre et société en Angleterre des années 1950 à nos jours (Paris : PUF, 2000, 255 pp.)
Divisé en cinq parties, l’ouvrage de N. Boireau brosse un tableau évolutif et thématique de l’état du théâtre anglais dans ses rapports avec la société dont il procède. Un demi-siècle de cheminements divers au gré des priorités socio-culturelles dans une Angleterre « entre fusion et dissidence » (4). Avant d’explorer le théâtre anglais dans tous ses états, dans toutes ses mutations, « menaces » ou transgressions, N. Boireau en situe l’originalité dans un jeu adroit de complémentarité entre trois secteurs : le commercial, le subventionné (de création récente) et l’alternatif ou fringe. Un temps fragilisé par l’abolition de l’impôt sur les spectacles (1957), le théâtre trouve des voies nouvelles et voit ses atouts redistribués au fil des décennies tandis que l’abolition de la censure (1968) permet au mainstream et au fringe de se rejoindre, au service de la création dans un partenariat de l’engagement tant politique qu’esthétique.
Lorsque débute l’étude, le théâtre « concerne un Anglais sur deux, sous une forme ou sous une autre, ne serait-ce que par ses retombées télévisuelles » (22). L’axe axiomatique justifie donc d’emblée le titre de l’ouvrage. L’analyse est jalonnée de notes infrapaginales, riches et denses, qui viennent étayer la précision d’une patiente démonstration. La prose alerte traque avec bonheur le terme juste, sans concession, sans autre a priori que de recenser les thèmes théâtraux qui trouvent un écho dans une société âprement mutante où s’impose la satire, où « le monde de la finance et des affaires prend le relais de l’Establishment traditionnel » (63), où l’ingérence étatique dans la vie quotidienne de l’après seconde guerre mondiale, si elle vise à atténuer les inégalités, prive aussi l’individu de pouvoir décider des choix de sa vie propre alors même que l’acquisition de biens matériels n’a jamais été aussi assurée. La société du we’ve never had it so good entraîne un cortège d’exclus auxquels les auteurs de théâtre ne restent pas insensibles, rallumant la flamme révolutionnaire d’une nouvelle gauche qui dénonce avec un bel appétit (Berkoff, Hampton, Brenton, Churchill, Bond) les manipulations à l’encontre du citoyen dépossédé de ses cadres traditionnels, ouvrant la porte à « une deuxième vague de colère à la fin des années soixante-dix » (103), inscrite dans la brutalité du contexte social (Griffiths, Keefe, Barker) d’une Angleterre à reconstruire. Fuck est le mot clé qui s’applique à tout et à tous dans un environnement déstructuré où « grossièreté, violence langagière, chaleur humaine, sexualité libérée et pauvreté se mêlent dans une atmosphère de beuveries jubilatoires » (105) après 1975, le sésame de l’« enfer du décor » social où s’affirme une droite plus radicale.
Parce que l’avenir est sombre, la scène du théâtre anglais s’ouvre à la scène de l’international. Parce que le monde est menacé, le théâtre se fait menaçant : « l’obsession cataclysmique née de la guerre froide hante l’imaginaire britannique avec une acuité particulière » (109). La Bombe catalyse « l’interrogation métaphysique, réactive les fantômes du passé » (100), et explique dans une large mesure cette « folie dionysiaque (qui) envahit la scène anglaise […], brouille les normes et se joue des tabous » (159). Au désormais célèbre no sex please, we’re British répond une débauche de la sexualité dans tous ses états, notamment dans le secteur parallèle du théâtre d’intervention où les femmes sont particulièrement nombreuses (en 1993 on dénombre 223 compagnies féminines). La transgression des tabous engendre le plaisir carnavalesque de l’anarchie. Il faut tout démolir comme dénoncer toute hypocrisie, donc les stéréotypes sont traqués, malmenés, déconstruits. Puisqu’il faut être subversif, ce théâtre de l’outrance va confondre à l’envi le moral et le matériel, transgresser pour affirmer sa liberté (Livings, Cregan, Mercer), et tant pis si l’anarchie qui se voulait ludique tourne bientôt à l’humour graveleux (Pinter, Benton, Nichols, Barker, Marber, Berkoff…) À la déconstruction du social répond sur scène la déconstruction du personnage pour lequel la sexualité fait office de tremplin pour atteindre aux valeurs fondamentales. Orton reste le maître de ce théâtre de l’outrance qui masque mal une société de l’âpreté individuelle.
Sur le théâtre, la problématique féministe a, au cours du demi-siècle passé, connu trois temps distincts d’expression : une phase revendicative (contraception, avortement, égalité des droits) dans un pays déjà en avance sur le reste de l’Europe ; une phase d’incertitudes avant l’émergence d’une nouvelle identité (Gems, Page, Churchill, Horsfield), d’un théâtre jubilatoire qui passe par le déverrouillage des habitudes langagières, retient une esthétique de la présence corporelle, emprunte aux modes de la pantomime et de la stand-up comedy : « le personnage, à la fois narrateur et performeur, endosse tous les statuts à la fois, […] inclut de force le spectateur dans un contrat de communication, […] abolit la distance » (183). (Dowie, Daniels, Churchill).
L’homosexualité masculine a bravé les valeurs du temps et érigé un univers essentiellement masculin, un blokedom (terme forgé par Edgar) qui s’est imposé sur la scène dans les années 90, marqué par des œuvres fortes (Kirby, Elyot) que hante le fléau du SIDA.
Ce théâtre de la transgression met encore en scène un monde criminogène (Whiting, Brenton, Bond) où le crime du pouvoir et de l’argent n’est pas le seul aspect florissant : viols, pornographie, exécutions diverses. Le théâtre de série noire confine au réalisme de la jungle urbaine où le crime s’inscrit dans une esthétique de mise en abyme de ces images filmiques banalisées qui peuplent l’imaginaire collectif (Butterworth, Mellis/Scinto). Royaume des exclus (Motton), il emprunte à l’univers de la vilenie et se referme sur des trahisons, « le temps (y) avance et recule dans une structure en zigzag » (206). Depuis les années 70, la question de l’euthanasie est apparue sur la scène anglaise, conformément à son implantation au cœur des questions sociales du temps (Curtains, Stephen Bill, 1987).
Ce théâtre anglais qui a aussi pour vocation d’attirer un public neuf et rajeuni, tire une large part de sa matière première des tabloids, en un infernal carrousel ; il inscrit ainsi son histoire dans l’Histoire politique et culturelle du siècle. La révision des valeurs implique encore une thématique du déclin de la suprématie blanche que traduit le déclin de l’Empire (Wood, Livings, Mercer, Arden, Pinter, Willis, O’Brien). Un théâtre de revendications multiculturelles, de facture néo-naturaliste, s’impose patiemment (Kureishi, Khan-Din, Pinnock, Matura).
N. Boireau conclut que ce théâtre fragmenté permet aux subcultures de trouver un mode d’expression. Dans l’univers des arts le phénomène n’est pas neuf, même si dans les arts de la scène il s’est imposé avec moins de brutalité que dans les arts plastiques : « la culture des années 80 recycle le trash sur le modèle du Pop Art des années soixante » (232). Le théâtre anglais sait mélanger les genres comme pour mieux se garder du pouvoir excessif du Verbe, sorte de faux prophète qui a fait les beaux jours du mainstream. Il renoue avec le rituel de ses origines « dans la fête du corps et le déchaînement langagier » (237), se donnant comme spectacle à voir tout autant qu’à entendre.
L’ensemble du volume procède d’une connaissance patiente, immédiate, portant sur un demi-siècle de fréquentation assidue des salles de théâtre et enrichit son lecteur d’une vision critique talentueuse, toujours circonstanciée, de l’objet étudié. Les choix opérés (œuvres et modes de représentations qui incluent le théâtre télévisuel), l’ingérence du socio-culturel affirmée dès le titre, laissent nécessairement de côté l’existence d’un courant théâtral onirique, plus confidentiel certes mais qui continue de vivre, ne serait-ce que par la voie des ondes. Théâtre et société en Angleterre des années 1950 à nos jours montre la complémentarité dont nul angliciste ne peut aujourd’hui faire l’économie entre expression artistique, culture et société. Il est cependant permis de s’interroger : ce théâtre-là connaît-il encore la fréquentation d’un Anglais sur deux ? — Nicole Vigouroux-Frey (Université de Rennes II).
ALAIN SUBERCHICOT. — Littérature américaine et écologie. (Paris : L’Harmattan, 2002, 257 pp., 22 €.)
Littérature américaine et écologie, livre à lire comme une série d’articles, est moins un manuel d’introduction à la littérature de la nature (nature writing), que d’ailleurs A. Suberchicot appelle « l’écriture de nature » (99), qu’une réflexion en continu sur la genèse et le développement de la « pensée d’environnement » américaine, et sur les écrits, littéraires ou non, qui ont jalonné son histoire. On entre dans ce livre comme on s’aventure dans un espace de nature sauvage pour une exploration approfondie, pour faire usage de parabole qui selon A. Suberchicot est le mode « qui marque toute écriture d’environnement » (33). Le lecteur se sera au préalable accoutumé aux fulgurances répétées d’un style flamboyant, pour s’habituer ensuite au foisonnement des idées sous les grands arbres d’une pensée autant soucieuse d’épistémologie que de critique littéraire. Sous la canopée fleurissent des analyses très fines d’extraits de la « littérature d’environnement » aux lumières d’une cohorte impressionnante d’auteurs, critiques et philosophes d’horizons variés.
Dans un pays où le moralisme puritain a influencé durablement la culture nationale, la quête d’une éthique environnementale était naturelle, et là encore A. Suberchicot nous montre qu’il convient de fuir le dogmatisme des jérémiades pour donner de la crédibilité à une telle éthique qui se fonde alors dans la fragilité, laquelle apparaît ici comme une force. Comme il nous le rappelle à juste titre, la question qui hante l’éthique environnementale ainsi que « l’écriture d’environnement » américaines reste la place de l’homme dans la nature, imaginée vierge aux temps des origines, depuis R. W. Emerson, et surtout H. D. Thoreau, pères fondateurs du genre.
À Steinbeck revient le mérite d’avoir associé aux thèmes écologiques une dimension sociale. Les Oakies sont membres d’une communauté parmi d’autres communautés qui vivent non pas sur un terroir mais sur la masse de la terre américaine, où elles se combattent conformément aux principes du néo-darwinisme. Petits fermiers habités par un secret sentiment de culpabilité pour avoir spolié les Indiens de leur terre, ils se sentent également coupables d’une faute écologique (112). Mais Steinbeck n’arrive pas à faire vivre ses communautés sur la terre-communauté que décrira Aldo Leopold.
Suberchicot nous restitue ensuite un portrait d’Aldo Leopold, « héritier ou précurseur ? », tout en demi-teintes (voir http:// www. cercles. com/ n4/ suberchicot. pdf). En cela, il l’inscrit dans le droit fil du thème dominant de ce livre : ni dogmatisme, ni didactisme pour la littérature d’environnement si elle veut être convaincante. Aldo Leopold peut ainsi fonder la culture écologique américaine et sur le pragmatisme de l’ingénieur des eaux et forêts, et sur la notion de conscience écologique qui mène à une éthique, celle de terre-communauté. C’est ici le rejet pur et simple de l’utilitarisme américain, rejet qui se fonde sur l’émergence d’une idée neuve et paradoxale à bien y regarder, celle de la valeur intrinsèque de la nature, que l’on doit à Liberty Hyde Bailey (126). Mais si Suberchicot reconnaît la puissance du verbe d’Aldo Leopold, il lui reproche son « évitement continu des questions sociales » (151).
Wendell Berry est un auteur à part, fermier, agrarien, poète et penseur, dont on nous présente un portrait contrasté, entre paysan attaché à la pragmatique de l’écologie terrienne et poète à la recherche du sublime écologique, entre penseur imprégné de religiosité pour qui, nous dit Suberchicot, « [l]e Christ a apporté sa compassion à l’écologie » et écrivain au lyrisme authentique car inspiré par l’amour vrai de la nature (175). Barry Lopez est un autre écrivain tourmenté de l’environnement que Suberchicot nous dit être écologiste radical, à la recherche pour les masses suburbaines américaines d’un nouveau rapport à la nature fait de parité et non de domination, dans un effort qui s’inscrit dans la tradition puritaine réformiste (176) et les bouleversements dans les certitudes scientifiques de l’écologie des années 1950 (180).
Annie Dillard se voit consacrer un chapitre qui est un enchantement pour l’esprit tant il sait mettre en avant ce qui a fait son succès, sécularisant ainsi la littérature d’environnement, à savoir le traitement de sujets pris aux abords immédiats de sa ferme dans les montagnes de Virginie, scènes de nature, instants d’inspiration qu’elle fige dans le fugace, qu’elle abrite du sentimentalisme et de la peur millénariste de l’écocatastrophe imminente. Ce travail est un bonheur qui fait la nique à d’autres littératures. C’est là sans doute l’un des apports les plus pertinents de ce livre, où Suberchicot a su démarquer la littérature d’environnement de la littérature dite postmoderne, faite d’expérimentation et de théorisation. Pour l’auteur, la littérature de l’environnement parle vrai.
En filigrane, les rebondissements incessants et jubilatoires des mouvements complexes d’une pensée qui s’adonne à la logique paradoxale, pour tisser un texte où Gifford Pinchot tutoie J. Baird Callicott. Tous les thèmes obligés de la littérature — au sens large — de l’environnement sont convoqués : éthique, dualisme homme/nature, valeur intrinsèque des objets naturels, etc. Notons encore, et c’est un grand mérite de ce livre, les liens tissés sans relâche entre littérature de l’environnement et culture américaine : sens de la communauté, sentiment de culpabilité, substrat religieux, pragmatisme, et puis aussi, même si cela peut surprendre en France, une authentique fascination américaine pour la nature.
En bref, ce livre a l’immense mérite d’inaugurer avec brio un nouveau champ de réflexion dans les études françaises sur les États-Unis. — François Duban (Université de La Réunion).