2005
Études anglaises
Articles
Introduction
Catherine Bernard
Université Denis Diderot-Paris VII
La tentation de faire le point sur l’état de la théorie littéraire ou esthétique actuelle n’est pas sans recéler quelque ambiguïté. D’entrée, la formule nous dit combien l’apparemment louable désir de précision, de clarté a partie liée avec un désir plus obscur de contrôle de la pensée au présent. Une fois le point fait — ne peut-on s’empêcher de penser, d’espérer peut-être — le mouvement brownien des discours et contre-discours théoriques pourra avantageusement être cerné, cadré, efficacement géré en quelque sorte, puis enfin ancillarisé. Des hésitations de la pensée, de ses tâtonnements, de son désir de repousser les lignes de force des discours convenus, il ne saurait être question dès lors qu’à l’inverse il s’agit de clarifier l’état des forces en présence, d’arrêter le mouvement, de le saisir transi pour mieux le rendre utilement transitif.
Il ne s’agit pas dans ce volume de « faire le point » sur la théorie littéraire ou esthétique contemporaine. Une véritable industrie éditoriale a vu le jour, on le sait, qui consiste à résumer, apprivoiser la théorie contemporaine. Quand bien même la tâche serait moins sournoisement simplificatrice, elle se révélerait bien sûr impossible tant la situation est aujourd’hui complexe, tant la carte théorique actuelle est dense, voire illisible. Contre l’épuisant travail qui consisterait, au mépris du paradoxe étourdissant qui veut que ceux-là même qui sont pris dans le présent sont mal équipés pour le déchiffrer — ce paradoxe mériterait que lui soit consacré un numéro à part entière —, ce volume propose plus modestement de faire retour sur certains des enjeux clés de la pensée théorique récente lorsqu’elle se collette avec la création littéraire ou visuelle.
Ce recueil se situe dans le sillage de celui paru en 2002 sous la direction de Jean-Jacques Lecercle, qui se penchait sur les liens entre théorie et littérature. Il s’agit ici, une fois encore, de souligner combien il n’est point de lecture, d’interprétation, qui ne soit porteuse, en son sein le plus intime, d’une visée théorique, d’une conception de la littérature ou des arts comme pratiques herméneutiques spécifiques. « Pratique » : tel est sans nul doute le terme qui peut nous permettre de comprendre la parenté profonde entre théorie et création. La critique littéraire s’est certes toujours adossée à des pratiques — la micro-lecture fondée sur la rhétorique, l’élucidation intertextuelle… — si profondément naturalisées par la tradition que nous en avions quelque peu oublié qu’elles procédaient de choix théoriques référables à une histoire de la critique et de la littérarité. C’est précisément cette spécificité des pratiques critiques qui fut repensée, parfois dans la douleur, avec l’avènement d’une pensée théorique décloisonnant les régimes de discours. On le sait, avec le structuralisme c’est la pratique même de la lecture qui fut étendue à l’ensemble des pratiques culturelles comme pour les embrasser en une forme de sémiosis généralisée. On le sait aussi, le brouillage des limites entre pensée philosophique et littérature désormais considérées comme des pratiques connexes constitue l’une des propositions les plus audacieuses de la pensée de Jacques Derrida. Sans doute la violence de la réaction que cette proposition a suscité tant chez les philosophes que chez les critiques littéraires dit-elle assez combien elle ébranlait certaines des catégories les plus cruciales à notre conception des régimes de sens.
Sans doute n’a-t-on pas encore pleinement pris la mesure de cette révolution herméneutique qui nous a contraints à repenser la spécificité des arts, au sein d’un texte culturel qu’ils réfractent tout en le débordant toujours. Sans doute cette même révolution herméneutique nous oblige-t-elle paradoxalement à ne pas tenir l’autonomie de la littérature et des arts pour une vérité acquise, mais à toujours nous tenir au plus près de leurs pratiques propres, pour rendre pleinement justice à leur force critique. Avec la romancière Jeanette Winterson, les lectures croisant ici théorie et arts semblent soutenir que l’objet de l’art (« Art objects ») est de toujours interroger les représentations existantes, de dévisager la misère des discours convenus, que tout objet, toute œuvre d’art se doivent, pour rester fidèles à eux-mêmes, de dire non, ou tout du moins de ne pas se satisfaire du statu quo formel. En cela théorie et art se rejoindraient, comme nous le rappellent tant la pensée des philosophes de l’École de Francfort que celle de Jacques Derrida ou de Slavoj Žižek ici évoquées. Face à l’empire du connu, du même, l’art et la théorie font le pari de l’incertitude, du doute, voire de la contradiction, en d’autres termes de cette « negative capability » que défendait déjà Keats.
Il s’agit ici aussi de s’interroger sur les liens complexes entre le monde, l’art et la pensée qui précisément nous dévoile leur complexe commerce. Non, pour autant, que l’art soit ici ancillarisé, instrumentalisé, que la forme soit transitivée. Quand bien même l’autonomie de l’art est ici repensée, c’est toujours l’indirection, le paradoxe, la force figurale de l’art qui opèrent comme autant de leviers pour ébranler l’architecture du sens. Encore est-ce là une conception des puissances de l’art qui reste inféodée à une vision instrumentale des pratiques esthétiques, alors que précisément l’art, lorsqu’il se fait lecteur du monde, se fait aussi objecteur, objecteur de conscience, objecteur de formes rebelles.
Peut-être les rapports entre l’art, le monde et la théorie ne sont-ils jamais aussi complexes que dans le cas des arts visuels. Il a donc semblé utile d’étendre notre exploration des liens entre théorie et littérature, à la théorie des images et de faire une place à la pensée féconde de W. J. T. Mitchell. Dans son exploration de l’encodage culturel de l’espace, c’est notre capacité de lecture, notre capacité à lire les régimes de discours contre eux-mêmes, à retourner les processus de naturalisation des représentations qui est en jeu et devient central à tout geste théorique et esthétique. Et c’est ce même désenchantement de la doxa et le réenchantement de la critique qui est à l’œuvre dans « l’éco-poétique ».
Cette défense de la lecture critique, au sens le plus fort et exigeant du terme, est aujourd’hui une revendication partagée par tous ceux qui voient dans la théorie une force de questionnement et non une machine à produire des grilles de lecture, lits de Procuste forçant les œuvres à se plier à un discours normé indéfiniment reproductible. Là est sans doute la contradiction la plus âpre à laquelle la théorie se voit confrontée, une contradiction qui veut que pour rester fidèle à sa force de questionnement, la théorie se refuse, en quelque sorte, à toute généralisation, qu’elle résiste à la tentation d’élaborer des schèmes interprétatifs déplaçables à l’infini, qu’elle s’invente contre son propre désir de traductibilité. C’est dans une exigeante attention à la spécificité de ses objets d’étude, dans le souci du grain du texte, dans la rencontre avec la particularité irréductible des textes, des œuvres, des systèmes de représentation, des concepts, que peut se manifester la pertinence des croisements déroutants et féconds entre art et théorie. Aux confins du connu et de l’intempestif, à ce moment imprévu où la pensée à l’œuvre « bursts the circumference of the reader’s mind » (Shelley, « A Defence of Poetry »).