2005
Études anglaises
Comptes rendus
Comptes rendus
LYNDA MUGGLESTONE. — “Talking Proper”: The Rise of Accent as Social Symbol. (Oxford: Oxford UP, 2003, viii + 354 pp.)
En huit chapitres reposant sur une documentation solide, Mugglestone retrace la façon dont l’« accent » en est venu à acquérir une connotation sociale très forte Outre-Manche. Déjà au xive siècle, la façon de s’exprimer entretenait des rapports étroits avec la notion d’identité sociale. Higden rappelait : « Jack wold be a gentilman if he coude speke frenssh » (7). Les choses s’accélèrent au xviiie siècle avec, entre autres, William Johnston (A Pronouncing and Spelling Dictionary of the English Language, 1764) et John Walker, dont A Critical Dictionary and Expositor of the English Language connut cinq éditions entre 1791 et 1809. « By the end of the nineteenth century, John Walker had... become a household name so that manuals of etiquette could refer to those obsessed with linguistic propriety as trying to “out-Walker Walker” » (35). Il était de bon ton, à la fin du xviiie siècle, de parler de « Elocution Walker » — parodiant la célèbre étiquette « Dictionary Johnson ». Les gens de l’époque, par ailleurs, se pressaient par milliers pour assister aux conférences de Walker et de T. Sheridan sur l’élocution (37), en quête de recommandations à suivre afin de gommer les traits régionaux ou « vulgaires » de leur parler. Mais le « standard » recherché ne relevait-il pas plus de la fiction que de la réalité ? La « vulgarité », aux xviiie et xixe siècles, était inévitablement associée à la condition sociale : « To be “vulgar”, in the influential terms of John Walker’s Critical Pronouncing Dictionary, was to be “plebeian, suiting the lower people... mean, low” » (51). La métalangue prescriptive de l’époque ne cesse de parler de « beauté » et de « laideur » en matière d’élocution. Ainsi fleurissent les stéréotypes socio-culturels comme « the lady », « the gentleman », « the Cockney », « the aspiring middle class ». La fracture sociale au xixe siècle semble reposer sur l’incompétence linguistique : ainsi transparaissent deux « nations » — comme l’affirme Disraeli — dans les romans de Gaskell (North and South) et Dickens (Hard Times). Mugglestone évoque avec bonheur l’émergence du prescriptivisme, et réinterprète les diktats des professeurs de diction des siècles antérieurs à la lumière des travaux des sociolinguistes contemporains (les Milroy, Hudson, Downes, etc.). Elle ne manque pas de faire remarquer avec humour que les faits évolutifs, têtus, donnent souvent tort aux tenants d’un prescriptivisme arbitraire : c’est ainsi que la voyelle vélaire longue de « laugh » (que les romanciers orthographiaient « larff »), stigmatisée en raison de ses connotations cockney (donc « vulgaires »), va évincer les réalisations antérieures qui avaient la préférence de Sheridan, Walker et al., et s’installer confortablement en RP : « non U » et « U » se rejoignent. Mugglestone étudie également avec soin le phénomène du « dropped “r” » : les rimes cockney de Keats (thoughts : sorts) résistèrent difficilement aux fourches caudines du Blackwood’s Edinburgh Magazine, où le poète passait pour « an uneducated and flimsy stripling » (88). Mugglestone évoque également, avec une grande maîtrise, l’épineuse question du « “h” dropping ». Puisqu’elle se livre à des considérations historiques pertinentes remontant à la Conquête normande, on est surpris de constater que le très célèbre Dictionary of Henry Machyn, Citizan and Merchant Taylor of London (rédigé entre 1550 et 1563 : v. Nichols, J. G., ed., 1848) n’ait pas été exploité. Le livre de C. Jones (A History of English Phonology, 1989) devrait également figurer en bibliographie. Cela dit, l’étude est remarquablement conduite, et émaillée d’illustrations littéraires fort bien choisies (Smollett, Dickens, Thackeray, Gissing, Eliot). Au sujet de l’accent des « dames » (« ladylike accents »), Mugglestone corrobore les conclusions des sociolinguistes contemporains : le sexe du locuteur est un paramètre essentiel, car les femmes ont tendance à éviter les formes stigmatisées beaucoup plus que les hommes (v. Labov, Trudgill). Les nombreux manuels de prononciation, les directives ministérielles, les inspecteurs de Sa Majesté, ont instauré des normes selon lesquelles « proper » et « educated » sont synonymes. À la fin du livre, Mugglestone retrace l’émergence du concept de « PP ». Elle montre l’évolution des attitudes à l’égard de cet accent de prestige, qui semble donner des signes de faiblesse sous les assauts répétés du nouveau venu, « Estuary English » — alias EE —, qui n’est autre qu’un RP métissé de cockney, et qui était régulièrement utilisé par la princesse Diana (elle glottalisait systématiquement les [t]). Malgré tout, le taux d’utilisateurs de RP, évalué à 3 à 5 % (287) reste stable : cela correspond aux estimations des phonéticiens depuis un quart de siècle. En combinant habilement littérature et linguistique, l’auteur de ce livre captivera certainement un grand nombre d’anglicistes de tous horizons. — François Chevillet (Université de Grenoble III).
JOHN AYTO. — Oxford Dictionary of Slang. (Oxford : Oxford UP, 2003, vi + 474 pp., £ 8.99.) et Oxford Dictionary of Rhyming Slang. (Oxford: Oxford UP, xviii + 310 pp., £ 7.99.)
Voici deux petits dictionnaires faisant partie de la célèbre collection « Oxford Paperback Reference ». Le premier est une réédition du livre de 1998 (déjà réédité, en « paperback », en 1999). Le second correspond à la première réédition, en « paperback », du livre paru en 2002. Le savoir et la compétence lexicographique de leur auteur, dont les nombreuses publications comprennent, entre autres, The Oxford Dictionary of Modern Slang et The Bloomsbury Dictionary of Word Origins, se manifestent tant dans la conception que dans la présentation de ces deux ouvrages. Contrairement aux grands classiques (on pense, notamment, au Dictionary of Slang and Unconventional English d’E. Partridge et au Historical Dictionary of American Slang de J. Lighter), ces deux dictionnaires ne sont pas présentés sous forme alphabétique. Ayto a préféré organiser ses données sous forme de thésaurus. Ainsi, le premier est divisé en quatorze sections (« The Body and its Functions », « People and Society », « Animals », « Sustenance and Intoxication », « Articles and Substances », « Money », « Commerce and Employment », « Behaviour, Attitudes, and Emotions », « Thought and Communication », « The Arts », « Entertainment, and the Media », « Time and Tide », « Location and Movement », « Abstract Qualities and States »), le second en vingt-sept, qui chevauchent largement les mêmes champs lexico-sémantiques. Les deux index alphabétiques exhaustifs en fin d’ouvrage sont d’une utilité évidente. Le premier dictionnaire ne comporte qu’une page de préface. Chaque entrée est suivie d’une date correspondant à la première attestation écrite et nous donne, de façon remarquablement lapidaire, l’origine du mot, son usage, sons sens. Chaque mot est illustré par une citation provenant de la base de données de l’OED (Ayto travaille en étroite collaboration avec J. Simpson). Ayto s’est appuyé sur son Oxford Dictionary of Modern Slang, en élargissant néanmoins l’escarcelle de vocables inclus : le problème des niveaux de langue s’est naturellement posé, car « one person’s slang is another’s colloquialism » (v). Mais il a fallu opérer des choix : « areas rich in slang are included, but those which can barely scrape together a handful of slang terms are not » (v). Au total, la plupart des mots d’argot courants au xxe siècle ont ici droit de cité. Et c’est un véritable tour de force que d’avoir réussi à faire entrer dans ce petit dictionnaire une matière aussi dense et aussi élégamment illustrée. De son côté, le dictionnaire de « rhyming slang » comporte une introduction de 17 pages. Deux ouvrages ont été constamment présents à l’esprit d’Ayto lors de sa rédaction : l’incontournable Dictionary of Rhyming Slang de Julian Franklyn (1960), qui fait encore largement autorité en la matière, et le plus récent Cockney Rabbit de Ray Puxley (1992). Manifestement, le « rhyming slang » se porte très bien, à en juger par le nombre de créations très récentes. Les prévisions alarmistes de G. Orwell, qui prévoyait son extinction prochaine dans Down and Out in Paris and London (1933), se sont révélées totalement erronées. Le dictionnaire de Ayto nous démontre tout à fait le contraire. Selon l’auteur, il faut distinguer trois sortes de « rhyming slang » : 1) le « rhyming slang » classique, composé de « museum pieces » comme « Adam and Eve » (= believe) ou « trouble and strife » (= wife) : tout anglophone est à même de les identifier ; 2) les produits typiques du prolétariat londonien, à l’origine du « rhyming slang » : « Brahms and Liszt » (= pissed) ou « dog and bone » (= phone) ; 3) les inventions récentes, qui reposent massivement sur les patronymes de célébrités contemporaines : politiciens, sportifs, chanteurs, etc. Ainsi « Tony Blairs » — ou « Tonys » — désigne les pantalons à patte d’éléphant (« flares »), George and Ringo = « bingo », « Britney Spears » — ou « Britneys » — rime avec « beers », et « Camilla Parker (Bowles) » = « Rolls (Royce) ». Bien sûr, la profusion d’exemples soulève la question de leur authenticité. N’importe qui peut inventer un exemple comme ceux-là, et la fréquence des rimes peut être mise en doute. La lexicographie du « rhyming slang » n’a donc rien à voir avec la lexicographie classique. Ayto en est tout à fait conscient : « The rhymes recorded in this collection ... have not had their credentials minutely vetted. If chance has preserved them, whether from the 19th century or from last year, they may be included here » (xii). On peut néanmoins se poser une question : qui crée avant tout de telles expressions ? Les hommes, pouvons nous affirmer après l’examen complet du dictionnaire. Les « rhyming slangsters » sont avant tout machistes : on relève une vingtaine de synonymes pour « wife » (« struggle and strife », « war and strife », « trouble and strife », « fork and knife », etc., mais aussi « light of my life », « cheese and kisses » — missis —, etc.) contre un seul pour « husband » (« old pots and pans » = old man). Et les exemples rimant avec « shirts », « trousers », « jackets » sont légion, comparés aux rares synonymes de « dresses », « frocks », and « knickers ». Les stratégies créatives sont multiples : structure binomiale incluant « and » (« bacon and eggs » = legs), structure binaire modif. + nom (« daisy roots » = boots), nom propre géographique (« Hyde Park » = nark), nom propre invoquant la parenté (« Aunt Nelly » = belly), et, plus rarement, mot simple (« taxicabs » = crabs-body lice). Les exemples plus longs lexicalisent des propositions (« Kiss me hardy » = Bacardi). Ce dictionnaire se lit comme un véritable roman, et l’humour dévastateur avec lequel les entrées sont présentées n’en est pas le moindre charme. À consommer sans modération. — François Chevillet (Université de Grenoble III).
BERNARD COMRIE, STEPHEN MATTHEWS, MARIA POLINSKY. — The Atlas of Languages. (New York: Facts On File, 2003, 244 pp., $ 35.00 U.S.)
Seconde édition d’un ouvrage initialement paru en 1996, cet atlas combine avec bonheur érudition et vulgarisation, et représente une synthèse informée des connaissances actuelles concernant la généalogie, les caractéristiques essentielles et la répartition géographique des diverses langues attestées sur le globe à l’aube du xxie siècle. Il s’agit d’une introduction, rien de plus. Inutile de s’y reporter si l’on souhaite avoir un panorama exhaustif de telle ou telle langue : le survol effectué ici ne peut répondre à une telle attente. En revanche, le lecteur éclairé et l’honnête homme y trouveront largement leur compte, car les explications fournies sont toujours claires, pertinentes, et les termes techniques — peu nombreux, au demeurant, sauf dans le domaine phonologique — sont répertoriés dans un glossaire lapidaire en fin d’ouvrage. Après une introduction sommaire sur le langage humain et ses origines et un chapitre sur le développement et la diffusion des quelque 6 000 langues rencontrées sur la terre (où les auteurs abordent des notions essentielles : familles de langues, reconstruction des proto-langues, contacts, bilinguisme et multilinguisme), on trouve six chapitres présentant les langues par aire géographique : l’Europe et l’Eurasie, l’Asie du Sud-Est, l’Afrique et le Moyen Orient, le Pacifique, l’Australie, les Amériques, le lecteur se plonge ensuite dans un chapitre passionnant sur les pidgins et les créoles — dont l’étude a progressé à pas de géant au cours des trois dernières décennies — et une présentation relativement détaillée des divers systèmes scripturaux utilisés au cours de l’histoire de l’humanité (véritable travail d’orfèvre, remarquablement illustré). Livre transversal par excellence, il exploite au maximum les données archéologiques, culturelles, socio-politiques, et montre à quel point ces dernières ont contribué à façonner le développement des langues, leur dissémination, leur déclin ou leur disparition. La compétence des auteurs mérite d’être soulignée, et la bibliographie très sélective figurant à la fin de l’atlas témoigne du sérieux de leur entreprise. De plus — c’est un atout indispensable dans ce genre d’ouvrage — la présentation est impeccable, les cartes en couleur, les nombreuses photos, les schémas et les croquis se contemplent avec le plus grand plaisir. On pourrait presque se contenter de feuilleter ce beau livre comme un livre d’art. Ce serait néanmoins une erreur, car la lecture attentive du texte de l’atlas est une incitation permanente à la réflexion. Des recherches pluridisciplinaires récentes ont démontré que les hommes disséminés sur la terre correspondraient à deux grands groupes, sur le plan génétique : les indigènes d’Afrique centrale et méridionale d’une part, tous les autres d’autre part. Et les linguistes ont démontré que par ailleurs, les langues africaines appartenaient à trois familles qui n’entretiennent aucun rapport avec aucune des autres familles rencontrées par le monde. Les Africains du nord présentent des caractères les rattachant génétiquement aux Européens et à certains Asiatiques (74). Le berceau de l’humanité se situe vraisemblablement en Afrique, et il en est peut-être de même pour l’origine du langage. On apprécie sans réserve l’exposé succinct et didactique des sons de l’arabe (78), la section sur l’utilisation des tons dans le lexique et la grammaire des langues africaines (81-83) : il est intéressant de noter qu’une langue originellement à tons peut perdre ces derniers (fulani, swahili), et qu’en revanche une langue peut acquérir un système tonal sous l’influence des idiomes voisins (haoussa). C’est dans le Pacifique que l’on rencontre la plus grande diversité linguistique : 70 langues aux Philippines, 200 en Indonésie, plus d’un millier en Nouvelle Guinée et dans les îles mélanésiennes (90). Le Vanuatu, avec une population de 150 000 habitants, abrite 105 langues distinctes. Les îles Salomon (300 000 habitants) en abritent 90 (100). Ce sont les langues de Nouvelle Guinée qui posent le plus de problèmes aux linguistes, car elles n’ont été que très imparfaitement décrites à ce jour. Malgré les avancées spectaculaires effectuées dans la recherche des parentés génétiques, il existe au moins deux énigmes de taille, qui n’ont jamais reçu le moindre éclaircissement : l’origine du basque est toujours aussi mystérieuse, tout comme celle du poromé — langue parlée par un millier de personnes en Papouasie occidentale. La richesse des langues aborigènes d’Australie a de quoi laisser rêveur. Lorsque les premiers colons européens foulèrent le sol australien en 1788, on dénombrait environ 700 tribus différentes, chacune utilisant un idiome spécifique : au total, 250 langues distinctes, qui semblent n’avoir entretenu aucun lien génétique avec des langues attestées hors du continent australien (111) : les spécialistes distinguent le groupe pama-nyungan (la plus grande partie de l’Australie) et le groupe non pama-nyungan (au nord, de Derby à Darwin) — ce dernier comprenant 22 familles de langues (« as different as English from Chinese, or Swahili » : 110). Le rouleau compresseur colonial a progressivement écrasé les Aborigènes et leur culture, en Tasmanie comme en Australie (113). L’anglais d’Australie, en revanche, a considérablement enrichi son escarcelle lexicale au contact des Aborigènes. Plusieurs centaines de langues étaient parlées sur le continent américain avant l’arrivée des Européens, qui contribuèrent à leur disparition progressive. Les langues d’Amérique du nord se regroupent en six ou sept familles, d’après les travaux de Sapir, dont certains sont remis en cause aujourd’hui (127). Les 600 langues d’Amérique du sud se regroupent en seize grandes familles. Rien qu’au Brésil, on estime que 250 langues distinctes sont utilisées — correspondant à quinze familles différentes (132). L’atlas se termine sur un épilogue où les auteurs déplorent la disparition inéluctable des langues peu utilisées (on estime que 90 % des langues actuellement attestées auront disparu d’ici un siècle), qu’ils comparent volontiers à la disparition de la faune et de la flore due aux excès de notre civilisation : « The environmental problem is now widely seen as urgent, and the loss of language diversity is increasingly seen in the same light » (210). Une lueur d’espoir cependant : certaines langues connaissent un renouveau inespéré, comme l’hébreu et le hawaien. Par ailleurs, Internet constitue une tribune de choix pour des langues minoritaires comme le galicien, l’occitan, le gascon, etc. L’utilité d’un tel atlas, abondamment illustré, est évidente : il peut être apprécié sans posséder de connaissances linguistiques particulières. — François Chevillet (Université de Grenoble III).
BJØRG BÆKKEN. — Word Order in 17th-Century English. (Oslo: Novus P, 2003, xiv + 220 pp., NOK 263, € 32, 90.)
L’auteur, qui enseigne à l’université de Bergen, travaille depuis plusieurs années sur la syntaxe du début de l’anglais moderne. Son ouvrage prolonge une étude publiée en 1998, dans laquelle il comparait la fréquence relative de deux schémas, XSV et XVS (X = un ou plusieurs éléments initiaux autres que le sujet, S = sujet, V = verbe) et tentait d’ouvrir des perspectives diachroniques. La présente étude, reposant sur un corpus d’environ 2400 pages, décrit et analyse avec grande précision le phénomène de l’inversion SV > VS dans la phrase simple affirmative (uniquement). D’un point de vue typologique, les langues scandinaves (cf. l’allemand) sont des langues « V2 » (le verbe occupe la position seconde). L’auteur pose ainsi une question intéressante : pourquoi l’anglais a-t-il évolué typologiquement, alors que les autres langues germaniques ne l’ont pas fait ? (2). Malheureusement, il ne nous donne pas de réponse. Son travail, intéressant, rigoureux, et très méticuleux, n’aborde pas deux problèmes qui sont néanmoins essentiels en diachronie : la relation entre fluctuation et stabilité d’une part, la cyclicité du changement d’autre part. La variation linguistique débouche-t-elle toujours sur le changement ? Certains le pensent, mais il existe manifestement des cas de variation stable. L’inversion a toujours existé en anglais, du vieil-anglais jusqu’en anglais contemporain. Son champ d’application, il est vrai, s’est considérablement restreint : il n’existe plus guère que les adverbes négatifs ou restrictifs comme never, nowhere, pour entraîner un schéma VS. Bæken divise le xviie siècle en trois périodes égales (I : 1600-1635, II : 1635-1670, III : 1670-1705) et examine quatre types d’écrits : prose descriptive, prose religieuse, lettres, écrits « historiques » (comprenant également des récits de voyage). Après une introduction où l’auteur explique ses choix théoriques et terminologiques (voir Quirk et al. 1985), on trouve 5 chapitres où sont passés successivement en revue les différents schémas syntaxiques attestés, les différents types d’éléments initiaux prédominants (adverbes, COD), la valeur informative desdits éléments (« donné », « nouveau »), le type de verbe examiné (transitif, intransitif, verbe « de liaison »), et les différences de registre éventuelles. L’évolution XVS > XSV s’effectue très différemment selon le type de prose. Le schéma XVS décline régulièrement de I à III pour la prose religieuse, alors que, dans les trois autres catégories confondues, on note un net déclin de I à II, suivi d’une reprise spectaculaire de II à III (179) : « ... there is a significant decrease in the middle years of the century, resulting in a wave-like pattern, which suggests that the development from XVS to XSV was not a unidirectional process ... » (196). On retiendra plusieurs résultats importants : 1) la présence d’un adverbe négatif en tête cristallise l’inversion au moment où les adverbes non-négatifs n’entraînent plus l’inversion ; 2) l’ordre XVS est favorisé par la présence d’un sujet nominal (c’est-à-dire non pronominal) et un verbe intransitif ; 3) les « adjuncts » (here, there) entraînent massivement l’ordre XVS, alors que les « conjuncts » (yet, therefore, entraînent XSV ; 4) un sujet « nouveau » entraînera majoritairement l’ordre XVS : l’information « nouvelle » a tendance à être post-verbale ; 5) do dans les schémas affirmatifs prévaut dans le schéma XVS, et est plus fréquemment attesté avec les verbes transitifs qu’avec les verbes intransitifs. Ce dernier point mériterait peut-être une investigation plus poussée. Quoi qu’il en soit, la multiplicité des pistes de recherche suggérée dans ce livre témoigne de son utilité. — François Chevillet (Université de Grenoble III).
FRANCIS GUINLE. — The Concord of this Discord : La structure musicale du Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare. (Saint-Étienne : PU de Saint-Étienne, 2003, 224 pp., 23 €.)
Le précieux ouvrage de F. Guinle comble une importante lacune dans la bibliographie, pourtant fort abondante, consacrée au Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Cette étude extrêmement innovante porte en effet exclusivement sur les multiples aspects musicaux du texte shakespearien, appréhendé davantage dans sa structure que dans sa thématique sans négliger bien entendu la propre utilisation faite par Shakespeare des éléments musicaux constitutifs de la pièce (danses, chansons, musique instrumentale).
Après une riche introduction présentant les principes essentiels de l’interface musique/théâtre au xvie siècle, avec notamment d’intéressantes remarques sur le développement des formes musicales à la Renaissance et sur la thématisation de la musique dans le théâtre shakespearien, le premier chapitre de l’ouvrage étudie dans le détail les passages du texte de la comédie faisant appel à la musique incidentale. Si les parties vocales contribuent largement à la dimension poétique de la pièce, les passages instrumentaux participent quant à eux à la structuration originale du Songe, fondée notamment sur l’inclusion des éléments du masque de cour élisabéthain que l’on retrouve successivement dans la pièce. Le deuxième chapitre s’attaque davantage au texte du Songe, dont F. Guinle souligne de manière particulièrement convaincante la texture polyphonique, conduisant à de passionnants parallèles entre rhétorique verbale et rhétorique musicale dans la superposition et l’agencement des voix (imitation, contrepoint, etc.). Le chapitre 3, essentiellement consacré à l’étude de la fausse relation, prolonge l’étude « verticale » des phénomènes de dissonance et d’altérations qui parsèment le texte shakespearien, considéré autant comme une partition verbale que musicale. La grille de lecture proposée par F. Guinle fournit ainsi un autre moyen d’aborder le thème de la discordia concors, particulièrement cher à la critique littéraire.
La deuxième partie, qui propose une étude synthétique de trois adaptations musicales de la pièce (The Fairy Queen de Purcell, A Midsummer Night’s Dream de Britten et Le Songe d’une nuit d’été d’Ambroise Thomas), complète avantageusement une telle démonstration, enrichie par de nombreuses annexes, un glossaire indispensable au néophyte ainsi que par une riche bibliographie.
On ne saurait dire suffisamment tout le bien que l’on pense de ce livre, qui a le mérite de proposer une étude originale et convaincante fondée autant sur la connaissance des pratiques théâtrales et musicales héritées du Moyen Âge que sur une analyse littéraire extrêmement fine. Le mérite principal de l’ouvrage de F. Guinle est de fonder ses remarques sur la textualité même de la pièce, dont il dégage la musicalité inhérente, et non sur l’histoire scénique, particulièrement riche pour ce qui concerne le recours à la musique. En ce sens, ce remarquable ouvrage complète l’étude de Gary Jay Williams, Our Moonlight Revels: A Midsummer Night’s Dream in the Theatre (Iowa City : U of Iowa P, 1997), dont le défaut était sans doute de ne pas tenir compte, dans son analyse assez détaillée des nouvelles musiques incidentales successivement proposées lors des multiples reprises de la pièce au cours des siècles, de la musicalité intrinsèque du texte. — Pierre Degott (Université de Metz).
JONATHAN HOPE. — Shakespeare’s Grammar. (London: Methuen, 2003.)
In his introduction, Jonathan Hope reports with great honesty the circumstances of the composition of his new Shakespeare’s Grammar—it was commissioned by the Arden Shakespeare as a replacement for E.A. Abbott’s A Shakespearian Grammar—and gives his aims and methods. It is on the basis of these data that I will try to assess his book. It is undeniable that the “monumental piece of research” of “the apparently indefatigable Abbott” (2) casts a shadow over J. Hope’s work. A Shakespearian Grammar, originally meant for the use of “pupils” and “boys” (Abbott, Preface to the first edition), was augmented from 136 to 511 pages in the first year of its life, thus expanding into the reference book for Shakespeare’s editors that it has been for the past century. So it seems justified to put the question whether J. Hope’s book (together with N. Blake’s A Grammar of Shakespeare’s Language, 2002) is, as implied in the introduction, the guide “the English speaking world [had been awaiting] for 130 years” (9).
J. Hope is certainly right to wish to tidy up the “monumental Abbott.” It is true that, opening the latter’s Shakespearian Grammar, the title of the first chapter, “Adjectives and Adverbs,” comes as a bit of a surprise, and Hope’s suggestion that we use the principles of modern linguistics (e.g. the distinction between NP and VP) can only be welcome… if the choice were not fraught with its own problems.
The first problem arises with Hope’s statement: “while reading, writing and understanding are largely linear activities, grammars are three-dimentional networks and interdependent connections and recursive loops” (3), which I would reword more bluntly: it is necessary to separate structure and function. Unfortunately, this golden rule of grammatical studies is not always followed in this book. This weakness can be traced to the lack of parallelism in the two “overviews” relating to structure. Hope writes: “Why have I been using the term “the noun phrase” rather than just ‘the noun’?” (20), which clearly points to structure, whereas “I take the verb phrase to include everything in a clause aside from the subject” (122), is a clear allusion to the subject/predicate (“predicate” taken in the linguistic sense, French “prédicat”) relationship, i.e. a syntactic relationship. And this confusion leads him to this puzzling conclusion: “verb phrases are structurally far less predictable than noun phrases” (173). This is acceptable only if one considers simple NP’s, excluding nominalized sentences or those containing subordinate clauses (although “noun clauses” are surprinsingly mentioned p. 164; see Abbott § 337), which would be better described as cases of nominalization.
The second problem has to do with the amount of linguistic knowledge one can assume on the part of the reader. We can be thankful to the author for the two “overviews” beginning the two main parts of his study. They are clear and to the point, but the term “English,” with no reference to period (19), is ambiguous in a book devoted to Shakespeare’s language and when the examples in the preceding pages are all Shakespearian. Further, the three-tiered pattern—pre-head, head and post-head—given as a plan for the study of the NP, does not seem to have anticipated such a NP as “the end all,” already mentioned p. 15 and which, the author admits, “would have jolted Macbeth’s early audiences,” and for which the author suggests the highly improbable analysis: verb + Determiner. A surprisingly low appreciation of the reader’s competence also leads to imprecision when dealing with the passive (174), where the generative method and the distinction between subject and agent could have been helpful. Furthermore, an average editor of Shakespeare is in all probability familiar with rudiments of both Middle and Old English. The latter is explicitly mentioned in the study of plural inflections, and the study of eyes/eine is brilliant and convincing. Yet not all other-than-s plurals have undergone the process of “levelling,” and these plurals are not “restricted to rhymes and deliberate archaisms,” as Hope states (65). Most of such cases originate in feminine OE plurals and genitives, and are used in set phrases: “lady” as a genitive still survives in ModE in “Lady chapel,” and in Shakespeare, “Hell” in “Hell gate” (Mac, II. iii. 3), and “Hell pains” (All’sW, II. iii. 245).
A third problem raised by the study of Shakespeare’s Grammar is precisely what variety of language is addressed. In this study, the author is certainly justified in writing that the origin of English lies in a “cluster of related dialects of Germanic… as the Roman empire withdrew from its western outpost” (7), which accounts for the variety of English in Shakespeare’s time (and in ours), and for the presence of competing languages: Germanic and Latin. Though J. Hope has not neglected the French heritage (“English… replaced French,” 6); no allusion is made to the circumstances of its introduction to Britain. The author introduces here the very felicitous concept of “regulated/non regulated forms,” i.e. a norm in conformity with late sixteenth-century consensus vs a more random evolution of ME usage. The parallel use of these two patterns, he rightly suggests, defines a Shakespearian idiolect (140), not forgetting very important “metrical considerations,” when the text is in verse (141). Unfortunately, this explanation is not consistently applied in his textual analyses. Incidentally, one may note that Hope takes up again the hackneyed opposition between Germanic vocabulary, which purportedly gives a more concrete description, and Latin-French forms reserved for more abstract and cultural domains (although a textual commentary on pages 15 [“blow”] seems to contradict this point). In fact, in many cases this distinction was less marked than is generally assumed, since many terms of Latin descent had been made familiar by their political, social or religious use through the sixteenth century. One may quote: “artificer” (John, IV. ii.201); cf. Statute of Artificers, 1503; “enclose,” -ure, many occurrences; “ordinance” -ary, HV, JC, RIII and Lear passim; cf. Supplication against Ordinaries, 1529; “appeal,” -ant, etc).
This clear and useful book unfortunately shares with many other studies in the same field a commun inaccuracy and vacillation expressed in their titles: grammar, language, syntax. So, F. Kermode’s Shakespeare’s Language is in fact a study in stylistics. In Abbott’s title “Grammar” refers to a handbook devoted to the study of Shakespeare’s language, not a syntax of Shakespeare’s English, as Hope asserts (1). This shared hesitation is well illustrated by N. Blake’s title A Grammar of Shakespeare’s Language. The best aspect of Hope’s book lies in the semantic and stylistic comments based on examples, and particularly on long passages (e.g. Othello, 119-21 and 148-51), in which context and contrast are fully assessed. This is certainly an improvement on Abbott, whose “wealth” cannot be denied (Abbot can boast that “thirteen plays of Shakespeare have been indexed so fully that… references will serve for a complete commentary”), but whose commentary is sparse. The other great improvement on Abbott lies in the use of Folio and Quarto texts for quotations, which is essential in a book on language, and forcibly convinces the reader of the reality of the phenomenon of variation.
In conclusion and to use a guide book analogy: the traveller who has used pre-war “Guides Bleus,” which gave every museum room by room, with a description of every painting, every piece of furniture, down to a mention of the style of the guilt bronze clock on the mantlepiece, will feel somewhat dissatisfied with his brand new but shorter guide, and resent that three rooms have been left out in the itinerary of the château he is visiting. In the same way, the reader who may feel that the author of this new grammatical handbook is too dependent on his illustrious forerunner and sometimes embarrassed by his ghost (e.g. “Since Abbott devotes so much space to anomalous pronouns, I cover the topic twice…,” 69), cannot but be filled with a certain nostalgia for the “wealth of illustrative examples” of Abbott’s “dauntingly monumental piece of research” (2).
The book is very carefully edited. Only very few slips can be pointed out: two words are not underlined (“precious,” 23; “contemptible,” 47; “to modify the first” instead of “the second,” 57; some faulty formatting for incomplete lines in verse passages (e.g. p. 150, quotation of Mac, I.v.58-61; “noun phrase” should be in heavy type, p. 4 and the running title of p. 207 is incorrect. — Jean-Paul Debax (Université de Toulouse II).
SIR THOMAS OVERBURY (And Others). — Characters. Ed. DONALD BEECHER. (Ottawa: Dovehouse, P of the Barnabe Riche Society, vol. 15, 2003, 397 pp.)
C’est beaucoup plus qu’une édition moderne d’un texte ancien que Donald Beecher vient de publier : c’est surtout un vaste dossier de recherche. Pleine de profondeur et de finesse, cette entreprise d’érudition pose et résout la plupart des grandes questions que suscite l’écriture des caractères, catégorie dont relève le recueil collectif qui fut publié sous la direction de Sir Thomas Overbury en 1614. Ici apparaît le double mérite du travail de D. Beecher, qui ne se contente pas de rendre aisément accessible et lisible une œuvre du début du xviie siècle que les éditeurs modernes avaient fini par négliger. C’est là une ressource inestimable, mais D. Beecher va même bien au-delà : il livre aux chercheurs les résultats complets de l’enquête méticuleuse qu’il a menée autour de cette collection de portraits qui, en fin de compte, n’occupe que la moitié du livre. C’est dire que son édition double de valeur grâce à sa première moitié, dont la portée dépasse de loin la modestie de son titre, « Introduction » (une centaine de pages, complétées par huit appendices, qui ouvrent huit nouveaux dossiers thématiques), d’autant qu’il faut y rattacher ses abondantes notes critiques sur les textes, qui complètent le commentaire en fin de volume.
Le caractère de l’énigme s’étend à l’ensemble de cette édition critique. D. Beecher y est engagé par les directives laissées par Overbury au lecteur à propos du poème liminaire, « A Wife » : « Ask not whose wife she was » (155). L’un des enjeux de ces portraits de caractères consistait à en chercher la clé, et transformait la lecture en jeu de société. Sur la lancée de cette fausse énigme mondaine, D. Beecher passe aussitôt à de vraies questions littéraires : Overbury était-il bien l’âme de ce recueil ? En fut-il seulement l’instigateur ? Que dire du rôle obscur de l’éditeur, Lawrence Lisle, et de ses « ghost writers » (63-75) ? Qui a écrit chaque portrait ? Est-il vrai que de grands écrivains (tel John Donne) y aient collaboré ? D. Beecher établit une liste plus que probable des auteurs, dont on ne connaît que les initiales, qu’il complète par une série de biographies. Il explore ainsi, à pas prudents mais assurés, les circonstances biographiques et historiques troubles de la naissance de l’ouvrage, indissociables de l’assassinat d’Overbury en 1614. Ce premier ensemble de recherches le met aussitôt sur la voie principale de la nature littéraire des caractères. Là aussi, c’est un jeu de pistes : D. Beecher remonte aux diverses origines et aux pratiques de ce jeu mondain, apprécié des courtisans. Ses recherches le mènent plusieurs fois en France, en Italie, et jusqu’aux pays arabes ; inutile d’ajouter qu’elles ne sont pas davantage limitées dans le temps. Les Characters sont ainsi parfaitement situés dans la vie d’Overbury, dans son époque historique et littéraire, dans l’ensemble de la tradition littéraire des caractères, dans les pratiques sociales du xviie siècle, et dans la postérité de ces portraits énigmatiques jusqu’à nos jours. D. Beecher s’intéresse non seulement à la genèse et à la structure, mais aussi à la réception de l’œuvre.
Il résulte de son enquête approfondie un ensemble de conclusions toujours fortement étayées par l’étude minutieuse du texte, de ses variantes et de ses éventuelles annexes. L’ampleur de ce travail érudit se révèle avec éclat dans la richesse de la bibliographie, qui complète le repérage des références et recoupements, mené sans relâche à travers l’édition du texte. Seul manque un index (nominum et rerum), étonnante lacune dans pareille profusion de documents utiles. D. Beecher n’hésite pas à y remettre en question certaines vérités, telle l’influence de Théophraste (31-56), qu’il ne juge pas indiscutable. À l’aide d’arguments convaincants, il nuance des vérités qui n’étaient plus devenues que des généralités dépourvues de leur substance. Tant de scrupules ne peuvent qu’éclairer les futurs chercheurs, et leur montrer qu’il reste des enseignements substantiels à tirer d’une œuvre du xviie siècle, même si, après cette somme érudite, le défi de la découverte s’annonce encore moins facile à relever. D. Beecher a comblé une lacune bibliographique, et atteint son double objectif : procurer au lecteur une édition moderne d’une œuvre qui tombait dans l’oubli, et ouvrir au chercheur un dossier critique d’une rare richesse. – Élisabeth Soubrenie (Université de Paris IV).
PAULINA KEWES, ed. — Plagiarism in Early Modern England. (Houndmills, Basingstoke, Hampshire ; New York, 2003, xv + 276 pp.)
Portant sur la période 1500-1800, les études contenues dans ce volume représentent, à une exception près, des communications prononcées lors du colloque « Plagiarism in History and Theory », tenu à l’Institute of English Studies en novembre 1999. La préface en indique le propos : « to meet the need for a discussion of plagiarism both tighter in its contextual forms, and more extensive in the range of genres, topics and disciplines […], to address questions about definition and methodology ». La première partie, « Approaches to Plagiarism » est consacrée à la discussion des implications morales, philosophiques et juridiques du plagiat, la seconde, « Contexts of Plagiarism » traitant de domaines particuliers. Dans un article liminaire (« Historicizing Plagiarism »), Paulina Kewes expose les raisons de la condamnation du plagiat et les méthodes d’investigation du phénomène, notamment celle suivie dans ce volume édité par ses soins, à savoir la prise en compte de domaines non-littéraires. Elle souligne l’importance des supports matériels (du manuscrit à l’informatique) dans l’évolution de la notion et de la pratique du plagiat, et celle des contextes déterminant la variation des emprunts. L’article de Christopher Ricks, « Plagiarism » (1998) reproduit ici en tête de la première section, y commande une grande partie des autres contributions, dont les auteurs prennent position par rapport à sa thèse. S’appuyant sur la définition de l’OED (« the wrongful appropriation, or purloining, and publication as one’s own, of the ideas, or the expression of the ideas […] of another »), Ricks émet une condamnation morale rigoureuse : ce que le plagiaire vole, c’est le crédit d’un écrivain. Citant Martial, le premier à employer le terme plagiarius (kidnappeur d’enfants ou d’esclaves), il réfute la croyance en une apparition de la notion au début du xviie siècle, s’élève contre toute indulgence, et déplore le commerce des sujets de partiels par Internet dans les Universités américaines. Brean S. Hammond s’oppose fermement à Ricks, tout en se défendant d’approuver les plagiaires. Pour lui, « plagiarism calls for an ethic of understanding rather than an ethic of condemnation ». Il situe l’apparition de la notion de plagiat dans les années 1670, à l’occasion du conflit entre Dryden et Shadwell, et attribue l’évolution de l’idée de propriété intellectuelle à la commercialisation de la culture au xviiie siècle. Pour Stephen Orgel (« Plagiarism and Original Sin »), les critiques modernes se targuent de posséder une supériorité morale, sans tenir compte des différences de mentalité entre les époques. Nick Groom (« Forgery, Plagiarism, Imitation, Pegleggery ») constate que si le copyright régit les rapports entre auteurs et éditeurs, le plagiat n’en a pas pour autant de statut juridique. Il propose un historique du terme du xvie siècle (sa naissance en anglais étant due à Joseph Hall en 1598) au xviiie siècle, et consacre une grande partie de son étude à l’accusation mensongère portée contre Milton par William Lauder en 1750, et à ses retombées au moment où déclinait la doctrine de l’imitation.
La seconde partie s’ouvre sur un article d’Andrew Hope (« Plagiarism and the Word of God: Tyndale between More and Joye ») qui retrace les querelles entre les traducteurs de la Bible, Tyndale accusant Joye d’avoir « corrigé » sa traduction sans le citer, et Joye à son tour reprochant à Tyndale d’avoir plagié Luther. Et Hope de conclure que les Bibles de l’Église anglicane (y compris l’Authorized Version) exploitent le texte de Tyndale : « le plus grand acte de plagiat du xvie siècle ». Lisa Richardson (« Plagiarism and Imitation in Renaissance Historiography ») examine les emprunts des historiens élisabéthains aux Anciens, en montrant que, dans cette discipline, la notion de plagiat perd tout son sens, chacun puisant naturellement chez tous les autres. Selon elle, une nouvelle méthodologie historique apparaît après 1640, avec l’abandon d’un récit littéraire au profit d’un modèle polémique inspiré par les controverses religieuses. Ian Donaldson (« The Frippery of Wit: Jonson and Plagiarism ») rappelle la théorie de la dissimulation esthétique (cacher son art, donc ses sources) remontant à Sénèque, et montre comment les fluctuations de la réputation de Ben Jonson, « tour à tour renard et chasseur » dans l’histoire du plagiat, éclairent l’évolution des conceptions sur le sujet en Angleterre. Barbara Ravelhofer (« The Medium of Plagiarism: Rogue Choreographers in Early Modern London ») relate l’affrontement, dans les années 1620, entre François de Lauze et Barthélémy de Montagut, tous deux maîtres à danser à la cour des Stuarts et auteurs d’ouvrages de chorégraphie, comme source précoce de l’histoire du plagiat. Harold Love (« Originality and the Puritan Sermon ») fait remarquer que la culture conservatrice de l’imitation a empêché pendant des siècles de stigmatiser le plagiat et que, dans les Universités anglaises, au xviie siècle, les attitudes à l’égard de ce problème restaient très contrastées. Marquant la différence entre l’appropriation du texte écrit et celle de l’expression orale, il décrit les conceptions opposées des Puritains, partisans d’un sermon improvisé, inspiré, prophétique — et donc original — et celle des Anglicans, s’appuyant sur les Homélies rédigées et donc exposées au plagiat. Il en conclut que l’indignation de Ricks s’inscrit dans la tradition puritaine. Paul Baines (« Theft and Poetry and Pope ») consacre son étude à celui qu’il qualifie de « roi de l’intertextualité ». Il traite lui aussi de l’affaire Lauder, où il voit l’origine d’une « police littéraire », et expose les positions de Johnson, Warton et Young. Richard Terry (« “In Pleasing Memory of All He Stole”: Plagiarism and Literary Detraction, 1747-1785 ») s’interroge sur la nature et les motivations de l’acte même de formuler une accusation de plagiat. Il dénonce, notamment chez Johnson, un écart flagrant entre la définition sévère du concept dans le Dictionnaire de 1755 et son application lénifiante dans certains cas particuliers. Richard Steadman-Jones (« Lone Travellers: The Construction of Originality and Plagiarism in Colonial Grammars of the Late xviiith and xixth Centuries ») s’intéresse aux méthodes destinées à faciliter la communication avec les peuples colonisés, ouvrages rédigés à des fins de promotion sociale personnelle par des anciens de l’East India Company, pour qui se trouver plagiés représentait un désastre. Dans son « Afterword », Bertrand A. Goldgar passe en revue tous les articles et souligne l’importance du rôle de l’imitation.
Ce recueil laissera plus d’un lecteur sceptique sur la possibilité même de traiter le problème. Les contradictions entre les auteurs tout au long de l’histoire littéraire ou plus largement culturelle, mais aussi à l’intérieur de ce volume, trahissent l’embarras causé par l’imprécision de la notion de plagiat : il est malaisé de lui fixer des contours, de la distinguer, pour la période ici considérée, de l’imitation lorsqu’il s’agit d’aborder les mêmes sujets. En fait, tout semble bien se résumer à une question de degré : c’est l’accumulation quantitative des emprunts qui finit par provoquer une mutation qualitative, où l’on passe de l’« influence » à la copie. — Éliane Cuvelier (Université de Paris IV).
BARRY COLLETT, ed. — Female Monastic Life in Early Tudor England. With an Edition of Richard Fox’s Translation of the Benedictine Rule for Women, 1517. (Aldershot: Ashgate, 2002, x + 179 pp., £ 40.00.)
Rendre accessibles des textes négligés ou peu connus, écrits par des femmes du début de l’époque moderne ou bien leur étant destinés ou encore les concernant est le but de la collection « The Early Modern Englishwoman 1500-1750: Contemporary Editions » (Éd. Betty S. Travitsky et Patrick Cullen) et de celle intitulée « The Early Modern Englishwoman, 1500-1750: A Facsimile Library of Essential Works ». La présente traduction, par Richard Fox (1448-1528), de la règle de saint Benoît à l’usage des femmes, rédigée vers 640 en Italie pour guider les Bénédictins, se fonde sur l’exemplaire détenu non par la British Library mais par la Bodleian Library (1516), en raison des « modifications et corrections contemporaines ou quasi contemporaines qui y sont portées sous forme de soulignements, de mots barrés et d’ajouts entre les lignes et dans les marges » (Collett 71). C’est bien plus que la simple traduction en anglais du texte latin ; en effet, Fox a délibérément rendu sa version vivante, sorte de modèle de vie pour les moniales ; il y ajoute des commentaires inspirés de sa longue expérience d’homme politique. Cette traduction fut publiée en janvier 1517, soit sept mois avant les quatre-vingt-quinze thèses de Luther à Wittenberg.
Le premier des cinq chapitres de cette édition (« English Society and Here begynneth: The question of Good Governance in 1516 » [1-15]) fournit une mise en contexte de la situation du pays en 1516, présente la carrière de Fox, avant-dernier évêque-politicien du Moyen Âge (avant son successeur et protégé Wolsey) qui fut secrétaire et conseiller d’Henri VII, « Lord Privy Seal » et fondateur de Corpus Christi College (Oxford). Cette période de changements politiques et d’agitation sociale le conduisit à porter son attention non plus sur le gouvernement central mais sur des collectivités plus restreintes, de bien moindre importance, essentiellement les monastères et les universités. Collett met en lumière la communauté d’idées de Fox avec Thomas More quant à l’autorité politique ; le thème du bon et du mauvais gouvernement, développé par More dans Richard III et dans l’Utopie (1516), se retrouve dans la traduction de Fox, condamnant l’exercice de l’autorité dépourvu de certaines qualités humaines ; y transparaît aussi son souci de prévenir les nonnes contre les dangers des factions et des divisions au sein d’une communauté.
Le chapitre suivant est consacré à une contextualisation religieuse. Celle-ci souligne la situation des monastères et des couvents, meilleure en Angleterre que sur le continent, la spiritualité féminine très active chez les moniales comme chez les laïques, le succès des publications relatives à la dévotion, la vitalité de la vie monastique sans, pour autant, en gommer et les difficultés et les interrogations, à la fin du Moyen Âge, sur la nécessité et l’utilité du monachisme ainsi que les réactions corollaires pour y répondre. Des tentatives de redéfinition et de réforme de la vie religieuse furent menées dans deux directions opposées : d’un côté, par l’évêque John Alcock dans The Spousage of a Virgin to Christ. An Exhortatyon made to Relygyous Systers (1497) [retrait complet du monde, abnégation totale], de l’autre, par Fox et par Richard Whytforde, son chapelain et secrétaire, dans A werke for Housholders, or for them that haue the Gydyng or Gouernaunce of any Company (1530) [« the monastic life as a means of growth of the personality through understanding, virtue, and the efficient working of each individual and of the community as a whole » (Collett 29)]. La traduction fut entreprise à la demande de trois abbesses et d’une prieure du diocèse de Winchester ; Collett apporte quelques détails à leur sujet, sur leurs institutions respectives et sur le motif de leur demande, lequel était moins d’imposer une discipline extérieure que d’aviver la piété intérieure en précisant les responsabilités et les tâches des nonnes, ce qui induisait une compréhension approfondie de la spiritualité et de la vertu monastique ; leur efficacité en dépendait (38).
Des preuves internes amènent Collett à penser que Fox a sans doute dicté la traduction à divers secrétaires (Chapitre 3. « Making the Translation during the Autumn and Winter of 1516 » [40-52]). Il rappelle les traductions antérieures de la Règle, que Fox pouvait ou non connaître – en vieil anglais (Ethelwold, 963-84), en moyen anglais (cinq versions, dont « the Northern Prose Version » et « the Northern Metrical Version »), en allemand (celle dite de la Règle de Vienne [1505]) –, afin de conclure, à l’issue de brèves comparaisons, à l’absence d’influence sur le travail de Fox. Sont ici mises en évidence les véritables qualités d’écrivain du traducteur-adaptateur, différentes de celles illustrées dans Contemplacion of synners (1499). Son talent réside aussi, selon Collett, tant dans sa capacité à percevoir la sensibilité féminine, à la restituer dans ses écrits, que dans sa conscience du statut des femmes envers qui il ne manifeste nulle condescendance et qu’il traite à égalité avec les hommes, notamment sur la question de la détention de l’autorité. La règle bénédictine permet à Fox d’exprimer ses idées sur le gouvernement et sur l’autorité. Par le biais de sa traduction, il insiste sur l’interdépendance entre les responsabilités de l’individu et celles de la communauté, en vue du fonctionnement harmonieux de cette dernière, de même que sur les responsabilités des moniales les unes envers les autres. Puisque, selon Fox, la clarté des objectifs et des instructions engendre l’efficacité – son objectif –, il comble les incertitudes de la Règle dans la gestion d’un monastère, notant la ration journalière de vin et allant jusqu’à indiquer l’organisation quotidienne du culte. Le chapitre se clôt sur quelques paragraphes consacrés au frontispice – analysé à la fin des « Notes éditoriales » (74-75) et reproduit avant la traduction –, à la piètre qualité matérielle de l’ouvrage issu, pourtant, des presses de l’imprimeur du roi, ainsi qu’au choix de l’exemplaire ici utilisé, ce qui fait double emploi avec le début desdites « Notes » (70-72).
Après avoir repris (53) quelques éléments déjà mentionnés (1, 22, 29-30), le chapitre 4 (« Here begynneth and the Early Modern Englishwoman » [53-63]) s’attache à la tradition classique (Sénèque, Quintilien), relayée par la Renaissance, sur laquelle Fox s’appuie (face au courant aristotélicien) pour reconnaître aux femmes des capacités intellectuelles et morales, ce qui les rend aptes à exercer une autorité et des responsabilités identiques à celles des hommes à la tête de leurs établissements, responsabilités conférées, dans les deux cas, selon le mérite moral et non selon le rang social. L’édition de cette traduction permet de rectifier quelques idées fausses répandues parmi les non-spécialistes sur le prétendu relâchement au sein des abbayes durant la période précédant la Réforme ; Collett revient ici, tout en les approfondissant (59-61), sur les opinions divergentes (déjà abordées [29]) de Fox et d’Alcock quant à la conception de la vie religieuse ; il évoque ainsi les pistes envisagées qui justifieraient le peu de résistance rencontrée face à la dissolution des établissements religieux après le schisme henricien, alors qu’ils jouaient, auparavant, un rôle important dans la société.
Très court, le dernier chapitre (« Three Epilogues: Fox, the Nuns and the Book » [64-69]) passe en revue les activités de Fox entre 1517 et sa mort (1528) et la destinée des quatre établissements (et de leurs pensionnaires), auxquels appartenaient les trois abbesses et la prieure, jusques et y compris après 1536-1539, avant de revenir sur l’origine de l’exemplaire détenu par la Bodleian Library, dont le texte, enrichi de notes infrapaginales, est ici reproduit. L’ouvrage se poursuit par les « Notes éditoriales » (70-75), par quatre illustrations (76-79) qui présentent, outre le frontispice déjà nommé, la première page de l’introduction de Fox et celle du texte de la Règle, par la traduction, « Here begynneth the Rule of seynt Benet: Richard Fox’s translation of the Benedictine Rule for Women, 1517 » (81-165), par une bibliographie qui, dans la tradition universitaire, distingue sources primaires et secondaires (166-72) et par un index nominum et rerum (173-79). On ne peut que souhaiter à cette collection de s’enrichir encore. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
MARY ARSHAGOUNI PAPAZIAN, ed.— John Donne and the Protestant Reformation: New Perspectives (Detroit: Wayne State UP, 2003, viii + 385 pp., £ 38.50.)
Ce livre important est un ensemble cohérent d’études historiques et littéraires qui vise à situer Donne parmi les différents courants de la Religion réformée. Un long article de Paul Sellin prolonge son livre « So Doth, So is Religion »: John Donne and Diplomatic Contexts in the Reformed Netherlands, 1619-1620 » (Columbia, 1988). Remontant bien avant la mission diplomatique de 1619, il met en évidence des liens, certains ou probables, d’amitié et de sympathie entre le chapelain de Doncaster et certains des militaires anglais et écossais qui soutenaient la lutte des Hollandais calvinistes contre les Espagnols et même contre les « Remontrants » arminiens. L’étendue et la précision de ces recherches sont admirables. Mais si les sentiments patriotiques de Donne sont évidents dans ses lettres et dans quelques poèmes, en l’absence de tout témoignage direct de ses opinions, il paraît hasardeux de le présenter proche des calvinistes sur le plan théologique. À propos des débats suscités plus tard par l’Appello Caesarem de Richard Montagu, Jeanne Shami voit plutôt dans l’élection de Donne comme « prolocutor » lors de la Convocation de 1626 à Westminster Abbey le signe de sa réputation « as a middle voice in religious controvery » (36). C’est aussi une hypothèse, mais étayée sur des sermons prononcés par Donne : ceux-ci témoignent de sa méfiance à l’égard des positions doctrinales trop tranchées, calvinistes ou anti-calvinistes, de sa recherche du juste milieu (désigné par mediocrity), de son refus d’un décret éternel de réprobation, car « There is no necessitie that Man, any this or that Man, should perish » (52). Or c’est essentiellement sur l’examen des vues « augustiniennes » de Donne sur la prédestination que se fondent Daniel Doerksen et Mary Arshagouni Papazian pour le classer parmi les « moderate Calvinist conformists » (27) et découvrir dans ses poèmes comme dans ses sermons, « the spirit of Reformed Augustinianism » (80). Qu’il ait adhéré à la conception augustinienne de l’élection, cela n’est pas discutable ; celle-ci répondait d’ailleurs à son besoin intense d’une modeste assurance de son salut, acquise progressivement. Mais cela ne doit pas occulter ce qu’il y a de plus original et de plus moderne dans ses vues. À mes yeux, le Donne authentique est le prédicateur qui ose se demander si saint Augustin lui-même, comme d’autres Pères de l’Église, a toujours été constant dans ses opinions et n’a pu être « transported sometimes with vehemency against his present adversary, whether Pelagian, or Manichaean » (Sermons, éd. Potter-Simpson, VII. 203) ; le théologien qui, contredisant la croyance au petit nombre des élus, propose une interprétation hardie du verset sur la « porte étroite » (Matthieu 7.13) : « Christ is the gate, and every wound of his admits the whole world » (Sermons, VI, 163). C’est le prêtre qui admet, comme Érasme, que certains païens, dont Socrate évidemment, aient eu accès au salut sans connaître le Christ, car « to that man who does as much as he can, by the light of nature, God never denies grace » (Sermons, IV, 78). C’est l’humaniste qui affirme le lien étroit entre la lumière de la Révélation et la connaissance (Sermons, IV, 119 ; 283), et qui, comme l’auteur de la Satire III, appelle l’homme à douter, mais, à la différence des sceptiques, pour parvenir à la vérité (Sermons, V, 38 ; VIII, 135). Il n’est pas surprenant que le prédicateur ait critiqué le Concile de Trente, comme le montre Jeffrey Johnson dans un article équilibré. Il est moins évident qu’il ait délibérément conçu le Second Anniversary comme un « Protestant Paradiso », comme le propose Raymond-Jean Fontrain, dont on appréciera les savantes recherches sur le symbolisme biblique. C’est sur des concepts empruntés à René Girard que se fonde Catherine Gimelli Martin pour étudier dans les Anniversaries et les Holy Sonnets « the Triangulation of Religious Desire » d’un point de vue psychanalytique. Avançant sur un terrain plus sûr, Chanita Goodblatt examine judicieusement ce que l’exégèse de Donne doit à « l’hébraïsme chrétien », et le présente « intertwining the concepts of Catholic iconology and Protestant election » (236). Brent Nelson, tout en reconnaissant la présence dans les Devotions de multiples influences, met l’accent sur leur « Pathopoeia » et leur parenté avec les sermons ; il y découvre un « pattern of fall and redemption » qu’il juge éminemment « Protestant ». Non sans raison, Elena Levy-Navarro y discerne un refus de la polémique et un effort « to break down the barriers that divided the church in his day » (287). Elle aurait pu citer bien des sermons à ce propos (notamment Sermons, II, 111, 280) et cette suprême hardiesse dans les Essays in Divinity de 1614 : « so Synagogue and Church is the same thing, and of the Church, Roman and Reformed… » (éd. Raspa, 58). Annette Deschner a raison de placer la pensée de Donne dans le contexte d’un mouvement irénique européen, représenté par Grotius et Junius. Maria Salenius veut aussi définir sa foi dans « a larger context », mais le recherche dans sa rhétorique, dans l’art de présenter sa théologie. Le commentaire de Gale Carrithers Jr. et James Hardy Jr. sur le « double sermon » sur les « pêcheurs d’hommes » y voit l’expression d’une constante « Protestant moderation in a time of increasingly radical Calvinist sectarianism and Roman Catholic defence of the Papacy » (337). Leur sage conclusion sera la mienne : « perhaps this accounts for the difficulty in placing Donne in the Roman or the Calvinist camp » (351). — Robert Ellrodt (Université de Paris III).
ANNE KELLEY. — Catharine Trotter: An Early Modern Writer in the Vanguard of Feminism. (Aldershot: Ashgate, 2002, viii + 279 pp., £ 45.00.)
Réhabilitation argumentée de l’œuvre de Catharine Trotter (1679-1749), cet ouvrage veut détruire le cliché la faisant passer pour obscure et dépourvue d’intérêt, cliché déjà bien entamé, toutefois, par quelques universitaires précédant Anne Kelley (voir Dictionary of British Women Writers [1989], The Cambridge Dictionary of Philosophy [1995], Routledge Encyclopedia of Philosophy [1998] et Dictionary of Seventeenth-Century British Philosophy [2000] ainsi que son intégration dans Women Critics (1660-1820) (Folger collective, Bloomington: Indiana UP, 1995). Nul(le), néanmoins, parmi ceux/celles qui ont déjà racheté Aphra Behn ou Mary Delarivier Manley, n’a fait d’elle un objet d’étude comme c’est le cas pour Behn, Manley, Mary Pix ou Susanna Centlivre ou pour des poétesses telles que Katherine Philips, Elizabeth Singer Rowe. Cette image déformée est due, notamment, à la publication partielle de ses œuvres en 1751, qui a transmis l’image d’une érudite pieuse mais ignoré ses écrits à visée philosophique et théologique ; le chap. 1 (« Constructing Catharine Trotter » [11-52]) suit l’élaboration de cette persona à partir du xviiie siècle ; la théorie littéraire féministe, selon Anne Kelley, a, de son côté, contribué à marginaliser Catharine Trotter tout autant que les autres femmes auteurs qui se sont exprimées dans « une perspective rationaliste » sous prétexte que choisir une voix/voie masculine signifiait « collaborer avec l’ennemi » masculin (11).
L’originalité de cette étude réside dans son approche globalisante de l’œuvre. En effet, à partir du postulat qu’il n’est de division qu’arbitraire et artificielle entre littérature et philosophie, Anne Kelley revisite tous les genres dans lesquels C. Trotter s’est illustrée, en vue de démontrer la continuité de la préoccupation centrale qui les unit et les rend complémentaires au-delà de l’apparence décousue issue de leur variété. Sa vie et son œuvre, d’ailleurs, sont animées par sa détermination à défendre l’égalité intellectuelle entre hommes et femmes, fondée sur la mise en valeur et sur le développement de la raison chez les femmes.
Dans le chapitre 2, « The Adventures of a Young Lady [1693] » (53-74), Anne Kelley démontre que sont déjà présentes, dans cette courte novella (rebaptisée Olinda’s Adventures; or, The Amours of a Young Lady dans l’édition de 1718), toutes les préoccupations philosophiques, politiques et sociales constituant le cœur de ses écrits ultérieurs, dont la force morale des femmes, où se rejoignent la raison et la morale. Dans ce récit, comme ensuite dans son théâtre, la rationalité et la morale des femmes sont égales, sinon supérieures, à celles des personnages masculins, ce qui lui permet de déconstruire l’archétype de l’immoralité et de l’irrationalité féminines qui maintenait les femmes en marge du discours public.
Avant l’analyse des questions soulevées dans le théâtre de Trotter, le chapitre 3 rappelle l’arrière-plan politique et théâtral (Aphra Behn, Katherine Philips, Congreve, Farquhar, Dryden, Vanbrugh…) et présente un résumé de ses cinq pièces — Agnes de Castro (1696), Fatal Friendship (1698), Love at a Loss (1701), The Unhappy Penitent (1701), et The Revolution of Sweden (1706) — que vient compléter l’Appendice 1.
La progression du chapitre 4 (« Issues in the Drama ») est thématique (« Philosophical and Moral Issues, » « Trotter’s Depiction of Women, » « Political Concerns ») ; les intrigues de ses pièces lui permettent de traiter la question éthique, centrale chez elle, de l’opposition entre l’intégrité morale inébranlable, d’une part, et l’intérêt personnel et la relativité morale hobbesiens, de l’autre, en des termes de responsabilité personnelle et non de spéculations. Son originalité est double, selon Kelley : la rationalité y est une caractéristique féminine face à la fausseté du jugement et à l’irrationalité masculines, et les pièces sont réellement centrées sur la résolution du conflit éthique : cela amoindrit leur côté spectaculaire, diminue le soin apporté à résoudre l’intrigue et justifie, sans doute, leur succès relatif (sauf pour Fatal Friendship, plus conventionnel, au héros masculin).
En revanche, les écrits philosophiques, objet du chapitre 5, permettent d’accorder aux débats toute la profondeur nécessaire. Catharine Trotter prend appui, semble-t-il, sur sa production dramatique pour se lancer (« s’autoriser, » comme le fit Astell, à la suite de ses écrits consacrés aux femmes, lui octroyant une légitimité pour aborder la théologie, son véritable centre d’intérêt) et trouver sa place dans le bastion du discours masculin » (50), à savoir la philosophie et la théologie. Ce chapitre particulièrement riche s’articule sur trois points (« A Discourse Concerning a Guide in Controversies in Two Letters Written to One of the Church of Rome (1707), » « Trotter’s Writings on John Locke, » « Later Philosophical Writing »). Critique de certaines des doctrines de l’Église catholique (dont son infaillibilité), A Discourse, préfacé par l’évêque Gilbert Burnet, marque son retour à l’anglicanisme (elle fut catholique entre 1685 [conversion, à l’âge de onze ans] et 1707) ; dissocier l’infaillibilité de l’autorité traditionnelle, l’infaillibilité des Écritures de celle de l’Église et affirmer que c’est aux individus de prendre la responsabilité de leur bien-être spirituel sans avoir à obéir aux ordres de membres du clergé, s’ils ne sont pas en accord avec la lecture personelle que fait le croyant des Écritures, lui permettent d’adopter la même ligne que dans la proposition contenue dans sa défense de Locke (Defence of the Essay of Human Understanding, Written by Mr. Lock [1702], à savoir : la capacité de chacun à découvrir la morale (c’est-à-dire le bien et le mal instrinsèques à la nature des choses, quoique non imprimés dans l’esprit humain) à la lumière de la raison. Vingt-quatre ans plus tard, elle défend à nouveau Locke dans A Letter to Dr. Holdsworth (1726) — qu’elle complétera par A Vindication of Mr. Locke’s Christian Principles, from the Injurious Imputations of Dr. Holdsworth (1751) —, en se concentrant sur la résurrection et sur la trinité (voir, en toile de fond, la controverse entre 1675 et 1721). Admiratrice du schéma moral (existence d’absolus moraux) présenté par Clarke dans ses « Boyle lectures » en 1704 et en 1705, elle défend les théories du latitudinaire face aux accusations de déisme, dans Remarks upon Some Writers in the Controversy Concerning the Foundation of Moral Virtue and Moral Obligation (1743), dont le sujet est le fondement de la morale. Selon elle, les théories éthiques de Locke et de Clarke ne sont pas, dans leur essence, divergentes. Fidèle aux principes éthiques de Clarke, elle insiste sur la bienveillance comme trait de la nature humaine et refuse de voir la vertu trouver sa cause dans un désir de bonheur égoïste (voir ses Remarks upon the Principles and Reasonings of Dr. Rutherford’s Essay on the Nature and Obligations of Virtue [1747]). Le but ultime de ses divers écrits est la nécessité d’établir une morale pratique qui inclut des valeurs morales immuables accessibles à la raison individuelle. C’est moins la dimension métaphysique de l’éthique qui l’intéresse que son aspect humain et pragmatique (l’individu est déterminé par son rôle dans la société). Pourquoi, s’interroge Anne Kelley, cette femme s’est-elle contentée de réfuter les idées d’autrui plutôt que de mettre en forme son propre système philosophique, à l’instar de Margaret Cavendish ? À son avis, la réponse se trouve dans les mentalités de l’époque, qui gratifièrent la duchesse de Newcastle du sobriquet bien connu de « mad Madge. »
Le dernier chapitre, très court, tente de rappeler que Catharine Trotter était tout autant une femme qu’une intellectuelle, qu’aucune rupture n’existait entre sa vie intellectuelle et spirituelle, d’un côté, et ses émotions et la vie de son corps, de l’autre, contrairement à ce que cherchent à démontrer, parfois, certaines théoriciennes féministes chez toute femme qui a oublié d’être sotte. Catharine Trotter, comme le note la conclusion, revendique une amélioration du statut moral et intellectuel des femmes en soulignant qu’elles sont dotées de la raison et de l’intégrité morale qui font souvent défaut aux hommes. À l’instar de Lady Damaris Masham et d’Elizabeth Burnet, elle fut attirée et influencée par les idées de Locke, qui la menèrent à placer une morale issue de la raison au centre de ses œuvres. La bibliographie est bien structurée ; parmi les huit Appendices, deux sont centrés sur ses pièces (intrigues, dates de représentation et distribution des rôles), un sur les deux éditions de sa novella et cinq rassemblent des lettres de Congreve et de Farquhar à l’auteur, un échantillon de son écriture ainsi que son testament et celui de son époux, Patrick Cockburn. Un index nominum et rerum (273-79) clôt cet ouvrage très intéressant. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
IRVING N. ROTHMAN and R. MICHAEL BOWERMAN, eds. — The Political History of the Devil, The Stoke Newington Daniel Defoe Edition. (New York: AMS P, 2003, cvii + 605 pp., $ 178.50.)
Après la parution de An Essay upon Projects en 1999 et de The Consolidator en 2000, AMS poursuit son édition des œuvres de Daniel Defoe. Le même niveau d’exigence et de recherche d’exhaustivité caractérise ce volume. Outre la gravure de frontispice ornant la première édition de 1726 qui représente le Diable trônant en majesté à l’arrière-plan et présidant un aréopage d’anges déchus au pied aussi fourchu que le couple de démons modernes formé par une femme d’une grande beauté et un oriental enturbanné debout devant l’arc qui encadre la scène, l’édition reproduit une autre gravure de frontispice moins connue que la précédente, celle des premier et second tomes de l’édition française de 1729 où un diable au physique de satyre, surgi de nuées noirâtres et armé d’un serpent et d’une torche enflammée, fait sentir son influence sur le Déluge et Babel autant que sur les temps modernes. L’avant-propos retrace l’historique de l’entreprise d’édition depuis l’impulsion de départ donnée par Maximilian Novak et Manuel Schonhorn jusqu’à l’accord entre AMS et les éditeurs du texte, R. Michael Bowerman et Irving N. Rotman.
Une introduction de 75 pages justifiées, suivie de notes, précède une vingtaine de pages bibliographiques reprenant les ouvrages consultés pour l’établissement de l’édition : celles-ci, divisées en deux parties (ante- et post-1731), comprennent les pamphlets de Defoe ayant un rapport avec les thèmes bibliques, démonologiques et magiques (A System of Magic est cité dans son édition moderne de 1973) et les ouvrages et articles critiques sur l’auteur dont il semble dommage d’avoir exclu Ian Bell et Virginia Ogden Birdsall, deux spécialistes fort pertinents de l’auteur. L’introduction proprement dite présente un panorama très fouillé de la critique de The Political History of the Devil. Sa présentation strictement chronologique, très fructueuse, aurait pu intégrer une brève synthèse des points qui ont caractérisé la réception de Defoe, bien qu’il soit aisé de les inférer des analyses présentées : attitude ambiguë de Defoe face à son sujet, notion protestante de l’homme comme champ de bataille entre le bien et le mal et démarche pragmatique du Diable dans son emprise sur les hommes. La dernière partie de l’introduction qui s’attache à la définition de l’autre terme important du titre, « History », et le met en relation avec l’histoire de la vie du Diable, l’Histoire et les histoires pour lesquelles se donnent les œuvres de fiction de l’auteur est en tous points remarquable, nourrie qu’elle est d’exemples tirés du texte et marquée par le grand recul critique de ses éditeurs.
Le texte fondé sur la première édition de 1726 qui, à la différence de la seconde (1727), comportait « Political » dans le titre, est suivi d’une liste de variantes, introduite par quelques résultats typiques de la collation de l’édition princeps, de la deuxième et de l’édition française. Ces rapprochements entre les deux premières versions anglaises permet de se rendre compte du peu d’ampleur et d’importance de la plupart d’entre elles (essentiellement graphiques et orthographiques — majuscules, coquilles, italiques, mots écrits en deux parties). Les notes très classiquement clarifient un certain nombre de références culturelles, concernant notamment les obédiences religieuses, les allusions mythologiques et bibliques, les données historiques et biographiques. Certaines semblent quelque peu évidentes pour le public averti qui sera sans doute celui de cette édition mais la grande majorité sont fort utiles car intelligemment présentées et subtilement synthétisées. L’annexe B (33 pages) qui donne la source de toutes les citations bibliques du texte est très précieuse et illustre quel point d’imprégnation stylistique le texte de Defoe peut atteindre sur un pareil sujet. L’index nominum et rerum est méticuleusement composé et permettra au chercheur intéressé par un texte fort peu étudié récemment de prendre facilement ses premiers repères tout en étant sûr de la qualité et de la fiabilité de l’édition. — Élisabeth Détis (Université de Montpellier III).
Henry FIELDING. — Contributions to The Champion and Related Writings. Ed. WILLIAM B. COLEY. The Wesleyan Edition of the Complete Works of Henry Fielding. Vol. 11 (Oxford: Clarendon, 2003, cxxvi + 687 pp.)
La parution de cet ouvrage met fin à une longue attente grâce à William B. Coley, artisan de la préparation des volumes 3 (The Jacobite’s Journal [1745] and Related Writings [A Dialogue between a Gentleman of London, Agent for Two Court Candidatures, and an Honest Alderman of the Country Party (1747), A Proper Answer to a Late Scurrilous Libel (1747)] 1974) et 5 (The True Patriot and Related Writings [A Serious Address to the People of Great Britain, The History of the Present Rebellion in Scotland, A Dialogue between the Devil, the Pope, and the Pretender (1745)]. 1987). La politique de cette édition, rappelle Coley, est de classer les œuvres, autant que faire se peut, selon la chronologie, leur genre et leur dessein (cxviii). Sont ici rassemblés les premiers écrits non dramatiques, à visée politique, rédigés par Fielding à la très probable demande de l’opposition au gouvernement de Walpole. Seule The Charge to the Jury; or, The Sum of the Evidence, on The Trial of A. B. C. D. and E. F. All M. D. For the Death of One Robert at Orfud [Orford, i. e. Walpole] … (1745), à ne pas confondre avec A Charge Delivered to the Grand Jury (1749) incluse dans le volume 6, ne répond pas aux critères énoncés puisque Walpole était mort et qu’il n’y est pas égratigné. Ils relèvent de deux genres : l’éditorial et la brochure. Coley ne se borne pas à expliquer et à mettre en contexte par une très subtantielle introduction et des notes d’une infinie richesse, mais il propose aussi une lecture personnelle et novatrice d’au moins deux textes dans la mesure où, explique-t-il, ils sont objets de controverses (Préface, viii).
Par ordre chronologique sont reproduits deux articles parus dans Common Sense, antérieurs aux éditoriaux du Champion — à savoir « Pasquin Letter » (Common Sense, 21 mai 1737) et « “Mum Budget” Letter » (Common Sense, 13 mai 1738). Déjà publiée dans New Essays by Henry Fielding: His Contributions to the Craftsman (1734-1739) and Other Early Journalism. With a Stylometric Analysis by Michael G. Farringdon de M. C. Battestin ([Charlottesville: The UP of Virginia, 1989] 536-39), la première est recontextualisée grâce aux Appendices ; en amont, par le biais d’une lettre du 7 mai, centrée sur la liberté de la scène et de la presse, ce plus d’un mois avant le Licensing Act, et signée « An Adventurer in Politicks » (Daily Gazetteer, organe du gouvernement de Walpole), à laquelle Fielding répond ici ; en aval, avec « The “Adventurer’s Reply to Pasquin” » (Daily Gazetteer, 4 juin 1737) qui réfute les arguments du futur ex-dramaturge. La seconde, « “Mum Budget” Letter », document holographe découvert et rendu public par M. C. et R. R. Battestin (« A Fielding Discovery, with Some Remarks on the Canon », Studies in Bibliography 33 [1980] : 131-43), vante le silence comme perfection de la nature humaine, évoquant le proverbe « Silence gives consent » (10), silence « acheté » au sein du Parlement figuré par « [a] Coffee-House. » Un judicieux Appendice jette un éclairage supplémentaire par l’entremise du discours prononcé par lord Chesterfield à la Chambre des Lords contre le Licensing Bill (début juin 1737).
Le volume se poursuit avec les « Contributions to the Champion » (15 novembre 1739-15 novembre 1740) qui en constituent l’essentiel (13-524) et sont fondées sur les textes originaux détenus par la Bodleian Library: « The Wesleyan edition is the first collected edition since 1741 to use original issues as copy-text, and it is the only such edition to do so for material dating after 17 June 1740 » (lx). L’édition d’Arthur Murphy et Andrew Miller (1762) n’incluait aucun de ces éditoriaux (lvi), celle de William E. Henley (1902) était plus que lacunaire. Comme l’indique le substantif « Contributions », le rôle de Fielding n’y fut pas aussi prépondérant que dans ses périodiques ultérieurs ; en revanche, démontre Coley avec précision, la dimension politique est présente bien avant la « métamorphose » (lxi) du périodique, le 10 avril 1740. Son introduction porte une attention particulière aux trois grandes séries d’articles : « Extract out of the Voyages of Mr. Job Vinegar » (republiés pour la première fois par Samuel J. Sackett dans The Voyages of Mr. Job Vinegar, from The Champion, Augustan Reprint Society, n° 67 [Los Angeles: William Andrews Clark Memorial Library and the U of California, 1958] iv + 39 pp.), l’« Apology for the Clergy » (objet d’une étude très fine [lxvii-lxxiv]) et « An Address to the Electors of Great Britain » (1740) que Coley choisit de reproduire à partir de l’édition d’Édimbourg (525-55) ; il souligne l’influence d’Algernon Sidney, de Machiavel et de James Harrington sur ce qu’il qualifie de « the most “theoretical” (in some sense, “radical”) political thinking he [HF] ever published, as a comparison with his pamphlets of 1745 and 1747 would confirm » (lxxvii). Si chaque éditorial est daté, le numéro de la livraison, élément pourtant bien utile, n’est pas reproduit.
Puis l’introduction remet en perspective The Vernoniad (1741) (556-83), dont le héros n’est pas l’amiral Vernon, jamais cité, mais Walpole sous les traits de Mammon, et The Opposition. A Vision (1742) (584-600), allégorie insérée dans un rêve-vision et ultime attaque contre Walpole. La dernière des cinq sections des Appendices regroupe deux attributions douteuses : The Crisis. A Sermon (1741) (648-55) qui partage le but de l’« Address to the Electors of Great Britain » et An Attempt towards a Natural History of the Hanover Rat (1744) (656-68). Enrichi de douze illustrations, d’une introduction textuelle (cxx-cxxvi) et d’un index des noms de personnes, de lieux et de thèmes (669-87), cet ouvrage est, on l’aura compris, bien plus que l’édition attendue. — Guyonne Leduc (Université de Lille III).
ALEXIS TADIÉ. — Sterne’s Whimsical Theatres of Language—Orality, Gesture, Literacy. (Aldershot: Ashgate P, 2003, viii + 193 pp.)
L’œuvre de Laurence Sterne ne cesse de fasciner par sa richesse, sa diversité, ses paradoxes et la résistance qu’elle oppose à toute catégorisation définitive. A. Tadié propose ici une réflexion personnelle très enrichissante, extrêmement claire, agréable à lire et fort bien étayée, sur la confrontation paradoxale, à l’intérieur du texte sternien, de l’écrit et de l’oralité. Partant du constat de l’hétérogénéité fondamentale, on oserait même dire fondatrice, des livres de Sterne, il pose la question de la perception et des représentations du langage qui s’y expriment. Selon lui l’œuvre de Sterne s’inscrit dans le cadre plus vaste des discussions sur le fait linguistique qui ont lieu au cours du xviiie siècle. Le moindre intérêt de cette approche n’est pas qu’elle permet de dépasser la sempiternelle question de « l’origine du roman » (« the rise of the novel »), si fréquemment débattue depuis les travaux de Ian Watt et de Michael McKeon, notamment : selon Tadié, les questions d’ordre générique sur ce qu’est le « roman » importent moins à Sterne que sa réflexion sur les enjeux pratiques du passage d’une culture orale à une culture de l’écrit en train de prendre l’ascendant, grâce à l’essor de l’imprimé, sur celle-ci. Autrement dit, dans les textes de Sterne, la question de la nature du livre est plus importante que celle de l’appartenance au genre du roman, et la question même de « l’origine du roman » ne serait alors qu’une reconstruction contemporaine.
La démonstration de Tadié s’organise en 5 grands chapitres : 1) Le gouvernement de la conversation ; 2) La chair des mots ; 3) La vision du langage ; 4) Les mots de la fiction ; 5) Les paradoxes du livre [notre traduction]. Dans la première partie, l’auteur montre l’importance culturelle de la conversation dans le monde du xviiie siècle. Sterne était immergé dans une culture orale, comme en témoigne l’importance du paysage sonore évoqué dans le texte. Tadié s’arrête hélas assez peu sur l’emploi fait par Sterne de la musique, r&eacu