Twelfth Night et All’s Well That Ends Well : deux comédies que tout oppose, ou deux moments d’une même esthétique ?
Gisèle Venet
La crise généralisée de l’aristotélisme et de l’épistémè inféodée à Aristote, au cours des quelque quarante années de part et d’autre de 1600, entraîne une « insurrection anti-classique » qui affecte non seulement les sciences mais les arts, dont les genres au théâtre, comédie et tragédie perdant leurs contours nets. Une esthétique de la déstabilisation des savoirs et des formes oscille entre des caractéristiques tantôt plus maniéristes, tantôt plus pleinement baroques dont on pourrait retrouver les clivages ou les infléchissements dans deux comédies de Shakespeare, Twelfth Night et All’s Well that Ends Well. Cela même qui les rapproche les différencie : la première, plus soumise aux incertitudes et aux ambiguïtés de l’apparence, plus ludique aussi, serait plus maniériste : elle suspend le dénouement à l’érotisme indécis d’une figure androgyne, Viola, Diane ambivalente déguisée en Césario, et seul un jeu avec l’artifice, une fausse « anamorphose » permet de résoudre les diffractions du désir ; la seconde, plus soucieuse d’inquiéter et d’émouvoir, à ce titre plus baroque, use du déguisement pour l’héroïne, à l’issue d’un conte de fée, non pour résoudre l’ambiguïté entre masculin ou féminin, mais pour un trucage d’identité légitimant un mariage par une défloration adultère, l’épouse remplaçant la maîtresse dans un lit, loin de tout sentimentalisme pétrarquiste. Le dénouement ne table plus sur l’anamorphose impalpable et ludique, mais sur la matérialisation du désir, Diane et Vénus unifiées dans une maternité clandestine qui « finit bien » grâce au mariage, seule résolution sociale du désir, charnel et non plus né d’un seul regard.
In the forty years roughly divided by the year 1600, all forms of knowledge founded on Aristotle underwent a thorough epistemological crisis that gave way to “anti-classical insurrection,” not only in the expected fields of the sciences but also in arts and literature, even the clear delimitation of genres such as comedy and tragedy being affected. The aesthetic answers to this general disintegration of certainties tend to betray at times more mannerist traits or prove more fully baroque, as a comparison between two comedies, Twelfth Night and All’s Well That Ends Well, might show, beyond their common features of Shakespearean comedies. Twelfth Night appears more mannerist, as it entirely relies for action and effect on playful indiscrimination between masculine and feminine appearance : the denouement is endlessly postponed by the erotic ambivalence of the androgenic figure of the Diana-like Viola as Cesario, and only a last-minute delusive “perspective” sets back to order the diffracted allurements of desire. All’s Well That Ends Well seems more inclined to stage feelings in a disquieting and disturbingly moving context, and as such more baroque. After the love fairy tale of the beginning, the heroine resorts to disguise not to play with the ambiguities of gender, but to trick a deserting husband into legitimate marriage thanks to adulterous sexual intercourse, the wife swapping roles with the husband’s mistress, away from the delusions of Petrarchan sentimentality. The denouement no longer relies on immaterial anamorphosis but on concrete resolution of desire, Diana and Venus united in clandestine motherhood that “ends well” in marriage only, the sole valid and social resolution no longer to love at first sight but to carnal desire.