2005
Études anglaises
Comptes rendus
Comptes rendus
• HENRY JAMES. — Nouvelles complètes, 1864-1876 (tome I) et 1877-1888 (tome II). Éd. Annick Duperray et Évelyne Labbé. Trad. Marie-Françoise Cachin, Max Duperray, Évelyne Labbé, François-Xavier Jaujard, Aurélie Guillain, Diane de Margerie, Marie-Rita Micalet, Catherine Pappo-Musard, Christine Savinel et Muriel Zagha. (Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, respectivement 1568 p. et 1632 p.)
CLAUDE DELMAS et LOUIS ROUX, éds. — Correct, incorrect en linguistique anglaise. CIEREC Travaux 113. (Saint-Étienne : P de l’U de Saint-Étienne, 2003, 175 pp., 23 €.)
Incorrect n’est pas l’absolue négation de correct, nous apprennent ces actes des ateliers de linguistique du Congrès de la SAES, tenu à Metz en 2003. L’écart par rapport à la norme qui a pu un temps fonctionner comme repère heuristique fait aujourd’hui figure de frein à la démarche explicative. C’est dans cet esprit que David Banks invite à importer la notion physique de relativité dans le champ de la linguistique pour, par exemple, donner d’une forme passive aussi bien l’analyse Auxiliaire + Verbe que Copule + Complément (de type verbal). Didier Bottineau se saisit de l’épineuse question du split infinitive pour y voir un filtrage adverbial commentant le choix du verbe afin de guider le co-énonciateur dans son interprétation, pour souligner l’effet induit : le conflit entre to, opérateur de sélection (franche et directe) de ce verbe, et l’adverbe qui vient en différer l’énonciation. Ce serait ce conflit cognitif qui, traduit au plan stylistique, opposerait Big-Endians et Little-Endians. Sylvie Hancil s’élève contre la démarche qui consiste à plaquer une terminologie d’importation — l’opposition perfectif/imperfectif des slavisants — sur une langue germanique comme le gotique ou l’anglais. Patrice Larroque montre que le « mal parler », loin d’être à considérer comme cas tératologique, fait au contraire apparaître que les variantes et variations d’ordre individuel, social ou régional, observables dans la forme de surface des énoncés produits, sont tout à fait révélatrices des mécanismes profonds à l’œuvre dans une langue donnée. « Valeur correcte », pour Gérard Mélis, implique la mise en œuvre d’un schéma d’identification/qualification qui fasse passer d’un certain degré d’opacité à un certain niveau d’élucidation. Correct s’entend donc ici non pas au sens axiologique mais comme effet cumulatif d’opérations de détermination. Les préoccupations d’Élise Mignot vont vers les composés nom + nom à accent unique pour faire apparaître qu’ils permettent tous (inkwell comme screwdriver) de référer à l’après chronologique d’un procès. Elle se pose alors la question de savoir pourquoi cleaning lady et cleaner sont équipossibles alors que *driving man et *poster sont à considérer comme incorrects par rapport à driver et postman. Aliyah Morgenstern se penche sur le berceau du système de la personne pour épier la genèse du je au travers de ses précurseurs hors norme chez l’enfant de 18 à 36 mois. S’appuyant sur le schéma notionnel du procès feel, Catherine Paulin met en lumière le fait que le sémantisme du verbe correspondant n’est pas donné d’emblée, que son invariant s’anime de mille reflets polysémiques selon les contextes auxquels il est exposé, selon notamment le jeu qui s’instaure entre lui et ses compléments. L’ouvrage se clôt sur la contribution de Jean Slamowicz qui établit de manière fort experte que la pause n’est pas « un péril “non linguistique” où s’abîmerait la communication » mais, bien au contraire, un élément qui possède une triple valeur — iconique, pragmatique, discursive — en relation avec, respectivement, une fonction cognitive (travail de formulation, propre à l’oral), une fonction de gestion des tours de parole, une fonction de structuration d’ensembles discursifs par séparation et par focalisation. Le thème choisi pour ce volume fédère heureusement des approches diverses, fait s’épanouir des questionnements similaires sous des questions multiples et atteste de la vigueur de l’activité de recherche en linguistique anglaise. — Jean Pauchard (Université de Reims).
DOMINIQUE GOY-BLANQUET. — Shakespeare’s Early History Plays: From Chronicle to Stage. (Oxford: Oxford UP, 2003, viii + 312 pp., £ 60.)
On se félicite de lire en anglais (sous une forme plus concise) des travaux parus en français en 1986, 1997 et 1999, mais mis à jour et complétés, les deux chapitres sur R3 étant très largement nouveaux et parachevant l’ensemble. 1H6 soulève deux problèmes difficiles : attribution totale ou partielle à Shakespeare ? composition antérieure ou postérieure à 2H6 ? Sans les nier, l’auteur ne s’égare pas dans leur examen détaillé : « My own belief, and working assumption, is that whatever part [Shakespeare] had in [1H6] must have been done at an early stage in the writing of the trilogy » (20). Elle souligne que la tétralogie comporte une « overall structure » (269) et que « what is true of the earlier plays is also true of Richard III: each play is dramatically valid, but significantly impoverished when isolated from its context » (193). L’étude des sources, essentielle chez Shakespeare, est ici si complexe qu’on a besoin de ce guide très sûr ; mais Goy-Blanquet ne se contente pas de les identifier, elle montre le dramaturge au travail et éclaire les pièces d’un commentaire pertinent, tant dans leur singularité que dans leur ensemble. Pour 1H6, « the historical material is thoroughly reshaped by its insertion into a new form » (29) ; dans 2H6, « the turning of chronicle into drama moves from extensive to microsurgery » et « the design becomes far more intricate » (57). Dans 3H6 (« an ordered representation of disorder », 185), « Shakespeare contracts time intervals, fuses characters or episodes, alters chronology, collects scattered data, detaches facts from their causes or equips them with new ones, reattributes actions or opinions according to his dramatic pattern » (120). Enfin, dans R3, « he turns large sections of the History [of More] into dramatic episodes without rewriting them in any way implying criticism, yet most of the transplants develop new meanings and associations as if driven by a life of their own » (258). Shakespeare n’emprunte pas, il transmue. La peinture des personnages évolue : « in Part 1 the protagonists are so accessory to the plot that character practically has no role. In 2 Henry VI, they begin to develop beyond their thematic function. With Part 3 they grow in complexity ... For the first time in the sequence, characters appear as the main springs of the action, all the time conforming to the known historical data » (179). La philosophie de l’histoire de Hall est « shaky, neither consistently Machiavellian nor providentialist; like most chroniclers of the time, he resorts to the variety of doctrines available whenever facts defeat traditional beliefs » (115), quant à Holinshed, une lecture complète de sa chronique « shows him to be the loudest herald of providential justice ... especially in the 1587 version » (235). Tous deux sont « equally unimpeachable on matters of political and religious orthodoxy » (236). Si l’arrivée providentielle de Richmond est un hommage aux Tudors, « it proceeds nonetheless from a perfectly coherent moral vision which will be developed in the later works. The dynamics of evil eventually produces antibodies: troubled nature, after a long spell of fever, assembles its forces for a bloodletting purification. Richmond here anticipates Macduff » (280). Un regret concernant quelques coquilles par exemple : « the War (> Wars) of the Roses » (161, 164). Et pourquoi le rarissime « didascalias » (73, etc.) au lieu de l’habituel « stage directions » ? Souhaitons que de petites corrections soient faites pour une édition « paperback » qui rendra plus accessible cet ouvrage indispensable à l’étude de la première tétralogie. — Gilles Monsarrat (Université de Dijon).
JACKSON P. MACDONALD. — Defining Shakespeare: Pericles as Test Case. (Oxford: Oxford UP, 2003, xiv + 249 pp., £ 50.)
La page de titre de l’édition de 1609 attribue Pericles au seul Shakespeare mais, pour des raisons qu’on ignore, la pièce ne figure pas dans l’in-folio de 1623. En 1709, Rowe estime que « the greatest part of the Play was not written by him » mais Malone, en 1790, pense qu’on peut, « safely », lui attribuer les actes III, IV et V. L’attribution se précise en 1868 avec le shakespearien allemand Nikolaus Delius qui suggère que George Wilkins écrivit les deux premiers actes. Un chapitre de Brian Vickers, Shakespeare, Co-Author: A Historical Study of Five Collaborative Plays (OUP, 2002), a récemment récapitulé les travaux qui, depuis plus d’un siècle, par des moyens très variés (caractéristiques métriques, syntaxiques et lexicales), confirment l’opinion de Delius. Jackson a déjà publié plusieurs études aboutissant toutes à la même conclusion, qu’il démontre ici de façon définitive, me semble-t-il (malgré un modeste « very solid grounds », 217) : l’attribution à Wilkins des deux premiers actes. Apporter une explication argumentée rendant compte des différences de versification, de vocabulaire et de syntaxe qu’on trouve dans certaines pièces n’est pas une néfaste « désintégration » mais une nécessaire attribution. Dans leur édition de 1998 (New Cambridge Shakespeare), DelVecchio et Hammond se plaignent que « no one has been able to put forward a convincing reason why Shakespeare should have attempted a collaboration with so junior and inexperienced a partner as Wilkins » (13). Mais, d’une part, nous ne savons rien non plus des raisons pour lesquelles Middleton et Rowley collaborèrent pour écrire The Changeling ou pourquoi Chapman, Jonson et Marston écrivirent ensemble Eastward Ho; d’autre part, Wilkins n’était pas un auteur négligeable puisque The Miseries of Enforced Marriage (éditions en 1607, 1611, 1629 et 1637) fut jouée par la troupe de Shakespeare. Il est maintenant prouvé que certaines particularités des deux premiers actes de Pericles se retrouvent dans The Miseries et dans les scènes de The Travels of the Three English Brothers attribuées à Wilkins (les autres étant de Day et Rowley). Arguer d’une « overall coherence of design in the play » (DelVecchio-Hammond 13) ne prouve rien car ces dramaturges avaient assez de métier pour faire à plusieurs une œuvre unifiée dans l’action scénique. Les travaux d’attribution ont été transformés par les bases de données informatiques ; celles-ci ont multiplié les moyens d’investigation et Jackson consacre son dernier chapitre à une méthode qui confirme la répartition des scènes, grâce à des recherches informatiques « systematic and comprehensive » (193) rendues possibles « only since the creation of the Chadwyck-Healey electronic database “Literature Online,” which enables scholars to search virtually the whole corpus of early modern English drama, as well as most significant poetry and a good deal of prose » (190). L’emploi de cette base de données a permis à Vickers de proposer d’attribuer « A Lover’s Complaint » à John Davies of Hereford (TLS, 05.12.03). Selon Jackson, « no modern student of attribution can afford to neglect securing the services of a professional statistician » (22), et plus d’un lecteur se trouvera dérouté par « Wilcoxon’s sum of ranks test » (49-50) ou « the Pearson product moment correlation » (87), mais de telles expressions sont très rares ; l’ouvrage est écrit pour des littéraires et non des statisticiens. Il est indispensable d’attribuer à chaque auteur ce qui lui revient et on doit aujourd’hui admettre que Shakespeare, malgré la prééminence de son génie, a écrit des pièces en collaboration, comme beaucoup de ses contemporains ; il paraît bien difficile, par exemple, de voir en lui l’unique auteur de Timon of Athens (voir Vickers, 244-90). On regrettera l’absence d’une bibliographie dans l’important ouvrage de Jackson mais on pourra consulter celle de Vickers (542-51). — Gilles Monsarrat (Université de Dijon).
PASCALE DROUET. — Le Vagabond dans l’Angleterre de Shakespeare, ou l’art de contrefaire à la ville et à la scène. (Paris : L’Harmattan, 2003, 372 pp.)
C’est un plaisir trop rare que celui de voir une excellente thèse de doctorat devenir livre et très bon livre. C’est celui que l’on goûte à lire cet ouvrage. L’entreprise de P. Drouet est née d’une volonté de rapprocher le personnage shakespearien d’Autolycus, dans Le Conte d’hiver, de la définition que donnent de la mètis Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant dans Les Ruses de l’intelligence. La Mètis des Grecs (1978) : « un ensemble complexe, mais très cohérent, d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise ». On comprend facilement le caractère séminal du recoupement.
La thématique retenue, dont l’étude de P. Drouet présente l’analyse la plus soutenue en même temps que la vision la plus panoramique, se prête idéalement à une approche socio-historique, sous son espèce la plus récente, le néo-historicisme. La méthode est très tôt revendiquée par l’auteur, dans une introduction fort claire et explicite quant aux buts à atteindre et aux outils employés dans ce dessein. Il est agréable de préciser aussitôt que l’étude se garde tout du long des aspects excessifs que revêt parfois le matérialisme culturel quand il est employé dans le seul dessein de faire prévaloir une visée idéologique marxiste ou néo-marxiste. P. Drouet choisit un outil approprié à la révélation et à l’exploration des conditions historiques et sociales de la deuxième partie du xvie siècle et du début du xviie siècle en Angleterre, sans s’interdire d’ailleurs de solliciter des documents issus des monarchies antérieures à celle d’Élisabeth Ire ou postérieures à celle de Jacques Ier, lorsque ces documents sont propres à éclairer l’analyse. C’est un corpus hétérogène (en apparence seulement) de textes législatifs, de pamphlets traitant du monde des marginaux, de lettres d’agents gouvernementaux, d’enregistrements de procès, et de pièces de théâtre qui est présenté avec une pertinence sans faille. Elle démontre, s’il le fallait encore, que lorsque les idées qui président aux créations littéraires, ou artistiques en général, ne sont plus dans l’air que nous respirons, il devient impossible et dangereux d’isoler le fait littéraire de son contexte socioculturel, ce que le compartimentage pédagogique entre littérature et civilisation encourage trop souvent dans l’anglistique, au risque d’affaiblir sa démarche. L’auteur, qui se montre efficace littéraire dans les micro-analyses de textes dramatiques, n’utilise pas l’histoire pour étudier la littérature ; pas plus qu’elle n’entend faire l’inverse. Elle étudie un fait culturel majeur des périodes élisabéthaine et jacobéenne et ses représentations diverses, y compris sous des formes non textuelles, iconographiques par exemple. Entre tous ces témoignages, P. Drouet traque les contradictions révélatrices, selon la méthode suivie par William C. Carroll, dans Fat King, Lean Beggar… (1996). Ajoutons que, dans cette variété documentaire, on aurait souhaité que le corpus de chansons et ballades fût représenté.
La richesse et l’apport original du livre s’énoncent dans le sous-titre : « l’art de contrefaire à la ville et à la scène ». La piste est donc double, sociologique d’une part, esthétique et idéologique de l’autre, mais l’intuition de constants recoupements, qui fait partie de l’hypothèse de départ, sera magnifiquement vérifiée. Des interrogations intéressantes, mais de moindre portée, comme celle qui souhaite éprouver si le théâtre est bien le lieu d’élection où l’on prend le contre-pied du discours officiel sur les vagabonds, seront intégrées à la démarche et livreront d’utiles perspectives sur la satire dramatique. Quatre chapitres s’intéressent successivement à « Instabilité et prolifération : vers une cartographie du vagabondage », à « Coercition et ostentation [sic] : le système punitif appliqué aux vagabonds », à « “Counterfeiting” : de la mètis des vagabonds au métier d’acteur », enfin aux « Représentations du vagabond : projection utopique, perspective relativiste et transparence satirique ». Le cœur du corpus théâtral est constitué de pièces de Shakespeare, Dekker, Middleton et Ben Jonson.
Le glissement du vagabondage au théâtre, du vagabond à l’acteur est aussi irrésistible qu’il est subtil dans sa démarche, fondée qu’elle est sur l’assimilation par la loi des statuts sociaux concernés et sur la similarité des griefs. Tout ceci repose sur une similarité plus profonde, ontologique, sur cet art de contrefaire et sur ses outils corporels et vestimentaires, sur une volonté d’ostension recherchée par le mendiant simulateur, mais aussi par la justice qui l’exhibe au pilori, sur une recherche d’avertissement et d’exemplarité. La conclusion ouvre la perspective en évoquant la descendance des types marginaux étudiés au travers d’œuvres comme The Beggar’s Opera de John Gay, L’Opéra de quat’ sous de Bertolt Brecht, ou En attendant Godot de Samuel Beckett, et laisse les mots de la fin au personnage de Vladimir, qui, dans cette dernière œuvre, se réclame de l’humanité au travers de sa marginalité.
Le lecteur apprécie tout au long de l’étude l’emploi d’une langue transparente et précise. Le texte est d’une bonne correction matérielle (à revoir quelques vétilles pour une éventuelle réimpression : « ostentation » pour « ostension » p. 11, puis à nouveau dans le titre du chapitre II ; « … la mètis des grecs », p. 321, correctement orthographié « Grecs » ailleurs ; Jean Fusier pour Jean Fuzier, p. 332). Une bibliographie étendue reflète l’érudition sans artifice de l’auteur. Un excellent « Glossaire de termes liés au monde marginal » (116 articles) compense de façon aussi vivante que savante la curieuse absence, dans la section « Livres de référence » de la bibliographie, de glossaires de termes élisabéthains (Robert Nares, Schmidt…), ou de dictionnaires spécialisés, comme le dictionnaire d’argot d’Eric Partridge, par exemple. On trouve en fin de volume un bon index mixte, nominum et rerum, et une table des matières analytique.
Au chapitre des regrets — inévitable autant qu’il est restreint dans le cas de figure —, citons le fait que les abondantes citations anglaises ne sont pas traduites, ce qui pénalise le lecteur non anglophone et renvoie au patchwork linguistique si artificiel, parfois désolant, des thèses françaises en anglistique. Enfin, mais ici l’auteur n’est plus en cause, on doit faire état de la présentation morne et mélancolique du volume par L’Harmattan : couverture sans illustration, typographie trop dense, lignes trop longues, soulignés disgracieux. Un tel ouvrage méritait d’être servi par une présentation matérielle plus avantageuse. Il ne reste qu’à souhaiter qu’un éditeur anglo-saxon, intéressé par la problématique de P. Drouet, donne une version anglaise de cette très belle et enrichissante étude. — Jean-Marie Maguin (Université de Montpellier III).
KEN HILTNER. — Milton and Ecology. (Cambridge: Cambridge UP, 2003, ix + 165 pp.)
Dans le Paradis perdu (la tentation d’Ève, genius loci d’abord, puis « déracinée » du Jardin d’Éden) ; dans Le Masque de Ludlow (le contraste entre Sabrina, permettant aux personnages de retrouver leurs racines, et l’Esprit tutélaire séparé de la terre en son ciel platonicien) ; dans Le Paradis reconquis (la « déconstruction » par Jésus des tentations offertes par Satan — (« Athens, Rome and the Throne of David », 89), Milton représente l’état de la conscience individuelle lorsqu’elle prend le risque de perdre son appartenance au lieu naturel où elle s’est developpée. Cette première partie de l’ouvrage est inspirée des « Deep ecologists » qui fondent leur propos sur une critique du dualisme couvrant toute l’histoire de l’épistémologie.
Le projet de lire Milton « Greenly » (noter la majuscule), exigeait une réflexion qui réinterprète le matériau historique et philosophique : l’auteur y procède avec conviction. Il rejette toutes les épistémologies fondées sur une coupure entre la conscience de soi et la conscience du monde naturel, car c’est ainsi qu’il interprète celles de Descarte, des Grecs, des Platoniciens, des scolastiques et d’Aristote, et affirme sa préférence pour les sages (opposition de « sapientia » et de « scientia ») qui, tels Job (Le Livre de Job), Saint Augustin, Luther et Heidegger, commentateur des premiers (L’Être et le temps), ont déconstuit les systèmes dualistes et ont rendu l’homme à sa corporéité, c’est-à-dire essentiellement au lieu où il s’enracine. Est analysée, surtout dans la seconde partie de cette étude, construite de manière réitérative, la notion de Kairos du Nouveau Testament (la prescription d’un temps désigné pour exploiter les bienfaits de la terre), qui apparaît sous forme d’allusions dans les situations auxquelles les personnages du Masque sont confrontés ; dans la situation d’Ève, et dans certaines réponses du Christ dans Le Paradis reconquis, la plus caractéristique étant : « But on occasions forelock watchful wait » (III, 173). Les derniers chapitres (8 et 9), qui traitent du symbolisme de la « blessure » (« Earth felt the wound… » [IX, 780-83]), et de celui de l’« enracinement » végétal, axe vertical du monde permettant aux créatures de s’élever jusqu’à Dieu, sont de loin les plus riches et les plus convaincants.
Soutenue par une lecture originale de certains textes fondamentaux, philosophiques et religieux, la présentation, voire l’argumentation, n’est pas sans quelques défauts. L’expression chute parfois dans le néologisme (« Greenfriendly reading of Christanity »). On observe également des ambiguïtés dans l’usage, probablement imité des critiques post-structuralistes, de l’étymologie (p. 6 et 32, les préfixes latins con- et contra- ne sont pas utilisés clairement). L’argumentation ne manque pas de faire d’assez nombreuses allusions à des problèmes actuels d’environnement. Elle est parfois faussée par l’esprit de système comme on le voit dans l’analyse des positions respectives de Sabrina et de l’Esprit tutélaire rappelées plus haut, alors que l’apparition de la première provient directement du monde idéal de la légende, et que le second s’incarne en un bon pasteur, Thyrsis, qui vient comme le Christ parmi les hommes, afin de sauver les enfants Egerton perdus et menacés dans la plus naturelle des forêts. On peut enfin penser que les jugements portés sur une « philosophie grecque » et un Platonisme réduits à leurs seuls aspects dualistes relèvent d’une vue simplificatrice plutôt que d’une analyse objective. — Jean Pironon (Université de Clermont II).
ALAIN BONY. — Leonora, Lydia et les autres : étude sur le (nouveau) roman anglais du XVIIIe siècle. (Lyon : PU de Lyon, 2004, 394 pp., 25 €.)
Alain Bony réunit dans cet ouvrage attendu des études échelonnées de 1977 à 2000, synthétisant ainsi une réflexion qui n’a cessé de dynamiser l’étude de la littérature anglaise du xviiie siècle en France, à la lumière des grandes évolutions de la théorie critique, depuis l’époque structuraliste et au-delà. Le lecteur (re)trouve ici, remaniés et augmentés, des essais parus notamment dans BSÉAA, ÉA et Poétique. Mais l’ensemble, qui comporte un inédit sur les ambivalences du sentimentalisme, fait plus que de rassembler des analyses individuellement stimulantes. Ce livre permet en effet de suivre de manière privilégiée le développement d’une pensée dont l’enjeu central est la question de la modernité.
Le prologue introduit le lecteur dans le secret de la bibliothèque des deux héroïnes éponymes, grandes lectrices de romans, précieux puis sentimentaux, pour suivre ensuite les métamorphoses du genre romanesque. Le chapitre I montre la valorisation historique de la nouveauté (novelty) érigée en « valeur suprême de la modernité » (55) : le changement et la mobilité deviennent facteurs de plaisir esthétique pour Addison dans le Spectator, à l’encontre de la vision swiftienne qui associe au moderne les idées de corruption et de dégénérescence. Les deux chapitres suivants sont consacrés à Defoe. L’« ébranlement général des catégories épistémologiques à une époque qui se détourne de l’interprétation religieuse et totalisante des existences » (81) explique l’ambiguïté d’un contrat de lecture désabusé où « le lecteur […] mène le jeu » (84) et conduit à l’exploration des voies épiques de l’aventure et de l’apprentissage mais aussi de « la voie non encore frayée du roman de la vie intérieure, d’inspiration tragique » (139).
Fielding, objet des quatrième et cinquième chapitres, contribue à légitimer le genre. La préface de Joseph Andrews insère le roman dans une lignée virtuellement aristotélicienne, cela avant l’opération normative qui substitue à partir des années 1750 « novel » à « romance » et transforme l’ancien en « (nouveau) roman », « privilég[iant] la cohérence et la densité de la structure dramatique autour de la destinée d’un personnage central » (168). En réalité « le même roman peut être à la fois romance et novel » (174) : c’est affaire de lecture. Quant à l’auteur, il se donne à observer comme « un rôle que se donne le narrateur » (191). Auto-réflexif et ludique, enfant chéri de la « nouvelle critique », l’auteur de Shamela a été opposé à Richardson, dont il est indissociable. Les chapitres six à huit rappellent que les deux auteurs utilisent les mêmes anciennes ressources romanesques, tout en « invit[ant] la lecture à n’être pas dupe d’elle-même » (209). Mais le lecteur se voit attribuer par Richardson un rôle non « purement narratorial », relevant d’une « intense coopération entre un auteur et son public » (218). Injustement négligé, Richardson est redevenu, à l’heure du post-structuralisme, l’écrivain complexe, problématique, des « abîmes intérieurs » évoqués par Diderot.
Le chapitre neuf souligne l’aporie au cœur de la « bienveillance latitudinaire », « théologie sécularisée qui imprègne plus ou moins tout l’éthos du xviiie siècle anglais et qui inspire le sentimentalisme » (253) : le « primat donné au subjectif » (260), inhérent à l’épistémologie lockienne, fait de l’expérience intime de chacun le critère de l’authenticité des sentiments, entraînant le « risque d’un relativisme généralisé » (261). À ce compte, la recherche du bonheur n’échappe à l’individualisme sadien que sous la protection de la métaphore newtonienne du principe de gravitation, transposé dans les relations sociales et proposant le modèle optimiste d’un monde harmonieux, vœu pieu, « de l’ordre de la dénégation, du refus d’admettre le désordre du monde autant que la violence du désir » (273).
Les trois derniers chapitres analysent la stratégie du désir — « détour et investissement » (301) — chez le narrateur-auteur de Sterne et « le jeu avec le livre-objet » (328) que révèle la page marbrée de Tristram Shandy, ainsi que l’effet d’hétérogénéité créé par les cinq correspondances « univoques et étanches l’une à l’autre » (346) de Humphry Clinker. Au lecteur d’être le personnage principal et de déchiffrer les symptômes que constituent les discours des personnages dans le roman-organisme de Smollett, en les reliant dans une globalité signifiante.
Mettant un terme au jeu des prénoms dans lesquels se réincarnent les héroïnes, figures de l’éternel retour du désir de lire, l’épilogue referme temporairement la Bibliothèque. Les « appendices » permettent de consulter trois textes emblématiques, dus à Addison (en 1711 et non 1712), Sheridan et Austen. L’index nominum est utilement complété d’une bibliographie des textes utilisés à la fin de chaque chapitre, dans l’esprit d’un vrai dialogue critique. — Madeleine Descargues-Grant (Université de Valenciennes).
JACQUES ZOONEVELD. — Sir Brooke Boothby. Rousseau’s Roving Baronet Friend. (Uitgeverij « De Nieuwe Haagsche », s.l., 2003.)
Voici la superbe biographie d’un personnage peu connu aujourd’hui, mais célèbre dans tous les milieux littéraires, artistiques, scientifiques, mondains de la période 1765-1820. C’est une gageure que de faire tenir en ces pages l’ensemble des activités, voyages, publications, rencontres, études botaniques de ce baronet. L’auteur a utilisé les mémoires du baronet et quantité de lettres, journaux privés, récits, dont il donne de longs extraits. Il cite également de longs aperçus des œuvres poétiques du baronet, qui prouvent une grande sensibilité et un talent certain. Ses innombrables correspondants et contemporains témoignent tous de ses qualités humaines de « gentleman », de sa sensibilité, si fortement éprouvée à la mort de sa fille unique âge de six ans. Grand botaniste, il connut Rousseau en Angleterre dès 1766 puis le revit en France. Il parlait un excellent français, et son premier titre de gloire fut de publier le Premier Dialogue de Rousseau Juge de Jean-Jacques, dont l’auteur lui avait confié le manuscrit. Il vécut autant en Grande-Bretagne que sur le continent, où il voyagea beaucoup et dut s’exiler plusieurs fois pour fuir ses créanciers, car il ne sut pas gérer sa fortune, ni bien compter, apparemment. Originaire du Derbyshire (1744), il mourut à Boulogne en janvier 1824 dans l’indigence et la maladie. Sa biographie contient la liste de ses amis poètes, lettrés, peintres, auteurs politiques, de ses adversaires comme Ed. Burke et Th. Paine qu’il combattit pour des raisons différentes : il était libéral en politique, et approuvait les principes de 1789 mais condamnait la forme que prit la démocratie révolutionnaire. Également connu d’Anna Seward, du Dr Johnson, de Mrs. Piozzi, du peintre David, il rencontra tout ce que l’Angleterre et l’Écosse comptaient de brillants esprits, et tard dans sa vie Walter Scott, et W. Wordsworth dont il n’apprécia guère la poésie. Il fréquenta Mme de Staël, B. Constant, Goethe, Schlegel, Kotzebue ; il vécut un temps au Danemark, rencontra Nelson et Dumouriez, etc. L’ouvrage est divisé en neuf chapitres qui présentent les événements et déplacements de sa vie, marquée par la perte de l’enfant et la séparation consécutive d’avec sa femme. Il fut toute sa vie inconsolable de cette perte, qui lui inspira le recueil poétique Sorrows, unanimement apprécié par la critique. Traducteur de Molière et de Racine en anglais, il contribua partiellement à la traduction de l’œuvre de Linné. Satiriste de la corruption parlementaire et des bourgs pourris (Venality), il connut une réelle notoriété et fut reçu dans les meilleures sociétés d’Europe occidentale, sauf en France napoléonienne car il jugeait que l’Empereur était un dictateur. Il fut collectionneur de tableaux, offrit à la cathédrale de Lichfield un ensemble de vitraux superbes achetés à la démolition d’une abbaye belge. L’ouvrage est superbement imprimé et illustré en noir et blanc et en couleurs, ce qui agrémente la galerie de portraits esquissés. L’intérêt est toujours soutenu, et l’érudition est impressionnante. Un panorama de la société dirigeante du temps montre ses multiples facettes, sous le règne de George III et la Régence. La biographie des travaux littéraires du baronet est donnée en annexe, suivie de l’abondante bibliographie générale, de la bibliographie des illustrations de chaque chapitre. Après les notes en fin d’ouvrage, vient l’index. C’est donc un ouvrage particulièrement intéressant pour la période concernée. Il faut savoir gré à l’auteur d’avoir proposé le portrait de personnes citées en regard du texte, ou presque.
Ce livre appelle cependant quelques remarques. On s’étonnera d’abord de constater que le texte n’est pas justifié, ce que la présence des illustrations n’explique pas, dans un ouvrage de cette qualité où l’on ne relève pas de faute de typographie (p. 24, corriger 1776 en 1766 ; une omission, p. 410, « [had] not sold his allowance… »). Ensuite, on peut s’interroger : à quel public ce livre est-il destiné ? Il y a surabondance de renseignements chronologiques, biographiques, etc. : un lecteur s’intéressant à la période sait probablement qui fut la reine Charlotte, quand régna George III, à titre d’exemple simple, mais il y en a beaucoup, même trop. Indiquer les dates de naissance et de mort de personnages secondaires ou méconnus est utile : est-ce indispensable pour Ed. Burke ou Goethe ? Enfin l’auteur est certainement emporté par la flamme pédagogique, ce qui entraîne des redites et répétitions lassantes d’arguments, de conclusions, comme aux pages 90 et 92, 123. Et la manière dont il rédige certaines appréciations de l’œuvre, ou du comportement du baronet, semble manquer un peu de recul par rapport au sujet. Mais que celui qui n’a jamais rien publié lui jette le premier encrier… L’ouvrage est un gros travail de recherche biographique qui renseigne sur bien des aspects peu connus ou méconnus de l’histoire sociale de la Grande-Bretagne, et c’est un outil de travail fort utile pour une connaissance de la vie sous George III et pendant la période révolutionnaire. À lire sans retenue. — Georges Lamoine (Université de Toulouse II).
GEORGE TAYLOR, — The French Revolution and the London Stage, 1789-1805. (Cambridge: Cambridge UP, 2000, x + 263 pp., £ 40.)
Le sujet choisi par George Taylor avait déjà été en partie étudié par Gillian Russell dans The Theatres of War (1995). Taylor propose moins une contribution nouvelle qu’une synthèse de travaux antérieurs et un examen assez rapide des pièces de théâtre anglaises qui font écho, directement ou indirectement, à la Révolution française et au début des guerres napoléoniennes. Tel est du moins le projet annoncé par le titre et la quatrième de couverture, car vers la fin de l’ouvrage l’auteur fait référence à « [his] whole study of how French and English theatrical cultures influenced each other » (210). De fait, les chapitres 2 et 6 contiennent des analyses de pièces françaises, qui reprennent des études critiques en langue anglaise. George Taylor ne semble pas maîtriser la langue française, la bibliographie ne comprenant qu’un nombre infime de sources primaires et secondaires écrites dans cette langue. Cette lacune contribue à expliquer le nombre considérable d’erreurs sur des termes français (qu’un bon correcteur aurait dû supprimer) : Tallyrand, le Grand Peur, la Autrichienne, drame larmoyante, les Hérbertistes, Gréty — pour ne prendre que quelques exemples. L’anglais n’est malheureusement lui non plus pas exempt d’erreurs traduisant probablement une grande hâte dans les dernières phases de la préparation du manuscrit : the Whig’s impeachment of Warren Hastings, the king’s own bothers (pour brothers — mais il est vrai que les frères de George III lui causèrent bien des contrariétés), a introverted ‘melodrama’, Young Roscius … exclude, Zanadu — la liste n’est pas épuisée. On déplore également une erreur sur la date de la publication des Reflections on the Revolution in France de Burke, qui deviennent d’ailleurs à une occasion des Reflections on the French Revolution ; le même sort est réservé aux Letters for Literary Ladies de Maria Edgeworth, qui deviennent Letters to… Par ailleurs, alors que nombre des pièces examinées (de George Colman, Thomas Holcroft, Richard Cumberland ou Joanna Baillie, pour ne citer que les auteurs les plus connus) ne sont pas accessibles dans des éditions modernes, seules ces dernières apparaissent dans la bibliographie, qui ne contient donc pas les titres de la plupart des textes qui sont l’objet de l’ouvrage. C’est là une décision, annoncée dans la Note sur le texte, qui n’est guère compréhensible.
L’approche est chronologique, l’examen des pièces se mêlant à un rappel des événements historiques qui se déroulaient au moment de leur création en France et en Angleterre. L’introduction annonce que l’ouvrage emprunte ses outils critiques au matérialisme historique et au nouvel historicisme, mais les analyses relèvent plutôt de la critique thématique. On aurait aimé que l’auteur, dont le propos est d’étudier la dimension idéologique d’un corpus de textes, montre de manière plus détaillée en quoi ils métaphorisent des situations politiques. — Isabelle Bour (Université de Tours).
MARK CANUEL. – Religion, Toleration, and British Writing, 1790-1830. (Cambridge UP, 2002, vi + 317 pp., £ 45.00, $ 60.00.)
Cet ouvrage riche et fouillé entend montrer que la production littéraire des années 1790-1830 cherche à définir, face à la tradition des Églises établies, de nouveaux espaces de pluralisme intellectuel et spirituel garantis par des institutions tolérantes. L’auteur entreprend dans cet esprit l’exploration d’un vaste corpus littéraire où figurent de grands classiques du romantisme (Coleridge, Byron, Keats, Shelley) et du gothique (comme Maria Edgeworth ou Ann Radcliffe), mais aussi des œuvres moins connues et pourtant dignes d’intérêt, tel le Don Carlos (1822) de lord John Russell, variation sur une figure historique qui sollicite fortement l’âme romantique et dont la lecture inspire à Canuel quelques belles pages consacrées au thème de l’Inquisition. Don Carlos fait alors l’objet d’un rapprochement avec The Cenci de Shelley — sans que ne soit pourtant abordée Mary Shelley, dont les romans comportent un versant gothique qu’il aurait pu être fructueux de placer dans le débat. Seul vrai regret ici : en suggérant (sans doute est-ce contestable) que l’Inquisition « was not strictly a literary topos » (245) et en ne s’attardant que sur la généalogie immédiate du mythe — sans pointer l’usage plus que généreux qu’en fait le roman du xviiie siècle — Canuel s’interdit de voir que le recours très codé à ce cliché exprime lui-même ce que l’auteur de ces lignes a naguère appelé l’intolérance de la tolérance, valorisation triomphaliste et souvent ethnocentriste de la liberté anglaise. Mais il est vrai que les critiques anglo-saxons ont tendance à n’aborder leurs homologues francophones que s’ils ont nom Barthes ou Althusser — ce que ne manque pas de faire Canuel…
Les analyses littéraires proposées sont souvent fines, perspicaces, constructives. Les perspectives d’ensemble, en revanche, sont parfois trop approximatives. Pourquoi faudrait-il ainsi que le gothique soit l’illustration pure et simple de l’anticatholicisme alors qu’il est si souvent ambigu ? Il est certes incontestable que les romans de cette école tirent profit (parfois au-delà du raisonnable) de l’amalgame, au reste bien intolérant, entre papisme et sadisme sous toutes ses formes. Pour autant, comment méconnaître que le gothique est aussi un jeu, où l’on prend plaisir à se faire peur, où l’on se propulse délibérément dans un imaginaire régressif, et que ce jeu démonétise en large part les équations que bien des écrivains du xviiie siècle prenaient, eux, plus littéralement ? Plus sérieusement encore, et par-delà les invariants, on ne peut pas ignorer que les mentalités religieuses ont sensiblement changé, dans la Grande-Bretagne du début du xixe siècle, par rapport à ce qu’était l’état de l’opinion un siècle plus tôt. La grande rupture historique qu’est la Révolution française a ainsi modifié en profondeur le regard que les protestants britanniques portaient sur la religion catholique ; la constitution civile du clergé et, plus encore, la persécution des prêtres et des religieuses atteignent la conscience anglaise dans ce qu’elle a peut-être de plus cher, à savoir le respect pour la spiritualité et pour la religion révélée.
L’auteur a bien fouillé l’histoire des idées, même si l’on peut lui objecter sa lecture quelque peu sommaire de Locke, dont il retient surtout, en fait de théorie de la tolérance, l’argumentaire organisationnel sans envisager les propositions les plus originales du philosophe de l’Epistola de tolerantia. Il néglige en outre le fait que le xviiie siècle a consacré définitivement une idée de tolérance déjà très largement conceptualisée et valorisée dès la fin du xviie, alors même que le dispositif institutionnel, il est vrai (et Canuel a raison de le rappeler), tarde à faire son aggiornamento. Un ouvrage stimulant, au total, dont les quelques frustrations qu’il engendre sont à la mesure de l’intérêt qu’il éveille chez l’historien de la littérature ou des mentalités. — Alain Morvan (Université de Paris III).
PHILIP CONNELL. — Romanticism, Economics and the Question of Culture. (Oxford: Oxford UP, 2001, xii + 338 pp., £ 45.)
Dans sa conclusion, qui aurait utilement pu servir d’introduction, Philip Connell explique comment et pourquoi la critique du xxe siècle, mais aussi certains intellectuels de la période victorienne, ont exagéré l’antagonisme entre la pensée romantique et l’économie politique telle que l’incarnaient James Mill, John Stuart Mill, Robert Malthus et Jeremy Bentham. Le propos de son livre est de montrer que les romantiques entretiennent avec l’utilitarisme et le malthusianisme des rapports beaucoup plus complexes et ambivalents que l’histoire littéraire ne le dit. Sa méthode, toute de patience et de modestie, consiste à relire les textes romantiques avec une attention minutieuse, à les contextualiser de manière précise, et à tirer de ce travail des conclusions nouvelles, qui infléchissent le discours critique sur le romantisme comme pensée idéaliste.
Un premier chapitre montre que c’est seulement à partir de la seconde édition (datée de 1803) de l’Essay on the Principle of Population que les Lakistes prirent leurs distances par rapport à Malthus. Dans un second chapitre, où l’articulation entre littérature et économie politique passe au second plan, Philip Connell explique comment Dugald Stewart combina philosophie morale et économie politique, James Mill cette dernière et la promotion d’une science utilitariste de la société, et Francis Jeffrey la « science nouvelle » de la société et la promotion de l’éducation populaire. Avec les exemples de William Roscoe et de Samuel Bailey, il prouve qu’on ne saurait affirmer qu’il y avait une antinomie entre les valeurs d’une intelligentsia romantique anti-capitaliste et celles des idéologues du libéralisme bourgeois. La même démarche est appliquée à Thomas Chalmers qui, proche à certains égards de Wordsworth et de Walter Scott, « christianisa » l’économie politique. Le chapitre III argue que On the Constitution of Church and State (1829) de Coleridge et The Excursion (1814) de Wordsworth sont beaucoup plus indulgents à l’égard de « l’esprit du commerce » qu’on ne le dit habituellement. Suit une étude détaillée du débat sur l’éducation qui eut lieu au début du xixe siècle — prises de position sur l’éducation des masses, lignes de partage entre soutien au système de Bell (qui avait un fondement religieux) et à celui de Lancaster. Le chapitre IV, centré sur l’évolution de la pensée de William Cobbett (qui, initialement, n’était pas anti-malthusien) et de William Hazlitt, montre comment une partie de la mouvance Whig donna naissance à une nouvelle forme de radicalisme and les années 1805-1807. Connell soutient que la réflexion de Shelley sur la pensée de Bentham ne peut être réduite à la critique de l’utilitarisme que contient la Defence of Poetry (rédigée en 1821). Un dernier chapitre étudie la métaphore de l’infection dans Sir Thomas More : or, Colloquies on the Progress and Prospects of Society (1829) de Southey, qui rejette le malthusianisme tout en étant marqué par ses présupposés et son argumentation. Philip Connell nous prouve la fécondité de l’histoire littéraire et intellectuelle pratiquée avec rigueur. — Isabelle Bour (Université de Tours).
INA FERRIS. — The Romantic National Tale and the Question of Ireland. (Cambridge: Cambridge UP, 2002, 205 pp., £40.)
Cet ouvrage stimulant appelle des commentaires contrastés. Tout d’abord, son champ d’investigation n’est pas aussi vaste que le laisse supposer le titre ; Ina Ferris s’en explique dans l’introduction : Lady Morgan ayant fait l’objet de moins d’études que Maria Edgeworth au cours de la dernière décennie, l’auteur a limité ses remarques au roman Ennui de la seconde romancière. De plus, Ina Ferris ne propose pas une étude d’ensemble des national tales de Lady Morgan, Maria Edgeworth, James O’Henry et Michael Banim qu’elle examine ; elle se concentre sur certains points, que l’on peut tous relier d’une manière ou d’une autre à la question de l’identité de l’Irlande au début du xixe siècle. Les nœuds thématiques et conceptuels de son étude sont, pour l’essentiel : le voyage, la frontière, la sympathie, la représentation du temps et de l’histoire, mais aussi le sous-jacent (the subsurface), le frisson et l’inconfort. Les références théoriques les plus saillantes, tantôt productives, tantôt moins, sont empruntées à Michel de Certeau, à Julia Kristeva et à Slavoj Žižek. Quelques développements — sur la théorie wordsworthienne de la composition poétique, sur l’opposition entre discours écrit et discours oral chez Hazlitt, par exemple — sont mal intégrés au propos principal, et ont surtout une valeur analogique. Un certain emportement rhétorique — ton rhapsodique —, l’emploi récurrent et quelque peu flou de concepts tels que enunciation ou trope, une tendance à l’amphigouri (vehicular transportation pour carriage, par exemple) créent une opacité linguistique qui distrait des analyses et dilue le propos.
L’ouvrage s’ouvre par un examen des récits de voyage en Irlande faits par des Anglais soucieux de contribuer à l’intégration complète de l’Irlande dans l’Union. Le chapitre 2, centré sur The Wild Irish Girl (1806) de Sydney Owenson (Lady Morgan), montre comment ce roman mobilise la pastorale et l’allégorie pour proposer une réconciliation idyllique entre colonisateur et colonisé, fondée sur la sympathie instinctive humienne. Puis l’on voit comment, dans d’autres romans du même auteur, Florence Macarthy (1818) et The O’Briens and the O’Flahertys (1827), la figure féminine principale se fait plus marginale. The Milesian Chief (1812) de Maturin, hybride générique fortement marqué par le gothique, amène des développements intéressants sur l’utilisation des ruines dans la littérature romantique, à partir de la typologie proposée par Jean Starobinski, mais ici l’auteur a tendance à surestimer la fonction idéologique du personnage de Armida Fitzalban. Un ultime chapitre centré plus sur l’Irlande des années 1820 que sur la fiction de cette période, montre chemin faisant comment le « récit national » se fait roman de l’insurrection et roman irlandais (et non plus anglo-irlandais), du fait de l’agitation suscitée par Daniel O’Connell.
S’il n’y a pas de lecture globale du « récit national » ni, on l’a dit, de survol exhaustif du genre, nombre d’analyses sont éclairantes, en particulier sur les personnages féminins de Lady Morgan, sur les différentes formes de temporalité qui interagissent dans The O’Briens and the O’Flahertys, sur l’effacement du national tale au profit du roman irlandais, avec l’émergence d’une voix narrative pondérée à la Walter Scott. — Isabelle Bour (Université de Tours).
TREY PHILPOTTS, ed. — The Companion to Little Dorrit, The Dickens Companion Series. (Robertsbridge: Helm Information 2003, xv + 560 pp., £ 55.)
Cet ouvrage est le neuvième titre dans la série coordonnée par Susan Shatto et David Paroissien commencée en 1986. Il fournit une aide inestimable au lecteur de Little Dorrit, un des romans noirs de Dickens, en rassemblant des informations très riches sur le contexte historique complexe et souvent impénétrable : la guerre de Crimée, le « Circumlocution Office », les grandes figures de l’État tels Lord Palmerston ou Lord Aberdeen, ainsi que les débats de la Chambre des Communes qui viennent enrichir le texte de Dickens. Philpotts offre une étude du fonctionnement de la prison de Marshalsea et des lois sur la faillite au milieu du xixe siècle en Grande-Bretagne, ouvrant ainsi des pistes pour une compréhension plus profonde des enjeux non seulement politiques, mais narratifs et linguistiques de ce texte.
Les trente-trois illustrations comprenant cartes, gravures, croquis et peintures forment un support iconographique (incluant également des peintures d’autres époques chères aux Victoriens) qui aide le lecteur à entrer pleinement dans les réseaux de références culturelles qui restent souvent opaques. Le tableau Caritas Romana, peint en 1670 par Lorenzo Pasinelli, sert de support à Philpotts pour élucider les références à cette scène contenues dans l’œuvre de Dickens. La petite Dorrit sacrifie sa vie à son père « a fountain of love and fidelity that never ran dry or waned », un écho de Childe Harold’s Pilgrimage de Byron. L’auteur énumère les nombreux tableaux et gravures traitant de cette scène ainsi que les pièces de théâtre ou les romans de l’époque tel North and South de Elizabeth Gaskell. Si la culture classique est soigneusement documentée, la culture populaire n’en est pas pour autant négligée : les références à la publicité, aux voyages, à la santé sont parmi les sujets abordés dans ce « companion ».
Ce travail minutieux n’est nullement pédant et le texte de Philpotts reste vivant et se lit agréablement. Il ne peut être qu’un outil précieux, aussi bien pour les enseignants que pour les étudiants et les chercheurs. — Sara Thornton (Université de Paris VII).
ALISA CLAPP-ITNYRE. — Angelic Airs, Subversive Songs. Music as Social Discourse in the Victorian Novel. (Athens: Ohio UP, 2002, xxviii + 226 pp., 18 ill., $ 49.50.)
Même si l’époque victorienne n’a pas été marquée par l’apparition de grands chefs-d’œuvre musicaux (à part dans le domaine de l’opérette, avec Gilbert et Sullivan), on sait que la musique était très présente dans la vie des Britanniques au xixe siècle, et cette importance se reflète dans la littérature. Tout en se penchant sur les romans d’Elizabeth Gaskell, de George Eliot et de Thomas Hardy, Alisa Clapp-Itnyre s’intéresse surtout aux aspects sociaux et idéologiques de la musique. Elle consacre ainsi le premier quart de son ouvrage aux visions contradictoires de cet art, comme le laisse entendre le titre du volume. La musique est vue comme créatrice et destructrice de la communauté (usages paternalistes et patriotiques, chants subversifs et contestataires), comme inspiration spirituelle et corruption sensuelle (engouement pour la musique d’Église, le chant comme parade nuptiale), comme une création éthérée et une denrée commerciale (aspirations à l’idéal, le piano comme signe de statut social). Se pose également le problème de la place des femmes : toute fille à marier doit avoir un talent musical à déployer en compagnie, mais la musicienne qui se produit en public se compromet. C’est dans ce contexte que sont relus plusieurs textes de Mrs Gaskell, qui mettent en avant le caractère domestique de la « parlour music », en opposant la musique comme spectacle, exhibition malsaine, telle qu’elle est pratiquée en ville, à la musique comme communion des âmes féminines, telle qu’elle est pratiquée à la campagne (l’analyse s’appuie ici sur les catégories définies en 1887 par Ferdinand Tönnies, Gesellschaft vs. Gemeinschaft, 48). Chez George Eliot, les enjeux paraissent plus complexes. Dans Adam Bede, Eliot dénonce l’idéalisation victorienne de la musique en montrant que les hymnes méthodistes reprenaient souvent la mélodie de chansons à boire ou de couplets galants ; inversement, les textes religieux peuvent aisément être laïcisés par la suppression d’un mot ou d’un vers. Dans The Mill on the Floss, alors que Lucy et Stephen conçoivent la musique comme spectacle, Maggie et Philip la reçoivent ; représentant la Pastorale perdue dans une société factice, Maggie est dans une situation comparable à celle de l’héroïne des opéras romantiques cités par Eliot (La Muette de Portici, La Somnambule). Avec Daniel Deronda, les différents personnages féminins incarnent les possibilités que, dans un milieu patriarcal où domine le mythe du compositeur, la musique offre aux femmes en tant que simples interprètes. Chez Thomas Hardy, enfin, le drame naît de l’opposition entre la crudité des chants populaires, dont les paroles célèbrent les fonctions corporelles, et le désir de pureté manifesté par une bourgeoisie hypocrite. « Hardy’s adherence to the Darwinian, nonconformist aspects of folk songs when the nation was constructing them as wholesome, patriotic artifacts was thus a blow to Victorian hegemonic aesthetics » (182). En attirant l’attention sur ce qui passe souvent pour de simples détails, cet ouvrage rappelle la complexité du roman victorien et prouve que « Gaskell, Hardy, and especially Eliot did not leave the ethos of music unchanged » (184). — Laurent Bury (Université de Paris IV).
PASCAL AQUIEN. — Oscar Wilde, The Picture of Dorian Gray. Pour une poétique du roman. Variations sur un texte. (Nantes : Éditions du Temps, 2004, 191 pp., 21 €.)
L’unique roman d’Oscar Wilde continue de fasciner les lecteurs et d’inspirer les critiques. On se souvient que Liliane Louvel a publié naguère The Picture of Dorian Gray. Le double miroir de l’art (Paris : Ellipses, 2000). C’est maintenant Pascal Aquien qui s’emploie à guider le lecteur à la découverte de cette œuvre foisonnante et toujours déroutante. Comme il s’en explique dans le Prologue, son intention n’est pas d’étudier une nouvelle fois la thématique du roman, mais de s’intéresser à sa poétique, aux modes de composition, aux procédés internes, bref à sa fabrication et à son écriture. D’où le sous-titre aux allures revendicatives qu’il a choisi.
Son premier chapitre porte sur le contrat de lecture, ou sur ce que l’on pourrait appeler avec Genette le paratexte : le titre, la préface et l’incipit. Son deuxième chapitre, « Structures du récit » nous rappelle la genèse du roman, les différences entre la première version, une commande parue en 1890 dans le Lippincott’s Monthly Magazine et la version en volume parue en 1891, assortie d’une préface, ainsi que de diverses modifications, sans compter six chapitres supplémentaires. C’est pour lui l’occasion de nous montrer la structure définitive de l’œuvre en vingt chapitres, disposés presque symétriquement autour du chapitre XI, qui sert de point d’articulation. Ici est étudiée également la construction d’un espace et d’un temps, ainsi que la nature d’un langage qui emprunte beaucoup au théâtre. Le troisième chapitre, « L’empire des signes », est essentiellement consacré à la sémiologie des personnages, et il s’attarde utilement sur le nom et le prénom du personnage principal, avant de s’interroger de la même façon au sujet des autres protagonistes. Le quatrième chapitre sur « le tissage intertextuel » est sans doute le plus original et le plus novateur. Il commence par ce constat très éclairant : « La question de l’intertextualité est d’importance chez Wilde, qui aimait à emprunter, citer, voire plagier, y compris ses propres œuvres, la littérature comme le langage étant considérés par lui comme un réservoir inépuisable et comme la source de re- et ré-créations permanentes » (115). Plutôt que de passer en revue les multiples influences perceptibles dans le roman, P. Aquien décide judicieusement de s’intéresser à trois domaines intertextuels qui sont restés jusqu’ici relativement peu explorés : la lecture que fait Wilde des textes de l’Antiquité, son dialogue avec d’autres genres littéraires comme le fantastique, mais aussi le réalisme, et enfin son dialogue avec d’autres formes d’art, comme le théâtre déjà nommé, mais surtout la musique, qui occupe ici une place centrale. Le dernier chapitre, « Les mots en liberté », montre le pouvoir évocateur des mots dans le roman de Wilde, leur poids, leur rythme et leur combinatoire, dans ce qui est une remarquable étude stylistique. La louable ambition d’Aquien, qu’il réalise avec panache, est de révéler au lecteur toutes les richesses du texte. Pour cela, il déploie les ressources de ses compétences artistiques, littéraires, linguistiques, onomastiques, stylistiques et rhétoriques. Pris dans l’élan de sa démonstration, il peut se laisser emporter par une certaine virtuosité verbale, comme, par exemple, lorsque, d’après lui, le signifiant « crimson » se détache un peu trop de son signifié pour laisser entendre et surtout voir « crim[e] » et « son », et ainsi mettre « l’accent sur une filiation tragique, qui condamne Dorian à être l’instrument et la victime du malheur » (162). Son étude se signale par une érudition solide et une exploration du roman aussi inspirée qu’inspirante : gageons que ce volume servira de référence et connaîtra des rééditions. Ce sera l’occasion de corriger quelques broutilles : la fleur aux connotations féminines est le convolvulus (85) ; en grec, Agathos désigne seulement le bon et non le beau (88) ; et le musicien de Daniel Deronda s’appelle Klesmer (142), ce qui en yiddish veut dire le « violoneux ».
L’étude proposée ici par P. Aquien ne vient pas s’ajouter à toutes celles que nous connaissons déjà. Par sa visée poétique, elle ouvre de multiples possibilités de lecture. Et l’on souscrit tout à fait à cette formule heureuse : « The Picture of Dorian Gray, à l’inverse des Faux-Monnayeurs de Gide (1925), n’est pas un roman sur le roman, ni une réflexion sur le texte en train de se faire, mais un roman sur la lecture […], c’est-à-dire sur la pluralité des interprétations » (173-74). — Alain Jumeau (Université de Paris IV).
HENRY JAMES. — Nouvelles complètes, 1864-1876 (tome I) et 1877-1888 (tome II). Éd. Annick Duperray et Évelyne Labbé. Trad. Marie-Françoise Cachin, Max Duperray, Évelyne Labbé, François-Xavier Jaujard, Aurélie Guillain, Diane de Margerie, Marie-Rita Micalet, Catherine Pappo-Musard, Christine Savinel et Muriel Zagha. (Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, respectivement 1568 p. et 1632 p.)
Relevant le défi d’une entreprise laissée inachevée par les éditions de la Différence, La Bibliothèque de la Pléiade s’ouvre à l’un des maîtres de la littérature de langue anglaise — le Maître, ainsi qu’on l’appelle de son vivant déjà —, en offrant une édition française des Nouvelles complètes de Henry James, traduites de neuf par une équipe placée sous l’égide d’Annick Duperray et d’Évelyne Labbé. Ces deux premiers tomes rassemblent la totalité des nouvelles écrites par James de 1864 à 1888, soit environ la moitié des 112 récits produits au cours d’un demi-siècle d’activité littéraire. Deux autres volumes sont donc attendus pour accueillir la cinquantaine de nouvelles restantes.
Henry James ne naît pas écrivain ; il ne cesse de le devenir et la nouvelle lui offre un champ expérimental qu’il ne désertera jamais. Les grands textes de la phase dite majeure peuvent apparaître comme l’aboutissement d’une évolution organique, dont les traits thématiques, formels ou stylistiques, sont présents en germe dès les premiers récits, qu’il s’agisse d’historiettes confinant au mélodrame comme « Une tragédie de l’erreur » qui ouvre le premier volume ou de textes aussi sophistiqués que « Les Papiers d’Aspern » ou « Le Menteur » vers la fin du second. C’est précisément le devenir artistique de l’écrivain que les éditrices ont choisi de mettre en lumière en présentant l’ensemble des nouvelles plutôt que la sélection drastique des 55 textes que James retient et révise pour l’édition de New York de 1907-1909 et pour lesquels il rédige ses fameuses préfaces. Dans le même esprit, elles ont préféré la version retenue par l’auteur lorsque les textes, d’abord parus en revue, furent regroupés en recueil. Ce choix conforte le parti pris chronologique qui ne vise nullement à expliquer l’œuvre par l’homme mais à éclairer les liens complexes entre la démarche littéraire et le parcours existentiel d’un artiste pour qui, comme le rappelle l’introduction : « c’est l’art qui fait la vie, qui fait l’intérêt, fait l’essentiel […] ». En aboutant ainsi les nouvelles dans l’ordre où elles furent composées, le projet éditorial nous invite à lire les fictions courtes comme l’un des pans remembrés de l’œuvre — critique, autobiographique, romanesque et théâtrale — qui se déploie conjointement dans les textes écrits à la même période. Le riche dispositif critique d’introductions, notices, notes et appendices, fraie pour chacune des fictions de nouveaux parcours, des passages dérobés, dans l’immense édifice du corpus. C’est d’abord la genèse des nouvelles qui est retracée depuis leur ébauche dans les Carnets, puis le cheminement de leur « vie littéraire » à travers l’extension qu’en donne l’auteur dans les révisions et Préfaces ou dans l’abondante correspondance, jusqu’à leur réception critique ou encore leur relecture tardive dans l’autobiographie.
Loin de sanctuariser les textes et d’enfermer l’auteur dans la « Tour d’ivoire » qui donnera son titre symptomatique à l’un des derniers romans inachevés, l’édition arrache James au cercle éthéré de l’esthétisme et de l’art pour l’art où le tour réflexif de l’œuvre elle-même et les lectures formalistes des années 1970 ont eu pour effet de le cantonner.
Pour avoir toujours désiré « être autre » et être ailleurs, James ne vient pas de nulle part. Lorsqu’il rassemble en 1884 dans L’Art de la fiction les principes qui ont présidé au projet poétique dès l’entrée sur la scène littéraire, l’œuvre déjà achevée porte témoignage d’un héritage multiple qui entrecroise, outre le legs de Hawthorne, les apports du réalisme français et celui roman victorien — un patrimoine qu’il appartenait aux écrivains américains, selon James, de « choisir, sélectionner, assimiler » dans une vaste synthèse esthétique qui oblitère les frontières nationales. Le travail éditorial fait dialoguer James avec ses grands prédécesseurs ou ses contemporains admirés, les Dickens, Thackeray, Flaubert, George Eliot, Tourguéniev, Maupassant, Zola — ceux dont la disparition laisse le champ libre à la relève, ceux envers qui l’hommage rendu tient aussi lieu d’adieu. Il nous montre l’écrivain s’inscrivant dans une histoire littéraire que ses textes critiques, comptes rendus et essais, parallèlement à la fiction, contribuent à écrire.
Conscient des héritages, James l’est aussi des aléas de la réception que l’expatriation et un marché littéraire assez volatil rendent difficiles à maîtriser. L’introduction donne un point de vue inédit sur les relations entre la production des romans et celle des nouvelles qu’imposent les « frictions du marché ». Ainsi la productivité des nouvelles s’accroît lorsque la rédaction lente de romans comme Les Bostoniennes ou La Princesse Casamassima met en péril un équilibre financier souvent précaire. Ces effets de balancier ne sont qu’un aspect de la « solidarité » entre les nouvelles et les autres faces de l’œuvre que l’édition s’emploie à mettre au jour. Les échos et réverbérations que le soubassement critique fait résonner dans l’œuvre attestent une certaine porosité, tel court roman pouvant être l’expansion d’un projet de nouvelle, telle nouvelle longue pouvant devenir un court roman comme « Daisy Miller » ou « Les Papiers d’Aspern ». Ces correspondances, pourtant, ne relèvent pas du simple transfert thématique ou du changement de format et il y a bel et bien une spécificité de la forme courte qui offre, comme le suggère finement Évelyne Labbé, une réponse paradoxale à la profusion du monde, non par la recherche d’une représentation exhaustive du réel, à la Balzac, mais grâce à une diversité, une mobilité capables de se mesurer à l’immense « toile de la vie ». C’est pourquoi aussi les contes méritent d’être lus en série ; c’est pourquoi ils font « volume ». Ils sont solidaires, en ce que leur forme brève témoigne, non d’une quelconque autonomie, mais de l’inachèvement du dialogue toujours renouvelé entre l’art et la vie, entre la conscience et le monde. D’où ces bouquets de récits écrits d’un même élan autour d’un même sujet chaque fois repris et varié. Une métaphore commune unit « les fils de la vie » et les fils du récit qui, d’une nouvelle à l’autre, tissent et retissent un même motif, saisissent l’envers et l’endroit d’un même thème, se chargent, dans une prodigalité d’images, des impressions de la conscience. L’alliance du textile et du textuel convient tout particulièrement à une imagination qui se fascine pour l’envers des choses et le secret des êtres, pour les latences confusément suggérées par des signes opaques, toujours à déchiffrer. Dès la très précoce « Histoire d’une année », qui se déroule durant la Guerre de Sécession, le théâtre des opérations est délaissé au profit de ce qui se joue à l’arrière, sur la scène privée, et c’est déjà « l’envers du tableau » qui recèle l’enjeu de la narration.
Dans les récits de ces deux décennies déjà, le secret se constitue comme la réserve de l’œuvre, à la fois mobile intime et fond qui se dérobe à mesure qu’il s’enfouit dans les profondeurs de la conscience et de la mémoire et que seul subsiste le miroitement énigmatique des surfaces. Portrait révélateur de la vérité intime du modèle (« Histoire d’un Chef-d’œuvre »), liasse de lettres ensevelie dans les tréfonds humides d’un palais vénitien (« Les Papiers d’Aspern »), manuscrit enfermé dans un coffre, tous ces objets-fétiches qui dérobent le secret des êtres tout en l’exhibant, exacerbent le désir d’emprise et la passion du déchiffrement. Loin de rassembler le sens, ils le dispersent dans une diffraction spectrale. Ainsi prolifèrent les figures du double, de la hantise, de l’emprise dans une écriture elle-même hantée par le spectre de Hawthorne — Hawthorne qui disparaît l’année même où James publie ses premiers textes, Hawthorne à qui James rend un hommage ambigu dans un essai fameux de 1879. Le premier volume qui rassemble les contes écrits avant que James ne quitte définitivement les États-Unis présente des histoires fantastiques ou fantasmatiques (« Histoire singulière de quelques vieux habits ») dont certaines ont pour cadre un décor américain et peuvent être lues, tel « Le fantôme locataire » comme une parodie de la manière de Hawthorne, du romantisme gothique (« De Grey : histoire romantique »), du mysticisme de la Nouvelle Angleterre ou de l’imaginaire puritain (« Mme de Mauves »). Comme celui des contes de Hawthorne ou de Poe, le fantastique jamesien a moins recours au surnaturel qu’il ne s’intériorise dans les labyrinthes d’une psyché en proie aux passions, aux prises avec l’inconnu et dont la raison vacille. Les contes américains attestent de l’héritage décisif du romance qui fait de James un écrivain plus américain qu’on n’a parfois voulu le reconnaître et le dégage des influences du réalisme et de la contrainte de la vraisemblance. Pastiche et parodie sont moins la marque d’un affranchissement que les prémices d’une continuité plus longue, car le legs de Hawthorne est multiple : le thème international, l’opposition entre Europe et Amérique qui inaugureront le succès de James avec « Daisy Miller » viennent aussi, en partie, du dernier Hawthorne, celui du Faune de Marbre, dont les personnages d’artistes américains exposés au patrimoine délétère d’une Italie envoûtante mais maléfique sont les modèles pionniers des figures jamesiennes de l’expatrié qui apparaissent dès « Le dernier des Valerii » et prolifèrent dans la décennie suivante. Le thème transatlantique, qui court tout au long du second volume, va cependant s’exprimer en termes proprement jamesiens : le conflit entre les allégeances patriotiques et les cultures nationales, la « double conscience » du héros ou de l’héroïne transatlantiques se prêtent à la variation des points de vue, aux identités alternatives, à tout un jeu de permutation des rôles nationaux, sexuels, familiaux ou sociaux. Et lorsque le motif reflue au second plan, la variation du point de vue devient dédoublement d’une même perspective, fragmentation d’une même vision. S’initie alors une série de réflecteurs et de narrateurs dont le regard s’opacifie à vouloir percer le secret des âmes et dont le discours herméneutique s’enferme dans les obsessions ou les fantasmes de la subjectivité. Dans les admirables contes sur lesquels se clôt le second volume, « Louisa Pallant », « Les Papiers d’Aspern », « Le Menteur », Évelyne Labbé nous invite à reconnaître « les véritables précurseurs du “Tour d’écrou” (1898) et de La Source sacrée (1901), textes dans lesquels le vertige de l’interprétation en vient à côtoyer la folie ».
En offrant un détour par la langue française à un écrivain que Jean-Jacques Mayoux disait « étranger par vocation », les traductions, toutes remarquables, prolongent, à leur façon, ce qu’on pourrait appeler le dépaysement natif de l’écriture jamesienne, qui s’accommode bien de notre langue, souvent présente dans le texte anglais, dans tel idiomatisme, tel titre en hommage à Balzac (« La Pension Beaurepas »), le cadre normand d’« Une tragédie de l’erreur », le décor parisien d’« Une liasse de lettres », ou encore la Comédie-Française où James fait débuter non sans malice la nouvelle intitulée « Le siège de Londres ». Langue fantôme dans le texte original, le français y affleure aussi par sa littérature, et la comédie humaine de la société française fournit la trame de plusieurs contes comme « Madame de Mauves » ou « La Petite Amie de M. Briseux ».
Parce que l’écriture de James, dont le destin d’écrivain s’est ajointé à celui d’expatrié, est d’emblée polygraphe, parce qu’elle est polyglossie, on imagine quel défi ont ici relevé les traducteurs, quel subtil nuancier de couleurs et de registres ils ont su inventer pour accueillir les chatoiements de cette prose dont la dramatisation, d’abord patente dans les dialogues, migre peu à peu dans une syntaxe aux flamboiements baroques, dont les suspenses, les coups de théâtre, suivent, jusque dans les coulisses, les plis et replis de la conscience.
Ainsi traduites et présentées, mises en « volume », les nouvelles de la Pléiade prolongent, pour le public français, les perspectives infinies de la Maison de la fiction. — Agnès Derail-Imbert (Université de Paris IV).
Y. HAKUTANI, ed. — Theodore Dreiser’s Uncollected Magazine Articles, 1897-1902. (Newark: Delaware UP/London: Associated UP, 2003, 324 pp., £ 42.00.)
Publiés en « free lance » par Theodore Dreiser entre 1897 et 1902, ces trente-quatre articles, réunis et répartis en cinq volets dans le présent recueil, ne peuvent qu’être accueillis favorablement au vu du lien exégétique reliant sa « fiction » à sa production non romancée. Ils révèlent un Dreiser apologiste d’une Amérique à la tête du monde industriel. La Tragédie américaine et le militant communiste sont encore loin. Nous avons ici le maître forgeur de mythes modernes qui intéresse présentement la critique dreisérienne, renouvelée de fond en comble par une approche pluridisciplinaire où, entre autres, la psychanalyse (Brennan) le dispute au pluriculturalisme (Riggio, Hakutani), à l’histoire économique (Bowlby) et au déconstructionnisme (Orlov, Gogol). Les interviews de célébrités qui ouvrent ce recueil mettent au goût du jour le rêve américain. À l’ère des grandes entreprises fortement bureaucratisées, ces « success stories » sont le fait du milliardaire autant que de l’inventeur, du manager comme du philanthrope. Vient ensuite « Science, Technology and Industry », véritable Livre des merveilles du capitalisme américain moderne. On peut prédire le temps comme les besoins en sucre et en protéines de tout un chacun, produire toujours plus et mieux, les armes qui protègent comme les fruits, disponibles toute l’année grâce à la réfrigération et aux transports rapides. L’« asylum », l’« Alma Mater » de Paine, Jefferson et Crèvecœur, pour ne citer que ceux-là, est enfin réalité, preuve, s’il en faut, de la pureté originelle du capitalisme. « American Landscapes » chante l’Éden moderne, quadrillé de routes pratiques, mais faisant la part belle aux fêtes champêtres et aux retraites bucoliques aménagées en « art colonies ». Mais « The City » rappelle qu’à l’âge industriel le Beau c’est aussi les réformes sociales, pénales et humanitaires, les utopies enfin réalisables. Cette quête du mieux enthousiasme autant le nouvel état de « bureaux » et d’experts que l’industriel éclairé, ou le citoyen responsable. D’aucuns verront en ces bonnes œuvres l’avènement du « millenium », d’autres, plus pragmatiques, les prémices d’une ère progressiste programmée par un capitalisme en mal de consommation : « That sounds like a Sunday school precept but in reality it is one of the first principles of business » (250). Ce qui ne peut correctement figurer dans la cité de par l’éloignement spatial, culturel ou temporel (la campagne, l’antique Rome), l’origine ethnique (l’Indien) ou pour toutes ces raisons (le Japonais) se retrouve dans « Other sites and Scenes ».
L’introduction de Hakutani recrée avec brio le contexte historique, culturel et social dans lequel ces articles furent écrits. En revanche les allusions à l’histoire et à l’empire auraient pu conduire à une partie « Histoire, Guerre et Empire », regroupant par la même occasion des articles qui ne sont pas toujours à leur place (ainsi « War Pigeons ») et allégeant la deuxième partie. On peut voir toutefois en cette absence un désir d’éviter l’idéologique dans ce qui se veut avant tout « cultural studies » bien que cette optique ne soit en rien indiquée par un titre purement descriptif. Ces réserves, cependant, ne diminuent pas les nombreuses qualités de l’ouvrage. Notons à ce propos les notes pertinentes, les photographies d’époque donnant du relief au texte et l’index exhaustif. La liste des articles réunis dans des recueils précédents, quant à elle, donne plus de perspective aux textes présents.
Ce recueil sera d’une grande aide au spécialiste de Dreiser mais aussi au passionné d’intertextualité. Il sera également utile à ceux qui s’intéressent au capitalisme américain moderne dont il montre, par des exemples précis, la mise en place structurelle, culturelle, sociale et politique. — Nadjia Amrane (Université d’Alger).