2006
Études anglaises
In memoriam Marie-Thérèse Jones-Davies
Henri Suhamy
Université de Paris X – Nanterre
La disparition de Marie-Thérèse Jones-Davies, le 26 février dernier, crée un grand vide dans les études consacrées à la Renaissance anglaise et européenne, car malgré les infirmités qui la firent souffrir au cours de ses dernières années, elle restait active, continuant ses travaux, aidant les jeunes chercheurs de ses conseils, ainsi qu’au sein de la Société Française Shakespeare et en tant qu’animatrice du séminaire sur la Renaissance qu’elle avait créé en 1975 et auquel participaient des spécialistes parfois venus de loin. C’est elle qui, après la mort de Michel Poirier, dirigea ma thèse pendant une dizaine d’années, avec bienveillance, patience, compétence, me mettant en garde contre certains débordements, me proposant des idées ou des directions de recherche auxquelles je n’avais pas pensé. Cette façon amicale, scrupuleuse et constructive de diriger des thèses n’est pas si courante ; les nombreux collègues qui en ont bénéficié confirmeront ce témoignage. Son érudition dans le domaine de la Renaissance ne se limitait pas à l’Angleterre, ni à la littérature : histoire, art, religion, pensée philosophique, politique, mentalités, rien ne lui échappait.
Sa thèse, Un peintre de la vie londonienne, Thomas Dekker (1958 ; ouvrage honoré de la Médaille de Bronze du CNRS et couronné par l’Académie Française, prix Albéric Rocheron) est sans conteste le meilleur livre jamais écrit sur cet auteur. Elle y fait preuve d’une connaissance exhaustive non seulement de l’œuvre de Dekker, mais aussi de son environnement londonien, qu’elle fait revivre brillamment, en plus de qualités d’écriture qui se font rares de nos jours. Elle poursuit ses recherches sur les contemporains de Shakespeare dans Inigo Jones, Ben Jonson et le masque (Didier, 1967), dans sa monographie sur Ben Jonson (1re éd. Seghers, 1973 ; 2nd éd. Aubier, 1980) et dans Victimes et rebelles : l’écrivain dans la société élisabéthaine (Aubier, 1980). Son Shakespeare, le théâtre du monde (Balland, 1987 ; couronné par l’Académie Française, prix Biguet) constitue un panorama de ce qu’il faut savoir sur cet auteur, exercice périlleux du fait de la prolifération des gloses, et réussi grâce à des qualités d’équilibre, de clarté, d’objectivité.
Née à Lyon en 1920, Marie-Thérèse Robelin y fit ses études secondaires et y commença ses études supérieures, continuées à Montpellier ; elle retourna à Lyon préparer l’agrégation, avec pour professeurs Pierre Legouis, Jean-Georges Ritz et Léonie Villard, qui fut la première femme professeur d’université en anglais. La seconde fut Mme Jones-Davies elle-même. Reçue première à l’agrégation à vingt-trois ans, elle fut nommée au Lycée Jeanne d’Arc à Nancy, et engagée comme chargée de cours à la Faculté des Lettres. Son rejet de l’occupation allemande, qu’elle exprimait souvent, l’obligea en juin 1944 à quitter Nancy et à s’enfuir dans les Vosges pour rejoindre à travers un champ de mines un avant-poste de l’armée du général de Lattre de Tassigny. La libération achevée, elle retourna à Lyon, puis, détachée au pays de Galles, enseigna à la Grammar School de Llandovery, ainsi qu’à Cardiff, chargée d’un cours de littérature anglaise. Elle revint à Lyon en 1948, professeur de lycée et chargée de cours à la Faculté. Détachée au CNRS de 1952 à 1957, et travaillant aussi au King’s College de Londres, puis à Oxford, elle termina ses deux thèses, et les soutint à la Sorbonne en 1957. La thèse principale fut dirigée d’abord par Floris Delattre, puis par Michel Poirier. Sa thèse secondaire, qui portait sur Beaumont et Fletcher, par Émile Pons, puis J.-B. Fort. Aussitôt appelée à une charge d’enseignement à Rennes, elle y fut confirmée comme professeur en 1959, initiant ses étudiants rennais à la littérature et au théâtre élisabéthains, notamment par des mises en scène de pièces, et l’organisation en 1964 d’une exposition Shakespeare. Élue à la Sorbonne en 1966, elle fut ainsi la première femme professeur d’anglais à l’Université de Paris. À partir de là, ses activités continuèrent plus nombreuses que jamais, aussi bien dans le domaine de la recherche et de l’écriture que dans ceux de l’enseignement, de la direction de thèses, l’organisation de colloques, la publication des actes desdits colloques, la présidence de la Société Française Shakespeare pendant douze ans et la vice-présidence de l’International Shakespeare Association. Avant et après sa retraite, elle fut invitée dans le monde entier à participer à des congrès et à faire des conférences. Consciente de la nécessité de l’interdisciplinarité dans les études de la Renaissance, elle fonda en 1986 la Société Internationale de Recherches Interdisciplinaires sur la Renaissance (SIRIR). Au moment de sa mort, elle préparait le trentième colloque sur Le Silence au temps de la Renaissance. La collection des Actes comprend à ce jour vingt-neuf volumes. Enfin, elle participait à l’édition de deux volumes de la Bibliothèque de la Pléiade, consacrés au théâtre élisabéthain et aux Histoires de Shakespeare.
Malgré son autorité intellectuelle et les titres prestigieux qu’elle possédait, Mme Jones-Davies, qui montrait aussi de la fermeté de caractère face aux épreuves ou quand les circonstances l’exigeaient, était simple, chaleureuse, attentive aux autres. L’Université perd avec elle non seulement une collègue exceptionnelle mais encore une personnalité brillante. Son savoir, son rayonnement au sein de la Sorbonne et de l’ensemble du monde universitaire, en France comme à l’étranger, restent un modèle pour ses étudiants comme pour la communauté scientifique toute entière.