Accueil Discipline (Sociologie et société) Revue Numéro Article

Etudes rurales

2008/1 (n° 181)



Article précédent Pages 181 - 202 Article suivant
1

À L’AUBE DU XXIe SIECLE, plus de sept européens sur dix sont des citadins. Peu à peu les réseaux urbains étendent leur influence si bien qu’il est aujourd’hui difficile d’accéder à des espaces vierges de toute intervention humaine. Fait marquant en France, le territoire urbain a triplé en seulement cinquante ans [Chavouet et Fanouillet 2000].

2

Dans ce contexte, l’homme occidental exprime un puissant désir de nature, ce qu’attestent l’explosion du marché du jardinage [Dubost 1997], le désir de se rapprocher du mode de vie rural [Urbain 2002] et l’accroissement des loisirs sportifs de pleine nature [Vigarello 1992]. La thématique paysagère prend de l’ampleur et commence à apparaître dans les débats publics : la signature d’une convention européenne du paysage à Florence en 2000 en est la preuve.

3

Parallèlement, on assiste à un élargissement et à une diversification des pratiques sportives, qui dépassent les simples cadres institutionnels pour s’inscrire, sous des formes auto-organisées, dans des lieux multiples, spécialement dans des environnements naturels. Christian Pociello [1995] emploie l’expression « écologisation des pratiques » pour décrire cette nouvelle vogue.

4

Désormais, chaque année, plus de 1 million d’individus investissent la nature par le biais des loisirs sportifs [Dienot et Theiller 1999]. Fort d’une récente prise en compte de l’engouement pour les sports de pleine nature, l’État tente d’implanter dans chaque département des CDESI [1]  Commissions départementales des sites et itinéraires... [1] . Ces structures ont pour but de contrôler et de développer de manière raisonnée ces activités. C’est ainsi que, en fournissant un cadre législatif précis, l’État participe à la naissance de véritables territoires sportifs.

Sport et expérience esthétique

5

Souvent considérés comme une soif de liberté, une recherche de calme ou d’aventure, les sports de pleine nature peuvent être également perçus comme une façon spécifique et toute contemporaine de faire l’expérience de la nature. Ils répondraient au « désir d’éprouver l’espace par tout son corps et de ne pas se contenter d’une attitude spectatoriale » [Corbin 2002 : 180-181].

6

Notre travail porte sur l’intégration du paysage dans l’univers du sportif. Plus que tout autre, le paysage offre au chercheur la possibilité d’explorer le mouvement d’esthétisation de l’espace.

7

Dans le vaste champ des études socio-ethnologiques, seuls quelques auteurs s’attardent sur l’espace tel que le ressent celui qui pratique une activité sportive. Pour les chercheurs qui se penchent sur cette question, il s’agit de retracer l’expérience de terrain, d’analyser la connaissance que celle-ci apporte [2]  M. Maffesoli [1985] évoque la « connaissance ordinaire »... [2] , de prendre la mesure du degré d’immersion corporelle qu’implique une rencontre active avec la nature.

8

Jean Griffet [1995] montre comment les pratiques sportives en milieu marin remodèlent le schéma des relations que l’homme entretient avec l’environnement aquatique. La puissance des « aventures » vécues par les adeptes de ces activités débouche sur des appréciations inédites des paysages marins, fortement influencées par leur caractère incertain voire dangereux.

9

Davantage attaché à la notion de territoire qu’à l’appréciation esthétique de l’espace – que nous désignerions sous le vocable de « mise en paysage » –, Jean-Pierre Augustin [1986], précurseur de l’analyse géographique appliquée au domaine sportif, développe l’idée selon laquelle l’extension et l’appropriation de nouveaux espaces maritimes sont liés à l’émergence de nouvelles pratiques, tel le surf.

10

D’un point de vue anthropologique, les études de Jacques Birouste sur l’aesthésique [3]  Distincte de l’esthétique, pour J. Birouste l’aesthésique... [3] sportive [1993] appellent également à une autre compréhension de l’« être-là ». Il s’agit pour ce chercheur de réintégrer la manière dont le sportif analyse l’environnement afin de saisir plus précisément la portée de son geste sportif. Prenant pour exemple une nageuse, Jacques Birouste évoque la « moiteur des piscines [...], leur éclairage blafard, leur amplitude d’écho et de résonance » [ibid. : 184], tous susceptibles de constituer les vrais motifs qui la poussent à pratiquer la natation.

11

C’est à l’étude d’une véritable « culture de l’impression » que l’auteur nous convie, où il convient de dépasser l’analyse univalente du goût du sportif pour l’harmonie, les belles figures, la dépense physique. En cela, il se rapproche en tout point de la « culture du sentiment » de Michel Maffesoli [1990], notion reprise et adaptée au domaine sportif par Jean Griffet [1994] sous le vocable de « culture sensible » et qui nous pousse à repenser les activités sociales à partir des subjectivités individuelles les plus difficilement exprimables.

Qu’est-ce que le paysage ?

12

Sur les traces de chercheurs tels Françoise Dubost, Bernadette Lizet [4]  Pour ces deux auteurs, voir l’ouvrage collectif dirigé... [4] et Yves Michelin [1995], et afin de préciser le paysage, nous partirons d’une définition qui intègre la dimension vécue, subjective, malheureusement souvent délaissée par nombre de géographes. Et, grâce à l’anthropologie sensorielle, discipline propice à une compréhension plus approfondie de la manière dont les sportifs appréhendent le paysage, nous souhaitons réintroduire, dans les mécanismes de mise en paysage, les sens par lesquels nous percevons le monde.

13

Travaillant sur ce thème, Jean-Robert Pitte [2003] est l’un des rares chercheurs à signaler cet intérêt particulier. Cependant, puisque l’auteur ajoute que la vue détient une place prééminente dans l’appréhension du paysage, il convient de souligner que ce qui est vrai en Occident [5]  Et seulement, indique A. Corbin [2002], depuis la Renaissance.... [5] ne l’est pas forcément dans d’autres cultures, comme les cultures chinoise et japonaise [Berque 1986]. Il nous a semblé important de reconsidérer la présupposée domination visuelle dans l’appréhension du paysage pour l’ensemble des sportifs. Des sens comme le toucher, implicitement dévalués dans la recherche sur le paysage, sont en effet essentiels chez certaines catégories de sportifs, comme les grimpeurs.

14

Cette dimension liée à l’expérience intime prend de l’ampleur aujourd’hui avec l’essor sans précédent des pratiques sportives de nature. Le sport serait alors l’un des vecteurs privilégiés de cette fusion du corps avec la nature, de ce rapprochement avec le cosmos que les populations urbaines ont progressivement négligé au fur et à mesure des évolutions techniques et industrielles.

15

Bien que difficile à résumer, nous pourrions avancer comme définition que le paysage reflète la manière dont les sens [6]  Nous sommes conscients de la dimension culturelle que... [6] éprouvent une portion d’espace. Cette expérience débouche alors sur un jugement esthétique. Objectivité matérielle retravaillée par les sensibilités multiples des acteurs qui se l’approprient, le paysage n’est pas une notion figée, sur laquelle le temps n’a pas prise. Sa dynamique repose essentiellement sur deux points. D’une part, l’environnement physique évolue sous l’effet des diverses actions anthropiques [7]  L’étang de Berre, peint à la fin du XIXe siècle par... [7] , et, simultanément, modifie le regard de l’individu, la réalité observée, ressentie, n’étant plus la même. D’autre part, les pratiques sociales d’appropriation ou de consommation de l’espace, notamment naturel, sont en constante mutation. De fait, aux modulations de certaines pratiques (de l’escalade en falaise à l’escalade sur bloc) répondent des activités inédites, dont les sports extrêmes sont exemplaires [8]  Voir à ce sujet le numéro spécial de la revue Communication,... [8] .

16

Selon John Brinckerhoff Jackson [2003], l’un des fondateurs de l’enseignement et de la recherche sur les paysages américains, le concept de paysage évolue car aujourd’hui nous ne tenons plus le paysage à distance tel un tableau immortalisant un point de vue sur le monde : il nous faut donc investir le champ sportif afin de préciser la façon dont le sport, phénomène social majeur du XXe siècle [Duret 2001], retravaille la relation de l’homme à l’espace. Autrement dit, de quelle manière le fait de participer activement à l’environnement sous-jacent aux pratiques sportives de nature permet d’« éprouver » le paysage ? En quoi les sportifs offrent-ils un autre modèle de participation à la nature ?

Sportifs et « prises paysagères »

17

Nous pouvons considérer la mise en paysage par le sportif comme une recherche de « point d’appui » dans « un milieu étranger et mouvant » [Halbwachs 1997 : 193]. À cet égard, la mise en relation d’images extérieures avec le moi profond est spécifique de la démarche du sportif de nature. Le géographe Augustin Berque a défini les prises paysagères comme « des motifs doués de stabilité – d’une relative stabilité –, lesquels tendent à se reproduire, à se représenter dans chaque nouveau paysage » [1995 : 32]. Nous complétons sa définition en ajoutant que les prises paysagères ne sont pas le fait des seules caractéristiques intrinsèques de l’environnement. Elles reposent également sur l’aptitude de chacun à éprouver un paysage par le biais d’une activité particulière, la randonnée par exemple.

18

Nous tenterons de cerner la spécificité des prises paysagères propres à trois types de sportifs : des marcheurs, des joggeurs et des grimpeurs. Nos deux terrains d’étude, la vallée d’Ailefroide, dans les Alpes, et les Calanques de Marseille (photos pp. 186-187), investis chacun par ces trois familles de sportifs, ont fait l’objet d’une enquête socioethnographique mêlant données quantitatives [9]  Nous avons procédé au dépouillement de 400 questionnaires,... [9] et données qualitatives [10]  Sur ces sites nous avons conduit, auprès des sportifs,... [10] . En nous situant au plus proche des sportifs plongés au cœur de leur pratique, nous puiserons largement dans une sociologie de l’action qui fait du geste un lieu crucial de sens [Piette 1996]. Nous verrons que le contexte sportif est essentiel pour comprendre une certaine (re)construction de l’idée de nature par les populations urbaines.

Le sport, révélateur de paysages

19

À la différence d’une forme classique de tourisme qui veut que l’individu entretienne avec le paysage une relation relativement contemplative ou passive, le sport se présente comme un média puissant qui vient s’intercaler entre la nature et l’homme.

S’approprier un lieu

20

Les caractéristiques spatiotemporelles propres à chaque groupe de sportifs modèlent leur relation avec le lieu qu’ils investissent. Dans l’ensemble, sur les deux sites que nous avons sélectionnés, les sportifs se disent satisfaits des aménagements, et ce précisément parce que ceux-ci sont très discrets et laissent place à une nature aussi sauvage que possible. Alors que le joggeur est sensiblement attaché à l’entretien des chemins [11]  Lorsqu’on demande : « Pourquoi l’aménagement vous satisfait... [11] , son espace direct de pratique, les marcheurs et grimpeurs se rejoignent dans le désir extrême d’évoluer dans un décor totalement naturel. Cette différence entre les trois groupes peut s’expliquer par le fait que le joggeur est davantage lié au milieu urbain, où il court régulièrement. La remarque d’un joggeur, habitué à la fois des Calanques et des parcs publics marseillais, va dans le même sens :

Il est certain que le jogging, c’est obligatoirement sur chemin. Pour la pratique de ce sport, ça demande effectivement d’aménager ce que, quand j’étais petit, on appelait les « pistes de feu ».

21

Les marcheurs et grimpeurs, il est amusant de le constater, rejettent toute idée d’aménagement, gardant l’illusion d’une nature sauvage alors que leur pratique, au même titre que la course à pied, a nécessité le développement d’un aménagement sommaire (sentiers, belvédères pour les marcheurs, points sur les parois, chemins d’accès aux falaises pour les grimpeurs). Si les joggeurs réclament des fontaines, les autres sportifs, à l’image de ce randonneur, ne se placent pas dans une logique de développement d’infrastructures, aussi modestes soient-elles :

Installer beaucoup plus de poubelles, de choses comme ça, je ne pense pas que ça soit bon. Car installer des poubelles, c’est faire que les gens se délestent de leurs détritus. Un randonneur, en général, il les ramène avec lui. Mettre des poubelles à droite à gauche, ça transformerait certains endroits en parkings et, quand les poubelles sont pleines, les gens jettent leurs détritus à côté.

22

Au fil de la discussion, on constate que les marcheurs et les grimpeurs se posent plus en défenseurs de la nature que ne le font les joggeurs, moins réfractaires à l’idée d’aménagement. Pour autant, les joggeurs n’en sont pas moins de fervents opposants à une artificialisation à outrance de leurs lieux de pratique. Mieux, ils rejoignent les autres sportifs dans la vision commune d’une nature la moins domestiquée possible. L’environnement des sportifs doit alors répondre au modèle esthétique du « paysage naturel » bien plus qu’au modèle de la « nature paysagée ».

La flexibilité saisonnière des populations sportives

23

À Ailefroide, le sport se pratique principalement en été et en hiver. Dans les Calanques, mis à part une baisse de fréquentation assez nette en été, les sportifs viennent en nombre toute l’année. Ce marquage transsaisonnier du territoire entraîne une variation importante dans la façon de vivre le paysage, laquelle va jusqu’à déterminer les sorties des usagers. À ce sujet, un marcheur précise :

Mes saisons privilégiées pour aller marcher dans les Calanques, et même dans la région marseillaise, ce sont les saisons intermédiaires : le printemps et l’automne. Le printemps, c’est le renouveau, la nature se régénère, se réveille. L’automne, dans la région, il y a des arrière-saisons très intéressantes, la luminosité est légère, moins forte qu’en été, et, d’autre part, comme on va vers l’hiver, ça ressemble plus à des petits miracles à chaque sortie. On se dit : « Ah ! Aujourd’hui il fait beau, ce qui n’est pas le cas dans d’autres régions. »

24

Sensible aux saisons et aux phénomènes climatiques, le sportif appprécie de ressentir le paysage de diverses manières. Pour ce randonneur d’Ailefroide, le choix est clair et dicté entre autres par une mise en relation facilitée avec le paysage :

En été, par une chaleur écrasante, on est moins tenté d’apprécier le paysage, de faire attention aux éléments naturels, donc c’est peut-être un facteur, même s’il est inconscient. Je ne me dis pas : « J’y vais au printemps car ça va être génial côté paysage », mais, dans les faits, c’est pourtant ça !

25

Dans leurs travaux, les sociologues Nicole Phelouzat-Perriquet et Martin de la Soudière [2002] ont montré comment la météo interférait sur l’individu, amplifiant des émotions déjà en germe. Les auteurs diagnostiquent aussi deux types de réaction aux changements de saison : passives (adaptations physiologiques, changements d’humeur incontrôlables, etc.), ou procédant de comportements plus conscients, que ces chercheurs appellent « bricolage » (aménager son cadre de vie, jouer sur l’éclairage, etc.).

Image 1

Vallée d’Ailefroide (cliché A. Niel 2005)

Image 2

Calanques marseillaises (cliché A. Niel 2005)

26

De notre côté, lors de notre enquête, nous avons constaté qu’en plus de jouer sur l’humeur les saisons modelaient notre rapport au monde, agissant également sur ce qui nous entoure. Ne pourrions-nous pas considérer que le sport de nature, en ce qu’il permet de se confronter aux éléments tout en gardant l’initiative de la rencontre, constitue une réponse forte – puisque répétée dans le temps et source de plaisir – aux changements de saison ? Comme l’avoue une jeune femme qui pratique le jogging dans les Calanques :

Les jours d’hiver où il fait très gris, j’adore venir courir ici pour me prouver que je peux surmonter ce temps. Et je peux y arriver grâce à la course à pied, qui me rend plus courageuse puisque je me fixe un but précis.

27

Revêtant alors la forme d’un trait d’union entre l’individu et les phénomènes météorologiques les plus extrêmes, le sport offre à ses adeptes des situations exceptionnelles de rencontre avec des paysages particuliers. Le sportif accède ainsi à une forme inédite de jouissance du monde.

L’appropriation temporelle du paysage

28

L’appropriation des lieux par les populations sportives, si elle varie sensiblement selon les saisons, est plus variable encore en termes de fréquence, d’horaires, de durée et de distances parcourues. Dans les Calanques, bien plus de grimpeurs que de joggeurs viennent pour la première fois [12]  Un joggeur sur trois et un grimpeur sur six environ... [12] . Deux raisons peuvent expliquer cet écart. D’une part, le jogging est une pratique de proximité [13]  Dans les Calanques, les joggeurs se démarquent des... [13] qui n’exige pas beaucoup de temps alors que l’escalade nécessite en général que l’on ait devant soi une demi-journée voire une journée entière [14]  La durée moyenne de pratique sur chaque site est la... [14] . D’autre part, chez le grimpeur, le rapport au lieu est dicté par les caractéristiques morphologiques du site. Une fois maîtrisée la difficulté des voies, le grimpeur peut considérer que le lieu est arrivé à épuisement [Griffet 1999] alors que, pour pouvoir mesurer ses performances, l’adepte de la course à pied doit, lui, courir dans un lieu unique. La boucle [15]  Que les pilotes nomment, à une autre échelle, le c... [15] symbolise ce désir de lutte contre le chronomètre. Le corps à corps avec la nature qu’engage le joggeur n’est qu’indirect. Il se bat avant tout contre le temps. Mais la topographie des Calanques ne permet pas au joggeur de faire l’économie d’une longue boucle. Ce qui, affirme l’un d’eux, montre bien que l’environnement influence la pratique sportive :

L’un des avantages ici, c’est que ce n’est pas un parc ou un stade, ce qui veut dire que quand on commence une boucle, on ne peut pas s’arrêter n’importe où, à moins d’avoir un point de côté et de devoir rentrer en marchant ; mais on est obligé de finir la course. Alors que dans un parc ou un stade, si au bout de trois tours on n’a plus envie de courir, on peut se forcer à en faire un quatrième, après quoi on s’arrête. Dans les Calanques, on est obligé de finir la boucle : ça joue beaucoup sur la motivation.

29

La durée de « l’exposition » au paysage est l’un des facteurs qui influencent sa perception. Alors que les joggeurs sont désavantagés par une immersion paysagère réduite, les grimpeurs et les marcheurs bénéficient, eux, d’un temps d’exposition relativement long. Ils rappelent d’ailleurs volontiers que, pour se fondre dans un paysage, on doit passer du temps « dans » ce paysage, faute de quoi on reste dans une relation de type « face à » [16]  Nous avons noté que les sportifs utilisaient souvent... [16] . Interrogé, un marcheur fait très justement une distinction entre randonnée et « promenade digestive » :

De temps en temps, quand on reçoit des amis, on fait ce que j’appelle des promenades digestives. Celles-ci ont pour seul intérêt de faire prendre l’air : on s’aère, on discute, et la marche et le paysage ne sont pas d’une grande importance. Ce qui est important pour moi dans le fait de marcher longtemps, c’est ce que le corps perçoit, surtout ce que l’on voit, ce que l’on ressent, ce que l’on sent, sans oublier la fatigue. Ressentir la marche, que ça aussi soit un effort, c’est important. On a l’impression de faire partie du paysage, de pas être une pièce rapportée, un intrus... Donc, pour résumer, je fais la distinction entre les marches digestives, plutôt tournées vers la socialisation, et les marches de type « randonnée », plus tournées vers l’environnement et le paysage.

30

Pour l’anthropologue David Le Breton, « le marcheur est celui qui prend son temps et ne laisse pas le temps le prendre » [2000 : 26]. S’il prend son temps, c’est pour rétablir ce lien avec la nature, lien sérieusement malmené depuis l’apparition des grandes cités modernes et l’urbanisation galopante. Un grimpeur d’Ailefroide précise qu’en passant du temps sur un site d’escalade « on s’immerge plus complètement dans le paysage, on est vraiment dedans et on ressent beaucoup plus de choses ». Une fois de plus, un lien évident apparaît entre la notion de territoire et celle de paysage. La territorialisation d’un site qu’induit, entre autres, son utilisation extensive dans le temps, donne naissance à sa mise en paysage. Un de nos sportifs le confirme en ces termes :

Les Calanques, c’est un lieu qui nécessite d’y aller longtemps pour apprécier le paysage. Il est vrai que, plus on y va plus on l’apprécie. Quand on a l’habitude des coins, des sentiers et des zones de rochers, on apprécie d’autant plus. On fait plus encore partie du lieu ; mieux : on se l’approprie.

Progression spatiale et construction paysagère

31

La durée n’est pas un élément déterminant pour ce qui est d’apprécier un paysage. Elle n’est qu’un élément supplémentaire qui permet de se fondre dans le paysage et de le ressentir plus intensément. Couplée à un usage extensif de l’espace, la durée décuple le sentiment d’immersion de l’individu. Comme le dit Gaston Bachelard [1971], ces deux éléments concourent de toute évidence à maintenir le sportif en plein rêve éveillé. La progression spatiale participe ainsi du rapprochement avec le paysage, la déambulation permettant de « mieux apprécier l’espace ». Pour David Le Breton, la marche « introduit à la sensation du monde, elle en est une expérience pleine laissant l’homme à l’initiative [...] une méthode tranquille de réenchantement de la durée et de l’espace » [2000 : 18-19]. Un de nos interlocuteurs tente d’évaluer les rôles respectifs du temps et de l’espace dans l’expérience paysagère :

Rester longtemps dans les Calanques c’est important, bien sûr, mais il faut aussi s’y déplacer. Ce qui compte, c’est pas seulement d’y être, c’est surtout de se déplacer. L’exposition à un lieu doit durer un certain temps et on doit découvrir un certain nombre d’endroits en bougeant. Profiter du paysage, ça se fait à la fois dans l’espace et sur la durée.

32

La pratique sportive se répercute sur la relation que le sportif entretient avec l’espace. Mis à part les lieux vides de toute fréquentation que, de façon unanime, recherchent tous les sportifs, les autres catégories topographiques révèlent des différences de goût. Ainsi, dans les Calanques, la mer bénéficie d’un grand pouvoir d’attraction sur la population des marcheurs. Pour ce randonneur, chaque sortie dans les Calanques a un but précis :

Ce qui compte, c’est surtout d’aller vers la mer. Il y a des itinéraires qui font les crêtes, mais, qui dit crête dit que c’est pour voir la mer. L’intérêt des Calanques, c’est de voir la mer, de se trouver, à un moment ou à un autre, tout près d’elle.

33

Pour les joggeurs, en revanche, l’élément marin n’est pas forcément un objectif. D’ailleurs, les adeptes de la course à pied restent souvent sur les hauteurs, loin d’elle. Sur les crêtes, c’est un autre paysage qui s’offre, où le fracas de la mer le cède à la caresse du vent. Une habituée de la course à pied sur les hauteurs poétise :

Pour moi, il n’y a pas de meilleure sensation que de me sentir accompagnée par une légère touche de vent. Au bout d’un moment, je n’entends plus que ma respiration mêlée au bruit du vent. C’est comme si l’un se calait sur l’autre. C’est alors une sensation vraiment spéciale, comme si j’étais en harmonie avec le paysage.

34

Cette « prise de pouls » mutuelle entre le sportif et l’environnement donne lieu à une façon originale de se délecter du paysage.

35

La population des grimpeurs affiche un goût prononcé pour les lieux inaccessibles. Les sentiers escarpés, les lieux situés à des hauteurs que personne ne peut atteindre autrement que par l’escalade, les chemins dépourvus de toute signalétique et de tout balisage ont en commun d’inviter à conquérir l’inconnu. La verticalité est reine, qui s’oppose à l’horizontalité propre aux deux autres sports. Et c’est selon cet axe de lecture que s’appréhende le paysage. Ce que nous confirme un grimpeur :

Quand on marche dans les Calanques, on est assez limité. Avec l’escalade, si on a du matériel, on peut aller n’importe où. On a plus de liberté dans l’espace en grimpe, du moins dans la verticalité de l’espace. On arrive souvent à se sentir seul car on atteint des lieux assez inaccessibles.

36

La verticalité offre dès lors une nouvelle façon de vivre, d’apprécier le paysage. Un autre grimpeur développe cette même idée, qui place la verticalité au centre de la relation avec le paysage :

Cette vision des Calanques, de la falaise elle-même, c’est une vision particulière, qui, à mon avis, échappe complètement aux randonneurs. C’est une manière bien spéciale de vivre les Calanques, avec plus d’ampleur encore que par la randonnée parce que, là, on est dans la verticalité et on a une perspective tout à fait différente du paysage qui s’offre à nous.

37

L’espace direct de pratique (la falaise pour les grimpeurs, le chemin pour les marcheurs et les joggeurs) fait que se démarquent, les uns des autres, les « schèmes de délectation » [Corbin 2002] du paysage. Il en spécialise la relation à un point tel que chaque groupe de sportif devient porteur d’un rapport privilégié avec lui. Dès lors, une sorte de socialisation à distance voit le jour, où chaque groupe sportif, conscient de la spécificité de ses « prises paysagères » développe une certaine forme de cohésion. Si cette cohésion ne peut être qualifiée d’étroite, celle-ci n’en est pas moins réelle et se donne à voir au travers de faits qui peuvent paraître insignifiants. Un joggeur évoque la complicité qui s’établit entre ceux qui courent :

Je ne fréquente pas les coureurs des Calanques mais, quand on croise des joggeurs, on se dit un petit bonjour, comme si on était une secte, alors qu’on ne se dirait pas bonjour dans la rue !

38

Cette connivence, basée sur la certitude de jouir du paysage d’une façon unique, donne inévitablement lieu à des comparaisons entre les différentes familles de sportifs. Ce qui motive la rencontre avec un paysage devient un élément central dans la mesure où chacun prétend entretenir, avec le paysage, une relation privilégiée. Une marcheuse nous éclaire :

Avec la marche, tu te fonds dans la nature, tu fais partie du paysage. Quand tu grimpes, tu vois davantage vers le haut que vers le bas. En marchant on explore plus l’espace dans sa largeur ; les grimpeurs sont plus dans la verticalité, dans l’atteinte de quelque chose. Ils appréhendent moins les Calanques que nous, marcheurs. Apprécier le paysage, ce n’est pas ce qu’ils cherchent en premier. Ils vont dans les Calanques parce qu’il y a de bonnes falaises mais ils pourraient aussi bien aller dans le centre de la France.

39

Pourtant, un grimpeur tient un tout autre discours :

Je rentre plus facilement en contact avec ce paysage quand je grimpe que quand je marche. En randonnée on est moins attentif ; on se laisse porter par le sentier : c’est plus facile. En escalade, en revanche, on s’intègre de façon plus intense dans le paysage.

40

Chaque groupe de sportifs prétend donc détenir le monopole d’une « prise paysagère » et tous l’entretiennent jalousement.

Une socialisation à distance

41

Plus généralement, pour se délecter d’un paysage, il convient de n’avoir que peu de monde autour de soi. Lorsqu’on interroge les sportifs sur le type d’atmosphère qu’ils souhaitent trouver en priorité sur leurs lieux de pratique, dans les Calanques et à Ailefroide les réponses sont les mêmes. Ce que les sportifs recherchent avant tout, c’est pouvoir pratiquer leur activité dans le calme [17]  En tête de liste, le calme est cité par 62 % des personnes... [17] , dans ce que l’un d’eux nomme poétiquement « le silence naturel », dont le cri des mouettes est un exemple.

42

être seul ou avec un petit groupe d’amis est un facteur clé pour apprécier le paysage tout en pratiquant son activité sportive. Si la solitude permet d’entrer dans une sorte de méditation propice à la mise en contact avec le paysage, partager le paysage avec un groupe d’amis choisis peut également faciliter cette immersion [Griffet 1994]. Un de nos interlocuteurs voit même dans les relations amicales un catalyseur de l’expérience paysagère :

Le paysage, en étant seul, on l’apprécie aussi beaucoup, mais il est vrai que le fait d’être avec des amis participe à la réussite de la journée et influe sûrement sur notre capacité à être bien dans l’environnement. C’est un des facteurs. C’est un ensemble de choses qui fait qu’à un moment donné tout est en harmonie.

43

Michel Maffesoli [1990] considère l’esthétique, c’est-à-dire la capacité de sentir en commun, comme l’un des ciments de notre société occidentale. Partageant l’expérience d’un paysage unique, certains sportifs parviennent, le temps d’une journée, à réenchanter leur quotidien. Et le silence est de rigueur pour atteindre la « jouissance cosmique ». La beauté du paysage demande alors que l’on se prête à une socialisation silencieuse qui peut très vite être menacée par le nombre, symbole d’une mutualisation forcée du lieu. Ce que confirme un de nos protagonistes :

La pratique sportive de nature, c’est choisir les gens avec qui tu vas être. Ce n’est pas forcément subir la présence d’autres personnes. C’est avoir le choix à chaque moment et pour tout.

44

Dès que l’environnement est envahi, le paysage est comme entaché : il perd de sa substance. Pour le géographe Yi-Fu Tuan [1977] la sensation d’espace est intimement liée à celle de liberté. Il ajoute que la solitude en est une condition nécessaire. Cette réflexion trouve un écho chez les sportifs de plein air, qui valorisent l’espace et l’isolement, générateurs d’un fort sentiment de liberté.

Le corps dans la relation au paysage

45

L’effort que doivent consentir les sportifs semble opérer de façon majeure dans l’appréciation d’un paysage. Par le dépassement de soi, par la mise à l’épreuve accrue des perceptions sensorielles, le sportif accède à une réalité paysagère qui lui est propre. Faire corps avec l’environnement tend à détourner les sportifs de la dimension « carte postale » du paysage au profit de sa dimension mouvante et charnelle.

Une expérience paysagère non linéaire

46

Le caractère non linéaire qui sous-tend les pratiques sportives de plein air diversifie la manière dont le sportif ressent la nature. Nous avons pu observer, au cours du cheminement des sportifs, des processus de valorisation/dévalorisation du paysage. Un marcheur va jusqu’à établir une distinction entre l’aller et le retour lors d’une journée de randonnée :

Déjà le corps lui-même fait que le matin, même si ça peut paraître paradoxal, on est plus ouvert, plus éveillé, plus réceptif au paysage. D’ailleurs, si on prend des photos, on les prend plutôt le matin et au déjeuner qu’au retour.

47

Un passage qui présente des difficultés, que ce soit pour le marcheur, le coureur ou le grimpeur, peut concourir à enlaidir le paysage. Nous avons même entendu parler d’un paysage devenu « hostile » au moment d’un « coup de fringale ». Rapidement un paysage peut devenir « une contrainte plus qu’une beauté ». Une jolie côte pierrée peut devenir « un véritable calvaire », une sorte de chemin de croix du marcheur. Une fois l’obstacle franchi, la difficulté peut toutefois engendrer des sentiments positifs :

Un beau paysage en sortie de voie est d’autant plus beau que tu as grimpé, qu’il t’a donné du fil à retordre...

48

Du point de vue de l’espace, la progression du sportif le prépare à faire face au caractère sans cesse renouvelé du paysage. En effet, les caractéristiques morphologiques de l’environnement évoluent avec l’usage qu’en fait le sportif, le cadre se transforme donc lui aussi. Des différences apparaissent entre nos trois catégories de sportifs, dictées par le basculement plus ou moins répété de deux situations. D’une part, l’individu a l’impression de maîtriser son activité ; d’autre part, il prend un risque et peut perdre tout contrôle.

49

En escalade, ce basculement d’un pôle à l’autre (maîtrise/risque) est beaucoup plus fréquent qu’en jogging, activité par excellence de la régularité de l’effort et de la performance. Un joggeur confie :

Je pense que ma relation au paysage est plus stable que celle des « fous de grimpe » qui, parfois, s’exposent à des risques certains. Moi, j’essaie de réguler mon effort, de devenir en quelque sorte un métronome quand je cours. Donc, ma façon de percevoir l’environnement, j’essaie de ne pas la faire trop varier.

50

Pour un grimpeur, c’est au contraire l’alternance entre la maîtrise et la prise de risque qui génère le plaisir, y compris celui de vivre le paysage :

L’intensité est différente entre l’activité « escalade » et les autres, comme la marche ou la course. Lorsque tu grimpes, dans des grandes voies, le gaz [18]  Sentiment d’être exposé au vide. [18] , tu l’as ; quand tu te retrouves sur des arêtes, le gaz, c’est à droite, à gauche, sur des centaines de mètres.

51

Ce surplus d’intensité chez les adeptes de l’escalade leur permet d’atteindre un degré d’intimité avec le paysage que les deux autres familles de sportifs établissent par d’autres voies. Chez les joggeurs, ce rapprochement s’effectue en adaptant parfaitement la course à l’environnement. On cherche la maîtrise totale [19]  Contrairement aux grimpeurs, qui, même s’ils recherchent... [19] du geste et de la respiration. Les marcheurs renforcent ce lien avec le paysage par une approche quasi naturaliste héritée des premiers clubs de randonnée et qui privilégie la découverte de la nature.

52

Ces trois activités font réapparaître les trois approches esthétiques de la nature qui, pour l’historien Alain Corbin, se sont constituées au fil du temps : le beau, le pittoresque et le sublime.

53

Les grimpeurs, par l’alternance des sentiments de peur et de plaisir, font l’expérience du paysage selon le code du « sublime ». Lorsqu’on leur demande de raconter leur expérience, qu’il s’agisse des Calanques ou d’Ailefroide, plus de 75 % de leurs récits évoquent des petites aventures, émaillées de prises de risque suivies de sentiments forts, des peurs suivies de joies, et ce dans des paysages à couper le souffle.

54

Les marcheurs se situent, eux, dans une approche paysagère que l’on peut qualifier de « pittoresque », où la priorité est accordée à la découverte de l’environnement. Plus d’un individu sur deux se rappelle l’effet de surprise provoqué par un élément ou un autre du paysage. Ce qui est vraiment spécifique de la relation au paysage propre au monde des marcheurs. Rien d’étonnant alors au fait que les marcheurs, poussés par l’élan de la découverte de la nature, se constituent moins volontiers des repères que ne le font les autres sportifs. Alors que 72 % des joggeurs et des grimpeurs ont un endroit favori, ce n’est le cas que pour moins de un randonneur sur deux (46 %). Il s’agit pour ce sportif d’errer dans l’espace tout comme il convient de prendre des libertés avec le temps [Solnit 2004].

55

Enfin, pour les joggeurs, le rapport à l’environnement relève du code de la « beauté » classique du paysage, qui veut que l’espace soit limité, soumis à l’homme. L’idée de maîtrise extrême de son corps dans l’environnement rejoint ce présupposé. La course à pied nécessite de se centrer davantage sur son corps que sur l’environnement naturel pour gagner en efficacité. Il convient de ne pas s’en laisser distraire. De plus, la boucle qui permet à l’individu de mesurer ses performances fixe à l’espace des limites qu’il s’agit de respecter et de retrouver. C’est un paysage de la rationalité, de l’effort continu auquel ce sportif doit se plier.

Le sensoriel et la pratique sportive

56

Une interdépendance apparaît entre la pratique sportive et le paysage. Si, nous l’avons vu, la pratique peut influencer la manière de vivre, de ressentir le paysage, ce dernier peut, en retour, « agir » sur le sportif.

57

Pour le marcheur, ce peut être la prolongation de l’effort pour découvrir ce qu’il espère être de superbes paysages. Ce que confirme une randonneuse :

On a envie d’aller voir plus loin ce qui se passe, on a envie de se fondre davantage dans la nature.

58

Ce joggeur considère qu’un beau paysage est rarement associé à des sorties de moyenne qualité parce que, pour ce qui est de l’effort, il pousse à se surpasser.

59

Enfin, pour ce grimpeur, qui parle de l’escalade en salle comparée à l’escalade de falaises, le fait de grimper à l’extérieur incite à pratiquer avec plus d’acharnement.

60

Dans la nature, les perceptions sensorielles des individus, détachées de leur ancrage urbain, réinventent un rapport au monde par le biais des pratiques sportives. L’activité sportive oriente la nature de cet « éprouvé » paysager.

61

L’escalade présente une spécificité dans son rapport au paysage : l’omniprésence du toucher. Sur nos deux terrains d’enquête, à la question de savoir au moyen de quels sens les sportifs établissent un contact avec le paysage, les grimpeurs sont surreprésentés parmi les individus qui citent le toucher. Un grimpeur tente de décrire la relation toute particulière qui l’unit à la roche :

Je fais attention au rocher, à la forme du rocher, à la fois par la beauté de la forme du rocher mais aussi par la difficulté qu’on aurait à le grimper. Je suis plus en contact avec le rocher ; je suis attentif à la façon dont la mer l’a travaillé.

62

Le toucher constitue une prise de contact essentielle à la relation avec le paysage. Ce moment où le grimpeur parvient à mieux sentir la roche, à mieux sentir ce qui l’entoure est vécu comme une véritable réussite dans un sport où le rapprochement entre l’individu et la nature est à son maximum. Pour ce qui est du visuel, le passage d’une situation de « pure grimpe », où le champ de vision est très réduit et surtout concentré sur la roche, à une situation de « sortie de voie », où le regard porte à nouveau vers l’ensemble de l’environnement, relance l’intérêt pour le panorama. D’autant que le grimpeur peut souvent jouir de points de vue inédits [20]  La vue d’ensemble représente l’un des seuls facteurs... [20] . Son attention est centrée à la fois sur son corps en mouvement et sur l’environnement. Cette position, à mi-distance entre repli sur soi et ouverture sur l’environnement, vient de ce qu’il est impératif de sentir physiquement la falaise pour progresser.

63

Des trois activités sportives que nous avons étudiées, la course à pied est celle qui laisse le moins de place à l’interaction entre le sport, le corps et le paysage. En effet, sa pratique nécessite du joggeur qu’il se focalise sur son rythme cardiaque et son souffle.

64

Pour ce qui est du domaine auditif, le seul élément naturel qui vient se superposer au souffle est le bruissement du vent. À cet égard, Raymond Murray Schafer [1994] note que le paysage sonore hi-fi est celui où les sons discrets peuvent être clairement entendus car le bruit ambiant est de faible intensité. La campagne est généralement plus hi-fi que la ville (qui, elle, contient quantité de signaux lo-fi), la nuit plus que le jour, les temps anciens plus que les temps modernes. Le « silence naturel » évoqué par l’un des sportifs ne correspond-il pas, plus qu’à une absence totale de sons, à cette réduction des chevauchements sonores ?

65

Pour ce qui est du domaine olfactif, ce recentrement sur soi fait que le coureur attache une assez grande attention à ses émanations corporelles. La course impliquant une plus forte sudation que les autres activités sportives, les odeurs que dégage le corps du coureur intègrent le paysage en ce qu’elles l’accompagnent tout au long de son parcours.

66

Ce repli sur soi se manifeste enfin au niveau mental. Contrairement à la marche et à l’escalade, plutôt orientées vers l’environnement et/ou l’activité, la course à pied peut laisser place au développement de réflexions davantage ancrées dans le quotidien parce que le coureur est fréquemment lié à l’univers urbain.

67

Les marcheurs, animés par la soif de rencontre avec des éléments paysagers remarquables, sont très attachés à l’environnement. Bien que le corps ne soit pas tout à fait négligé, le randonneur semble plutôt attentif à la nature. Une plante inconnue, la diversité de teintes de la mer, le contraste des couleurs entre les éléments, telles sont quelques-unes de ses préoccupations quelque peu naturalistes. Plus que les autres, le randonneur considère la nature comme fin en soi de son activité. Alors, quelle place occupe son corps dans l’expérience paysagère ? Moins engagé que le grimpeur ou le coureur, ce sportif semble hésiter entre son vécu corporel et la tentation mettre son corps de côté pour jouir plus intensément du paysage. Mais, souvent, ces sportifs prennent conscience du rôle important que joue l’expérience corporelle dans le rapport au paysage. L’immersion sportive dans la nature devient ainsi prépondérante pour certains des randonneurs, comme l’attestent ces propos que tient cette marcheuse :

Pour apprécier le paysage, il faut aussi maîtriser le physique, ressentir ton effort. Il faut doser l’effort mais surtout la difficulté. Lors de la marche tu as la sensation d’harmoniser ton effort à ce dont tu te remplis au niveau du paysage. Les deux se mêlent : l’activité et l’environnement.

68

La polysensorialité, si elle s’exerce de manière différenciée entre les divers groupes de sportifs, marque fortement l’expérience d’un paysage. Par le biais de son activité, chaque sportif vit, avec l’espace, une relation sensorielle particulière. Mais, ce qui rassemble tous ces sportifs et fonde l’originalité de leur relation au paysage se situe dans le mouvement, la kinesthésie. L’inscription dynamique du corps dans l’espace débouche sur des perceptions paysagères nouvelles. On peut alors parler de contemplation active pour évoquer ce rapport privilégié. Par l’acte sportif, le paysage ne s’offre plus : il se dévoile. Et le sportif réinvente à sa façon de nouveaux schèmes de délectation du paysage.

Du pouvoir paysager des loisirs sportifs

69

Le paysage est la prise de contact sensible et esthétique avec une portion de notre terre ; il est « une lecture indissociable de la personne qui contemple l’espace considéré » [Corbin 2002 : 11]. Contrairement à Denise Brahimi qui avance que « la contemplation implique un être contemplatif, c’est-à-dire un être qui soit, volontairement ou non, coupé de l’action » [1996 : 107], nous avons voulu montrer en quoi le loisir sportif participait d’une contemplation active du paysage. Nombre de chercheurs qui s’intéressent à cet aspect partent des caractéristiques environnementales intrinsèques pour développer leur argumentation. Ainsi, Pierre Donadieu et Michel Périgord [2005] opèrent une distinction entre les paysages rural, industriel, sauvage, etc. Mais pourquoi ne pas prendre comme référentiel l’homme plutôt que l’environnement ? Par les sensations kinesthésiques qu’elle induit, l’activité physique offre des modes de délectation de l’environnement auxquels l’individu coupé de l’action n’a pas accès.

70

En faisant l’expérience corporelle poussée d’un environnement, le sportif rompt avec l’image dominante du paysage archétypal et redéfinit ce dernier par le biais du mouvement. La variété des situations sportives laisse alors la place à une diversité d’expériences paysagères, et le sport permet à l’individu d’intervenir de manière privilégiée auprès du paysage, de l’appréhender plus intensément. En vivant activement l’espace, en posant comme principe le rapprochement charnel avec l’environnement, les sportifs s’insèrent dans une connivence affective avec le paysage.


BIBLIOGRAPHIE

  • Augustin, Jean-Pierre — 1986, « Pratiques de la mer et territoires urbains. De nouveaux espaces de loisirs sportifs pour l’agglomération de Bordeaux », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest 57 (4) : 589-609.
  • Bachelard, Gaston — 1971, La terre et les rêveries du repos. Paris, José Corti.
  • Berque, Augustin — 1986, Le sauvage et l’artifice. Les Japonais devant la nature. Paris, Gallimard. — 1994, Cinq propositions pour une théorie du paysage. Seyssel, Champ Vallon (« Pays/Paysage »). — 1995, Les raisons du paysage. De la Chine antique aux environnements de synthèse. Paris, Hazan.
  • Birouste, Jacques — 1993, « Pour une étude de l’aesthésique sportive », Quel corps ? 45-46 : 204-211.
  • Brahimi, Denise — 1996, « Du regard à la contemplation : l’alchimie du paysage », in F. Chenet ed., Le paysage et ses grilles. Actes du colloque de Cerisy-la-Salle « Paysages ? Paysage ? ». Paris, L’Harmattan : 101-108.
  • Chavouet, Jean-Michel et Jean-Christophe Fanouillet — 2000, « Forte extension des villes entre 1990 et 1999 », INSEE première 707.
  • Classen, Constance — 1993, Worlds of sense. Exploring the senses in history and across cultures. Londres, Routledge.
  • Corbin, Alain — 2002, L’homme dans le paysage. Paris, Textuel.
  • Dias, Nélia — 2004, La mesure de sens. Paris, Aubier.
  • Dienot, Josy et Didier Theiller — 1999, Les nouveaux loisirs sportifs en montagne. Les aventuriers du quotidien. Bordeaux, Maison des sciences de l’homme Aquitaine.
  • Donadieu, Pierre et Michel Périgord — 2005, Clés pour le paysage. Paris, Éditions Géophrys.
  • Dubost, Françoise — 1997, Les jardins ordinaires. Paris, L’Harmattan.
  • Duret, Pascal — 2001, Sociologie du sport. Paris, Armand Colin.
  • Foucault, Michel — 1975. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris, Gallimard.
  • Griffet, Jean — 1994, « Le partage de l’expérience », Sociétés 45 : 69-82. — 1995, Aventures marines : images et pratiques. Paris, L’Harmattan. — 1999, « La mise en commun de la nature. Du "bon coin" en chasse sous-marine et en escalade », Revue de géographie alpine 20 : 41-46.
  • Halbwachs, Maurice — 1997 (1950), La mémoire collective. Paris, Albin Michel.
  • Jackson, John Brinckerhoff — 2003, À la découverte du paysage vernaculaire. Arles, Actes Sud.
  • Le Breton, David — 2000, Éloge de la marche. Paris, Métailié.
  • Maffesoli, Michel — 1985, La connaissance ordinaire. Précis de sociologie compréhensive. Paris, Méridiens Kliencksieck. — 1990, Au creux des apparences. Pour une éthique de l’esthétique. Paris, Plon.
  • Michelin, Yves — 1995, Les jardins de Vulcain. Paysages d’hier, d’aujourd’hui et de demain, dans la chaîne des Puys du Massif central français. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
  • Phelouzat-Perriquet, Nicole et Martin de la Soudière — 2002, « Les mois noirs : dépression saisonnière et photothérapie. Approche anthropologique», Méandres 8 : 7-63.
  • Piette, Albert — 1996, Ethnographie de l’action. Paris, Métailié.
  • Pitte, Jean-Robert — 2003, Histoire du paysage français, de la préhistoire à nos jours. Paris, Taillandier.
  • Pociello, Christian — 1995, Les cultures sportives. Paris, PUF.
  • Schafer, Raymond Murray — 1994 (1977), The soundscape. Our sonic environment and the tuning of the world. Rochester, Destiny Books.
  • Solnit, Rebecca — 2004, L’art de marcher. Arles, Actes Sud.
  • Tuan, Yi-Fu — 1977, Space and place. The perspective of experience. Minneapolis, University of Minnesota Press.
  • Urbain, Jean-Didier — 2002, Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles. Paris, Payot.
  • Vigarello, Georges — 1992, Le sain et le malsain. Paris. Le Seuil.
  • Voisenat, Claudie — 1995, Paysage au pluriel. Pour une approche ethnologique des paysages. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Notes

[1]

Commissions départementales des sites et itinéraires des sports de nature.

[2]

M. Maffesoli [1985] évoque la « connaissance ordinaire » comme moyen d’avoir prise sur le réel sans être influencé par une quelconque entité institutionnelle ; selon le sociologue « connaître c’est naître avec».

[3]

Distincte de l’esthétique, pour J. Birouste l’aesthésique « vise ce qui de la vie pulsionnelle n’est pas transformable en objet esthétique, en beauté culturellement admise et reconnue de tous dans la foulée d’une idéologie partagée. Il s’agit par conséquent de repérer comment tout sportif se donne, au moyen de la pratique corporelle, l’occasion de privilégier un certain type de rapport au monde » [1993 : 179].

[4]

Pour ces deux auteurs, voir l’ouvrage collectif dirigé par C. Voisenat [1995].

[5]

Et seulement, indique A. Corbin [2002], depuis la Renaissance. On peut voir dans la panoptique [Foucault 1975], ce système de surveillance intégrale des détenus, le point culminant de la domination du pôle visuel dans nos sociétés. Mais également dans les normes jetées par l’anthropologie coloniale et le regard sur l’autre, voir N. Dias [2004].

[6]

Nous sommes conscients de la dimension culturelle que recèle l’énumération des sens. Si chez les Hausa du Nigeria deux termes seulement servent à exprimer les cinq sens (un pour la vue, un pour tous les autres), dans les sociétés occidentales, après de multiples débats philosophiques et scientifiques, l’existence de cinq sens l’a emporté. Elle a été directement influencée par les arguments d’Aristote selon qui la relation intrinsèque entre les sens et les éléments – terre, air, feu, eau et la quintessence – impliquait qu’il n’y ait pas plus de cinq sens [Classen 1993]. Des recherches récentes menées sur le corps humain révèlent la présence d’autres types de perceptions : mouvement, température, douleur, etc.

[7]

L’étang de Berre, peint à la fin du XIXe siècle par Paul Guigou, n’a plus grand-chose à voir avec l’étang tristement célèbre que nous connaissons aujourd’hui.

[8]

Voir à ce sujet le numéro spécial de la revue Communication, intitulé Natures extrêmes, dirigé par J. Cloarec et datant de 1996, ainsi que le numéro spécial de la revue Ethnologie française, Sports à risques ? Corps du Risque, dirigé par G. Raveneau et qui date de 2006.

[9]

Nous avons procédé au dépouillement de 400 questionnaires, soit 200 par site.

[10]

Sur ces sites nous avons conduit, auprès des sportifs, 30 entretiens de type semi-directif. S’y ajoutent de nombreux entretiens informels, des photographies et la retranscription, sur un journal de terrain, de nos journées d’observation.

[11]

Lorsqu’on demande : « Pourquoi l’aménagement vous satisfait ici ? », plus d’un joggeur sur trois répond spontanément « l’entretien des chemins », ce que n’évoquent qu’un marcheur sur dix et un grimpeur sur vingt.

[12]

Un joggeur sur trois et un grimpeur sur six environ s’y rendent plus de cinquante fois par an.

[13]

Dans les Calanques, les joggeurs se démarquent des autres sportifs en ce qu’ils sont enclins à courir plutôt le soir (54,5 % contre 21,5 % pour l’effectif théorique). Ce qui est sans doute dû au fait que les joggeurs pratiquent davantage lors des jours de travail.

[14]

La durée moyenne de pratique sur chaque site est la suivante : 5 heures 18 minutes pour les grimpeurs, 4 heures 40 minutes pour les marcheurs et 1 heure 18 minutes pour les joggeurs.

[15]

Que les pilotes nomment, à une autre échelle, le circuit.

[16]

Nous avons noté que les sportifs utilisaient souvent la préposition « dans » pour évoquer l’intégration dans le paysage. Les touristes balnéaires utilisent plus couramment « face à », se plaçant d’emblée dans la perspective de celui qui s’extrait du paysage, le garde à distance.

[17]

En tête de liste, le calme est cité par 62 % des personnes dans les Alpes, 62,5 % dans les Calanques.

[18]

Sentiment d’être exposé au vide.

[19]

Contrairement aux grimpeurs, qui, même s’ils recherchent une forme de maîtrise, acceptent l’idée de l’échec.

[20]

La vue d’ensemble représente l’un des seuls facteurs consensuels nécessaires à la naissance de paysages.

Résumé

Français

Cet article a pour objet d’introduire le concept de « paysage » dans le rapport que les sportifs entretiennent avec l’espace qu’ils investissent. Nous nous appuyons pour ce faire sur un long travail d’enquête, mené dans la vallée d’Ailefroide (dans les Alpes) ainsi que dans les Calanques marseillaises, auprès de joggeurs, marcheurs et grimpeurs. Nous émettons l’hypothèse que les sportifs, par la nature de l’activité à laquelle ils se livrent, fournissent d’autres modes d’appréciation du paysage que le seul mode visuel. Le corps immergé dans la nature participe aujourd’hui activement à la définition de celle-ci. Par le biais du sport, un savoir sensible se fait jour, basé sur l’expérience kinesthésique de l’individu.

  • Ailefroide (Alpes)
  • Calanques (de Marseille)
  • expérience kinesthésique
  • mise en paysage
  • rapport à l’espace
  • sollicitation des sens
  • sportifs (joggeurs, grimpeurs, marcheurs)

English

Sports and landscapes (Alps, Calanques)
The concept of "landscape" is introduced in the relation that people involved in outdoor sports have with the space they occupy. On the basis of long fieldwork conducted in the Ailefroide Valley (in the Alps) and the Calanques (near Marseille) among joggers, hikers and climbers, the hypothesis is formulated that these persons, owing to the nature of their activities, have ways of appreciating the landscape other than a purely visual one: the body immersed in nature is actively involved in defining nature. Through sports, a sensory knowledge emerges based on the individual’s kinesthetic experience.

  • Ailefroide (Alps)
  • Calanques (Marseille)
  • kinesthetic experience
  • landscape
  • relation to space
  • sensory experiences
  • sports (joggers, hikers, climbers)

Plan de l'article

  1. Sport et expérience esthétique
  2. Qu’est-ce que le paysage ?
  3. Sportifs et « prises paysagères »
  4. Le sport, révélateur de paysages
    1. S’approprier un lieu
    2. La flexibilité saisonnière des populations sportives
    3. L’appropriation temporelle du paysage
    4. Progression spatiale et construction paysagère
    5. Une socialisation à distance
  5. Le corps dans la relation au paysage
    1. Une expérience paysagère non linéaire
    2. Le sensoriel et la pratique sportive
  6. Du pouvoir paysager des loisirs sportifs

Pour citer cet article

Niel Aurélien, Sirost Olivier, « Pratiques sportives et mises en paysage (Alpes, Calanques marseillaises) », Etudes rurales 1/ 2008 (n° 181), p. 181-202
URL : www.cairn.info/revue-etudes-rurales-2008-1-page-181.htm.

© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback