2001
Études sur la mort
Deuil périnatal : transmission intergénérationnelle
Docteur Pierre Rousseau
Service de gynécologie-obstétriqueC.H.U. de Tivoli, 7100 La Louvière.Président du Collège des Conseillers Gynécologues de l’O.N.E.78, Chaussée de Mons, B-7170 Manage (Belgique)
L’article dresse un tableau clinique des modes de transmission transgénérationnelle du deuil périnatal par le syndrome de l’enfant de remplacement et celui de la transmission émotionnelle.
Une mère endeuillée peut avoir des représentations d’une projection puissante sur l’enfant suivant, ou un enfant de la troisième génération. Proposer une prévention et une intervention thérapeutique des troubles psycho-pathologiques revient à comprendre que l’émotion d’un deuil périnatal ne peut se raccrocher à une réalité perceptible (peur d’une grossesse suivante, deuils antérieurs, culture) et peut de manière anxieuse se transmettre, se réactiver, à travers les générations mère-fille (grossesse suivante, dangers, transmission et réactivation des émotions de mère à fille, dissimulation des pertes périnatales).
Trois types de prévention servent à l’attitude thérapeutique. La prévention primaire (accompagnement) se joint à la prévention secondaire (complications transgénérationnelles évitées, théorie de l’accompagnement: tenir compte de la science-technique et de la personne) pour garder à la prévention tertiaire un rôle d’émotion de la rencontre et d’empathie en vue de diminuer les conséquences d’une pathologie avérée.Mots-clés :
transmission transgénérationnelle, transgénérationnelle, deuil périnatal, l’enfant de remplacement, prévention, intervention thérapeutique.
This is a clinical presentation of the transgenerational transmission of perinatal grief by the replacement child syndrome and emotional transmission. A grieving mother may have powerful projection representations on the next child, or a third generation child. To propose a prevention and a therapeutic intervention of psycho-pathological troubles we have to understand the perinatal grief with a perceptible reality (fear of the next pregnancy, emotional reactivation from mother to daughter, perinatal loss dissimulation). Three types of prevention can be helpfull: primary prevention (accompanying) and secundary prevention (no transgenerational complications), then third level of prevention: emotion of the meeting, empathy to diminish consequences of the pathology.Keywords :
trangenerational transmission, perinatal grief, replacement child, prevention, therapeutic intervention.
L’intérêt pour la transmission transgénérationnelle du deuil périnatal est venu de la lecture du livre de Jean Guyotat Mort / naissance et filiation puis de l’ouvrage de l’historien Jacques Gélis L’arbre et le fruit (19, 20). Le premier auteur retrouve des enfants mort-nés dans l’arbre généalogique de quelques familles de psychotiques dont celle d’Adolphe Hitler. Le second fait état de légendes dans lesquelles les âmes des enfants mort-nés errent dans des lieux déserts, planent sur les landes et jettent des mauvais sorts dans leurs familles. Ces croyances recouvrent une réalité, celle des complications familiales à long terme et parfois à plusieurs générations de distance des morts d’enfants pendant la grossesse, à la naissance ou en bas âge (5, 29, 34, 35, 38). Les anciens avaient recours à la pensée magique et à la mythologie pour interpréter ce qu’ils ne pouvaient comprendre. La pensée scientifique ne peut se contenter de telles explications pour tenter de comprendre la transmission transgénérationnelle de la vie psychique qui s’effectue de manière parallèle à celle de la vie biologique.
La transmission est transgénérationnelle au sens propre, s’effectue entre des générations qui n’ont pas de contact direct. Elle intéresse au moins trois générations. Les termes intergénérationnel ou bigénérationnel ne concernent que la transmission d’une génération à la suivante, de parents à enfants. C’est la plus fréquemment observée. L’adjectif intragénérationnel désigne la transmission horizontale, celle qui s’effectue dans la même génération, au sein d’un couple ou au sein d’une fratrie. Le terme transgénérationnel est toutefois le plus utilisé pour désigner l’ensemble des phénomènes psychologiques qui se transmettent de génération en génération indépendamment de la génétique (1, 15).
Les phénomènes pathologiques observés dans les familles au cours de générations successives sont multiples. Les sévices à enfants et l’inceste sont maintenant bien connus depuis qu’ils ont défrayé les chroniques. Les autres pathologies répétitives sont des névroses, des psychoses, des cas de folie à deux, l’alcoolisme, la toxicomanie, la délinquance, des maladies psychosomatiques, des troubles du maternage, le remplacement d’un disparu, d’un enfant notamment, les fantasmes de destinée, pour ne citer que les mieux connues.
Il ne sera question ici que la transmission aux générations suivantes de deuils périnataux insuffisamment résolus. Par deuils périnataux, il faut entendre tous ceux qui résultent des pertes qui font suite à un diagnostic de grossesse qui a enclenché le processus du devenir mère ou du devenir père. Ces pertes sont beaucoup plus fréquentes qu’on ne le croit. On ne tient généralement compte que des morts fœtales tardives et des morts néonatales précoces. C’est oublier que 10 à 15 % des grossesses spontanées se terminent par une fausse couche, parfois par une grossesse extra-utérine, 10 à 15 % par une interruption volontaire de grossesse et environ 1 % par une interruption médicale de grossesse le plus souvent pour malformation fœtale. Ces chiffres sont plus élevés encore dans les grossesses multiples. C’est oublier aussi que, dans les procréations médicalement assistées, environ 75 % des transferts d’embryons dans l’utérus ne sont pas suivis de grossesses cliniques, que le nombre de ceux qui se développent est inférieur au nombre d’embryons transférés ou, inversement, que leur nombre trop élevé peut nécessiter des réductions embryonnaires. En outre, la fréquence des fausses couches, des grossesses extra-utérines, des morts fœtales tardives et néonatales y est plus élevée que dans les grossesses spontanées. Au total, 20 à 25 % des grossesses se terminent par une perte périnatale, selon que l’on utilise comme dénominateur le nombre de naissances vivantes ou le nombre de grossesses débutantes (6, 35, 41).
La première partie de l’exposé servira à illustrer les deux modes de transmission transgénérationnelle les plus aisés à observer dans la pratique obstétricale, le syndrome de l’enfant de remplacement et la transmission par le canal de l’émotion
[1]. Il sera alors possible d’esquisser un tableau clinique de la transmission transgénérationnelle du deuil périnatal et de proposer une prévention et des interventions thérapeutiques des troubles psycho-pathologiques qui en découlent.
Genèse de l’enfant de remplacement
Le cas de Mme C.
Madame Marina C. consulte en 1998 pour un examen gynécologique de dépistage à l’âge de 45 ans. Elle n’est pas venue depuis la naissance de sa fille Mélissa en 1988. Auparavant, elle avait accouché d’un enfant hydrocéphale, Marco, décédé à la naissance en 1975. Un an plus tard, elle met au monde un fils bien portant qui reçoit aussi le prénom de Marco comme son frère et son grand-père paternel ainsi que le veut la tradition dans cette famille immigrée de Sicile. Pendant l’examen, elle fait part des soucis que lui cause Marco, âgé alors de 20ans. Il a fait de la prison pour s’être drogué à l’héroïne et commis des larcins pour s’en procurer. Elle termine en disant qu’il en est sorti et qu’il est hospitalisé depuis deux mois dans un service de psychiatrie pour dédoublement de la personnalité. Elle n’en dit pas plus.
Mme C. revient deux ans plus tard, au début de cette année 2000, toujours pour un examen gynécologique. Son fils va beaucoup mieux après deux ans de thérapies individuelle et familiale. Elle pense avoir fait une erreur en donnant à son second fils le prénom de son frère décédé un an auparavant. Elle se déclare très déprimée alors qu’elle devrait se sentir beaucoup mieux depuis l’amélioration de l’état de son fils. Revoyant les dates de ses accouchements, je lui fais part de mes regrets de ne pas avoir pu l’aider correctement lors de la perte de son fils aîné et pendant la grossesse suivante. J’ignorais alors l’existence des enfants de remplacement. Je ne l’ai découverte que plus tard, au cours des recherches menées après la lecture de l’article qui m’a sensibilisé au deuil périnatal en 1976 (2, 9, 26).
Dans un moment d’émotion, Mme C. dit alors qu’elle était venue deux ans plus tôt pour m’en parler mais qu’elle n’a pas pu le faire. Intrigué par la gravité de son état, je revois l’anamnèse familiale consignée dans le dossier: ses parents sont en vie, elle est l’aînée de cinq frères en bonne santé. Bien que la question lui ait été posée précédemment et qu’elle y ait répondu par la négative, je lui demande une nouvelle fois si sa mère n’a pas fait de fausse couche ou perdu un enfant. Elle éclate en sanglots et raconte qu’elle est la troisième fille à porter le prénom de Marina comme sa grand-mère maternelle et comme ses deux sœurs aînées mortes à l’accouchement, un an et deux ans avant sa naissance. Elle n’avait jamais réalisé qu’elle remplace ses deux sœurs aux yeux de sa mère et que son fils Marco remplace son frère aîné à ses propres yeux comme sa mère l’a fait pour elle. Elle termine l’entretien en demandant l’adresse d’un psychothérapeute autre que le psychiatre de son fils.
Cette observation confirme bien que les complications psycho-pathologiques du deuil périnatal puissent survenir longtemps après la perte. Marco allait bien pendant la dernière grossesse de sa mère. Sa bifurcation vers la toxicomanie et la délinquance ne s’est produite qu’à l’adolescence comme c’est souvent le cas (28). Mme C. n’a sombré dans la dépression que plus de 40 ans après les deuils d’enfants de sa mère. Enfin, la lourdeur de la pathologie de Marco semble bien être le résultat d’un phénomène transgénérationnel. Elle s’est sans doute constituée par le renforcement mutuel de plusieurs facteurs pathogènes: l’absence d’accompagnement des deuils de sa grand-mère et de sa mère, la survenue rapide des grossesses après morts d’enfant, l’attribution du même prénom à des enfants morts à la naissance et à des enfants vivants dans deux familles différentes lors de deux générations successives conformément aux usages en vigueur dans les deux familles.
Mais aucun de ces facteurs n’explique de manière satisfaisante la gravité de la pathologie du syndrome de l’enfant de remplacement observée chez le fils de Mme C. C’est elle-même qui nous en donne la clé à la fin du second entretien quand elle dit que «son fils Marco remplace son frère aîné à ses propres yeux comme sa mère l’a fait pour elle». Les mécanismes de la transmission sont ici l’identification de la fille à sa mère et la répétition à l’âge adulte d’un modèle opératoire appris dans l’enfance. Pour comprendre la genèse de l’enfant de remplacement et saisir la force de ces mécanismes de transmission, il faut se référer à une observation plus ancienne consignée ailleurs (35).
Les hallucinations de Mme S.
Sept mois après la naissance de son fils, Mme S. se plaint des hallucinations qui la harcèlent depuis quelque temps chaque fois qu’elle le soigne. Sa vue se trouble puis elle voit clairement une enfant de sexe féminin à la place de son fils. Elle s’affole et la secoue violemment jusqu’à ce que le trouble disparaisse et que l’enfant redevienne un garçon. Deux ans plus tôt, en décembre 82, elle a perdu une fille née par césarienne sous anesthésie générale après rupture des membranes amniotiques. Elle ne l’a jamais vue et ne sait pas du tout ce qu’elle est devenue. Ses hallucinations disparaissent progressivement après avoir été aidée à établir le rapprochement avec la perte de sa fille.
La genèse d’un enfant de remplacement est habituellement un phénomène intragénérationnel qui se situe au sein d’une même fratrie et intergénérationnel qui se constitue de manière triangulaire à partir de l’enfant disparu vers le nouvel enfant à travers la mère, en remontant puis en redescendant d’une génération. Les facteurs qui la favorisent sont multiples. Le premier, le plus important, est certainement l’insuffisance d’élaboration du deuil de l’enfant perdu. Parmi les autres facteurs, le besoin archaïque chez la mère de vérifier son fonctionnement biologique, la réparation de la blessure narcissique, la nécessité d’achever la transformation de son identité de femme en celle de mère sont bien décrits (2,9, 21, 22, 32). On se contente ici d’insister sur un mode de transmission de l’identité accessible à l’écoute dans la pratique médicale de tous les jours.
L’observation de Mme S. indique en effet qu’un des modes de constitution de l’enfant de remplacement est la projection de la représentation mentale du disparu sur l’enfant suivant quand elle n’a pas été travaillée, modifiée, atténuée par le travail du deuil. Une autre observation indique que la constitution d’un enfant de remplacement peut aussi sauter une génération et constituer un phénomène transgénérationnel dans le sens propre du terme.
L’enfant de Mme A.
Mme A. demande lors d’une consultation de gynécologie: «Est-ce que vous trouvez normal, Docteur, que je ne puisse pas rendre visite à ma fille et à mes petits enfants et ce, depuis la naissance de son premier fils?». Avec beaucoup d’hésitations, elle raconte que prévenue par un coup de téléphone de sa fille, elle s’est rendue aussitôt à la maternité. Dès son entrée dans la chambre, elle se précipite vers le berceau, s’empare du bébé en s’écriant: «Mon enfant!» Son beau-fils la regarde un moment interloqué puis il se lève pour reprendre l’enfant. Mme A. lui résiste un moment puis finit par s’écrouler en pleurs. Son beau-fils la jette hors de la chambre et interdit à sa femme de revoir à tout jamais sa mère. Il n’est jamais revenu sur sa décision.
A l’occasion d’une autre consultation, Mme A. raconte qu’elle a vécu chaque étape de la grossesse de sa fille comme si c’était la sienne, allant même jusqu’à préparer en cachette des affaires pour son bébé. Interrogée sur l’éventualité d’une perte, elle confie que son mari l’a obligée à se faire avorter de sa seconde grossesse parce qu’il ne voulait pas d’un second enfant.
Cette observation rappelle un autre exemple de rémanence d’enfant disparu, celui qui nous est donné dans le Journal d’Annah (25). Dans ce roman, la petite Louise continue à vivre, à grandir dans les rêves de sa mère et à y avoir l’âge qu’elle aurait si elle n’avait pas disparu. L’intensité, la netteté des hallucinations de Mme S., le comportement de Mme A. et la clarté des rêves d’Hannah montrent l’extrême vivacité que les représentations d’une mère endeuillée peuvent avoir de son enfant et la puissance que leur projection peut exercer sur l’enfant suivant ou un enfant de la troisième génération. Cela ne veut pas dire que tous les enfants nés après la mort d’un frère ou d’une sœur sont des enfants de remplacement. (21) L’analyse d’entretiens de conseil génétique menés au cours de grossesses suivantes montre en effet la disparition de la problématique de l’enfant de remplacement lorsque les parents ont été soutenus et conseillés au moment de la perte (31).
Les deux observations initiales qui ont permis d’émettre l’hypothèse de la transmission transgénérationnelle de deuils périnataux mal résolus par le canal de l’émotion datent de 1984 (34, 38).
L’idée fixe de Mme G.: mourir dans son accouchement
Mme G. est heureuse au début de sa première grossesse en 1978. Lors de la deuxième consultation prénatale, elle déclare froidement qu’elle va mourir lors de l’accouchement et que la médecine ne pourra rien faire pour elle. Son mari raconte qu’elle a cette idée fixe et des angoisses à la suite d’un rêve où sa mère lui a annoncé sa mort dans son accouchement. L’anamnèse familiale mentionne une sœur aînée qui a deux enfants nés par césarienne. Elle est adressée à un psychiatre qui l’hospitalise pour dépression anxieuse et lui prescrit une benzodiazépine. L’anamnèse du psychiatre révèle qu’elle a assisté à la tentative de viol d’une autre fille à l’âge de 8 ans.
Elle accouche normalement à terme d’une fille en bonne santé.
En 1984, sa mère consulte pour ménopause. L’anamnèse révèle une histoire obstétricale très différente de ce qu’en avait dit sa fille. Elle a d’abord eu un fils mort-né, une fille en vie, Mme G., un fils décédé à l’âge de 2 ans. Et elle décrit la reviviscence des émotions, de la peur, de l’angoisse, qui l’ont envahie dès que sa fille cadette a été enceinte et qu’elle a essayé de lui cacher pendant toute la grossesse. Elle pense que ses émotions ont eu une mauvaise influence sur sa fille et demande de lui en parler.
Mme G. consulte un peu plus tard pour un problème gynécologique. Sa mère lui a parlé. L’hypothèse de la transmission de ses émotions lui est proposée pour expliquer l’idée fixe qui l’a obsédée. Elle a été baignée dans la peur d’une nouvelle perte pendant que sa mère l’attendait et par sa surprotection anxieuse pendant tout son enfance. Ces émotions lui sont restées en mémoire depuis sa naissance. Pendant sa grossesse à elle, la réception des émotions de sa mère a réactivé les siennes et lui a donné les rêves qui sont à l’origine de son idée de mourir dans son accouchement. Elle est heureuse d’apprendre qu’il existe une possibilité d’explication à son état.
La seconde observation est à peu près contemporaine de la première. Elles se sont mutuellement éclairées.
La «psychose» d’une future grand-mère
Mme V. est agitée pendant le séjour en maternité qui suit la naissance de son premier fils en bonne santé. La grossesse s’est déroulée dans l’anxiété. L’anamnèse familiale indiquait qu’elle avait un frère cadet. Les infirmières sont inquiètes du comportement bizarre de sa mère. Dès son arrivée dans la chambre, elle s’empare du bébé, le serre dans ses bras en murmurant des mots inintelligibles. La mère de Mme V. est hospitalisée en psychiatrie depuis quelques semaines pour un état confusionnel aigu. Le pronostic du psychiatre est mauvais.
Ayant en mémoire l’observation précédente, la question des éventuelles fausses couches ou pertes d’enfants de sa mère lui est posée. Elle est d’abord étonnée puis elle révèle un lourd passé obstétrical très différent de celui qu’elle avait mentionné pendant sa grossesse. Sa mère a eu avant elle un fils mort-né et après elle, un autre fils mort-né, une fille décédée dix jours après sa naissance et un fils handicapé de naissance qu’elle avait déclaré être son frère en bonne santé.
Le psychiatre accepte d’organiser des entretiens entre la mère et la fille. La mère se souvient peu à peu des enfants qu’elle a perdus. Elle arrête de confondre son petit-fils avec ses deux fils mort-nés et de lui murmurer le prénom qu’elle leur avait successivement donné. Elle quitte l’hôpital deux semaines plus tard.
Mme V. est anxieuse dès le début de sa seconde grossesse. Elle craint aussi bien la récidive de la confusion mentale de sa mère que la réapparition des malaises liés à l’anxiété qui l’a accablée pendant sa première grossesse. Sa mère l’accompagne à l’une des consultations prénatales. Elle parle avec beaucoup d’émotions des enfants qu’elle a perdus et surtout de la peur qu’elle a eu de perdre sa fille non seulement quand elle l’attendait mais surtout quand elle est devenue enceinte. Sa fille la regarde les yeux grands ouverts. Elle comprend l’origine de son anxiété. Sa seconde grossesse se déroule dans le calme. Elle accouche à terme d’une fille en bonne santé.
Cette seconde observation est à l’origine de la proposition thérapeutique d’organiser des rencontres mère/fille en consultation prénatale lorsqu’il y a eu des pertes périnatales à la génération précédente ou pour en rechercher l’existence lorsqu’elles sont suspectées. Mais avant d’en arriver là, l’hypothèse de la transmission des émotions doit être déployée pour comprendre les complications du deuil périnatal observées lors de la ou des générations suivantes.
La grossesse suivante, ses émotions, ses dangers
L’état émotionnel des mères pendant les grossesses qui suivent une ou plusieurs pertes périnatales est dominé par la peur d’une nouvelle perte. L’anxiété est constante et d’autant plus vive que la grossesse débute rapidement après la perte précédente. Elle peut être responsable de troubles du sommeil, s’exprimer par des douleurs, se somatiser par des contractions utérines ou prendre la forme d’une névrose traumatique, voire d’un trouble panique. Cette peur n’est pas entièrement injustifiée. Ces grossesses ont un risque de récidive plus élevé que les autres. A la peur, il faut ajouter les réactivations émotionnelles qui surviennent lors des anniversaires et des confrontations avec les souvenirs de la perte précédente, date et âge gestationnel, hôpital, échographie, amniocentèse, etc. Des deuils familiaux antérieurs peuvent aussi être ravivés et venir ajouter de la confusion dans le bouillonnement des émotions (4, 7, 27, 34-37, 42, 46, 47).
Les conséquences pour les enfants nés de ces grossesses doivent aussi être prises en considération. La peur d’une nouvelle perte inhibe presque toujours l’attachement à l’enfant suivant. Les préparatifs de la naissance sont retardés. Cette inhibition peut se lever lorsque la perte précédente était précoce et que l’anniversaire en est dépassé. Dans les autres cas, elle peut perdurer pendant toute la grossesse et se prolonger après la naissance par une surprotection anxieuse, de la dépression chez la mère et des troubles de l’attachement chez l’enfant (16, 39, 47). Mais ce qu’il importe de saisir, c’est que dès le sein de leur mère et pendant au moins une partie de leur développement, ces enfants ont ainsi baigné dans des émotions parfois violentes et en tout cas opposées à l’apaisement, à la tendresse, à la sensibilité affective qui mènent à l’attachement de type sécurisé et plus tard à des attitudes parentales sécurisantes (24).
Transmission et réactivation des émotions de mère à fille
L’interprétation de l’origine du rêve au cours duquel Mme G. apprend l’annonce de sa mort le jour de son accouchement est venue des confidences faites par sa mère six ans plus tard et surtout de l’extraordinaire intensité des troubles anxieux observés à la même époque chez la mère de Mme V. Ces grands-mères ont essayé de dissimulé leur trouble et surtout leur origine à leur fille «Pour ne pas leur faire de tort». Mais leurs efforts se sont révélés vains. En effet, les émotions s’expriment (11). Et si elles s’expriment, les émotions se reçoivent par les partenaires de chaque rencontre (14). Une femme enceinte qui ignorait les huit fausses couches de sa mère décrit très bien pendant sa grossesse ce qu’elle ressent: «Au début que j’étais enceinte, j’avais besoin d’aller chez ma mère pour me rassurer. Mais maintenant, je n’y vais plus. Elle me fait peur.» Une autre qui ignorait que sa mère avait failli mourir d’une grossesse extra-utérine refusait d’aller chez elle: «Elle me passe de son angoisse.»
Mais la simple transmission des émotions ne suffit pas pour rendre compte de l’intensité des troubles anxieux observés chez certaines femmes enceintes nées de mères endeuillées. De même que la grossesse de leur fille ravive les émotions des mères, leur réception fait surgir chez leur fille des émotions enfouies depuis leur toute petite enfance depuis le sein maternel. Le phénomène du souvenir est expérimenté à tout moment par chacun de nous. Une perception sensorielle peut à tout moment faire resurgir des scènes du passé comme le goût de la madeleine a fait ressortir tout Combray de la tasse de thé de Marcel Proust (33).
Le problème, c’est qu’il n’y a pas de scène du passé dans les souvenirs du séjour in utero ni dans ceux du très jeune âge quand une femme est née peu de temps après une grossesse perdue de sa mère. C’est sans doute l’impossibilité de relier les émotions ressenties à un quelconque fait réel qui est à l’origine de l’importance des troubles anxieux observés dans la transmission transgénérationnelle du deuil périnatal non résolu.
Tableau clinique du deuil périnatal transgénérationnel
De nombreuses observations semblables aux deux observations initiales ont été réalisées en demandant systématiquement aux femmes enceintes anxieuses si leur mère n’a pas perdu une ou plusieurs grossesses et, dans la négative, en leur suggérant d’interroger leur mère à ce propos. Il est fréquent de découvrir une ou plusieurs pertes périnatales cachées. Bien que plus rares, des observations semblables ont été notées dans la famille de futurs pères qui présentaient des peurs anormales de la grossesse et des conduites d’évitement de leur compagne enceinte. Un tableau clinique des complications transgénérationnelles du deuil périnatal mal résolu s’est ainsi peu à peu esquissé. Il comporte des complications familiales comme la mésentente du couple, la reproduction des troubles de l’attachement lors de la troisième génération, la rupture des relations affectives entre les générations. Nous nous limiterons aux complications de la grossesse qui comportent habituellement deux volets, celui de la femme enceinte et celui de sa mère.
Volet 1. Troubles de la grossesse
Le premier signe d’appel d’une pathologie transgénérationnelle du deuil périnatal est une anxiété intense et inexpliquée chez une femme enceinte ou, plus rarement, chez le père de l’enfant. Cette anxiété apparaît en général très tôt pendant la grossesse. Elle s’exprime parfois sous forme d’une peur, voire d’une terreur de l’accouchement, alors que la grossesse évolue normalement et que rien ne permet de prévoir des complications. Elle apparaît parfois plus tard, à l’approche d’une date anniversaire signifiante qui fait craindre à la future mère la répétition de l’accident de la génération précédente. L’anxiété vient parfois se greffer sur la personnalité dépressive de certaines femmes nées d’une mère non remise d’une perte périnatale et qui ne se sont pas senties aimées par elle.
Les observations sont plus rares chez les futurs pères. Cette différence résulte peut-être d’un biais lié au champ d’observation de l’obstétricien. Les signes d’appel se trouvent plutôt dans les paroles de femmes enceintes qui se plaignent du manque d’intérêt de leur compagnon pour la grossesse, de l’évitement qu’il manifeste à leur égard, de leur surcroît de travail, de leurs rentrées tardives, de leur penchant pour la boisson, voire de leur infidélité. Les rares hommes qui en ont parlé disent que le ventre de leur compagne leur fait peur. On peut penser que l’anxiété qu’ils perçoivent chez leur mère augmente leur difficulté à devenir père en exacerbant des malaises qui ressemblent étrangement à ceux de la Couvade psychosomatique (12).
La pathologie transgénérationnelle du deuil périnatal peut aussi se révéler sous forme de complications de la grossesse, menace d’accouchement prématuré le plus souvent ou retard de croissance intra-utérine, comme dans l’observation de Mme B.
Mme B. paraissait très heureuse d’être enceinte. Un retard de croissance intra-utérine s’installe dès le milieu du deuxième trimestre. La grossesse se termine à 36 semaines par une césarienne qui donne naissance à un garçon de 1680 g. Lors de la consultation postnatale, cette mère raconte les efforts qu’elle a déployé pour dissimuler sa crainte de s’attacher à son enfant par peur de le perdre comme sa mère avait perdu son frère aîné à la naissance.
Dissimulation des pertes périnatales
Les pertes périnatales se dissimulent à deux groupes de personnes. Elles sont tout d’abord cachées aux enfants, ce qui ne les empêche pas de les percevoir et de les troubler profondément (10). Cette dissimulation est dictée par le bon sens commun et répond sans doute à de bonnes intentions. Elle est plus vraisemblablement une expression de la peur qui habite les personnes endeuillées. La peur suscite en effet des comportements de fuite ou d’évitement si aucune prise de conscience ne survient.
L’autre groupe visé par la dissimulation est l’équipe obstétricale chargée de la surveillance de la grossesse. On comprend que les futures mères ne parlent pas spontanément des pertes de la génération précédente parce qu’elles n’en voient pas la nécessité. On comprend mal une réponse négative quand la question leur est posée comme dans le cas de Marina C. qui est loin d’être unique. Certaines ne veulent sans doute pas trahir la loyauté invisible qui les unit inconsciemment à leur mère (3). Les confidences de certaines autres permettent d’avancer une autre hypothèse. C’est par superstition qu’elles ont peur d’en parler pour ne pas connaître le sort de leur mère. On retrouve ici l’une des théories proposées pour interpréter l’émotion: le passage dans le monde de la magie quand on a l’impression de n’avoir aucune possibilité d’agir sur son destin (43).
Volet 2. Reviviscence des deuils non résolus des futures grands-mères
La peur d’une reviviscence du deuil des pertes périnatales peut se manifester par une opposition voire une interdiction formelle de former un couple ou d’avoir des enfants, le plus souvent à une fille, parfois à un fils.
Une des manifestations plus fréquente est la surprotection manifestée dès que leur fille devient enceinte. Elle les amène parfois à l’accompagner à la consultation prénatale. C’est l’occasion de leur poser la question de leur passé obstétrical. Il n’est pas rare qu’elles révèlent l’existence d’une ou de plusieurs pertes périnatales en présence de leur fille.
Cette reviviscence des deuils du passé peut être très intense. Elle peut devenir pathologique lorsque des émotions non exprimées les submergent et les font sombrer dans la confusion mentale comme dans le cas de la mère de Mme V. hospitalisée en psychiatrie à la fin de la grossesse de sa fille. Dans une autre observation, une future grand-mère avait perdu son fils aîné à la naissance. Elle maudissait sa belle fille et lui jetait des sorts parce que sa grossesse allait lui apporter malheur, ce qui a provoqué des somatisations sous forme de colite et de menace d’accouchement prématuré.
Prévention primaire
La meilleure prévention des pathologies transgénérationnelles du deuil périnatal est un accompagnement adéquat au moment de la perte. Les troubles psychiatriques sont moins fréquents chez les mères, la problématique de l’enfant de remplacement disparaît lorsque les parents ont été soutenus et conseillés (17, 31). A ce moment, il s’agit d’aider les parents et la famille à dépasser le stade du déni, de leur donner les matériaux nécessaires au travail du deuil comme faire la connaissance de l’enfant mort, prévoir des souvenirs, préparer le rituel funéraire. C’est la prévention primaire. Elle a été abordée à d’autres moments du Congrès.
Prévention secondaire
La prévention secondaire des complications du deuil périnatal et plus particulièrement des complications transgénérationnelles est peu souvent abordée. Elle nécessite une coordination, un travail en réseau entre les équipes des maternités et les professionnels de la santé qui s’occupent des mères et des familles comme les médecins généralistes, les gynécologues, les pédiatres, les sages femmes, les services de protection maternelle et infantile, les travailleurs sociaux, pour dépister les évolutions pathologiques du deuil et accompagner la grossesse suivante.
Cette grossesse mérite une attention toute particulière. Elle est le relais d’une éventuelle transmission d’une pathologie transgénérationnelle. Il faudrait que l’on mette fin aux nombreux conseils de «remettre une grossesse en route aussi vite que possible pour retrouver goût à la vie». Ce conseil est évidemment suivi. Il va dans le sens d’un besoin de la mère qui n’est pas seulement archaïque, celui de vérifier son fonctionnement physiologique (2), mais beaucoup plus profond, instinctif, celui de transmettre la vie. La préparation et la décision de la grossesse suivante demandent d’être accompagnées pour éviter aux parents le piège de survenir trop rapidement. Il faut souvent négocier une attitude intermédiaire entre le besoin d’une grossesse rapide et la sagesse d’attendre un an. C’est le rôle de la consultation préconceptionnelle (40). L’accompagnement prend évidemment toute son importance tout au long de son évolution. Il devrait se poursuivre pendant l’établissement des relations affectives entre l’enfant, sa mère et aussi son père.
On voit qu’il est souvent question d’accompagnement. Cette notion qui reste floue mérite d’être développée pour en comprendre la valeur préventive et en saisir l’efficacité thérapeutique.
Une théorie de l’accompagnement
Pour tous les intervenants de première ligne, la difficulté est de devoir tenir compte en même temps de deux réalités qui obéissent à des logiques radicalement différentes, celle de la science et de la technique propre à chacune de leur spécialité et celle de la personne humaine. C’est particulièrement évident dans le domaine du deuil périnatal où les émotions peuvent être extrêmement puissantes et envahissantes. La logique de la science n’est pas celle du deuil, ni celle de l’objet perdu, ni celle du désir de grossesse qui peut résulter d’un besoin, d’une conduite instinctive, d’un projet, d’un désir de grossesse ou d’un désir d’enfant.
L’étymologie du verbe accompagner signifie «manger son pain avec quelqu’un». Le préfixe ad y ajoute une connotation de but, de direction que l’on retrouve dans les deux définitions du dictionnaire Le Robert: «conduire, escorter, guider, mener» et «s’ajouter à, se joindre à». Que l’on guide ou que l’on se joigne à quelqu’un nécessite une rencontre entre deux personnes. Mais qu’est-ce qu’une rencontre? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’analyser ce qui se passe lorsque deux personnes se rencontrent.
La rencontre : le rôle de l’émotion
Lorsque deux individus se croisent, ils peuvent passer l’un à côté de l’autre sans se rencontrer. S’ils ont des attentes l’un par rapport à l’autre, ils vont, avant même de se croiser, exprimer leurs intentions, s’accorder par des mouvements très rapides des yeux, du visage, des mains, du maintien du corps. Ces intentions exprimées sont des émotions, c’est-à-dire des états de conscience complexes accompagnés de modifications physiologiques qui les font voir, qui les expriment (11, 14, 3). Cette définition concorde avec l’étymologie du mot émotion qui signifie «mouvements hors de». Contrairement à l’opinion répandue depuis Descartes, les émotions ne sont pas les perceptions, les sentiments, les passions de l’âme, les affects les plus intimes de la personne (13). Les émotions se construisent par les messages qui s’échangent lors d’une rencontre effective ou par la délibération intérieure qui s’opère à propos des marques d’approbation ou de désapprobation que l’on s’attend à recevoir de l’entourage ou de quelqu’un que l’on s’apprête à rencontrer (23). Les émotions n’appartiennent pas en propre à l’individu. Elles sont communes aux personnes qui sont en communication dans la réalité ou dans leurs pensées.
L’émotion qui précède une rencontre est indéterminée. C’est le cas lors de retrouvailles après une longue absence ou pendant les minutes qui précèdent une naissance. Les messages qui s’échangent par la suite, souvent à l’insu des individus, vont déterminer la manière dont ils vont être l’un avec l’autre pendant la rencontre. S’ils ont un objectif commun qu’ils veulent chacun s’approprier, leur rencontre va évoluer vers le conflit. Leurs émotions seront de l’ordre de l’agressivité, de la colère, de la haine. S’ils ont des objectifs communs qu’ils ont intérêt à conquérir ensemble, une alliance va s’établir pour y parvenir. Leurs émotions seront de l’ordre de la complicité, de l’affection, de l’amitié.
Les moments de rencontre ou d’empathie
L’accompagnement prolongé du deuil périnatal est un cheminement qui peut durer de longues années. Il comporte des rencontres lors des consultations qui préparent ou surveillent la grossesse suivante, lors de la naissance suivante, lors de la consultation postnatale ou lors de n’importe consultation ou visite à domicile de médecin, d’accoucheuse ou de travailleur social.
Au début de la conversation, la tension émotionnelle s’élève jusqu’à ce qu’une «manière d’être avec» soit établie, que ce soit dans l’alliance ou le conflit. C’est plus facile dans l’alliance. A certains moments, la tension s’atténue brusquement. Le courant passe tout d’un coup à propos d’une question, d’une remarque ou de n’importe quelle parole formulée par l’un ou l’autre des interlocuteurs, le plus souvent par un des parents. Certains parlent de transfert, d’autres d’empathie, d’autres encore de moment de rencontre. Ces moments de vérité nécessitent que le médecin abandonne totalement toute préoccupation personnelle, qu’il reconnaisse implicitement et qu’il accepte sans aucun jugement de valeur l’entière individualité de chacun des parents et de leur vécu affectif. Dans la communication en direct qui s’est établie, les parents ont l’impression de se trouver devant quelqu’un qui se rend exactement compte de la situation de chacun. C’est un état d’intersubjectivité où la liberté de chacun des partenaires est parfaitement respectée, un partage de créativité où ni l’un ni l’autre ne savent à l’avance ce qui peut arriver. Cet état peut être comparé à ce «Quelque chose de plus…», à ce «… Savoir relationnel implicite…» qui est généralement reconnu comme nécessaire à côté de l’interprétation pour amener un changement thérapeutique dans la cure psychanalytique. Il peut aussi être comparé à la connaissance relationnelle implicite qui s’établit entre une mère et son enfant pendant le maternage et qui permet à ce dernier de se développer (18, 30, 44, 45).
La survenue de ces moments de rencontre demande en général qu’une alliance soit préétablie. L’écoute attentive donne aux parents la possibilité de structurer le travail du deuil et elle permet au professionnel de santé de repérer l’un ou l’autre objectif des parents autour duquel cette alliance peut se constituer. Ces objectifs peuvent être la mise au point nécessaire pour éviter une récidive lors de la grossesse suivante, la mésentente à éviter dans le couple, les paroles à donner aux enfants. Lorsque le courant passe, cela ne dure en général pas longtemps. Mais c’est dans de tels moments que l’intervenant de santé, s’il est conscient des complications à long terme du deuil périnatal, peut faire comprendre par exemple la nécessité de prendre du temps avant une nouvelle grossesse et les dangers de l’attribution du même prénom de l’enfant mort à l’enfant suivant.
Prévention tertiaire
La prévention tertiaire, c’est-à-dire la diminution des conséquences d’une pathologie déjà établie, peut se réaliser lors de toute rencontre avec des parents endeuillés par des interventions thérapeutiques appropriées qui se basent sur la même théorie que celle développée pour l’accompagnement. Deux exemples serviront à l’illustrer.
Interventions thérapeutiques en pratique quotidienne
Dans l’observation de Mme C., la première consultation de gynécologie était en partie motivée par le désir de reparler de la mort de son premier fils. Mais elle n’a pas pu le faire, sans doute trop préoccupée par l’état de son fils. Il en était de même de mon côté car j’étais bien conscient que la pathologie de son fils entrait dans le cadre du syndrome de remplacement qui aurait peut-être pu être évité si les parents avaient reçu un accompagnement compétent.
Deux ans plus tard, soulagée par l’amélioration de son fils, elle s’est plainte de sa propre dépression. Ayant pris connaissance de la problématique de l’enfant de remplacement au cours des séances de thérapie familiale, elle ouvre la porte en reconnaissant son erreur d’avoir donné le prénom de son frère mort à son second fils. Je l’ouvre aussi en reconnaissant qu’elle n’a pas été bien aidée. Elle enchaîne en disant que contrairement à son attente, son état ne s’est pas amélioré en même temps que celui de son fils. Elle pense qu’il doit y avoir autre chose. C’est ainsi que l’idée m’est venue de lui demander une nouvelle fois si sa mère n’avait pas perdu d’enfant ou fait de fausse couche. On connaît la réponse et la suite. Elle réalise qu’elle a remplacé son fils comme elle-même remplace ses deux sœurs aux yeux de sa mère. Elle termine en demandant une psychothérapie pour elle-même, ce qu’elle avait toujours refusé au psychiatre de son fils. Il est logique de penser que c’est le moment de rencontre vraie qui s’est produit au cours de cette consultation qui a introduit ce changement d’attitude.
Rencontre mère-fille en consultation prénatale
L’idée d’une intervention thérapeutique auprès de futures mères souffrant de troubles anxieux ou de menace d’accouchement prématuré est venue de l’effet heureux de la présence de la mère aux consultations prénatales de la seconde grossesse de Mme V. Son efficacité s’est vérifiée par l’amélioration observée dans l’état anxieux des futures mères accompagnées par leur mère en consultation prénatale. Cette idée, c’est d’organiser une rencontre mère-fille quand elle ne se produit pas spontanément, en invitant la future grand-mère à l’une des consultations prénatales de sa fille.
Lors de ces rencontres, c’est avec beaucoup d’émotion que les futures grands-mères parlent des enfants qu’elles ont perdus, même s’il ne s’agissait que de fausses couches précoces ou de grossesses extra-utérines. Pendant qu’elles s’expriment, leurs filles ouvrent véritablement les yeux. Elles découvrent une mère qu’elles ne connaissaient pas et l’amour qui leur était masqué par le chagrin qui la submergeait. Elles retrouvent la mère aimante des origines, celle qui les a maternées (8). Ici aussi, ce sont de vrais moments de rencontre qui introduisent les changements mutuels d’attitude entre les deux femmes, la mère et la fille, et qui permettent une évolution plus heureuse de la grossesse. Quant aux mères, elles redécouvrent la connaissance implicite de leur fille qui les ont guidées pendant le maternage de leur petite enfance.
Un danger de la rencontre et de la réparation de la relation mère-fille est le renforcement d’un éventuel contrôle anxieux. Ce danger semble toutefois plus théorique que réel. C’est en effet à une véritable prise de distance de la fille par rapport à sa mère et au développement de liens affectifs plus harmonieux que l’on assiste dans la plupart des cas. Une jeune mère a un jour bien exprimé l’amélioration obtenue. «Avant, elle m’énervait. Mais depuis qu’on a parlé, elle me fait du bien.»
Pour éviter le risque de renforcement du contrôle exercé par certaines mères sur leur fille, il est prudent de ne pas oublier le père de l’enfant attendu. Dès la première rencontre, il est utile qu’elles donnent à leur fille l’autorisation de parler des pertes du passé à leur compagnon, et plus tard à leur enfant, pour leur faire comprendre l’origine de l’anxiété qui l’a accablée pendant la grossesse, tout en respectant la confidentialité de certaines révélations. La grossesse se poursuit alors dans une plus grande sérénité et une plus grande disponibilité envers l’enfant attendu.
Certaines rencontres mère-fille révèlent une pathologie psychoaffective qui dépasse la compétence de l’obstétricien. C’est pourquoi elles ne peuvent être organisées qu’après avoir prévu la possibilité d’une aide psychologique spécialisée pour l’une et l’autre.
Dans certains cas, la jeune femme pense qu’il est inopportun d’inviter sa mère ou cette dernière refuse l’invitation. Dans ces cas, il s’est révélé utile de décrire à la jeune mère les grandes émotions du deuil périnatal et de lui proposer d’essayer d’imaginer l’état dans lequel sa mère l’a attendue, mise au monde et élevée. La réparation de la relation mère-fille n’est peut-être pas aussi spectaculaire que lors de leur rencontre effective, mais la future mère commence à voir sa mère sous un autre angle. L’amélioration de l’état anxieux qui s’en suit est sans doute liée aux modifications qui s’opèrent dans les représentations que ces filles avaient de leur mère.
Un écueil est à éviter dans ce type d’intervention, celui d’imposer au sujet une interprétation toute faite de sa souffrance. Dans ce cas, la réaction est passive. Aucun changement thérapeutique n’est obtenu. Par contre lorsque c’est dans un moment de créativité commune qu’une interprétation est faite, qu’une information est donnée, qu’un conseil est formulé, il en va tout autrement. Le sujet se l’approprie, il l’assimile, il l’intègre dans sa propre représentation et fait un petit pas vers une meilleure adaptation à sa réalité.
Les observations rapportées dans cet exposé illustrent deux modes de transmission de composants du deuil périnatal insuffisamment élaborés par des parents ou des grands-parents, des mères ou des grands-mères le plus souvent. Ces composants sont d’une part la représentation imaginaire de l’enfant disparu et d’autre part les émotions qui accompagnent la phase aiguë du deuil et la grossesse suivante, la peur principalement. La projection des images mentales peut favoriser la constitution d’enfants de remplacement. La peur transmise peut engendrer des troubles anxieux parfois très sévères. Les deux modes de transmission peuvent jouer un rôle dans des difficultés familiales comme les troubles du développement des enfants, la mésentente du couple, la rupture des relations affectives intergénérationnelles. Mais ces deux modes de transmission ne sont pas les seuls. D’autres processus comme l’identification d’une fille à sa mère, la répétition de modèles opératoires appris dans l’enfance peuvent sans doute être des courroies de transmission tout aussi efficaces entre les générations. Seuls ont été abordés ceux qui apparaissent le plus souvent dans la pratique professionnelle qui environne la naissance.
Les complications transgénérationelles du deuil périnatal pourraient être en partie évitées par un accompagnement bien pensé au moment de la perte, lors des grossesses suivantes et à l’occasion des rencontres des professionnels de la santé avec des parents endeuillés. La connaissance de ces complications et surtout une écoute attentive permettent d’en déceler les symptômes. L’écoute permet en effet d’identifier chez les parents l’un ou l’autre objectif autour duquel une alliance peut se constituer. Une fois celle-ci établie, la porte de moments de rencontre vraie peut s’ouvrir à tout moment, le plus souvent sur l’initiative des parents. Il suffit d’y être attentif pour que ces moments de créativité puissent être à l’origine de changements d’attitudes qui enraient la courroie de transmission.
Je tiens à remercier l’Office de la Naissance et de l’Enfance (O.N.E.) pour la subvention accordée de 1985 à 1987 à la recherche sur le deuil périnatal ainsi que les nombreux psychanalystes qui ont accepté de répondre à toutes les questions que je leur ai posées pendant plus de 20 ans.
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Les prénoms et les initiales des noms ont été modifiés par souci du respect des personnes.