Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062563
180 pages

p. 139 à 145
doi: en cours

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no 119 2001/1

2001 Études sur la mort

Le pédiatre de maternité face à la mort des tout-petits

Michèle Vial-Courmont Pédiatre de maternitéService de Pédiatrie NéonataleHôpital Antoine Béclère, Clamart
Le pédiatre a un rôle spécifique d’accompagnement des parents par rapport aux autres soignants face à la mort des tout petits. L’obstétricien, le spécialiste, le généticien, le pédiatre, le psychologue selon sa compétence apporte une prise en charge pluridisciplinaire, diversifiée et complémentaire des parents.
Le pédiatre auprès des parents d’un enfant «à naître» vivant ou non cumule une fonction spécifiquement professionnelle et humaine sur de multiples plans (technique, psychologique, responsabilité partagée avec les parents pour l’I.M.G, éthique, avant naissance, en salle de naissance, en maternité, et du suivi ).Mots-clés : décès postnatal et anténatal, rôle du pédiatre, accompagnement pluridisciplinaire des parents.
The pediatrician has a specific role of parents accompanying face to babies death. the obstetrician, the geneticist, the pediatrician, the psychologist share a pluridisciplinary approach complementary with parents.
The pediatrician with a lively or dead foetus cumulates a specific function as professional as human, on technical and psychological aspects. He shares responsabilities with parents for the Medical Pregnancy Interruption, ethics, maternity-follow-up.Keywords : antenatal death, postnatal death, pediatrician roles, plurydisciplinary parental accompanying.
L’objectif de cet exposé n’est évidemment pas de développer les émotions du pédiatre, certes bien réelles, face à la mort des tout-petits mais de réfléchir au rôle spécifique de celui-ci dans l’accompagnement des parents. Celui-ci concerne l’ensemble des soignants: au sein de l’équipe, le pédiatre a sa place et, même s’il n’est généralement pas l’interlocuteur privilégié, il peut apporter sa contribution.
Il y a quelques années, une maman dont le bébé était décédé à la naissance, manifestait son étonnement de voir se présenter le pédiatre dans sa chambre: “Puisque mon bébé n’a pas vécu, je ne pensais pas que cela concernait le pédiatre”. Cette opinion est, malheureusement, encore partagée par bon nombre de membres des équipes de maternité.
Pourtant, directement impliqué dans les décès postnataux, le pédiatre se sent aussi désormais concerné par les décès anténataux. En effet son intégration croissante aux équipes obstétricales l’a conduit à étendre son intérêt au fœtus, enfant «à naître» vivant ou non, et désormais «patient». Il participe de plus en plus aux discussions anténatales et à la prise en charge des pathologies fœtales, et par conséquent aux décisions éventuelles d’interruption de grossesse “pour motif thérapeutique” (termes de la Loi de 1975) dites plutôt “interruptions médicales de grossesse” (I.M.G.) dont il partage de ce fait la responsabilité.
 
I. La spécificité du pédiatre
 
 
Quelles que soient les circonstances du décès, ante ou postnatal, prévisible ou inopiné, spontané ou par décision médicale (I.M.G.), le pédiatre peut intervenir, en complément des intervenants habituels, en mettant à la disposition des parents non seulement ses connaissances techniques mais aussi une expérience humaine et une sensibilité professionnelle spécifiques.
1. Sur le plan technique
Le pédiatre a bien sûr la connaissance des pathologies, des thérapeutiques et des pronostics: mais surtout, outre les notions théoriques, il en a souvent l’expérience vécue, dont il peut témoigner auprès des parents de façon plus réaliste, en terme de souffrance éventuelle, de qualité de vie pour l’enfant et de retentissement pour sa famille. Grâce à cette compétence, reconnue par les parents, l’information apportée par le pédiatre valide celles déjà données par les autres médecins.
En cas d’I.M.G., sa participation connue aux discussions anténatales, le partage affirmé par lui de la responsabilité des décisions, constituent pour les parents une sorte de caution et les rassurent souvent sur le bien fondé des choix qui leur sont proposés.
Après un décès spontané, le rôle du pédiatre est sans doute limité en cas de cause obstétricale, au contraire il est important dans l’explication aux parents d’une pathologie fœtale malformative ou acquise retrouvée par l’examen clinique ou fœto-pathologique.
Ultérieurement, il est souvent le mieux placé pour formuler un bilan définitif et déboucher sur les informations concernant les enfants à venir, préciser les risques éventuels, les possibilités de prévention ou de dépistage précoce lors des grossesses ultérieures.
2. Sur le plan psychologique
Le pédiatre représente l’enfant, pour l’équipe médicale comme aux yeux des parents. Il s’exprime réellement au nom de l’enfant qu’il dissocie plus clairement de ses parents et de leur désir.
Grâce à ses choix professionnels, il l’accepte plus volontiers malade, malformé, décédé ou «condamné», et peut donc plus facilement en parler à ses parents. Il l’investit non comme un «fœtus», mot d’ailleurs rarement employé par les pédiatres, mais comme un enfant à naître, un «bébé» dans sa globalité et non un organe malformé, en un mot comme une personne. Ainsi il peut restaurer de lui une image acceptable, à l’opposé du fantasme de monstruosité qu’ont souvent les parents. Il lui donne une réalité nécessaire au travail de deuil et lui restitue une véritable humanité.
Du fait de son expérience, il va aussi évoquer la fratrie, la nécessité et la difficulté d’informer les frères et sœurs, d’affronter leurs réactions et leurs questions, et se trouve même parfois en position d’intervenir auprès d’eux sur la demande des parents. Enfin il représente aussi aux yeux des parents les enfants à venir potentiels et à ce titre il est porteur d’espoir.
3. Sur le plan éthique
Le pédiatre est perçu par les parents, comme par l’équipe médicale d’ailleurs, comme le défenseur de l’enfant. Au point qu’il doit parfois, devant les uns comme les autres, réaffirmer son souci constant de la qualité de la vie ultérieure des patients qui lui sont confiés.
S’exprimant clairement comme soucieux en priorité des intérêts de l’enfant, sans négliger pour autant l’ensemble de la famille, il représente la caution des décisions de mort qui peuvent être prises et dont les parents se sentent toujours responsables, voire coupables, quel que soit le souci des médecins de les soulager.
Habitué à la pathologie sur laquelle il a le pouvoir même limité d’agir, contraint d’accepter la souffrance et la mort, il ressent peut-être moins un sentiment d’échec, voire de culpabilité, ce qui lui permet de garder une certaine objectivité devant la détresse des parents.
 
II. En pratique
 
 
La prise en charge des parents se divise schématiquement en quatre étapes: la période anténatale, le moment de la naissance, le séjour à la maternité et le suivi ultérieur.
1. Avant la naissance
Le décès peut survenir spontanément, parfois totalement inattendu, découvert souvent brutalement dans ces circonstances dramatiques: l’intervention du pédiatre ne parait alors pas indispensable ni même souhaitable.
Ce n’est pas le cas des décisions d’I.M.G. qui au contraire nécessitent du temps. En présence d’une pathologie fœtale grave et incurable, malformative ou acquise, la décision d’I.M.G. est prise, selon la Loi, par les parents après une information «éclairée» et sur accord des experts. Les parents vont se déterminer après plusieurs entretiens avec l’échographiste, l’obstétricien, le spécialiste éventuel et le pédiatre. Cette succession d’entrevues a pour but de leur assurer une meilleure compréhension de la situation et d’éviter toute décision précipitée en prenant du temps et du recul, nécessaires aussi à l’initiation du travail de deuil.
Au même titre qu’il participe aux discussions médicales, le pédiatre apporte aux parents le témoignage de son expérience, souvent vécue, de la pathologie et de son pronostic et contribue ainsi à l’évaluation la plus objective possible de la gravité et des conséquences pour l’enfant et sa famille.
Il peut les aider à se préparer à accueillir cet enfant, décédé ou qui va mourir après la naissance, parfois «différent», malformé, souvent ressenti comme monstrueux, et à élaborer le travail de deuil, en lui donnant une réalité et une reconnaissance de véritable personne humaine. Si l’enfant est morphologiquement normal, il importe d’en prévenir les parent afin d’éviter que cette normalité apparente ne soulève des doutes sur le bien fondé de la décision. Si au contraire son aspect risque de les impressionner, bien qu’ils imaginent généralement pire que la réalité, une description préalable permet de minimiser le choc et de rappeler que sous ces apparences se cache malgré tout un enfant.
Le pédiatre évoque aussi, en accord avec les autres soignants, les modalités d’accueil de ce bébé: la possibilité de le voir, de le toucher, de l’habiller, de le photographier et, dans les limites de la Loi, de le déclarer, de le prénommer, d’organiser des obsèques. Il est souvent le mieux placé pour aborder la nécessité de l’autopsie, vécue douloureusement mais indispensable.
2. En salle de naissance
En cas de pathologie grave, incompatible avec une survie acceptable, l’enfant peut naître vivant, lorsque les parents ont refusé soit l’interruption de la grossesse soit le geste fœticide. C’est alors en toute logique au pédiatre qu’incombe l’accompagnement de ce bébé pendant ce bref moment de vie. Cet accompagnement s’apparente à un véritable acte de soin palliatif. Plutôt que de se limiter à un geste furtif et précipité, ce qui est malheureusement fréquent et témoigne du malaise des équipes, il pourrait, après avoir été préparé avec les parents et organisé avec les soignants, être accompli avec calme et sérénité, en toute transparence, dans le respect de la dignité de l’enfant et des désirs de ses parents.
Plus rarement le décès est inattendu, survenant après une tentative infructueuse de réanimation, par exemple chez un très grand prématuré ou après un accident anoxique aigu. Ces situations bouleversent encore plus les parents et l’équipe, non préparés à un tel accident. C’est au pédiatre que revient alors l’annonce du décès et la présentation de l’enfant. Il va aussi fournir les premières explications et aborder les démarches incontournables et malheureusement relativement urgentes: déclaration, autopsie, obsèques…
En cas de cause, voire d’erreur, obstétricale, le pédiatre ne se sent pas directement impliqué, ce qui lui permet d’aborder les parents avec plus de sérénité et d’éviter cette «conspiration du silence» dont certains se plaignent parfois. Il se doit cependant de rester alors strictement à sa place, en se référant uniquement à l’enfant et en se gardant bien sûr de toute interprétation ou critique, ce qui n’est pas toujours facile face à l’interrogation voire à l’agressivité des parents.
3. Le séjour à la maternité
C’est la période la plus douloureuse, au cours de laquelle les parents sont peu accessibles aux informations et dans l’incapacité de prendre les décisions nécessaires, ce qui justifie de les avoir envisagées avec eux avant la naissance.
Il est plus facile au pédiatre de les aborder à ce moment s’il les a déjà rencontrés antérieurement: il peut alors contribuer à les aider à poursuivre l’investissement de leur bébé, indispensable au travail de deuil.
Après une mort in utero spontanée et totalement imprévue, son intervention est plus difficile et se justifie surtout en cas de découverte d’une malformation expliquant le décès.
Dans tous les cas, parler de l’enfant, surtout si on l’a vu, de son aspect global et pas seulement de l’anomalie, lui donne une réalité, même si cette démarche est souvent ressentie très douloureusement par les parents qui préféreraient «ne plus y penser», au même titre qu’ils parlent de «ne pas s’attacher» à un nouveau-né gravement menacé.
4. Le suivi ultérieur
Une ou plusieurs consultations, dans un délai habituel de un à trois mois, sont indispensables: elles permettent de clore l’histoire médicale et constituent de ce fait une étape importante du deuil. Les parents apprécient souvent un entretien avec le pédiatre, complémentaire de celui avec l’obstétricien. Il est l’occasion d’apporter de façon définitive toutes les explications sur la pathologie, le risque ou non de récurrence et donc d’ouvrir la discussion sur l’avenir.
Il permet de tenter de les déculpabiliser en insistant sur les causes lorsqu’elles sont connues, et dans tous les cas sur l’absence de faute commise par la mère, qui se pose toujours la question même si elle n’ose pas en parler. En cas d’I.M.G., il justifie définitivement la décision, prise dans «l’intérêt de l’enfant autant que de sa famille» et permet de répéter le partage des responsabilités par l’ensemble de l’équipe médicale, notamment les pédiatres.
Au cours de cet entretien est souvent évoqué à nouveau l’enfant, défini par son prénom, son sexe, ses caractéristiques propres, et rappelé l’existence de photographies disponibles. Les parents parlent de ce qu’ils ont vécu et ressenti à la maternité et lors du retour à la maison, des réactions de la fratrie, du comportement de la famille, même si cette évocation ravive transitoirement leur souffrance. Ils font parfois part de regrets voire de reproches dont l’expression les soulage et qui peuvent constituer pour les équipes soignantes une base de réflexion et de progrès.
A distance de la période aiguë, les parents sont plus sereins et donc plus réceptifs. C’est le bon moment pour les orienter vers d’autres intervenants: le généticien pour une enquête familiale et un conseil génétique éventuels; le psychologue en cas de difficulté particulière perçue chez l’un d’entre-eux, dans le couple ou dans la fratrie. Cette proposition d’une aide psychologique est souvent faite d’emblée en maternité: son caractère systématique mériterait d’être discuté et ne saurait en tous cas dispenser l’ensemble des soignants de leur rôle d’accompagnement. Elle est d’ailleurs parfois initialement refusée par les parents lorsqu’elle est formulée trop tôt.
En conclusion, lors d’un décès périnatal se tisse autour des parents un réseau d’intervenants dont le pédiatre constitue une des mailles. Très schématiquement on pourrait dire, sans oublier le rôle essentiel de tous les soignants de la maternité, qu’au sein de l’équipe médicale:
  • L’obstétricien, interlocuteur privilégié, se situe au niveau de la grossesse et de l’accouchement, actuel et à venir, et est avant tout à l’écoute de la femme, qui est son véritable patient, et du couple,
  • Le spécialiste est surtout concerné par l’organe atteint, par la pathologie dont il est le plus à même d’évaluer le pronostic,
  • Le généticien envisage l’histoire et l’avenir de la famille, et intervient le plus souvent après la naissance dans le cadre du conseil pour les enfants à venir,
  • Le psychologue/psychanalyste s’adresse aux personnes et se situe dans un registre non médical,
  • Le pédiatre, enfin, qui partage souvent les moments douloureux entourant la naissance, est un interlocuteur médical au sens complet du terme, technique psychologique et humain: il représente l’enfant et est à l’écoute de la mère, du père, de la famille et de la fratrie éventuellement.
Ces positions sont évidemment non restrictives: il est cependant souhaitable que chacun se limite au cadre de ses compétences, au sein d’une prise en charge qui ne peut être que pluridisciplinaire. Les parents apprécient souvent ces entretiens avec plusieurs intervenants qui témoignent d’expériences et de sensibilités complémentaires: auprès de chacun ils trouvent une écoute différente et n’expriment d’ailleurs généralement pas les mêmes préoccupations ni les mêmes sentiments.
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