2001
Études sur la mort
Le deuil des soignants
Monique Prieur-Bertrand
PsychologueEquipe de pédopsychiatrieService M.P.E.A. Peyre-PlantadeCHU de Montpellier
M. Prieur-Bertrand décrit le travail direct ou indirect d’une équipe pédopsychiatrique demandée par des équipes soignantes de maternité afin de mieux gérer l’interruption médicale de Grossesse. L’équipe est sollicitée dans des formations en maternitéMots-clés :
deuil des soignants, accompagnement du deuil périnatal, angoisse, équipe pédopsychiatrique, I.M.G.
The direct or indirect work of a pedopsychiatric team is asked by the maternity caregivers to help for Pregnancy Medical Interruption. This team works in Maternity Hospitals trainings.Keywords :
caregivers grief, accompanying perinatal grief, anguish, pedopsychiatric team, medical pregnancy interruption.
Afin d’introduire ce thème, le deuil des soignants, je souhaite rappeler ce qui est à la source de toute rencontre soignant/soigné. Si dans les Services Hospitaliers, la compétence et le professionnalisme s’allient à la haute technicité, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un lieu où se côtoient et travaillent des êtres humains faits de leur propre histoire, histoire qui a modelé les réponses émotionnelles de chacun face à la vie, parfois la mort, la souffrance souvent.
Notre équipe pédopsychiatrique est interpellée à la demande d’un médecin, d’une sage-femme, d’une équipe obstétricale qui, à un moment donné, se retrouve démuni face à un malaise. Nous intervenons alors dans les Services de Maternité. Notre travail se déroule soit en direct avec les patients, soit en indirect avec les équipes.
Dans ces deux cas de figure, les échanges que nous avons avec les professionnels ont toujours pour objectif de les soutenir et de les éclairer dans la compréhension de telle ou telle situation qui les interroge ou leur fait violence.
I1 y a actuellement une diminution des demandes d’intervention auprès des parents qui perdent un enfant ou qui subissent une Interruption Médicale de Grossesse. En effet, au cours de notre collaboration, les équipes ont appris à travailler plus en sécurité dans ces situations. Au tout début de notre travail en commun, une recherche avait été effectuée à la demande des obstétriciens qui s’interrogeaient face à l’angoisse massive des femmes enceintes après une mort périnatale. Ceci même quand la grossesse se déroulait parfaitement bien d’un point de vue obstétrical. L’objectif de cette recherche était de permettre une meilleure compréhension de ces phénomènes d’un registre autre que somatique. Elle a permis aux obstétriciens et aux équipes de mieux se repérer et d’apporter un soutien plus adéquat à leurs patientes.
L’angoisse, d’un côté celle des parents, de l’autre celle des soignants, a été le prémice d’une élaboration commune fructueuse. C’est autour des Interruptions Médicales de Grossesse que les choses vont se consolider. Les équipes oseront alors prendre leur place en première ligne. Des documents vidéo à partir de témoignages ont montré aux équipes, aux professionnels, l’intérêt majeur de leur présence et les effets bénéfiques qui découlent de leur accompagnement.
Les parents se sont fait formateurs des équipes et nous nous sommes fait leurs porte-parole. Dès lors, les soignants vont pouvoir se sentir en sécurité, confortés par la place prépondérante qu’ils auront à prendre.
Je voudrais revenir sur une question que se posait Anne-Sylvie Valat, “Les soignants non-psy peuvent-ils accompagner dans ces moments?”. Elle se sentait hésitante à répondre. Pourtant, à nous poser les questions de cette manière, nous risquerions de nous retrouver devant un non-sens. Inversons la question: dans le déroulement des événements tels qu’ils se présentent lors d’une Interruption Médicale de Grossesse ou d’une mort périnatale, les psys ont-ils à être là de manière directe? Les soignants, eux, ont déjà leur place au moment de l’annonce et du devenir de la situation. Dans ces moments, c’est la réalité qu’il s’agit alors d’accompagner au plus près. Cet accompagnement ne manquera pas d’avoir des effets dans le registre psychique, il préparera l’avenir et permettra l’élaboration du deuil. Le psy, lui, peut être sollicité à la demande des parents, à la demande de l’équipe qui sent un patient en difficulté ou l’est elle-même, mais la place que prendra ce psy est une place à recréer à chaque fois en fonction des histoires singulières. Le deuil, rappelons-le, n’entraîne pas un processus pathologique.
Notre équipe pédopsychiatrique est également sollicitée pour des formations dans les maternités. Autour de la question de l’accompagnement du deuil périnatal reviennent insistantes les implications de chacun. Pour ceux qui ne mènent pas un travail soutenu autour de cette question, le malaise est souvent profond. “Que faire, que dire?” questionnent-ils. “Pourquoi nous sentons-nous si mal dans ces situations?”. “Pourquoi restons-nous parfois dans un carcan quand une main vide demande à être prise ou qu’une épaule réclame la pression de main qui parlerait mieux que tout discours”. “Pourquoi sommes-nous toujours à la recherche de mots justes, de ce qu’il faudrait dire quand un regard en détresse en cherche un autre qui ne se dérobe pas. Autrement dit, que nous fait vivre l’autre souffrant pour que nous développions autant de défenses qui viennent s’inscrire jusque dans notre propre corps et disent le rejet, l’indifférence quand nous voudrions tellement entourer, accueillir?”. Outre l’écho que ces pertes ont sur la personne humaine, il apparaît que l’accompagnement des parents endeuillés fait peser une charge spécifique qui rend souvent le quotidien insupportable et sape les énergies vitales.
Ces parents, nous les rencontrons dans les moments même où se déroulent les événements douloureux ou des mois voire des années plus tard, souvent à l’occasion d’une nouvelle grossesse. Nous apprenons alors ce qui s’est passé lors des événements mais aussi et surtout ce qui a manqué ou est parfois venu aggraver la situation. Reviennent alors sur le devant de la scène des moments où ont été impliqués des professionnels, partenaires momentanés de cette tranche de vie.
En effet, au sein des champs professionnels différents qui forment le pool des soins, les soignants peuvent tout autant apporter accueil et réconfort que douleur surajoutée qui va gréver le drame. Ces parents racontent, ils vont souligner les moments où la chaleur humaine a été là, mais souvent ils butent sur d’autres moments particuliers qui ont alors représenté des écueils: absence des uns et des autres dans un moment crucial, silence inadéquat qui a fait peser sur eux la plus haute des solitudes, parole iatrogène qui a introduit un point de non-sens et résonne encore et encore des mois durant. L’intense acuité qui est la leur dans ces moments de bouleversements psychiques les aura rendus récepteurs douloureux des faux-pas ou des absences de l’autre humain en relation avec eux. Ils se seront alors retrouvés précipités dans le réel où l’horreur brute les guette.
Ces éléments de l’inter relationnel humain formeront dès lors autant de blancs ou de rajouts traumatiques d’où l’humanité leur a semblé exclue. Exclues aussi les représentations vitales qui seront appelées lors du processus du travail de deuil. Nous le savons, le travail de deuil est exigeant puisque lors de son déroulement seront conviés tous les souvenirs qui lient l’endeuillé à l’objet perdu. Dans ce travail de surinvestissement des représentations, celles qui manquent à l’appel se comporteront alors comme fantômes insistants et insistants encore.
Alors, pourquoi, nous dirons-nous, les professionnels, savants de tant de choses, manquent-ils parfois lorsque leur humanité est convoquée? Comment saisir une telle interrogation sinon au travers de nous-mêmes? Pour ce faire, j’ai souhaité vous faire part des engagements émotionnels des uns et des autres, parents, soignants, et de ce qu’ils en disent.
Dans un premier temps, j’évoquerai ma propre implication lors d’un moment clinique intense. La mettre à jour m’a permis d’écouter tout autrement parents et soignants.
Dans un deuxième temps, je reprendrai un moment clé lors d’un travail de réflexion avec des sages-femmes qui nous permettra d’entrevoir les enjeux souterrains de tout accompagnement.
Ce que j’ai souhaité, c’est vous transmettre des “mouvements psychiques” qui, mieux que toute théorie, parleront de ce que ressentent les professionnels au-delà du rationnel.
I1 y a quelques années, je recevais une jeune mère en deuil que j’ai surnommé Thérèse. C’était une des premières mères qu’il m’était donné d’écouter dans ce registre bien particulier. C’est donc très neuve et bien mal protégée contre les effets de la douleur de l’autre que je la reçue. Elle était adressée à notre équipe par un gynécologue de la maternité. Celui-ci avait été frappé par l’angoisse massive qu’il avait perçue chez elle lors de la consultation du 6e mois. Cette grossesse survenait après une mort périnatale l’année précédente, au décours du 7e mois.
Durant une heure, j’avais accueilli l’histoire de Thérèse, et sa douleur était telle qu’elle en était presque tangible. Elle sortit, je refermais derrière elle la porte du bureau et je m’y adossais. Je me sentais brusquement très faible, j’eus un mouvement vers le miroir, comme pour chercher la trace de l’impalpable, de cette étrange sensation intérieure qui m’envahissait tout entière. Avec étonnement, je découvris mes yeux agrandis dans mon visage très pâle, comme si je venais de vivre un événement traumatique. Pourtant, dans ce bureau, je n’avais fait apparemment qu’écouter Thérèse. Mon regard s’était posé sur son visage en larme, son corps qui semblait se ramasser sur lui-même, ses mains qui se tordaient, s’ouvraient et se refermaient comme en une muette imploration. J’avais écouté une femme, une mère terrassée par la douleur. Ses paroles étaient entrecoupées de longs silences dans lesquels elle semblait s’abîmer le regard au sol, comme fixant en elle de terribles images. Le curieux rythme de son discours, balancement entre paroles et silences, m’avait évoqué après coup la vive impression des premiers instants. En se dirigeant vers moi, Thérèse avait chancelé à plusieurs reprises et j’avais retenu le mouvement à peine esquissé de la soutenir. J’avais pensé “elle va tomber”, en effet son corps oscillait comme si elle risquait à tout instant de se laisser choir au sol. C’était au sol d’ailleurs que son regard se perdait au cours des longs silences d’où par quelques incitations sonores je semblais comme la tirer.
L’entretien avait commencé par ces mots: “J’ai porté la mort en moi, mais qui… qui… peut entendre l’horreur?”. Je l’avais alors invitée à parler comme me désignant moi-même en réponse à son interrogation. Effectivement, j’avais écouté l’horreur: la vie de son bébé qui s’arrête à la 33e semaine de grossesse, une journée entière à guetter le moindre mouvement de vie sans pourtant croire au pire, puis la consultation le soir aux urgences avec son mari rentré du travail où l’interne avait dit “Vous avez attendu trop longtemps, il sera mort”, l’accouchement différé et les 10 jours de solitude extrême, dans laquelle Thérèse s’était enfermée malgré la présence à la maison de son mari et de plusieurs amis.
Passés les premiers moments de l’annonce, l’entourage n’en avait plus parlé. Durant 10 jours, les amis avaient donné le change, entraînant Thérèse dans des conversations factices, l’invitant à oublier ce qui ne cessait de se rappeler à elle “Personne ne m’a donné signe de vie” avait-elle alors souligné. C’était cela l’horreur, des êtres chers autour d’elle qui, par une présence fuyante, lui avait fait ressentir une solitude extrême. Porteuse d’un enfant sans vie, Thérèse s’était alors sentie dangereuse. “La petite phrase de l’interne ne voulait-elle pas dire cela?” s’interrogeait-elle. Et si elle avait attendu trop longtemps, c’était alors de sa faute. Se sentant dangereuse pour l’enfant, dangereuse pour l’entourage, elle s’était alors retirée comme hors du monde au lieu clos des terribles représentations qui affluaient: l’enfant mort et la cohorte des pertes anciennes qui se rappelaient à elle. C’est ce séjour solitaire avec la mort un an plus tôt qui était venu se dire en ma présence.
A la fin de la rencontre, c’est un coup de pied qui avait amené Thérèse à porter ses mains à son ventre et à sourire à l’enfant vivant qui pouvait enfin prendre sa place.
Je ne la revis qu’un mois plus tard après ses vacances. J’eus peine à reconnaître la jeune femme souriante qui me faisait face. Apaisée peu de temps après notre rencontre, elle me dit terminer une grossesse sereine. Nous nous quittâmes sur une petite phrase prononcée au moment de l’adieu “Juillet dernier, le temps du silence, juillet de cette année, le temps de la parole” dit-elle. Un peu plus tard, un coup de fil m’apprit la naissance d’un beau garçon. Quelques mois après, elle m’adressait une de ses amies. Elle lui avait transmis mon nom avec ces mots “Avec Madame B. j’ai pu faire la place au vivant”.
Faire la place au vivant n’est-ce pas ce à quoi tout soignant peut aspirer? En mettant des mots sur l’horreur, en osant regarder en face grâce à la présence d’un autre les images terribles, la place au vivant s’était faite.
Accueillir, écouter, accompagner, ce mot “accompagnement” que nous entendons souvent à tout propos, prend ici comme un sens par trop réel. Mon implication émotionnelle d’alors souligne les écueils de l’engagement du professionnel. Trop perméable, j’étais allée trop loin pour mon propre confort, j’avais écouté l’horreur annoncée, mais plus encore, je l’avais regardée. De ce regard qui ignore le registre visuel, j’avais saisi les images au-delà des mots.
Sans doute touchée par la tonalité particulière que la personnalité sensible de Thérèse faisait prendre à sa douleur, je n’avais pas su prendre moi, la mesure de mon engagement, pas su trouver la bonne distance à laquelle tout soignant aspire. J’avais “pris sur moi”, “partagé” en excès et Thérèse avait pu aller forte de sa délivrance. Inutile de souligner que l’écoute et l’accompagnement n’en demande pas tant pour produire ses effets bénéfiques.
Cependant, avant de trouver ses propres marques, tout professionnel n’est-il pas amené à faire à ses dépens l’expérience de ses propres limites? Dans les récits de sages-femmes, j’ai souvent retrouvé cette peur d’aller trop loin, d’en pâtir. En effet, la question des limites de l’accompagnement est bien celle qui revient avec insistance: “Jusqu’où aller? Quand faut-il rester sur le seuil?”. Ecoutons ce qu’en disent les sages-femmes. Lors d’un travail de réflexion autour de la mort périnatale, avec des sages-femmes, je les écoutais évoquer à ma demande les difficultés rencontrées lors de leur début. Fortes des sentiments d’humanité qui avaient été à l’origine de leur choix professionnel, elles se remémoraient la profonde déstabilisation qu’elles avaient connue au contact direct avec la souffrance de leurs patientes. Là encore, il fût question de “l’horreur”, évoquée essentiellement lors de l’accompagnement de parents auprès de l’enfant mort. L’une d’elle, ô combien humaine et bonne professionnelle, disait encore son impossibilité à effectuer ces accompagnements sauf si l’une de ses collègues acceptait de prendre la première place. Alors en retrait, elle pouvait être là. Ces jeunes femmes avaient découvert l’extraordinaire ressource que pouvait constituer l’autre dans ces moments.
Pourtant soumises aux mêmes éléments, être deux leur permettait comme un partage de cette lourde charge. En approfondissant cette question, nous mêmes à jour un étrange mouvement que je vais vous livrer. Elles avaient repéré le moment culminant, presque insurmontable, lors de l’accompagnement, celui où le vivant étreint le mort. Elles le décrivaient comme un temps suspendu, un temps de corps à corps où la vie, la mort s’entremêlent. C’est le moment de l’adieu. Un temps à respecter qui comporte une certaine durée, parfois c’est le parent lui-même qui se détourne, mais il arrive que le corps à corps se prolonge et il va falloir séparer. Une des sages-femmes s’avance, hésite, recule, puis ça y est, “on le sent” disent-elles. L’instant de la coupure s’impose avec force, maintenant et pas avant, pas après. La sage-femme, comme un filtre régulateur du temps, sépare, coupe, là encore un cordon cette fois invisible qui reliait le vivant au mort. Par des mots simples, elle ramène le vivant à elle, vers elle, vers la vie.
Ce temps d’adieu au mort obéit alors à une temporalité secrète qui s’inscrit dans le corps lui-même à travers un mouvement vers et un mouvement hors, comme une oscillation rythmée entre la mort et la vie, qui a inscrit sa durée dans l’inconscient même de l’accompagnateur. Comment douter que ces mouvements psychiques ne fassent violence au soignant lors de l’accompagnement. Etre allé trop loin et en supporter les effets, ou fuir pour les éviter, voici les deux extrêmes dans lesquelles tout être humain peut se réfugier. A quel deuil, donc, tout soignant est-il soumis?
Si nous revenons à Thérèse et à son environnement médical, une question insiste: comment se fait-il qu’en-dehors du gynécologue il ne se soit trouvé aucun soignant pour percevoir son malaise? Seul le “soyez-là, soyez-là avec ce que vous êtes, avec vos regards vrais et vos mots, si modestes soient-ils, mais soyez-là avec votre vérité et votre humanité, surtout ne nous laissez pas seul”. Mais pour être là, le professionnel lui aussi doit pouvoir s’appuyer sur d’autres. A lui alors, à vous tous d’inventer un cadre. Michèle Vial disait hier qu’il pouvait être garant de sérénité.
Il a été question, à maintes reprises, de prendre soin des parents. Je voudrais vous dire à vous, professionnels, pour conclure, “prenez soin de vous”, alors vous pourrez “être là” sans en pâtir, le temps de ces moments d’accompagnement de la mort qui n’en restent pas moins des moments de vie.