Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062563
180 pages

p. 155 à 162
doi: en cours

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no 119 2001/1

2001 Études sur la mort

L’enfant interrompu : la mort au creux du ventre

Chantal Haussaire-Niquet Consultante en deuil périnatalAnimatrice de groupes d’entraideau Centre François-Xavier Bagnoud, ParisAuteur du livre L’enfant interrompu, Flammarion, 1998
Un parent endeuillé dénonce la conspiration du silence autour du deuil périnatal de Jacques, à propos du livre L’enfant interrompu, et parle du partenariat avec les professionnels. L’impasse, l’I.M.G., puis le deuil. Après la sacralisation in utero, la mort sans trace, sans filiation, vient l’absence sans reconnaissance légale possible.Mots-clés : deuil périnatal des parents, partenariat professionnel, I.M.G, arrachement intérieur, reconnaissance légale, cimetière de Thiais. A bereaved parent proclaims silence conspiracy around Jacques’s perinatal death. The author of the book The interrupted child evokes professional patnership. First the dead-end, second the Medical Pregnancy Interruption, then the grief. After sacralization in utero, death without trace or filiation, third the absence of legal recognition.Keywords : parental perinatal grief, professional partnership, medical pregnancy interruption.
Je voudrais à mon tour remercier l’équipe de préparation de ce congrès et en particulier Michel Hanus pour m’avoir offert une place à cette tribune afin de venir évoquer devant vous mon histoire. En effet, ma présence aujourd’hui en tant que parent endeuillé aux côtés des professionnels qui sont ici, est l’expression pour moi du juste partenariat dont nous parlons depuis hier, j’ai presque envie de dire de la juste alliance, que j’essaie pour ma part de développer depuis presque trois années maintenant pour aider des familles à engager le deuil de leur enfant mort au cours de la grossesse ou à la naissance.
Le décès périnatal, il est vrai, ose enfin sortir de l’ombre grâce au remarquable travail effectué à présent, comme à Lille, dans plusieurs maternités de France ainsi que dans les associations qui commencent à voir le jour autour de l’accompagnement des familles. Malgré tout si je suis ici, c’est pour contribuer à dénoncer une conspiration du silence toujours trop bien installée autour du deuil périnatal. Car pour moi, comme pour tant d’autres encore aujourd’hui, avoir à faire face au déni individuel et collectif de cette mort là pour se frayer un chemin «normal» de deuil n’est pas le moindre des défis qu’il m’aura été donné de relever alors même que du fond de ma détresse je me débattais pour essayer de redonner sens à un avenir en ruine.
Avec l’humilité de ne témoigner que de ma seule histoire et d’un itinéraire intérieur totalement personnel, je vais donc tenter de vous dire, s’il est possible, tout ce que mon amour de mère a pu ressentir de déchirure, de brisure, de solitude et d’incompréhension lorsqu’il s’est agi pour moi de réaliser brutalement que «la chair de ma chair» qui avait pris vie et qui bougeait en moi était condamnée à mourir et que dans la réalité opératoire de ce moment d’horreur il n’y avait qu’un très petit pas, assez vite franchi par l’environnement et surtout assez vite oublié de tous, pour prononcer à son encontre une sentence de mort rapidement exécutoire. C’est sous cet éclairage que je vous parlerai de L’enfant interrompu, un livre-témoignage accompagné en préface par Geneviève Delaisi de Parseval et en postface par Maryse Dumoulin, écrit tant pour traverser mon propre deuil que pour aller à la rencontre de celles et ceux qui ont envie de hurler leur désespoir de n’être pas entendus, de n’être pas compris, de n’être pas reconnus comme mères et pères.
 
L’enfant interrompu
 
 
Il s’appelait Jacques, il était notre troisième enfant après Etienne et Philippe et son histoire avait commencé de se mêler à la nôtre dès sa conception au mois de juillet de l’année 1996. Toute la famille l’espérait avec un immense bonheur pour le printemps suivant. Pourtant, au mois de novembre qui suivit, il me fallut entendre le résultat très péjoratif d’une amniocentèse effectuée à cause de mon âge qui me dévoilait l’inconcevable: mon bébé n’était pas viable! En une fraction de seconde le monde s’est écroulé, la nouvelle s’est abattue sur moi avec une effroyable brutalité, ma vie a subitement et violemment basculé dans l’absurde et l’irreprésentable.
A partir de cet instant et au cours des jours qui suivirent, j’ai vécu les sentiments les plus déchirants et les plus torturants de toute ma vie, les plus ambivalents également. Le refus total de cette nouvelle, la révolte, la colère, la peur, l’horreur de devoir simplement imaginer cela possible, la mort de mon bébé, là, dans mon propre ventre. Comment accepter un tel non-sens? Une souffrance sans aucun repère possible s’abattait sur moi, qui me renvoyait sans cesse à la tentation de croire que mon petit Jacques pouvait encore échapper à la mort. Malgré cela, mon mari et moi avons écouté, sans forcement les comprendre d’ailleurs, toutes les raisons médicales d’envisager une interruption médicale de grossesse. C’est le médecin Chef de Service de la maternité qui voulu prendre en main l’entretien et qui nous présenta cette unique issue au regard des résultats de l’examen. Son réquisitoire était sans faille, je n’ai pas entendu la moindre parole du côté de la défense. Seuls le funeste destin de mon petit Jacques et l’avertissement des dangers pour ma propre vie à poursuivre la grossesse ont été exposés. L’évocation d’interruption de grossesse m’apparaissait alors davantage comme une orientation à suivre, voire une préconisation que comme une réelle proposition. Dans l’état de choc où je me trouvais les appels implicites à ma responsabilité familiale ne m’ont guère permis de réunir les conditions d’exercice d’une véritable liberté de choix. Je me suis retrouvée prisonnière de ce qui paraissait à l’évidence être le mieux pour tout le monde. Alors j’ai assez vite compris, sans pour autant pouvoir l’admettre immédiatement, que là où nous nous étions préparés à accueillir la vie dans une de ses expressions les plus merveilleuses, la naissance, il nous fallait à présent nous débattre avec à la place une sentence de mort. Mais le plus inconcevable, le plus monstrueux en fait à admettre pour moi était alors que l’on me demandait à moi, sa maman, d’imaginer de rendre cette sentence exécutoire, de décider de la vie ou de la mort de l’enfant qui était encore en train de vivre et qui bougeait en moi et peut-être de me transformer en ce bourreau qui lui donnerait la mort. J’espère qu’il n’y a là aucune ambiguïté, mes sentiments d’alors tout comme ceux d’aujourd’hui se situent résolument en dehors de toute sphère religieuse fanatique militant pour «la vie à tout prix». La profondeur de la brisure et de la détresse que j’essaie de décrire est d’un tout autre ordre, comme archaïquement maternelle et charnelle, inexplicable, injustifiable. Du fond de mon inconsolable chagrin, c’est vrai, à ce moment là, j’ai tellement imaginé garder ce bébé envers et contre tous mais je n’ai jamais osé le dire alors, ni à mon mari, ni aux médecins.
Petit à petit cependant, la résignation d’abord et l’acceptation ensuite ont pu se formuler dans un terrible arrachement intérieur. Et puis le Jour «J», j’étais là où je devais être, à contresens de tout dans cette maternité où je venais donner la mort à mon bébé. J’avais l’impression d’aller au massacre comme un brave soldat, curieusement consentante, persuadée du «bien» que je faisais. Une fois dans ma chambre, j’ai dû prendre patience, des heures durant, que se déroule une histoire presque sans parole, me demandant parfois ce que l’on attendait au juste de moi jusqu’à ce que je comprenne finalement que j’étais en train d’accoucher et que de façon très banale, il fallait attendre que les contractions fassent leur travail. Car personne depuis le début de ce drame n’avait songé à me dire qu’une interruption médicale de grossesse passait également par un accouchement. Dans cette attente si longue et tellement dénuée de sens, j’ai retourné quelques centaines de fois dans ma tête ces questions déchirantes: Mon bébé souffre-t-il? Quand va-t-il mourir? Faut-il que je le voie? Et puis, ultimement, grâce à mon médecin, la seule personne qui m’ait «intuitivement» accompagnée avec une sage-femme, il y a eu ce moment unique et irremplaçable, après l’expulsion, de la rencontre avec le corps sans vie de mon petit Jacques. Un moment d’exception qui à lui seul redonnait tout un sens à l’événement de cette journée. Car en osant poser mon regard sur lui malgré mes peurs de voir se dérouler devant mes yeux un film d’horreur, je venais de faire naître mon enfant. Mais j’ai eu si peu de temps à passer avec lui avant qu’il ne disparaisse à jamais. J’ai dû affronter ensuite un terrible vide, le vide du dedans bien sûr, comme dans tout accouchement mais aussi le vide au dehors sans matérialisation possible. Seule l’absence de repères et de sens commun faisait ici écho à mon corps de femme qui s’était désempli de sa substance vitale pour engendrer la mort. Et puis il y a eu cette espèce de séparation définitive d’avec mon bébé lorsqu’il a fallu quitter la maternité; un arrachement irréversible. Le retour à la maison ensuite les bras vides de lui; l’absence et le manque au quotidien mais surtout l’incompréhension et l’oubli des autres; la douleur, le chagrin, la solitude et la culpabilité qui trouvent si difficilement les moyens de se dire face au déni de l’entourage et de la société.
 
L’impasse et la trace
 
 
Alors même que le rendez-vous tant attendu avec la vie venait d’être manqué, la mort précoce de Jacques s’était abattue sur moi comme une catastrophe d’une extrême violence. Mais au choc de sa disparition allait venir s’ajouter pour moi un traumatisme supplémentaire. Car à peine sorti de mon ventre déjà en deuil, mon petit Jacques qui naissait mort à presque 21 semaines, allait subir l’inflexible jugement du législateur qui le renvoyait impitoyablement à la qualification de «rien», «déchet humain», «produit innomé». Il n’avait donc aucune existence, de quelque ordre que ce soit, aucun statut qui me permette de l’inscrire sur notre livret de famille et qui l’instaure dans le réel. Il avait pourtant bougé en moi, crée des liens avec moi, il était né au prix d’un accouchement dont il est bien difficile d’imaginer les affres, je l’avais tenu dans mes bras; il avait été considéré par tous comme la plus grande des richesses, sa vie avait été surveillée, protégée, quasiment sacralisée tant qu’il vivait en moi et puis brutalement, sauvagement, parce qu’un jour il s’était trouvé condamné à mort dans mon ventre, alors, il n’était plus rien. Non seulement il n’existait pas mais mieux encore, il n’avait même jamais existé. Il était purement et simplement rayé de son bref passage par l’humanité, comme si, effectivement, rien ne s’était passé. Il ne me restait plus sans doute qu’à le «déprogrammer» de ma chair et de ma mémoire. Jacques était mort trop tôt pour avoir Droit à la simple reconnaissance de sa qualité d’être humain mort, il était donc destiné à se dissoudre imperceptiblement dans le déni collectif de son existence et moi je me retrouvais du même coup plongée dans cette impasse psychique qui consiste à devoir faire son deuil de «rien». C’est avec l’absurdité de cette injonction pour le moins déréalisante qu’il me fallu pourtant affronter la vérité du départ définitif de mon bébé, comprendre petit à petit que plus rien ne serait jamais comme avant mais qu’il me serait peut-être possible d’apprendre à vivre avec cette blessure inscrite dans ma chair et dans ma vie pour toujours.
Ce n’est que plusieurs mois après l’événement que j’ai vraiment compris combien le lien si fragile à la vie qui repartait en moi avait besoin de recoller tous les morceaux de l’histoire. Mais en la circonstance, la majeure partie de ce qui a été perdu ne se retrouve jamais. Les traces brouillées, effacées, ne revoient plus le jour. J’avais pourtant besoin de retrouver toutes ces traces de l’existence de Jacques, de rassembler tout ce qui témoignait de son éphémère passage parmi nous pour ancrer mon souvenir quelque part et tenter d’échapper à une errance intérieure qui me faisait perdre le goût de l’avenir. Car tous les morts laissent au moins une trace derrière eux, celle de leur vécu. Mon bébé, lui, n’en avait pas la moindre. Seule me restait l’image fugitive et trop vite enlevée de son petit corps sans vie déposé quelques minutes entre mes mains. A l’insupportable absence qui s’ancrait dans sa mort, s’amarrait de surcroît cette absence de souvenirs pour accrocher ma mémoire, absence d’images qui ravivent les rires ou qui rappellent les pleurs, absence d’évocations concrètes, des joies ou des chagrin, absence de mimiques marquantes, d’anecdotes inoubliables et d’histoires partagées, absence d’albums photos, absence d’objets et de vêtements, l’absence de passé, seule, répondait à cette absence d’avenir qui me taraudait l’âme et le corps au quotidien. Mais plus cruelle encore peut-être était pour moi cette absence terrible de légitimité à éprouver la souffrance que je ressentais et qui se décline habituellement dans tout deuil. Comment dès lors construire ce deuil qui était le mien à partir de rien?
Je me suis alors lancée dans une bataille acharnée contre des moulins administratifs, à la manière d’un Don Quichotte et j’ai dû effectuer un véritable parcours du combattant pendant plusieurs mois, sur de multiples fronts à la fois, en vue d’essayer d’obtenir pour Jacques la reconnaissance légale qu’on lui refusait. Mais le combat était perdu d’avance. Finalement épuisée et souvent humiliée, ne pouvant suivre les procédures extrêmement coûteuses proposées par un avocat, j’ai dû rendre les armes face à l’écrasante machine de l’administration judiciaire et accepter de me voir signifier officiellement que Jacques n’obtiendrait jamais ce droit de figurer sur notre livret de famille et d’être inscrit à sa place dans notre généalogie familiale! Du fond de ma souffrance, une chose a été alors certaine pour moi: quelle que soit sa pertinence juridique, la législation en vigueur assassinait mon deuil en lui dérobant l’objet même de sa légitimité. Qui euthanasiait qui en la circonstance? Que personne surtout ne se hâte de donner une réponse.
 
Inscrire mon bébé dans un souvenir
 
 
Alors puisque la Loi ne me permettait pas de reconnaître mon petit Jacques, au moins aurais-je voulu qu’au cours de cet entretien qui m’avait semblé si avisé avec le médecin Chef de Service, avant l’intervention, l’on m’informe complètement sur les conséquences de mon choix; que l’on attire en particulier mon attention sur cette impossibilité de déclaration à l’état civil étant donné le terme de ma grossesse. J’aurais voulu que l’on me donne véritablement du temps pour ne pas répondre tout de suite aux questions posées, j’aurais voulu ne pas sortir de ce bureau avec un rendez-vous déjà programmé comme si tout était joué d’avance. J’aurais voulu qu’on me propose d’être accompagnée par quelqu’un et que l’on me dise où je pouvais rencontrer des personnes qui avaient déjà vécu, elles aussi, la même douleur. J’aurais voulu être préparée au fait que j’allais vivre un accouchement et que l’on évoque ouvertement avec moi dans un espace de discussion possible, des sujets comme l’anesthésie au moment de l’expulsion, la souffrance de mon bébé, le processus de sa mort, la rencontre possible avec lui, l’autopsie, la consultation de conseil génétique. J’aurais aimé savoir que je pouvais apporter un petit lange pour l’envelopper ou des vêtements pour l’habiller, que je pouvais passer du temps avec lui après l’accouchement, autant de temps que je voulais, que je pouvais même le revoir ensuite si je le désirais. J’aurais aimé entendre que je pouvais prendre des photos de lui. J’aurais souhaité pouvoir organiser pour lui un véritable adieu. J’aurais surtout voulu que l’on ne me mente pas, même par omission, sur ce que l’on allait faire du corps de mon petit Jacques. Il avait été trop rapidement évoqué qu’il serait enterré «proprement» mais de façon anonyme au cimetière de Thiais dans un carré réservé. J’avais alors été apaisée. J’ai découvert bien plus tard sur place que la réalité de cet «enterrement» était tout autre: seul existe dans cet endroit un carré réservé aux dons des corps à la science, lieu de mémoire uniquement, qui n’a strictement rien à voir avec un lieu de sépulture et où il n’est même pas fait mention explicite de bébés décédés. Le corps de mon petit Jacques était en fait quelque part ailleurs dans cet immense cimetière de plusieurs hectares, dans un endroit tenu caché de l’administration, enfoui sans doute, dans le meilleur des cas, avec d’autres déchets et perdu à tout jamais pour moi. Jamais en effet l’expression si usuelle dans notre langue de la «perte» d’un être cher n’aura pris plus de sens à mes yeux et à mon cœur. Et c’est sans doute ce qui reste encore aujourd’hui le plus douloureux pour moi, cette idée que j’ai bel et bien «perdu» mon bébé, dans tous les sens du terme.
Des associations aujourd’hui, je les évoquais en commençant, tentent de soulager la lourdeur du parcours et offrent la parole à ceux qui en ont besoin, comme j’en ai eu moi-même besoin, au sein de groupes d’entraides de parents. C’est là que j’ai vraiment pu reprendre confiance dans le monde et l’environnement empathique. Au fil des séances, le groupe m’a offert l’opportunité de stopper symboliquement la dissolution de mon petit Jacques dans le «rien». Il n’était plus «inachevé» pour moi mais seulement «interrompu» car le groupe me permettait de procéder en quelque sorte à une ritualisation compensatoire et à une reconstitution imaginaire de mon bébé mort; il est ainsi devenu le lieu de resocialisation de mon enfant, de ma souffrance, de ma mémoire et de mon deuil.
 
Faire mon deuil
 
 
Faire le deuil de rien autour de pas grand chose. C’est finalement de cette manière que je pourrais résumer d’une formule lapidaire le défi psychique auquel je me suis trouvée confrontée tout au long de mon histoire avec Jacques. La parole magique d’une négation, en effet, suffit trop souvent à agencer le confort dans lequel s’est installé celui qui a déjà arrangé son système intérieur et se trouve dérangé par une mise en évidence nouvelle. Alors je risquais tout à l’heure, en débutant mon témoignage, ce mot d’alliance entre les professionnels et les parents et c’est à elle que je pense lorsque je redis ce que vous avez déjà beaucoup entendu, qu’à chaque instant de cette épreuve terriblement douloureuse qu’est la mort en maternité, bénéficier du soutien d’une véritable équipe à l’écoute – qu’il s’agisse de l’obstétricien, de la sage-femme, de l’anesthésiste, du pédiatre, du fœtopathologiste, du généticien, du psychologue ou du psychiatre, mais aussi, et j’ai presque envie de dire surtout, des infirmières, des aides-soignants, des brancardiers et des personnels administratifs – est essentiel; tout comme l’est, dès la sortie de l’hôpital, l’établissement de relais avec des professionnels et avec des parents ayant vécu la même douleur. Chacun à sa place a en effet un rôle spécifique et indispensable à jouer dans le soulagement de la souffrance physique et psychique. Combien de fois ai-je ressenti au plus profond de mon être, avec Jacques, tout au long de cette épreuve, les effets dévastateurs d’une fin de vie qui se déroulait à l’intérieur de mon ventre même! Or je crois qu’à une époque où l’on accorde enfin ouvertement crédit au développement des soins palliatifs en France, il serait indigne de ne pas offrir une même dynamique à ces bébés morts ou condamnés à mourir ainsi qu’à leur famille. Il serait coupable de ne pas poser sur eux un regard inspiré par une vision autre que la fuite collective, un regard de respect, de reconnaissance et de véritable compassion humaine. Je crois qu’il est temps aujourd’hui d’arrêter de croire que le chagrin est proportionnel au terme de la grossesse et que la souffrance de la perte d’un bébé «non né» s’assimile à la douleur d’une simple tumeur qu’il suffit d’extraire pour en être débarrassé. Mon petit Jacques, c’est vrai, n’avait pas tout à fait atteint ses 22 semaines et alors? je l’ai tenu au creux de mes mains comme un trésor il était bien réel. Il faut arrêter de laisser suggérer insidieusement à une mère qu’elle n’est pas mère, à un père qu’il n’est pas père, à une fratrie qu’elle n’a pas perdu un de ses membres, à des parents que leur bébé n’a jamais existé ou au mieux, mais devrais-je dire au pire, qu’il est mort sans jamais être né. Je crois qu’il faut vraiment pouvoir offrir à tous les parents qui le désirent un cadre législatif qui laisse à ces bébés la possibilité de naître afin qu’ils puissent aussi mourir. Je crois qu’il faut leur rendre leur appartenance à notre humanité en donnant aux familles qui le souhaitent la possibilité d’un adieu et la dignité d’une véritable sépulture et ainsi ne plus condamner des parents mal informés à une errance intérieure impossible à la recherche insensée de leur bébé perdu. Il s’agit là d’une question qui je crois, mais nous le croyons tous ici, ne peut plus s’ignorer ni se laisser de côté et il faut bien risquer une parole pour inventer quelque chose de nouveau qui rende à l’homme sa dignité, qui lui rappelle que, comme nous le dit J. B. Pontalis dans L’enfant des limbes, «Rien de ce qui est humain ne devrait lui être étranger et que l’on peut ne pas être fini et pourtant être là, hors du temps mesurable comme de l’éternité».
Je voudrais simplement finir en vous partageant le grand bonheur que j’ai eu ce matin. Etienne et Philippe, ils ont aujourd’hui huit et six ans, m’ont appelée au téléphone car ils voulaient que je leur rappelle l’heure de mon intervention. Philippe m’a alors dit: «C’est génial maman parce que c’est juste l’heure de la récrée, alors je vais pouvoir penser à toi quand tu parleras de Jacques. Et puis je vais dire à mes copains que tu es en train de raconter l’histoire de mon petit frère qui est mort».
«Une fois le fleuve traversé, à quoi bon porter le radeau sur ton dos? Laisse-le plutôt sur la rive, où il pourra servir à d’autres».
(Parole du Bouddha)
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