2001
Études sur la mort
Éditorial
Marie-Frédérique Bacqué
Rédactrice en chef d’Etudes sur la Mort
Avoir un enfant est aujourd’hui considéré comme un véritable projet, voire un investissement. La puissance affective projetée sur ce petit être est à la mesure de ces enjeux. L’échec de la naissance se transforme alors parfois en catastrophe personnelle, familiale, sociale. À Bruges, dans le magnifique beffroi, 650 personnes se sont réunies pour entendre les exposés du Vème congrès de l’association Vivre son Deuil. Ils vous sont présentés aujourd’hui.
Ce succès auprès de professionnels comme les pédiatres, les sages-femmes et les psychologues, s’explique par l’acuité des problèmes soulevés par les difficultés à mettre au monde, à accueillir un enfant qui n’entre pas ou plus dans les attentes de chacun. Cet enfant, lorsqu’il est éloigné de l’enfant rêvé et imaginé, lorsqu’il ne se développe pas comme on l’aurait souhaité, pire, lorsqu’il meurt, est non seulement une perte pour ses parents et sa famille, mais aussi une perte pour la Société. Or, la Société ne ratifie pas toutes les conceptions, elle veut du tangible. Et comme des “sages” se sont penchés sur les définitions de la mort, la vie a également des limites contenues par des lois qui reposent sur la culture. En France, ces 180 jours qui constituent le seuil d’enregistrement de l’enfant prématurément perdu, semblent ne plus avoir de sens, au regard des normes de l’Organisation Mondiale de la Santé. Soignants et parents souhaiteraient fixer ce seuil plus tôt, autour de 22 semaines d’aménorrhée ou 500 grammes de poids pour ce bébé qui naît et meurt avant l’heure. Une telle précision est indispensable pour permettre deux types de reconnaissances: reconnaissance “officielle” de l’enfant qui peut figurer sur le registre de l’État-Civil, reconnaissance symbolique de l’enfant qui est dès lors “personnifié” légalement. La réflexion juridique est très approfondie dans l’article de Pierre Murat, qui justifie aussi bien sur le plan moral que psychologique, une modification de la loi du 8 Janvier 1993. L’article de Frédérique Granet nous montre la variété des textes et des jurisprudences européennes: faut-il une harmonisation? Tous, en tous cas, soutiennent les différents plans de conception de la mort d’un bébé: individuel (il s’agit de sa vie – son âme – et de sa place), familial (il s’agit du deuil parental, grand-parental et de la fratrie), sociétal (c’est la perte d’un individu au sens civique du terme) et enfin anthropologique (quel est le sens de la mort d’un enfant?). Des témoignages individuels nous sont livrés par de courageux acteurs dans leur chair comme Chantal Haussaire-Niquet, qui expose avec dignité l’histoire de son petit Jacques, enfant certes mort trop tôt, mais dont les traces sont bien vivantes et productrices d’énergie vitale, et des professionnels comme Jean-Philippe Legros, Magalie Delahaye ou Michèle Vial-Courmont. Ces derniers se sentent trop souvent impuissants devant les interrogations de leurs patients car comme l’écrit Daniel Lagache, “la solution serait de tuer le mort”… De petit mort en effet, il n’y a que “produits d’avortement” voire “déchet hospitalier”. L’enfant des limbes nous manque et l’équipe soignante est parfois la seule à marquer sa venue au monde grâce à une photographie ou tout simplement un regard: «Personne d’autre que moi ne le connaîtra, personne ne le verra jamais» dit une mère dans un cri… L’histoire nous montre en effet que bien au contraire, jadis, ces petits anges avaient un avenir glorieux. Marie-France Morel et Catherine Le Grand-Sébille postulent qu’à la condition du baptême, de minuscules nouveau-nés, trouvaient grâce auprès des croyants en se faisant l’intermédiaire de leurs parents auprès de Dieu. L’importance des “sanctuaires à répit” dans l’Europe du Nord montre qu’un petit défunt n’était pas seulement un producteur de biens perdu pour sa famille, mais aussi l’objet d’une grande souffrance, à la mesure de cette croyance intense dans le salut des âmes dont il était issu.
À défaut de registre d’État-Civil, les familles les plus riches faisaient appel à des peintres ou des sculpteurs afin d’immortaliser, au même titre que les autres, les enfants morts à la naissance (étaient-ils donc morts deux fois?). C’est ainsi que les portraits de famille comportaient également quelques gracieux fantômes qui voletaient autour des vivants. Les rites funéraires n’omettaient donc pas ces petits êtres qui donnaient lieu à une célébration tournée vers le bonheur de l’enfant qui gagnait directement le paradis sans connaître les peines d’ici-bas. Ces funérailles sont aujourd’hui souhaitées par les parents et aménagées par de nombreuses équipes parmi lesquelles figurent ici quelques pionnières comme Maryse Dumoulin et Anne-Sylvie Valat.
Vous lirez donc avec intérêt ces contributions qui se complètent toutes et donnent une vision nuancée et singulièrement pathétique de la vie “aux limites”, vie sans vie à la rigueur concevable mais mort sans mort, voilà le véritable traumatisme…