2001
Études sur la mort
Le deuil de ces tout-petits enfants
Michel Hanus
Psychiatre, psychanalysteDocteur en psychologiePrésident de l’association Vivre son deuil et de la Société de Thanatologie
Le deuil paraît toujours tourné vers le passé et la remémoration, mais qu’en est-il du deuil de ces tout petits enfants qui pose la question suivante: Comment perdre ce que l’on a pas eu? Quelle est la place du désir d’enfant dans l’idéal de ses parents? Le deuil du tout petit enfant pose la question de la banalisation actuelle de ces morts qui demande une ritualisation et une législation plus adaptées.Mots-clés :
deuil, dimension narcissique, culpabilité, ambivalence, ritualisation, distance entre enfant réel et enfant imaginaire, législation.
Grieving seems always turned on the past and remembering, but what can we think about those very little children grief? How can we loose those we did’nt had? What place for desire of a child in parental ideal? Grieving the infant asks us what is this actual banalization of these deceased children who need rituals and more adapted legislation.Keywords :
grief, narcissic dimension, guilt, ambivalence, ritualization, between real child and imaginary child, legislation.
Au printemps de 1915, dans Deuil et mélancolie, Freud écrivait: «Chacun des souvenirs et chacun des espoirs doit revenir à la conscience, être surinvesti et être frappé du décret de la réalité: il n’est plus». Le deuil paraît toujours tourné vers le passé en raison du travail de remémoration qui lui est inhérent; nous avons le sentiment de souffrir du passé, de tous ces souvenirs, bons et moins bons, qui nous reviennent douloureusement. Mais le passé nous appartient et il n’est au pouvoir de personne de l’abolir. Rien ni personne ne pourra faire qu’il n’ait pas été et il restera toujours présent au fond de notre cœur. Le travail de deuil dont certains craignent qu’il puisse nous conduire à oublier ce passé, le rend, au contraire, inaltérable. En réalité, c’est l’avenir commun qui est perdu: rien ne sera plus vécu ensemble et définitivement; c’est cette perte du futur qui est profondément douloureuse, une limitation, comme une amputation – terme employé par certains endeuillés – à laquelle nous ne pouvons rien. Il n’y a plus d’avenir commun dans la réalité ; ce qui n’est pas tout à fait vrai car celui qui est mort continue de vivre en nous par les identifications avec lui que le deuil a renforcées et par l’affection indéracinable que nous continuons de lui porter. Le bon sens semble nous dire: comment perdre ce qu’on n’a pas eu? Nous sentons bien au fond de nous-mêmes que la mise à mort d’une grande espérance est une blessure très douloureuse car nos espérances comme nos idéaux sont nos biens les plus précieux, la meilleure partie de nous-mêmes. Et l’enfant n’est-il pas ou ne devrait-il pas être la plus grande et la plus belle espérance? Reste à savoir quelle place le désir d’enfant vient prendre dans l’idéal de ses parents.
Dans le même texte, Freud disait encore que «le deuil est la réaction habituelle à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise à sa place, la liberté, la patrie, un idéal.» et plus loin: «dans le deuil, nous savons qui nous perdons mais pas ce que nous perdons». Il signifie par là que le deuil comporte toujours une dimension narcissique, une perte de soi-même dans la perte de l’autre. Y a-t-il un investissement plus narcissique que celui de son enfant, surtout lorsqu’il est encore petit, tout petit?
Dans ces quelques mots, il indique aussi que, ce qui est essentiel dans le deuil, c’est la relation qui nous unit à l’être perdu. Lorsque la relation était harmonieuse, les souvenirs sont doux même s’il est si douloureux de les mettre au passé, de prendre conscience qu’on ne verra plus son visage, qu’on ne touchera plus sa main. Lorsque la relation était difficile, conflictuelle, ambivalente, la mort, la perte supprime du même coup les possibilités de l’améliorer, de la réconcilier; le deuil en est plus difficile, les sentiments de culpabilité étant plus importants. Quelle est la relation avec un tout-petit avant sa naissance? Et l’ambivalence? Et la distance entre ce qu’il est, ce qu’il commence d’être et ce que nous en attendons, la distance entre cet enfant réel qui se forme et l’enfant imaginaire dans le désir des parents? Lorsque l’enfant meurt in utero, ses singularités personnelles objectives sont encore restreintes et la confrontation avec l’enfant du désir n’est pas simple.
Voilà déjà quelques éléments particuliers qui indiquent que les deuils de ces tout-petits enfants sont parmi les plus difficiles sur le plan personnel. Cette difficulté est renforcée par la conspiration du silence qui les entoure dans la société actuelle. Il semble que, jusqu’à ces tout derniers temps et encore dans de nombreuses circonstances, tout est fait pour banaliser ces pertes, les insignifier, les taire, les minimiser, faire comme si elles n’avaient pas d’importance, et, à la limite, comme si elles n’avaient pas existé. Il est vrai qu’il y a des antécédents anthropologiques et ethnologiques considérables qui rendent compte de cette attitude tout à fait générale dans pratiquement toutes les sociétés dites pré-modernes. L’enfant n’y a d’existence véritable qu’à partir de son initiation qui l’intègre à la communauté ; avant il n’est pas encore membre de la communauté à part entière. L’enfant mort n’a pas tant d’importance en lui-même puisque, de toutes façons, son âme va bientôt se réincarner dans une autre femme mais le fait de perdre un petit peut avoir de l’importance en fonction des usages et coutumes de la société intéressée.
Pour essayer de comprendre le deuil, il convient, comme Freud nous y invite, d’essayer de réaliser ce que nous avons perdu en perdant cet enfant, un enfant tout-petit qui n’est pas encore né. L’enfant devrait toujours être un enfant du désir; il est parfois malheureusement un enfant accident… alors: enfant voulu, enfant non voulu, enfant désiré avant d’être conçu, enfant non désiré et conçu à regret. La conception d’un enfant est loin d’avoir toujours le même sens et de se présenter sous les mêmes auspices.
Le désir d’un enfant comporte certainement des motivations tout à fait personnelles pour chacun à tel moment de sa vie, de son histoire; il peut être antérieur à la rencontre des deux futurs parents ou venir de leur rencontre. Mais les désirs d’enfants, à défaut de motivations identiques, ont aussi des sens généraux communs. Pendant longtemps, très longtemps la procréation n’était pas dissociée de la sexualité. On avait un enfant comme on avait des relations sexuelles et la plupart du temps, sans doute, la question ne se posait pas de savoir si on le désirait ou non. L’investissement affectif et social de l’enfant se faisait après sa naissance lorsqu’il était déjà là et montrait des dispositions à vivre, la mortalité infantile périnatale étant alors encore très importante. La mort d’un enfant in utero était avant tout un problème de santé: essayer de sauver la mère. Mais cela fait, restait le désir d’enfant insatisfait – même s’il était banalisé au nom d’autres naissances à venir qui n’étaient pas nécessairement assurées – et le sentiment de n’être pas arrivé à ses fins, de ne pas avoir mener la tâche à terme. Même jadis ce n’était donc pas un événement si insignifiant sur le plan affectif; sa portée pouvant être éventuellement modifiée par la suite, positivement après la naissance d’autres enfants; négativement lorsqu’une autre conception s’avérait impossible.
Le désir d’enfant est une élaboration, une prise de conscience, un projet, même encore vague, imprécis et de réalisation éventuellement différée qui repose sur le roc du biologique, l’instinct au service de la perpétuation de l’espèce. Avec la découverte puis la diffusion de la contraception qui est un phénomène tout à fait récent dans l’histoire de l’humanité puisqu’elle était encore balbutiante au temps de la jeunesse de nos mères, du moins pour les plus anciens parmi nous, désir d’enfant et désir sexuel ne coïncident plus nécessairement. Logiquement tous les enfants devraient, de nos jours, être désirés, puisqu’il est possible d’en éviter la conception. Et pourtant certains enfants sont conçus sans être désirés, quasiment sans être voulus. On entend dire qu’ils sont conçus par accident ou par inadvertance, presque par négligence. La mort in utero de ces enfants peut être vécue comme un soulagement, une délivrance. Mais les choses ne sont pas si simples. Même non désiré, non voulu, l’enfant nous appartient, il fait partie de nous-mêmes. Même si sa mort soulage, c’est une perte, une perte narcissique. Et puis cet enfant est, la plupart du temps, investi comme malgré soi; il n’est pas possible de ne pas s’y intéresser; il est là avec nous, en nous. Dans la situation inverse de l’enfant désiré l’investissement est également ambivalent mais dans l’autre sens.
Si l’on parle de désir d’enfant, c’est que sa conception n’est pas qu’un fait biologique et l’acte sexuel une rencontre purement physique. Mais de quoi est porteur le désir d’enfant chez chacun des deux amants, en chacun d’eux; ces deux désirs se rencontrent-ils comme le font les cœurs et les corps? Désirer un enfant n’a besoin d’aucune justification; pourquoi lui chercher des motivations alors qu’il est simple et naturel dans l’ordre des choses tout simplement? Puisque maintenant la procréation est habituellement un choix, quels sens a-t-elle? Prosaïquement que peut en attendre chacun des deux parents? Le mot ‘génération’ exprime bien à la fois la procréation et la transmission. Le désir d’enfant est désir de transmission: retransmettre la vie que nous avons reçue pour qu’elle se continue et l’espèce humaine avec elle; transmission de la lignée avec son histoire, avec ses valeurs mais aussi bien avec ses points sombres, ses défaillances, ses secrets. L’enfant est le garant de la famille puisqu’il la continue. Mais transmission également de la personnalité, de l’individualité de chacun des deux parents en sachant que cet enfant de l’avenir sera l’un et l’autre, et aussi ni l’un ni l’autre. La création, c’est faire du neuf, un enfant est toujours nouveau.
Dans le désir, l’enfant est un autre nous-mêmes qui sera différent, à priori en mieux. Freud le dit très bien dans Pour introduire le narcissisme (1914) : à chaque fois, c’est notre narcissisme qui renaît dans notre enfant, censé devenir plus glorieux que nous. Désir de transmission à plusieurs niveaux, le désir d’enfant est aussi désir de continuation, de prolongation, de déjouer le temps, i.e. aussi la mort. L’enfant, notre descendant, sera aussi notre survivant si les choses suivent normalement leur cours. Déjouer le temps c’est également dépasser la mort. Et pourtant nos enfants créés pour nous survivre nous inscrivent dans le temps de la parentalité et, de ce fait, nous font vieillir et encore plus quand ils seront parents à leur tour, nous faisant grands-parents et maintenant que la longévité augmente un jour arrière grands-parents.
C’est dire que si nous faisons nos enfants à notre image, en partie seulement, eux aussi nous recréent, d’abord en nous faisant parents puis en nous remodelant au travers des interactions incessantes parents/enfants et enfants/parents. Nous faisant parents, ils signent notre accomplissement, notre état d’adultes accomplis, de maturité humaine. Notons que, à côté des enfants, il existe aussi des parentalités symboliques, d’ordinaire dotées d’une très forte valence narcissique et, sans doute, elles aussi nous façonnent, nous modifient, nous font grandir, nous font vieillir rétroactivement. Déjouer la mort, dépasser la mort, surmonter la mort, n’est-ce pas donner un commencement d’incarnation à nos désirs d’immortalité? Les individus, les parents meurent, mais la famille continue au travers de ses descendants, l’espèce humaine se perpétue, pourquoi ne serait-elle pas immortelle? N’est-il pas compréhensible que nous ayons envie de déposer en elle ce qui nous est inaccessible en tant qu’individus? Il y a également les croyances en l’immortalité de l’âme, la préservation infinie, illimitée des individualités, ce qui répugne aux philosophies et religions orientales. Mais comment naissent les âmes des enfants? Bien des civilisations prémodernes ont voulu résoudre cette énigme par le biais de la réincarnation, de la métempsycoses.
Déjouant le temps, trompant la mort, recherchant l’immortalité, il se blottit aussi, au sein du désir d’enfant, une recherche, d’ordinaire plutôt inconsciente, de résurrection. Pensons aux prénoms donnés aux enfants; la plupart ‘rappellent’ un défunt. Longtemps le prénom d’un membre de la famille mort prématurément a été donné à un enfant de la génération suivante quand ce n’était pas déjà à un frère ou à une sœur posthume.
Toutes ces dimensions sont présentes, de manière plus ou moins évidentes, dans le désir d’enfant mais il comporte aussi, à chaque fois, des motivations individuelles tout à fait singulières, propres à chacun des parents au moment du désir, de la volonté et de la conception de l’enfant. Qu’attendent ces deux parents de cet enfant, que représente-t-il pour eux? Ou encore quel avenir lui veulent-ils? La réponse à ces questions intimes est encore dans le fait de savoir si les attentes des deux parents se recoupent, se superposent, se complètent, se contredisent, faisant alors de cet enfant, plutôt l’enfant de sa mère ou l’enfant de son père. Et dans son texte de 1914 sur le narcissisme parental, Freud enfonce le clou: nous attendons de nos enfants qu’ils réalisent les rêves que nous n’avons pas pu réaliser, les espoirs dont la vie et ses contraintes, ses limites, nous ont obligés à rabattre. Alors les enfants nous survivent, nous dépassent mais aussi nous complètent. Et pourtant certaines personnes ont du mal à dépasser leurs parents et certains parents supportent mal d’être supplantés par leur enfant.
Mais les enfants sont aussi des intrus et des charges («chargé d’enfant»). Ils nous donnent du mal, nous demandent des efforts, nous volent notre temps et nos énergies, nous imposent des responsabilités, aliènent une partie de notre liberté. Mais aussi, comme il est évident dans le deuil de son conjoint, ils nous obligent à vivre, à continuer de vivre; ils sont alors notre raison de vivre. Risquons alors ici une hypothèse: et si nous faisions des enfants aussi pour nous donner une raison de vivre, un prix à la vie, raison supplémentaire pour les uns, raison essentielle pour d’autres, raison unique possiblement. Alors ici l’enfant est le garant de la détresse; il devient un support narcissique essentiel comme on le voit clairement dans la destinée de certains enfants de remplacement. Comment comprendre ces attentes des parents sur l’enfant alors qu’elles sont, en bonne partie, inconscientes? La question soulevée ici est celle de l’investissement narcissique, dans sa quantité et dans ses qualités, de l’enfant. Que tout enfant soit au départ, et encore en bonne partie quand il est dans le sein de sa mère, un rejeton narcissique de ses parents est une évidence. Cela ne signifie aucunement qu’ils ne sauront pas l’autonomiser, l’objectaliser, i.e. le considérer comme autre qu’eux pour autant qu’ils n’aient pas un trop grand besoin de lui. Besoin d’enfant n’est pas désir d’enfant. Mais le désir d’enfant comporte une part d’investissement narcissique ambivalent.
Dans un temps de la rencontre des deux parents, le désir se réalise, se concrétise, s’incarne. L’enfant est conçu: il vit, il commence à vivre et normalement continuera pendant quelques mois sa vie intra-utérine jusqu’à sa naissance. Mais déjà les parents s’inquiètent, plus ou moins, selon leur caractère, selon les histoires dans la famille, selon les circonstances: est-ce que tout va bien se passer jusqu’au bout, jumeaux? Sera-t-il normal? Beau? Garçon? Fille? Insensiblement nous passons des inquiétudes aux attentes. Mais parfois la conception ne se fait pas, éventuellement même après le parcours laborieux de la procréation médicalement assistée. L’enfant ne veut pas venir, dit-on parfois pour masquer le sentiment des parents de ne pas arriver à le faire et c’est toujours la mère la première incriminée alors que les pères peuvent être également en cause. L’impossibilité de concevoir est un deuil bien difficile aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Mais comme l’être humain ne sait renoncer à rien sans le remplacer, il reste la voie d’une éventuelle adoption.
Mais voilà que ce tout-petit enfant, dont l’échographie a donné une image visuelle avant de le sentir bouger, meurt soit brusquement, sans raison apparente, ou plus souvent, surtout en début de grossesse, à la suite d’une complication. Pour le deuil des parents, la première question est de savoir comment cette terrible nouvelle leur est annoncée: qui, quand, comment, en quels termes? L’insupportable de l’insupportable est que parfois les médecins ne peuvent pas vous dire pourquoi parce qu’ils ne le savent pas: on peut donc mourir sans savoir, sans raison! Alors il n’y a pas de limites aux imaginations torturantes: qu’est-ce qu’on a fait, qu’est-ce qu’on n’a pas fait, pas bien fait, pas assez fait, quelle imprudence, quelle négligence? La culpabilité et les auto-reproches et la souffrance qu’ils entraînent sont inhérents à tous les deuils, leur importance et leur poids sont encore bien plus grands et lourds dans certaines circonstances dont la mort d’un enfant, quel que soit son âge, même lorsqu’il est encore en gestation. Impuissants, la plupart du temps, à enrayer le mal qui va emporter leur enfant, ces parents, quelles que soient les données de la réalité, sont écrasés de culpabilité. Leur culpabilité, i.e. leurs sentiments de culpabilité sont en proportion de leur impuissance. Puisqu’ils ont été les maîtres de sa conception, pourquoi ne seraient-ils les responsables de sa mort? Cette culpabilité inconsciente excessive est un moyen pour, à la fois, refuser la réalité de cette mort et arriver progressivement à l’accepter. Mais elle est aussi, comme je le suggérais, un avatar de leurs sentiments de toute puissance qui viennent d’être renforcés par la réussite de la conception de l’enfant.
La décision d’interruption de la grossesse qu’elle soit prise à l’instigation des médecins pour des raisons précises ou qu’elle soit, comme l’on dit, volontaire (IVG) renforce nécessairement l’importance de ces sentiments de culpabilité. Si elle est bien compréhensible en situation d’IVG, elle peut paraître plus paradoxale lorsqu’il s’agit d’une interruption dite ‘médicale’ de grossesse. Sur le plan conscient, la décision est fondée sur des arguments justifiés; mais les sentiments inconscients de culpabilité n’en existent pas moins.
Ces sentiments de culpabilité conscients et inconscients, justifiés ou injustifiés, vont entrer en résonance avec les appréhensions ressenties par les parents au cours de la grossesse suivante. Cette nouvelle étape apparaît souvent comme libératrice. Mais comment ne pas avoir peur que les mêmes difficultés ne se reproduisent et encore plus lorsque la mort in utero n’a pas trouvé d’explication? La mise en silence, la mise au secret, le peu de reconnaissance et de soutien social de toutes ces pertes très précoces est, sans doute, également en relation avec ces sentiments de culpabilité.
Bien que les personnes en deuil, et en particulier celles dont nous nous préoccupons présentement, nous disent assez souvent qu’elles se sentent amputées, qu’elles ne sont plus elles-mêmes, qu’elles ne se reconnaissent plus, qu’elles se trouvent étranges à leurs propres yeux, les effets du deuil sur le sentiment d’identité n’ont guère retenu l’attention jusqu’à présent. Le sentiment d’identité est complexe et résulte de plusieurs éléments parmi lesquels nous privilégions la confiance de base, l’estime de soi avec le sentiment de sa propre efficience, la situation dans sa lignée et la perception de son corps. Le deuil, par la souffrance qu’il entraîne, par la perte qui le détermine altère cette confiance de base et l’état dépressif au travers duquel il se vit s’accompagne d’une diminution de sa propre estime et du sentiment de son efficience. L’immense fatigue du deuil et les difficultés de fonctionnement qui lui sont inhérentes vont dans le même sens. La mort d’un membre de la lignée est ressentie comme une blessure pour celui qui en fait partie. Le vécu corporel est aussi altéré en dehors même des maladies de deuil qui ne sont pas si rares.
Du fait que nos enfants réels et/ou symboliques fondent notre parentalité, enrichissent notre narcissisme, ils confèrent une dimension importante à notre identité. Toute personne se définit par son nom, son acte de naissance, sa parentalité et ses fonctions.
Les liens d’investissement du tout-petit enfant, avant même sa conception, ont une dimension narcissique importante et particulière, nous l’avons vu. Dès lors il n’est pas surprenant que ces deuils aient une incidence plus grande sur le sentiment d’identité des parents aux différents niveaux de la confiance, de l’estime de soi, du vécu corporel et de sa place dans la lignée qui est directement intéressée par la conception d’un nouveau membre. A partir de là, il n’est pas plus étonnant que la grossesse suivante ait une aussi haute valeur restauratrice.
Ces deux jours de travail sur les deuils des enfants in utero vont nous permettre d’approfondir et nos connaissances et nos réflexions sur les différents aspects de ces situations difficiles au premier chef pour les familles, y compris les frères et sœurs, mais également pour les soignants et autres intervenants. Comme vous l’avez vu sur le programme, nous avons prévu, à chaque fois, du temps pour la discussion avec la salle. Mais ce congrès a aussi des buts pratiques à plusieurs niveaux.
Plus un deuil est difficile plus il a besoin de ritualisation. C’est bien à juste titre que plusieurs équipes se sont préoccupées depuis quelques années de mettre en place de bonnes pratiques pour accompagner ces décès en maternité et/ou en néonatalogie. En rapportant certaines de ces expériences qui, en se généralisant et en prenant de l’ampleur, deviendront de nouveaux rites, nous espérons d’abord convaincre celles et ceux qui n’ont pas suffisamment pris conscience de leur nécessité et de leur utilité – très peu de monde certainement dans cette assistance, mais davantage chez ceux qui nous entendrons puis nous lirons – et aider à les mettre en place d’une manière de plus en plus large.
De même il est nécessaire d’aider à une prise de conscience sociale de l’importance de ces pertes et de ces deuils et de cesser de les banaliser. Il est aussi important de réfléchir aux moyens concrets d’aider, d’accompagner ces familles en deuil, de pouvoir leur proposer un suivi individuel, familial ou en groupe. Quelques groupes de soutien pour les endeuillés autour de la naissance existent déjà mais ils sont très peu nombreux alors qu’ils sont de première nécessité. Il me semble également indispensable de mettre en place, dans les temps qui viennent, des groupes pour les personnes en deuil après I.V.G.
Une autre préoccupation pratique est celle de la législation. C’est à dessein que nous avons mis en place une table ronde particulière pour réfléchir sur ce problème. Si la loi de 1993 a son importance et ses intérêts elle a aussi ses limites: quelle est la situation juridique de ces tout-petits avant la 26e semaine de grossesse? Ne peut-on pas essayer d’améliorer la loi? La reconnaissance juridique de ces tout-petits aide le deuil des familles et c’est là notre souci.