2001
Études sur la mort
L’église catholique et l’euthanasie
Jean Kammerer
Aumônier à l’Institut Mutualiste Montsouris (anciennement Hôpital international de l’Université de Paris) pendant onze années, j’ai vécu l’accompagnement de beaucoup de malades en fin de vie à l’Unité de Soins Palliatifs. Au cours de cette expérience forte j’ai aussi beaucoup appris des malades eux-mêmes, des familles, des médecins, des autres soignants et des bénévoles.
J’ai pu constater que les demandes explicites d’euthanasie ont été très rares: deux ou trois formulées par les malades (par exemple en remettant au médecin dès l’arrivée une demande écrite accompagnée d’un certificat d’appartenance à l’A.D.M.D.) ou formulée par la famille épuisée par un trop long parcours d’accompagnement intense, parfois en des termes vraiment inattendus comme cette épouse s’écriant «on tue bien les chiens pour qu’ils ne souffrent pas, pourquoi pas mon mari?…»
Ces demandes sont bien évidemment écoutées, mais la réponse toujours données tranquillement dans le bureau du médecin-chef qui motive son refus en rappelant les objectifs de l’Unité: médecine tout à fait spécifique de la douleur, accompagnement de tout le personnel, maximum de confort offert au malade et aux familles, rôle de la psychologue. Quant à l’aumônier, il va à la rencontre de quiconque le demande et répond davantage aux besoins spirituels et religieux.
Cette expérience montre combien les objectifs des soins palliatifs sont conformes à l’extrait du document de l’Épiscopat français «Respecter l’homme proche de sa mort» (1991) que nous publions ci-dessous.
Reproduction du texte de la documentation catholique « les grands textes de la documentation catholique » n° 2036-20 d’octobre 1991. Respecter l’homme proche de sa mort. Déclaration du conseil permanent de la conférence des évêques de France, 23 septembre 1991
La mort provoquée
Nous avons tracé les grandes lignes de ce qui nous apparaît comme la voie du respect de la personne humaine parvenue au terme de sa vie, et des exigences qu’elle comporte. Nous constatons qu’une autre voie est aujourd’hui proposée, avec une insistance grandissante: donner la mort à ceux qui estiment trop souffrir de douleur physique ou de souffrance morale due à une détérioration corporelle ou mentale. Cette proposition est faite au moment où, inversement, dans les sociétés occidentales, se renforce la conscience de la gravité de toute mise à mort. Cette dernière intuition, de plus en plus répandue, est pour nous une conviction, appuyée sur toute la tradition chrétienne: l’homme n’a pas à provoquer délibérément la mort de son semblable; cela dépasse son pouvoir
[1]. «Tu ne tueras pas» (Ex 20, 13) demeure une exigence morale inéluctable, et, pour le croyant, un commandement de Dieu. L’acceptation, plus même, la légitimation, de l’euthanasie
[2], ne seraient pas un progrès, mais une grave régression pour notre société.
Il n’y a guère à ajouter à cela. Nous ferons cependant quelques remarques.
«Admettre qu’on puisse donner la mort directement, même si le patient le demandait, détruirait la confiance indispensable aux relations humaines, celles du malade avec sa famille, celles du malade et de sa famille avec l’équipe soignante»
[3]. Déléguer ce rôle au corps médical lui donnerait, dans la société, un pouvoir exorbitant du droit commun. La «mort douce» octroyé à quelques-uns pourrait devenir source d’une angoisse irrésistible pour beaucoup de malades.
On tente parfois de légitimer l’euthanasie par la demande de celui qui souffre. Certes doit être écoutée la personne qui s’exprime ainsi. Il est capital de mieux percevoir sa souffrance, son désespoir, son sentiment d’avoir perdu toute valeur, pour mieux la soulager, pour lui témoigner l’attachement qu’on a pour elle, pour la rattacher ainsi au monde des vivants. Beaucoup le soulignent: la plupart des demandes d’euthanasie sont des interrogations sur l’estime portée par autrui, et des requêtes d’amour
[4]. Notre société répondra-t-elle par un geste de mort?
La mort provoquée ne représenterait-elle pas cependant dans certains cas un acte de pitié? Nous avons été témoins de l’épreuve et des interrogations angoissées de famille et de soignants, et nous savons qu’elles peuvent susciter l’idée et le désir d’abréger à tout prix la souffrance d’un mourant. De telles situations sont largement exploitées pour alimenter des campagnes d’opinion. La pitié est un sentiment humain très profond qui témoigne de l’attention et de la sensibilité à la souffrance d’autrui; mais elle peut prendre différentes formes. La pitié, telle qu’elle est aujourd’hui comprise par certains, se laisse envahir par le mal d’autrui, au point de ne plus voir que lui. La vraie pitié, celle qui mérite le nom de compassion
[5] est espoir de communion avec la personne éprouvée, au risque de la souffrance due à une telle proximité. Certains se laissent ébranler par les changements survenus chez autrui, qui portent atteinte à son image et le défigurent. L’homme compatissant cherche, quelles que soient les apparences, la grandeur de celui ou celle qui a été et qui reste un frère ou une sœur en humanité, un fils ou une fille de Dieu. Certains, mus par une forme de pitié, en viennent à dire que l’existence d’autrui n’est plus humaine, comparable à la nôtre. L’homme compatissant parvient à reconnaître l’humanité même sous des formes qu’il ne souhaite pas pour lui-même. La pitié, si elle désespère de la valeur d’autrui et de sa vie, se renie elle-même et peut devenir homicide. La pitié qui est vraiment compassion cherche humblement à aimer.
Des professionnels de la santé, de proches parents même, en viennent parfois aujourd’hui à mettre un terme à la vie de telle personne qu’ils soignaient jusqu’alors. Pour la plupart ils disent avoir agi «en conscience». Ce n’est pas nous placer au-dessus d’eux que de faire les remarques suivantes: se réclamer de sa propre conscience implique de reconnaître sa responsabilité, d’être prêt à répondre de ses intentions et de ses actes: devant soi-même, devant les hommes, selon les lois de son pays, en dernier ressort devant Dieu
[6]. D’autre part, spécialement dans des décisions aussi graves, chacun est tenu de s’interroger avec honnêteté et lucidité: peut-il affirmer que sa conscience n’est pas émoussée? A-t-il suffisamment réfléchi, pris conseil et essayé de se libérer de ce qui pourrait fausser son jugement? L’homme est bien responsable devant sa conscience; il est aussi responsable de sa conscience
[7].
Nous sommes fermement persuadés que la loi ne doit pas accepter, encore moins légitimer l’euthanasie. D’autres autorités morales portent le même jugement. Nous renvoyons à leurs déclarations
[8]. À ceux qui ont une responsabilité dans l’élaboration de la législation, nous ferons remarquer que s’ils désiraient faire place à quelques situations exceptionnelles vis-à-vis desquelles ils jugeraient que la loi doit faire silence, ils n’éviteraient pas des dérives allant beaucoup plus loin que ce qu’ils prévoyaient
[9]. Plus fondamentalement nous pensons que personne ne peut s’adjuger le droit de disposer de la vie d’un autre homme, ni octroyer ce droit sous peine de ruiner le fondement de l’ordre juridique
[10]. Le respect de l’homme proche de sa mort, même et surtout s’il désespère de lui-même et ne reconnaît plus de valeur à sa vie, passe par d’autres voies.
[1]
Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi «Déclaration sur l’euthanasie» (Documentation catholique 1980, n°1267, p. 698).
[2]
Par le terme d’euthanasie, nous voulons désigner tout comportement, action ou omission, dont l’objectif est de «donner la mort afin de supprimer ainsi tout douleur» ou autre forme de souffrance. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, doc.cit., p. 698.
[3]
Conseil Permanent de l’Épiscopat Français, « Note sur l’euthanasie »; DC 1976, n°1703, p. 723.
[4]
Cf. Dr R. Sebag-Lanoë, «Les derniers actes du vivant» in: E. Hirsch (Entretiens avec)
Partir, l’accompagnement des mourants p. 82.
[5]
Cf.
Commission familiale de l’Épiscopat français, p. 1128.
[6]
Cf. Concile, Vatican II, L’Église dans le monde de ce temps, n°17.
[7]
Cf. Les Évêques de France, Catéchisme pour Adultes, 1991, n°501-502, pp. 296-297.
[8]
Cf. notamment: Déclaration de la Commission des Épiscopats de la Communauté Européenne, 6 juin 1991; Avis du Comité Consultatif National d’Éthique, 24 juin 1991; Communiqué du Conseil National de l’Ordre des Médecins, 4 juin 1991; Vœu de l’Académie Nationale de Médecine, 11 juin 1991; Communiqué de la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs, juin 1991. La plupart de ces textes ont été reproduits dans DC 1991, n°2034, pp. 793-796.
[9]
Cf. Conseil Permanent de l’Épiscopat Français, doc. Cit., p.723.
[10]
Cf. Conférence Épiscopale Allemande; «La vie de l’homme et l’euthanasie», DC 1975, n°1680, p. 686; et Congrégation pour la Doctrine de la Foi, doc. Cit., p. 698.