Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062571
180 pages

p. 69 à 75
doi: en cours

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no 120 2001/2

2001 Études sur la mort

Euthanasie

Claude Bersay Cardiologue
L’euthanasie est définie. Les problèmes qu’elle soulève – suicide, meurtre, paradoxe du médecin, influence de la société, sens de la vie – sont passés en revue avant une discussion sur les risques et les avantages de légiférer.Mots-clés : euthanasie, suicide, mort. After defining euthanasia, we’ll check its problems off: suicide, murder, physician paradox, society influence, sense of life, before a discussion about risks and advantages to legislate.Keywords : euthanasia, suicide, death.
« Tuez-moi, sinon vous êtes un assassin. »
telle est l’injonction que Kafka, miné par la maladie, adresse à son médecin
 
Définition
 
 
Elle se définit comme un suicide aidé par un tiers, tiers qui est le plus souvent un médecin.
Elle traduit un désir de contrôle de la phase terminale de sa vie. Ses partisans estiment que le patient a le droit de mettre fin à sa vie si celle-ci est devenue intolérable. Sa pratique est réalisable de différentes façons:
  1. Le médecin, à la demande du patient, administre le traitement létal.
  2. Le médecin procure les médicaments ou les moyens de mourir et donne les conseils nécessaires à leur usage.
  3. Le traitement adéquat est interrompu ou allégé et un traitement palliatif est prescrit, de façon à privilégier le soulagement du malade à sa survie.
Les deux premières pratiques tombent sous le coup de la loi. Il y a des nuances entre ces deux façons de mettre fin à sa vie, la première ayant évidemment les conséquences juridiques et éthiques les plus lourdes.
 
Historique
 
 
A - L’euthanasie est une pratique ancienne, mais, depuis quelques années, on en parle beaucoup plus, peut être pour 2 raisons:
  • La médecine moderne a créé les maladies chroniques. On met longtemps à mourir. Cette situation peut devenir insupportable pour l’individu et pour son entourage.
  • L’activisme des services de réanimation. Ceux-ci se sont développés à partir des années 65-75. L’image du malade inconscient, intubé, perfusé, sous respiration assistée, enregistré en permanence par plusieurs moniteurs, et entouré d’étrangers qui luttent pour le maintenir en vie est une vision qui effraie parfois davantage qu’elle ne rassure. Passe encore quand on en sort…
B - En Hollande, la loi admet l’euthanasie. Il faut réunir certaines conditions: le patient prend conscience que sa vie est devenue pénible et sans espoir. Il exprime de façon claire et répétée son désir de mort sans avoir été influencé; ses capacités de compréhension sont normales. Le médecin doit prendre l’avis d’au moins un autre médecin; il n’est pas autorisé à délivrer un avis de décès par mort naturelle et il devra conserver le compte rendu du décès. Dans les années 86-89, il y avait ainsi 2000 actions d’euthanasie par an, les 3/4 directement par le malade.
C - Le développement des soins palliatifs, récent en France, a été une autre réponse à cette période particulière qu’est la fin de vie. On arrête le combat et l’on accepte l’échéance fatale; les soins changent d’objet: confort, sédation des douleurs, apaisement de l’anxiété, présence facilitée de la famille et centrage de l’intérêt du personnel soignant sur la personne et non sur la maladie.
 
L’euthanasie nous interpelle à divers titres
 
 
1) C’est un suicide, c’est-à-dire un acte longtemps condamné aussi bien par les autorités civiles (c’est la Révolution, en 1789, qui raya le suicide de la liste des crimes légaux), que par l’Église catholique dont l’attitude n’a évolué que récemment avec le nouveau code du Droit canon, publié en 1983 et qui admet que les suicidés soient enterrés religieusement. Le suicide n’est plus blasphème mais le signe d’un désespoir auquel la religion catholique se doit d’être miséricordieuse (Monseigneur Rouet, 1993).
Il est à noter que le suicide, en France, devient de plus en plus fréquent au fur et à mesure de l’avancée en âge et touche davantage les hommes que les femmes. Le vieillard d’aujourd’hui se retrouve emmuré vivant dans son logis ou dans une institution spécialisée, à cause non seulement de ses handicaps financiers et somato-psychiques mais aussi par l’exclusion sociale et familiale dont il est l’objet. Sa réclusion exprime le fait de ne plus compter pour personne et de ne plus être aimé. L’occidental devenu vieux se transforme en cadavre ambulant, mortifié dans ses chairs avant l’heure de sa mort, et mortifié dans sa dignité de n’être plus qu’un objet de répulsion pour l’entourage. S’il n’y a plus rien à attendre de la vie, les misères, les souffrances deviennent difficilement supportables. Mourir dans la dignité, garder l’estime de soi jusqu’à la fin deviennent les objectifs prioritaires. On peut donc se suicider, comme dans l’euthanasie, pour éviter les déchéances de la fin. La France a un taux de suicide élevé pour les hommes de plus de 75 ans, le deuxième en Europe.
2) C’est un meurtre. Quelqu’un va donner la Mort, certes avec le consentement de la victime, mais il va donner la Mort! Est-on sur que le malade avait bien compris, le souhaitait-il vraiment, se rendait-il compte de ce que cela signifiait, savait-il qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible? C’est un acte sacrilège qui va contre toutes les interdictions! Le risque de dérapage est grand.
3) Autre tabou bousculé, l’assassin est le plus souvent un médecin, c’est-à-dire celui dont la mission est de défendre la vie. Peut-on être tantôt guérisseur et tantôt tueur? Assassiner quelqu’un pour son bien, c’est facile à dire et si le soignant y prenait goût et allait se prendre pour Dieu le Père! Ce risque a été illustré par plusieurs exemples dans l’actualité récente. On comprend qu’il y ait des résistances et que ce soit difficile. Le rôle du médecin est de guérir, ou, à défaut de soulager et de prolonger la vie. Son devoir est de chercher, même devant une situation en apparence désespérée, la petite lueur ou le fil conducteur qui permettra d’en sortir. On voit souvent, en cancérologie des essais thérapeutiques avec une nouvelle molécule ou une nouvelle association de molécules et, parfois, on a une bonne surprise. Gagner un an ou même quelques mois, ce n’est pas négligeable. Est-on jamais sûr d’avoir tout tenté, la médecine bouge si vite, une découverte est toujours possible. Certes les soins palliatifs apportent un humanisme et un confort dont doivent bénéficier les grands malades, mais même dans ces situations, il faut continuer à guetter une surprise toujours possible.
Dans les dernières semaines, si rien ne marche ou si le malade ne supporte plus physiquement ou moralement le moindre traitement à visée curative, sans doute faut-il accepter de ne pas être regardant sur les doses de calmants, faut-il accepter de ne plus lutter. De là à administrer soi-même le produit létal, il y a une frontière que beaucoup de médecins ne pourront jamais franchir et que la loi leur interdit.
4) Ce qui interpelle aussi, c’est le jeu avec la Mort que l’on peut donner ou écarter. La Mort est cachée par les lumières, par les pseudos événements, par les divertissements, par le désir des hommes de l’oublier, mais, en fait, les journaux ne parlent que d’Elle: accidents, maladies graves, crimes et guerres. La Mort, c’est l’aide à la presse; il suffit de l’évoquer pour que le moindre texte, même mal écrit, attire l’attention! La rubrique nécrologique est très suivie; on ne comprend d’ailleurs pas qu’elle soit payante. La Mort intrigue, la Mort fait peur car les informations manquent. Paradis, Enfer ou Néant? Si c’est l’Enfer, il vaut mieux ne pas presser les choses, et si c’est le néant, quel intérêt. On se décide à choisir la Mort en ne connaissant que le versant de la vie. On ne veut plus vivre, quoi qu’il arrive après. Le psychanalyste, Ernest Becker a formulé l’hypothèse que l’être humain serait plongé dans un état profond de terreur s’il était constamment conscient de son propre destin mortel. La demande d’euthanasie apparaît lorsque la peur de la mort s’atténue devant le désagrément de vivre. Celui-ci peut résulter d’un état dépressif passager qu’il suffirait donc de traiter pour que tout désir de mourir disparaisse. Ce n’est pas facile à apprécier.
5) Le sens de la vie. Il en faut un pour vivre et le moribond n’en a plus sauf, peut être, d’écarter encore un peu l’épouvantable issue, de retarder l’heure du gouffre. Le suicide, disait Camus, pose la question essentielle de la philosophie. La vie vaut-elle la peine d’être vécue? À un certain moment, la balance peut pencher vers l’arrêt. La réponse ne peut être qu’individuelle et elle est variable dans le temps.
6) Le passage, cet instant si court où arrive le cadavre et ou l’autre disparaît. Cela intrigue, cela fascine. Les exécutions publiques d’autrefois réunissaient beaucoup de monde. Bien regarder n’éclaircit pas le mystère. Dans l’euthanasie, l’individu choisit le moment, sa tenue, son ou ses invitées dernières représentations…
7) Le syndrome de Narayama. Existe-t-il dans notre société des mécanismes socio-économiques euthanagènes? Le contrôle démographique qu’une société peut exercer indirectement sur ses membres les plus âgés en leur faisant accomplir un pèlerinage sans retour va dans le sens d’une économie des systèmes de santé. L’âge est le troisième motif par ordre de fréquence de l’interruption des manœuvres de réanimation dont on sait qu’elles coûtent fort cher. Tout se passe comme si les demandeurs d’euthanasie, souvent âgés, se soumettaient à une sorte d’injonction à la raisonnabilité. Ne consomme pas trop et pas trop longtemps.
On est allé plus loin que cette pression discrète dans le Droit à la mort, (1895). A. Jost s’élevait contre le principe religieux de l’absolu de la vie qu’il juge à la fois inhumain pour le malade et nuisible aux intérêts de la société. En 1934, un pas de plus, c’est Alexis Carrel qui proposait la création d’établissements d’euthanasie pour se débarrasser de façon humaine et économique des gens nuisibles avec comme objectif l’édification d’une élite. Le 1er septembre 1939, Hitler déclenchait la deuxième guerre mondiale et lançait, le même jour, la mise en route des Instituts d’euthanasie à l’intention des handicapés.
 
Arguments pour ou contre une législation dans l’euthanasie
 
 
Pour:
1) Qu’un individu veuille se suicider, c’est son droit quels que soient les motifs. Le moribond s’attend à mourir, mais le processus peut être si long que le malade ne peut plus le supporter. Il aspire à la délivrance et au repos définitif. Le malade peut également refuser les soins intensifs, c’est-à-dire toute nouvelle forme de souffrance morale et physique et nous prier de le laisser mourir en paix.
2) L’allongement considérable de la vie débouche sur une situation consternante: l’horreur de la fin de vie. Le vieillard, mort socialement, dépouillé des apparences (beauté, pouvoir, richesses) affronte le risque redoutable du manque d’amour. La vie perd tout sens. Il peut en être de même pour tout mourant. Les soins palliatifs, en lui accordant une attention et une écoute, permettent, parfois, mais pas toujours de réduire la dépression et le désir d’en finir. Il y a là un nouveau rôle pour le personnel soignant, l’accompagnement à la mort. Chacun de nous peut s’inspirer de Montaigne qui pensait que nous avions tout autant besoin de personnes avisées pour mourir que nous l’avions eu pour naître.
3) Lorsqu’un malade est dans l’incapacité physique d’agir, lorsqu’il dépend entièrement des autres comme l’est par exemple un quadriplégique, peut-être faut-il que la Loi lui donne le droit de choisir de continuer à vivre ou de mourir.
4) Plus de 70 % des décès surviennent à l’hôpital, dans l’anonymat. Il y a une attitude actuelle à juger prioritaire de ne pas déchoir ni à ses propres yeux ni aux yeux des autres, de garder l’estime de soi jusqu’à la fin, de mourir dignement. La demande d’euthanasie n’est pas tant liée à la douleur physique rebelle, qu’au refus de la dégradation physique ou mentale, qu’à la crainte d’être à la charge de la société ou de ses proches, qu’à la perte d’envie de vivre quand tout semble avoir été dit et que la fin est longue à venir, sans qu’une dépression soit forcément en cause. Il y a une montée en puissance de l’individualisme, l’homme souhaitant rester le manager de son existence, le gérant de sa vie et de sa mort, l’Euthanasie permet de garder le contrôle de sa vie jusqu’à son terme. On retrouve là une vieille idée de philosophie selon laquelle le suicide est la seule liberté de l’homme sur son destin.
Contre:
1) La médecine progresse à pas de géant. À tout moment une découverte peut améliorer le pronostic. On l’a observé tout récemment dans le traitement du Sida avec l’arrivée des antiprotéases. On se souvient des révolutions thérapeutiques après les travaux de Pasteur, de Fleming. Peut-on être sûr qu’il n’y a plus aucun espoir?
Mais c’est surtout la participation d’un tiers qui pose problème.
2) Le rôle du médecin est de guérir et non de tuer. Il doit chercher inlassablement la solution thérapeutique. C’est son honneur, sa vocation et son devoir. C’est cette attitude qui a permis tant et tant de progrès. C’est ce qu’on attend de lui.
3) Si on légalisait l’euthanasie, le malade pourrait-il garder sa confiance dans un médecin qui aurait le droit d’interrompre sa vie? La confiance est une grande partie de la guérison. Comment toucher à cela? Maintenant qu’il n’y a plus d’exécution capitale en France, le médecin resterait donc le seul homme autorisé à tuer ou dont on attend l’accord pour tuer. Peut-il accepter, sans danger pour son âme, une telle responsabilité?
4) Comment donner la mort sans savoir ce que c’est, ce qu’il y a derrière la porte. Et si c’est un supplice!
5) Et puis, quel risque considérable de dérives devant cette masse de vieillards qui arrivent de plus en plus coûteux, inutiles et encombrants. On risque de se rapprocher dangereusement de l’eugénisme!
Je crois qu’il faut continuer d’interdire l’euthanasie en sachant toutefois, dans le secret d’une alcôve où dans le cadre des soins palliatifs, laisser venir une mort attendue par un individu pleinement conscient de son choix. Les cas sont souvent très différents les uns des autres et appellent des réponses diverses et nuancées. Il ne faut donc pas légiférer sauf, peut être, pour le sujet qui est dans l’incapacité physique de se suicider et qui demande le droit à une mort libératrice?
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