2002
Études sur la mort
Évolution des menaces de morts violentes collectives
Hélène Gérard-Rosay
Secrétaire générale adjointe de la Société de ThanatologieSocio-anthropologuespécialiste en gestion des crises humainesSecrétaire de la Société Européenne de Criminologie et de Victimologie
Les risques de morts violentes collectives ont changé de nature.
Alors que le risque majeur du passé était représenté par le nucléaire selon le principe du maximalisme instrumental, le risque contemporain n’émane plus d’une collectivité identifiable, légale et circonscrite. Le minimalisme instrumental qui transforme le corps humain en arme par destination a rendu les menaces de morts violentes collectives incontrôlables.
Quant aux menaces d’ordre naturel, pour la période contemporaine, nous verrons qu’elles semblent très proches en fait des catastrophes naturelles initiées par l’humain.
Si les risques diffèrent, les conséquences (des «morts violentes collectives») sont similaires par l’ampleur, les dommages physiques et psychologiques et l’impossibilité à y faire face sans une politique de réponse harmonisée humaine et opérationnelle. D’où la mise en place d’une prophylaxie limitant les conséquences victimisantes.
The risks of collective violent deaths have changed in their nature. Whereas the major risk in the past was represented by nuclear threat – according to the so-called principle of instrumental maximalism – current risk does not stem anymore from a well identified, circumscribed and legal collectivity. Instrumental maximalism which (by definition) turns the human body into a weapon has made the threat of collective violent deaths even more incontrolable.
As far as naturel hazards threats are concerned, we will see that they have akin to natural catastrophies which were initiated by the human factor.
Risks may differ in their nature, but their consequences («collective violent deaths») are similar sizewise; in terms physical of psychological damages, and in the impossibility to face all of the latter éléments witloof a well-harmonised, human and operational policy. Hence, the need of puting in place a prophylaxie wich limits the conséquences.
Changements de nature des risques de morts violentes collectives
En ce qui concerne l’évolution des menaces de morts violentes collectives, nous sommes passé d’un risque plus ou moins circonscrit à un pays ou à une collectivité (par exemple le «risque nucléaire») déterminé par une entité identifiable et légale (pays, nation, groupement de nations), au même type de risque, voire pire, mais maintenant œuvre possible d’un groupe d’individus incontrôlables.
Le risque de mort violente collective a donc changé de nature, fondamentalement même puisqu’il est devenu mentalement non maîtrisable.
Le type d’arme utilisé également, puisque la rupture avec l’importance des moyens mis en œuvre semble avoir été franchit. Quelques cutters peuvent en effet occasionner des milliers de morts, et les cutters ne sont pas chers et faciles d’acquisition.
La détermination est certes plus dispendieuse et sans doute plus rare mais il semble que de nos jours à travers les levées d’intégrisme elle se remette à fleurir.
En bref, minimalisme instrumental et détermination apparaissent comme les deux fondements des risques futurs de morts violentes collectives.
Il existe bien sûr d’autres menaces sur la collectivité que l’on considère généralement comme
d’ordre naturel. L’actualité des dernières années nous montre une succession de séismes, inondations impromptues, crues séculaires, tornades intempestives et pour le moins surprenantes quant au siège de leurs manifestations. Les spécialistes semblent se déclarer d’accord pour considérer que la météorologie revêt un caractère «spécial» ou «inattendu»: érosion fâcheuse des ouvrages d’art, saturnisme, explosions «spontanées» de conduites d’eau ou de gaz
[1], mouvements telluriques
[2] inquiétants… Même nos TGV qui arrivent toujours à l’heure en sont perturbés: effondrement du ballast, voyous sabotant les voies, collisions
[3]. Certains moyens de transport comme les aéroplanes
[4] rencontrent des difficultés.
Je ne souhaite pas être exhaustive et suis bien consciente d’avoir oublié certaines causes de morts violentes collectives, mais il s’agissait de comprendre la raison de la consommation de tranquillisants. La France étant de notoriété ancestrale considérée comme une nation intelligente, elle détient néanmoins le record mondial de consommation de tranquillisants
[5].
Catastrophe naturelle initiée par l’humain ?
Il existe un troisième type de catastrophe qui peut menacer l’ensemble d’une population. Il s’agirait là de quelque chose que j’appellerais en quelque sorte une catastrophe naturelle initiée par l’humain.
Nous avons des exemples, Minamata, Feysin, Sevezo, Three Miles Island, Bhopal, Tchernobyl
[6]…
Toutefois, à bien y réfléchir, on est en droit de se demander si cette distinction n’est pas un peu artificielle. En effet, si indubitablement les catastrophes précitées dans ce que j’appellerais ce troisième type sont liées à l’homme, il est loin d’être évident que celles du deuxième type en soient exonérées. Au cours de l’année 1993, la marine russe a jeté 600 mètres cubes de déchets nucléaires liquides dans la mer du Japon ou la mer de Béring… Il s’agit là d’une forme contemporaine de risque collectif où la manifestation du genre humain industrialisé ne peut-être que patente ce qui la différencie des catastrophes naturelles citées précédemment. Le risque de type «humain» rejoint lentement mais sûrement le risque «écologique».
Quoiqu’il en soit ces différents risques entraînent des conséquences généralement assez similaires hélas dans leurs ampleurs mais aussi dans leurs cohortes de dommages tant physiques que psychologiques.
Dommages physiques et/ou psychologiques
On distinguera schématiquement:
Dans un premier temps pour ce qui concerne les dommages physiques: blessures, décès et morts violentes, peut-être faudrait-il tenir compte des mutilations ou pertes d’intégrité de toute sorte, qui sont encore plus impliquantes. Les dégâts matériels sont aussi à prendre en compte parce qu’ils sont considérés, peut-être à tort, comme moins importants parce qu’allant certes de la perte d’une porte ou d’une fenêtre à la perte de tous ses biens en passant par la perte de son toit et peut-être de son emploi.
Pour ce qui concerne les dommages psychologiques, ceux-ci sont peut-être les plus redoutables, parce parfois «invisibles». Je parlerai de traumatisme (physique et/ou psychique) comme d’une émotion violente modifiant de façon permanente la personnalité du sujet avec la particularité de sensibiliser le sujet à des émotions ultérieures analogues.
En effet, une personne qui a perdu la vie ne pense plus. Celle qui a été lésée profondément va avoir à vivre avec les conséquences de ce qu’elle a subit. Et cela ira de la perte de son petit chat (qui est peut-être beaucoup plus important qu’on imagine) à l’obligation d’assumer une situation radicalement amoindrie par rapport à celle dont elle jouissait auparavant, en passant bien entendu par l’éventuelle perte de l’une ou l’autre des personnes chères de l’entourage.
Ces catastrophes, même d’origines différentes, donnent toutes trois types de particularités en matière de gestion des crises humaines:
des victimes nombreuses (de légères à extrêmes urgentes),
des dégâts matériels énormes,
et une parfaite inadéquation des moyens nécessaires en hommes et en matériel pour faire face à la situation (Prévisions, prévention, éducation, information).
Il est possible de regrouper très brièvement les principales catastrophes provoquant des morts violentes collectives pour établir une typologie succincte:
- Éruptions
[7] volcaniques, terrestres, sous-marines.
- Effondrements, migrations et concentrations humaines, agents chimiques, enfouissements, atteinte des écosystèmes.
- Tremblements de terre (séisme, éruption volcanique, effondrement local), glissements de terrains, inondations, avalanches, cyclones, ouragans (foudre), raz de marée, sécheresse, incendies massives (forêts), épidémies (peste, choléra, HIV etc.).
- Catastrophes liées aux transports: aérien, ferroviaire, navigation, routier.
- Guerres, guérillas, guerres civiles, terrorisme (sans oublier génocide, ethnocide…) etc.
- Bombardements, bombe thermonucléaire, atomique, gaz toxiques, guerres biologique, etc.
Les conséquences d’une telle situation sont particulièrement redoutables parce que se répartissant grossièrement en deux types de réactions qui peuvent d’ailleurs se trouver additionnées:
- des réactions cliniques immédiates et/ou
- des réactions cliniques différées.
Environ 55_% de la population va présenter des caractéristiques cliniques immédiates suite à une catastrophe de grande ampleur (état de choc, effet de blast, état de sidération, tympan explosé, etc.). Par le biais de ces réactions biophysiologiques la population touchée enregistrera ce choc violent d’une manière immédiate, en quelque sorte une crise aiguë, et qui verra tout naturellement ses effets et conséquences disparaîtrent rapidement (sous six à quinze jours).
Dans le reste de la population on considère que plus de 30_% va se trouver en quelque sorte transportée dans une situation secondaire. Nous aurons aussi sans doute des effets de sidération, de choc, etc. Mais très rapidement nous verrons s’installer une autre évolution. Elle sera souvent caractérisée par des pertes de mémoire (notamment en ce qui concerne les situations vécues), par des conduites d’évitement (exemple, une personne a vécu un trauma en faisant son marché, elle n’ira plus faire ses courses) ou d’intrusions (difficultés d’endormissement craintes phobiques, inexpliquées, cauchemars etc.) qui n’iront pas en diminuant bien au contraire mais auront tendance à devenir tout d’abord handicapantes puis peut-être même invalidantes.
Il faut savoir que ce
deuxième type de réaction psychique profonde est des plus dangereux et qu’il peut se manifester bien après le vécu de la situation traumatisante. Généralement ces réactions sont regroupées sous le terme de PTSD, Post Traumatic Stress Disorder
[8] ou en français SPT Stress Post Traumatique, à ne pas confondre avec une psychose
[9].
Ainsi, je l’ai expliqué, le lecteur verra que, de quelque ordre que soit ces atteintes elles peuvent toutes, à des degrés divers, différemment bien sûr (et l’atteinte au symbole joue un grand rôle), mener à des drames assez comparables.
J’essayerai d’expliquer plus loin que puisque les voilà réunis dans un même faisceau de conséquences, petit à petit, les services destinés à limiter, réparer, nettoyer, officiels ou non, ont fini par réussir à mettre en place une politique de réponse actuellement harmonisée et qui, pour la France du moins, tente d’être réellement humaine et opérationnelle.
Ergominimalisme
[10] des morts violentes collectives, provoquées par l’humain transformé en arme par destination
Mais je voudrais revenir à ce qui me semble actuellement le plus préoccupant, à savoir les risques de morts collectives liés délibérément à l’humain, c’est-à-dire le terrorisme. En effet, nous avons déjà bien suffisamment à faire avec les autres catastrophes et ce sujet m’irrite profondément.
Deux choses me paraissent ressortir des autres facteurs: d’une part, l’acquisition manifeste de l’économie des moyens et de l’utilisation de la puissance de l’adversaire.
L’acquisition manifeste de l’économie des moyens
Déjà dans nos écoles nous avons été habitués au scénario de la neutralisation de l’autorité par l’intervention éventuellement mineure mais dévastatrice sans pour autant que ladite autorité puisse intervenir efficacement, se trouvant ainsi prise en otage (exemple en classe de troisième, X arrive avec un énorme poste de radio, se place au fond de la classe et ouvre à tue-tête l’appareil alors que ses quatre voisins dans le même temps mettent de concert leurs pieds sur les tables et lisent une bande-dessinée).
Mais nous n’avions pas jusqu’ici RÉELLEMENT imaginé que ce type de stratégie, éminemment remarquable par le peu de moyens mis en œuvre irait jusqu’à sa concrétisation en terme de meurtres multiples à travers un acte unique.
Bien sûr quelques professeurs ont dû se suicider suite à des manifestations répétées de ce genre mais, il ne s’agissait après tout que d’exemple sporadiques.
En fait cette capacité parfaitement humaine et remarquable à se montrer capable de résoudre avec efficacité la suppression de nombreux de ses semblables à l’aide de trois fois rien est suffisamment remarquable pour qu’elle fasse école. Il n’est qu’à évoquer le célèbre feuilleton Signé Furax dans lequel un simple coup de téléphone et un foudroiement provoquaient la mort.
Le deuxième facteur cité est celui de l’utilisation de la puissance de celui que l’on veut détruire.
Ici encore rien de nouveau. Il ne s’agit que d’extrapolation rationnelle élémentaire de tout sport de combat, spécialement ceux d’origine asiatique.
Mais, à l’inverse de ceux-ci, ses stratégies ne s’accompagnent pas de l’idéologie et de la philosophie qui est propre à ceux-ci.
L’humain en tant qu’«arme par destination» candidat à la «mort volontaire» évoque ce que les médias nomment improprement un «kamikaze». Les événements du 11 septembre 2001 ont réactualisé le principe du kamikaze, ou vent divin qui date à ma connaissance de 1281 lorsque le mongol Khan Kubilay maître de la Chine subit un échec cuisant en voulant attaquer le Japon: un énorme typhon détruit ses troupes, 130 000 hommes meurent, les autres réduits en esclavage par les japonais. Plus tard, il s’agira du pilote de Zéro suivant le code de guerre des Bushido en 1944.
Mais qu’il s’agisse de kamikaze, du pilote de «zéro», d’une «bombe humaine suicidaire», ce fonctionnement selon le principe de l’économie des moyens ressemblerait plutôt à ce que les anthropologues ont appelé une «course à l’Amok
[11]».
Il existait dans le passé la justification symbolique d’un danger atomique, ne serait-ce que par la culture de la dissuasion, le symbole n’étant jamais dans ce cas qu’une réalité en puissance. Aujourd’hui, le risque relève aussi de la soudaineté, de l’imprévisibilité, comme la célèbre crise de monomanie mélanésienne subite et meurtrière appelée «course à l’Amok» qui pour moi rejoint par bien des aspects symboliques ces menaces contemporaines de morts violentes collectives: d’un état apathique, quasi méditatif impliquant un rétrécissement du champ de conscience, on passe à un état d’émotion démesurée dans laquelle la personne éclate. Furieuse, elle empoigne ce qu’elle peut avoir à portée de ses mains et court, animée d’une rage destructrice. Incontrôlable jusqu’au bout de ses forces. La course à l’Amok est suivie d’amnésie…
Quoiqu’il en soit le principe est démesure, et puisque principe il est jouissance et il sera d’autant plus jouissif que les frustrations
[12] auront été accumulées depuis longtemps. Là encore, le principe décrit ne manquera pas hélas de faire école.
Ergomaximalisme
[13] et dissuasion nucléaire
Nous voici loin du risque de l’anéantissement atomique qui, s’il perdure quelque peu, encore, est certes très présent dans l’esprit de certaines classes d’âge encore, ne représente pas un risque contemporain majeur.
Certes, bien des auteurs ont décrit, bien des revues ont détaillé, bien des sites de l’internet le proposent et il semblerait qu’il soit à la disposition d’un bon «bricoleur» de fabriquer sa petite bombe atomique, à condition d’avoir détourné préalablement un peu de substance active. Certes, le propos de la miniaturisation de la bombe atomique est intéressant, mais si les propositions ont été nombreuses, peu de bricoleurs du dimanche s’y sont consacrés fussent-ils animés d’une idéologie radicale ou intégriste.
Ainsi donc je dirai que les risques atomiques de nos jours sont infiniment plus limités parce que demandant des compétences pour être mises en œuvre et devenir réellement probantes.
En effet, tant que le danger atomique appartenait jusqu’aux années 1970 à la culture traditionnelle de la dissuasion, le risque restait circonscrit à un pays. La dissuasion humaine opérée alors ressemblait beaucoup aux «mimiques» animales décrites par K. Lorenz. La dissuasion ou «force de frappe» nucléaire fonctionnait selon le principe répressif de la soumission à l’autorité vécue comme légitime d’une «force de dissuasion». Peu de nations structurées disposaient de l’arme atomique et le rapport de force maintenu restait dissuasif dans les rapports internationaux est-ouest.
Peu à peu le risque nucléaire a changé de nature, de plus en plus de petits groupes humains disposent de l’arme, de façon incontrôlable, incontrôlée, rendant caduque la culture de la dissuasion. Des quantités d’isotopes
[14] sont volés chaque année, même par des scientifiques connus, détournés, revendus, et stockés sans précaution (Uranium 238, Zinc 68), et chacun sait que la technologie nécessaire à la fabrication d’une bombe atomique
[15] ne nécessite pas de connaissances ni de moyens techniques extraordinaires aujourd’hui. Ce sont maintenant les lois qui sont dissuasives en matière de vol de substances nucléaires
[16], mais le contrôle reste faible, comme les revenus des chercheurs, tandis que les mafias sont riches.
Mais ce trafic implique maintenant encore beaucoup de risques et d’argent pour amener un groupe restreint à représenter une menace majeure. Cette démarche n’est pas économique et suit l’idée conventionnelle classique qu’il faut être puissamment armé pour terroriser et faire des dégâts. Il nous faut abandonner cette notion obsolète.
Ainsi, s’il fallait simplifier je dirais qu’entre les risques ergomaximalistes (que je viens de citer) et les risques ergominimalistes (les précédents), à l’instar des micro-organismes dont on nous rebat les oreilles sans que nous puissions en avoir raison (microbes, bactéries, virus, rétrovirus, etc.), tout petits comme leur nom l’indique, ce sont eux que nous devons éminemment craindre dans le futur qu’ils émanent de pays nantis ou, et à fortiori, de pays dans le désespoir (la détermination habite souvent celui qui est sans espoir).
Prophylaxie des catastrophes collectives d’origine naturelle et/ou initiées délibérément par l’humain
Changer d’état d’esprit: arrêter de se croire à l’abri de tout
Ensuite se pose le problème de la prophylaxie, c’est-à-dire comment pouvons-nous si possible, sinon nous mettre à l’abri du moins tenter à priori de limiter les conséquences de ces victimisations? Dois-je commencer par les adultes ou par les enfants?
Par les adultes d’abord, ce qui semble plus logique étant donné qu’ils sont chargés d’éducation. Alors peut-être faudrait-il que nous arrêtions de nous prendre pour plus forts que nous sommes, susceptibles de tout endiguer, de tout maîtriser, et peut-être devrions-nous admettre que la mort représente après tout aussi l’aboutissement normal d’une courbe de vie.
Peut-être aussi faudrait-il que nous arrêtions de laisser rouler notre pensée sur les autoroutes les plus communes: par exemple prenons-en une: Il existe la quasi certitude que pour commettre une catastrophe ou un attentat il faudrait être très armé (au sens militaire), très entraîné, très équipé, et disposer de beaucoup d’argent.
Et bien, non, dans une perspective ergominimaliste, tout, absolument tout, y compris le corps humain peut devenir et donc être utilisé en tant qu’arme par destination (imaginez-vous dans un avion de ligne, un homme se lève et attrape au passage l’hôtesse, lui brise la nuque dans un effroyable bruit en même temps qu’une voix raisonne dans le haut-parleur disant que l’avion est sous contrôle et qu’il est préférable de rester tranquille si l’on tient à sa vie). Pas une arme n’est visible, or pourtant un crime vient d’être commis sous les yeux des passagers et il peut facilement être agrémenté d’autres scènes encore plus déstabilisantes… Le terrorisme est installé. Même si l’histoire s’arrête là, tous les passagers seront traumatisés.
Rien, aucun des contrôles les plus sévères fussent-ils ne pourraient bien évidemment protéger d’une telle situation.
Imaginez, si tout venait à manquer…
En ce qui concerne les enfants, il semblerait qu’une attitude prophylactique viserait à les préparer à faire la différence entre le virtuel et le réel. Donc, par exemple veiller à leur faire comprendre en discutant avec eux qu’un film qu’ils ont vu à la télévision dans lequel «ça pète de partout» n’est certes qu’un film, mais qu’il pourrait bien un jour devenir une tragique partie de leur vécu réel. Peut-être aussi moins les surprotéger et leur apprendre aussi vite que possible nos dangers contemporains.
Enfin peut-être et cela vaut pour tout le monde être un peu plus attentif à ce qui nous environne, ainsi ce qui vaudrait pour la petite vieille qu’on découvre morte après un mois au travers d’une odeur dans son appartement, nous aurions pu le découvrir avant si nous avions été un peu plus inquiets de notre sécurité collective…
La phase préparatoire dite d’«alerte»
Selon Lopez et Bornstein
[17] la phase d’alerte a pour caractéristiques psychologiques un comportement hyperactif, la prostration ou encore la fuite.
Afin de se préparer à gérer ces réactions en phase d’alerte, la prophylaxie consiste à modéliser et à élaborer préalablement des moyens d’intervention rapide avec tous les services expérimentés et formés.
La phase de mise en place de moyens d’intervention rapide: «réaction»
Si cette phase est en place, la catastrophe a déjà eu lieu, mais il faut néanmoins mettre en place des moyens de limiter les séquelles physiques et psychologiques. Lors du «choc», collectivement, la foule réagit par des manifestations dites «égoïstes» ou faussement «héroïques»: sauver sa propre peau ou d’abord celle des autres… Il faut tenir compte aussi de la présence de gestes incontrôlés, de gestes suicidaires, de réactions provenant manifestement de personnes dont le jugement est censuré ou momentanément inhibé, à cause du «choc». Si 50_% de la population présente comme je l’ai dis plus haut des caractéristiques cliniques immédiates suite à une catastrophe (sidération avec la victime immobile et/ou en procession centrifuge
[18], effet de blast, état de choc, etc.), on peut dire que 80_% des victimes présentent un état de sidération mêlé d’anxiété. La sidération (du latin
sidéralis, astre), provoque l’anéantissement brutal des fonctions vitales sous l’effet d’un choc émotionnel intense. Sans oublier les 20_% qui se livrent à des activités de «secours» et/ou de «pillage». Le comportement de victime en état de sidération devient automatique parce qu’elle est en état de dissociation péritraumatique, le PTSD décrit plus avant. L’état de dissociation peut se définir de la manière suivante: la victime voit ses éléments psychiques d’abord confondus puis séparés par la conscience. Il y a discordance entre la pensée et son expression et coexistence de manifestations morbides et de réactions normales.
À cause des rumeurs contradictoires et angoissantes, secours et victimes sont en état de surchauffe et de confusion, ce qui rend très difficile l’évacuation des victimes et le bouclage d’un périmètre de sécurité: il s’agit d’évacuer un maximum de victimes réelles ou potentielles, et aussi les «témoins» et les «encombrants» pour les secours. D’autres problèmes encore dans cette phase de réaction: ne pas engorger les hôpitaux, gérer les médias, les curieux, ne pas surdramatiser la situation tout en informant les populations.
Les victimes présentent des lésions de type thermique (brûlure, gelures), physique (noyade, hydrocution, électrocution, crush injury, blast, déflagration, détonation
[19]), mécanique (chutes accidentelles ou volontaires) ou chimique ce qui nécessite la mise en place de divers plans d’urgence dont le détail est résumé maintenant:
En France un directeur des secours médicaux dirige la chaîne médicale des secours, composé de diverses sous-cellules. Le poste médical avancé traite les victimes (en matière de triage civil il y a deux catégories, les urgences absolues réanimées au poste médical avancé et les urgences relatives. C’est le médecin anesthésiste réanimateur en principe qui «trie» les victimes selon l’état: urgence absolue selon qu’il s’agit d’urgence extrême à traitement immédiat ou d’urgence à traiter dans les 6 heures – ensuite viennent les urgences relatives, à traiter dans les 18 heures, les 36 heures, ou les blessures légères).
Les victimes traitées au poste médical avancé sont ensuite évacuées vers un centre médical d’évacuation si la catastrophe est très grave (avec un centre d’hébergement provisoire, une petite noria de ramassage des victimes aussi), sinon il y a transfert vers un hôpital.
Les secours s’organisent autour des SAMU – service d’action médicale d’urgence – (105 en France et 350 SMUR – services médicaux d’urgence et de réanimation –) et du plan ORSEC (ORganisation des SECours) définit par la loi
[20] en catégories: le plan orsec départemental sous l’autorité du préfet, le plan orsec de zone, déclenché par le préfet de zone de défense, et le plan national sous l’égide du Premier ministre.
Les plans ORSEC, représentants l’administration civile, sont complétés
[21] par des plans d’urgences et termes de risques spécifiques appelés des Plans Particuliers d’Intervention dits «plans blancs» et «plans rouges», faisant intervenir les autorités et aussi les pouvoirs publics, comme par exemple la Croix Rouge, ou des associations, ou des groupes de pression. Les PPI déterminent des mesures concernant des installations à risques et liés à l’industrie (chimique, nucléaire, etc.) et aux barrages. Le plan «rouge» et «blanc» du Samu de Paris fait aussi partie des PPI, tandis que les risques de catastrophes collectives d’origine technologique liées à la pollution, les intempéries, les inondations par exemple entrent dans le cadre de plans de secours spécialisés. Les divers plans font intervenir divers services notamment: formation d’un groupe organisé, fonctionnel coordonné avec des services de police, gendarmerie, identité judiciaire, etc (équipe pluridisciplinaire médecin légiste, service régional identité judiciaire, radiologue, biologiste, anatomiste, anthropologie légale (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie), criminalistique, police scientifique et technique, etc.).
L’importance et la difficulté de cette phase n’échappe à personne, et en même temps, une ambiguïté reste à gérer: chercher à garder un maximum de victimes directes, ou indirectes tant pour leur éviter de développer des traumas primaires, secondaires ou tertiaires, que pour mener l’enquête médico-légale et policière nécessaire. Pour définir le trauma disons simplement que le traumatisme est une émotion violente qui modifie de façon permanente la personnalité d’un sujet en le sensibilisant à des émotions futures semblables.
Une personne en état de PTSD manifeste son état par des symptômes caractéristiques mais très difficiles à diagnostiquer parfois: difficulté d’expression, reviviscence des émotions, troubles de la concentration, de la mémoire, pérennisation des traces mnésiques conscientes ou inconscientes manifestée par des cognitions répétitives, des comportements d’évitement, des troubles cognitifs caractéristiques. Il existe une technique de déchocage collectif qui donne des résultats si elle est mise en œuvre rapidement après le choc. Cette technique codifiée nécessitant formation, moyens, locaux, équipe et règles doit être mise en place hors du milieu familial de la victime et hors du milieu médicalisé. Le débriefing (ou déchocage en français) prévient la névrose post traumatique qui pourrait persister dans 30_% des cas sans ce soin.
L’attitude adoptée consiste à écouter le groupe d’une manière semi directive, pour provoquer abréaction efficace et récit par catharsis. L’abréaction extériorise et libère ce qui a été refoulé (défoulé) chez la victime en créant une décharge émotionnelle, c’est-à-dire que le choc est reproduit en espérant que les symptômes morbides disparaissent ainsi que les troubles psychiques et physiques. La catharsis, du grec «purgation» cherche à ramener à la conscience de la victime une tendance refoulée.
C’est après l’attentat de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979 que le principe de déchocage du Special Psychiatric Rapid Intervention Team (dit le SPRINT) est inventé sous le nom de BICEPS. 6 points résument l’expérience: B- pour la brièveté (2-3 jours de soins continus), I- pour immédiatement après le traumatisme, C- pour centralité ou unique lieu des soins, E- pour l’espérance en une réinsertion sociale si possible sur les lieux mêmes du traumatisme, et P- pour proximité, selon le principe du poste médical avancé sur les lieux de la catastrophe. Cette technique, le debriefing, s’adresse aussi bien aux victimes qu’aux intervenants, directs, indirects ou aux institutions et entreprises concernées.
Trois étapes caractérisent le debriefing: D’abord chercher à dédramatiser collectivement le stress traumatique et la présence de la mort. Ensuite, la deuxième étape cherche à prévenir les troubles dus au PTSD. La troisième étape évoque l’éventuelle prise en charge thérapeutique et/ou judiciaire si elle est nécessaire par la suite.
La phase de résolution de la crise
Durant la résolution de la crise les personnes ont tendance à rechercher des responsables selon le principe décrit par R. Girard in Le bouc émissaire. Ces réactions stéréotypées donnent lieu à des lynchages et des mécanismes de compensation. La phase de résolution est sensée diminuer la peur et privilégier l’entraide en évitant le phénomène du bouc émissaire.
Ainsi, ce qui a été dit plus haut devant l’état d’accroissement mais surtout d’incapacité dans laquelle nous sommes de déterminer rapidement les origines et devant la soudaineté des événements les autorités qui se doivent d’être normalement compétentes en termes de sécurité publique ont généralement mis en place des procédures susceptibles de limiter au mieux les conséquences de tels désastres.
Grâce aux catastrophes collectives
[22] des dernières années, et aux attentats
[23] notamment celui du 25 juillet 1995, nous savons maintenant qu’il ne faut pas négliger les conséquences psychologiques des victimes, des témoins, des proches, des «secouristes».
Il nous faut bien sûr hélas constater que ce n’est qu’assez récemment (en France) que nous sommes en mesure d’avoir mis au point ces divers programmes d’intervention. Bien sûr il faut aussi signaler que ce n’est que grâce à ces événements qu’ils ont pu y parvenir, et c’est à dessein que je dis «grâce» afin de rendre hommage à tous ceux qui sont tombés auparavant.
Tous mes remerciements à Isabelle, au Tché, et à «Cambridge» pour cette traduction en anglais.
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[1]
Rue Laroche, Bordeaux, 24 octobre 1993, explosion due au gaz: 3 morts, 2 brûlés «graves».
[2]
Aighion en Grèce, tremblement de terre, effondrement d’un hôtel: 26 morts.
[3]
Gare de Lyon, le 27 juin 1988, collision ferroviaire: 56 morts, 57 blessés.
[4]
Cap Skirring au Sénégal, crash d’un avion du Club Méditerranée, le 9 février 1992: 30 morts, 26 blessés.
[5]
Les tranquillisants sont des produits phamacologiques à action «apaisante» et calmante, ils ont des effets secondaires à longue échéance sous la forme d’un état toxémique plus ou moins grave.
[6]
Minamata, en 1950 des sels de mercure se répandent dans la baie – En 1966 la raffinerie de Feyzin (Lyon) explose – Fuite de dioxyde de chlore dans l’atmosphère, Sevezo (Italie) en 1976 – Premier grand accident nucléaire en 1979 aux USA à Three-Miles-Island – Bhopal (Inde) en 1985- Tchernobyl (URSS) en 1986 – etc.
[7]
En 1985 le volcan Nevado (Colombie) fait 25 000 morts, en 1970 le bilan du glissement de terrain péruvien est de 20 000 victimes, une avalanche en Inde provoque 200 morts (Cachemire) etc.
[8]
Le PTSD ou Post Traumatic Stress Disorder est répertorié in American Psychiatric Association,
DSM III, DSM III R, DSM IV, manuel statistique des troubles mentaux, Paris: Masson, voir État de stress post-traumatique F. 43.1 (309.81) voir État de stress aigu F. 43.0 (308.3) dans la nomenclature reconnue par les instances médicojudiciaires contemporaines.
[9]
La psychose regroupe des maladies mentales telles que: délires, démences, manies, etc. Il s’agit d’un trouble mental grave théoriquement différent de la névrose en ce que le malade n’a pas conscience des troubles dont il est atteint. En fait cette définition est compliquée et il y a de nombreux cas où le sujet garde conscience profonde d’actes pathologiques qu’il commet sans être capable d’intervenir sur leur déroulement.
[10]
De erg, énergie, ce que j’appelle ergominimalisme désigne l’énergie minimum nécessaire à la réalisation d’un but, ici, provoquer intentionnellement ou non (catastrophes «humaines» ou naturelles) un maximum de victimes avec très peu de moyens, en matériel, en argent, en personnes, etc.
[11]
In Sweig S., (1994)
Amok, Paris: Poche.
[12]
La frustration s’entend le plus souvent sur le plan affectif, la personne étant dans l’impossibilité de satisfaire une ou des tensions, des besoins. La frustration donne le sentiment diffus de manque, privation, insatisfaction permanente…
[13]
Erg, du grec «ergon», travail, force, énergie. Maximalisme: nécessitant un maximum d’énergie en termes d’argent, de connaissances, de temps, de nombre d’humains.
[14]
Korolkov I., (mars 1995) «Atomic racket» in
Izvestija, n° 28.
[15]
Il est intéressant de remarquer que certains premiers essais atomiques de l’équipe américaine de Passadena ont été effectués dans le désert des indiens Mohaves, victimes d’un génocide…
[16]
En France, Loi n° 80-572 du 25 juillet 1980 sur la protection et le contrôle des matières nucléaires, JO du 26/07/1980. Et Loi 89-534 du 30/06/1989, JO du 01/07/1989.
[17]
In Bornstein S., Lopez G., (1995)
Victimologie clinique, Paris: Maloine.
[18]
Comme les victimes d’Hirochima, par exemple.
[19]
La déflagration est une explosion vive et violente d’un corps en combustion, elle donne lieu à une indemnisation légale de la victime en état possible de PTSD. La détonation produit un stress passager à cause du bruit accompagnant l’explosion violente ou l’explosion d’un détonant (mélange, gaz). Le bruit et le dégagement brutal d’énergie provoquent une onde de choc.
[20]
Loi de 1952 et directive du 16 août 1982, dite «SEVESCO» à propos des risques d’accidents. La Loi dit: «le SAMU s’organise et est définit comme un système capable d’effectuer, sous contrôle médical, des actions d’assistance au domicile des particuliers ou sur les lieux d’un accident», cité in Bornstein S., Lopez G., (1995)
Victimologie clinique, Paris: Maloine, page 218.
[21]
Plans: ORSEC (organisation des secours), orsecrad (radioactivité), orsetox (produits toxiques), satr (chute d’avions, accidents terrestres divers), polmar (polution marine), samar (saubetage maritime), plan accifr (accidents de chemin de fer), plan police (circulation).
[22]
Gare de Lyon, Paris – Stade de Furiani – Crash du Mont St Odile, etc.
[23]
De 1995 et avant en 1982.