Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062857
180 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 121 2002/1

2002 Études sur la mort

ÉDITORIAL

Marie-Frédérique Bacqué Maître de conférences en psychopathologie à l’université de Lille 3 Vice-Présidente de la Société de Thanatologie
La mort est promise à un bel avenir. La mort est une entreprise qui marche. Vraiment? Nous avons tous failli le croire au cours de ce congrès de la Société de Thanatologie («L’avenir de la mort») où les études démographiques suivaient les avancées technologiques des armes de destruction, où les cutters faisaient s’abattre des cathédrales, que dis-je, des effigies de la modernité, mais surtout, où des milliers d’hommes sortant à peine du Moyen Âge avec dans les yeux un rêve de longévité observaient des vieillards édentés refoulés dans leurs ghettos. La vie, oui, mais pas dans ces conditions!
La vie à quel prix? La mort a-t-elle encore une place? Hélène Gérard-Rosay a présenté le changement de registre des menaces de mort collective. Elle a souligné, dans les récentes attaques du World Trade Center, l’idée que l’équilibre de la Guerre Froide, basé sur la massification des armes était quasiment obsolète. Étonnamment, des armes minuscules, et surtout une détermination «mystique» de l’homme, générait des menaces dignes de nos plus grands Machiavels. Ainsi le retournement contre elle-même de la force la plus puissante entraînait une menace bien plus angoissante que les habituelles rodomontades de nos chefs de guerre. Ici, théorie des catastrophes à l’appui, le grain de poussière dans la machine avait l’effet d’un puissant raz-de-marée. Claude Bersay n’a pas eu assez de ses milliers d’ogives dispersées dans des secteurs stratégiques pour nous faire réagir.
L’hiver nucléaire n’avait plus bonne presse auprès des Cassandres habituels, l’effroi qui parcourait la salle avait été déclenché par le petit bipède poussé par sa motivation, beaucoup plus que par la fission de l’uranium.
L’homme plus fort que la bombe atomique! Décidément, la mort nous en faisait voir! Nous avions pourtant cru la voir repoussée grâce à Alfred Nizard de l’Institut National d’Études Démographiques qui nous réchauffait le cœur avec ses graphiques. De 1950 à aujourd’hui, nous avons à peu près le même nombre de morts en France (environ 550 000 par an). Cependant, si la population n’avait pas augmenté, le nombre de décès aurait diminué de 56_%! Quelle victoire sur la mort… Mais attention, nous a-t-il mis en garde: «la chute de la mortalité cardio-vasculaire se heurte à la loi des rendements décroissants. La consommation de tabac ne diminue plus après une légère baisse de 1992 à 97, la consommation d’alcool est sur un palier depuis 1993. Quant aux femmes, la progression de leur espérance de vie est plus menacée que celle des hommes en raison de l’augmentation de leur tabagisme»! Encore une fois le facteur «comportement humain» dépasse largement les catastrophes naturelles et même les propres aptitudes biologiques qu’Homo Sapiens (sapiens?) prend un malin plaisir à dévoyer. Pourtant, la vie, de son côté, est prête à remonter la rampe. Hervé Kempf nous assure qu’au prix de quelques modifications naturelles et artificielles, nombreux sont ceux qui pourront bientôt bénéficier de certaines introductions allogènes dans leur organisme. Les porteurs de pacemaker sont bien placés pour le savoir.
Cependant s’agit-il des prémices de l’hybridation avec la machine? Nous serions alors en pleine «mutation médicale» cependant que les outils et appareils jusqu’à présent faits de matériaux étrangers seraient progressivement constitués de produits biologiques compatibles. La lutte contre le vieillissement et la mort passerait alors par une perte progressive de notre identité biologique originale. Ma mort serait donc la mort de mon être transformé. Mais serait-ce encore moi?
Michel Hanus et Christian Biot montrent qu’heureusement, l’évolution des pratiques funéraires redonnent confiance en l’Homme. «Qui pense la mort, pense la vie» a dit Vladimir Jankélévitch en 1977 (in La mort, p. 41), c’est justement cette possibilité de penser qui empêche de commettre l’irréparable: de la dispersion des cendres sans se retourner, sous le prétexte qu’il vaut mieux ne rien laisser sur cette terre, à l’apprentissage d’un comportement automatique pour éviter d’entendre les cris des condamnés à percuter la tour en flammes, ce sont bien les processus de pensées qui ont été court-circuités pour parfaire l’efficacité de l’homme machine.
On connaît la suite: morts contre morts, menaces contre menaces. Et pourtant le bébé, quand il naît, est encore poussé par ce formidable appel du vivre! Alors, est-ce la mort qui peu à peu prend le dessus ou bien est-ce l’homme qui se laisse envahir par ses pulsions destructrices? Nous n’avons pas beaucoup avancé depuis Freud, mais si l’accès à la conscience nous rend cyniques, c’est aussi ce qui nous permet d’atteindre au spirituel. Passent les menaces, l’essence de l’Homme demeure… Enfin pour l’instant.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis