2002
Études sur la mort
De nouvelles expressions de l’expérience spirituelle
Christian Biot
Prêtre à Lyon Responsable de l’association l’Autre Rive
Pour celui qui est affronté à la mort et ceux qui l’entourent, les traditions religieuses ont mis en place des processus d’accompagnement. Mais l’évolution contemporaine oblige de modifier souvent ces processus et d’accéder à de nouvelles approches de la mort, plus attentives à la situation personnelle de chacun. Elle oblige aussi à interroger les religions sur ce qu’est leur fondement: de quelle foi veulent-elles témoigner?Mots-clés :
religion, mort, foi chrétienne, accompagnement spirituel.
Les quelques pages qui suivent sont le reflet de mon expérience personnelle (j’ai côtoyé la mort et j’ai à vivre des deuils) et professionnelle (comme aumônier d’hôpital et comme animateur d’une équipe d’accueil pour les familles au moment de célébrations dans des centres funéraires. Cette équipe s’appelle l’Autre Rive).
I La mort… Personne ne sait ce qu’elle est et personne n’en est revenu pour le dire. Elle est là comme un silence, un trou noir, une question que les savoirs humains n’ont pas résolue. Interrogation sans fond à partir de laquelle, pourtant, l’homme entreprend une démarche philosophique ou religieuse. Parce qu’elle marque une limite dont le sens n’est pas donné, la mort oblige l’homme à donner sens à ce qui la précède, la vie.
La mort est aussi peu pensable que Dieu, le temps, la liberté ou le mystère musical. On ne pense pas le temps ni le devenir, mais on pense des contenus temporels déterminés qui deviennent dans le temps; et l’œil non plus, il ne voit pas à proprement parler la lumière… Il voit seulement les objets éclairés dans la lumière du jour. De la même manière, on ne pense jamais la mort, car la mort est proprement impensable. Par contre, on peut penser des êtres mortels, et ces êtres, à quelque moment qu’on les pense, sont des êtres vivants.
Et ainsi «qui pense la mort, pense la vie».
(Vladimir Jankélévitch, La mort, ed. Flammarion 1977, p. 41).
II Au-delà de la sidération première, de la fuite ou de l’agressivité instinctives, il est possible de prêter attention au surgissement possible de trois désirs, tant chez celui qui affronte la mort que chez celui qui est concerné par la mort d’un proche:
1. Relire et relier l’existence personnelle (la mienne – celle de celui qui meurt); à travers les diversités et les contradictions de la vie, entrevoir un fil conducteur.
2. Reconnaître les réconciliations et les ruptures; il est particulièrement important de porter attention aux ruptures qui sont saisies comme des lieux de naissance (ex. : la sortie du placenta) et-ou comme des lieux de meurtrissure et de mort.
3. Laisser alterner la présence et la solitude. Celui qui approche la mort peut avoir besoin d’une présence disponible et bienveillante; il peut aussi souhaiter être laissé un peu seul avec lui-même.
Ces trois désirs (et d’autres) sont révélateurs:
- de la nécessité interne de faire surgir la visée de toute spiritualité occidentale: l’unité de soi;
- de la volonté d’inscrire la mort dans la vie et de s’inscrire soi-même dans la trame historique (et géographique) de l’humanité.
Deux témoignages de la tradition biblique et évangélique peuvent éclairer les remarques précédentes:
* Le psaume 21 (Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné?) est la plainte d’un être humain déchiré par son entourage comparé à des bêtes sauvages et défait de l’intérieur en liquéfaction et dessèchement. Or sa plainte fait surgir le cri: «YHWH (Dieu) sauve mon unité».
* Le chapitre III de l’évangile de St Jean: Lorsque Nicodème vient de nuit à la rencontre de Jésus, il se distingue de son groupe religieux. Cette sortie suggère à Jésus le thème de la naissance (naître d’en haut ou de nouveau). Et comme son interlocuteur s’inquiète s’il doit retourner dans le ventre de sa mère, Jésus lui répond en évoquant deux naissances, celle de l’eau (ou de la chair) et celle du souffle (ou de l’esprit): Naître de l’eau c’est bien naître riche et équipé de tout ce qui nous a façonné, c’est reconnaître l’héritage (autant biologique que culturel) dont nous surgissons. Naître du souffle «dont on ne sait ni d’où il vient, ni où il va» c’est aussi accueillir cette étrange et extraordinaire puissance de création, d’inattendu, de vivant que la première page de la Bible a évoqué: «(Dieu) insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant» (Genèse 2,7).
III. À la recherche de clefs d’interprétation
«L’Actualité des religions» vient de publier un petit recueil: «La mort, ses gestes, ses rites». Il décrit les propositions autour de la mort dans les grandes religions présentes en Occident et dans quelques courants philosophiques. Les propositions abondent, surabondent. Cependant il est nécessaire de corriger cette première impression par les remarques suivantes:
A. L’affaiblissement du «monologue» religieux, détenteur du sens de la vie et de la mort. Dans notre pays, l’Église catholique a eu une position hégémonique qui est en déclin. Elle ne peut plus prétendre parler seule au nom des croyants; elle perd un certain «monologue».
Cette modification est liée à la multiplication des institutions qui proposent, elles aussi, de donner du sens à la vie et à la mort.
Ainsi chacun a à sa disposition des clefs d’interprétation; il peut saisir certaines d’entre elles et il peut même se forger ses propres clés: cela produit un effet de relativisation où chacun pense un peu «comme il veut, comme il peut». Mais cela aussi se retourne parfois en un effet contraire de sectarisme et d’intransigeance: on ne peut pas entendre d’autres lectures interprétatives que celles auxquelles on s’accroche avec raideur.
Il y a quelques semaines, j’ai fait les funérailles d’un homme de tradition chrétienne. Sa fille est bouddhiste. Le jour du décès, elle a veillé son père en compagnie d’un moine bouddhiste avec cette conviction que le départ de l’âme du défunt ne coïncide pas avec le dernier souffle. Déclaré légalement mort, son père, dit-elle, lui a encore souri plusieurs fois. La célébration des funérailles a mêlé des rites de la tradition catholique et des rites de la tradition bouddhiste.
Peu de temps auparavant, une femme bénévole de l’Autre Rive célèbre des funérailles préparées par quelques membres de la famille. Au cours de la célébration, sans que cela ait été prévu, des «frères maçons» du défunt sont sortis des bancs pour venir faire autour du défunt la chaîne rituelle. Puis la célébration a repris son cours.
B. Dans cette situation parfois déconcertante, il apparaît efficace, pour laisser jaillir ce que l’homme porte profondément en lui, d’être respectueux et attentif aux quelques moments suivants:
* Le moment du mutisme: Quand la sidération n’est plus tout à fait une chape sur celui qui souffre ou qui est surpris vient comme une lisière d’aurore, ce que Maurice Bellet nomme «l’aube impalpable du langage». L’homme n’est plus muré, mais il n’est pas encore parlant. Naissance émotionnelle qui commence à renouer l’humanité menacée par la mort.
* Les gestes et les larmes: On ne sait pas encore quoi dire, quoi faire et pourtant des gestes premiers s’esquissent et des larmes apparaissent comme un don premier: elles signent les premières fissures de la cuirasse qui tenait enfermé (N’est-ce pas pour cela qu’il y a une «béatitude»: heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés?). Elles signent que quelque chose de la relation au mort et de la relation aux vivants se dénoue.
* La parole permet de dire peu à peu, souvent à travers des récits simples et concrets, ce qu’il en est de la place du défunt au milieu des siens, permet de dire les sentiments et les émotions, permet de dire les interrogations et les espérances. Je suis souvent étonné de la densité des paroles que disent un fils ou une fille, un frère ou une sœur pour «évoquer» le défunt. Évocation, car cela tient plus de l’appel et de l’interpellation que du résumé biographique.
* Les rites permettent souvent de «se rattacher» à une tradition religieuse ou culturelle. Alors on fait le rite en sachant la signification qui y est attachée. Mais souvent aussi les rites sont coupés de cette signification donnée par une institution religieuse ou philosophique. Alors on les fait «parce que c’est l’habitude» ou bien on leur donne une signification qui n’est pas ancrée dans l’usage institutionnel.
Ainsi il y a des espaces où l’expérience spirituelle des êtres humains donne à s’entendre et à se partager.
C. La foi chrétienne. À sa manière, elle ressaisit et elle nourrit cette expérience spirituelle:
«Dieu a rappelé à lui». Cette expression devrait être rayée du vocabulaire chrétien. Quand elle vient sur nos lèvres pour la mort d’un être qui, à nos yeux terrestres, a accompli sa vie, c’est assez normal. Mais quand il s’agit de la mort d’un enfant, d’une jeune mère de famille, d’un accident ou d’un suicide, cette expression ne dit pas la foi chrétienne. Elle dit plutôt la perversité d’un dieu qui prendrait plaisir à faucher des êtres humains dans leur déploiement ou leur responsabilité, à jouer avec la vie et la mort de chacun (cf. Maurice Bellet, Le Dieu pervers, DDB 1979).
Or la foi chrétienne n’évacue pas le scandale de la mort déjà exprimé dans le livre de la Sagesse: «Car Dieu n’a pas fait la mort, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants.» 1,13.
Mais dès les épîtres de Saint Paul trois aspects se trouvent conjoints:
- La mort marque la contingence de toute créature vivante, sa fragilité; elle est liée à l’enchaînement successif des générations.
- Par sa face tragique, la mort devient une figure du malheur que l’homme subi et de la malfaisance dont il est l’auteur. Elle est ainsi comme une réalité qui nous saisit et qui nous donne à penser ce qu’est le mal ou le péché (= rupture des relations qui font vivre, tant celle qui relie à Dieu que celle qui relie à l’homme perçu comme frère).
- Enfin elle est passage et transformation. Alors la foi chrétienne révèle que la mort n’annule pas l’appel de Dieu et sa promesse. Dieu est plus fort que la mort qui n’engloutit pas définitivement l’homme. Ou encore, Dieu ne laisse pas à l’abandon celui qu’il a suscité à la vie, il le suscite à nouveau. Accomplissement de l’Alliance.
Le mot «résurrection» qui se fonde sur des mots retenus par l’évangile pour parler de Jésus («être réveillé» d’entre les morts, être «remis debout») veut distinguer la foi chrétienne d’autres conceptions de cette transformation traduites à travers les mots de réanimation, de réincarnation ou d’immortalité de l’âme.
IV. Trois remarques pour conclure
Pour favoriser l’expression libre des expériences spirituelles de l’homme et rendre entre les hommes un partage possible, il me semble qu’il faut être attentif à trois écueils.
1. La tentation, pour une église, de récupérer une certaine prépondérance par rapport aux autres expressions religieuses et philosophiques.
À la suite de l’explosion de Toulouse, une célébration a réuni les diverses communautés croyantes de la ville. Le résumé de la TV n’a mis en valeur que l’évêque du lieu. Cela a suscité la lettre suivante (le Monde 1.10.2001):
«La France est un état laïc, les Français ne sont pas tous de confession protestante, juive, catholique ou musulmane. Certains ne pratiquent aucune religion ou ne sont pas croyants, eux aussi défendent des valeurs, expriment leurs sentiments et savent rendre hommage à leur façon et selon les circonstances. Alors quand arrêterons-nous de faire des célébrations religieuses œcuméniques pour commémorer des événements ou honorer la mémoire de nos concitoyens disparus tragiquement et d’imposer un rite religieux, d’une part à toutes les familles des victimes sans leur demander leur avis, d’autre part à l’ensemble de la nation? C’est faire peu de cas de ceux qui sont neutres sur le plan confessionnel et qui n’adhèrent à aucune religion. I1 serait temps d’y penser.»
2. La tentation de la stricte intimité des funérailles et de la privatisation des rites risque d’entraîner la perte de l’aspect social des rites funéraires.
* Il y a un an, au moment de commencer une journée de formation pour un diplôme de soins palliatifs, la médecin responsable a fait part de son trouble: un professeur de médecine venait de mourir et d’être enterré dans la stricte intimité. Rien n’a été organisé pour permettre à ses confrères, ses élèves et d’autres de s’associer autour de cette disparition. Cette femme disait dans sa peine:
«J’avais besoin de me retrouver avec d’autres et de dire ce que cet homme m’avait apporté. J’avais besoin de lui dire adieu.»
* Lors d’une rencontre avec des entreprises de Pompes Funèbres, un entrepreneur parle de «ses clients». Certes, il y a un rapport commercial indispensable entre la famille et l’entreprise; mais l’usage du mot client laisse prévoir que la gestion des funérailles ne se fera qu’entre la famille et l’entreprise. Absence de référence à un corps social dans laquelle cette activité doit s’inscrire.
3. L’effacement des traces. Il arrive souvent que celui qui a fait un contrat obsèques pour éviter à ses descendants d’avoir à engager des frais ajoute au texte du contrat qu’il leur conseille de l’oublier au plus vite. Mots prémonitoires peut-être… Cependant révélateur d’une tentation qui sera celle des descendants.
S’il n’est pas souhaitable que les morts nous empêchent de vivre par une présence fantomatique ou par des restes devenus des reliques, des porte-bonheur ou des porte-malheur, par des promesses à tenir qu’ils nous ont arrachés avant de mourir, il n’est pas souhaitable non plus que toute trace en disparaisse nous laissant ainsi sans racine et sans fondation.
Jésus n’a laissé à ses disciples que des paroles à faire renaître, des gestes à renouveler et des attitudes fraternelles à créer. Il ne nous a pas laissé de relique. Rien qui immobilise sur le passé.
Mais les églises se sont bien rattrapées depuis !
Maurice Bellet – Incipit ou le commencement DDB 1992.
Au sortir d’une maladie cancéreuse, l’auteur livre sa pensée dans un très bref et très bel ouvrage dont je tire les lignes suivantes:
«J’approche de la mort, j’attends encore… Qu’est-ce qui nous reste? Qu’est-ce qui reste quand il ne reste rien? Ceci: que nous soyons humains, Qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait homme. Car si cela venait à manquer, nous tomberions dans l’abîme, non pas du bestial, mais de l’inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait».