2002
Études sur la mort
Tu es morte, aujourd’hui, à une heure un quart de l’après-midi
Jean Pignero
Morte,
et je n’ai pas pu t’assister en ce dernier moment de vie, de ta vie.
Notre médecin avait conseillé cette hospitalisation; je l’avais acceptée comme une chance de survie durable.
Il n’en a pas été ainsi; ma veille, presque continuelle, près de toi, depuis des mois, a été trompée par la Mort qui t’a saisie.
L’hôpital a appelé mon fils, mais quand nous sommes arrivés un bout d’étoffe masquait la petite vitre de la porte de sa chambre? Étrange! Pourquoi? Tu étais morte, le visage enserré du menton à la tête par une bande Velpeau; tes lèvres étaient serrées et paraissaient presque invisibles. Tu n’aurais pas pu sourire… d’ailleurs, tu ne souriais plus depuis des mois. Tu n’aurais pu parler, même d’une façon confuse, comme tu le faisais quand tu étais vivante, ces derniers temps.
Morte,
soudainement, irrémédiablement. Et si j’avais questionné l’infirmière de garde, elle m’aurait répondu par des banalités rassurantes, peut-être mensongères, peut-être réelles.
Si j’avais été présent, elle aurait peut-être, serré ma main un peu plus doucement que d’habitude, elle aurait peut-être murmuré quelque chose et je lui aurais menti, tendrement.
Le Néant, invisible, s’est emparé d’Elle, pas de son corps qui semblait endormi, figé. Emparé de tout ce qui était vivant: tout s’est arrêté: son cœur et son cerveau, ses sensations, ses sentiments, sa simplicité et son honnêteté.
Tu étais devenue un pauvre être sans défense, vivant seulement de la grande pitié que tu éveillais, de la tendresse que tu ignorais, des soins que t’apportaient des gens devenus des inconnus.
Très vite, les condoléances sont arrivées, ravivant et étouffant la peine, dites ou écrites? Toutes sincères, plus ou moins sincères, toutes gentilles, parfois maladroites, parfois suscitées parce que je disais ou écrivais de ma vérité en réponse à une Vérité qui me choquait. Mais j’écoute et je dis: «Merci beaucoup». Poignées de mains, accolades sympathiques, embrassades affectueuses. La Morte est ici, invisible, toujours sans reproche, tapie dans ma mémoire.
«Elle ne souffre plus». Je me tais et je pense: mais Elle vivait. Elle n’a jamais demandé à mourir, sinon je l’aurais peut-être aidée, malgré mon respect de la Vie: les lois n’existent plus alors.
«Elle est mieux là où elle est». Je me tais et je pense: Elle n’est plus vivante, personne n’est rien dans le Néant. Je pense que ma consolatrice d’un instant cherche à se rassurer elle-même, à habiller son futur Néant d’images réconfortantes d’un avenir éternel.
«Mon vieux, il faut maintenant que tu tiennes… Que tu rappelles son souvenir». Il a dû peser ses mots, l’Ami. Il m’a dit le principal: que je rappelle son souvenir, dans un flot de vies pressées, oublieuses, chargées de leurs souvenirs.
Jusqu’au jour où le Néant me saisira.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur, Jean Pignero, reproduction du texte «Finitude des Vivants» Essai, 1-2, Éditeur: Jean Pignero – 77240 Seine Port, septembre 2001.