2002
Études sur la mort
Vers une mondialisation des rites funéraires?
Marie-Frédérique Bacqué
Maître de conférences HDR à l’Université de LilleVice-Présidente de la Société de Thanatologie
L’Occident rationnel, en rejetant les vertus symboliques des mythes a-t-il fragilisé les rites? Les rites funéraires semblent aujourd’hui moins efficaces aux yeux des groupes désenchantés de ne pas y trouver apaisement, réassurance et espoir. Or, le rite est un invariant de la culture humaine, qui plus est, les mythes universels ont toujours contribué à son renouvellement.
Le fantasme collectif, déjà passé à la réalité, de destruction de l’espèce humaine, a littéralement émoussé le pouvoir réparateur des rites augmentant l’impact de l’angoisse de mort au niveau individuel. Les causes de ces difficultés sont analysées ici, des approches résolutives sont tentées.Mots-clés :
rites funéraires, mythes, mort appropriée, mort totale, anthropologie de la mort.
Rational Western world rejected symbolic vertues of mythes. Did he fragilised rites by the way? Today people are disappointed because they cannot find in funeral rites, reassurance, hope and calm. Nevertheless, rites are cultural invariants, always modified by modulation of mythes. The collective fantasy of human destruction, increases death anguish that cannot be diminished by collective behaviours.
We’ll try here to explain causes of this desaffection and to remedy to personal difficulty to approach death.Keywords :
funeral rites, mythes, appropriate death, total death, death anthropology.
Le rite: invariant de la culture humaine
Les sociétés traditionnelles ont toujours transmis, dans leurs rites funéraires, la volonté de limiter l’aspect individualiste de la peine liée à la séparation, pour la replacer au sein des émotions universelles. Les rites funéraires, «ensemble de cérémonies et de pratiques, dans un cadre religieux ou non», avaient, au départ, pour fonction de rappeler chez tous, le plus petit dénominateur commun de l’humanité: la mort. Quels sont les objectifs conscients et inconscients des sociétés traditionnelles pour les rites de transition?
- Transcender l’événement pour replacer l’homme dans l’humanité,
- Simplifier la pensée par des gestes universels,
- Canaliser des émotions puissantes et parfois stimuler leur expression,
- Enfin, trouver les témoins du passage et les aider à tolérer le changement d’état en mettant fin au désordre social.
Les fonctions du rite funéraire ont été magistralement décrites par Louis-Vincent Thomas: si une conduite rituelle est constituée d’une série d’actes dont la valeur symbolique dépasse la finalité mécanique, le rite est une «structure de signalisation». Il s’ancre dans le mythe et le sacré. Pourtant, sa fonction est éminemment sociale: il sert le groupe plus que l’individu qui souvent l’effectue de façon inconsciente. La répétition, parfois même, la stéréotypie du rite, sécurise son exécutant tout en limitant l’angoisse liée au changement. Cependant, aujourd’hui, l’absence de maîtrise émotionnelle liée à la perte, dérange l’endeuillé qui ne souhaite plus agir «sur ordonnance», par manque de croyance certes, mais aussi par quête de sens rationnel (et non plus mystique) à tout prix.
L’Occident rationnel, en rejetant les vertus symboliques des mythes a-t-il fragilisé les rites?
La perte d’un être cher aujourd’hui se solde par une souffrance considérable des proches pour lesquels, le «traitement» collectif développé par toutes les sociétés humaines, ne suffit parfois plus. En particulier en Occident, royaume de l’individualisme où l’endeuillé ne se satisfait plus tout à fait des apports sociaux d’une cérémonie. Ne s’appuyant pas autant que jadis sur des comportements (contraintes, restrictions) édictés sur une longue période afin de diminuer la culpabilité, la croyance dogmatique en la survie symbolique des disparus est désormais floue et non réparatrice.
Si les rites se sont amenuisés, s’ils ne sont plus «habités», c’est qu’ils ne sont plus dotés de toutes leurs fonctions consolatrices. Les endeuillés d’aujourd’hui en réclament donc d’autres. Or, les rites ont toujours été modifiables. Certes, ils reposent sur des mythes transmis au fil des générations, mais, imperceptiblement, ils suivent l’évolution des femmes et des hommes. Ainsi, comme l’écrit Claude Levi-Strauss (1971) «on ne discute pas les mythes du groupe; on les transforme en croyant les répéter». Les mythes édictent l’histoire originelle des groupes. Cette histoire est souvent terrifiante, chaotique, elle parle de naissance (naissance des dieux, naissance des éléments, de la femme et de l’homme). Les mythes reprennent aussi les grands événements des peuples en les expliquant et souvent en les justifiant. Enfin les mythes traitent des fins du monde afin d’aborder l’alliance des dieux avec l’homme (la femme) et de permettre un retour à l’Eden initial, symbolisant le cycle vital. Les mythes reprennent souvent, en l’amplifiant, un ou des événements qui ont marqué les hommes et ont été transmis oralement pendant des générations.
Or, le xxe siècle regorge d’événements dramatiques, de régressions massives, de quêtes idéologiques à défaut d’être déiques. Ils n’ont pu être repris symboliquement, faute de temps. En effet, la construction d’un mythe est un véritable «travail de fourmi», qui passe par le long cheminement de l’histoire au travers des bouches des générations successives. Les déformations que le mythe subit sont, en général à la hauteur de sa solidité: malgré ses variantes, il s’agit toujours du même thème…
Le xxie siècle est en quête de sens, car non seulement les mythes ont suivi difficilement la rapidité et l’inédit des situations précédentes par déficit d’adaptation (malgré leur aspect hautement symbolique), mais de plus, les histoires qui y ont été consacrées ont été escamotées dans la volonté de s’aveugler qu’ont désormais les humains. Cet aveuglement concerne des interdits suprêmes.
La mort, en changeant d’échelle, a rendu les rites moins opérants
Avec l’industrialisation qui asservit les forces de la Nature, la colonisation humaine gagne toute la planète, les cultures s’homogénéisent, enfin, l’armement et la menace de destruction de l’environnement (et de l’espèce humaine) se généralisent dans les années 40, tandis que, plus récemment, le décryptage du génome de certaines espèces (dont l’homme), sonne le véritable «Knock-out» des dieux: les hommes pourraient non seulement s’auto-engendrer avec les clones, mais ils peuvent désormais modifier les données de leurs origines…
Des études prospectives évoquent l’augmentation des catastrophes collectives au xxie siècle, qui serait plus que jamais synonyme de peurs et de violences. S’agit-il d’une représentation alarmiste du futur, des conséquences de la mondialisation ou encore d’une médiatisation excessive du spectaculaire?
Fantasme ou réalité, les conséquences de l’augmentation de la population, de la propagation de certains fléaux, de la modification de l’environnement (en particulier climatique) et de la communication planétaire, constituent des thèmes d’angoisse récurrents, trouvés aussi bien chez des patients présentant des symptômes psychiatriques que dans la population générale (enfants compris). Pouvons-nous considérer que ces peurs signent la vacance des mythes ad hoc?
Prenons l’exemple terrible de l’apocalypse nucléaire déclenchée à Hiroshima et Nagasaki. Outre les documentaires et les célébrations internationales du mois d’août; peut-on dire que l’émergence, dans le cinéma japonais populaire des années soixante, de monstres comme le fameux Godzilla, correspondent à la mise en scène post-traumatique de l’explosion nucléaire qui résonne encore dans toutes les mémoires? S’agit-il plutôt d’une catharsis collective ou de la tentative de mythifier la destruction venant de l’extérieur (alors les États-Unis), chimère inconnue, arme absolue? Aujourd’hui, ces nouveaux monstres qui font florès au Japon, Digimons, Pokemons, s’allient avec les petits humains, dans une tentative de maîtrise de tout l’univers, qui rejoint nos mythes classiques d’association des hommes aux dieux et demi-dieux. La mort (au sens d’un processus) est souvent exempte de cette mythologie moderne. La mort présentée aux enfants abreuvés de dessins animés japonais télévisés est désintégration instantanée, disparition sans reste, non-événement. Elle constitue pour nous, l’exemple même de cette incapacité à fournir l’explication mythique qui comblerait nos lacunes imaginatives.
Cet aveuglement quant à la réalité de l’homme, être bio-psycho-social, mais avant tout, être de chair et de sang, concerne non seulement la finitude de l’individu, mais surtout, la fin de l’espèce et de son environnement. La «mort» de Dieu a précédé ces ultimes sentiments d’abandon chez les occidentaux. Et le xxe siècle est devenu celui de la découverte de la puissance mortifère de l’homme, bien supérieure à celle des dieux de jadis. Cette puissance, passe aussi bien par la maîtrise des techniques, que par la maîtrise de la reproduction comme de la disparition des espèces (restriction de la biodiversité, atteinte à l’environnement). Enfin, last but not least, le pouvoir de l’homme n’a de comptes à rendre qu’à lui-même, son absolutisme confère à sa propre annihilation.
Ce que j’avais appelé «mort totale» (Bacqué, 2001) correspond à ce potentiel démultiplié et augmenté des dernières possibilités de destruction acquises au xxe siècle. Nous allons voir comment le fantasme de la mort totale interfère avec la réalité de la mort individuelle, rendant, chez certains, les rites actuels insuffisants, inutiles, non-pourvoyeurs d’espoirs.
La peur de la mort se complexifie
En s’individualisant, l’homme meurt seul. Ce qui pourrait paraître une tautologie, est, au contraire, dans la pensée de Philippe Ariès (1979), une vision prémonitoire de l’évolution anthropologique de la mort pour l’homme. La conscience de la mort, unique chez l’homme par rapport aux autres espèces, a littéralement «forcé» la pensée humaine primitive à une adaptation hors du commun (si les grands primates, les éléphants ou certains cétacés perçoivent la détresse de leur proche mourant, ce dernier, une fois mort, n’est guère plus préoccupant qu’une chose dans leur environnement). La prise de conscience de la mort reste une énigme chez l’être humain. Elle est sans doute à l’origine de la scission entre l’homme instinctif et l’homme rationnel.
Penser la mort a, sûrement reposé, dans un premier temps chez l’homme, sur des capacités de représentation puis de symbolisation. La possibilité d’anticiper le futur («l’autre ne sera plus») est aussi une de ses caractéristiques. Enfin, sur le plan psychique, la possibilité d’intérioriser les relations inter-subjectives (c’est-à-dire, les conflits comme les relations aimantes) afin d’en garder non seulement le souvenir, mais aussi de se structurer à partir d’elles, ne sont possédées en aucun cas par les autres animaux (même si certains gorilles et chimpanzés sont capables d’utiliser, après apprentissage, un symbole et peuvent exprimer l’absence).
Le développement du petit d’homme est peut-être à l’image de cette progression – à l’échelle temporelle de sa propre vie – du développement des espèces humaines (nous incluons ici, les différentes espèces qui ont précédé et celle qui a été contemporaine d’Homo Sapiens Sapiens). Comme si un parallèle pouvait être établi entre l’intégration progressive de la conscience de la mort durant environ six millions d’années dans l’évolution de l’espèce Homo et l’accès au concept de mort au bout de cinq ou six ans chez l’enfant, l’observation des jeunes renseigne sur l’élaboration de ce parcours. Dans un premier temps, pour l’enfant, la mort n’existe pas, puis elle est déniée. Progressivement, la mort est attribuée à l’extérieur, mais reste réversible (elle est rejetée), enfin la mort devient séparation douloureuse à jamais. La reconnaissance du chagrin permet le travail de deuil, et le souvenir du mort entre dans l’histoire du sujet. La mort va être progressivement acceptée, même si elle reste une fiction constamment repoussée, grâce à l’expérience personnelle et surtout grâce au groupe qui fait part de l’universalité de son échéance. Cette «trajectoire» a servi des milliers de générations, elle repose toujours sur différentes peurs: celles de la mort de soi (mort de l’autre), de la mort de sa génération et, parfois de la mort du lignage.
La mort de soi traduit la perception de sa propre mort en tant que fin biologique et psychologique. Elle est ressentie comme potentielle dans plusieurs circonstances: la menace de mort, l’angoisse mortelle, l’irruption de la mort lors d’un traumatisme, la confrontation avec un mort. Ces situations angoissantes se traduisent par des pensées irrépressibles à sa mort, des rêves de sa propre mort (bien que Freud soutienne que la mort n’est pas représentable dans l’inconscient, il reconnaît que les irruptions de la mort réelle se traduisent par des représentations envahissantes dans la vie diurne, comme dans la vie nocturne). D’un point de vue philosophique, la mise en représentation de la mort de soi donne accès à une vision existentialiste de sa vie; interrogations sur son histoire, sa place, ses buts, son devenir après la mort. Si les questions philosophiques au sujet de la mort perdurent depuis la nuit des temps, le concept de mort de soi a évolué d’un point de vue biologique, puisque, malgré la mort cérébrale, certains organes peuvent être maintenus afin d’être transplantés. Jadis, l’arrêt des battements cardiaques signait le début du processus. La mort de soi concernait l’arrêt d’un organe noble, symbole du courage, de la générosité de son hôte. Le cerveau a longtemps été méconnu, il a été assimilé ensuite à un ordinateur, ce qui l’éloigne aujourd’hui des aspects métaphysiques de la mort et laisse peu de place à la spiritualité. La mort de soi, ne donne donc plus, comme jadis, loisir à préparation, mais débouche plutôt sur une énigme: qu’est-ce que la mort au fond? Serais-je vraiment mort si un organe survit dans le corps d’un autre? La matérialité de la mort a comme annulé l’idée de la spiritualité. Si le deuil de soi nécessite un véritable travail psychique, c’est à défaut de support symbolique pour l’âme.
Le moi aurait-il donc remplacé l’âme?
Dépassant la mort de soi, la mort de la génération est ressentie avec angoisse lorsque le sujet perd ses contemporains, en particulier son conjoint ou ses compagnons (de classe, de régiment, de travail, de retraite). La mort de la génération est particulièrement douloureuse quand l’individu constate son isolement ou la disparition du dernier représentant de son groupe d’âge. Elle est souvent vécue par un sujet vieillissant, dans les situations de conflit armé ou de maladie «générationnelle» comme le sida. La mort de sa génération rend le deuil de soi plus douloureux et, parfois, le fait démarrer de façon anticipée, alors qu’aucune menace concrète ne se présente encore devant l’individu. Elle aboutit parfois au suicide chez des anciens soldats, des anciens prisonniers ou déportés. La génération est le groupe social par excellence (les aînés, puis les cadets), celui qui accompagne, quand le sujet n’est plus dépendant de sa famille. Souvent, le cercueil d’un adulte est porté par ses pairs, comme si cet entourage prouvait une dernière fois sa confiance à son ami. La mort du dernier combattant de la première guerre mondiale a une valeur symbolique considérable, car lorsque cette génération disparaîtra, c’est l’ensemble des témoignages vivants donc forcément crédibles qui s’évanouira. La classification rassure l’être humain, aussi s’identifie-t-il à sa classe d’âge qui lui permet de se situer dans l’histoire. La disparition progressive des membres d’une classe donne une impression d’irréversibilité au phénomène, le refoulement de la mort s’amenuise et la réalité crue peut apparaître dans les moments d’angoisse.
Aujourd’hui encore, voir son nom disparaître, pour des raisons d’union conjugale ou d’absence de descendance, est douloureux et renforce l’impact d’un décès. Certains cherchent à conserver le nom de leur mère en l’accolant à leur patronyme, d’autres recherchent ces lignées perdues en se lançant dans la généalogie. Le nom, le pouvoir se transmettent différemment dans les groupes humains, ils signifient tous une part de croyance dans la transcendance de la durée de vie humaine pour la pérennité du groupe familial. La disparition du nom, c’est aussi une micro-culture qui disparaît, car souvent, le nom de famille exprime la région d’origine, un métier exercé par des ancêtres, une qualité physique ou morale qui s’est constituée en mythe familial au fil des générations.
La mort du groupe ethnique
Elle est contemporaine, dans sa réalisation, de l’accès à des armes puissantes et à une communication généralisée. Si la volonté d’exterminer un groupe d’appartenance religieuse différente a pu exister avant le xxe siècle (les pogromes en témoignent dès le Moyen Âge), les passages à l’acte ont été ponctuels et sans commune mesure avec le génocide juif, arménien, cambodgien, tutsi ou des musulmans d’ex-Yougoslavie. L’ethnocide en tant que crime contre l’humanité exprime bien cette atteinte faite à l’espèce. Au-delà de l’individu, puis du groupe assassiné, c’est un pan entier de l’humanité qui disparaît. Ces sentiments assaillent les survivants de ces traumatismes: avec eux, ont manqué s’éteindre les créations originales d’une culture, de ses langues ou de ses idiomes, des rites et des coutumes et, bien entendu, des êtres de chair et de sang.
Avec la mort de l’espèce, on rejoint la sphère des possibles, la limite maintes fois représentée dans les univers fantasmatiques et mythologiques propres à l’homme. Dans les grandes eschatologies, apparaît l’anéantissement de l’homme, en tant qu’espèce différenciée de Dieu. Dans les romans de science-fiction, des avertissements sont lancés aux dangereux manipulateurs des fondements biologiques (cela commence avec Mary Shelley, dans Frankenstein). Les travaux de C. Darwin sont sans aucun doute à l’origine de cette prise de conscience. Aujourd’hui, l’importance du nombre d’espèces animales et végétales qui disparaissent chaque jour dans le monde élargit et déplace la peur de voir s’éteindre l’espèce humaine, à celle d’autres espèces, indispensables à la survie de l’ensemble.
Ce type d’angoisse est explicite après la seconde guerre mondiale. Il correspond cependant à des mythes propres à toutes les civilisations. Pour nous, ce peut être celui de l’Atlantide, ou de la ville d’Is, mythes repris par Jules Vernes dans l’Île mystérieuse. La passion pour les dinosaures relève également de ce fantasme, vécu, réellement par ces animaux. Leur quasi totale disparition est un avertissement, que les enfants ne manquent pas de relever et qui les aide à prendre conscience que, bien que toute puissante, leur destinée a été tragique, balayant leur mégalomanie (gigantisme) et leurs extraordinaires longévité et diversité. Une impression équivalente se dégage de l’écroulement des deux gigantesques tours du World Trade Center à New-York, le 11 Septembre 2001. Au-delà de la mort tragique de milliers de personnes, le changement radical de paysage de Manhattan emporte, pour un temps avec lui, l’univers de la toute puissance de l’argent et de l’invulnérabilité américaine.
La mort de l’univers est pourtant une angoisse fondatrice. Elle est présente chez de nombreux enfants et se traduit par des angoisses de séparation, au moment où le concept de mort est en voie d’élaboration. Elle se résout dans l’intériorisation de représentations parentales (imagos parentales) suffisamment bonnes, puis d’un narcissisme sûr et protecteur. L’angoisse de la mort de l’univers est surtout apparente chez des patients mélancoliques qui craignent d’en être les responsables, de même que certains hystériques dramatisent leur sentiment d’isolement en développant des superstitions justifiant leurs appels à l’aide. C’est ainsi que certaines sectes accueillent parfois des malades mentaux souffrant, entre autres, de ces angoisses d’anéantissement planétaire.
La mort sur le fil du rasoir
De la mort de soi à la mort de l’univers, ces sentiments et fantasmes ont été repérés lors d’entretiens avec des patients atteints de maladies graves. Ils sont retrouvés également chez les sujets en pleine santé, inquiets pour leur propre mort, souvent après la perte d’un proche. Ces peurs ne sont pas neuves (le Moyen Âge fût sans doute la période la plus riche en terreurs de ce type, d’après J. Delumeau ou D. Alexandre-Bidon), mais l’accès aux informations du monde entier, les échanges entre individus de cultures différentes, les reportages sur des femmes et des hommes en fin de vie, ont élargi le champ des possibles. Comment faire face à toutes ces incursions dans le monde de la mort, quand, justement, le but avoué de tous est d’évacuer l’issue fatale?
L’acceptabilité de la mort
Pour Louis-Vincent Thomas (1976), «l’homme achoppe toujours sur l’incurabilité de la mort». La mort, à défaut d’être conçue comme la fin d’une existence, d’une pensée, d’une histoire, est représentée typiquement, au xxe siècle, comme une maladie «incurable». Les progrès de la médecine aidant les occidentaux ne meurent plus d’usure ou tout simplement de vieillesse. Quel que soit l’âge, une ou des maladies, sont toujours à l’origine de l’issue fatale, ou du moins, recherchées comme telles par les médecins et les familles. François Laplantine avait déjà démontré, dans son «Anthropologie de la maladie» en 1986, comment l’angoisse de mort s’était récemment déplacée sur la peur de la maladie, afin d’éviter de penser à l’ultime disparition.
La mort fait donc l’objet d’une tentative de maîtrise et de déni à travers le souhait d’un «court-circuit» final, exemplarisé par l’infarctus du myocarde ou la rupture d’anévrisme. Ce serait une «mort idéale», permettant de s’éteindre brutalement ou dans son sommeil, en évitant la souffrance et la déchéance, l’agonie et le questionnement anxiogène. Une mort ponctuelle, qui mettrait d’emblée la note finale à une vie, proprement, sans atermoiement, comme en plein élan. Or, la «bonne mort», au Moyen Âge, correspondait exactement au contraire: un temps de préparation était nécessaire, un temps de communication aux proches, un temps de travail spirituel sur soi, son parcours, ce qu’on allait laisser.
L’avenir de la mort correspond-il à la généralisation d’une mort appropriée ?
L’idée de mort appropriée, émise en 1961 (Weisman et Hackett), mérite une réactualisation. Elle correspond à une mort acceptée, attendue, préparée. Aujourd’hui, on peut prétendre mourir de la sorte, lorsque l’on a «bien rempli» sa vie, lorsque l’on a réalisé un certain nombre d’objectifs, lorsque l’on a transmis des savoirs à des proches, lorsque l’on se projette dans une lignée. Cette mort appropriée reste cependant un fantasme à manipuler avec précaution. Si mourir de façon «appropriée» consiste à jouer un rôle dans sa propre mort, à choisir le moment de sa mort, à conserver un corps intègre pendant le processus du mourir et finalement à «mourir comme on a vécu», alors certes il s’agirait de la «bonne mort» du Moyen Âge, celle qui est préparée, relativisée et accompagnée par la famille. En revanche, s’il s’agit de choisir le moment où l’on stoppe net l’agonie ou le sentiment de dégradation et où l’on fait appel à un tiers pour en exiger l’abrogation des souffrances, alors il s’agit d’une forme d’extrémisme où l’euthanasie est employée pour éviter l’approche angoissante de la mort.
Dans les pays qui ont mis en place une loi dépénalisant l’euthanasie dans certaines conditions, elle n’est appliquée qu’en dernier ressort, en cas de «souffrances insupportables sans perspective d’amélioration et en l’absence d’autre solution raisonnable» (ces critères figurent dans la loi néerlandaise, 2000).
Plus qu’une mort appropriée, pourra-t-on s’approprier sa mort à l’avenir ?
La notion de mort appropriée reste donc proche de l’envie de maîtriser la mort, tandis que l’idée de s’approprier sa propre mort, en passant à la voie active, implique un travail d’acclimatation, d’habituation à sa mort prochaine et donc de préparation plutôt que de refus. Ceci lève l’ambiguïté entre un risque de mort choisi chez les grands sportifs par exemple, qui insisteront sur l’aspect approprié de leur mort, qui si elle survenait, les surprendrait en plein élan, dans leur activité favorite et en position de héros. Et l’appropriation de sa mort par ce même héros, qui, à l’agonie, après un accident, va réaliser le bilan de sa vie et transmettre à ses proches une partie de ses expériences et enrichissements. L’idée de l’appropriation de sa mort rejoint donc l’acceptabilité de sa mort, qui dans un dessaisissement progressif, permet de quitter les investissements du passé, pour conserver les relations affectives les plus riches, dans un échange continu jusqu’à la fin.
L’avenir de la mort pourrait être imaginé en fonction du triple mouvement perceptible dans les sociétés occidentales depuis les débuts de l’ère de l’industrialisation:
- Individualisme poussé à l’extrême et désertion des rites traditionnels faute de crédit accordé aux mythes classiques.
- Abrasement des spécificités rituelles de chaque micro-culture régionale et homogénéisation des rites funéraires.
- Angoisse de mort augmentée par les fantasmes et la réalisation de destructions humaines collectives, comme aux temps des grandes pestes, si ce n’est qu’ici, l’homme en serait le vibrion.
Cependant, l’avenir de la mort n’est pas entièrement sombre, le mouvement des soins palliatifs est là pour nous le rappeler. Son éthique découle du tribunal de Nuremberg et continue de lutter contre une euthanasie pratiquée en réponse à une absence d’humanisme. Le danger réside plus dans la fuite en avant exercée par les sociétés post-modernes, qui, plutôt que de remettre en cause un certain vide spirituel, cherchent à apposer des pratiques non cautionnées culturellement. Le matérialisme extrême qui rend critique chaque seconde improductive ne permet pas au temps de jouer son office de «transition». Si le retour en arrière semble impossible, l’accompagnement des mourants nous a appris que renoncement, «dessaisissement» (P. Verspieren, 1984), lâcher-prise sont des valeurs temporelles et spirituelles incomparables. C’est en admettant ces attitudes naturelles que l’humanité réapprendra l’intérêt des rites de passage et de leur diversité incomparable.
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ALEXANDRE-BIDON D., La mort au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1998.
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ARIÈS P., L’Homme devant la mort, Paris, Seuil, 1979.
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BACQUÉ M.-F., «La médicalisation des rites de fin de vie» In Manuel de soins palliatifs, (2de éd.), Sous la dir. de D. Jacquemin, Paris, Dunod, 2001, pp. 591-600.
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DELUMEAU J., La peur en Occident, Paris, Fayard, 1978.
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LAPLANTINE F., Anthropologie de la maladie, Paris, Dunod, 1986.
·
LEVI-STRAUSS Cl., L’homme Nu, Paris, Plon, 1971.
·
Ministère néerlandais des Affaires étrangères, «Euthanasie. Questions et réponses sur la loi néerlandaise sur le contrôle de l’interruption de la vie sur demande et de l’aide au suicide», Division Information à l’Étranger, Den Haag, 2001.
·
THOMAS L.V., «Euthanasie. Approche conceptuelle et perspective anthropologique», Bull. de la Société de Thanatologie-Études sur la mort, 31, 1976, pp. 53-85.
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VERSPIEREN P., Face à celui qui meurt, Paris, Desclée de Brouwer; 1984.