Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062865
180 pages

p. 123 à 146
doi: en cours

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no 122 2002/2

Pratiquement depuis les débuts de la pratique psychiatrique, il a été reconnu que les expériences de vie négatives et les événements stressants pouvaient provoquer des désordres mentaux (Garmezy et Rutter, 1985). Il y a à peu près 200 ans, Pinel a écrit sur les risques psychiatriques associés aux revers inattendus et aux circonstances défavorables et on a dit que la première question qu’il posait aux patients psychiatriques nouvellement admis était: « Avez-vous souffert de vexation, de deuil ou de revers de fortune?». Cependant, bien que la reconnaissance que toute une variété de facteurs de stress peut jouer un rôle dans la genèse de troubles psychiatriques ait une longue histoire, l’étude systématique de ces effets est beaucoup plus récente.
Durant les toutes dernières décennies, des concepts et des approches pertinentes semblent avoir traversé plusieurs phases plutôt différentes. Tout d’abord le point essentiel fut la démonstration que les «mauvaises» expériences peuvent générer ou précipiter des perturbations psychiatriques. L’ère inaugurée par la monographie WHO de Bowlby (1951) illustre parfaitement cette période de l’histoire de la psychiatrie infantile. Bien sûr l’idée que les expériences de vie ont une influence n’était pas nouvelle; à vrai dire, elle était au centre du mouvement de l’Hygiène Mentale qui avait donné naissance à la psychiatrie infantile plus tôt dans ce siècle.
Cependant la focalisation de Bowlby sur la période de la petite enfance et sur les éléments affectifs du maternage a réalisé un changement de perspective; il est clair que ses affirmations vont bien plus loin que les faits reconnus à cette époque et il est évident qu’il a surestimé à la fois l’universalité et l’irréversibilité du dommage causé à la santé mentale pour l’avenir. Cependant des recherches ultérieures ont bien montré qu’il avait raison de mettre en lumière l’importance des expériences familiales et des relations parents-enfants sur le développement psychologique de ceux-ci (Rutter, 1981 a).
Durant la période suivante, les investigateurs ont cherché à donner une meilleure idée des différents types d’expériences de vie. En psychiatrie adulte, ceci s’est manifesté dans la démonstration de l’importance de «l’émotion exprimée» comme facteur modélisant le cours de la schizophrénie (Leff & Vaughn, 1981; Vaughn & Leff, 1976) et dans les progrès dans l’étude des événements de vie à partir du concept général des changements dans la vie jusqu’à ceux incluant une perte personnelle ou une menace de l’entourage (Brown & Harris, 1978).
En psychiatrie infantile, cette étape fut marquée par des études distinguant les effets de différents types d’expériences de séparation (Rutter, 1971); par les études analytiques [1] importantes de Patterson (1982) sur les processus de coercition dans les interactions familiales; sur l’analyse de Hetherington (Hetherington & coll., 1982) et de Wallerstein (Wallerstein & Kelly, 1980) des mécanismes impliqués dans les effets négatifs qui peuvent découler du divorce des parents; et par un ensemble d’investigations sur l’association de circonstances particulières dans l’environnement avec un risque de délinquance accru (Rutter & Giller, 1983). Le résultat final de cet ensemble considérable de recherches a été la reconnaissance que les expériences de vie ont un risque potentiel extrêmement variable et, plus encore, que les expériences les plus importantes dans la promotion d’un développement cognitif optimal (Rutter, 1985b) diffèrent nettement de celles qui ont le plus grand impact sur le développement socio-émotionnel et comportemental (Rutter, 1985a).
La troisième période, plus récente, est le résultat de l’observation générale qu’il n’est pas habituel que plus de la moitié des enfants succombent même sous l’effet des stress les plus sévères et des infortunes les plus éclatantes (Rutter, 1979a). La même constatation a été faite, chez les adultes, dans le développement de la dépression à la suite de pertes et échecs personnels. Bien que le risque de dépression est augmenté à la suite d’événements de vie perturbants, il est courant, pour beaucoup de personnes, de ne pas devenir déprimés en dépit de ces expériences stressantes (Paykel, 1978). Dans la littérature antérieure, ce phénomène d’une importance cruciale de ces très grandes différences dans les réponses individuelles aux conditions de l’environnement tendait à être écarté en raison de l’opinion bien prise en compte que les facteurs constitutionnels avaient aussi leur importance; d’ailleurs, ce devait donner lieu à un important corps de recherches sur les différences de tempérament et leurs implications à la fois dans le processus du développement et dans la psychopathologie (Berger, 1985; Porter & Collins, 1982; Plomin, 1983). Il n’est ni exact ni utile cependant de considérer les différences individuelles comme dues à la nature et les effets du stress comme le résultat de l’éducation. Premièrement les traits du tempérament reflètent à la fois des vécus expérenciels et des facteurs génétiques (Plomin, 1983). Deuxièmement, l’équipement génétique d’une personne crée en partie l’environnement où elle vit (Scarr & Mc Cartney, 1983) – i.e. les gens à la fois sélectionnent leur environnement et le modifient. Troisièmement, les facteurs génétiques peuvent opérer largement du fait de leur influence sur la susceptibilité à certaines conditions de l’environnement (Shields, 1980).
Dans les années 70, sous l’influence des exemples maintes fois répétés des poupées de Jacques May en verre, en plastique et en acier, rapportés par Anthony (1974, 1978) le concept d’enfant «invulnérable» devint populaire. De manière plutôt erronée mais de façon compréhensible du fait du terme «invulnérable» qui avait été avancé, les gens en vinrent à penser qu’il y avait quelques enfants si constitutionnellement résistants qu’ils ne pouvaient donner prise aux pressions du stress et de l’adversité. Cette notion est perverse sous au moins trois aspects: la résistance au stress est relative, elle n’est pas absolue; les bases de la résistance sont liées à la fois à l’environnement et à la constitution; et le degré de résistance n’est pas une donnée fixe – d’ailleurs elle varie avec le temps et les circonstances. Pour toutes ces raisons, la plupart des gens préfèrent se servir aujourd’hui du terme relatif de résilience plutôt que de la notion absolue d’invulnérabilité (voir Masten & Garmezy, 1985).
Dans le champ de la dépression adulte à la suite d’événements de vie poignants, le résultat des différences individuelles a conduit à rechercher des facteurs de vulnérabilité qui augmentent la susceptibilité aux facteurs de stress et des influences qui la réduisent et qui exercent une fonction protectrice dans les mêmes circonstances. En relation avec ces deux perspectives, la présence ou l’absence de soutien social a constitué la variable du plus grand intérêt et, en pratique, beaucoup d’études se sont focalisées sur la recherche d’interactions statistiquement significatives. Les résultats ont été importants et il existe un ensemble de données qui permettent de supposer que le soutien social doit avoir l’hypothétique effet protecteur qui lui a été attribué. Cependant les résultats de la recherche empirique sur l’effet adoucissant du soutien social sont à la fois contradictoires et peu concluants (Thoits, 1982). À mon avis, la confusion est inévitable vue la manière dont les questions sont posées et je doute que cette approche puisse porter des fruits. Même en mettant de côté l’incertitude habituelle sur la régularité et la validité des mesures, il y a le problème du fossé conceptuel entre le soutien social et les agents de stress dans la vie. Ainsi le divorce est considéré comme un facteur de stress et la présence d’une relation maritale confiante comme un soutien mais, à la vérité, les deux ont affaire à différents aspects de la même variable. Ensuite on a pu observer que les liens sociaux à la fois créent du stress et apportent du soutien (Belle, 1982). Ce n’est pas la simple disponibilité d’amis et de relations qui compte mais plutôt la qualité de la relation de l’individu avec les autres personnes et l’usage qui est fait de ces relations (Henderson et colls., 1981; Quinton, 1980). Cependant, alors que telle semble être la réalité psychologique de la situation, cela complique beaucoup l’analyse des effets sociaux et soulève la difficulté de savoir dans quelle mesure la fonction de soutien vient des qualités personnelles de l’individu plutôt que des caractères du réseau social environnant. Toutefois le sentiment d’avoir suffisamment de relations personnelles protège contre les perturbations seulement en présence de l’adversité – i.e. une influence adoucissante (Henderson & colls., 1981). Finalement le modèle statistique utilisé pour tester l’effet protecteur hypothétique est une question irrésolue (Rutter, 1983) – c’est un point sur lequel je reviendrai car il a été la source de bien des malentendus.
 
Les différences individuelles
 
 
En conséquence, au lieu de chercher dans le bourbier de la controverse sur l’effet protecteur du soutien social, je souhaite revenir au résultat concernant les différences individuelles d’où est partie cette hypothèse. Il n’y a pas d’opposition sur l’importance de ce résultat – l’existence de grandes différences individuelles dans la réponse au stress et à l’adversité est un élément universel des études empiriques quelles qu’aient été les stratégies de recherche. L’explication la plus simple serait de mettre en place des différences individuelles déterminées génétiquement pour ce qui est de la vulnérabilité aux agents de stress psychologique. Sans doute de telles différences existent, mais il est plus qu’invraisemblable qu’elles rendent compte de ce phénomène, ne serait-ce que du fait que, à l’évidence, des facteurs expérenciels influencent aussi cette susceptibilité (voir ci-dessous). De plus, cependant, il est nécessaire de transposer de telles différences individuelles de vulnérabilité déterminées génétiquement en mécanismes physiologiques et psychologiques. Qu’est-ce qui constitue la vulnérabilité? Quels traits constitutionnels augmentent la résilience et pourquoi? Ces questions demandent réponse à la question tout aussi difficile de savoir comment opèrent les agents de stress et d’adversité – i.e. comment agissent-ils sur l’organisme? (Rutter, 1984a).
Une explication également mise en avant est fournie par un modèle prenant en compte l’addition de plusieurs facteurs importants – les gens succombent du fait de l’accumulation et de la somme des facteurs de risque moins celle des expériences positives accumulées. Ceux qui échappent aux périls doivent soit avoir rencontré moins de facteurs de stress ou moins d’adversités sévères ou bien ceux-ci ont été contrebalancés par un poids suffisant de bonnes expériences ou d’heureux événements en compensation. D’ailleurs, il y a sans doute quelque chose dans cette idée mais elle paraît toujours insuffisante pour rendre compte du phénomène. Naturellement il est difficile de l’apprécier de manière adéquate sans connaître pleinement les processus par lesquels les facteurs de risque et les expériences positives opèrent; une telle connaissance fait défaut et, sans elle, nous ne pouvons pas faire la somme qui valide cette appréciation. Nous pouvons tous dire que la combinaison des principaux effets ne rend pas pleinement compte du phénomène des différences individuelles. Mais, encore plus important, apparaît l’évidence qu’il est nécessaire de rechercher plutôt des mécanismes et des modèles différents. En particulier, il y a de solides raisons de postuler l’intervention vraisemblable de facteurs de protection et de processus interactifs – tous étroitement reliés au phénomène. Ils constituent le poids essentiel de ma réflexion sur le sujet de la résilience face à l’adversité. Je vais commencer par chercher à définir de manière plus précise les concepts en question.
 
Facteurs de protection
 
 
Les facteurs de protection réfèrent aux influences qui modifient, améliorent ou changent la réponse individuelle à quelque péril de l’environnement qui prédispose à un résultat inadapté. Il faut noter que ce concept n’est pas du tout synonyme d’expérience positive ou bénéfique; il en diffère par trois aspects cruciaux. Premièrement, le facteur de protection peut ne pas constituer un événement agréable dans tous les sens de ce terme. Ainsi il est évident, à la suite de nombreuses expérimentations animales, que les stress physiques importants dans la vie précoce entraînent des modifications neuro-endocriniennes qui renforcent la résistance de l’animal aux expériences stressantes ultérieures (Hennesy & Levine, 1979; Hunt, 1979); dans certaines circonstances, des événements déplaisants et potentiellement hasardeux peuvent endurcir un individu – ce qui en est venu à s’appeler l’effet «béton» («steel effect») des agents de stress. Chez les humains, quelques effets comparables ont pu être observés avec des facteurs de stress aussi bien psychosociaux que physiques: par exemple la réponse neurorendocrinienne de parachutistes expérimentés est tout à fait différente de celle des novices. La réponse hormonale initiale des débutants est celle d’une réaction aiguë de stress alors que celle d’un ancien est bien différente (Ursin & colls., 1978). Évidemment, dans d’autres circonstances, les expériences stressantes peuvent rendre les gens plus réceptifs aux facteurs de stress ultérieurs – un effet sensibilisant plutôt qu’un effet endurcissant. Les investigations pour savoir pourquoi les expériences endurcissent plutôt qu’elles ne fragilisent sont encore dans l’enfance, mais elles constituent un champ de recherches potentiellement fructueux. Cependant le point significatif est ici que les facteurs de protection sont définis par rapport à leurs effets, bien plutôt qu’en relation avec leurs qualités hédoniques.
La seconde distinction cruciale entre facteur de protection et expérience positive concerne la composante interactive de la notion de protection. Les expériences positives sont celles qui généralement prédisposent à un résultat adapté – un effet bénéfique direct. À l’opposé, les facteurs de protection peuvent ne pas avoir d’effet détectable en l’absence de facteur de stress consécutif; leur rôle est de modifier la réponse à l’adversité ultérieure plutôt que d’alimenter le développement normal de quelque manière. Les exemples déjà fournis illustrent ce phénomène, mais il existe beaucoup d’autres illustrations de ces effets indirects, à la fois adaptatifs et désorganisants; par exemple, les études faites chez le singe par Suomi (1983) sur les expériences de séparation durant la prime enfance ont montré que celles-ci créent, chez quelques individus, une prédisposition à la dépression mais que celle-ci ne s’est manifestée que lorsque les singes ont été ultérieurement exposés à des situations sociales stressantes – dans des circonstances ordinaires, le comportement des singes à haut risque n’était pas différent de celui des singes normaux. Ces expériences intéressent la vulnérabilité plutôt que les facteurs de protection mais la composante interactive est tout à fait comparable. Un exemple très différent est fourni par des études chez les humains montrant que différents programmes de prévention pour préparer les enfants et leurs familles à l’admission à l’hôpital réduit de manière significative l’indice de perturbation émotionnel durant l’hospitalisation (voir Wolkind & Rutter, 1985). Dans ce cas, nous ne savons pas avec certitude si le programme de prévention aurait eu un impact en l’absence d’admission à l’hôpital mais il semble hautement vraisemblable que ses effets étaient spécifiques aux expériences hospitalières – un effet de changement de l’expérience potentiellement stressante, plutôt qu’un impact bénéfique indépendant des événements ultérieurs.
La troisième distinction est qu’un facteur de protection peut ne pas être du tout une expérience vécue; plutôt il peut concerner une qualité de l’individu en tant que personne. Par exemple, il semble que, pour beaucoup d’adversités psychosociales, les filles sont moins vulnérables que les garçons (Rutter, 1970; 1982); le facteur de protection dans ce cas est d’être féminin. Les raisons pour lesquelles les filles tendent à être moins susceptibles restent obscures? Bien sûr, la même chose s’applique à de nombreux périls physiques dans l’enfance précoce, où les garçons sont en plus grand risque. Cependant il ne semble pas qu’il s’agisse simplement d’une affaire de résilience constitutionnelle aux facteurs de stress qui serait plus grande chez les filles car il semble que les femmes soient moins aptes à provoquer chez les autres des comportements dommageables. Par exemple, il est frappant que les singes d’Harlow, isolés socialement, ont davantage tendance à abuser et à tuer leur descendance mâle que femelle (Ruppenthal & colls., 1976). De manière similaire, Hetherington (1980) a observé que quand les parents sont gravement en conflit, ils ont davantage tendance à se quereller devant leurs fils que devant leurs filles. Il faut ajouter que ces caractères personnels qui ont une fonction de protection n’ont pas besoin d’être des aspects plaisants ou désirables, comme on le croit d’ordinaire, pas plus que les expériences protectrices n’ont besoin d’être positives. Ainsi plusieurs investigateurs ont noté que les gens qui semblent les plus immunisés contre le stress ont souvent une flagrance de personnalité «sociopathique» en terme d’égocentrisme et de superficialité, changeant facilement de relations (voir Rutter, 1981b).
 
Les processus interactifs
 
 
Le concept jumeau de processus interactifs ne signifie pas simplement un effet statistique comme il est déterminé dans les analyses traditionnelles à plusieurs variables: un tel effet constitue tout juste un exemple plus spécifique (voir Rutter, 1983). Parce qu’il est affirmé couramment que les deux sont synonymes, j’ai besoin de m’arrêter un moment pour envisager pourquoi ils ne le sont pas. Quatre principales raisons sont prédominantes. Premièrement, beaucoup d’analyses testent une interaction multiplicative – le type le plus extrême d’interaction dans lequel une variable multiplie les effets de quelque autre. Cependant les effets synergiques par lesquels une variable potentialise l’action d’une autre peut exister sans aller jusqu’à une multiplication. Statistiquement parlant, ceci peut être apprécié en testant ce qui est appelé (de manière plutôt erronée) une interaction additive.
En second lieu, il est communément, mais à tort, présupposé qu’un effet significatif de manière importante dans une analyse multifactorielle signifie que cette variable a un effet propre. Il n’en est pas ainsi. Ce qui veut dire que cette variable a un effet significatif une fois que d’autres variables ont été prises en compte; ce qui n’est pas équivalent à un effet en l’absence de toutes les autres variables. Ainsi dans notre propre étude des adversités familiales chroniques (comme querelles, perturbation mentale d’un parent, promiscuité, etc.) nous avons trouvé que pas une de celles-ci avait quelque effet sur le risque psychiatrique quand elle était isolée, mais que le risque psychiatrique devenait aigu quand plusieurs adversités coexistaient (Rutter, 1979a). Cette trouvaille, à première vue surprenante, a été méconnue jusque-là du fait simplement qu’il est bien plus habituel que les adversités simples surviennent isolément. Cependant nos observations sont en accord avec les conclusions d’Emery & O’Leary (1984) sur l’effet des discordes parentales dans la création d’un risque psychiatrique pour les enfants qui sont moins fréquentes dans les échantillons de la population générale que dans les groupes à hauts risques. Bien qu’ils ne s’y soient pas intéressés particulièrement, c’est probablement la conséquence du fait que, dans les groupes à hauts risques, la discorde est plus souvent associée à d’autres périls psychosociaux.
Troisièmement, comme il est d’usage, une interaction statistique renvoie à l’effet potentialisant d’une variable indépendante sur les changements des effets d’une seconde variable indépendante sur plusieurs facteurs qui en dépendent. Souvent, cependant, le processus interactif concerne davantage la seconde variable indépendante en elle-même que le facteur qui en dépend. Par exemple, dans notre étude longitudinale des femmes élevées en institution, nous avons trouvé que l’éducation en institution avait un plus mauvais résultat (comparé avec un groupe de contrôle de la population générale) mais qu’un soutien marital dans les débuts de la vie adulte peut presque faire disparaître les effets néfastes d’une éducation institutionnelle. À première vue, c’est comme si, semble-t-il, il y avait deux effets essentiels distincts sans interaction entre eux. Cependant ceci est erroné du fait qu’une éducation institutionnelle rend beaucoup moins apte à trouver un soutien émotionnel qu’un mariage harmonieux – un processus puissamment interactif mais sans traduction statistique, comme on le vérifie habituellement.
Ceci nous amène à la quatrième considération; i.e. que les processus interactifs doivent être considérés au fil du temps comme une partie du développement, et pas simplement comme une sorte de chimie à un moment donné lorsqu’un individu rencontre stress ou adversité. À vrai dire, bien des illustrations précédentes réfèrent justement à des considérations développementales de ce genre (voir aussi Rutter 1981b; 1984a et b). Cependant un autre point demande discussion – la temporalité d’un événement peut soit augmenter soit diminuer les effets du stress que ce soit en raison de dispositions acquises avec la maturité ou du fait que le temps change la signification de l’événement. Un exemple du premier type est donné par l’admission à l’hôpital qui constitue une expérience très stressante pour beaucoup d’enfants d’âge préscolaire mais qui est un moindre facteur de stress chez les enfants plus âgés (Rutter, 1981a). Un exemple que le temps peut affecter le sens de l’événement se trouve dans l’étude prospective d’Hetherington et colls. (1982) sur les enfants dont les parents ont divorcé. Les enfants dont les mères avaient un travail à l’extérieur de la maison n’ont pas montré de risque accru de perturbation comparés aux enfants dont les mères restaient à la maison, compte tenu que les mères qui allaient travailler les premières étaient bien avant le divorce ou bien après mais l’éventualité d’aller travailler augmentait avec le divorce. Il semblait que le fait d’avoir une mère qui travaillait n’était pas un risque de ce genre mais que le sentiment de la perte de la mère (du fait qu’elle prenait un travail pour la première fois) était un facteur de stress s’il coïncidait avec la perte du père, du fait du divorce.
 
Facteurs prospectifs, processus interactifs et réactions au stress et à l’adversité
 
 
En donnant des illustrations, à titre d’exemples, de la signification des concepts de facteurs de protection et de processus interactifs on a nécessairement mis en avant les recherches qui démontrent leur existence réelle dans les réponses des enfants au stress et à l’adversité. Cependant avant d’en venir à la discussion d’éventuels mécanismes, il est nécessaire de s’interroger à la fois pour savoir comment, en général, ces supposés processus interactifs sont associés avec les éléments protecteurs et quelle valeur ont les facteurs qui se manifestent à la base de la fonction de protection. Pour répondre à ces questions, je propose de prendre quelques exemples de facteurs de stress et de leurs conséquences, tous très différents.
 
Réponse immédiate aux situations anxiogènes
 
 
Le paradigme le plus simple est la réponse émotionnelle immédiate des enfants à une situation provoquant l’anxiété; le trait le plus frappant est peut-être l’étendue avec laquelle la détresse des enfants est réduite par la présence d’un parent ou de quelque autre personne avec laquelle ils ont une relation proche (voir Rutter, 1981a). Il est remarquable que, chez le jeune enfant, il existe un effet semblable mais moins marqué lié à la présence d’une couverture confortable (Passman, 1977; Passman & Adams, 1982). L’importance de cette observation vient du fait que le degré de protection est fourni par la présence d’un objet d’attachement, même si cet objet est inanimé et, dès lors, ne peut pas apporter une réassurance active, des conseils ou de l’affection. À beaucoup d’égards, ceci constitue le plus pur exemple d’un effet protecteur – un effet sur la réponse de l’enfant sans aucune intervention de sa part. Néanmoins, même si une couverture confortable peut avoir un certain effet, celui qui découle de la présence d’un parent est beaucoup plus grand. Mais plus encore l’effet sur l’enfant est influencé par l’émotion exprimée par le parent (Sorce et colls., 1984), la pertinence psychologique (Sorce & Emde, 1981) et le style de l’interaction avec l’enfant (Henderson & colls., 1984).
Quels que soient les soutiens sociaux disponibles, les petits enfants changent toujours beaucoup dans leurs réactions à l’environnement et ceci rend encore plus évident que cette variation est due, en partie, à des différences de tempérament associées à la réactivité physiologique (Coll & colls., 1984).
 
Les réactions à la séparation
 
 
De toutes les situations pouvant induire de l’anxiété, la séparation d’avec les parents a été la plus étudiée – souvent en relation avec l’admission à l’hôpital (expérience qui, bien sûr, comprend une variété de facteurs de stress autre que la séparation). La littérature est raisonnablement fournie dans la mise en vedette de l’importance de cinq principaux caractères déterminant les variations individuelles: l’âge, les caractères du tempérament, le soutien social, les expériences antérieures et les modalités qui en découlent dans les relations entre les parents et l’enfant.
Ainsi les petits humains semblent plus aptes à montrer de la détresse émotionnelle à la séparation entre les âges d’environ six mois à quatre ans (voir Rutter, 1981a). Probablement les petits bébés sont «protégés» parce qu’ils doivent déjà développer leurs capacités à nouer des attachements sélectifs; à l’inverse, les enfants plus grands sont «protégés» parce qu’ils ont les habilités cognitives nécessaires pour apprécier ce qui est possible pour maintenir la relation d’attachement pendant une période d’absence. Cette association biphasique avec l’âge rend compte de l’importance des processus cognitifs issus de leurs expériences – l’incapacité à donner sens peut être protectrice, mais un degré suffisant de compréhension l’est tout autant.
À la fois chez les humains (Rutter, 1981a) et chez les singes (Mineke & Suomi, 1978), les petits qui ont des liens d’attachement à la fois anxieux et peu sécurisants sont plus disposés à répondre négativement aux expériences de séparation. À l’inverse, ceux qui ont une relation sécurisante avec leurs parents, avec des séparations antérieures heureuses ou qui ont été bien préparés par l’expérience ont moins de propension à montrer de la détresse. Ces faits bien établis ne permettent pas une distinction adéquate des différents facteurs qui y sont impliqués mais il semble que les éléments protecteurs reflètent des variations dans le style du tempérament et dans l’appréciation et la prise en charge de la situation aussi bien que dans les effets de la relation antérieure. On en connaît moins sur le rôle de la prise en charge de la situation quoi qu’il semble, à partir d’autres situations suggestives, que les réactions émotionnelles individuelles soient influencées par la manière dont la situation est traitée et, en particulier, par le degré de contrôle exercé par l’enfant (Gunnar-Vongnechten, 1978).
L’importance des sources du soutien émotionnel, à la fois au cours de l’expérience et auparavant, a été bien mise en évidence dans de nombreuses études, mais un élément essentiel en termes d’effets protecteurs est qu’une relation sécurisante avec un des parents peut contrebalancer substantiellement les effets d’une relation qui l’est peu avec l’autre (Man & Weston, 1981). La qualité de l’assurance réfère à la relation duelle et non à un trait inhérent à l’enfant; ainsi les caractères de l’attachement de l’enfant à un de ses parents ont peu ou pas de valeur prédictive de ses relations avec l’autre. Ce qui semble important pour la protection est une relation sécurisante avec quelqu’un.
Chez les animaux, les effets à long terme sont plus lourdement dépendants, semble-t-il, du fait que la séparation ait conduit ou non à une relation perturbée entre la mère et le petit après les retrouvailles (Hinde & McGinnis, 1977; Mineke & Suomi, 1978). S’il n’en est pas ainsi, les séquelles à long terme sont inhabituelles; la persistance d’une perturbation émotionnelle est en relation avec la poursuite des modalités des relations familiales plutôt qu’avec la séparation en elle-même. La transposition à l’homme est limitée, mais elle est congruente avec ce processus (Rutter, 1981b).
Dans ce contexte, il est intéressant de noter que les relations duelles sont très influencées non seulement par les facteurs qui atteignent directement les deux partenaires mais aussi, en plus ou en moins, par le groupe social dans lequel la dyade est engagée. Ceci a été démontré en ce qui concerne les effets immédiats dans le changement du style de la relation mère-enfant induite par la présence du père (Clarke-Steward, 1973). L’ensemble des changements dans la famille à la suite de la naissance d’un second enfant illustre bien ces conséquences à long terme (Dunn & Kendrick, 1982). Il semble, dans ce cas, que le stress pour l’enfant plus grand est largement lié aux effets de l’arrivée de ce cadet sur les modes des interactions familiales; ainsi qu’aux effets indirects sur les processus interactifs. Ils sont inhérents aux manières qu’ont les groupes sociaux de fonctionner. Leur importance permet d’expliquer que les différences dans la manière dont les enfants sont traités dans la famille sont sous l’influence du développement de la personnalité comme des différences entre les familles dans leurs styles généraux d’interactions (Rowe & Plompin, 1981).
 
Perte parentale précoce et perturbation adulte
 
 
Les écrits de Bowlby (1951, 1969, 1973, 1980) ont attiré l’attention générale, de manière féconde, sur la possibilité de conséquences à long terme de la perte précoce d’un parent entraînant une prédisposition à des perturbations mentales durant la vie adulte. Ces vues, et leur développement par Brown & Harris (1978), en ce qui concerne la dépression, ont donné naissance à une controverse considérable. Cependant les considérations présentes ne sont pas concernées par la plus grande part de cette dispute où les désaccords touchent essentiellement au rôle de la mort (en opposition aux autres formes de pertes), à la spécificité du lien avec la dépression et au postulat que l’effet opère uniquement au travers de l’interaction avec les facteurs de stress de la vie courante. Les études longitudinales, comme l’enquête nationale britannique (Wadsworth, 1984) ne laisse aucun doute sur le fait que les personnes qui ont vécu le divorce des parents, leur mort ou la séparation permanente avant l’âge de cinq ans ont un risque accru de manière substantielle à la fois de maladie psychiatrique et de délinquance au début de leur vie adulte. La question n’est pas tellement de savoir s’ils en sont bien les effets mais plutôt comment ils sont intervenus et ce qui peut aider à protéger les gens de ces conséquences négatives.
Une recherche récente réalisée par plusieurs groupes indépendants a permis de clarifier ces faits. Premièrement, il en découle que la perte parentale précoce ne prédispose à la dépression que si elle entraîne des soins inadéquats pour l’enfant et un manque de stabilité émotionnelle dans la famille (Brown et colls., 1985; Birchnell, 1980; Kennard & Birchnell, 1982; Parker, 1983). La perte est importante dans la mesure où, pour une bonne part ou uniquement, elle fait ressortir les éléments familiaux insatisfaisants de manière chronique. En deuxième lieu, il semble que ce manque de soins a de l’influence non seulement du fait qu’il induit des effets durables mais plutôt parce qu’il met en branle toute une chaîne d’événements dont la combinaison prédispose à des désordres ultérieurs. Cependant chaque maillon de la chaîne est soumis, avec le temps, à des influences ultérieures; par exemple Brown et colls. (1985) ont trouvé que le manque de soins prédispose à la grossesse adolescente qui, en retour, rend plus probable que ces femmes se marient avec des hommes peu fiables et rencontrent plus tard la dépression. Mais cet enchaînement d’événements est loin d’être inévitable – cela dépend beaucoup de la manière dont ces femmes font face à leur grossesse prémaritale. Un élément généralement primordial est l’assise cognitive de la personne – le sens de l’estime de soi-même et celui de sa propre efficacité rend plus sûrement réussie la prise en charge tandis qu’un sentiment de dénuement augmente la vraisemblance qu’un malheur conduira à un autre. Il faut noter cependant que cette assise cognitive n’est pas un trait fixe de la personnalité; il peut changer avec les changements de circonstances.
Le troisième fait, qui repose sur le travail de Parker (Parker & Hadzi-Pavlovic, 1984) concerne l’importance de la relation maritale habituelle de la personne. La mort parentale peut prédisposer à l’affaiblissement du soin aux enfants et, de là, à un mariage insatisfaisant; à l’inverse, de bons soins aux enfants peuvent augmenter les chances de mariage harmonieux, mais le principal facteur de protection en relation avec la dépression repose sur l’affection du conjoint. En d’autres termes, l’effet des expériences de la prime enfance sur la dépression s’est révélé indirect, étant relayé par un effet préalable sur les relations maritales.
Quatrièmement, non seulement des relations pauvres et brisées dans l’enfance prédisposent à un mariage insatisfaisant, mais elles peuvent aussi être associées à des conditions de vie moins satisfaisantes et à des expériences plus traumatisantes dans la vie adulte (Belle, 1982). Ainsi les expériences de l’enfance ont une influence indirecte sur la dépression au travers des circonstances traumatisantes de la vie qui, en retour, semblent être perpétuées par de pauvres stratégies d’intégration.
 
Les problèmes parentaux
 
 
Nos propres résultats issus d’une étude longitudinale de la vie adulte de femmes élevées en institution (Quinton & colls., 1984; Rutter & Quinton, 1984) rapportent une histoire tout à fait semblable en ce qui concerne les influences sur les problèmes de parentalité et les difficultés psychosociales dans la vie adulte. Dans l’ensemble, les femmes élevées en institution ont une vie adulte notablement plus mauvaise – faisant la démonstration d’un lien relativement fort entre les expériences de l’enfance et les problèmes de parentalité. Cependant, encore une fois, ces liens se sont montrés indirects pour la plus grande part. De l’éducation en institution à la persistance des perturbations de l’enfance dans la vie adulte, bien des effets qui paraissaient les plus faibles ont été les plus directs. Quelque peu plus fort était l’effet sur la vulnérabilité aux facteurs de stress psychosocial dans la vie adulte. Comparées avec le groupe de la population générale, les femmes élevées en institution étaient deux fois plus sujettes à réagir négativement dans les circonstances d’un mariage inharmonieux et de conditions de vie désavantageuses. De manière intéressante, cependant, elles ont montré un aboutissement adulte également satisfaisant lorsqu’elles ont pu trouver un mari soutenant dans un mariage harmonieux, i.e. que les effets des expériences négatives de l’enfance étaient plutôt une susceptibilité au stress plutôt qu’une perturbation dans la vie adulte en elle-même. Le troisième effet indirectement relié fut la bien plus grande vraisemblance que les femmes élevées en institution se marient pour des raisons négatives (telle que pour échapper à une situation familiale intolérable) souvent à un homme avec de multiples problèmes psychosociaux en raison d’un fond semblablement déprivé. Il n’est pas surprenant que beaucoup de ces mariages se révèlent insatisfaisants et se brisent. L’aboutissement malheureux dans la vie adulte apparaît être considérablement en rapport avec les mariages dysharmonieux de ces femmes avec des marginaux, mais le fait qu’elles aient fait de tels mariages était le résultat de leurs infortunes d’enfance. Le facteur de protection immédiate était alors une bonne relation maritale.
La question suivante est naturellement celle de comprendre ce qui rend capables certaines de ces femmes de faire un mariage réussi en dépit de la discorde familiale prolongée dans leur vie précoce et de leur éducation en home d’enfants. Quelques types de bonnes expériences scolaires se sont révélées être le facteur de protection antérieure le plus influent – ceci en termes de relations sociales, de prouesses athlétiques, de succès musicaux ou (moins souvent) de réussite scolaire. De telles bonnes expériences scolaires rendent plus vraisemblable que ces femmes pourront mettre en œuvre un «projet» à la fois dans le choix du conjoint et dans celui du travail. On peut en inférer que l’expérience de succès dans un domaine de la vie conduit à renforcer sa propre estime et un sentiment d’efficacité personnelle qui les rendent capables de manager avec davantage de succès les défis et les adaptations de la vie ultérieure. Au lieu de se comporter comme si elles étaient à la merci du destin comme beaucoup de femmes élevées en institution, elles agissaient positivement pour essayer d’améliorer les circonstances de leur vie.
D’autres études font ressortir des conclusions similaires en arguant qu’une relation maritale satisfaisante est un puissant facteur de protection à la fois parce qu’elle semble avoir une action directe sur la réduction du niveau de stress des événements de vie et parce qu’elle a un effet indirectement réducteur, rendant les gens capables de mieux s’arranger de tels événements (Notarius & Pellegrini, 1984).
Des relations en dehors du couple peuvent aussi avoir un effet réducteur important conduisant à une meilleure parentalité en dépit de facteurs de stress concurrents dans la vie (Crokenberg, 1981; Crnic et colls., 1983). Cependant les faits ont aussi montré que l’hypothèse de la réduction des difficultés par un soutien social loyal était inadéquate. En premier lieu, ce qui semble être important est la satisfaction des gens dans leurs relations plutôt que leur fréquence et l’étendue de leurs contacts sociaux (Schaeffer et colls., 1981). En fait cela reflète probablement à leurs propres qualités, dans une mesure appréciable. En second lieu, le soutien social peut être une épée à deux tranchants en raison de la solidarité prolongée avec les amis et les parents durant les moments de stress, ce qui peut provoquer de l’amertume et de l’hostilité aussi bien que de l’amour et de la confiance (Belle, 1982). Troisièmement, dans les familles monoparentales, l’augmentation des contacts sociaux peut signifier moins de temps avec les enfants qui peuvent réagir en étant plus exigeants et opposants lorsqu’ils sont ensemble (Weinraub & Wolf, 1983). De même, le fait d’aller travailler et de se remarier peut fournir un réel support à la femme divorcée, mais peut créer des difficultés supplémentaires pour les enfants (Hetherington et colls., 1982).
Il faut ajouter que la dépression des parents est un facteur de risque important dans la parentèle (Cox & Rutter, 1985), de telle sorte que, toutes choses égales d’ailleurs, les facteurs qui protègent contre la dépression vont probablement mettre en valeur la parenté. Sans doute les effets des facteurs de stress sur la santé mentale des enfants interviennent de manière considérable par leurs effets sur la santé mentale des parents et le fonctionnement familial (Belle & colls., 1982; Fregusson & colls., 1985; Longfellow & Belle, 1984).
 
Maladie mentale des parents
 
 
Mon avant-dernier exemple de facteur de stress est la maladie mentale des parents. Pour une large part, lorsqu’un des parents est déprimé ou malade psychiatriquement, le facteur de risque essentiel dans les troubles émotionnels et comportementaux des enfants de ces parents, vient, ce paraît évident, de la discorde familiale avec de plus grandes manifestations d’agressivité et de disputes qui impliquent les enfants de quelque manière (Rutter & Quinton, 1984). Réciproquement les facteurs importants de protection comprennent un conjoint en bonne santé mentale, le maintien d’une bonne relation avec un parent et la restauration de l’harmonie familiale (Rutter, 1971). Cependant les traits caractéristiques de l’enfant exercent également une influence comme, par exemple, les garçons qui sont en quelque sorte plus en risque que les filles (Rutter, 1982), avec peut-être un plus grand risque pour les enfants du même sexe que celui du parent malade (Rutter & Quinton 1984). Il ressort qu’une des principales raisons de l’effet du tempérament est que les enfants difficiles sont plus probablement la cible des critiques et de l’hostilité parentales, cependant qu’un tempérament facile est protecteur parce qu’il détermine des interactions parent-enfant plus adaptées (Rutter, 1977). Cependant cette observation souligne le fait, déjà rencontré dans d’autres travaux, que la «difficulté» dans le tempérament n’est pas un défaut absolu – un parent peut répondre positivement à un mode de comportement que l’autre parent trouve difficile (Bugental & Shennum, 1984; Chess & Thomas, 1984; Lerner, 1983). De plus les traits de tempérament qui aident l’adaptation dans un certain contexte peuvent ne pas le faire dans un autre; par exemple Schaffer (1966) a trouvé que les enfants très hyperactifs se trouvent mieux dans une institution de piètre qualité parce que leur activité favorise les interactions stimulantes avec le personnel, de même Dunn et Kendrick (1982) ont trouvé que le niveau d’activité n’était pas relié aux réponses des enfants à la naissance d’un cadet – c’était plutôt la souplesse, la faible intensité émotionnelle et l’humeur positive qui étaient protectrices.
Le travail de Bleuler (1978) sur les enfants de ses patients schizophrènes apporte une autre dimension. Il affirme que le stress de vivre avec un parent malade mental peut renforcer la santé si les stress sont à la fois aménageables et d’un type qui occasionne des tâches réconfortantes permettant d’éprouver de la satisfaction (voir Garmezy, 1985a). Garmezy fait un parallèle avec une notion pouvant s’apparenter à celle de serviabilité de Rachman (1978) et il a remarqué que d’aider les autres (comme un parent malade ou des frères et sœurs plus jeunes) peut augmenter le sens moral et faciliter l’acquisition de nouvelles capacités à résoudre les problèmes pouvant prédisposer à la résistance aux facteurs de stress qui surviendront dans la vie ultérieure.
 
Infortunes sociales multiples
 
 
Enfin je vais citer les facteurs de protection dans le développement des jeunes porteurs d’un terrain à haut risque, caractérisé par des infortunes sociales multiples. Puisque la preuve que la délinquance peut en être une conséquence a été apportée plus complètement ailleurs (Rutter & Giller, 1983), les faits peuvent être résumés très brièvement. Il semble que la protection peut venir de contrôles sociaux et de modèles prosociaux appropriés (comme dans le groupe de pairs ou la méthode de l’école); à partir d’une bonne supervision et d’un bon contrôle des parents sur les activités de leurs enfants (voir aussi Patterson & Stouthamer-Loeber, 1984) à partir d’au moins une bonne relation proche; et à partir de bons résultats scolaires. L’élément différentiel important dans cette liste de facteurs de protection intéresse la valeur de la supervision parentale pour prévenir l’engagement de leurs enfants dans des activités et des groupes sociaux censés prédisposer à la délinquance.
Deux recherches qui concernent des évolutions non-délinquantes méritent une mention spéciale: l’étude de Werner & Smith (1982) sur les enfants de Kauai et celle de Elder (1974, 1979) sur les enfants ayant grandi durant la période de la Grande Dépression; quelques-uns de leurs résultats font ressortir des facteurs de protection qui ont moins retenu l’attention que les autres. Dans l’étude longitudinale des Kauai, en plus des effets protecteurs des bonnes relations parent-enfant et du bon soutien de la famille (les grands parents particulièrement) la résilience était associée avec une bonne disposition naturelle (comme acquise dans le très jeune âge), une idée positive de soi et la prise de responsabilités vis-à-vis des plus jeunes. Dans l’étude de Elder également le besoin de prendre des responsabilités domestiques et d’entreprendre un travail à temps partiel a montré un renforcement pour un grand nombre d’enfants plus âgés. Il semble que prendre en charge avec succès et accepter des rôles de responsabilité productifs, là où cela est associé à des liens familiaux étroits, produisent des forces dans la personnalité.
 
Les facteurs protecteurs: variables et mécanismes
 
 
Est-il possible à partir de ces constatations provenant de diverses situations de risque de tirer des conclusions générales concernant le mode d’action des facteurs de protection qui conduisent à la résilience en face de l’adversité? Il est évident que ceci est un nouveau champ de recherches et que nous commençons seulement à clarifier les concepts et les mesures, de telle sorte qu’il serait bien prématuré d’établir aucune sorte de construction théorique générale. Je pense cependant qu’il est possible de tirer certaines déductions et de proposer de possibles mécanismes qui pourraient faire l’objet de tests systématiques. Cependant, pour ce faire, il est nécessaire de noter d’abord quelques-unes des difficultés qui s’y trouvent engagées. Je souhaite attirer l’attention juste sur quatre. Premièrement, il est évident que beaucoup d’influences protectrices opèrent au travers de leurs effets, à la fois directs et indirects, sur la chaîne des réactions au fil du temps; ceci signifie nécessairement que l’analyse des processus protecteurs doit prendre en compte chacun des liens individuels dans ces chaînes longitudinales. Toute analyse multifactorielle transversale qui traite tous les facteurs comme s’ils intervenaient à un moment donné en un point donné ne peuvent pas tester les hypothèses concernant de telles influences protectrices. En second lieu, beaucoup de facteurs de protection (tout comme de nombreux facteurs de vulnérabilité) agissent indirectement par le biais de leurs effets sur les relations interpersonnelles à la fois à deux et à plusieurs. Plutôt que directement au moyen de quelque changement durable de l’individu. La réalité de tels effets sociaux indirects ne peut être mise en doute, comme cela a été clairement démontré; néanmoins, la compréhension du rôle qu’ils jouent dans la résilience est plus difficile à établir. Troisièmement, quoique certaines variables s’infiltrent d’influence protectrice (celles-ci peuvent inclure des facteurs associés avec de bonnes relations affectives et des expériences positives, sources d’estime de soi-même et de sentiments d’efficacité personnelle), les différences entre les personnes sont très importantes. Les contacts sociaux ont moins d’importance que la satisfaction personnelle issue des relations sociales; pour une large part, les traits du tempérament tirent leur influence de leur impact sur les autres, et l’effet des événements de vie doit être considéré en leur temps et dans leur signification.
Finalement il découle de ces considérations que les vues traditionnelles sur ce qui est compris dans le développement personnel doit subir une transformation plutôt radicale (voir Bronfenbrener, 1979; Kagan, 1984; Maccoby, 1984; Rutter, 1984b). Les années de la petite enfance ne sont pas déterminantes, les processus cognitifs jouent un rôle majeur dans les réponses émotionnelles et comportementales; les traits du tempérament ont une influence, mais agissent par leurs interactions tout autant que par la réactivité personnelle; beaucoup de comportements sont en relation avec le contexte; au cours de la croissance, beaucoup de liens sont plus sociaux qu’individuels; les continuités dans le temps sont plus souvent indirectes que directes; et la souplesse du fonctionnement se poursuit en droite ligne durant la vie adulte. Je vais maintenant chercher à faire ressortir les aspects essentiels à prendre en compte dans les mécanismes en relation avec les facteurs de protection.
 
La temporalité
 
 
Elle a de l’importance dans la survenue des événements pour, au moins, six raisons différentes. Premièrement, l’impact d’un événement (bénéfique ou néfaste) dépend de la capacité de l’enfant à en estimer la valeur; les très petits enfants sont relativement protégés des effets néfastes des expériences de séparation parce qu’ils n’ont pas la capacité d’établir des attachements sélectifs et, de ce fait, n’ont pas de lien à rompre. En second lieu, la persistance des effets est probablement influencée par l’importance de la signification que l’enfant accorde à ces événements et les incorpore dans son système de croyances et son réseau de concepts personnels. Kagan (1981) a démontré que c’est justement parce que les bébés manquent de cette capacité que ces expériences durant la prime enfance ont rarement des effets durables indépendamment des circonstances ultérieures (Rutter, 1981a). Troisièmement, la réponse des enfants au stress et à l’adversité sera modifiée par leurs idéations cognitives à propos d’eux-mêmes et de leurs expériences; ce n’est qu’au milieu de l’enfance qu’ils commencent à ajuster leur perception d’eux-mêmes à la suite d’un échec avec l’émergence de sentiments à la fois de honte d’eux-mêmes et de dénuement et de désespoir dans le futur (voir Garmezy, 1985b; Rutter, 1985c). Quatrièmement, durant les périodes de maturation rapide, le développement peut être canalisé de telle sorte que les petits enfants sont moins sensibles aux variations des conditions de l’environnement dans le cours normal; les influences familiales sur le développement cognitif semblent moins marquées durant les deux premières années que durant la troisième et la quatrième (Rutter, 1985b). Cinquièmement, les réactions au stress et à l’adversité peuvent diminuer quand la capacité des enfants plus âgés à comprendre les situations et à développer des stratégies pour composer avec elles prend de l’importance. Sixièmement, le facteur temps prend de l’importance lorsqu’il affecte la signification attachée à un événement; si le début du travail de la mère à l’extérieur coïncidait avec le divorce, des perturbations de l’enfant y étaient associées, alors qu’il n’avait pas le même effet s’il arrivait en d’autres temps. Finalement il semble bien que les événements peuvent comporter davantage de stress lorsqu’ils surviennent dans des périodes de quiescence – comme la mort dans le début de la vie adulte ou la retraite anticipée non désirée (Hultsch & Plemons, 1979).
 
La signification
 
 
La signification peut aussi être importante sous d’autres rapports; il semble bien que les enfants puissent être plus négativement affectés par la mort ou la maladie du parent du même sexe (Rutter & Quinton, 1984). Cependant il semble aussi que l’appréciation personnelle de la situation peut déterminer si elle sera ressentie comme positive ou comme menaçante (Rutter, 1981b). C’est peut-être la raison pour laquelle les enfants qui ont été habitués à de brèves séparations heureuses (avec des gardes d’enfants ou avec les grands-parents) ont tendance à mieux réagir à l’admission en hôpital (Stacey et colls., 1970). Il est à noter que, les enfants devenant plus grands, des changements importants surviennent dans les types d’objets et de situations qui provoquent de la peur (Tutter & Garmezy, 1983). Ainsi les enfants plus âgés sont-ils davantage susceptibles de sentir plus anxieux au sujet de leurs capacités personnelles (Olah et colls., 1984) et à de faire du souci pour l’avenir (voir Rutter 1979b). Bien qu’ils n’aient pas encore été étudiés, ces changements au cours du développement doivent bien avoir des implications dans l’appréciation des enfants et leurs réponses aux différentes sortes de stress et d’infortunes.
 
Les cognitions
 
 
L’importance probable de l’appréciation cognitive personnelle sur sa situation de vie relève de l’état de l’ensemble des cognitions d’une manière plus générale. Il est vraiment étonnant de voir comment les gens réagissent très différemment à des situations identiques, du moins en apparence. Les travaux de Brown et colls. (1985) illustrent, sur ce point, les moyens utilisés par les filles pour gérer leur grossesse prémaritale et notre propre travail est arrivé au même résultat en ce qui concerne les projets de mariage et de travail (Quinton & colls., 1984). L’investigation des influences familiales et, scolaires sur le développement cognitif amène au même constat (Rutter, 1985a). Les bénéfices à long terme de l’éducation à partir d’expériences scolaires positives sont probablement le résultat moins de ce que les enfants ont appris précisément que de leur effet sur les capacités des enfants à apprendre, sur leur estime d’eux-mêmes et sur leurs stratégies de projets et de réalisations.
On a beaucoup écrit sur les stratégies de bonne adaptation et, sans doute, certaines sont meilleures que d’autres. Cependant ce qui est important peut ne pas être tant la méthode particulière d’adaptation que l’existence du processus d’adaptation dans son ensemble. Ce qui est caractéristique de beaucoup de personnes qui ont été confrontées au stress et à l’adversité chroniques est qu’elles semblent démunies et incapables de faire quelque chose pour leur propre situation. La résilience se caractérise par un type d’activité qui met en place dans l’esprit un but et une sorte de stratégie pour réaliser l’objectif choisi, les deux paraissant comporter plusieurs éléments connectés. Premièrement un sentiment d’estime de soi et de confiance en soi; en second lieu, la croyance en son efficacité personnelle et en sa capacité personnelle à faire face au changement et à savoir s’adapter; troisièmement, un répertoire de solutions aux problèmes dans les relations sociales. Le résultat des recherches indique que les facteurs de protection susceptibles d’alimenter un tel ensemble cognitif comportent deux éléments essentiels: des relations affectives sécurisantes et stables; et des expériences de succès et de réussites; ni les unes ni les autres n’ont nécessairement besoin d’être générales. Une bonne relation proche fait davantage pour atténuer les effets d’autres mauvaises relations et des récompenses et réussites durables dans un domaine peuvent avoir un effet prolongé pour atténuer les problèmes dans d’autres domaines de la vie. Cependant il est certainement crucial que l’individu détermine ses zones de succès comme centrales dans ses intérêts et ses investissements. Un autre facteur protecteur se dégage de la littérature – la distance émotionnelle par rapport à une situation radicalement mauvaise à laquelle on ne peut pas échapper. Ainsi des enfants élevés par des parents gravement malades mentaux peuvent s’en sortir positivement en se désinvestissant émotionnellement de leur propre foyer pour développer des liens ailleurs. D’un autre côté, d’autres se révèlent résilients en prenant des responsabilités dans la gestion de la situation stressante et en le faisant avec succès.
Le rôle des stratégies de résolution des problèmes demeure incertain en lui-même. Intuitivement, il semble vraisemblable qu’elles ont une influence du fait que les comportements désadaptés sont si souvent caractérisés par des stratégies ineptes et qui induisent des réactions négatives chez les autres. L’évaluation des tentatives pour apprendre aux enfants les solutions cognitives de la résolution des problèmes interpersonnels est prometteuse, mais jusqu’ici peu concluante (Pellegrini & Urbain, 1985) et on ne sait presque rien sur les facteurs qui déterminent, dans l’environnement naturel, les stratégies efficaces. Cependant on peut présumer que les moyens par lesquels les parents eux-mêmes font face aux stress de la vie influencent certainement les réponses des enfants à leurs propres défis et problèmes. Naturellement on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils soient appris précisément; le stress engendré par les exigences de l’impôt sur le revenu a peu de choses à voir avec les situations de vie des enfants! Il est plus probable que ce que les enfants ressentent se situe plutôt dans les éléments généraux comme les réponses à la frustration s’accompagnant d’agressions contre les autres plutôt que dans les discussions sur les différents moyens de surmonter la difficulté. Il peut être aussi important que les enfants aussi apprennent par des techniques disciplinaires déterminées à apprécier les conséquences de leurs actions sur les autres (Maccoby & Martin, 1983).
 
Les interactions avec les autres
 
 
En discutant les effets des différences de tempérament sur la modulation des réactions des enfants au stress et à l’adversité, j’ai mis en lumière qu’elles agissaient en partie au moyen de leurs effets sur l’environnement et en particulier sur la réponse des autres vis-à-vis d’eux. La même question se pose au sujet des différences entre les sexes. Dans l’étude du divorce de Hetherington et colls. (1982), les parents avaient plus tendance à se disputer devant leurs fils que devant leurs filles, et dans notre étude des familles comportant des parents malades psychiatriquement (Rutter & Quinton, 1984) les enfants au caractère facile étaient moins enclins à devenir la cible de l’irritabilité de leurs parents. De même Dunn & Kendrick (1982) ont trouvé que les enfants déprimés et accommodants avaient plus tendance à avoir de bonnes relations avec leurs parents après la naissance d’un frère ou d’une sœur. Dans l’étude de Garmezy des enfants des grandes villes, la capacité à provoquer l’humour était associée avec une plus grande compétence sociale en présence d’un stress (Garmezy & Tellegen, 1984) et dans l’étude des Kauai (Wener & Smith, 1982), une bonne disposition naturelle se révélait protectrice.
L’effet protecteur des qualités personnelles entraînant des relations adaptées et harmonieuses avec les autres ne doit pas conduire à penser que ces qualités sont ou constitutionnelles ou immodifiables. On peut aider les enfants à développer leurs qualités d’adaptation dans une certaine mesure. Cependant le potentiel de protection repose également sur la reconnaissance qu’au moins une partie de ce mécanisme provient des relations interpersonnelles associées à ces qualités. En conséquence, il peut être utile de se centrer sur l’assurance que de telles relations sont adaptées et possibles, en évitant de devenir un bouc émissaire, en alimentant les échanges interpersonnels en éléments positifs, plutôt que de glisser dans le cercle vicieux des relations contraintes.
 
Conclusions
 
 
Lorsque la question des facteurs de protection a été reprise, il y a une demi douzaine d’années (Rutter, 1979a), aucune conclusion fiable ne pouvait être tirée du fait de la rareté des preuves disponibles. Cependant il a été avancé que, lorsque toutes les conclusions seraient là, les explications devraient probablement comprendre: «la modélisation des stress, des différences individuelles entraînées par des facteurs à la fois constitutionnels et expérienciels, des expériences compensatrices au-dehors de la maison, le développement de l’estime de soi-même, la portée et l’étendue des opportunités disponibles; un degré suffisant de structuration et de contrôle, la disponibilité de liens personnels et de relations intimes et l’acquisition d’habiletés pour faire face aux situations». Les recherches ultérieures ont largement confirmé l’importance de cette liste de variables présupposées (Garmezy, 1985a; Masten & Garmezy, 1985; Rutter & Giller, 1983; Werner & Smith, 1982) et ont aussi commencé à éclairer quelques-uns des mécanismes peut-être impliqués. Tout d’abord, la réponse d’une personne à un stress sera influencée par son appréciation de la situation et sa capacité à traiter l’expérience, à lui donner un sens et à l’incorporer à son système de croyance. À cet égard, les sensibilités liées à l’âge sont importantes: les bébés peuvent être protégés par leur incapacité cognitive, mais les enfants plus âgés peuvent être plus résilients du fait de leur plus grand niveau de compréhension. Dans un second temps, il importe grandement de savoir comment les gens viennent à bout de leurs infortunes et des facteurs de stress dans leur vie non pas tant peut-être du fait des stratégies particulières d’adaptation utilisées que du fait qu’ils agissent et ne se contentent pas de réagir. La capacité à agir positivement est fonction de l’estime de soi et du sentiment de son efficacité personnelle tout autant que de son habileté à résoudre les problèmes. Quatrièmement un tel ensemble cognitif semble alimenté par des facteurs aussi variés que des relations affectives stables et sécurisantes, le succès, la réussite, des expériences positives aussi bien que des éléments du tempérament. Cinquièmement, de telles qualités personnelles sont efficaces, semble-t-il, aussi bien par leurs effets sur les relations et les réponses des autres que dans leur rôle régulateur sur les réponses individuelles aux événements de vie. Sixièmement, faire face avec succès aux situations difficiles peut se révéler réconfortant; tout au long de la vie, il est normal d’avoir à rencontrer des défis et à surmonter des difficultés. Le développement de la résilience ne repose pas sur l’évitement du stress mais plutôt sur son affrontement par moments mais d’une manière qui permet à la confiance en soi et à la compétence sociale d’augmenter au moyen de la maîtrise et de la responsabilité adéquates. Finalement l’importance des chaînons du développement gagne en évidence. La protection ne repose pas en premier lieu sur l’effet réducteur de quelques facteurs de soutien, agissant à un moment précis, même d’une certaine durée. La qualité de la résilience réside plutôt dans la manière dont les gens réagissent aux changements de la vie et de ce qu’ils arrivent à tirer de leurs situations. Cette qualité est influencée par les expériences de la vie précoce, par les événements de l’enfance plus tardive et de l’adolescence et par les circonstances de la vie adulte. Aucun de ceux-ci n’a une influence déterminante sur les conséquences ultérieures par lui-même, mais c’est par leur combinaison qu’ils peuvent arriver à créer une chaîne de liens indirects qui alimente la capacité à échapper à l’adversité. On ne peut pas affirmer que nous ayons une compréhension adéquate de la manière dont le développement prend place dans ce processus mais déjà le peu que nous connaissons fournit des points de repère en ce qui concerne les éléments paraissant nécessaires à une prévention efficace et à l’intervention thérapeutique.
 
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NOTES
 
[*]Cet article est publié avec l’aimable autorisation de la revue British Journal of Psychiatry (1985) 147, 598-611. Traduction Michel Hanus août 2000.
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