Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062865
180 pages

p. 17 à 43
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
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no 122 2002/2

Les quatre textes qui suivent sont liés à l’action du collectif «les morts de la rue». Il me paraît bon de les publier ensemble pour montrer quelques facettes d’une action qui vise à faire apparaître la mort prématurée des personnes de la rue. Leur «intégration» à la société, au moment de leur mort par les faire-part, célébrations... est peut-être un début d’intégration à la société des humains.
Le faire-part est un exemple d’action. Depuis deux ans et demi, il est envoyé régulièrement tous les six mois; son sens venant de cette régularité, il est appelé à se poursuivre, comme «les folles de la place de mai» réclamant leurs disparus en Argentine. C’est le signe, par ces noms et ces dates, que des vies s’interrompent prématurément, dans le silence, la disparition. Les personnes citées sur le faire-part ne sont qu’une partie de ceux qui meurent ainsi. Chaque faire-part est accompagné d’une célébration: dignité, humanité pour ceux qui sont en deuil, et ceux qui veulent s’y associer.
Deux autres textes concernent la dernière célébration qui a eu lieu en juin dernier à l’hôtel de ville de Paris. L’un en donne le texte (il manque cependant toute la partie visuelle: diapositives, déplacements de personnes, «jardin du souvenir» créé sous nos yeux…). L’autre est une relecture de cette célébration fait en grande part avec des personnes vivant la rue. D’autres bilans resteraient à faire à d’autres niveaux. Mais ceux-ci peuvent aider ceux qui cherchent des pistes pour des célébrations laïques.
Le dernier article, «Morts de la rue, article descriptif» décrit l’ensemble de l’action du collectif.
Célébrer les morts de la rue participe-t-il à intégrer les vivants?
Choses vues et entendues
La célébration laïque en mémoire des morts de la rue, du 11 juin dernier, à l’Hôtel de Ville de Paris, a réuni environ 700 personnes dont près de la moitié vivent ou ont vécu à la rue. Des éléments de bilan, des témoignages de personnes de la rue, permettent de penser que célébrer les morts de la rue participe à intégrer les vivants de la rue.
 
Les Morts de la Rue
 
 
La Mission m’a été confiée il y a deux ans, par l’association «Aux captifs, la libération», de faire savoir par un travail de faire-part que la rue tue, qu’on y meurt jeune, et d’essayer d’y intéresser d’autres associations. Peu à peu le Collectif «les Morts de la Rue» s’est constitué. Nous sommes actuellement vingt-trois associations partenaires. Le cinquième faire-part a été édité en mai dernier (voir le fac-similé p. 22).
 
Célébrations et faire-part
 
 
Dès le début de ce travail, il m’a paru nécessaire d’inviter à une célébration en même temps que nous envoyions le faire-part. Pourquoi?
  • pour permettre une réponse à un scandale,
  • pour humaniser par la dignité et la beauté des morts souvent inhumaines,
  • pour permettre de nous sentir plus vivants en sortant de la culpabilité,
  • pour permettre aux autres personnes de la rue de sortir de l’identification à leurs amis morts en retrouvant leur place du côté des vivants.
Différentes célébrations ont eu lieu, chrétiennes ou inter-religieuses. Pour élargir cette commémoration au-delà de toute croyance, la dernière célébration a été laïque.
 
Célébration laïque
 
 
Voici donc une amorce de bilan fait avec des personnes de la rue et des personnes d’associations, de cette célébration, laïque, qui a eu lieu à l’Hôtel de Ville de Paris le 11 juin dernier.
Structure de la célébration
Avant de leur laisser la parole, il me paraît bon de vous donner la structure de cette célébration, dont le texte devrait être publié dans cette revue, qui a eu lieu dans la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville, longue de 50 mètres, avec ses lambris dorés, peintures, lustres de cristaux:
– Le temps de la mémoire, la litanie des circonstances de ces morts, la liste des décès, des âges.
– Le temps des témoignages: des récits de rencontre.
– Le temps de l’engagement: la nécessité de bouger nos vies si on veut que ça s’arrête.
– Le temps de la convivialité, autour d’un buffet dans un salon proche.
Des gestes, une mise en scène, des projections de peintures de personnes de la rue, un terre plein central de gazon où étaient apportés les noms des personnes mortes, des bougies, de jeunes arbres qui seront plantés à leur mémoire…
Des lectures à plusieurs voix par des acteurs, un orchestre donnant de la musique classique, un chœur du Quart Monde, un orgue de Barbarie…
Le lieu lui-même avec sa majesté un peu ampoulée, grandiose. Nous étions environ 700, presque la moitié étaient «de la rue».
Ce travail est le fruit de rencontres inter-associations, avec les personnes de la rue, avec les artistes, avec les différents interlocuteurs de la Ville de Paris.
Mobilisation
Je dois observer que, pour ma part, en quinze ans de travail de proximité avec des personnes vivant à la rue, c’est la première fois que je vois une telle mobilisation de leur part. Vingt-cinq d’entre eux ont été des partenaires efficaces de la préparation et de la communication, plusieurs centaines sont venus. C’est pourquoi les paroles recueillies auprès d’elles lors d’un bilan me paraissent plus parlantes qu’une analyse qui resterait à poursuivre.
Voici donc leurs mots:
Concernant le mot d’accueil de Bertrand Delanoë «Bertrand a dit: c’est la Maison du Peuple, alors on l’a cru, on était chez nous, du coup on ne s’est pas gêné. Oui, il nous a ouvert grand symboliquement. Il parlait pour lui, je n’ai pas senti de récupération politique. C’est comme si, au contraire, il nous remerciait d’avoir eu cette idée. Parce que eux, ils ne savent pas, ils ne sont pas sur le terrain».
Sa présence était importante, son rôle de Maire replaçait chacun au cœur de la Cité.
Concernant l’ensemble de la célébration:
«Un sens d’être plus que de faire; ça crée une ouverture. Mais après?»
«On était solidaire. Je sais pas dans quel état je serai dans deux mois».
«Il y avait beaucoup d’amour dans cette salle, une grande tendresse humaine qui a fait fondre les barrières.» ;
«Des hommes pleuraient» ;
«Une grande dignité.» ;
«La solennité».
«L’unité entre les personnes de la rue et les autres est loin d’être acquise, les membres d’association ne sont pas à égalité avec les personnes très pauvres. Ce temps a été un temps d’unité fabuleux. Le lieu, paradoxalement, si majestueux, permettait beaucoup d’intensité. Ce qui s’est passé est remarquable. La sauce a pris tout de suite. Les gens ont été émus. Est-ce que ça dépasse l’immédiat? Une unité qui n’est pas acquise, ni avant, ni après».
«Des gens ont parlé qui n’ont pas l’habitude de parler et des gens ont entendu qui n’ont pas l’habitude d’entendre».
Il s’est passé quelque chose de grand qui nous dépasse, tous témoignent que les barrières entre humains sont un moment tombées: probablement égalité devant la mort, devant la citoyenneté et devant la beauté.
Concernant la date. C’est important, la date: le 11 juin, pas aux premiers froids mais aux premiers soleils. C’est super: les gens de la rue vivent, meurent même et peut-être plus en dehors de l’hiver.
Concernant la portée de cet événement,
«Si ces personnes n’étaient pas mortes de manière indigne, on ne ferait pas ça. C’était notre cérémonie, nos copains, un devoir de mémoire de notre part, c’est nous les premiers concernés. C’était pas une manif, c’est la mémoire, c’est gratuit».
«Pour le buffet, il y avait qualité et quantité. De vraies assiettes, de vrais couverts, des verres à pied fragiles… On n’a rien entendu de cassé, il y avait plus de respect les uns vis-à-vis des autres que dans certains buffets. On n’entendait pas les bruits de vaisselle. Il n’y a pas eu de choses renversées».
«Ils nous ont même offert le café dans des tasses».
«Les gens qui faisaient le service: leur gentillesse, j’ai été étonné de leur gentillesse. Ça ne peut pas être parce qu’on leur avait donné l’ordre, ça marche pas. J’avais peur du dédain, ils ont été adorables, gentils, une complicité, comme si ça les changeait des grands pontes».
«Ce buffet, une véritable communion à ce moment-là, une joie très réelle. Il y avait pas les officiels d’un côté et les gens de la rue de l’autre, c’est bien un buffet, on circulait».
«C’était bien qu’il y ait Riton la Manivelle, (à l’orgue de Barbarie) on a même un peu dansé».
«Ce qu’a manifesté le buffet, il faut le souligner: ça ennuie tout le monde la gratuité, la magnificence pour les pauvres: la Mairie a très bien fait. C’était la révélation que le processus d’assistance et d’enfermement qui existe pour les pauvres était brisé pour quelques secondes. Ça va continuer ou cesser?»
«On peut vouloir l’unité comme Hitler, là, l’unité était, sans exclusion, c’est ça qui nous a ouvert le cœur».
L’important semble pour tous dans la gratuité, l’honneur et la beauté. En honorant les morts, ce qui n’est pas «productif», en honorant les vivants par un accueil d’une éminente dignité, il était question d’humain, de ce qui fait qu’on est humain, (et qui donc nous rassemble) et non des besoins physiologiques des personnes (qui sépare entre assistants et assistés).
Il reste la question de la suite, le travail associatif s’interroge :
«Le soir même, il y a eu un effet positif, nous étions au même niveau à assister à une célébration. Plus personne n’était en position d’avoir ou de demander. C’est un effet direct, il faut que ça se décante dans le temps».
«La barrière a été abolie une heure ou deux: nous étions du même côté. Le lendemain déjà, nous étions bénévoles et bénéficiaires…».
«Le processus d’assistance et d’enfermement était brisé pour quelques secondes. On va continuer ou cesser?
Le lendemain, est-ce qu’on va continuer la même soupe populaire? Comment les associations vont tirer les fruits de cette sorte de rupture? Interroger ce qui est vraiment utile, ce qui construit dans la durée?»
«Il faudrait arrêter de prendre les gens par leurs besoins mais par leur potentiel».
«Certains craignaient la violence, mais quand il y a de l’honneur, il n’y a pas de violence».
Il me paraît extrêmement intéressant de noter que ce qui s’est passé ce soir-là est «l’inverse» du travail social habituel et de ses critères d’évaluation: Nous avons mis du prix à quelque chose d’inutile. Quoi de moins «rentable» que de s’occuper des morts? des morts de la rue de surcroît? Et pourtant, les personnes de la rue se sont mobilisées avec une dignité étonnante: le RMI a souvent été dépensé ce jour-là pour un costume, le coiffeur, une robe ou des chaussures. Plusieurs centaines étaient là, qui ratent bien souvent leurs rendez-vous pour des démarches «utiles».
Par ailleurs, se sont mobilisés avec beaucoup de générosité, de compétence, d’intelligence et de cœur les divers interlocuteurs de la Mairie de Paris, Cabinet du Maire, Services du Protocole, de la Sécurité, Génie, conseillers, techniciens du son… En voici un exemple qui m’a marquée: les personnes des espaces verts devant fournir les jeunes arbres amenés à la mémoire des morts de la rue m’ont dit On a choisi des arbres des forêts, parce qu’on a pensé que pour eux c’était mieux.
«Nous» étions là. Car finalement, ce soir-là, nous étions d’un «même bord», celui des êtres humains.
Cécile ROCCA
«Collectif Les morts de la Rue»
151 rue du Chemin Vert
75011 Paris
Nous vous prions d’associer à leur souvenir
ceux qui les ont précédés (1999 à avril 2001)
Jean-Claude, 33 ans; Gérard Gaunin, 55 ans; Christian Griffe, 63 ans; Henri Maillard, 71 ans; Mouloud Oufella, 46 ans; Aimé Reitzer, 51 ans; Alexandre Seferian, 65 ans; Belcacem Zoglami, 58 ans; André; Cyvec, dit le Polac, 32 ans; Bogdan, 36 ans; Nathalie Culot, 34 ans; François Alexandre, 30 ans; Marie-Thérèse Leroy, 50 ans; Alain Marquis, 50 ans; René Berthet, 61 ans; Pierre Priant, 65 ans; Xavier, dit le Schtroumf, 40 ans; Jérôme, 20 ans; Claude, 65 ans; Papy Christophe, 75 ans; Fatou Soumah, 31 ans; Jean-Paul Dogilbert, dit Doudouille, 35 ans; Redha Amrouche, 36 ans; Lucien Crunelle, 55 ans; Serge Lecomte, 50 ans; Yves Reboani, 50 ans; Labdi Benboumedhi, dit Roger, 60 ans; Yasmina Mekkhazni, dite Lydia, 33 ans; Hervé Marc, 29 ans; Claude Humily, 45 ans; Ernest Perot, 47 ans; Brice, dit Maurice, 19 ans; Driss Bennaïssa, 50 ans; David Maldan, 29 ans; Jean-Marie Esther, 42 ans; Jacques Dejean, 60 ans; Mustapha Aïssani, dit Julio Carlos, 52 ans; Patrick V., dit le Manchot, 55 ans; Mountaga Sow, dit Baba, Aliou, 33 ans; Michel Feuillet, 52 ans; Jean-Marie Hautecœur, dit Jeannot, 51 ans; Hassan Eboul, dit Tintin, 42 ans; Didier S., 36 ans; Mohamed B., 58 ans; Jean-Marc Forestier, 36 ans; Georges Meliniotis, 30 ans; Édouard Aguemon, dit Doudou, 40 ans; Robert V., 57 ans; Daniel Derbecourt, 44 ans; Jean R.; Bouchra Asri, 32 ans; Jean-Marie Petit, 50 ans; Daisy, 63 ans; Dioncounda M.; Francis Haint; Bernard Guillendou, 70 ans; Alain B., 60 ans; Ahmed Moukah, 70 ans; Marc Trouillard, 38 ans; Roger Lavialle, 66 ans; Sylvie Lietard, 54 ans; Jean-Jacques Cuvillier, 48 ans; Milorad Zobick, 50 ans; Dominique Blanchard, 35 ans; Claude Gaudelet, 58 ans; Philippe C., 45 ans; Alain, 48 ans; Francis, dit Le Belge; Mirella, 27 ans; Mukumaranage Palitha Premakumarana, 43 ans; Bernard Greffin, 61 ans; Mathias Lieder, 40 ans; Francis L., 50 ans; Donat-Pierre E., dit Pierrot; Samia, environ 50 ans; Maurice, 72 ans; Anaïs, 30 ans; Alain Darvogne, 53 ans; Gérard G.; Didier S., 36 ans; Mohamed B., 58 ans; Robert V., 57 ans; Alain B., 60 ans; Christopher Traynor, 24 ans; Jean-Claude, 33 ans; Jacques Escudier, 45 ans; Claude Picard; Pierre Venard, 51 ans. France Pierre Bergougnan, 59 ans; Serge Placide Leocadi, Daniel Guyon, 53 ans; Jean-Paul Pelthier, 38 ans; Pierre Bernard Basset; Pierre P., 64 ans; Patrice Mohellebi, 37 ans; Claude J., 63 ans; François Xavier D.; Thierry Vergne, 35 ans; Pierre Bailly, 72 ans; Christian Pomeray, 50 ans; Lucien Rouillon, 45 ans; Jacky G., 53 ans; Mitch, 39 ans; Philippe Bolus, 39 ans; Bernard NGuyen, 48 ans; Claude Platon, 45 ans; Marie Lafare, 70 ans; Yves Lefebvre, 52 ans; Noël D., 56 ans; Hocine, dit le Marseillais; Bernard Halary; Letchek Morchevic, 55 ans; Monique dite La Reine du Carrefour; Jean-Luc Bour, 46 ans; Denise Petit, 56 ans; Jacques Elmer, 66 ans; Jean-Paul Dumenil, 50 ans; Mustapha, 37 ans; Jean-Claude Inddracoumarin, 43 ans; Daniel, 38 ans; Thierry dit Titi, 38 ans; Un homme dont l’identité n’a pas été établie; François, 32 ans; René; Anne-Marie; Olga, 19 ans.
À Charenton
Claude Roussel, dit «Petit Claude» juste avant Noël 2001.
À Nanterre
Luc Lebrument, 53 ans, le 27 octobre 2001.
Juan Roberto Ascension, 38 ans, le 5 décembre.
François René Paresys, 70 ans, le 24 janvier 2002.
Lazlo Rigo, 70 ans, le 2 février.
Stanislavs Platpirs, 71 ans, le 17 février.
À Marseille
Petit Marc, 46 ans, le 23 décembre 2001.
À Vannes
Didier Charpentier, 49 ans, le 3 février 2002.
À Versailles
Jean Desveaux, 54 ans en mars 2002.
Bien d’autres restent dans l’ombre, à Paris ou en Province, que ceux qui les connaissent nous le disent.
Durée moyenne de ces vies : 49 ans
Espérance de vie nationale : homme 78 ans / femme 82 ans
*
Plusieurs sont morts des violences de la rue (assassinat, suicide, accident),
les autres des séquelles de l’errance (sida, alcool, froid…) et de l’isolement.
Certaines ont pu être accompagnées et vivre leur fin en plénitude.
Sur le Quai Henri IV, dans sa roulotte, à coup de hache, brûlé vif, asphyxié, chute mortelle, retrouvé rue de Rivoli, 29 ans de rue, usé, sous un métro, hypothermie, dans la forêt, épuisé, se laissait tomber, retrouvé dans un parking, sur la voie du métro, écrasée, fracassé, mort chez les bleus, mort au Samu, noyé, défenestré, se réinsérait, overdose, accident, chute, suicide, se laissait tomber, seul dans un hôtel, dans un squat, retrouvé dans la rue, défenestré, sur un banc, dont la mort remontait à deux jours, le visage dévoré par les rats, sous une bretelle d‘autoroute, à l‘hôtel, à une station RER.
Dans de nombreux cas, la famille a participé aux funérailles.
Depuis novembre 2001, nous avons eu connaissance des Morts de la rue:
À Paris
2001
Une personne de sexe masculin dont l’identité n’a pas pu être établie, 45 à 55 ans, le 11 mai.
Mohamed Bousserghine, 64 ans, le 2 juin.
Jozsef Farkas, 52 ans, le 1er juillet.
Éric Didier Jambu, 42 ans, le 24 juillet.
Daniel Coquillaud, 54 ans, en septembre.
Une personne de sexe masculin dont l’identité n’a pas pu être établie, 30 à 35 ans, retrouvé le 13 octobre Quai Henri IV.
Guy, environ 50 ans, en novembre.
Manoël Hude, 43 ans, mort en novembre.
Patrick Evrard, fin novembre.
Hartmut Erich Huebner, 51 ans, le 4 décembre.
Jean-Pierre Lalau, 46 ans, mort en décembre.
Une personne de sexe féminin, 75 ans, le 23 décembre, Paris 18e.
Jacky Maire, 35 ans, le 24 décembre dans le 7e.
2002
Lionel Castenetto, 49 ans, originaire d’Amiens, le 1er janvier.
Claude Pretseille, le 2 janvier.
Gérard Fraissinhes, 59 ans, le 3 janvier.
Marcel Marc Perin, 54 ans, le 12 janvier.
Thierry Pechberti, 37 ans, le mardi 15 janvier.
Marcel de St Paul, aux environs du 12 janvier.
Andrew Manners, 35 ans, mi-janvier.
Jean Briard, 56 ans, fin janvier.
Jean-Pierre Charbonne dit «la Baronne», 56 ans, le 28 janvier.
Michel Smorog, 68 ans, le 4 février.
Jacques Fessart, 40 ans, le 7 février.
Ibrahim Kane, dit Baye, environ 45 ans, en mars.
Philippe Giry-Ducluzeau, 55 ans, le 25 mars.
Laurence, 38 ans, le 29 mars.
Casimir, 48 ans, fin mars.
Bouchon, 55 ans, fin mars.
Les équipes, leurs amis,
les associations:
Aux Captifs, la Libération,
ATD Quart monde,
l’Aumônerie du CHAPSA,
Autremonde,
Le Collectif Dignité Cimetière,
Le Collectif Ivry Sans Domicile Fixe,
Cœur de Femmes,
Les Compagnons de la Nuit,
CPHB St Merri,
Emmaüs France,
Emmaüs Liberté,
Les Équipes St Vincent,
Lumière dans la rue,
Magdala,
La Mie de Pain,
La raison du Plus faible,
Les Restaurants du Cœur, Relais du Cœur,
Le Sappel,
Le Secours Catholique,
Unité Sans-abri,
ont la tristesse de faire part des décès,
à Paris,Charenton, Ivry, Lille, Nanterre, Versailles
des personnes qu’elles ont accueillies ou rencontrées:
Les Morts de la Rue
«Les Morts de la Rue», 151 rue du Chemin Vert 75011 Paris
Tel: 01 49 23 89 90. Fax: 01 49 23 89 97. E-mail: mortsdelarue@ free. fr
CÉLÉBRATION À LA MÉMOIRE DES «MORTS DE LA RUE»
Hôtel de ville, Paris, 11 juin 2002
 
1. Le Constat
 
 
Faire mémoire… C’est veiller
C’est refuser que la vie s’éteigne
Que le souvenir tombe
Dans le vide de l’oubli.
Nous tous ici présents
Nous sommes les veilleurs
de nos amis morts
Les morts de la rue.
Notre silence ici
est un cri de colère:
Assez de morts de la rue!
Ça suffit!
Nous sommes veilleurs
non pour célébrer leur souvenir
mais pour être vigilants
afin que leur mort
ne soit pas inutile.
Leur mort à la rue,
si nous savons l’entendre,
est une revendication
que nous devons assumer:
Jamais plus des personnes jetées à la rue,
Jamais plus d’expulsions du logement!
Assez de personnes vivant dans la rue,
Assez de personnes mourant dans la rue!
En faisant ici mémoire
des morts de la rue,
nous voulons être ferment
d’une société a-venir,
Toujours à faire venir
par l’effort de tous:
Celle des hommes et des femmes libérés
des injustes inégalités,
vivant, enfin, en humaine fraternité.
Ces hommes et ces femmes sont morts
dans la rue,
arrêt cardiaque
sur un banc, avenue Foch
son frère, fossoyeur à Thiais, a appris la mort de son frère en l’enterrant.
Vivait sur une grille près de la gare d’Austerlitz où il a été écrasé
à la gare RER d’Arcueil
dans sa cabane
sous un pont de l’autoroute A4
dévoré en partie par des bêtes, dont son visage,
cirrhose
gangrène et diabète
épuisement en forêt
défenestré
en soins palliatifs
à l’hôpital
rue Danton, dans la rue
mort de froid à Versailles
Sur le Quai Henri IV, dont la mort remontait à deux jours,
dans sa roulotte,
brûlé vif,
asphyxié,
chute mortelle
rue de Rivoli,
29 ans de rue
usé,
sous un métro,
épuisé
dans un parking
écrasé,
noyé
seul dans une chambre d’hôtel,
dans un squat,
dans la rue
Mais de leur vivant, ces hommes et ces femmes étaient:
Ancien chauffeur livreur.
Ancien légionnaire.
Grand cœur aimé de tous, il est devenu marginal à la suite de son divorce.
Épileptique, buvant plus que de raison, il était bon copain avec tous, aidant les autres.
Avait mis de l’argent de côté pour son incinération.
Il avait toujours un mot gentil.
Très craintif
Vivait dans la rue depuis plus de 17 ans
Offrait une fleur quand le RMI était perçu.
Mettait les pièces jaunes de côté, lors de l’opération «pièces jaunes».
Détestait les foyers où il n’allait que peu et en cas de nécessité.
Il était en marge, mais il commençait à s’en fatiguer,
Il chutait doucement et nous ne savions comment l’amener à parler.
Ne voulait pas d’aide
se réinsérait
Sa gentillesse à nous proposer un petit morceau de carton pour s’asseoir à côté d’elle,
sur des marches très froides.
Il était en réinsertion.
Garçon très doux, très en retrait.
Depuis Notre dernier faire-part, il y a six mois, nous avons eu connaissance de leurs décès, quelque fois longtemps après, parfois par hasard, des morts de la rue. Cette liste n’est pas exhaustive.
Pour la commencer, voici deux actes de décès de personnes qui n’ont pas été identifiées, nous les citons au nom de tous les disparus:
Le onze mai deux mille un, à dix heures et dix minutes, une personne du sexe masculin dont l’identité n’a pas pu être établie, est décédée 52 rue de Rivoli. Le signalement est le suivant: 45 à 55 ans environ, taille environ 1,80m, 60 kg, cheveux poivre et sel/roux, yeux marrons, type nord africain.
Vêtements: caleçon long noir, ceinture noire, chaussettes blanches vertes grises à losanges, baskets à lacets noires et blanches, maillot de corps noir à rayures, jeans, pull noir à rayures, un autre pull noir.
Bracelet fantaisie. Signes particuliers: une ancre de marine à l’avant-bras gauche.
Le treize octobre deux mille un, à quinze heures, nous avons constaté le décès, paraissant remonter à deux jours, d’une personne du sexe masculin dont l’identité n’a pas pu être établie.
Le signalement est le suivant: 30 à 35 ans, 1,72m, 61 kg, cheveux bruns, couleur des yeux ignorée, type européen.
Vêtements: blouson de cuir rouge et noir avec drapeau américain dans le dos et devant, surchemise grise taille L, marque Tex, pantalon bleu clair jean’s, slip marque Dim, maillot de corps blanc avec sigle «jeune pour l’humanitaire» chaussettes blanches, chaussures marque Nike pointure 43. Tatouages avant-bras gauche et épaule droite.
Le corps a été trouvé Quai Henri IV.
Voici maintenant les noms dont nous avons connaissance:
Mohamed Bousserghine, 64 ans, le 2 juin.
Jozsef Farkas, 52 ans, le 1er juillet.
Éric Didier Jambu,42 ans, le 24 juillet.
Yannick Hamoutti, dit Nadia, 34 ans, en août.
Daniel Coquillaud, 54 ans, en septembre.
Luc Lebrument, 53 ans, le 27 octobre 2001.
Guy Cavaillac, 53 ans, en novembre.
Patrick Evrard, fin novembre.
Hartmut Erich Huebner, 51 ans, le 4 décembre.
Juan Roberto Ascension, 38 ans, le 5 décembre.
Jean-Pierre Lalau, 46 ans, mort en décembre.
Une personne de sexe féminin, 75 ans, le 23 décembre.
Petit Marc, 46 ans, le 23 décembre 2001.
Jacky Maire, 35 ans, le 24 décembre.
Claude Roussel, dit Petit Claude, juste avant Noël 2001.
En 2002
Lionel Castenetto, 49 ans, le 1er janvier.
Claude Pretseille, le 2 janvier.
Gérard Frayssine, 59 ans, le 3 janvier.
Ibrahim Kane, dit Baye, environ 45 ans, le 10 janvier.
Marcel Marc Perin, 54 ans, le 12 janvier.
Thierry Pechberti, 37 ans, le mardi 15 janvier.
Marcel, en janvier.
Andrew Manners, 35 ans, mi-janvier.
Jean Briard, 56 ans, fin janvier.
François René Paresys, 70 ans, le 24 janvier.
Manoël Hude, 43 ans, mort le 25 janvier.
Jean-Pierre Charbonne dit la Baronne, 56 ans, le 28 janvier.
Lazlo Rigo, 70 ans, le 2 février.
Didier Charpentier, 49 ans, le 3 février.
Michel Smorog, 68 ans, le 4 février.
Jacques Fossart, 40 ans, le 7 février.
Stanislavs Platpirs, 71 ans, le 17 février.
Ursula, 50 ans, en février.
Jean Desveaux, 54 ans en mars.
Philippe Giry-Ducluzeau, 55 ans, le 25 mars.
Laurence, 38 ans, le 29 mars.
Casimir, 48 ans, fin mars.
Bouchon, 55 ans, fin mars.
Patrice Lefevre-Deplanque, 55 ans, le 5 avril.
Michel Naudin, 46 ans, mort le 14 avril.
Gilbert Kim, 61 ans, le 18 avril.
Le Petit Michel, 40 ans, en avril.
«À cette terrible liste de noms, je m’y ajouterais si cela pouvait l’éteindre à tout jamais: “plus jamais ça”.
Avec mon soutien et amicales pensées.»
N° 898782 N
Hôpital de la prison de Fresnes
 
2. Témoignages
 
 
Nous avons énuméré les morts, mais d’eux, vivants, on s’en souvient.
Nous écoutons ces souvenirs recueillis auprès d’un enfant:
Claude
Je m’appelle Aurélien. J’ai dix ans et demi. Cela fait en gros cinq ans que j’ai connu Claude. Avec ma mère, je l’ai rencontré à la Station Strasbourg Saint-Denis.
La première fois que je l’ai vu, j’ai pensé que c’était quelqu’un de négatif. Au fil des jours, j’ai appris à le connaître. J’ai appris dans quelle misère il était.
C’est vrai que ça m’a fait de la peine d’apprendre qu’il était mort. Pour moi, c’était pas possible. Quand en revenant de chez mon père, ma mère m’a dit ça, pour moi, c’était incroyable. Parce que, pour moi, Claude c’était un homme très important.
Quand on se rencontrait, on était contents de discuter tous les deux. Ça nous faisait plaisir, à lui et à moi. Quand il me parlait de l’école, il essayait de me faire comprendre qu’il fallait bosser à l’école, et ça, d’une façon comme on parle à un fils. Et ça me faisait plaisir. Et moi, je comprenais très bien, parce que lui, était dans la misère. Il voulait me dire que je prenne pas exemple sur lui; que sa vie était faite, et que ma vie était en train de se faire.
Ça me faisait de la peine de le voir comme ça à la rue. Mais lui, était habitué à rester dans la rue. Claude, il était gai, sympathique, courageux. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre et s’occuper de lui. Il avait du chagrin pour les autres. Il voulait que les autres réussissent. C’était comme s’il s’en foutait de lui, comme si sa vie était faite.
Claude, pour moi, c’est un sauveur…
Quand même qu’il est mort, je sais qu’il reste toujours une petite miette ou quelque chose de lui pour qu’on se rappelle de lui.
La dernière fois que je l’ai vu, en m’embrassant, il m’a dit au coin de l’oreille: «je te dirai quelque chose…»
Aurélien
Un ami se souvient de Tintin: (CR)
Tintin (lu par Éric)
Un bon souvenir: C’était un Noël, «Alors, on va faire Noël tous les deux». J’ai dit oui, il restait encore un petit peu d’argent, j’ai dit «viens» et on est allé rue du Faubourg St-Denis, il y a tous les commerçants, là on s’est acheté tout ce qu’il nous fallait, pas grand chose, hein, des huîtres, du poulet cuit le moins cher, mais il est très très bon, pas du poulet daubé, c’est du poulet frais qu’ils font; et on a pris du vin, et il lui fallait une demi baguette de pain, s’il mangeait pas de pain, il était pas malade mais… fallait du pain. On est remonté dans la gare, elle a pas fermé à ce moment-là, et on a fait notre petit réveillon tous les deux. Et d’un seul coup, je le vois se lever, c’est là que ça me fait sourire parce qu’il était adorable, il s’est levé et il fait: «on a bien mangé» «Oui», il dit: «Dans cette gare, y’a pas de musique». Il s’est levé malgré les broches qu’il avait dans les jambes; il s’est levé et il s’est mis à danser devant moi, et il m’a levé, il m’a tiré, et il a voulu que je danse avec lui! Les gens qui prenaient le train de Strasbourg du soir, ils sont passés par la voie 25, ils nous ont vu danser tous les deux, ils ont dû se dire «ils sont fous ces deux-là!»
Jean-Pierre la Baronne, mort un an après son ami Tintin.
À l’enterrement de Bruno, Nounours pour ses amis, ils se sont adressés à lui:
Nounours
C’est Chantal, Joël, Pascal, Nanard, Nono, et tous tes amis présents ici. En ce lieu pour se recueillir devant toi!
Ils sont nombreux, tes amis, tu sais, mais ce jour-là…
Tu étais seul comme un homme…
Tu dormais comme un môme!
C’est le destin, Ton destin, c’est la volonté de Dieu… On peut rien faire, frère!
Nounours, on t’oubliera jamais.
Tu es avec nous dans nos cœurs… Chaque heure, chaque jour, à la place de la Mairie, au terrain de boule, ou en face de cette église, ou au collectif SDF.
Nounours, on t’aime beaucoup!
Tu nous manques…
T’as laissé un vide!
Toutes nos condoléances à ta famille.
Que ton âme repose en paix… Que le bon Dieu t’accueille dans son vaste paradis.
Au revoir, Bruno, notre Nounours.
Un homme de la rue nous interpelle par ses réflexions sur la vie et sur la mort:
SDF
Quand je me regarde, je vois un homme sans logis.
Et mon rêve c’est d’avoir un logis comme tous. Un lit, comme tous les Français en ont un.
Mais mon lit c’est le trottoir. Le froid et la solitude c’est ma maison.
Et une fois sur la route, tu trouveras plus personne qui t’aidera.
Les sans-logis sont des hommes qui doivent mourir sur la route. La société ne les accepte plus, et pourtant c’est la société qui fait les sans-abri. C’est ça la vie moderne.
Encore aujourd’hui on prend les sans-abri comme le rebut de l’humanité. C’était toujours comme ça et ça sera toujours comme ça.
Mort, j’aurai trouvé ma patrie. Parce que la mort c’est la patrie des sans-abri.
Roger
 
3. L’engagement citoyen
 
 
Il ne suffit pas de faire mémoire. Nos copains sont morts de ne pas trouver place avec les autres, et pour bien des vivants aujourd’hui, l’exclusion continue. La mort les guette.
APPEL AUX CITOYENS
pour le respect de l’égale dignité de tous
Lorsqu’une personne vit et meurt dans la misère,
C’est sa dignité qu1i n’est pas respectée,
C’est notre dignité à tous qui est atteinte.
Nous avons une conviction:
La misère n’est pas fatale.
Nous proposons un engagement:
chacun peut agir, à sa manière, contre la misère
Voici un engagement que nous vous proposons et que vous pouvez préciser, de la manière qui vous convient:
Pour contribuer à développer un grand courant contre la misère, je m’engage pour le respect de l’égale dignité de tous, et je veux chercher à:
  • agir personnellement dans mes lieux de vie et de travail pour refuser toute forme d’exclusion d’enfants, de jeunes, d’adultes ou de familles.
  • soutenir les personnes et les projets qui assurent aux plus défavorisés comme à tous la pleine reconnaissance de leur égale dignité et de leurs droits fondamentaux.
  • veiller à ce que les responsables publics, à tous les niveaux, mettent en place et appliquent les politiques, les mesures et les orientations préconisées par la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions.
 
Les Morts de la Rue
 
 
Cet article expose les quelques chiffres dont nous disposons sur les morts de la rue, les lieux et causes de leur mortalité. La prise en charge de ces deuils, par des célébrations individuelles et collectives.
Pourquoi ce collectif, et quelles sont ses perspectives.
Depuis 1981, permanents et bénévoles de l’association «Aux Captifs, la Libération», vont à la rencontre de personnes vivant à la rue, établissent avec eux une relation qui peut durer plusieurs années. Ce travail nous fait constater que les personnes que nous accompagnons meurent souvent jeunes. Nous nous retrouvons donc confrontés au deuil:
Celui des personnes de la rue qui leur étaient proches, celui des familles avec qui il nous arrive d’être en contact, celui des équipes, notre propre deuil.
Le travail sur «les Morts de la Rue», initié par Aux Captifs, la Libération a été rejoint par une vingtaine d’autres associations. La construction progressive de ce collectif sera détaillée plus loin. Les informations chiffrées concernant les morts de la rue ont été collectées auprès des diverses associations.
LES MORTS DE LA RUE, en quelques chiffres
Combien sont-ils?
Je reprends à mon propre compte les observations de Catherine Barthe-Dejean sur les difficultés à chiffrer cette réalité.
«Il n’existe pas, à l’heure actuelle, de possibilité de comptabiliser l’ensemble des décès de personnes de la rue. En effet, les lieux de décès, et donc d’enregistrement de celui-ci, sont variables: certaines personnes de la rue meurent effectivement dans la rue ou des lieux publics et sont alors amenées à l’Institut médico-légal, d’autres meurent à l’hôpital, d’autres dans des lieux privés.
D’autre part les déclarations de décès ne comportent pas de mention permettant de savoir à coup sûr si la personne sans domicile connu est bien une personne vivant dans la rue, par contre, des personnes vivant dans la rue peuvent fort bien avoir un domicile «officiel».
C’est pour cet ensemble de raison que l’accès aux données de l’institut médico-légal nous a été refusé.
En l’absence de données d’ensemble de référence, nous nous contentons donc d’analyser celles que nous avons trouvées à ACLL» (…)
Il arrive par ailleurs que certaines personnes de la rue disparaissent sans que l’on puisse savoir si elles ont changé de lieu d’errance, si elles sont réinsérées quelque part ou si elles sont mortes» (1).
D’autre part, faut-il compter comme morts de la rue ceux qui meurent peu après avoir intégré un logement?
Daniel Terrolle explique par ailleurs les difficultés qu’il a rencontrées dans la piste quantitative officielle (2).
Nous n’avons comme information que celles qui nous sont données par les associations du Collectif, et par quelques partenaires ponctuels. Ces informations sont partielles, inexploitables au niveau quantitatif.
De quoi meurent-ils?
Sur 114 personnes dont nous avons la cause de décès, 46 sont morts de mort violente, pour lesquels il est difficile de démêler l’accidentel, le meurtre ou le suicide (7 noyés, 7 écrasés, 4 défenestrés, 12 assassinés, 9 overdoses, 3 brûlés vifs…)
41 de maladie «lente» alcool, maladie respiratoire, cancer, HIV,…
12 de mort soudaine, «naturelle» rupture d’anévrisme, épilepsie, infarctus…
15 se laissaient mourir dénutrition, hypothermie, gangrène, dépression, épuisement …
Où meurent-ils?
Sur 134 personnes pour lesquelles nous avons le lieu de décès:
60 sur la voie publique (Seine, rue, métro, square, forêt, parking…)
34 à l’Hôpital (dont 2 en soins palliatifs, 1 en maison de repos)
24 en lieu d’hébergement (CASH Nanterre, foyer, SAMU, prison)
24 «chez eux»: (hôtel, abri de fortune, logement, pension de famille, squat, monastère, maison de retraite)
Moins de la moitié d’entre eux meurent sur la voie publique.
Leur âge:
Sur 215 personnes dont nous connaissons l’âge du décès:
66 sont morts entre 18 et 35 ans
81 sont morts entre 36 et 50 ans
54 sont morts entre 51 et 65 ans
14 sont morts entre 66 et 90 ans
Plus des 2/3 sont morts avant 50 ans. La moyenne d’âge, selon les années et les informations restreintes dont nous disposons oscille de 36 à 48 ans.
Leur sexe:
Les femmes sont très minoritaires parmi les personnes pour lesquelles nous avons une information. 1/5 avant 1999, moins de 1/10 depuis. Ces informations restant partielles.
 
Autour de chacun de ces morts
 
 
Voici pour indication l’action d’une des associations du Collectif «Les morts de la rue».
L’association apprend leur décès :
  • par leurs amis: «il a disparu, il a fait une OD, les pompiers l’ont emmené…»
  • par les services publics: IML, Hôpital, police… quand ils ont connaissance de la domiciliation de la personne.
  • par la recherche par l’association, en cas de disparition d’une personne. (auprès de l’IML, Hôpitaux, Police d’Identité Judiciaire…)
  • par hasard: parfois des mois ou des années après…
L’association prévient les proches : Les échanges au cours des Tournées-rue, permanences et programmes permettent d’avoir les informations permettant de contacter:
  • Amis de la rue
  • Partenaires associatifs
  • Famille
  • Anciens volontaires et permanents
Funérailles, prise en charge : quand la famille est prévenue, le plus souvent, elle prend en charge financièrement les obsèques. Sinon, l’association prend contact avec les pompes funèbres, un certificat d’indigence permet la prise en charge par la Mairie.
Selon les cas, la célébration et l’enterrement sont préparés en lien avec la famille ou non. Avec le corps ou non. Dans tous les cas, la célébration a lieu avec leurs amis et les équipes.
Souvent le temps avant l’inhumation est assez long, temps d’identification formelle, recherche de famille, autopsie… Le délai peut être de plusieurs mois dans les cas extrêmes. Une association tient une bougie allumée devant la photo de la personne décédée jusqu’à l’inhumation.
Célébrations :
Il y a encore 10 ans, les «indigents» étaient inhumés par «voie administrative», (ce qui reste le cas pour ceux qui ne sont pas réclamés) amis et associations n’avaient pas la possibilité d’accompagner la camionnette transportant plusieurs corps au cimetière, le lieu de l’inhumation n’était pas clairement indiqué. Les célébrations avaient lieu sans le corps, un objet pouvant le symboliser: photo, fleurs, bougie…
Puis il a été possible d’organiser des célébrations avec le corps, mais on n’avait le droit de rien poser sur la tombe! Il nous est arrivé d’organiser des collectes pour payer un coin de terre pour 10 ans, car il nous a été assuré que c’était le seul moyen de pouvoir poser la plaque gravée que leurs copains de la rue avaient achetée.
Se réunir autour du corps pour célébrer change tout: la violence de leurs amis a baissé d’un coup.
Les célébrations sont adaptées à ceux qui sont morts et à leur entourage: musique qu’ils aimaient, choix des textes avec leurs amis, rites permettant à chacun de poser un geste, amener une bougie, une fleur, poser sa main sur le cercueil, prendre la parole pour évoquer un souvenir…
Nous nous adaptons à la foi de ceux qui sont morts et lisons éventuellement le Coran, et nous réunissons au quarantième jour pour faire mémoire.
Plusieurs de nos associations sont chrétiennes et célèbrent l’espérance de la résurrection.
Il nous arrive de simplifier à l’extrême pour les plus isolés d’entre eux, nous réunissant à quelques uns pour la levée du corps.
Quand cela est possible, c’est un grand réconfort pour tous de pouvoir se rencontrer, familles, personnes de la rue, membres d’associations: nous recomposons ensemble un puzzle morcelé, cela nous aide, les uns et les autres, à faire le deuil.
Nous nous retrouvons habituellement après les funérailles autour d’un verre d’amitié.
Pour les personnes vivant à la rue, la grande considération que nous apportons à celui d’entre eux qui est mort, faisant mémoire de ce qu’il y avait d’unique dans les rencontres avec lui, donne envie de vivre. Cela nous renvoie les uns et les autres à ce qu’il y a d’unique en nos vies; que nul autre ne peut vivre à notre place.
«Lorsque le mort est intégré dans un statut positif qui conforte la vie de la communauté, les deuilleurs consolés redeviennent des vivants à part entière»3(3)
Le deuil parfois impossible. Il est arrivé des périodes où les morts étaient plus fréquentes (sur l’une de nos équipes, 10 % des personnes domiciliées sont décédées en 1 an, la plupart connues depuis des années). Nos équipes étaient alors sous le choc. Pour nous comme pour les personnes de la rue, même les célébrations ne nous permettaient plus d’assimiler.
Pour eux, c’était «je serai le prochain sur la liste»; «on vit comme des chiens, on meurt comme des chiens, on est enterrés comme des chiens»… Pour nous, c’était encaisser une très grande violence, leur cri, leur angoisse, mais aussi celle des familles et la nôtre. Il y a eu un moment où nous n’y arrivions plus. Certains groupes de parole ont été bénéfiques. Nommer nos peurs, notre propre angoisse devant la mort. Il y a bien sûr aussi l’angoisse de notre propre travail, ne sert-il à rien?
«La mort de l’autre suscite chez les survivants un état de désarroi dans lequel le chagrin de la perte s’aggrave de l’angoisse de sa propre mort» (3).
C’est dans ce contexte qu’est né le travail de faire-part et de célébrations collectives.
 
Les faire-part
 
 
C’est pour réagir à ces nombreux décès que la décision d’envoyer des faire-part s’est prise. Nous n’avions pas le droit de nous taire face à ces drames. Par honneur pour ces personnes, pour partager notre propre deuil, pour sensibiliser l’opinion.
Juin 2000, Patrick Giros envoie le premier faire-part, pour 26 morts dont nous avions connaissance depuis 1 an. Il y a peu de réactions tant des politiques, que des associations ou médias. Il nous est reproché de culpabiliser, de nous occuper des morts plus que des vivants… Alors qu’il est bien évident pour nous que la disparition des vivants par une mort prématurée est insupportable!
Octobre 2000, «Aux Captifs, La libération», me confie de continuer ce travail de faire-part, en cherchant à y associer d’autres partenaires.
Décembre 2000, nous restons la seule association, mais quelques chercheurs se sont joints à l’aventure, Daniel Terrolle, ethnologue, que j’ai joint rapidement, dès que j’ai entendu parler de son travail. Jean Maisondieu dont les articles semblaient «expliquer» le déni sur ces morts nous encourage à poursuivre ce travail de dévoilement. Paul Virilio, urbaniste, explique ces morts comme des accidents de la vitesse de notre société.
Les médias commencent à nous écouter, nous travaillons avec certains d’entre eux, pour constituer des dossiers: Politis, Témoignage Chrétien, Le Monde. Puis l’information se répand, avec une surprise pour nous: les médias ne mettent l’accent que sur les conditions de sépulture, on occulte la réalité de ces morts.
Juin 2000, des associations rejoignent le travail de faire-part, 5 en juin 2000, 9 en janvier 2001, 20 en juin 2002. (Le faire-part doit être publié dans ce numéro.)
 
Les célébrations collectives
 
 
Pourquoi les célébrations
Depuis que cette mission m’a été confiée, il me semble impossible d’envoyer le faire-part sans en même temps inviter à une célébration collective; pourquoi?
– Ces morts sont une gifle. Un choc à encaisser. Il ne m’est possible de l’asséner que si je propose une réponse.
– Ces morts sont disparus, dans une certaine déshumanisation. Il m’est nécessaire de proposer une «humanisation».
– Ces morts sont une remise en question de notre propre travail social, de notre modèle de société. Pour qu’ils ne m’entraînent pas dans le désespoir, la culpabilité morbide, ils doivent nous permettre de nous serrer les coudes, de nous sentir plus vivants.
– Les personnes qui vivent à la rue vivent une «imitation» de la mort, en vivant sous terre, sentant mauvais… Célébrer leurs amis les place du côté des vivants. Ce sont les autres qui sont morts, pas eux. Ils se resituent dans le temps: «quand ce sera mon enterrement, tu mettras telle musique, telle fleur…».
«La liquidation du mort est subordonnée à la réussite du travail de deuil, faute de quoi l’endeuillé s’engluera dans une mort symbolique, sans pouvoir remettre pied dans la vie»(3).
C’est le cas de bon nombre de ceux qui vivent à la rue. Relisant les trajets de ceux dont nous avons connaissance, nous notons des deuils et des séparations souvent précoces. Placements, hospitalisations et deuils dès l’enfance (il faudrait lancer une étude sur les prématurés qui semblent nombreux!).
Le deuil, les célébrations collectives que nous proposons pour ceux qui meurent aujourd’hui ont un aspect thérapeutique par rapport à ces deuils anciens. Une femme, placée dans son enfance, à qui on avait interdit alors de participer aux funérailles de son père, dit avoir enfin pleuré son père lors de la célébration à l’Hôtel de Ville, avoir enfin le droit de vivre.
Historique des célébrations collectives
– Dès le début, nous pensions organiser des célébrations inter-religieuses, des difficultés pratiques nous ont amené à une messe (catholique) pour la première célébration collective, en décembre 2000. Nous étions environ 40, 2 ou 3 personnes de la rue étaient présentes.
Juin 2001, une célébration inter-religieuse (Juifs, diverses confessions chrétiennes, musulmans) à l’Église St Laurent, Paris 10ème. L’église est pleine, 400 personnes, dont seulement une vingtaine de la rue.
Décembre 2001, à nouveau une messe. Le lieu, chapelle, devient trop exigu, nous sommes 150, là où nous étions 40 l’année précédente. Vingt-cinq personnes de la rue sont là et prennent en charge l’animation de cette célébration.
Juin 2002, à la demande des associations laïques, majoritaires dans le collectif «Les morts de la rue», nous avons organisé la célébration à l’Hôtel de Ville de Paris (article joint). Environ 700 personnes, dont près de la moitié viennent de la rue.
Perspectives : Nous constatons que ces célébrations collectives ont un rôle d’intégration important. Les personnes de la rue s’y impliquent de plus en plus. Les interrogations des travailleurs sociaux sur leur travail semblent positives; les élus s’impliquent. La dimension spécifiquement humaine de la célébration de ces morts tisse des liens. Nous envisageons donc de poursuivre ces célébrations. Quelques fils nous conduisent autour desquelles il paraît important de continuer à innover: faire mémoire des noms, permettre des témoignages, donner place à l’art (musique, peinture…) affirmer la beauté de ces vies, convivialité autour d’un repas. La dimension laïque nous a conquis. Mais nous pensons que chaque religion est aussi concernée. Nous œuvrons à inventer la suite, avec les principaux concernés.
 
Pourquoi le collectif « Les Morts de la Rue » ?
 
 
1) Lever un déni, et pour cela essayer de récolter des informations, permettre que soient menées des études chiffrées sur cette réalité des morts de la rue. (Nous rappelons que l’information donnée par les faire-part n’est que partielle).
2) Permettre des conditions de sépulture décentes pour les personnes de la rue, ainsi que pour leur entourage. Un exemple: je reçois le 12 juin dernier un appel téléphonique d’un éducateur d’une petite ville de province, confronté à la grande colère d’un groupe de SDF: Un jeune homme de la rue est mort, comme les «indigents», il a été enterré en terre commune, sans que ses amis ne soient informés du jour et du lieu. Ses amis ont fabriqué pour lui une croix qu’ils veulent poser sur sa tombe; ils cherchent en vain le lieu, ils demandent dans quel cimetière, comment reconnaître la tombe, en divers lieux institutionnels, Mairie, Gendarmerie, Conservation des cimetières, on leur refuse la réponse, car il s’agit d’un indigent. Nous proposons à l’éducateur de parler du «collectif les Morts de la rue» au Maire, nous lui faisons parvenir par Mail de la documentation: si nécessaire nous parlerons à la Presse. Deux jours après, le Maire a fait des excuses à une délégation de sans-abri, la tombe leur a été indiquée, le Maire a offert des fleurs pour se faire pardonner. Il est très intéressé par le Collectif…
De nombreux exemples qu’il serait trop long de relater confirment cette situation: les pauvres doivent payer en humiliation ce qu’ils ne paient pas en argent. Les dégâts occasionnés chez les survivants empêchés de faire le deuil sont énormes!
Être en lien avec les institutions: nous souhaiterions être informés des morts que nul ne réclament. Plus d’une fois, nous avons pu contacter la famille là où la police n’y était pas parvenue: tout simplement parce que nous avions écouté quelques confidences, ou recueilli des lettres qui nous étaient confiées…
Améliorer la situation est un gain pour tous: les familles prennent souvent en charge les obsèques, quand on les retrouve et font leur deuil plus facilement qu’en apprenant le décès par hasard; les personnes de la rue se sentant humainement reconnues quand on célèbre leurs amis s’apaisent, alors qu’elles sont hors d’elles quand ils sont «enterrés comme des chiens».
Informer de cette réalité pour susciter le désir de la transformer.
Célébrer pour permettre aux vivants de faire un deuil. Les rites, la beauté, la mise en scène des sentiments complexes en jeu, permettent aux vivants de se reconnaître pleinement vivants et sont peut-être un des moyens les plus efficaces d’intégration.
L’association «Aux Captifs, la Libération», initiateur et financeur du travail sur «Les morts de la rue» jusqu’à ce jour, a pris la décision de se désengager financièrement. Sa participation se limitera à quatre heures salariées par semaine. Le collectif cherche les moyens financiers et humains de poursuivre le travail engagé.
Cécile ROCCA
Associations ayant collaboré au faire-part « Les morts de la rue » juin 2002
Aux Captifs, la Libération 151 rue du Chemin Vert – 75011 Paris
ATD Quart Monde
5 rue Dampierre – 75019 Paris
Aumônerie du CHAPSA
Hôpital Max Fourestier, 40 av de la République – 92000 Nanterre
Autremonde
29 rue Merlin – 75011 Paris
Collectif Dignité Cimetière
6 rue de l’Hôtel Dieu – 35000 Rennes
Le Collectif Ivry Sans domicile Fixe
6 rue Baudin – 94200 Ivry/Seine
Les Compagnons de la Nuit
les Compagnons de la nuit, 15 rue Gay Lussac – 75005 Paris
CPHB St Merri
76 rue de la Verrerie – 75004 Paris
Emmaüs France - Emmaüs Liberté
2 bis avenue de la Liberté – 94220 Charenton le Pont
Les Équipes St Vincent
139 rue Oberkampf – 75011 Paris
Lumière dans la Rue
1 rue de Villier – 93100 Montreuil
Magdala
29 rue des Sarrazins – 59000 Lille
La Mie de Pain
18 rue Charles Fourier – 75013 Paris
Les Restaurants et Relais du Cœur
4 Cité d’Hauteville – 75010 Paris
La raison du Plus faible
11 avenue Beaucour – 75008 Paris
Cœur de Femmes
4 rue Fulton – 75013 Paris
Sappel
«Le grand Champ» – 69510 Soucieu en Jarrest
Secours Catholique
106 rue du Bac – 75007 Paris
Unité Sans-Abri
29 rue des Célestins – 78000 Versailles
(Une cinquantaine d’associations présentes à la célébration inter-religieuse du 11 juin dernier se joindront probablement en partie au faire-part de décembre 2003. De manière sûre, le PAAST, Antigel et la soupe St Eustache…).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
1
·  BARTHE-DEJEAN C., médecin de santé publique, «Étude sur la santé physique et mentale des personnes sans domicile fixe du centre de Paris rencontrées par l’association Aux Captifs, La libération (ACLL)», Santé et communication, mai 1996, pp. 29-32.
2
·  TERROLLE D., ethnologue, Privés de deuil, Le Nouveau Mascaret, n° 55, 1er trimestre 1999.
3
·  THOMAS L.V., 1985, Rites de mort, pour la paix des vivants, Fayard.
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