Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062865
180 pages

p. 9 à 15
doi: en cours

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no 122 2002/2

L’enfer n’existe pas. Tous les démons sont ici.
W. Shakespeare
On désigne sous le nom d’exclus des individus en marge de la société. Ce terme a longtemps été réservé aux marginaux, aux clochards, mais l’apparition depuis une trentaine d’années d’un chômage de masse lui vaut une très grande extension. Nous essayerons de chercher les raisons de ce phénomène, d’apprécier ses répercussions sur les personnes et sur le tissu social et d’estimer quels sont ses risques à long terme.
 
1. Les sans abris
 
 
L’appréciation de leur nombre est difficile. On en compte, à peu près, 10 à 15000 à Paris et 100000 en France. Selon l’observatoire de la pauvreté et de l’exclusion, ces chiffres sont en progression régulière. Parmi eux, des clochards, des marginaux, des prostituées occasionnelles, des toxicos, des jeunes à la dérive sortant de prison ou d’hôpital psychiatrique, plutôt des hommes que des femmes. Ils sont complètement désocialisés. La clochardisation ne prend pas seulement sa source dans la pauvreté. Elle combine des exclusions économiques, sociales, familiales et culturelles ainsi que des facteurs de pathologie individuelle le plus souvent psychiatrique qui sont renforcés et aggravés par la vie dans la rue.
Leur vie est faite de souffrances, de fatigue (ils dorment mal car ils ont peur et ils ont froid) d’alcool, de tabac, d’ennui et de la recherche permanente d’un repas ou d’un lit; la mendicité, qui est leur seule source de revenus, leur fait affronter le mépris des autres. Ils sont parfois pris en charge par le SAMU social et hébergés quelques heures ou quelques jours au centre d’accueil de Nanterre. C’est un répit bienvenu mais très insuffisant, l’immense majorité de cette population ne pouvant vivre qu’à l’abri d’institutions comme celle-ci. Ils sont hors du réel, sans espoir et sans avenir.
Il apparaît de plus en plus évident qu’il n’y a pas une ligne étanche entre ceux placés du mauvais côté et ceux solidement protégés contre l’adversité lorsque le travail devient précaire, lorsque les protections s’amenuisent et que s’étend une vulnérabilité de masse. Le travail perdu, la pente est vertigineuse et à tous les niveaux de l’échelle sociale. On perd pied, tout se fragilise et la société devient sévère lorsqu’on est démuni.
Le clochard, pour certains, est la figure emblématique de l’envers ricanant de la normalité et de l’ordre social. Par son mode de vie, il rejette nos valeurs et, en même temps, en nous montrant sa souffrance, il contribue à les conforter à nos yeux. Les tentatives de traitement sont le plus souvent vouées à l’échec. On essayera de suivre et d’accompagner ces marginaux dans leur vie misérable sans attendre d’eux qu’ils veuillent bien réintégrer le chemin de tout le monde, l’objectif se limitant à les protéger et atténuer leurs souffrances.
Il faut en finir avec le mythe de la réinsertion (Emmanuelli).
Il importe à la société d’accueillir décemment, humainement et respectueusement les fous qu’elle engendre (P. Declerk).
2 – LA PAUVRETÉ, souvent liée au chômage, est un élément important, mais n’est pas seule en cause dans le processus de marginalisation (6 millions de pauvres et quelques milliers seulement de clochards). Les populations, en situation précaire, cumulent toujours plusieurs handicaps, à la fois matériels et psychologiques. Quand se superposent, par exemple, surendettement, divorce et chômage, on est en situation de précarité, alors que chaque problème, pris isolément, n’est pas insurmontable.
La précarité de l’emploi touche directement 7 millions de français. Notre pays compte environ 3 millions de travailleurs pauvres, salariés à moins de 800 euros par mois. Pour 6 millions d’individus sans travail ni revenu, les minima sociaux tiennent lieu de seule ressource. La plupart d’entre eux vivent au-dessous du seuil de pauvreté fixé à 560 euros par mois et par personne. L’insertion sociale est une trajectoire qui dépend de plusieurs facteurs: le revenu, le logement, l’emploi, la santé et l’éducation. Une défaillance d’un de ces facteurs peut être suffisant pour basculer dans la précarité. La misère est réapparue en France au début des années 80.
L’aide publique essaie d’y faire face. La solidarité entre les hommes est un fait vieux comme le monde. Chez les peuplades primitives, les plus favorisés venaient en aide aux démunis. Avec le christianisme, cette assistance devint un devoir de charité. La révolution française ouvrit une ère nouvelle; désormais, le citoyen pauvre avait des droits sur la société avec apparition d’une législation sociale. Depuis 1893, date de la création de l’assistance médicale gratuite, les lois sociales se sont succédées. On citera quelques prestations: le revenu minimum d’insertion, l’allocation de solidarité spécifique aux chômeurs ayant épuisé leurs droits et aux chômeurs de plus de 50 ans touchant l’allocation dégressive de l’Unédic si elle est inférieure à 345 euros par mois, le minimum vieillesse qui complète les ressources des plus de 65 ans, allocation d’assurance veuvage, allocation adulte handicapé, minimum invalidité, allocation de parent isolé etc. … Sans compter le droit aux soins quelle que soit la situation sociale, et les initiatives individuelles comme les Restaurants du cœur.
Toutes ces mesures sont insuffisantes, imparfaites, mais elles ont permis d’éviter, jusqu’à présent, l’explosion sociale.
 
3. Le Chômage est la cause principale de la pauvreté
 
 
Toute collectivité doit pour assurer la couverture des besoins de ses membres mettre en œuvre leurs capacités de travail. Le salariat est la forme unique et irréversible d’utilisation de la force de travail. Le chômage est un gaspillage.
Évolution du chômage : 3 périodes:
– Fin de la 2e guerre mondiale jusqu’en 1962, pénurie de main d’œuvre, moins de 200 000 chômeurs.
– De 1962 à 1974, croissance rapide de la population active et de l’emploi avec une lente montée du chômage qui double en 10 ans.
– Depuis 1974, accroissement massif du volume et de la durée du chômage (447 000 chômeurs en 1974, 3 millions en 1997) qui devient irréductible. On évalue à près de 20 millions le nombre de chômeurs en Europe.
Les traumatismes du chômage
A) Scandale individuel
– Perte d’un statut; ressenti comme une exclusion arbitraire d’un processus productif dont le travailleur avait assuré le développement. Il en résulte une perte d’estime de soi, un sentiment de dévalorisation. L’emploi est souvent la mesure fondamentale de la valeur personnelle.
– La structuration du temps dans le travail fait écran contre la mort. Le chômage, ce n’est pas du temps libre, mais du temps vide générateur d’anxiété, d’ennui, de sentiment de culpabilité.
– Répercussion négative sur les rapports familiaux avec, le plus souvent, rupture de l’équilibre familial. À 30 ans, 75 % des hommes avec emploi sont en couple contre 58 % chez les chômeurs. C’est moins sensible pour les femmes.
– Dégradation des relations sociales dont beaucoup sont fondées sur le travail.
– Difficultés financières. L’augmentation des durées du chômage et les restrictions apportées aux régimes d’indemnisation font se multiplier les situations qui débouchent sur l’extrême pauvreté. La probabilité d’être pauvre pour un ménage concerné par le chômage est 3,5 fois plus importante que pour un ménage non concerné (INSEE).
– Dégradation de la santé. Selon l’INSEE, l’inégalité face à la mort est flagrante. À diplôme, groupe socio-professionnel, statut matrimonial et âge égal, un chômeur a une probabilité de décès 2,3 plus forte qu’un actif. Concernant les femmes, la statistique reste identique. L’instabilité psychologique et financière qui accompagne le chômage peut mettre à jour ou raviver des fragilités latentes. La maladie apparaît. La baisse des revenus tend à restreindre l’accès aux soins.
B) Catastrophe sociale, cette situation est génératrice de conflits
– Sociaux, après des licenciements collectifs.
– Liés à l’indemnisation des chômeurs. Le coût financier croissant met en danger les mécanismes de couverture sociale du chômage.
– Tensions raciales, xénophobie.
– Affrontements politiques. La crainte d’un avenir incertain pousse de plus en plus de gens à chercher refuge dans des mouvements politiques ou religieux extrémistes qui leur promettent ordre et travail.
– Cloisonnement de la ville avec une prise de distance entre les couches sociales. Les pauvres sont de plus en plus contraints de ne côtoyer qu’eux-mêmes. La ségrégation spatiale provoque les violences urbaines. De tous les pays d’Europe de l’Ouest, la France est celui où la ségrégation géographique des populations défavorisées est la plus marquée. Or la cohésion sociale justifierait la mixité de l’habitat. On se rapproche, dans certaines banlieues, du grouillement des bidonvilles de Manille, des favelas de Rio.
– Accroissement de la criminalité. Le crime devient l’ultime moyen par lequel des millions d’exclus peuvent arracher quelques miettes au gâteau économique.
 
4. Un chômage massif et durable. Quelles en sont les raisons?
 
 
A) Selon certains économistes et politiques, c’est l’intervention croissante de l’État, la puissance des syndicats qui ont figé le système de prix empêchant les ajustements qui assurent l’équilibre sur les marchés, provoquant l’allocation inefficace des ressources, multipliant les rentes de situation. Parallèlement, le développement de la protection sociale a alourdi les prélèvements sur le secteur productif et provoqué là des incitations au travail.
Ils proposent des réformes structurelles. Il faut assurer une flexibilité (salaires, emploi, temps), déréglementer, décentraliser et réduire la protection sociale à un filet minimum, en un mot, adapter le travail à une mondialisation de plus en plus confirmée et qui s’oppose à l’humanisme social.
B) Pour d’autres auteurs, tels Viviane Forrester et Jeremy Rifkin, ce sont les changements de technique qui rendent compte de l’essentiel du problème. La machine prend le relais de l’homme et nous fait entrer dans une nouvelle période de l’humanité avec la fin du travail comme valeur essentielle. La théorie du déversement (Sauvy) disait que lorsque des milliers de travailleurs sont chassés d’une activité par l’évolution économique ou technique, ils retrouvaient du travail dans une autre activité en expansion. Ainsi, à l’exode rural a fait suite la croissance industrielle, puis le développement des services. Au niveau industriel, on peut décrire 3 périodes: La 1re, avec l’apparition de la vapeur, de l’acier, du textile; la 2e, arrivée de l’électricité, du pétrole, de l’automobile; la 3e, la révolution informatique et les techniques avancées qui ont la particularité de se passer presque complètement de main d’œuvre. Robots, ordinateurs et logiciels envahissent même la dernière sphère encore proprement humaine, celle de l’esprit. L’unique secteur émergent est celui du savoir: une petite élite d’innovateurs industriels, de scientifiques, de techniciens, d’informaticiens, d’intellectuels, d’enseignants… Cela fait en tout peu d’emplois sur lesquels plane la menace de la survenue, déjà annoncée, d’intelligences artificielles capables d’adaptation!
On citera quelques exemples:
– En une heure d’un travail harassant, un travailleur agricole peut récolter neuf kilos de coton; dans le même temps, la ramasseuse mécanique en récoltera 450. Dans la culture de la vanille, la pollinisation des vanilliers se fait délicatement à la main dans des conditions très particulières de climat. Aujourd’hui, de nouvelles techniques d’épissage des gênes permettent de produire de la vanille en bac en isolant le gêne ce qui revient à éliminer la gousse, la plante, le sol, la culture, la récolte et le paysan! Aujourd’hui 2 % seulement de la main d’œuvre totale des USA travaille dans les exploitations agricoles.
– Dans l’industrie, la progression de la robotisation permet de construire une automobile en 8 heures (813 heures en 1920). La motivation principale de la révolution automatique, c’est l’obsession patronale de remplacer les travailleurs partout où c’est possible de façon à réduire les coûts salariaux, à augmenter les marges bénéficiaires et à obtenir un meilleur contrôle de la production. Les robots ne nécessitent ni pause ni vacances et ne tombent pas malades. Les gains de productivité sont considérables. On remarquera que les bénéfices qui en découlent ne vont pas ou peu aux ouvriers. Le travailleur est même dépossédé de la maîtrise de son travail car il n’est plus que le simple exécutant interchangeable d’un processus de production dicté à l’avance par les experts en programmation. Et c’est lui qui doit, en outre, s’adapter au rythme prévu de production. Les syndicats perdent leur arme de bataille principale qui est la grève. On commence à voir poindre l’usine sans travailleur.
– Dans le secteur tertiaire. Mise en place, dans les banques, de guichets automatiques. Un employé peut réaliser 200 transactions par jour et travailler 35 heures par semaine; le guichet automatique réalise 2000 transactions par jour et travaille 168 heures par semaine.
Ainsi, le vieux rêve de l’homme selon lequel la machine le libérera du travail et lui offrira une vie consacrée aux loisirs, ce vieux rêve est en train de devenir un cauchemar.
 
5. Il y a là une révolution technologique avec mondialisation de l’économie, automatisation de l’agriculture, de l’industrie et des services
 
 
Les conséquences en sont multiples:
– Formidables gains de productivité. Des entreprises de taille planétaire sont aujourd’hui capables de produire des volumes prodigieux de biens et de services avec une main d’œuvre plus réduite que jamais, et ceci survient à un moment de l’histoire du monde où la population atteint des chiffres sans précédent!
– Le chômage touche non seulement les ouvriers mais aussi la classe moyenne. Licenciements et plans sociaux se succèdent.
– Fléchissement de la consommation du fait du chômage ou de la crainte du chômage. Marx considérait que la recherche permanente par les producteurs du remplacement du travail humain par les machines ne pouvait déboucher que sur l’échec. En éliminant le travail humain et en créant une armée de réserve de travailleurs et donc la chute interminable des salaires, les capitalistes creusaient leur propre tombe car ils réduisaient ainsi le nombre des consommateurs susceptibles d’acquérir leurs produits. La crise économique que nous subissons actuellement et dont témoigne la chute boursière semble effectivement liée, comme en 1929, à un fléchissement de la demande qui, à son tour, entraîne des faillites d’entreprises, des licenciements et une aggravation du chômage. Le président Roosevelt y avait fait face (New deal) en instaurant la mise en œuvre de grands travaux exigeant peu de machines et beaucoup de main d’œuvre. Que faut-il faire aujourd’hui?
– Ces évolutions que nous observons en France sont encore plus marquées dans les pays pauvres avec des populations exposées à la famine, aux épidémies et parfois aux génocides. Il en résulte un flux migratoire important, essentiellement d’Afrique et de certains pays de l’Est. Des gens de tous horizons viennent trouver asile en Europe et particulièrement dans les capitales. Les structures d’accueil ont du mal à faire face à une telle demande et une nouvelle précarité voit donc le jour.
6) – LA CONSTITUTION DE 1946 dit que «chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi» et que «tout être humain, qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler, a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence».
Nous assistons, selon certains, à la mutation d’une civilisation autrefois fondée sur le travail et à la marginalisation impitoyable du nombre immense, sans cesse élargi, des demandeurs d’emplois. Nous vivons le paradoxe d’une société qui continue d’attribuer à l’emploi le mécanisme privilégié de socialisation des individus alors que le marché du travail périclite.
Pour tenter de réagir à ce futur inquiétant, on a proposé des solutions: la réduction du temps de travail, indispensable mais non suffisante; ne plus lier le revenu au travail avec la création d’un impôt négatif (Milton Friedman), c’est-à-dire le versement d’argent par la collectivité publique à tous ceux dont les revenus privés n’atteignent pas un niveau minimal; le développement massif d’activités non marchandes c’est-à-dire à visée non lucratives comme le sont les engagements associatifs. Ces propositions ne sont pas utopiques. Elles pourraient être financées par l’accroissement de la productivité dont les bénéfices devraient alors être mieux répartis.
Le progrès technique ne choisit pas. Avenir radieux ou retour à la barbarie? La réponse est toujours dans l’homme.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
1
·  DECLERK P., Les naufragés, Paris. Plon, 2001.
2
·  FORRESTER V., L’horreur économique, Paris, Fayard, 1996.
3
·  FREYSSINET J., Le Chômage, Paris, La Découverte, 2002.
4
·  RIFKIN J., La fin du travail, Paris, La Découverte, 1997.
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