Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062865
180 pages

p. 93 à 95
doi: en cours

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no 122 2002/2

2002 Études sur la mort

Ces morts ont-elles un sens ?

Pedro Meca Compagnons de la Nuit15 rue Gay Lussac75005 Paris
En 1961, Dag Hammarskjöld, secrétaire général des Nations Unies, au faîte de sa célébrité disparaissait avec son avion en Afrique. Ce grand serviteur de la paix mondiale, laissait des carnets intimes où il se posait la question du sens et de l’utilité de sa vie.
Je cite: «Je demande l’absurde: que la vie ait un sens. Je lutte pour l’impossible: que ma vie prenne un sens. / Nous ne choisissons pas la forme de notre destin, mais nous pouvons lui donner son contenu. / Encore quelques années, et puis? La vie n’a de valeur que par son contenu – pour d’autres. Ma vie sans valeur pour les autres est pire que la mort.»
La mort n’a pas de sens. Elle met fin à une vie. C’est la commune destinée de chaque individu. Il n’y a que la vie qui peut avoir un sens. Pour soi et pour les autres. Avoir un sens, c’est-à-dire, avoir de la valeur. Être porteuse de valeur. Pour le grand suédois tragiquement disparu, la vie de quelqu’un n’a de valeur que par son contenu pour d’autres: «Ma vie sans valeur pour les autres est pire que la mort».
Les morts de la rue, toutes ces personnes qu’un jour, une nuit, on trouve morts là, sur nos trottoirs, sur les quais de la Seine ou d’autres rivières qui traversent les villes et les campagnes, dans une voiture sans roues calcinée, dans un squat ou dans un lit d’hôpital où l’on trouve un ultime refuge quelques jours ou quelques heures avant de mourir, toutes ces morts mettent fin à une vie dans la rue.
La vie de ces morts dans la solitude et l’anonymat a-t-elle un sens?
Combien de fois n’avons-nous pas entendu: «C’est fini. D’une certaine manière, c’est mieux pour lui»; «Au moins maintenant, il a la paix»; «Ça y est. Il a fini de souffrir»; «Pour continuer à mener la vie qu’il avait, il vaut mieux la mort»…
La question n’est pas de savoir ou d’imaginer quelle valeur avait la vie pour celui-celle qui est mort. Ce qui importe, c’est le sens que nous trouvons, que nous donnons à la vie qui finit par une mort à la rue.
Parmi les gens morts de la rue que nous avons connu, fréquenté, parfois aimés, nous savons, pour certains, que la vie n’avait pas de sens pour eux. Ils n’attendaient pas grande chose d’une vie dont ils avaient conscience d’être finie depuis tel ou tel événement lointain ou proche, toujours présent, douloureusement actuel. Ils avaient rétréci leur vie à la quête de la subsistance quotidienne aussi bien matérielle qu’affective. Plus d’une fois, j’ai entendu leur demande: «Aide-moi à mourir … Je n’ai même pas le courage pour me suicider».
Impossible d’acquiescer à cette requête. Je ne peux pas me résoudre à la mort. Je crois la vie plus fort que la mort. Je crois que tout vivant peut élargir son horizon à d’autres rives que celles de la mort. Mon appétit de vivre est mon premier atout contre la mort: la mienne et celle des autres. C’est là que s’enracine mon refus de ces morts de la rue et que leur vie a un contenu qui leur donne une valeur et par là, elle prend sens pour moi.
La vie des personnes que les circonstances, quelles qu’elles soient, ont condamné à vivre à la rue a de la valeur pour moi. Le contenu de ces vies trouve sens à mes yeux en éclairant mon regard sur la société dans laquelle je suis, dans laquelle nous vivons. Leur vie et leur mort à la rue dévoilent des aspects inhumains de notre manière de vivre en société. À nous d’en tirer les conséquences. À nous de décider si nous voulons continuer à vivre dans une société où la finalité première n’est pas l’humain dans l’homme mais la recherche du profit à n’importe quel prix. Même au prix de condamner des hommes et des femmes à une vie en marge de ce qu’on appelle la société. Une société où il n’y a de place que pour les battants, les gagnants, les premiers. Une société qui rend inutiles ses vieux au point de ne pas savoir quoi faire avec eux, sauf de les enfermer dans des lieux en retrait de la vie sociale, coupés de leurs familles, enfants et petits-enfants. Une société où les jeunes ne peuvent pas trouver leur place sans une collection de diplômes sous leurs bras. Une société où le handicap physique, psychique ou social est un obstacle difficile à surmonter pour se faire une place au milieu de la société. Une société où le moindre échec scolaire, affectif ou amoureux peut conduire à l’échec social permanent. Une société qui ne fait de place qu’aux forts, sans pitié pour la faiblesse. Une société qui fabrique des richesses matérielles en produisant du déchet humain.
Ce déchet que certains nomment les «exclus» parce qu’ils ne trouvent pas une place dans le système de la production des richesses matérielles. De ce fait, ils ne comptent pas beaucoup. Même qu’il est très difficile de les compter: combien sont-ils? pourquoi sont-ils arrivés là? On ne se demande jamais qu’est-ce qui nous est arrivé à nous pour supporter et tolérer que des hommes et des femmes vivent et meurent à la rue. Nous sommes tellement habitués à leur présence sur nos trottoirs que quand, dernièrement, avec les élections présidentielles et législatives, la question de la sécurité a été mise en avant par les politiciens qui se présentent comme les garants de notre sécurité, personne n’a parlé de l’insécurité de la rue ouverte à tous les dangers. On a parlé de la protection des personnes et des biens, mais comment protéger les personnes à la rue autrement qu’en procurant à tous un espace, un lieu à habiter? La première et indispensable mesure à prendre pour garantir la sécurité des citoyens, c’est que personne ne se trouve à la rue, sans logement. La mort, souvent violente, des personnes à la rue doit nous ouvrir les yeux sur l’insécurité qui règne à la rue pour les gens qui y vivent.
La vie des personnes à la rue est témoin et fruit de cette manière de vivre en société. Leur mort peut et doit nous permettre de trouver un sens à leur vie. Et par là-même donner sens à nos vies. En effet, en nous montrant l’envers de l’humain, leur vie et leur mort ont de la valeur pour nous. En nous dévoilant les conséquences de notre manière de vivre, c’est-à-dire les effets de nos critères de réussite sociale – argent, force et pouvoir –, les morts de la rue nous disent: «Changez de cap, remettez-vous dans la bonne direction, celle des valeurs humaines où la liberté ne s’identifie pas au marché libre; où l’égalité humaine se traduit par la mise en œuvre de ce qui peut réduire les inégalités de faits; où la fraternité permet à chacun de participer selon ses potentialités à l’avènement d’une société de plus en plus humaine».
Pour que la vie et la mort des personnes de la rue ne soient pas inutiles et trouvent de la valeur à nos yeux, il faut quitter le monde et le mode des lamentations pour devenir énergie transformatrice et aboutir à un vouloir économique, politique et social au service de l’humain dans l’homme.
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