Études sur la mort 2003/1
Études sur la mort
2003/1 (no 123)
180 pages
Editeur
I.S.B.N. 2847950044
DOI 10.3917/eslm.123.0035
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Vous consultezDeuil et guerre

AuteursPatrick Clervoy du même auteur

Professeur, service de psychiatrie,
Hôpital d’Instruction des Armées,
Sainte-Anne
83800 Toulon Naval

La quiétude du souvenir ?


Que reste-t-il, aujourd’hui et pour nous, des guerres passées?

2 Au plan individuel: l’histoire des parents et des grands-parents. Dans chaque maison le portrait d’un défunt en arme et en uniforme, quelques médailles. Le récit remanié et enrichi des événements vécus par l’un ou par l’autre.

3 Au plan collectif: un monument au mort sur une place, une plaque du souvenir aux façades des bâtiments publics. Il y a ceux pour lesquels les rites funéraires n’ont pu être pratiqués faute d’avoir un jour pu retrouver leur dépouille, pour eux a été érigé le monument du soldat inconnu: un même lieu pour tous les disparus, le plus symbolique de tous avec les cérémonies quotidiennes où chaque association d’anciens combattants vient «ranimer la flamme du souvenir».

4 Notre monde proche paraît en paix, bâti sur les valeurs de liberté et d’idéal et du héros «tombé au combat», «mort pour la patrie», «combattant pour «la liberté»; et les guerres paraissent lointaines, même s’il y a parmi nous des gens qui sont encore marqués des guerres passées, des familles réfugiées de guerre lointaines, des soldats ou des ex-soldats qui ont participé à des missions de guerre récentes.

5 Proches ou lointaines, les guerres sont de grandes pourvoyeuses de détresses individuelles et collectives. Pour introduire ce sujet nous avons choisi d’exposer ce que nous avons constaté d’un séjour récent en Ex-Yougoslavie, lors des missions de soutien sanitaire aux populations réfugiées.

La Bosnie Herzégovine ou l’histoire répétée

6 La Yougoslavie était la réunion plus ou moins consentie de différents peuples:

  • les Croates, catholiques aux affinités méditerranéennes et plus particulièrement italiennes,
  • les Bosniaques, musulmans héritiers de l’ex Empire ottoman dont l’administration du pays reste très imprégnée,
  • les Serbes, orthodoxes rattachés à l’ex Grande Russie, très attachés aux deux provinces de Voïvodie et du Kosovo,
  • les Slovènes proches de l’ex Empire austro-hongrois,
  • et deux provinces autonomes: le Monténégro et la Macédoine.

Notons qu’il n’y a jamais eu à proprement parler d’unité yougoslave sauf lorsque que le pays était tenu du régime de fer de Josip Broz alias Tito. À sa mort, les communautés se sont déchirées, reprenant là où ils s’étaient stoppés les conflits qui les avaient opposés des siècles durant sur cette zone où se jouxtaient les grandes influences de l’Asie et de l’Europe. La caractéristique de la mémoire collective de cette région des Balkans, était que chaque génération avait à raconter les différents dommages infligés par les communautés adverses: conflits entre serbes et ottomans, première puis deuxième guerre mondiale; chaque fois sur un même territoire les communautés étaient un peu plus morcelées et éparpillées en un puzzle impossible à réduire d’une manière cohérente.

7 Pour ce qui est de l’épisode échelonné entre 1990 et 1996, il n’y a pas eu une guerre mais une succession de combats urbains, de sièges d’enclaves, de tentatives d’épuration ethnique. Le conflit n’était pas orienté par des questions de pouvoir à prendre, d’idées politiques à faire valoir ou de richesses à conquérir: c’était un conflit inter-ethnique, c’est-à-dire qu’il visait des populations là où elles se trouvaient et que les enjeux étaient de s’assurer de leur maintien ou de leur départ, sinon de leur disparition. Les familles (les maisons et les fermes), les enfants (les écoles, les stades, les bibliothèques), les biens collectifs dans leur ensemble (les ouvrages d’art – ponts et routes –, les monuments historiques, les usines et les outils de production) ont été sélectivement choisis et souvent détruits. Les lieux sacrés: les cimetières, les églises, les basiliques et les mosquées ont été particulièrement visés. Les lieux de culte ont été rasés ou minés afin de rendre leur fréquentation impossible. De nombreux disparus ont été enterrés dans des charniers sommaires, parfois recouverts de déchets médicaux ou de cadavres d’animaux afin de les dissimuler.

Morts et deuils collectifs en temps de guerre

8 Psychologiquement la souffrance de la population a été massive. La menace était permanente et ubiquitaire, des snipers aux obus de mortier, pouvant toucher n’importe qui et n’importe où. Survivre à tout prix, se ravitailler en bois et en nourriture, était l’obsession de tous les jours. Voir se perdre tout ce qui faisait le tissu social de ce pays et attendre la mort, la sienne ou celle de ses proches, voilà à quoi chacun semblait s’être résigné.

9 Quel a été le prix psychique de cette guerre? Cela reste très difficile à évaluer. Quelques familles ont pu se recomposer, beaucoup sont défaites. Dans les camps des personnes du troisième âge, des veuves et quelques enfants continuent de survivre:

  • une grand-mère nous confiait qu’elle avait sept enfants avant la guerre, que cinq sont morts et qu’elle a seule la charge de ses petits-enfants orphelins,
  • notre jeune interprète raconte qu’un obus a touché son école et qu’elle a découvert dans une salle de classe les cadavres déchiquetés de ses amies,
  • dans un camp de réfugiés, une mère fait chaque nuit un même cauchemar concernant le fils disparu; ce sont les images de son cadavre abandonné dans la forêt et que se disputent les animaux charognards.

Les traumatismes psychiques ont été nombreux et cumulés au point que les survivants ont perdu jusqu’aux repères qui leur permettraient de catégoriser les événements traversés entre l’horreur et la banalité.

10 Probablement que le travail de réparation psychique passe par la possibilité d’un travail de deuil. Mais ce travail est bloqué par toute une série de questions mises en impasses: où sont les dépouilles, où sont les lieux de culte, où faire des cimetières? Les deuils individuels ne peuvent s’élaborer sans s’appuyer sur ce que le collectif peut apporter, notamment par la mise en scène de cérémonies religieuses publiques comme celle de transférer des tombes des cimetières provisoires – ainsi que l’étaient devenus des stades ou des jardins publics – vers des cimetières définitifs.

Impasses du deuil et haines répétées: de génération en génération…

11 Les interactions entre l’individuel et le collectif sont à double sens. Elles peuvent aussi entretenir une culture trans-générationnelle de la haine. Les récits des plus abominables atrocités sont transmis de génération en génération, racontés aux enfants, les imprégnant précocement du culte de la revanche, les vouant à la répétition du sacrifice pour à leur tour réparer demain le dommage subi hier par les parents.

12 Les images guerrières célébrant l’ardeur du combattant sont dans les lieux publics. Les portraits des grands généraux et des scènes de combat sont visibles dans les écoles aux porches des salles de classe. Chaque enfant est instruit qu’il peut un jour être appelé à prendre les armes et devenir le soldat qui protégera sa famille, au prix des plus grands sacrifices y compris sa vie; les mères sont prêtes au sacrifice de leurs fils, les jeunes filles à être veuves comme leurs mères. Lors des célébrations religieuses, l’émotion collective est très forte lorsque sont évoqués les noms des disparus.

13 Pareillement les armes se mêlent aux objets de culte, participent aux rituels religieux. Sur les autels, comme des cierges, les fragments d’obus de mortier sont disposés autour des icônes. Parmi les religieux, des prêtres, des popes et des imams enseignent directement ou à mots couverts la guerre sainte à une communauté de fidèles sécurisés par un discours qui les soude dans leur malheur et apaise leur deuil. Après l’office à la sortie des églises, les coffres des voitures sont ouverts et les armes montrées aux curieux qui veulent les manipuler.

14 Les communautés se sont repliées sur elles-mêmes, les couples mixtes se sont séparés et chacun a rejoint ses enclaves historiques; le rêve de Tito d’une unité d’identité yougoslave a vécu. Occasionnellement, des maisons brûlent encore dans les villages lorsque leurs anciens propriétaires font valoir un droit au retour; les armes restent silencieuses, rangées, jusqu’à ce qu’une nouvelle flambée de nationalisme embrase chacun de ces jeunes soldats qui se déterminera sur le modèle héroïque laissé par ses aïeux.

15 Pour ne prendre qu’un détail parmi tous ceux observés sur place, mais dont la force témoigne de l’ampleur de la régression dans la haine: à l’étal du boucher au marché de Mostar – aujourd’hui déserté de toute présence serbe – la pièce de viande correspondant au filet de bœuf est nommée «bras de serbe». À elle seule, cette référence anthropophagique illustre bien la dimension culturelle que la haine occupe aujourd’hui encore dans cette population à peine sortie de la guerre civile.

Individus, familles et communautés: effets de guerre

16 Les horreurs de la guerre confrontent à des traumatismes multiples déployés dans toutes leurs formes individuelles, familiales et communautaires. Il s’agit désormais pour les uns et les autres de vivre avec la guerre dans la tête et avec des destructions psychiques qui n’en finissent pas de produire leurs effets. On peut examiner cela sous deux versants:

  • celui de la désolation, et on fera alors l’inventaire des dégâts, des souffrances, de la pathologie sous ses différentes formes.
  • celui de l’espoir, et on examinera dans ce cas quels sont les signes chez les survivants qui indiquent que la vie se réorganise, que les gens développent des ressources, des solidarités, qu’ils montrent des capacités à s’en sortir.

Nous allons rapidement examiner ces deux versants dans les familles endeuillées et traumatisées par la guerre.

Les traumatismes familiaux

17 La perte traumatique de l’un des siens ou de plusieurs membres confronte la famille à la menace de la destruction des liens. En effet, le traumatisme au niveau de la famille peut être vécu comme un véritable déchirement de l’enveloppe groupale (on se réfère ici aux notions du moi-peau, moi-groupe, développées par Didier Anzieu) [1], c’est-à-dire comme une mise en cause de sa cohérence, de son identité.

18 C’est cette enveloppe groupale (dans une référence théorique différente, on peut évoquer la notion de «base familiale de sécurité» [5] qui permet à la famille d’offrir à chacun de ses membres des conditions de vie suffisamment stables et suffisamment sécures, un niveau fiable de relations d’attachement au sein duquel chacun se sent suffisamment en sécurité.

19 Ici, «l’onde de choc traumatique» [4] a deux ordres de conséquences:

  • au niveau de la fonctionnalité familiale, c’est-à-dire de ce qui fait l’organisation de la vie au quotidien.
  • au niveau de ce que l’on peut appeler l’activité mythique, c’est-à-dire ce qui organise la réalité de la famille orientée dans son histoire spécifique, dans ses valeurs propres, dans ce qu’elle transmet aux autres générations.

Ainsi la famille est désorganisée dans son fonctionnement [8]. Les places, les rôles sont bouleversés et cela d’autant plus si le ou les disparus occupaient une ou des places centrales au sein du système, si aussi la famille avait connu de graves souffrances auparavant. Le système communicationnel entre les membres de la famille a tendance à se fermer sur lui-même, de même que la famille a tendance à se replier sur elle-même; ou bien elle est ouverte sur des familles du voisinage dont beaucoup risquent de partager le même sort, et c’est alors tout un groupe, toute une communauté qui se referme sur sa douleur. Cette fermeture est souvent une nécessité au travail de deuil, mais ici en général ce travail est bloqué, car trop d’éléments viennent le rendre trop difficile: les circonstances de la perte, l’injustice qui l’accompagne, les atrocités vécues au quotidien, les antécédents douloureux. La conséquence de ce deuil bloqué est que le défunt occupe et va continuer à occuper au sein de la famille une place centrale:

  • soit qu’on en parle comme s’il était toujours en vie, et il est alors pris dans un processus d’idéalisation, d’autant plus s’il s’est conduit en héros, si sa mort peut être qualifiée de «glorieuse», s’il s’est sacrifié pour que sa famille puisse vivre.
  • soit qu’on évite d’en parler, que la victime soit alors prise dans de véritables rituels d’isolement, que le silence s’installe à son sujet parce que cette victime a subi de graves humiliations qui confrontent tout à la fois et selon chacun à l’angoisse, à la dépression, à la rage, à la honte, à la culpabilité, bref, un ensemble de sentiments contradictoires et violents.

De toute façon dans l’un et l’autre cas, ce défunt «tiers-pesant fantôme» [12] va constituer désormais l’organisateur de la vie familiale risquant de faire obstacle à tout changement possible, à toute évolution d’un système familial alors contraint à transmettre le deuil. Dans ce cas, les générations suivantes seront prises dans la répétition de ce qui reste une souffrance, dans la poursuite d’un deuil qui ne peut en finir parce qu’il repose sur un contenu brut, non élaboré, non pensé. Sans doute faut-il distinguer du côté des survivants:

  • ce qui peut se passer chez le petit enfant à qui on a pu vouloir, par souci de protection, cacher bien des choses sur les circonstances, voire la nature même de la mort, avec des effets d’encryptages chez un enfant qui demeure prisonnier du non-savoir, de l’inavouable, de l’indicible, de la barrière du secret.
  • ce qui se passe chez l’adolescent, certes susceptible de son côté d’être submergé par le traumatisme, mais susceptible par ailleurs de par sa dynamique propre d’introduire une temporalité différente, de relancer le nécessaire processus d’historisation. L’adolescent plus que tout autre doit en effet rendre le monde crédible et investissable pour pouvoir y exister pour son propre compte. En même temps, il risque bien d’être toujours sous le poids d’une dette aux ascendants et à leurs morts grâce auxquels il doit de vivre, peut-être avec le «complexe du survivant».

Mais malgré tout les enfants sont la chance des familles. C’est en eux qu’on décèle le plus des raisons d’espérer. Ces enfants mieux que personne savent mettre en scène les horreurs de la guerre et les morts dans leurs dessins avec une capacité spontanée à mettre du positif même dans les situations les plus tragiques. Il est rare par exemple qu’il n’y ait pas dans ces dessins des éléments qui protègent, qui rassurent: des ambulances, des infirmières, des abris, des bons soldats amis qui chassent les mauvais ou qui vengent les victimes etc. …

20 Ce sont les enfants qui peuvent permettre plus que d’autres que les liens ne se rompent pas tout à fait, offrent une voie au travail de mise en sens, de représentation, d’historisation et de dégagement par rapport aux morts.

Deuil collectifs et résilience

21 Le deuxième versant, celui qui mène à l’espoir nous permet de donner quelques précisions sur la notion de résilience, ici appliquée à la famille et à une communauté [6], [7], [14].

22 Il est très important de pouvoir repérer chez des familles gravement endommagées les éléments qui peuvent permettre d’espérer une issue malgré tout positive à la situation traumatique [9]. Ainsi:

23 –Le maintien d’une suffisante ouverture à la communication et aux échanges.

24 –Une suffisante attention accordée par chacun au sein de la famille à la souffrance des autres, en particulier celle des enfants qui n’est pas toujours visible.

25 –La solidarité dans la résolution des problèmes.

26 –La capacité à faire appel à des aides extérieures autant qu’à aider d’autres familles en souffrance.

27 –L’appui sur des valeurs morales, sur un système de croyances solides.

28 Concernant plus spécifiquement le deuil, nous retiendrons plus particulièrement trois éléments:

29 –La capacité à parler du défunt, à le maintenir présent dans les échanges et dans les mémoires, mais à sa place, c’est-à-dire une place qui appartient au passé et n’envahit pas trop le présent et l’avenir.

30 –La capacité à ritualiser suffisamment la perte. C’est là un puissant soutien au travail de deuil, pour chacun et pour l’ensemble familial. On doit distinguer ici:

  • les rituels destinés à reconnaître et à pleurer la perte,
  • les rituels destinés à symboliser ce que les membres de la famille incorporent et gardent des disparus,
  • les rituels destinés à symboliser la continuation de la vie,
  • enfin, et plus tard les rituels de commémoration qui aident au travail de mémoire.

–La capacité, malgré les pertes et les malheurs subis, de penser l’avenir, d’anticiper sur une suite, de faire des projets.

31 Dans la dimension de la transmission qui est en même temps travail sur le passé et projection vers l’avenir, nous retiendrons là encore trois éléments:

32 – Tout d’abord la capacité à préserver les enfants, à les protéger. On sait depuis longtemps que le développement des syndromes psychotraumatiques chez les enfants dépend en partie de l’attitude des parents. Anna Freud et Burlingham [11] l’avaient déjà montré lors des bombardements de Londres durant la deuxième guerre mondiale. De même Baddoura lors de la guerre du Liban entre 1971 et 1991 [3] a souligné l’importance de l’atmosphère régnant dans l’environnement proche de l’enfant depuis la première enfance. Il a pu relever peu de troubles chez des enfants vivant dans des familles où ils pouvaient prendre part, coopérer, se mêler des conversations, où ils étaient écoutés, valorisés, malgré les circonstances douloureuses. Ce qu’on peut dire aux enfants de la mort est ici crucial. Rappelons que ce n’est que vers huit ans que les enfants prennent conscience du caractère universel et irréversible de la mort et qu’auparavant le recours à l’imaginaire est prépondérant.

33 –Ensuite, le deuxième élément qui s’articule d’ailleurs avec le précédent est la capacité développée au sein de la famille à la mise en récit, à l’exercice actif de la mémoire, à la possibilité de reconstituer une version possible du passé. On voit bien ici l’aide thérapeutique possible pour que ce qui n’a pu s’inscrire en représentations, mais a laissé des traces, puisse disposer d’énoncés pour se remémorer.

34 En somme, cette mise en récit est un travail de mentalisation dont le caractère collectif aide aux représentations individuelles, à condition toutefois de pouvoir se tenir à distance de deux extrêmes: trop parler qui pourrait chez les enfants écraser leur propre pensée; trop se taire, avec la place alors pour un non-dit emprunt de culpabilité.

35 Ce qui est important ici, c’est que le récit dans sa dimension collective permette à la fois la réorganisation d’une cohérence dans le chaos traumatique, le renforcement du sentiment d’appartenance des membres qui composent la famille, des constructions intergénérationnelles tendant à introduire du différent, de l’altérité là où les parents butent dans leurs capacité à effectuer un travail de deuil, la construction intergénérationnelle autour des événements vécus et le jeu qu’elle permet par le biais du récit vont s’offrir aux enfants en tant que support et relancer des processus d’historisation. C’est dans ces conditions que les générations suivantes pourront mener à son terme le travail de deuil commencé par les parents.

36 Mais il y faudra aussi le relais par la communauté, par la nation, par l’état dans la triple dimension de la reconnaissance, de la réparation et du travail de mémoire.

37 – Enfin le troisième élément est peut-être encore plus important. C’est celui qui porte sur la dimension spirituelle. Il faut entendre par spiritualité dans un sens large ce qui peut référer au sens, au but et aux valeurs de la vie humaine [2]. Ainsi le sentiment de combattre pour une cause juste, ou pour que soit reconnue la cause des combattants des générations qui ont précédé, ou de s’inspirer de la vie exemplaire de certains ancêtres, sont autant de facteurs qui constituent de puissants mobilisateurs de la vie mentale, susceptible d’aider à accepter les pertes, à dépasser les malheurs subis.

38 Mais plus encore la dimension du pardon est ici à prendre en compte. On commence depuis quelques années à se préoccuper du pardon comme processus thérapeutique. Indépendamment de toute croyance religieuse, la possibilité pour celui qui a été blessé, de choisir délibérément d’abandonner le ressentiment vis-à-vis de l’autre plutôt que de vouloir se venger, est une source d’apaisement et de croissance psychique. Cela passe d’abord par la reconnaissance de la souffrance et des dommages subis et se poursuit par la mise en place d’un processus long et difficile qui peut impliquer plusieurs générations [10].

39 On peut citer à titre d’exemple le travail mené en Afrique du Sud par Mandela après le traumatisme de l’apartheid [13]. Nelson Mandela dont on connaît le parcours de résilient a clairement exprimé après sa libération de son long emprisonnement son refus de vengeance. Dans un article intitulé: «Pardonne mais n’oublie pas» [15] il écrit que toute quête de la réconciliation a été l’objectif fondamental pour l’instauration d’un gouvernement respectueux des droits de l’homme. Il a montré la voie en invitant chez lui, pour le thé, le magistrat blanc qui l’avait condamné au bagne à perpétuité. Il a ensuite cherché comment favoriser la cohabitation des deux communautés dont les relations ont été marquées par une profonde violence de l’une sur l’autre, en évitant à la fois le déni du passé et le désir de vengeance. Dans cette optique, une commission a été créée intitulée «commission vérité et réconciliation»; il y a déjà eu dans d’autres pays des commissions de ce genre qui ont été créées après des conflits. Mais l’originalité de celle-ci est d’avoir mis en place une amnistie individuelle et conditionnelle. Cette amnistie concernait en effet les auteurs acceptant de fournir les renseignements demandés concernant les crimes et délits d’ordre politique commis dans le contexte de l’Apartheid et commandités de façon plus ou moins officielle par l’état ou une organisation politique. Cette amnistie individuelle conditionnée à la reconnaissance a facilité le travail de mémoire collective. Nelson Mandela avait bien précisé qu’il s’agissait de «se souvenir du terrible passé de façon a pouvoir le gérer, pardonner quand le pardon est nécessaire, mais ne jamais oublier».

40 Ainsi il a été possible de témoigner des atrocités subies, d’apprendre où les morts avaient été enterrés, de leur offrir une sépulture décente.

41 Bien d’autres pays qui ont connu la guerre et ses atrocités devraient pouvoir s’inspirer de ce modèle.

Bibliographie

BIBLIOGRAPHIE

1 ANZIEU D., (1997), Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod.

2 SPONTE H.J., «L’amour, source spirituelle du pardon: un exemple de spiritualité en thérapie», Thérapie familiale, 2001, 22, 4, pp. 337-361.

3 BADDOURA Ch., (1999), «Traverser la guerre», In Cyrulnik B. Ed., Ces enfants qui tiennent le coup, Paris, Hommes et perspectives.

4 BOWEN M., (1976),«Familiy reaction to death», In Bowen Ed, Familiy therapy in clinical practice, New York, Jason Arorson.

5 BYING-HALL J., «Réécriture des scènes de deuil. Scenarii familiaux et culturels d’attachements et de perte», Cahiers critiques de thérapie familiale et de réseaux, 1999, 20, pp. 89-107.

6 CYRULNIK B., (1996), Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob.

7 CYRULNIK B., (2001), Les vilains petits canards, Paris, Odile Jacob.

8 DELAGE M., «Répercussions familiales des traumatismes psychiques. Conséquences pour une intervention thérapeutique», Revue française du stress et du trauma, 2001, 1 (4), pp. 203-211.

9 DELAGE M., «Traumatisme psychique et résilience familiale», Revue française du stress et du trauma, 2002, 2 (2), pp. 65-128.

10 ENRIGHT R.D., MULLET E., FITZGIBBONS R.P., «Le pardon comme mode de régulation émotionnelle», Journal de thérap. Comp. et Cognit., 2001, 11 (4), pp. 123-135.

11 FREUD A., BURLINGHAM D., (1944), in Lehrman P.H., War and children, London, International University Press.

12 GOLDBEGER Merinfeld, (1999), Le deuil impossible, Paris, ESF.

13 LECOMTE J., (2001), «Du bon usage de la mémoire et de l’oubli», In Manciaux M. Ed., La Résilience, résilier et construire, Genève Ed., «Médecine et hygiène».

14 MANCIAUX M. Ed., (2001), «La Résilience, résilier et construire», Genève Ed., Médecine et hygiène.

15 MANDELA N., «Pardonne mais n’oublie pas», Le Monde, 7 août 1999, p. 11.

 

Résumé

À partir d’une expérience récente auprès de la population de Bosnie-Herzégovine, les auteurs décrivent les phénomènes de deuil observés au niveau des différentes communautés. Ils proposent une analyse de ces phénomènes dans la double perspective de leur évolution (pendant puis après la phase la plus intense du conflit) et celle de la dynamique des mouvements réciproques entre les niveaux individuels et les niveaux collectifs du travail de deuil.
Deux aspects sont plus particulièrement détaillés: la place des lieux dédiés aux morts dans les événements de guerre (les lieux de culte et les tombes ont été particulièrement visés au cours de ce conflit), et le caractère trans-générationnel des deuils qui voue chaque génération à répéter ce que la précédente a connu.
Cette expérience met aussi en éclairage l’écho entre l’élan sacrificiel du combattant et les idéaux de sa communauté, deux paramètres qui visent en même temps à légitimer sa mort et à préparer son deuil.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Patrick Clervoy et al. « Deuil et guerre », Études sur la mort 1/2003 (no 123), p. 35-44.
URL :
www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2003-1-page-35.htm.
DOI : 10.3917/eslm.123.0035.