Études sur la mort 2003/1
Études sur la mort
2003/1 (no 123)
180 pages
Editeur
I.S.B.N. 2847950044
DOI 10.3917/eslm.123.0045
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Vous consultezDeuil et violence terroriste

AuteurMalek Chebel du même auteur

Anthropologue et psychanalyste
Spécialiste du monde arabe et de l’islam


Petite présentation de mon parcours personnel pour que vous puissiez exactement situer l’endroit où je me trouve actuellement: je m’intéresse depuis plus de vingt années aux liens structurels et mentaux que les Musulmans entretiennent avec les énergies de vie, la libido, le désir, l’amour, la solidarité et bien sûr la violence. La traduction de cette violence au quotidien pourrait être l’agressivité: qu’est-ce qui justifie l’agressivité d’une personne et quelles sont ses sources anthropologiques et métapsychologiques, mais aussi ses sources sociales, religieuses et idéologiques? Que peut-on déduire de la double lecture du monde aujourd’hui et des textes fondateurs, à la fois Coran et Tradition, qui structurent le rapport à la Loi et à l’Imaginaire? Comment, enfin, expliquer le passage de l’agressivité à celui de la violence?

2 Mon intervention porte sur les liens obscurs qui lient le deuil au terrorisme, et à toute violence aveugle, qu’elle soit individuelle ou collective. Car, par définition, la violence terroriste ne peut déboucher que sur des deuils impossibles. Comment expliquer à un enfant d’un village martyre de la Mitidja, dans le sud d’Alger, que ses parents viennent d’être assassinés par des terroristes armés, lorsque cette notion est parfaitement vague et imprécise. Mieux encore, dans le cas du terrorisme aveugle qui touche les populations civiles et très généralement des innocents, c’est que la victime potentielle ne sait pas d’où vient l’attaque et à quel moment elle peut être déclenchée. Sans quoi évidemment, chacun prendrait ses précautions pour que la bombe puisse exploser à vide, sans faire de victimes. J’ai d’ailleurs personnellement vécu un cas pareil, à Belfast, en Irlande du Nord, dans les années 70 et 80. Je suis arrivé à Belfast en plein jour, vers 12 h 30, je crois. À ma grande surprise, le centre ville était désert. Sans me méfier du danger, j’ai continué mon chemin jusqu’à un certain carrefour. C’est alors qu’une voiture de police, tous feux allumés, arrive en trombe et je voyais des mains gantées qui sortaient des fenêtres pour me demander d’aller vers le véhicule. Les policiers de Belfast viennent en fait de me sauver la vie, car une bombe visant le centre d’affaire devait exploser quelques minutes après. La différence avec le terrorisme aveugle, c’est que l’IRA, à l’époque, comme à un moment donné les Basques, annonçait l’heure et le périmètre dans lequel une bombe allait exploser. Il s’agit ici d’une violence terroriste aveugle, elle est destinée à envoyer des messages politiques à travers le nombre de victimes déchiquetées et jetées sur le pavé.

3 Prenons le cas algérien: à Bentalha, au sud d’Alger, des escadrons de la mort ont massacré tout un village sans que les militaires, installés dans le secteur, ne lèvent le petit doigt pour défendre les victimes sacrificielles. Or, quelques mois après, lors d’une visite à Bentalha avec plusieurs confrères belges, canadiens et français, nous avons remarqué l’absence de deuil des rescapés du village, aujourd’hui placés en centre de réadaptation. On leur disait: «Connais-tu les assassins de tes parents?» – «Non». «Sais-tu ce qui s’est passé cette nuit-là?» – «Non». Quoique vous leur demandiez ils répondaient toujours non. Presque machinalement et avant même d’avoir la question, le non jaillit de lui-même. Ils étaient non territorialisés, non identifiés et non référencés à rien qui puisse les doter d’une conscience gratifiante de lieu ou de temps. D’ailleurs, la plupart des enfants ne savaient pas en quelle année nous étions et depuis combien de temps leurs parents avaient été assassinés. Nous avions tous conclu que leur deuil n’était pas terminé, et que peut-être il était interminable, dans la mesure où il ne pouvait commencer, dès lors que les assassins n’étaient ni connus, ni jugés, ni emprisonnés et que probablement ils ne le seront jamais. À cela, il faut ajouter que tous ces enfants étaient regroupés dans un lieu intermédiaire, une sorte de centre de soins post-traumatiques, mais qui a la particularité d’être à l’écart de la ville, dans une zone de non-droit, une zone vide de toute habitation, une zone qui n’appartient à aucune structure véritable.

4 Le cas des enfants de Bentalha est exemplaire à plus d’un titre: on peut dire que la perte totale de repères entraîne une longue période de désidentification, laquelle devrait à terme inaugurer un nouveau processus qu’on pourrait appeler Identité II. La nouvelle personnalité ne se construira vraiment qu’à partir du moment où le travail du deuil – ici exprimé par le non, par le silence, par le regard vague, par l’amnésie partielle des coordonnées spatio-temporelles et finalement par le mutisme – aurait commencé à agir sur la conscience du rescapé.

5 On remarque accessoirement que les véritables victimes du terrorisme ne sont pas les morts, mais les vivants. Victimes de substitutions d’autant plus exemplaires – et tragiques – qu’ils ou elles n’ont aucune explication sur la mort des parents, ni de reproches pour eux-mêmes. Violence à blanc, pour un deuil à blanc, vide de sens, in-sensé.

6 En parlant de ces considérations, il est bon de revenir à la doctrine musulmane et voir comment elle explique et comment, parfois, elle justifie les suicides collectifs, les morts au nom d’une cause (jihad) ou l’acte désespéré du kamikaze palestinien. C’est une question complexe, à laquelle nous n’avons pas encore suffisamment réfléchi. Mais en préambule, on peut dire que la promesse eschatologique est l’une des explications qui vient à l’esprit: «Vous allez mourir au nom d’Allah, et cette mort-là vous mène tout droit au paradis».

7 Où est la place du deuil, ici? Elle est fonction de la nature de la violence et de la doctrine au nom de laquelle cette violence est perpétrée. Il y aurait beaucoup à dire sur la violence des kamikazes palestiniens et sur celle des kamikazes du 11 septembre. Ce qu’il faut retenir, c’est que contrairement à l’islam sunnite qui vise à dissuader les croyants de tout acte suicidaire (car l’âme n’est pas reçue au paradis), le chiisme vise, lui, à entretenir une sorte de martyrologie qui est tout à fait propice à l’acte suicidaire. À cela, évidemment, une histoire longue et complexe qui débute à la fin du viie siècle, à Karbela, et qui est régulièrement réactivée par les doctrinaires du système, à commencer par les leaders charismatiques du chiisme traditionnel. Je ne peux aujourd’hui approfondir cette question qui mérite que l’on s’y attarde en particulier. Je voudrais conclure en disant que le deuil en Islam est collectif, car la mort est intégrée à la société, perçue et appréhendée collectivement. Aucun musulman n’est censé mourir isolément, sans prise en charge de sa famille par la communauté. Le concept fondateur de l’Islam étant la Umma, la Communauté, il est certain que la nature de la mort – et du deuil qui s’ensuit – est singulière. À terme, c’est à ce niveau qu’il faut porter l’interrogation: sujet ou collectivité, individu ou communauté[*] [*] J’ai étudié cette question dans Le sujet en Islam, Paris,...
suite
. Il n’est en islam aucune action explicitée qui ne reçoive sa caution communautaire et son équivalence symbolique. Et c’est bien au niveau symbolique que tout doit se régler.

 

Notes

[ *] J’ai étudié cette question dans Le sujet en Islam, Paris, Seuil, 2002.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Malek Chebel « Deuil et violence terroriste », Études sur la mort 1/2003 (no 123), p. 45-47.
URL :
www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2003-1-page-45.htm.
DOI : 10.3917/eslm.123.0045.