Études sur la mort 2003/1
Études sur la mort
2003/1 (no 123)
180 pages
Editeur
I.S.B.N. 2847950044
DOI 10.3917/eslm.123.0049
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Vous consultezDeuils et terrorismes

AuteursMalek Chebel du même auteur

Anthropologue, psychanalyste,
Spécialiste du monde arabe et de l’islam

Approche endogène du terrorisme martyr


Un des aspects les plus remarquables du terrorisme contemporain est l’un des mode opératoire qu’il adopte, celui du terrorisme martyr. L’agresseur partage le même destin que sa victime: la mort, ce qui n’enlève évidemment rien à la violence de son acte, mais ajoute plutôt en terreur puisqu’il incarne la mort elle-même.

2 Depuis le début de la deuxième Intifada en Palestine, la question des attentats-suicides en Israël est devenue centrale dans le conflit. Le 11 Septembre a rendu cette problématique très confuse puisque le mode opératoire des kamikazes Palestiniens et des auteurs de l’attentat des Twin Towers ont en commun de faire le sacrifice de sa vie pour toucher ses ennemis; mais la comparaison devrait s’arrêter là car les contextes de ces attentats sont très différents.

3 Il y a deux types d’analyses possibles de ce phénomène et des conséquences qu’il implique:

4 –Une analyse «exogène», qui est largement documentée par des approches aussi diverses que la polémologie, la sociologie des conflits, la victimologie, l’expertise politique, l’approche journalistique etc.

5 –Une analyse «endogène», qui ne consiste pas à devenir soi-même terroriste ou martyr, ni à approuver ce type d’acte, mais essayer d’en comprendre le processus, en particulier au niveau individuel et familial.

6 Je partirai de situations spécifiques, rencontrées lors de missions pour MSF dans les Territoires Palestiniens, pour apporter quelques éléments de compréhension et de réflexion à propos de ces actes terroristes martyrs:

7 –La question du passage d’une position subjective qui implique la peur de mourir à une position subjective qui implique le devoir de mourir. En fait, ce passage, qui nous paraît à première vue, horrible et incompréhensible, est assez proche du passage à l’acte suicidaire, si fréquent dans nos sociétés.

8 –La valeur accordée aux morts: dans le conflit actuel, il est évident qu’un mort palestinien ne pèse pas le même poids qu’un mort israélien. Cela a pour conséquence de favoriser une conduite qui a une double signification, puisqu’elle implique la dévalorisation de la vie et la revalorisation du mort.

9 –Le deuil du martyr n’est pas tout entier contenu dans le martyrologe. Les jeunes «chaïds» palestiniens ont une famille, des camarades de classe, de travail ou de village etc. Le deuil du martyr est aussi à l’origine de nouvelles vocations et les processus d’identification au mort sont à prendre en compte, ainsi que l’idéalisation qui conduit à une sorte d’esthétique de la mort. On sait qu’il y a souvent, derrière cet imaginaire, une instrumentalisation qui fait du martyr une arme. Mais à ne considérer que cette utilisation du martyr comme objet, technique, bombe, on méconnaît comment la subjectivité de l’être humain qui va devenir kamikaze s’engage dans un tel processus.

10 –Le deuil des proches des victimes est rendu très difficile par la mort de leur agresseur. Le plus souvent, le deuil se mélange avec un renforcement de l’hostilité envers l’ennemi, considéré non pas comme individu mais comme groupe, et ce mélange est un carburant pour la haine et pour le début ou la poursuite de la guerre.

Le terrorisme martyr : texte

11 Lors d’un séjour récent (juin 2002) en Palestine, à Jénine, j’ai eu l’occasion de rencontrer une jeune psychologue palestinienne qui travaille pour le Palestinian Relief Committee dans des consultations et des écoles de Methalun, petite localité au Sud de Jenine.

12 Amineh fait là un travail considérable, de façon isolée. Elle a un titre de consultante et une formation de psychosocialworker. Elle suit des cas individuels et des groupes. À côté du village de Methalun, il y a une base militaire Israélienne et les enfants ont très peur des hélicoptères. Beaucoup de personnes ont assisté à des scènes traumatiques, les gens regardent sans arrêt la télévision et se «re-traumatisent» devant l’écran. La vie quotidienne est faite de brimades, d’empêchement à circuler et à travailler, de menaces et d’agressions. La situation économique est dramatique.

Une épidémie de martyrs ?

13 Récemment, Methalus a «fourni» deux «suicide bombers» qui sont morts avec leurs victimes en Israël. À la suite de ça, Amineh a organisé des groupes de type «débriefing» avec les enfants dans les écoles du village. Tous les enfants connaissaient les deux jeunes gens et Amineh s’est trouvée face à des classes entières d’enfants qui clamaient leur intention de devenir, à leur tour, kamikazes. Cette confrontation l’a bouleversée. Comment répondre à ces enfants, comment orienter autrement leur pensée et travailler sur ces représentations mortifères?

14 Je dois dire que son anxiété à trouver des réponses adéquates, son émotion très forte face aux enfants témoignaient de la difficulté qu’il y a, face à ce type d’acte, à élaborer des représentations et des significations. Cette déhiscence, entre l’acte et la possibilité de le penser, laisse s’écouler des affects très violents, c’est la terreur que génère l’acte.

15 La terreur, cette peur extrême qui bouleverse et paralyse est à l’origine d’une sidération qui est physique et psychique. Dans un article récent («Persée, la méduse et l’effroi», in Stress et Trauma, août 2002, T. 2 n° 3: 133-138), Louis Crocq analyse cette expérience à travers le mythe de Persée (une des trois Gorgones) qui saura, aidé des dieux, échapper au regard de Méduse et lui trancher la tête. Cette tête, même coupée, garde son pouvoir de provoquer, par le regard, l’effroi et d’opérer chez ceux qui y sont confrontés, les transformations de la mort: ils sont transformés en pierre, métaphore de l’immobilité, de la rigidité minérale du cadavre et de l’arrêt de la pensée. L’aide que demandait cette collègue psychologue était une tentative pour sortir de l’effroi, de la terreur qu’elle avait éprouvé devant l’enthousiasme de ces enfants à devenir «suicide bombers», de réanimer sa pensée et nous avons donc, ensemble, tenté de comprendre.

16 La période où a eu lieu cette discussion était celle d’une profonde remise en cause, dans la société palestinienne, de ces actions martyrs. Cette remise en cause succédait à une période d’accélération du phénomène puisque, selon les sources israéliennes (F. Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, Flammarion, 2002), il y aurait eu 42 Kamikazes palestiniens entre 1993 et 2000 (période de sept ans de paix relative à la suite des accords d’Oslo) et 64 entre janvier 2001 et avril 2002 (la deuxième Intifada, dite Intifada El Aqsa, a débuté en septembre 2000). Preuve que les processus de paix n’ont pas le même impact, au plus profond des personnes, que les processus de guerre.

17 Ces chiffres ne comptabilisent que les personnes ayant effectué cet acte standardisé de se faire exploser au milieu d’un groupe, en Israël, mais ces actions ne sont qu’un aspect particulier d’un phénomène plus général, qui est celui des martyrs, chaïds, et qui englobe un nombre beaucoup plus important de personnes, en particulier des adolescents et des enfants. Je partirai de l’hypothèse qu’il y a une continuité entre les différentes façons dont les jeunes Palestiniens font aujourd’hui face à la mort.

18 Au début de la seconde Intifada, en octobre 2000, j’avais eu l’occasion d’approcher cette question des chaïds dans la Bande de Gaza. En particulier, j’avais pu observer de très près le comportement des jeunes (chebabs) sur les lieux d’affrontement avec l’armée israélienne; j’avais eu aussi l’occasion d’avoir des entretiens avec différents membres de la famille d’un jeune tué dans un de ces lieux, et dont l’action relevait d’une détermination personnelle qui en faisait, à l’évidence, un chaïd. La famille était d’ailleurs inclus dans un programme palestinien de soutien psychologique et sociologique des familles de martyrs.

19 Ce sujet des suicides guerriers était difficile à aborder à ce moment-là, mais le tabou a été brisé et maintenant, tout le monde en parle. Il est donc important de comprendre ce qui s’est passé en deux ans d’Intifada, avec la multiplication des formes les plus radicales de martyr (suicide bombers) et la remise en question, entre Palestiniens, de ces actes.

Gaza et Jenine aller-retour

20 Au début de l’Intifada, on pouvait voir deux types de comportements sur les lieux d’affrontement (description rapide de tels lieux):

  1. d’une part des jeunes, les plus jeunes, qui s’affrontaient aux tanks et aux soldats dans un bouillonnement ludique, sans vraie anticipation de la mort ou de la blessure, bien qu’ils en sachent le risque.
  2. d’autre part des jeunes qui allaient de façon déterminée, «sérieuse» et tragique s’affronter non pas au risque mais à la mort. Bien sûr, tous n’étaient pas tués et un certain nombre devenaient des «martyrs vivants» (chaïd é zéndéh), blessés grièvement. L’aspect ordalique de l’acte était beaucoup moins évident pour eux, évacué par une confrontation avec la mort assumée. J’ai eu l’occasion, à Jénine, d’un entretien avec l’un d’eux blessé gravement en octobre 2000.

Amjad a 22 ans. Il a été blessé au tout début de l’Intifada, lors d’un affrontement avec les soldats israéliens au check point de l’entrée nord de la ville (route en direction d’Afula). Il lançait des pierres, comme tant d’autres. Il a reçu une balle en pleine tête, côté gauche. La balle a fait éclater l’hémi-crâne gauche et a poursuivi son trajet dans le tissu cérébral, provoquant de graves lésions. Il a été opéré à trois reprises; la boîte crânienne a été réparée par une plaque de platinium. Il a eu 3 mois de soins et rééducation dans un hôpital à Bethléem.
Amjad présente une hémiplégie droite, une aphasie et une épilepsie post-traumatique. Il arrive à prononcer péniblement quelques mots. Comme il ne possédait pas l’écriture, il lui est impossible de communiquer par écrit. Nous attendons qu’il soit prêt sur la pas de la porte, puis dans sa chambre et il pousse des cris violents et frappe la cloison qui nous sépare de la salle d’eau où il est enfermé avec sa mère. Celle-ci vient nous expliquer en pleurant qu’il refuse son aide mais en même temps, il ne peut pas se laver et s’habiller tout seul; la vie est difficile pour cette famille du fait des crises fréquentes d’Amjad et de l’invalidité de ce jeune homme qui était un chebab en pleine santé avant ce tir fatal.
Amjad est porté dans son lit qu’il ne quitte jamais. L’absence de mobilisation et de rééducation fonctionnelle a comme conséquence des rétractions douloureuses des membres côté droit, mais aussi du pied gauche dont il ne se sert jamais. Le père nous explique que les deux membres inférieurs sont en adduction et qu’il faudrait une opération pour libérer les muscles; mais ils n’ont pas l’argent. L’Autorité Palestinienne ne les aide pas, il est furieux contre eux. La famille reçoit 100 $ par mois et le père a un petit travail de vendeur de journaux.
Amjad a un regard un peu perdu, mais il suit la conversation et répond comme il peut aux questions. Il se plaint de douleurs dans les mains, les jambes, les pieds (rétractions musculo-tendineuses). Il a de violentes céphalées. Il a fait des crises épileptiques. Amjad n’a qu’un but: remarcher et aller se faire sauter en Israël. Il y a au mur les photos de tous ses amis qui se sont fait tuer. Les vivants viennent le voir assez souvent, mais la nuit, Amjad ne dort pas; souvent, il pleure. Il survit dans une absence totale de perspective à laquelle se substitue, pour lui, l’espoir de devenir «suicide-bomber». À travers ses difficultés de langage, il n’exprime que ce seul but. Il voudrait être soigné pour pouvoir réaliser ce but.
Bien sûr, on peut comprendre de façon assez simple que l’état dans lequel se trouve Amjad le plonge dans un désespoir tel qu’il ne trouve pas d’autre issue que ce but virtuel de devenir suicide bomber. Mais cette interprétation ne doit pas mettre de côté le lien qui existe entre le premier acte: se présenter face aux tanks avec des cailloux dans les poings et se représenter bombe vivante dans les rues de Jérusalem.

Zoher, le chaïd

21 Voici maintenant le cas de Zoher qui est lui, mort dans les premières semaines de l’Intifada El Aqsa. Nous accompagnons une jeune femme qui est chargée de faire des visites aux familles de martyrs dans le cadre d’un programme développé par le Gaza Community Mental Health Program. Elle avait prévu ce jour-là de voir trois familles mais nous interromprons à la deuxième: il s’agit d’un enfant de 15 ans, mort la veille; la maison est remplie de journalistes et le père pense que nous venons lui apporter des fonds de soutient. Il est important de savoir qu’à ce moment de l’Intifada, les martyrs étaient des «icônes» médiatiques, pour la presse palestinienne et du Moyen-Orient, mais aussi la presse Occidentale. Ce relais médiatique, avec le passage en boucle sur les différents canaux télévisuels était très critiqué: il traumatisait, il incitait à s’identifier, il organisait la situation sous la forme d’une tragédie antique qui désinformait les gens au lieu de les informer, etc.La première visite a été un moment important, très émouvant, et pour nous, et pour la famille concernée: elle a pu leur servir de cadre à une amorce de travail de deuil, collectif, pour l’ensemble de la famille, et plus particulièrement pour une sœur du mort. Nous sommes dans la cour de la maison de Zoher. Zoher est mort, le 6 octobre 2000; il avait 26 ans. Sa photo est partout sur les murs; on nous montre des cadres de dédicaces qui enserrent son portrait, offerts à la famille par des associations, politiques, religieuses, sociales.
Zoher est donc un Chaïd, c’est-à-dire un martyr. Les Chaïds sont ceux qui, le jour du Jugement dernier, sont, avec les Anges et les Prophètes (dont Mohamed, Jésus…) se retrouvent autour de Dieu, à côté de lui et regardent les Humains qui comparaissent devant Lui. Ce terme, par extension, désigne les personnes mortes pour lesquelles on a une grande déférence: par exemple, notre interprète parle de sa mère comme d’une Chaïd.
Les médias présentent les martyrs comme des illuminés préparés par les fanatiques islamiques ou les cadres manipulateurs de Hamas ou du Djiad Islamique. Est-ce que l’histoire de Zoher correspond à ce standard, qui implique une vision apocalyptique, eschatologique du monde?
Zoher avait fait la Première Intifada. Il avait été en prison à deux reprises, une première fois pendant 2 ans et demi; une deuxième fois pendant 1 an et demi. Deux deuils ont frappé la famille récemment: une de ses belles-sœurs et, surtout, le décès de sa mère en février de cette année. Décrit comme de caractère taciturne (séquelles de ses années de prison?), Zoher était par contre très proche de sa mère et parlait avec elle. Zoher allait aux lieux d’affrontement, à Netzarim, mais en même temps il poursuivait son travail de plombier: il ne montrait pas un engagement plus marqué que d’autres. Un jour, il ramène un enfant blessé à l’hôpital de Shifa. Une autre fois, c’est un jeune homme de son âge qui meurt devant lui; il voit la tête éclatée de ce jeune, tire le corps de la zone dangereuse et l’accompagne dans l’ambulance jusqu’à Shifa. Il rentre à la maison profondément bouleversé.
À partir de ce jour, son comportement change. Il va régulièrement au cimetière pour parler avec sa mère. Il parle très peu à la maison. Il annonce qu’il rejoindra sa mère le plus tôt possible. Trois jours de suite, il se rend à Netzarim. Le troisième jour, il est photographié avec le Kheffieh, transportant des cocktails Molotov. Le vendredi, pour la première fois de sa vie, il fait la prière du matin, à 5 heures. Il réussit à convaincre sa sœur de lui donner l’argent pour prendre un taxi pour se rendre à Netzarim; elle finit par se laisser convaincre, l’angoisse au ventre, persuadée que son frère est en grand danger. Là-bas, un ami avec qui il était parti est blessé. Il l’accompagne à l’hôpital et veut retourner à Netzarim alors que la nuit tombe. Il aurait été touché d’une balle en plein front entre 17 et 18 heures. (ceux qui passaient la nuit sur les lieux d’affrontement prenaient de très grands risques du fait des tireurs d’élites israéliens équipés d’armes à visée nocturne).
Le frère de Zoher raconte tous ces détails comme n’importe quelle personne en deuil, en douleur, essaie de reconstituer les derniers instants du mort, les circonstances, ce qui s’est passé après. Il n’y a là aucune «martyrologie», simplement de la tristesse et de la colère. La sœur de Zoher se joint à la discussion. C’est la plus affectée par ce deuil. C’est une jeune femme de 23 ans, toute vêtue de noir, qui se prénomme Ritam. Elle est la dernière fille de la fratrie et Zoher parlait avec elle. Elle reprend les événements qui ont précédé le martyr de Zoher. Par exemple, cet enfant qu’il avait ramené à l’hôpital est finalement mort; mais il n’était pas blessé: de quoi est-il mort? des gaz? Cette mort étrange avait fortement impressionné Zoher. Quand cet autre jeune, le jour fatal, est mort devant lui et qu’il l’a traîné hors du champ de tir, il a vu son cerveau; il est rentré à la maison couvert du sang d’Abed (le prénom de ce chaïd). Après la mort d’Abed, il a changé de façon évidente. Elle rappelle qu’après l’intifada, il avait voulu rentrer dans la Police mais qu’il a été refusé du fait d’une ancienne blessure: il ressentait beaucoup de colère de ne pouvoir servir son Pays.
Peu à peu se reconstitue le puzzle, le cheminement qui a conduit ce jeune homme à s’auto-désigner comme martyr. La jeune sœur de Zoher a perçu cette évolution fatale, elle se sentait impuissante à lutter contre. Maintenant, elle dit que tout a changé, que s’en est bien fini des chansons d’amour des chanteurs Égyptiens que les jeunes aimaient tant. Elle se sent fière de son frère, et en même temps éprouve une colère terrible. Quand elle dit sa colère, elle se met à pleurer et la tristesse peut s’exprimer: Fierté, Colère, Tristesse, les proches des martyrs ne sont pas des fanatiques et les martyrs ont une histoire personnelle qui rejoint, à un moment donné, les Idéaux collectifs surexposés par la situation actuelle.
Et les enfants qui vivent dans ces familles? Nous faisons une évaluation rapide de deux des plus petits enfants: il s’agit de Nidah, fillette de 3 ans, dont la mère est donc décédée depuis six mois; et Nesma, fillette de 2 ans.
Nidah a des troubles du sommeil: réveils fréquents, dépendance absolue à la présence de sa tante qui a pris le relais de la mère, le soir, elle retarde au maximum le moment du coucher. Elle a une énurésie intermittente. Elle mange normalement mais s’échappe très vite de la maison après le repas. Dès qu’on la fâche, elle se griffe violemment. Elle se plaint d’avoir mal à la tête. Avant, elle jouait dans la maison, mais depuis la mort de son oncle, le chaïd, c’est comme si elle fuyait la maison (évitement de l’atmosphère oppressante de la maison? identification aux escapades de l’oncle? angoisse?).
L’autre enfant, Nesma, ne présente pas de troubles significatifs.
L’entretien avec cette famille a été long, il aurait pu durer plus longtemps, il a servi à amorcer un travail de deuil très complexe du fait de sentiments mélangés, qui doivent tenir compte du discours collectif sur le martyr. Par exemple, le fait que le corps ait été vu à la télévision, mais que la famille n’ait pu l’approcher que beaucoup plus tard et avec difficulté montre bien que le martyr n’appartient plus à sa famille, il est approprié par le groupe social et permet que s’exprime la colère, la fierté mais l’affect spécifique de la perte d’un proche, la tristesse, subi une mutation et devient joie, exultation de la foule qui transporte le corps lors des funérailles.

22 D’autre part, y a-t-il une continuité entre Zoher et Amja? entre les chaïds de la première heure et les bombes-vivantes?

Martyrs pied-de-chèvre et martyrs tragiques

23 Pour discuter ce point, je m’appuierai sur le livre excellent de Farhad Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, qui propose une analyse très argumentée de ce problème dans différents contextes.

24 Je retiendrai d’abord ce qu’il dit des martyrs iraniens, tous ces jeunes, parfois des enfants, enrôlés par le parti Bassidge pour devenir les «fous de dieu», morts par milliers (la guerre Irak-Iran, qui a duré de 1980 à 1988 a fait plus d’un million de morts) dans les combats contre l’Irak, promis à une mort certaine lorsqu’ils allaient en première ligne sur des terrains truffés de mines par les Irakiens. Pour l’auteur, il n’existe pas un standard typologique, mais plusieurs occurrences dans lesquelles les jeunes s’auto-désignent pour partir au front. Le contexte de l’Iran, à cette époque, fait que la jeunesse se sent dans une impasse, la société d’alors n’offre plus aucun espoir réel, mais va proposer une solution illusoire, utopique, qui est la prise en charge par le peuple, les déshérités, de la pureté de l’islam (chiite). Cette laïcisation, sécularisation de l’Islam est entretenue par les Autorités, théorisée par des penseurs comme Shariati etc. Les jeunes vont s’engager dans le martyr selon différentes modalités, différentes significations, mais le martyr implique toujours une inversion de la peur de la mort, que l’on peut considérer comme une peur primaire, première, en une soif, une recherche de la mort. Pour que cette inversion se produise, il faut qu’un ensemble de facteurs interviennent, mais le premier, le plus évident est que le groupe social, dans toute situation de guerre ou conflit, énonce de façon claire que les jeunes ont le devoir de combattre et de se sacrifier pour la patrie, l’état, la société. Cette mutation s’accompagne de l’inversion radicale de l’interdit de tuer, que l’on retrouve dans tout pays en guerre. Il n’y a pas plus de perversité à «préparer» un jeune Palestinien à son acte de bombe humaine qu’à envoyer un jeune Israélien sur le Golan ou de jeunes Américains en Afghanistan. D’autre part, le «suicide guerrier» est une constante de toutes les guerres et a été l’objet de nombreux films où l’on voit le sacrifice des uns pour les autres etc. Retenons surtout cette association immédiate dans le discours collectif en temps de guerre: devoir de se battre au risque de sa vie et autorisation de tuer.

25 Les martyrs insistent toujours, dans le testament et l’enregistrement vidéo préalables à leur acte, qu’ils se sont décidés librement et qu’ils n’ont pas peur, contrairement à ceux qu’ils vont tuer. Pour Farhad Khosrokhavar, et je le suivrai sur ce point, le choix de la mort est une question existentielle. C’est-à-dire que l’acte permet ce que ne permet pas le contexte de vie: une affirmation de soi, la dignité, la possibilité de se forger une identité et d’assumer sa condition juvénile et donc de rentrer dans un processus de subjectivation. Cette valeur expérientielle de l’acte de mourir peut s’expliquer de différentes façons, et ce sont différents affluents, différentes influences qui convergent et se rejoignent à un moment donné pour amener le chebab à prendre sa décision. Ensuite, la préparation, le rituel morbide, les aspects logistiques sont pris en charge par les structures comme le Djiad Islamique ou le Hamas, mais dans un temps second.

26 Pour approcher certaines des influences qui amènent le jeune à devenir Kamikaze, il faut:

27 –D’abord dépasser certains a priori qui voudraient, par exemple, que ces jeunes soient issues des familles les plus démunies, dans les camps de réfugiés, et enrôlés de façon plus ou moins consciente par des Islamistes du Hamas ou du Djihad. Pour citer un article du New Yorker du 19 septembre 2001 («an Arenal of Believers, Talking to the «human bombs»») de Nasra Hassan, sur 150 personnes impliquées dans des attentats-suicides, aucun n’avait un profil suicidaire de personnalité; aucun n’était illettré, misérable, beaucoup appartenaient aux classes moyennes, avaient un emploi; ils étaient religieux.

28 –Ensuite, ne pas s’arrêter au simple constat que ces jeunes ne sont pas suicidaires, car c’est une simplification par la compréhension occidentale de la problématique du suicide, qui n’a pas de valeur en contexte de guerre d’une part, et dans une société moyen-orientale d’autre part.

Devenir martyr passe par un travail psychique

29 Par contre, tout ce que l’on sait de la psychologie et de la psychopathologie du suicide peut nous aider à mieux comprendre ces jeunes, qui par certains points se rapprochent des jeunes occidentaux suicidaires. Je les énumère ici pour les discuter:

30 –L’isolement, avant l’acte, d’avec le milieu familial, les camarades, qui permet de s’enfermer dans une sorte de bulle dans laquelle le monde extérieur, la réalité sociale n’est plus perçue, perd de sa consistance.

31 –L’aspect attractif, pour certains adolescents, d’une expérience radicale où la mort est en jeu. Les jeunes qui montent aux affrontements sont sans doute plus sur ce versant ordalique, pied-de-chèvre, ludique pour les plus jeunes? Les suicides-bombers sont dans une détermination tragique et irrévocable.

32 –Le souhait de trouver une solution à une vie perçue comme impossible. F. K. cite la déclaration d’un jeune «you have made me your human bomb». Il est impossible de reprendre ici en détail ce qui fait que la vie sociale et familiale est pratiquement rendue impossible pour les Palestiniens, aujourd’hui, mais on peut dire que les jeunes sont particulièrement touchés, par l’absence de perspective et l’enfermement qu’ils subissent, et là, peut-être plus que les adultes qui sont plus affectés par la peur, les pertes multiples, les questions de survie. Il est aisé de comprendre que beaucoup se retrouvent dans des impasses existentielles, impasses existentielles qui entrent en résonance avec le sentiment général, collectif, de la Population palestinienne qu’elle va disparaître, être néantisée, ce qui correspond d’ailleurs à certains discours très officiels de leaders israéliens extrémistes qui prônent l’expulsion des Palestiniens, c’est-à-dire une forme d’épuration ethnique. Le suicide-guerrier devient alors une solution qui permet une individuation dans la mort. Le martyr aura son visage sur les murs, dans les médias, il sera connu, reconnu, sa famille aussi. Vivre un processus d’individuation en mourant peut paraître paradoxal, mais nous savons qu’il s’agit d’une des composantes psychologiques des suicides des jeunes Occidentaux.

33 –Ainsi, l’idée de la mort va être valorisée, à un moment où la vie est complètement dévalorisée. La famille, souvent, ne comprend pas le geste, sauf dans quelques cas particulier où plusieurs membres d’une famille sont impliqués. Et le protocole social qui accompagne ces familles après la mort de leur jeune est un cadre très insuffisant pour leur permettre de faire leur deuil. La plupart des parents sont aujourd’hui terrorisés dans l’idée qu’un de leurs jeunes prenne cette voie du martyr.

34 –F. Khosokavar parle, pour certains jeunes Iraniens, de martyropathes. Les martyropathes meurent par désespoir, pas au niveau personnel (et c’est pourquoi ils ne présentent pas une typologie suicidaire), mais par désespoir culturel et social, et adhésion radicalisée à l’islam. On retrouve des martyropathes parmi les Palestiniens, qui, dans les décombres de leurs villes, se créent certainement une vision eschatologique du monde.

35 –L’accumulation de violences vécues, subies ou agies, de traumatismes répétitifs est sans aucun doute un facteur favorisant. Les sentiments de colère sont très forts chez les jeunes Palestiniens, mais il ne s’agit pas d’une colère simple, il s’agit d’une colère qui ronge, qui brûle de l’intérieur, qui ne peut s’exprimer si ce n’est par des actions violentes.

36 –Le désir de tuer n’est jamais absent des gestes suicidaires, sous une forme inconsciente. En contexte de guerre, le droit et même le devoir de tuer n’est plus refoulé. Devenir soi-même une arme efficace permet d’associer le désir de tuer et aussi d’être tué, cette association étant évidente depuis le début de l’Intifada.

37 –Les cibles sont souvent des lieux où se trouvent de jeunes Israéliens. Il y a pour le suicide-bomber la volonté de toucher cet autre ennemi, si proche et si lointain; c’est celui qui l’humilie chaque jour, aux contrôles, aux check-points, et qui a souvent son âge. L’atteindre dans ses lieux de vie comme lui-même est atteint dans ses propres lieux de vie devient le but, d’où ces attentats dans les boîtes de nuits (delphinium), dans les bus de soldats en permission, dans les quartiers «in» de Jérusalem, à l’Université Hébraïque etc.

38 –Concernant les plus jeunes, ceux de la classe de Methalun, ils expriment leur identification aux martyrs, leurs velléité de faire comme eux, mais cette expression est à prendre comme telle, comme une expression spontanée qui ne va pas déboucher sur un acte. D’ailleurs, les suicides-bombers sont peu nombreux, le plus grand risque pour les enfants étant dans les passages à l’acte, les simulacres d’affrontements, le «jeu avec les soldats».

Le deuil empêché

39 –À travers l’histoire de Zoher, nous avons vu que quelques fois, le deuil est antérieur. Ici, c’est la mère dont Zoher a beaucoup de mal à accepter la perte.

40 –Mais un autre facteur intervient pour Zoher, et pour de nombreux jeunes prêts à devenir martyrs: c’est d’avoir vu d’autres jeunes tués devant eux, d’avoir participé à porter le corps ensanglanté, etc. Il se produit une sorte de syndrome du survivant, avec un sentiment de culpabilité, et ces processus sont rapides et viennent remplacer les réactions de deuil habituelles quand on perd un camarade. Michel Grappe, dans un article récent, évoque l’attitude de retrait et de repli sur soi chez les adolescents ayant eu un deuil traumatique, et nous retrouvons bien cette réaction chez Zoher.

41 –Le protocole social, tout ce qu’on a pu voir et dire là-dessus, les familles qui reçoivent de l’argent etc. Tout cela n’aide pas la famille à faire un deuil, puisque dans la plupart des cas, les proches sont obligés, au regard du groupe, d’exprimer des sentiments de joie, à l’inverse de ce qu’ils ressentent au fond d’eux. Il faut garder à l’esprit que les familles ont, pour la plupart, subi des pertes de différents ordres, humains ou matériels.

42 –Dans le cas d’un suicide-bomber, que devient le corps? Il est le plus souvent déchiqueté et dans ce type d’attentats, on peut voir les juifs orthodoxes essayer de récupérer tous les morceaux, lambeaux de corps pendant que les commentateurs énumèrent le nombre de personnes mortes et ajoute souvent «plus le kamikaze», qui n’est pas compté comme personne. Le corps du «terroriste», que devient-il?

43 –Il est évident que la cruauté de ce type d’acte est traumatisante, faite pour terroriser; dans le journal Libération du lundi 30 septembre 2002, Yaron Haezrachi, professeur de Sciences Politiques à l’Université Hébraïque de Jérusalem, déclare: la principale raison de l’effondrement du camp de la paix (en Israël), c’est la terreur. La vue de corps disloqués provoque une peur instinctive très forte. La tuerie délibérée de civils innocents est associée à l’Holocauste. Cette déclaration décrit bien le traumatisme créé par ces actions et le fait est que le deuil des proches sera associé à des processus déclenchés par la traumatisation. La deuxième partie de cette déclaration explique que le deuil va aussi être associé à la haine, au ressentiment, ce qui laisse de moins en moins d’espace pour penser à sortir de la guerre et aller vers la paix. Mais ce qui produit cet effondrement de la possibilité de penser la paix, c’est la terreur. Qu’est-ce qui produit cette terreur?

44 –Sans doute pas le fait que cela touche des civils innocents. La plupart des Palestiniens morts depuis deux ans sont des civils; les règles de la guerre ne sont pas respectées et aussi bien d’un côté que de l’autre, des actes transgressifs sont commis. Ce qui est sans doute le plus terrorisant vient de la rupture de la sanctuarisation imaginaire du territoire d’Israël: au milieu du sanctuaire, la mort apparaît, sous les traits ambigus du déguisement (la plupart des kamikazes se dissimulent derrière des déguisements, par exemple prendre l’allure d’un soldat israélien en permission. Le geste du kamikaze provoque une peur intense parce que, nous l’avons vu, il réunit toutes les composantes de la mort, la mort donnée, la mort reçue, se donner la mort, tuer d’autres. Mais surtout, il apporte la mort dans le dedans (cette notion de dedans sanctuarisé est théorisée par certains penseurs juifs). Souvent, les jeunes israéliens vivent une sorte de clivage de deux mondes très éloignés l’un de l’autre et lorsque l’on circule entre Israël et les territoires, on peut comprendre ce clivage. Même ceux – la plupart – qui ont servi comme soldat dans les Territoires. Ils perdent la conscience et la représentation d’un ennemi, les palestiniens, et les attentats terrorisent aussi parce qu’ils déchirent le voile de la réalité, de la quotidienneté et montrent la mort au-delà des morts, la mort en elle-même, représentée, comme une évidence que l’on ne peut plus nier. Le terrorisme, au fond, c’est cela: c’est l’acte de traumatiser l’autre, les autres, en lui dévoilant que le monde peut se déchirer, d’un coup. La peur qui s’ensuit est un des mécanismes de protection par rapport à la reproduction d’un tel traumatisme. Les populations palestiniennes ont été terrorisées de multiples façon, sans doute dans le but inavouable, inavoué pour combien de temps encore par les militaires et les politiques, de les chasser définitivement de la Palestine. Mais elles ont dû apprendre à vivre dans un monde désanctuarisé, où il n’existe nulle part la possibilité de se sentir en sécurité. Ce n’est pas le cas des israéliens et c’est pourquoi les attentats kamikazes représentent, effectivement des actes terroristes.

Conclusion

45 De ce fait, la peur, le traumatisme et le ressentiment, l’envie de vengeance sont à présent partagés par les deux populations et ceci empêche les deuils. Les vrais deuils ne seront possible que dans la reconstruction et la paix. En attendant, c’est vrai que chaque acte de kamikaze nourrit un peu plus la haine et vient empêcher le deuil. Combien de guerres, de conflits, se nourrissent aujourd’hui de ces deuils empêchés?

46 C’est en pensant aux Israéliens et aux Palestiniens qui traversent ce présent interminable, sans perspective, sans lueur d’espoir, sans idée pour le futur, que j’ai noté cette histoire issue d’un recueil de petits textes écrits par des adolescents Israéliens et Palestiniens: «Children of Israël, Children of Palestine; our own true stories». Ces textes ont été réunis par Laurel Holliday. Un des textes a été écrit par une jeune Israélienne surnommée Redrose, après l’attentat de la place Dizengof, le 20 octobre 1994; il est intitulé «Face of Peace». Elle a raconté, pour illustrer son texte, une histoire métaphorique qu’elle tenait de son professeur de chimie, et qui est la suivante:Deux grenouilles tombent dans une jarre de crème. Elles ne peuvent s’échapper du liquide et sont prisonnières de la jarre. L’une dit: «ce soir, je serai morte, noyée», et elle s’endort. La seconde nage, et nage, et nage toute la nuit. Au matin, elle se retrouve à flotter sur une motte de beurre.

 

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POUR CITER CET ARTICLE

Malek Chebel et al. « Deuils et terrorismes », Études sur la mort 1/2003 (no 123), p. 49-61.
URL :
www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2003-1-page-49.htm.
DOI : 10.3917/eslm.123.0049.