2003
Études sur la mort
Ouverture
Michel Hanus
Psychiatre, psychanalystePrésident de la Fédération Européenne Vivre son Deuilet de la Société de Thanatologie
Si la mort est toujours pénible, les morts collectives le sont encore bien davantage. Même abordés à distance de temps et de lieu et à l’abri des catastrophes ces drames entraînent en nous des réactions affectives intenses qui peuvent nous rendre passionnés ou même intolérants. Notre débat qui porte sur le deuil c’est-à-dire les conséquences psychologiques dans l’après risque de glisser vers la recherche de responsabilités et de verser dans la politique qui, pour avoir toute sa noblesse, n’est pas ici et aujourd’hui notre propos. Il est certes délicat de tenir cette position car toute catastrophe demande d’en tirer des conclusions et des recommandations afin qu’elle ne puisse pas se reproduire.
Un autre danger nous guette; c’est de vouloir dresser la liste de toutes les morts collectives et de tenter de recenser les catastrophes. Nous risquons de toute façon d’en oublier. Et nous risquons tout autant d’être amenés à les comparer ce qui est insupportable et potentiellement quelque peu cynique. Car c’est avec un immense respect que nous devons parler de toutes ces victimes et avec beaucoup de prudence aborder les endeuillés qui leur ont survécu.
Nous cherchons à mieux comprendre le vécu des catastrophes et les conséquences qui en découlent: les deuils dans leurs dimensions à la fois psychologiques et sociales, individuelles et collectives afin d’en tirer des recommandations qui nous aident à mieux prendre en charge toutes ces personnes en deuil traumatique. Et nous allons voir justement que les morts collectives conduisent à resocialiser le deuil. La reconnaissance, la participation et la solidarité de l’ensemble de la communauté sont au centre du vécu social de ces deuils et sont aussi une nécessité pour leur vécu individuel.
Pouvoir retrouver le corps est un besoin pressant et fondamental des proches, retrouver le cadavre afin de pouvoir l’honorer et le savoir reposer en paix dans un lieu défini. Les catastrophes collectives plongent ceux qui en sont victimes dans l’anonymat, les désindividualisent. Retrouver le corps est aussi la condition nécessaire à l’entrée dans le travail de deuil. Comment être en deuil lorsque la certitude de la mort n’est pas établie. La disparition, l’absence du corps complique lourdement le deuil et souvent même le rend impossible. C’est dire toute l’importance des cérémonies symboliques et des commémorations. Lorsque le corps a pu être retrouvé dans quel état est-il? Dans ces catastrophes collectives les corps sont souvent abîmés, mutilés, défigurés. Faut-il les voir? Ne pas les voir? Nous savons bien qu’il est utile pour le deuil de voir le cadavre, de prendre le temps de se recueillir en sa présence. Mais quelles sont les limites du visible et du non-visible? Souvent ce ne sont pas les familles choquées qui en décident. Ainsi l’état du corps ou sa disparition peuvent ajouter à l’horreur de la mort et à la brutalité du drame.
Nous avons décidé d’échapper au catalogue, mais comme il est difficile de ne pas saluer, en ces circonstances aujourd’hui sur ces thèmes la mémoire de tous les morts de la dernière guerre, de la Shoah et du Goulag mais nous devons, je crois, saluer également tous les autres morts des autres catastrophes et penser à la douleur de leurs familles et de leurs proches. Pensons aussi à la douleur et au travail des sauveteurs et des autres intervenants sur les lieux. Une minute de silence a été observée au vie congrès de la Fédération Européenne Vivre son deuil.