Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950044
180 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 123 2003/1

2003 Études sur la mort

Éditorial

Marie-Frédérique Bacqué Maître de conférence habilitée à diriger les recherchesen psychopathologie à l’Université de Lille III.Vice-Présidente de la Société de Thanatologie
Le volume actuel d’Études sur la mort nous a été livré, en avant première, lors du vie congrès de la Fédération Européenne Vivre son Deuil.
Morts et deuils collectifs… Titre chargé lourdement d’images, de sons, de terreur et de fureur, lors d’un vingtième siècle si meurtrier, si extrême. On s’est étonné de la cruauté de l’homme qui dépasse tout besoin comportemental vital. Elle n’est pas seulement individuelle, mais vise la destruction de l’autre, lorsque ce dernier est littéralement assimilé à une espèce différente. Les hommes qui se haïssent s’assignent en effet souvent des distinctions biologiques, comme si l’explication instinctive justifiait leurs actes, imitant finalement la lutte entre les espèces végétales ou animales, par la destruction de l’environnement. Mais l’être humain est hyper-adaptable, il a beau détruire; l’autre (lui-même), parvient à survivre et le cycle infernal recommence.
Y a-t-il une nécessité darwinienne de la violence? S’agit-il d’une évolution sociale de notre espèce mais alors pourquoi? Notre espace se restreint-il au point de faire peser une menace sur l’humanité? Au regard de la démographie actuelle, on se remémore les thèses d’Henri Laborit en se demandant si étant donnée la croissance exponentielle de nos populations, ces meurtres proférés à si grande échelle, constituent une anticipation d’une surpopulation incontrôlable. Or ces thèses ne tiennent pas, car notre planète serait encore prête à nourrir bien des humains. Mais encore faudrait-il une politique mondiale qui favorise le développement de tous. Les morts collectives causées par l’humain, ont toujours une origine politique. Aussi les catastrophes naturelles font-elles, par opposition, l’objet d’un traitement social beaucoup plus complet. Un tremblement de terre, une inondation provoquent un désastre, mais ils sont progressivement introduit dans l’histoire naturelle d’une civilisation et n’appellent ni vengeance, ni levée d’armes. Il n’en est pas du tout de même lorsqu’une intentionnalité humaine est soupçonnée.
Parmi les auteurs sollicités ici, vous entendrez des voix qui évoquent la guerre, vous rencontrerez des terroristes qui vont au sacrifice en silence, vous trouverez des parents et amis de victimes qui restent hébétés et ont perdu le sens de la vie. Vous trouverez aussi des spécialistes, des professionnels, médecins, psychologues, psychiatres, infirmiers, éducateurs. Ceux-ci se questionnent sur leurs rôles, mais aussi sur les représentations de ces rôles. Pourquoi un nouveau groupe est-il appelé à intervenir alors que la société a pour fonction de réguler ses moments de chaos? Contrairement aux hypothèses de certains (Gaillard J., 2002, Des psychologues sont sur place…, Paris, Mille et une nuits), personne n’est dupe de sa fonction. La société fait reposer sur ces urgentistes, l’approche des victimes. Oui, la mort est d’autant plus déniée qu’elle est près de nous et fréquente. Aussi ce déplacement de spécialistes, permet au groupe de poursuivre ses activités voire sa productivité. Cette segmentation de la société est logique. Cependant, les deuils collectifs persistent. Ils ont simplement d’autres formes. Ceci ne prouve pas non plus que Les formes élémentaires de la vie religieuse telles que Durkheim en 1912 les avait énoncées, aient disparu. Les rites funéraires sont toujours articulés autour des mêmes invariants anthropologiques (désagrégation, agrégation). Simplement ils se sont singulièrement dépouillés de leur apparat de jadis. Ainsi, Jean-Paul Guetny décrit les obsèques mondiales de deux icônes de leur époque, Mère Térésa et Diana Spencer (princesse de Galles, ex-épouse du futur roi d’Angleterre). Quel est le sens d’une telle ferveur? Pleurer pour tous nos morts? Se culpabiliser une bonne fois, pour tous ceux qui sont tombés jadis sans atermoiement de notre part? La mobilisation a été intense, pour ces deux-là, qui symbolisaient d’autres morts, plus proches de nous. Ici le collectif a touché au transcendantal: don de soi pour Térésa, fétiche identificatoire pour Diana, qui sollicitait en chacun de nous l’idéal de conte de fée et de ses archétypes. Claude Javeau évoque une autre perte symbolique; celle des enfants belges torturés puis assassinés par Marc Dutrou. Javeau souligne que la rhétorique du deuil continue à n’être qu’une «reprogrammation programmé» qu’il compare à une programmation informatique, mais qui m’apparaît plus, analogiquement, comme une recombinaison génétique: le groupe se refonde en ré-écrivant son histoire et, du même coup, en créant des formes nouvelles de représentations de sa nature même. Il évoque le pire des massacres, celui de la Shoah, en insistant sur le renouvellement de l’idéal communautaire qui a suivi ce travail de deuil lancinant (bien qu’il n’y ait pas de hiérarchie au sein même de l’horreur, le génocide organisé et la mort industrialisée n’ont jamais atteint un tel degré). Cependant, ici, on ne trouve pas de mesures de rétorsion, mais plutôt, un devoir de mémoire demandant «tout, pour qu’Auschwitz ne se reproduise pas», comme le proclamait le philosophe allemand Adorno en 1966. En revanche, si nous prenons le récent deuil collectif qui a touché les États-Unis, on est loin de conclure au refus de la rétorsion. Ce pays, emblème de la démocratie pour beaucoup, est immédiatement reparti en guerre et l’on reste dubitatif devant une démonstration de force, alors que la liquidation d’un réseau international, semblerait plus sensible à un travail d’infiltration en profondeur. Ne revenons-nous pas à la pavane des coqs de bruyère? Cette intimidation par la force a une singulière résonance animale, mais, rappelons-le, l’animal «impressionné» s’efface souvent avant que le sang ne soit versé, ce qui est rare chez l’humain.
Marie Rose Moro ne conclut pas, elle nous donne à entendre des histoires de guerre, des femmes avec leur bébé qui viennent à la consultation de Médecins sans frontières. Les hommes ont aussi des blessures psychiques et les soignent à leur manière (alcool, tabac, violence, apathie). Les femmes sont souvent encore sidérées: «Maintenant que la guerre est finie, on constate que les enfants ne vont pas bien», elles consultent avec ardeur, comme pour rattraper le temps qui s’enfuit. Hélas, le travail de deuil ne se court-circuite pas, en Afghanistan comme ailleurs. La société destructurée fait appel aux thérapeutes internationaux, sauront-ils renvoyer l’accompagnement aux rites ancestraux? Et ci ceux-ci ne peuvent fonctionner faute de combattants? C’est bien sûr le cas de le dire, mais pour citer Robert Antelme, trois personnes suffisent pour faire cortège, alors, peut-on différer des rites funéraires et les réaliser rétrospectivement pour ré-équilibrer un pays exsangue de ses gestes symboliques?
Toute situation post-traumatique doit être replacée dans son contexte culturel. Le thérapeute, sensible, lui aussi à la désorganisation, peut parler de ce qu’il ressent même s’il ne parle pas la même langue. Ici, en effet, il ne peut pas être objet de transfert sans donner confiance par ce qu’il est, par son cadre, aussi sommaire soit-il. Cet échange indispensable sur le partage des valeurs humaines réalisé, le travail thérapeutique peut alors commencer. Lorsqu’une perte a eu lieu dans un contexte traumatique, deux situations se concurrencent: le choc, (l’effraction traumatique) et le deuil. La phase post-traumatique relève souvent de réactions instinctives, alors que le deuil entraîne le long travail des réminiscences et de la mentalisation. Comment permettre l’élaboration de ces deux syndromes, parfois antagonistes? Vous trouverez des propositions dans les articles de Gisela Perren-Klinger, Gilles Deslauriers, et les miens. Enfin, le monde religieux n’est pas de reste, quoi de plus inhumain qu’un aéroport? Et bien, à Genève, se trouvent des aumôniers disponibles pour les demandeurs d’asile brisés par le voyage, la rupture avec leur famille et l’exil. Merci à Cosette Odier et Maurice Gardiol de nous montrer la place de cette antenne spirituelle… Avant de monter aux cieux… Cette pointe d’humour est une petite respiration nécessaire avant d’entamer cette riche lecture, sachez que vous en reviendrez chargés d’espoir, parce que loin du constat d’impuissance, vous observerez la constitution d’une relève qui ne se contente pas de panser les blessures, mais de réveiller nos valeurs humaines endormies.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis