Etudes sur la mort
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2847950052
180 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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no 124 2003/2

2003 Études sur la mort

Éditorial

Marie-Frédérique Bacqué Rédactrice en chefMaître de conférence habilitée à diriger les recherches en psychopathologie à l’Université de Lille IIIVice-Présidente de la Société de Thanatologie Georges Chapouthier Directeur de Recherche«Vulnérabilité, Adaptation et Psychopathologie»CNRS UMR 7593, Hôpital Pitié-Salpêtrière91 Bd de l’HôpitalF - 75634 Paris Cedex 13Associé à l’Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (CNRS UMR 8590)Tel (33) 1 40 77 97 05; Fax (33) 1 40 77 95 96
La mort humaine, qui nous est si familière et si proche, est un exemple très particulier de «morts» à des échelles de temps, d’espace ou d’énergie, immensément plus grandes, et qui affectent l’univers où nous vivons. Sur Terre, bien sûr, où la mort est la face symétrique, ou inverse, des êtres vivants. Mais dans le cosmos aussi, où les étoiles elles-mêmes sont soumises à des processus de mort, voire de résurrection! Ce sont quelques éléments de cette fresque immense que veut présenter l’actuel numéro.
Jean-Pierre Luminet nous entraîne d’abord dans les mouvements grandioses qui marquent la vie et la mort des étoiles. Car les progrès de l’astrophysique et de la cosmologie ont permis de se faire quelques idées sur le destin du cosmos. L’évolution des étoiles dépend de leur masse. Notre soleil, qui est une petite étoile, a encore cinq milliards d’années à «vivre». D’autres étoiles, plus lourdes, vivent moins longtemps et produisent des phénomènes spectaculaires: supernovae, étoiles à neutrons, pulsars, hypernovae, trous noirs… Ces cataclysmes vertigineux ont pour conséquences d’entraîner, dans les nuages de gaz cosmiques, l’apparition de nouvelles étoiles. Ainsi nous, humains, sommes constitués de poussières d’étoiles, puisque, nous explique Jean-Pierre Luminet, «tous les éléments qui nous composent (sauf l’hydrogène), ont été formés dans des étoiles disparues». La fin présumée de l’histoire est moins optimiste: d’après les connaissances actuelles, à des échelles de temps encore plus vertigineuses, l’ensemble du cosmos irait vers une expansion et un refroidissement illimités.
En revenant sur Terre après cette escapade cosmique, notre environnement familier nous semble brusquement plus petit, et pourtant, l’évolution du monde vivant, dont nous sommes directement issus, touche aussi à des ordres de grandeur de temps, mais aussi de diversité, qui nous dépassent considérablement! Il en est ainsi de l’extinction d’espèces que nous relate Julien Delord. Ces phénomènes existent depuis l’origine de la vie, mais l’activité humaine les a considérablement accrus, au point de mettre la biodiversité en péril. Julien Delord analyse finement ce que sous-entend la notion même d’extinction des espèces et les différentes acceptions qui lui ont été données, pour s’interroger finalement sur un lien éthique éventuel entre l’homme et les espèces éteintes, sorte de deuil salutaire, puisque fondateur possible d’une éthique environnementale.
Venons-en aux individus qui constituent les espèces. Marie-Christine Maurel analyse ce qui, chez eux, sépare les lignées cellulaires germinales (qualifiées d’«immortelles», puisque leur information est, en théorie indéfiniment, transmise à la descendance) des lignées cellulaires somatiques (qui constituent le corps et meurent avec lui).
Sur un plan plus historique, Charles Lenay cerne, dans l’analyse détaillée de l’œuvre d’August Weismann, comment est effectivement né ce «dogme» central de la biologie moderne.
Joël Aghion fait valoir que cette «immortalité» théorique du germen ne concerne que le matériel génétique, car les cellules concrètes qui le portent, même si elles relèvent du «germen», ne sont pas immortelles. Que ce soient des cellules embryonnaires précoces ou des cellules cancéreuses, elles disposent certes de capacités de reproduction importantes, mais pas illimitées.
Enfin Joël Aghion fait remarquer que l’immortalité suppose aussi que l’être dit «immortel» reste identique à lui-même, ce qui n’est pas le cas pour les cellules concrètes, qui évoluent et changent. Ce qui mène naturellement à la question du clonage. Un clone humain est un faux double, car dès qu’il est produit, il subit la marque de sa propre histoire, qui n’est pas celle de son «géniteur». Comme les cellules, les êtres clonés évoluent et changent. Indépendamment des risques biologiques graves, qui découlent des techniques utilisées pour le produire, un clone n’est donc pas un moyen pour l’homme d’atteindre une sorte d’immortalité. Même si, comme l’explique Béatrice de Montera, le désir d’immortalité existe en filigrane, dans les fantasmes narcissiques de ceux qui souhaitent se faire cloner.
Toujours en ce qui concerne l’influence de découvertes biologiques sur nos représentations du monde, Jean-Claude Ameisen montre combien les concepts de «mort cellulaire programmée», de «suicide cellulaire» et d’apoptose ont bouleversé notre compréhension du fonctionnement normal de notre corps, de nos pathologies, voire de nos thérapeutiques. En même temps, ils ont donné à la mort un rôle utile, et même essentiel, dans l’évolution de la vie, puisque c’est elle, la mort cellulaire, qui sculpte la complexité vertigineuse qui nous caractérise, depuis la formation de l’embryon jusqu’au fonctionnement des tissus adultes. «Nous sommes, à tout moment, pour partie en train de mourir et pour partie en train de renaître»…
Une autre manière d’aborder la mort dans le monde vivant est de s’intéresser aux situations de «presque mort» manifestées par certains êtres vivants, et connues sous le nom de «cryptobiose». Comme l’expose Stéphane Tirard, le fait que certains organismes (y compris des animaux) soient capables, dans des conditions extrêmes de sécheresse ou de grand froid, de se déshydrater pour survivre «en mort apparente» pendant des dizaines d’années, interroge sur la notion même de «vivant». Dans ces êtres en cryptobiose, les structures de la vie sont préservées et figées, mais les fonctions qui caractérisent la vie disparaissent totalement. Dans des conditions favorables, ces êtres peuvent se réhydrater et reprendre une vie normale en quelques minutes, un phénomène appelé «reviviscence».
Mort réelle ou apparente d’entités physiques ou d’êtres vivants, transformations d’espèces, résurrection d’étoiles, reviviscence d’animaux, mort cellulaire pour perpétuer la vie, ces bouleversements amènent à formuler une grande question philosophique, celle de l’«éternel recommencement». Gabriel Gohau montre comment cette conception s’oppose, dans l’histoire des philosophies, mais aussi dans celle des sciences, à la conception «moderne» d’une histoire linéaire ou d’une progression dans une direction unique. La question se pose enfin de savoir quelle peut être la place de l’homme face à ces destinées naturelles ou cosmiques.
Pour Georges Chapouthier, l’activité artistique de l’homme lui permet de s’opposer à la «mort thermodynamique» qui guette tout système physique isolé. Par là, l’homme refait, sur un plan culturel qui lui est propre, ce que faisaient, avant lui, les autres êtres vivants sur un plan naturel.
Un parallèle peut d’ailleurs être établi entre l’activité symbolique des rites funéraires et celle, naissante, des activités picturales dans les grottes préhistoriques. Si l’on fait l’hypothèse d’une contemporanéité du commencement de ces deux activités, on constate que les rites funéraires qui transcendent la mort, en dissipant l’impression d’entropie tout en reconstituant le cercle rompu par la mort d’un des membres du groupe, tentent de laisser une trace dans les mémoires. De même, les figures tracées sur les murs des grottes semblent-elles destinées à perdurer et, en cela à dépasser la faible longévité humaine de l’époque. On fait de ces «productions artistiques» les prémisses de l’écriture en se basant sur la figurabilité des animaux dessinés. L’hypothèse d’une quête de transcendance est aussi à prendre en compte, quand on sait combien la régularité d’obtention des produits de la chasse était rare. L’évocation d’images servant d’entrée magique et fantasmatique dans un Éden mythique font, sans nul doute, partie des explications possibles de ces merveilleuses fresques. C’était aussi une façon pour nos ancêtres, de se sentir moins minuscules et solitaires à travers le cosmos. Recherches d’un au-delà, prières adressées au gibier de se laisser attraper sans mesure de rétorsion, ou encore premières images représentant les animaux tant convoités, en attente de devenir symboles, les peintures du paléolithique ont une dimension qui dépasse l’angoisse du quotidien. La Société de Thanatologie s’interroge sur la prise de conscience de la mort chez les premiers hommes. Elle peut être reliée à la différenciation du matériel et du spirituel perceptible dans les premières productions artistiques.
Remercions nos auteurs pour le génie créatif de leurs articles qui nous projette aussi loin dans l’espace et dans le temps. Là où seuls les rêves et les représentations symboliques nous permettent de nous rendre. À ce stade, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés que nos lointains ancêtres, mais, au moins, nous avons l’honneur de partager encore cela avec eux. Alors, goûtons ensemble au plaisir unique de ce numéro…
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